‹ Insuffisance des philosophies de l'intuition... [microform]Chapitre 13 sur 18 · SOT · texte numérisé non relu

SOT

loignent plus ou moins de la nature des choses : ils sont tous symboliques par quelque endroit.

Il en va de même, ou à peu près, dans les sciences expérimentales. L'effort de ces sciences est de tout ramener à la mesure; elles n'emploient donc que des concepts quantitatifs. Et de là deux conséquences. D'abord, elles n'atteignent pas directement la qualité des phénomènes; elles ne la saisissent que dans son intensité, ce qui est déjà de la quantité : elles ne nous en donnent qu'une sorte de symbole. L'échelle thermoraétrique, par exemple, ne me dit rien sur l'essence de la chaleur; elle m'indique seulement les degrés intensifs auxquels la chaleur monte ou descend. De plus, c'est d'une manière toujours inexacte que les concepts quantitatifs traduisent la quantité elle-même : très rigoureux parleurs caractères formels, ils ne le sont point dans leurs rapports avec les données de Texpérience. C'est ce que M. Duhem nous décrit avec bonheur. « Prenons, par exemple, ce fait, ditil dans Sa Théorie physique : la température est distribuée de telle manière sur tel corps.

En un teljait théorique^ il n'y a rien de vague, rien d'indécis; tout est déterminé d'une manière précise : le corps étudié est défini géométriquement ; ses arêtes sont de véritables lignes sans épaisseur, ses pointes de véritables points sans dimensions : les diverses longueurs, les divers angles qui déterminent sa figure sont exactement connus ; à chaque

LES INFÉRENCES

point de ce corps correspond une température, et cette température est, pour chaque point, un nombre qui ne se confond avec aucun autre

nombre.

En face de refait théorique, plaçons \e fait pratique dont il est la traduction. Ici, plus rien de la précision que nous constations il y a un instant. Le corps n'est plus un solide géométrique ; c'est un bloc concret; si aiguës que soient ses arêtes, chacune d'elles n'est plus Tîntersection géométrique de deux surfaces, mais une échine plus ou moins arrondie, plus ou moins dentelée ; ses pointes sont plus ou moins écachées et émoussées; le thermomètre ne nous donne plus la température en chaque point, mais une sorte de température moyenne relative à un certain volume dont l'étendue ne peut pas être très exactement fixée (1). »

Les sciences expérimentales vivent de symboles, comme la géométrie.

Mais faut-il conclure de là que les sciences sont de simples « recettes « , des conventions qui n'ont d'autre garantie que le « succès « , que toute leur vérité consiste dans leur efficacité? Cette condamnation absolue et en bloc ne peut procéder que d'un examen superficiel des choses, ou d'une passion de déduire qui est la parodie de la déduction.

Les symboles de la science n'ont de succès que

RATIONNELLES

par ce qu'ils ont de vrai. Supposé qu'il s'agisse d'élever une église. Elle sera d'autant plus solide que l'architecte aura formulé plus exactement la poussée des voûtes et des contre-forts, et que les ouvriers eux-mêmes se seront mieux entendus à réaliser ses différents calculs. Et c'est ainsi qu'il en va toujours. Les concepts scientifiques nous permettent de dominer le réel dans la mesure où ils

lui restent conformes; leur utilité vient de leur justesse.

En outre, ces concepts l'emportent par leur valeur objective sur l'intuition dont ils partent. Ce que cette intuition nous présente d'une manière vague et confuse, ils arrivent à le réduire en zones toujours plus distinctes et dont chacune possède en réalité une physionomie spéciale. Si différente qu'une pointe puisse être d'un point purement mathématique, il vaut mieux savoir strictement sa température moyenne que d'en avoir une simple sensation. Savez- vous à qui je comparerais les intuitionnistes, vus de cet aspect? A un géomètre récalcitrant qui viendrait tout d'un coup tenir ce langage insolite : « Voyez l'insanité des hommes. Ils croient posséder la formule qui représente la mesure du cercle. Il n'en est rien pourtant. Observez en effet comment ils s'y prennent pour l'obtenir : ils se servent à cette fin du polygone inscrit, qui, si nombreux que soient ses côtés, n'est toujours qu'un certain assemblage de lignes droites.

LES INFÉRENCES

C'est comme si Ton voulait peser avec un mètre. Grovez-moi : il n'y a qu'une manière de mesurer un cercle, c'est d'y planter ses yeux, ainsi que fait le bûcheron quand il veut savoir la hauteur de ses piles d'arbres. » Nier la supériorité des concepts scientifiques sur les données brutes de l'expérience, c'est nier la valeur du recours à la limite dans l'analyse des faits, ce procédé si fécond en découvertes. Bien plus, les concepts scientifiques l'emportent par leur valeur objective sur l'intuition à laquelle ils aboutissent. On nous dit qu'ils sont comme • Forigine d'un chemin de pénétration vers le réel» , qu'ils nous donnent de quelque manière le sens et l'indéfinissable intuition de la nature des choses. Et nous sommes loin d'y contredire. Mais de quoi ce sens est-il fait? De quoi se compose cette « indéfinissable intuition » des choses? Sinon de concepts patiemment organisés par la raison (1) . On veut que la logique réfléchie ne nous traduise pas les lois du réel; c'est donc que la logique spontanée ne nous ks traduit pas non plus. Car celle-ci trouve son principe et sa loi dans celle-là. Otez la première, et Tautre ne se forme plus ; ou, si elle se forme encore, ce n'est que d'éléments agglutinés au hasard, et qui par là même n'ont aucun prix. Disons-le à nouveau : c'est la raison qui domine tout, parce que c'est la raison qui contrôle tout.

(i) Voir plus haut, p. 276-280.

RATIONNELLES

Le symbolisme se mêle à la métaphysique comme aux sciences, bien que sous un mode différent; et c'est dans les questions vitales surtout, à savoir les problèmes de théodicée, de psychologie rationnelle et de religion, qu'il se fait une place importante.

Nous disons de Dieu qu'il est omniscient, souverainement libre et tout-puissant, qu'il réalise pleinement en lui-même l'idéal de la justice et de la bonté. Et de telles expressions ne sont pas vaines ; elles ont leur fondement dans le réel. Mais, si Dieu possède cet ensemble d'attributs, ce n'est sûrement pas à notre image et ressemblance; c'est d'une manière qui dépasse toutes les données de l'expérience humaine. Et là commence le symbolisme. De plus, derrière ces attributs que nous connaissons dans une certaine mesure, il y en a d'autres très probablement dont nous n'avons aucune idée ; derrière ces déterminations essentielles elles-mêmes, il y a le fond de l'être divin, ce que nous appelons sa substance. Nous disons alors, dans notre désespoir de « percer l'infini « , que Dieu est l'Inaccessible, l'Abîme, Tlnsondable; et là le symbolisme prend une part beaucoup plus grande : il devient dominant (I).

Que Dieu soit créateur, et que par suite il y ait entre lui-même et l'univers une dépendance cau-

(1) Cf., sur ce point, notre Croyance en Dieu, p. i25-l^«

LES INFEREINCES

sale absolue, c'est une chose que nous arrivons à concevoir d'une certaine manière. Mais en quoi consiste Taction créatrice de Dieu? Nous ne trouvons rien ni en nous nî au dehors de nous qui puisse nous le faire entendre. Nous répondons alors que Dieu est le « père du monde» ; ou bien encore nous nous le représentons, avec Platon, comme prenant « du même et du divers » , les jetant dans une marmite et pétrissant ce mélange originel d'après les proportions musicales. Nous donnons au problème une solution symbolique.

Ainsi des délices de la vie future. Saint Paul a beau nous dire que ce sont là des choses « que l'œil de l'homme n'a jamais vues, que son oreille n'a jamais entendues, que son cœur n'a jamais comprises. " Cette réponse toute négative ne nous satisfait pas, et nous humanisons le ciel pour mieux; laimer. a II faut, dit Fénelon, peindre lu gloire céleste telle que saint Jean nous la représente : les larmes de tout œil essuyées; plus de mort, plus de douleurs ni de cris; les gémissements s'enfuiront; les maux seront passés; une joie éternelle sera sur la tète des bienheureux, comme les eaux sont sur la tète d'un homme abîmé au fond de la mer. Montrez cette glorieuse Jérusalem, dont Dieu sera luimême le soleil pour y former des jours sans fin; un fleuve de paix, un torrent de délices, une fontaine de vie l'arrosera; tout y sera or, perles et

BATIONNELLES

Page 1