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XVII^ ET XVIII^ SIÈCLES

Le nom, ou plutôt le surnom de Philidor, est celui d'une famille de musiciens français qui a Joui d'une grande renommée pendant près de cent cinquante ans. Presque tous étaient des hommes de talent, et plusieurs d'entre eux ont marqué dans l'histoire de la musique par des ouvrages ou des particularités qui leur ont valu une certaine célébrité. A partir du règne de Louis XIII jusqu'à la Révolution, ils ont fait partie de la musique royale ; le dictionnaire de M. Fétis en compte dix, qui lui ont paru devoir figurer dans sa BiograpJde universelle des musiciens.

C'est un arbre musical qui , dans des proportions infmiment moindres, rappelle celui des Bach en AUemagne pendant le xvni*^ siècle aussi, et dont le grand Sébastien Bach est le plus illustre. Les Bach avaient ramifié de telle sorte, qu'à certains anniversaires où ils avaient coutume de se rassembler, on en compta jusqu'à cent vingt, organistes ou musiciens de cour.

Les Philidor furent moins nombreux, et leur œuvre musicale n'a pas non plus l'importance de celle des Bach ; mais elle a son originalité, en ce qu'ils restèrent toujours attachés à l'art national par leur goût et aussi par leur profession , qui les retenait près de la cour du roi de France.

Le plus connu de tous est le dernier, François- André Philidor, dont le talent de compositeur était uni au génie de joueur d'échecs. C'est celui qui a le plus d'importance comme musicien, car il a laissé un assez grand nombre d'opéras-comiques , qui étaient, comme facture, très en progrès sur ce qui se faisait alors ; avant d'en parler, nous dirons quelques mots de ses ancêtres.

Le chef de cette famille s'appelait Danican ; c'était un hautboïste très habile, né au commencement du xvn^ siècle. Le roi Louis XIII , qui se souvenait d'un Itahen nommé Filidoro, également fort sur le hautbois, dit en entendant un jour Danican : « Voilà Filidoro retrouvé. » Le nom en resta à Danican et à sa nombreuse postérité. Il fut attaché à la musique du roi en qualité de hautbois. Son fils, André Danican- Phihdor, a fait un travail musical qui est le monument le plus curieux que l'on possède sur l'ancienne musique française. C'est un recueil manuscrit où il avait consigné les airs anciens de la Bretagne, du Poitou, de la Champagne, de la Lorraine et d'autres provinces; les airs composés pour les cérémonies ou les fêtes de la cour, depuis Henri III jusqu'à Louis XIV.

Il avait recueilli aussi la musique des ballets dansés à la cour de lo82 à 1649; celle des ballets dansés à la cour de Louis XIV avec les paroles et les noms des artistes et des seigneurs qui figurèrent dans ces divertissements ; la musique originale des comédies de Molière et beaucoup d'autres compositions, aussi intéressantes pour l'histoire de la musique que pour celle du théâtre.

Ce recueil était formé de cinquante-neuf volumes dont il ne reste plus maintenant que la moitié. Une partie a disparu, l'autre a été détruite. Le reste est à la bibliothèque du Conservatoire.

Nous donnons ici un aperçu des richesses conservées et de celles qui sont perdues. On trouvera de plus grands détails dans l'excellent travail que le bibliothécaire actuel, M. Wekerlin, a publié sur cette collection.

Le premier volume renferme d'anciens airs de danse du temps de Louis XIII et des morceaux joués dans les concerts du roi par les vingt-quatre violons et les douze grands hautbois.

Ces pièces sont très précieuses, parce qu'elles sont écrites avec toutes les parties.

Disons, entre parenthèses, que ces douze grands hautbois devaient produire une sonorité parfois cruelle.

Dans le troisième volume, on trouve le ballet du BécTî des monnayes^ didiXisé sous Louis XIII.

Dans le vingt et unième, le ballet de la Revente des licibits, de la Rciillerie, etc., titres singuliers

par lesquels on ne voit pas trop ce que la danse avait à faire.

Le trente-troisième volume (détruit) renfermait la musique de la Princesse cVÉlide.

Le quarante et unième volume (disparu) contenait VOrjoJiée de Rossi, le premier opéra donné en France en 1647, etc.

Il existe encore à la bibliothèque de Versailles un autre recueil de ce même Philidor , qui s'intitulait : PJdUclor Vaisné, ordinaire de la musiqne dîo roy ; celui-là contient tous les airs pour hautbois et toutes les batteries de tambour que Lulli et les autres musiciens contemporains avaient écrits pour les troupes françaises. On y remarque, entre autres, l'air de la Retraite des Mousquetaires , qui est, à peu de chose près, le même que celui qu'on connaît aujourd'hui.

André Philidor se maria trois fois et eut une nombreuse famille ; il contracta sa dernière union à l'âge de soixante-huit ou soixante-dix ans, avec une jeune fille de dix-huit ans , dont il eut huit enfants. Philidor, le joueur d'échecs, est un de ceux-là. Un de ses frères consanguins, Anne Phihdor, a été le fondateur d'une entreprise qui dure encore. C'est ce qu'on appelle les concerts spirituels du vendredi saint et de Pâques.

Ces concerts furent fondés par Anne Philidor, moyennant 6,000 livres de redevance, payées annuellement à l'Opéra.

Le premier concert se donna dans la salle des

Suisses des Tuileries, dite depuis salle des Maréchaux, le 18 mars 1723.

Philidor les avait fondés pour suppléer aux représentations théâtrales qui cessaient pendant certaines fêtes et pendant la semaine sainte. Leur nombre était d'environ vingt-cinq par an. En 1799, ces auditions furent réduites à quinze. Le concert spirituel ferma en 1791, après six concerts qui eurent lieu dans une salle de la rue Dauphine.

Il reparut en 1805 au Théâtre-Italien et depuis il resta dans la tradition musicale de faire deux concerts spirituels, un le vendredi saint, le second le lundi de Pâques.

On n'exécutait à ces concerts que des chœurs de musique religieuse, on n'y chantait qu'en latin, et toute la musique vocale y restait dans le caractère grave.

Mais on trouva moyen d'égayer un peu le concert spirituel en y faisant débuter les chanteurs qui devaient ensuite paraître à l'Opéra. Dès l'année 1730, ils se présentaient en costume, soit de bergers , soit de guerriers ; les femmes en nymphes ou en princesses vinrent y chanter des airs d'opéra. Les programmes se trouvèrent ainsi plus variés. Cependant le fond restait toujours sérieux; ce qui amena aussi de la diversité, ce fut l'introduction des solos d'instruments. Tous les artistes d'Europe se faisaient un devoir de venir se faire apprécier et consacrer leur réputation à Paris au concert spirituel, qui acquit ainsi une grande renommée. C'est là que Gossec fit

entendre, en 1754, ses premières symphonies, presque dans le même temps qu'Haydn produisait les siennes.

Anne Philidor avait eu là une idée excellente, dont le résultat a été considérable, et qui peut être comparé avec celui des concerts populaires fondés par M. Pasdeloup.

Voici maintenant le plus célèbre des Philidor : c'est François-André, né à Dreux le 7 septembre 1726. Son père, qui était allé s'établir dans cette ville, après avoir fait partie de la musique du roi pendant fort longtemps, l'envoya à Versailles étudier sous Campra. François- André Philidor entra dans les pages de la musique du roi et fit de rapides progrès. On raconte que, vers l'âge de quinze ans, il écrivit un motet dont le roi lui fit compliment. Sa vocation musicale fut alors traversée par celle des échecs, qui se révéla de la façon suivante, d'après une tradition de famille, rapportée par M. Lardin, dans le journal le Palamècle :

ce Les musiciens de la chapelle, en attendant la messe du roi, avaient l'habitude de jouer aux échecs sur de longues tables où se trouvaient incrustés six échiquiers. Le jeune Philidor suivait souvent leurs parties avec une extrême attention. Un jour, un vieux musicien étant arrivé le premier se plaignit de n'avoir personne pour jouer avec lui. Philidor se proposa avec timidité; le vieux joueur accepta en riant. Mais au bout de quelques coups, voyant que l'enfant prenait l'avantage, il commença à se fâcher;

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celui-ci, sentant qu'il allait remporter la victoire, se reculait de l'échiquier autant qu'il pouvait, n'avançant plus les pièces que du bout du bras et regardant de côté la porte. Enfin, quand arriva le coup du mat, il prononça le mot fatal et s'enfuit dans le plus grand effroi sans attendre les compliments de son adversaire- »

En 1745, il partit de Paris pour aller défier les plus habiles joueurs d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre. Partout il fut vainqueur. C'est à Londres qu'il publia son Analyse du jeu cVécJiecs, traité qui est resté classique. Il fut le premier à qui l'on ait vu faire plusieurs parties à la fois, de tète, sans voir les échiquiers. On raconte qu'on voulut un jour le mettre à l'épreuve, et que ses adversaires dérangèrent les pièces et lui annoncèrent qu'il avait perdu. Il reprit alors les coups et retrouva le moment oii l'on avait dérangé la pièce qui lui avait fait perdre la partie.

En 1754, il se remit à la composition, peut-être faute d'adversaires aux échecs, et il ne tarda pas à acquérir dans cette nouvelle occupation une grande renommée. Cependant, à son retour, son premier essai ne fut pas heureux; il fit exécuter un motet dans le style itahen, qui déplut à la reine et lui fit perdre sa protection. Peu après, il débuta, dans le genre de l'opéra-comique, au théâtre de la foire Saint- Laurent, en 1759, par un ouvrage intitulé Biaise le Savetier. L'opéra-comique, qui était né du vaudeville, commençait à prendre une allure plus musi-

cale. Les partitions de Philidor sont sous ce rapport très supérieures aux ouvrages du même genre qui parurent alors. Favart, dans ses mémoires, en parle favorablement ; il cite même ce fait, qu'après la première représentation d'un de ses opéras-comiques, intitulé le Sorcier, Philidor fut demandé par le public et parut sur la scène, ce qui ne s'était pas encore fait.

Il est vrai qu'on l'accuse, à propos de cette pièce, d'avoir commis un plagiat assez important. Gluck, qui était alors en Italie, lui avait confié la partition ^OrjMe pour la faire graver à Paris ; Philidor se serait emparé du premier air d'Orphée, Objet de mon amow% et l'aurait mis dans sa pièce du Sorcier. Ce fait serait assez grave, car OriJliée ne fut représenté à Paris que dix ans après.

Nous avons comparé les deux partitions : il y a en effet plus d'un point de ressemblance entre l'air de Gluck et celui de Philidor, mais Philidor nous paraît plutôt avoir subi l'influence du grand génie de Gluck qu'avoir commis un plagiat volontaire; d'autant plus qu'il y a un autre air dans la même partition du Sorcier, qui est aussi d'une inspiration plus poétique que celle qu'on rencontre d'ordinaire dans les ouvrages de Philidor, et que celle-là n'offre aucune ressemblance avec aucun air de Gluck.

Sa meilleure partition est un opéra-comique intitulé Tom Jones, représenté en 1764. On y trouve une habileté et une souplesse de métier bien supérieures à celles de ses contemporains.

C'est la première fois qu'on voit dessinés, d'une façon bien nette, deux sentiments différents exprimés simultanément dans un même morceau. Le premier duo des deux femmes est formé de deux motifs, l'un gai et l'autre mélancolique, qui rappellent de très loin, comme sentiment, le délicieux duo du FreiscMltz, de Weber, composé bien longtemps après. Grétry, dans ses Essais sur la musique, attribue à Philidor l'invention de cet artifice.

Philidor était un de ces artistes dont on a dû dire qu'il connaissait son affaire. Il était beaucoup plus adroit que Monsigny, dont il n'avait pas la sensibilité. On dit que c'est lui qui aida Piousseau à écrire les accompagnements du Devin du village, ce qui ne donnerait pas une haute idée de la science pratique du philosophe, car rien n'est plus simple et plus sommaire que ces accompagnements. Cependant Philidor a été assez maltraité dans plusieurs recueils biographiques. On parle de sa musique comme de vaudevilles sans importance. Il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi; du reste, il a dû, plus d'une fois, avoir à regretter, comme compositeur, son talent de joueur d'échecs, et les comparaisons fâcheuses entre les combinaisons de ce jeu et celles de la science musicale n'ont pas dû lui manquer.

Voici le jugement que Grétry porte sur le talent de Philidor, dans lequel cette insinuation se fait jour :

« On sent que la tête de cet artiste justement célèbre devait atteindre aux combinaisons les plus dif-

ficiles. Il pouvait ranger une succession de sons avec la même facilité qu'il jouait une partie d'échecs. Nul n'a pu le vaincre à ce jeu. Nul musicien n'aura plus de force et de clarté dans ses compositions que Philidor n'en a mis dans ses ouvrages... »

Il est certain qu'aujourd'hui on fait de l'opéracomique autrement, mais on ne le fait pas mieux.

Philidor a écrit vingt et une partitions, dont deux pour l'Opéra, Ernelinde et Persée. Toutes deux contiennent de très belles choses. Ernelinde eut un assez grand succès, malgré le jugement de Gluck, qui disait que « c'était une montre enrichie de pierreries et de diamants, mais dont le mouvement ne valait rien. »

Il faut compter Philidor parmi les meilleurs des musiciens français qui ont composé des opéras-comiques. Gomme tendance, et surtout comme métier, ses ouvrages sont supérieurs à ceux de Duni, de Monsigny et de Grétry même, et il a laissé dans les procédés de l'art musical de nombreuses traces d'une expérience que peuvent seuls acquérir ceux qui, comme lui, sont de race artistique et sont élevés dans la pratique journalière de leur art. Pourtant, il ne jouait d'aucun instrument. G'était sa femme, habile claveciniste, qui lui faisait entendre ses compositions.

Philidor quitta Paris pendant la Piévolution et mourut à Londres en 1795, âgé de soixante-neuf ans. Il existe plusieurs portraits de lui ; celui qui est gravé par Saint- Aubin, en 1772, est très beau et

représente une figure aimable et intelligente, mais sans idéalité. André Philidor fut le dernier des membres de cette famille qui se soit illustré dans la musique.

Ce qui les rend tous intéressants, c'est que, depuis le grand-père, Danican Philidor, le hautbois de la musique du roi Louis XIII, jusqu'à son petit-fils, ils représentent l'art national, soit par leurs inventions musicales, soit par leurs travaux de compilation, soit par leurs entreprises artistiques, et que, tout en profitant des progrès que la musique faisait de toutes parts à cette époque, ils ne tombèrent pas dans l'imitation maladroite et exagérée de la musique itaUenne ou germanique.

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