LE CLAVICORDE ET LE MANICHORDION
L'orgue et le piano ont été successivement les aides les plus efficaces de la transformation de la musique.
Le premier, instrument de la musique religieuse, a servi à accompagner les essais d'harmonie qu'ont fait entendre les voix des chantres pendant le moyen âge. La musique d'éghse ayant été le point de départ de la musique régulière et théorique, l'orgue la suivit et l'appuya dans ses développements successifs jusqu'au xvi® siècle environ. Les chants religieux atteignirent à cette époque un degré de perfection qu'ils n'ont pas dépassé depuis. Les bases principales de l'harmonie étaient trouvées et le grand style liturgique fondé. C'est alors que les instruments à cordes munis d'un clavier vinrent comme relever l'orgue dans son travail d'invention. Interprètes'
de la musique profane, ils aidèrent les compositeurs à s'engager dans la voie nouvelle, et c'est avec eux que les musiciens de la Renaissance préludèrent à la musique dramatique et symphonique, dont l'éclat a été si grand à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci.
L'influence que les instruments à clavier ont exercée sur la langue musicale a sans doute commencé avant l'époque que nous indiquons ; mais on ne la voit se dessiner clairement qu'à ce moment, où la musique religieuse avait trouvé avec Palestrina sa forme la plus élevée.
Les instruments à cordes et à clavier ont apporté dans la musique régulière un élément qui est sur l'orgue de moindre importance : le rythme. La brièveté des sons, qui permet la rapidité, le brillant, l'imprévu, les modulations plus tranchées, la faciUté de rendre moins dures les dissonances, tous ces avantages ont peu à peu influé sur le style musical.
Nous ne voulons pas dire que les instruments à clavier soient les seules causes du mouvement musical que nous indiquons, mais ils l'ont puissamment aidé ; après avoir servi à réaliser des idées préconçues, ils les ont aidées à se transformer très rapidement et ils ont été ainsi tantôt serviteurs dociles et tantôt excitateurs.
Si on voulait s'en tenir à une simple recherche historique sur le mécanisme des instruments à clavier, on tomberait dans des descriptions très longues, dans des incertitudes très grandes, et chacune des
nombreuses pièces qui entrent dans leur fabrication aurait une importance égale. Mais si on examine, au point de vue artistique, quelle destinée ils ont eue et quelle besogne ils ont faite, on voit que leur originalité consiste dans la possibilité de faire parler facilement et simultanément plusieurs sons à la fois et que cet avantage se trouve réalisé par le clavier, qui met à la portée des deux mains toute l'échelle ou une portion de l'échelle sonore.
Ce qui rend aussi le piano et l'orgue si importants dans l'histoire de la musique théorique, c'est qu'ils ont été d'admirables instruments d'improvisation.
Quand on sait la part considérable que le piano occupe dans le travail de la composition à notre époque, on peut supposer qu'elle n'a pas dû être moindre autrefois.
Que d'essais ont dû être tentés dans la sohtude des nefs par les organistes du moyen âge, qui ne sont venus que bien plus tard se placer dans la musique régulière ! Que d'inspirations devancières ont résonné sur les grêles épinettes de la Renaissance, qui se sont épanouies ensuite sous la plume des grands maîtres de la symphonie ou de l'opéra!
Pour accomplir ce travail, il fallait des instruments oi^i chacun des sons de l'échelle fût représenté par une corde. Ils existaient de toute antiquité; mais parmi ceux qui semblent avoir été le point de départ du piano, on remarque le psaltérion et le tympanon.
Ces instruments, très usités au moyen âge, consistent en une petite caisse sonore en forme de tra-
pèze, sur laquelle étaient tendues des cordes, habituellement de métal, qu'on faisait vibrer en les pinçant avec les doigts ou en les frappant avec de petites baguettes.
On entend encore jouer de- ces instruments chez les peuples qui ont conservé un goût naturel assez relevé pour la musique.
Les musiciens hongrois, les tziganes, comme on les appelle, qui sont venus récemment à Paris, se servent du tympanon à baguette et en tirent un parti admirable en le mêlant au son des instruments à archet. Le tympanon est de tous les instruments de ce genre celui dont le timbre se rapproche le plus du piano moderne, ses cordes étant frappées et non pincées. Pielativement à sa dimension, c'est peut-être le plus sonore de tous les instruments à cordes.
L'époque où l'on imagina de faire résonner ces instruments au moyen d'un clavier est tout à fait inconnue. On n'en voit pas d'exemple authentique, soit dans l'iconographie, soit dans les descriptions des auteurs, ayant le commencement du xiv^ siècle.
Le plus ancien de tous paraît avoir été le manicJiordioii ou monocorde, ou encore clavicorde. Mersenne (1636) en donne une description dans son Harmonie universelle. Mais, entre les premiers manicliordions et celui dont il parle, il y a un si long espace de temps qu'il serait imprudent d'affirmer que ce sont bien les mêmes instruments. Cependant il y a, entre le manichordion de Mersenne et l'ancien
monocorde, une certaine analogie. Le monocorde dont Guy d'Arezzo se servit, à la fin du x® siècle, pour déterminer les différents intervalles de la gamme était une corde tendue au-dessus d'une règle où étaient marquées les divisions déterminant la place du chevalet mobile avec lequel on modifiait le son.
Le manicliordion ou cïavicorde avait le même principe : la touche d'un clavier est, comme on le sait, un levier qui, en s'abaissant sous le doigt, se relève à l'autre bout. Cette extrémité, située sous les cordes, était garnie d'une petite lame de cuivre qui, en frappant la corde par-dessous, la faisait vibrer et, en même temps, la divisait suivant la longueur nécessaire à la hauteur du son désiré ; l'autre partie de la corde qui devait rester muette était recouverte de drap.
C'est la première manifestation du piano. Zarhno, savant compositeur et théoricien de la moitié du xvi'' siècle, dit, dans un de ses ouvrages, avoir vu, à Rome, les restes d'un vieux cemdalo (un manichordion, sans doute) qui datait de cent cinquante ans avant lui.
Le son d'un pareil instrument était très faible; mais il avait sans doute des avantages particuliers, car il resta en usage très longtemps après que de nouvelles inventions furent venues transformer les instruments à clavier.
Le manicliordion ou cïavicorde était encore, au xviii'^ siècle, l'instrument de composition préféré de S. Bach ; Mozart en emportait toujours un en voyage
et le musée du Conservatoire de musique conserve celui sur lequel Grélry composa ses premiers opéras, le Buron, le Tableau parlant, Zémire etAzor (1771). Ce clavicorde n'a que quatre octaves d'étendue; mais les anciens, d'après les dessins qui les représentent, n'en avaient que deux. Ils étaient contenus dans une petite caisse carrée qu'on posait sur une table.
Ce qui a fait la fortune de cette première forme du piano, c'est évidemment la simplicité de son mécanisme, beaucoup moins sujet à se déranger que celui de l'épinette et du clavecin. Il faut remarquer aussi ■que le mode de mettre en vibration la corde en la frappant était meilleur ; qu'après avoir été presque abandonné pendant cent cinquante ou deux cents ans, on le reprit, et que ce dernier perfectionnement constitua le piano moderne, qui remplaça le clavecin.
Le clavicorde ou manichordion, à cause de son peu de sonorité, n'était pas employé avec d'autres instruments et on ne peut citer de virtuose ancien dont le nom nous soit parvenu. C'est probablement la nécessité d'avoir une résonance plus forte qui fit préférer à la touche du clavicorde celle de l'épinette et du clavecin, où le bec de plume remplaça la petite lame de cuivre qui frappait la corde.
Cette seconde forme du piano était en pleine vigueur au xvi^ siècle, où elle produisit des instruments très variés de forme et de nom, mais qui avaient tous le même mode d'attaque des cordes. Le clavicytJiérium, la virginale, Vépinette, le cembalo,
le damcemlaliim ou gravecemlalo, d'où est venu le mot français clavecin, diffèrent de forme et d'étendue, mais ils ont tous le même timbre.