partie de la population la plus retirée qu'elle s'est conservée
Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai pu rattacher le souvenir de ce que j'avais entendu à une tradition ancienne. C'était l'usage, dans Tantique Italie, de reconduire les nouveaux époux, le soir, à leur maison, au son des voix et des flûtes, et de s'arrêter devant la porte pendant que l'époux, prenant sa femme entre ses bras, lui faisait franchir le seuil sans que ses pieds y touchassent, ce qui aurait été d'un mauvais présage. On peut, par hypothèse, rapprocher cet antique usage de la cérémonie musicale ci-dessus.
Cela expliquerait le caractère si peu moderne de la mélodie que le chanteur envoyait aux étoiles du fond de cette ruelle infecte.
Il est certain qu'il ne restait pas une note du chant antique; mais, ce qui est demeuré permanent, c'est le sentiment poétique et son rapport avec la situation, qui s'exprimait peut-être un peu différemment autrefois, mais dont le fond est resté le même.
L'exécution aussi était inimitable d'ensemble et de fantaisie bien réglée; c'était de l'art naturellement organisé et qui avait la souplesse de l'improvisation.
Certainement l'Italie a une beauté banale qu'on a trop souvent vantée et dont on est un peu rebattu ; mais elle a encore bien des traditions musicales qu'on ne remarque pas, enfouies qu'elles sont sous un
art plus moderne qui les recouvre, comme le sol actuel nous cache les débris de l'architecture et de la statuaire antiques.
Une autre musique, d'un caractère tout différent de celui que je viens de rapporter, ne m'a pas moins frappé par sa grandeur primitive.
Étant à Amalfi , par un assez triste temps , je me promenais avec ennui au bord de la mer. Le ciel et l'eau étaient absolument ternes et gris , comme deux plaques d'étain superposées. La mer ne faisait aucun bruit , et quand , par hasard, une toute petite frange d'écume venait blanchir le rivage, elle vous faisait tressaillir, tant l'eau paraissait endormie.
J'entendais, d'une façon intermittente et à peine sensible, comme des sons qui venaient du large ; c'étaient véritablement comme les paroles qui dégèlent en l'air, dont parle Rabelais.
Je voyais sur la mer des barques de pêche comme des points noirs, et je ne pouvais supposer que les sons vinssent d'aussi loin. Peu après, elles se rapprochèrent, et je pus m'assurer que les chants partaient de là.
C'était une strophe chantée par une voix seule et qui se terminait au dernier mot par l'accord parfait majeur du ton, prolongé aussi longtemps que possible par les autres voix.
Chaque personne de l'équipage chantait à son tour, ce qui variait l'expression et le caractère de la strophe; c'était tantôt la voie cassée d'un vieil-
Jard, tantôt l'organe guttural d'un adolescent; un ténor, une basse la disaient ensuite. Je me rappelle même une voix chevrotante comme celle d'une vieille femme, qui dans l'éloignement produisait un effet étrange et mystique; puis, toujours à la fin, le majestueux accord qui s'étendait en nappe tranquille sur la mer immobile et silencieuse : c'était une récitation ornée de ports de voix, de prolongements de sons, presque sans rythme ou d'un rythme dont les périodes étaient très longues.
La tristesse mystérieuse de ce chœur lointain semblait la voix de la nature elle-même.
A mesure que les barques s'approchaient , je voyais les rameurs , debout , se penchant en cadence sur leurs longues rames, suivant lentement le rythme de la mélodie. Quand la première barque fut sur le point d'échouer, les hommes levèrent leurs rames en même temps que finissait le dernier accord qui se mêla au bruit de la quille montant sur le sable.
Les pêcheurs m'apprirent que ces chants, qui ne sont pas écrits, sont un récit de la Passion, qu'il est d'usage de chanter pendant le carême tant qu'on est sur la mer.
Certainement, le sentiment de cette musique populaire est tout à fait approprié au sujet ; cependant, elle est empreinte d'un caractère religieux si général , si primitif et si grandiose , qu'il est permis de supposer que ces chants sont aussi anciens que la race qui habite ce rivage et que, sauf
l'accord final, qui appartient au langage harmonique et relativement moderne, les compagnons d'Énée ont pu les entendre quand leurs vaisseaux suivaient les côtes de l'Italie.
Les mois d'été, quand il y a un été, sont, pour le chroniqueur musical, une saison difficile à traverser. La musique a cessé de se faire entendre dans les théâtres, les concerts et tous les lieux qui lui sont consacrés ,; en sorte que celui qui est chargé de rendre compte des nouveautés qui se produisent dans l'art des sons se voit subitement à sec, comme un bateau échoué sur la grève que la mer, en se retirant, laisse incliné sur le côté.
Cette comparaison, qui est venue se placer d'ellemême sous notre plume, nous a d'abord étonné par sa justesse; mais, en y réfléchissant, nous nous la sommes expliquée par. ce fait que nous sommes en ce moment réfugié sur une petite plage du Midi, où nous avons été obligé de fuir la température qui afflige le nord de notre patrie.
N'ayant donc plus ni le Grand-Opéra, ni l'Opéra- Comique, ni aucun concert où nous puissions puiser des documents propres à passer sous le laminoir
de notre analyse, force nous a été, pour suivre nos inclinations, d'observer si, dans l'endroit où nous nous trouvions, il y avait quelque chose concernant la musique qui fût de nature à être porté à la connaissance du public.
On se trouve quelquefois très bien de détourner ses regards des sommets élevés du grand art et de les reporter vers des régions plus modestes. On y aperçoit certaines originalités natives et imprévues qui font souvent complètement défaut dans un art tout de science et de composition. Nous avons donc laissé venir à notre oreille tout bruit qui avait un rapport quelconque avec la musique, et nous n'avons pas été sans retirer un certain profit de cette condescendance.
Un soir que nous nous promenions mélancoliquement sur la plage, nous entendîmes au loin un harmonieux bruit de violons et de harpe qui résonnaient dans une ruelle voisine, et dont les accords se faisaient entendre dans les intervalles de silence que leur laissait le bruit du vent et des flots. C'étaient des musiciens ambulants italiens qui exécutaient des valses allemandes et des airs de leur pays. Une harpe et deux violons formaient ce petit orchestre, qui, de loin, avait une sonorité de fête et qui produisait plus d'effet qu'on en aurait attendu d'une symphonie aussi restreinte. Le harpiste faisait vraiment des accompagnements excellents , donnant l'harmonie réguhère et variée du chant exécuté par les violons, avec une grande harpe à double mouve-
ment qu'il maniait fort bien. Les violons, assez habiles, le premier surtout, jouaient à la façon des musiciens italiens ambulants , c'est-à-dire en appuyant leurs instruments sur la poitrine et non pas sous le menton, suivant en cela l'ancienne façon de jouer de la viole.
Les valses connues et les airs arrangés par eux, avec goût, résonnaient avec une légèreté et un brillant surpassant de beaucoup les orgues les mieux machinées.
En effet, la musique exécutée par des artistes même moins forts que Paganini, et avec des instruments moins parfaits que ceux de Stradivarius, nous paraît posséder une supériorité très marquée sur la musique issue d'une machine musicale, si bien réglée qu'elle soit ; cela, par la raison qu'un objet d'art fait à la main, maladroitement si l'on veut, est toujours préférable au même objet fabriqué à la mécanique. La mélodie porte au moins la trace de la main qui la fait jaillir de l'instrument. Ses défauts mêmes lui assurent un avantage marqué sur la régularité bête du produit mécanique.
Ce qui fait aussi aux musiciens ambulants une place à part, c'est qu'ils jouent par cœur. Le grand brio des tziganes, qu'on a entendus l'année dernière à l'Exposition, tient en partie à la liberté absolue que chaque exécutant acquiert en n'étant pas obligé de compter ou de lire sa musique. Peut-être trouvera-t-on qu'il est excessif de consacrer ces quelques lignes à des artistes forains mal vêtus, n'ayant rien
d'artistique dans leur extérieur; mais, si l'on veut considérer qu'ils nous ont fait passer une demi-heure fort agréable, et que leuj's accords remplissaient tous les soirs les rues adjacentes d'un bruit fort gai et pas du tout commun, on conviendra que nous sommes dans notre droit en signalant un perfectionnement aussi considérable dans la musique de la rue.
Car celle-ci n'est pas comme la musique de théâtre ou de concert, qu'on va chercher exprès; on est obligé de la supporter, l'humanité nous en fait un devoir, souvent pénible, à la vérité. Il faut donc savoir gré à ceux qui nous rendent la charité facile et l'occasion d'être vertueux sans trop de peine.
D'ailleurs, nous n'en avons pas fini avec la musique de la rue. Nous avons entendu quelque chose de plus rare encore. C'est un emploi extraordinairement intelligent et expressif du tambour, de la grosse caisse et des cymbales dans l'accompagnement d'un discours.
L'orateur était un charlatan du sexe féminin (charlatane n'est pas français). Cette personne, dans un costume qui tenait de la Chinoise et de la femme sauvage, était debout sur le devant d'une vaste voiture sur le sommet de laquelle deux jocrisses tenaient l'un un tambour, l'autre une grosse caisse armée de cymbales. Cet appareil, connu de tout le monde, n'est pas ce qui excita notre admiration, mais la façon intelligente dont les compères ci-dessus
scandaient, ponctuaient, interprétaient les phrases de l'orateur féminin.
Après avoir, par un roulement violent et des coups de grosse caisse distribués sans ménagement, attiré la foule autour de la voiture, le silence s'établit et l'orateur, ayant pris une petite fiole pleine d'un liquide jaunâtre, commença à expliquer ce qu'il voulait débiter.
Quand cette femme eut insisté sur ce qu'elle n'agissait pas à l'instar de ses confrères qui vendent de l'eau claire et des boulettes de mie de pain comme possédant des vertus curatives et autres, le tambour seul exécuta un petit ra de trois coups, très faible et modeste.
« Son originalité, à elle, consistait à vendre quelque chose qui avait un effet réel, certain, visible. »
Un roulement mezzo voce, terminé par un poum tching de la grosse caisse et des cymbales, donna une grande force aux paroles de l'orateur.
La fiole contenait de l'eau pour nettoyer les dents.
« Elle ne la vendait ni quatre francs (ra), ni trois {tara), ni deux {tarara), un franc, un seul! » Ici, roulement prolongé et délire de la grosse caisse.
Tout ce crescendo avait été parfaitement exécuté.
L'orateur, levant le bras, arrêta forage qui éclatait au-dessus de sa tête. La vente commença.
Ici, l'intérêt commercial prenant le dessus sur f intérêt artistique, les deux instrumentistes fumèrent une cigarette.
Cependant, il y avait de l'hésitation dans la foule.
L'orateur leva une seconde fois le bras et les deux acolytes reprirent leurs instruments.
Il s'agissait d'obtenir que quelqu'un de l'honorable société voulût bien exhiber une denture incomplètement nettoyée, et d'expérimenter sur la nature elle-même l'étonnante efficacité du dentifrice.
Ici , la phrase devint mielleuse , le tambour et la grosse caisse marquant les points et virgules avec une douceur extrême.
« L'orateur ne prétendait pas refaire les dents avariées [o^a) ; il n'était pas le bon Dieu (jjoîmi) ; si on voulait se laisser frotter les dents, il n'en coûterait rien et l'on verrait [roulement clonx)\ d'ailleurs, aucun danger ; si la liqueur était excellente pour les dents, elle l'était aussi à boire. »
Et elle en but à même le flacon.
Cette magnanimité fut saluée d'un énorme coup de caisse solo et de cymbales frémissantes.
Enfin, une jeune bonne, chez qui le désir de plaire surmonta la timidité, gravit la banquette de la voiture et se laissa faire. Inutile de dire que le tambour et la grosse caisse firent grand bruit pendant l'opération. Cela est classique. Celle-ci terminée, l'ivoire de la jeune personne se trouva pouvoir rendre des points à la neige qui couronne le sommet du mont Blanc.
Le succès fut considérable et bien mérité.
Bien que le fait que nous venons de rapporter paraisse platôt du domaine de la rhétorique que de celui de la musique, c'est cependant à celle-ci qu'en revient le principal honneur.
Si on avait noté au passage les inflexions du discours dont nous venons de parler, en marquant avec soin les interruptions du tambour et de la grosse caisse et la place qu'elles occupaient dans la période, on aurait eu les éléments principaux d'un récitatif des mieux réussis. Ancun maître n'eût mieux fait, et, dans un opéra bouffe, ce boniment serait d'un grand effet.
Il faut convenir que tout le mérite de ce récit de charlatan n'était pas tout entier dans l'invention, mais que l'exécution avait aussi une très grande part dans le succès.
Cette chaleur dans le débit, ces reparties jetées si à propos par le tambour et la grosse caisse s'expliquent en ce que, suivant qu elles réussissent, elles ont l'avantage de procurer aux artistes de cette catégorie un dîner plus ou moins substantiel, et que la répétition nécessaire et journalière de cette même action leur assure une perfection d'ensemble qui se rencontre rarement ailleurs.
Ce n'est pas cependant, comme on pourrait le croire, de l'art appliqué à l'industrie. C'est ici l'industrie qui est l'obligée de l'art.
Avec un récit aussi chaleureux, soutenu d'une instrumentation aussi persuasive, on peut faire acheter et même avaler au public tout ce qu'on veut ; c'est bien véritablement le triomphe de l'esprit sur la matière.