MÉHUL
Avec l'opéra (ïUtîial, Méhulse montra très préoccupé de ce qu'on appelle la couleur locale. Dans cette partie, alors inexplorée, de la musique dramatique, il précéda Meyerbeer, avec lequel il a plus d'un rapport esthétique. Dans Uthal, sujet ossianique, il supprima les violons de l'orchestre et les remplaça par des altos, afm d'avoir une sonorité plus sévère.
Il faut croire que cet artifice amena de la monotonie; car Grétry, interrogé par Méhul sur l'effet produit, lui répondit qu'il aurait bien donné un écu de six livres pour entendre le son d'une chanterelle.
Le sujet d'un ouvrage de Cherubini, Faniska, qui fut proclamé le plus savant de son temps, troubla profondément Méhul , qui , malgré ses quarantecinq ans, se remit à l'étude du contrepoint et de la fugue.
Peut-être cet effort intempestif eût-il obscurci complètement son inspiration, s'il n'avait alors rencontré le sujet d'opéra qui convenait tout à fait à son individualité. C'est Joseph, qui fut représenté à Paris le 17 février 1807. Il semble que son génie apaisé soit venu se reposer dans ce drame biblique, pour y prendre sa dernière et sa plus belle forme. Joseph restera comme un des chefs-d'œuvre de l'école française. Quelle sobriété et quelle justesse dans le coloris musical ! quelle grandeur simple et sans effort dans l'expression de la douleur d'un père et de la tendresse d'un fils! Pas un accent faux, pas une formule inutile !
3fiS PORTRAITS.
MéliLil traduisit dans ce drame patriarcal toutes ses impressions de jeunesse, avec la force et la clarté que donne la complète possession dn métier ; magnifique floraison d'un talent oi^i la sincérité des émotions et l'amour pur de l'art avaient toujours dominé.
Josejih n'obtint pourtant à Paris qu'un succès d'estime. C'est l'Allemagne qui en fit connaître la valeur aux Français, par l'admiration qu'elle lui témoigna. C'est une aventure qu'on rencontre fréquemment dans l'histoire de la musique en France.
Après JosejjJi, Méhul n'écrivit plus rien que d'inférieur à ce qu'il avait produit précédemment ; des ballets et deux opéras qui ne réussirent point. La première représentation de l'opéra les Amazones fut traversée par un incident comique, qui est raconté par M. Viellard, dans une notice qu'il publia sur son ami Méhul en 1859 :
fc h' o^évdi ^(i^ Amazones tomba; l'ennui fut très grand. Une circonstance bizarre vint encore ajouter aux malheurs de ce triste ouvrage. Rien n'était plus défectueux que le dénouement qui, on peut bien le dire, tombait des nues, puisque Jupiter lui-même apparaissait au haut des airs , pour reconnaître comme ses fils Amphion et Zéthus. Au moment où cette révélation devait arrêter les traits des Amazones prêtes à frapper les fils inconnus de leur reine, on vit en effet se détacher du cintre le char de nuages, mais point de Jupiter. Le cleits ex machina faisait défaut. Engagé dans une causerie, l'acteur Berlin
MiHiUL. ;îgo
n'avait point entendu le sifflet du machiniste, et le char partit sans le dieu. On fut obligé de retenir Bertin voulant se précipiter des combles du théâtre. Ce qui rendit l'incident plus poignant pour lui, c'est que l'empereur Napoléon et Marie-Louise assistaient à cette représentation. J'étais à l'orchestre, et je puis rendre témoignage de l'hilarité que cet épisode excita chez les Majestés Impériales. Je doute que Napoléon ait jamais ri d'aussi bon cœur. »
La santé de Méhul ne résista pas à la décadence, dont il se rendait compte, de son talent fatigué. Il alla en Provence pour se rétablir ; mais il ne se trouva pas mieux de ce séjour et revint à Paris, oh il mourut en 1817.
Son portrait, qui a été fait par plusieurs artistes, montre une figure à traits accentués et plébéiens, l'œil plein de franchise et de bienveillance; c'est une physionomie sympathique et digne.
De même que tous les portraits sont d'accord sur les principaux traits de son visage, les auteurs qui ont parlé de lui sont unanimes sur son carattère, qui fut résumé ainsi par M. Quatremère de Quincy, dans son discours à l'Institut en 1818 :
c( Justesse d'esprit, urbaniié des mœurs, délicatesse de procédés, il réunissait tout ce qui fait l'homme aimable dans le monde et l'ami sûr dans les rapports de société. »
Gomme artiste, ses défauts furent au moins autant ceux de son temps que les siens propres. On l'a comparé avec juste raison au peintre David; il est
certain qu'il y a beaucoup d'analogie entre ces deux maîtres. Elle est surtout sensible dans leur interprétation des sujets empruntés à l'antiquité. A ce que celle-ci avait d'aimable et de naturel, ils substituèrent une austérité que celle-ci n'a jamais eue. Mais aussi, si leurs ouvrages n'ont pas le charme et l'abandon des époques précédentes, ils portent l'empreinte puissante des temps extraordinaires pendant lesquels ils ont été créés.