II
C'est là une erreur de méthode. Rien n'est varié comme la manière dont nos sens atteignent leur objet; et par conséquent, si l'on veut en mesurer la valeur, il faut les examiner séparément. Peutêtre observerons-nous alors que, par un mutuel concours, ils se complètent les uns les autres et réduisent ainsi la part de la relativité.
Par eux-mêmes et directement, les couleurs, les sons, les odeurs et les saveurs sont autant de phénomènes qui ne nous apprennent rien sur la nature de la cause externe qui les produit en nous. C'est la conscience qui les crée du dedans sous le choc du dehors. Ils sont la forme de l'acte par lequel nous percevons; et de cette forme on ne peut rien conclure à l'égard du réel, sinon son existence. L'unique moyen de dépasser cette limite, ce serait de recourir à la théorie d'Aristote, d'après laquelle le mouvement de l'objet se propage tel quel dans le sujet; mais, comme on l'a déjà vu plus haut, cette théorie, si profonde qu'elle soit, n'est qu'une hypothèse, et qui n'a pas même l'avantage d'être conforme aux données de l'expérience mieux informée.
Il faut raisonner d'une manière analogue à l'égard des sensations de chaud et de froid. Quoi qu'en aient dit les anciens, il n'y a rien de plus profondément subjectif que ces modalités de notre
conscience.
La résistance elle-même ne nous mène pas beau-
coup plus loin. Sans doute, elle nous accuse d'une manière très vive la présence d'un objet qui se distingue de notre moi. Mais qu'est-ce que cet objet lui-même? En quoi consiste l'opposition qu'il nous fait, quand on la considère a parte rei? Faut-il y voir véritablement un déploiement d'énergie, la manifestation d'une force? C'est ce que nous n'avons nul droit d'affirmer. Car, si le sentiment de la résistance nous donne notre manière d'agir, il ne nous livre point celle de l'objet qui résiste. Sa façon propre de nous stimuler en limitant notre activité, nous demeure inconnue. C'est ce qu'a bien vu Maine de Biran. « L'idée de force, nous dit-il, ne peut être prise... originellement que dans la conscience du sujet qui fait effort, et lors même qu'elle est tout à fait abstraite du fait de conscience, transportée au dehors et tout à fait déplacée de sa base naturelle, elle conserve toujours l'empreinte de son origine. Nous ne pouvons concevoir aucune force d'impuldon, de choc ou de traction dans les corps, sans leur attribuer ou sans hypothétiser en eux jusqu'à un certain point cette force individuelle de notre moi (1). » Quand nous parlons d'énergie à propos des corps considérés en eux-mêmes, nous ne faisons que leur prêter de notre bien à nous; et, par
(1) OEuvres inéd., publiées par Ern. Naville, t. I, p. 249, Parig, 1859; cf. Marius Couailhac, Maine de Biran (Collection des Gr. PhiL), p. 192, Alcan, Paris, 1905.
ET LE MONDE EXTÉRIEUR
conséquent, nous n'émettons sur leur compte que
des formules symboliques.
Il en va différemmentdu tact, pris comme moyen
de contact, surtout quand on y joint les sensations musculaires. Là se révèle un phénomène nouveau. Soit une roue fixée sur un essieu. J'y promène la main : je perçois des positions distantes, et donc de rétendue. Puis, je fais tourner la roue. Je perçois des positions qui changent; et donc du mouvement. Or, ici, dans un cas comme dans Tautre, la nature de mon acte perceptif n importe pas. Quelle que soit la forme qu il revête, les faits n'en sont pas changés; ils demeurent comme auparavant. Car ils ne supposent rien de plus qu'une relation de limite à limite entre le sujet et l'objet donné. Et voilà, me semble-t-il, un étalon qui peut servir à préciser, dans une certaine mesure, le rapport de nos représentations à la réalité des choses. Mais, avant d'affirmer ce résultat d'une manière définitive, il est bon de le mettre à l'épreuve de la contradiction. S'il y résiste, il ne pourra qu'en paraître mieux établi.
L'étendue, et parla même le mouvement local, ne seraient-ils pas une forme que nous glissons inconsciemment dans l'objet, pour l'y percevoir ensuite? C'est la thèse que vient de soutenir M. J. Lachelier; et voici comment il la présente (1).
(1) Études sur le syllogisme, suivies de r observation de Platner et d'une note sur le - Philèbe « , Alcan, Pans, 1907.
Le tact, réduit à ses propres ressources, ne donne aucune idée de Tétendue. Considéré en lui-même, indépendamment de nos autres organes, ce sens n'enveloppe aucun élément spatial; tout s'y différencie par Tordre, la quantité et la qualité des phénomènes dont il est le sujet, comme dans un pur esprit. Quand nous allons d'un point à un autre de l'espace, qu'y a-t-il dans nos perceptions tactiles prises à l'état pur, en dehors de tout mélange avec d'autres perceptions? Il ne s'y trouve ni lieu, ni figure, ni mouvement local; elles ne contiennent qu'une série de sensations musculaires qui se succèdent et varient, soit en intensité, soit en nature (1),
D'où vient alors l'élément spatial qu'enveloppent nos perceptions tactiles? De la vision. A l'origine, « l'étendue est un phénomène purement visuel » . Par la suite, elle s'accole aux phénomènes du toucher, les pénètre et s'identifie avec eux ; et voilà pourquoi, dans l'état actuel des choses, nous ne pouvons rien saisir de résistant qui ne soit étendu. En faisant du tact le sens vérificateur par excellence, nous sommes victimes « d'une illusion produite par une association d'idées » (2).
Sur quoi se fonde cette opinion si contraire au sens commun? Sur la notion même de résistance et l'examen des faits : l'une en révèle la possibilité, et l'autre la preuve positive.
(1) Ibid., p. 100-114.
Ibid., p. 108.
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ET LE MONDE EXTÉRIEUR
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Deux forces, et même deux idées, peuvent aussi bien entrer en conflit et s'opposer mutuellement que deux corps. La résistance n'implique pas rétendue. Prenez-la en elle-même et comme à l'état nu ; débarrassez-la de toutes conditions spatiales : elle se conçoit comme auparavant. Toute la question est donc de savoir si c'est de cette manière que les choses se passent dans les sensations purement tactiles. Or, l'expérience se prononce ici pour l'affirmative. C'est ce que nous révèle d'abord l'observation faite par Platner sur un aveugle-né, à Leipzig, en 1785.
a Pour ce qui est, dit Platner, de l'idée que nous pourrions, sans le secours de la vue, nous faire de l'espace ou de l'étendue, l'observation d'un aveugle-né, que j'ai entreprise... en 1785, en m'attachant spécialement aux points controversés, et que j'ai continuée pendant trois semaines entières, m'a de nouveau convaincu que le tact réduit à lui-même ignore entièrement tout ce qui a rapport à l'étendue et à l'espace, qu'il ne sait ce que c'est, pour une chose, que d'être localement hors d'une autre, et pour tout dire en un mot, que l'homme privé de la vue ne perçoit absolument rien du monde extérieur, si ce n'est l'existence d'un principe actif, distinct du sujet sentant sur lequel il agit, et avec cette existence, celle d'une simple pluralité — dirai-je de choses, ou d'impressions? (Je me rencontre ici avec Tiedemann, Sur
la nature de la métaphysique^ dans le premier fascicule des Mémoires de Hesse, p. 119.)
« En réalité, c'est le temps qui fait, pour l'aveuglené, fonction d'espace. Éloignement et proximité ne signifient pour lui que le temps plus ou moins long, le nombre plus ou moins grand d'intermédiaires dont il a besoin pour passer d'une sensation tactile à une autre. L'aveugle-né parle la langue du voyant, ce qui est très propre à nous tromper et m'a trompé moi-même au début de mon enquête : mais, en réalité, il n'a aucune notion des choses extérieures les unes des autres; et (mon observation sur ce point m'a paru décisive) si les objets et les parties de son corps qui entrent en contact avec eux, ne faisaient pas sur ses nerfs tactiles des impressions d'espèce différente, il prendrait tout ce qui est hors de lui pour une seule chose qui exerce sur lui des actions successives, une plus forte, par exemple, lorsqu'il applique sa main sur une surface que lorsqu'il n'y pose qu'un doigt, une plus faible lorsque sa main effleure une surface ou lorsque ses pieds la parcourent. Si dans son propre corps, il distingue une tête et des pieds, ce n'est pas du tout en vertu de la distance qui sépare ces deux parties; c'est uniquement par les sensations tactiles qui lui viennent de l'une et de l'autre, et dont il apprécie les différences avec une finesse incroyable; c'est aussi à l'aide du temps. Il en est de .nême des
corps étrangers, dont les figures ne se distinguent pour lui que par le genre d'impressions tactiles qu'elles produisent, le cube, par exemple, avec ses angles et ses arêtes, affectant le sens du tact autrement que la sphère (1) ».
De plus, (i Platner n est pas le seul observateur qui ait cru que le temps fait, pour Taveugle-né, fonction d'espace. M. Piras, ancien directeur de rinstitut des Jeunes aveugles de Paris, a tenu à M. Dunan exactement le même langage, et cela sans connaître le texte de Platner. L'objection des aveugles géomètres, que M. Dunan lui a adressée, l'a embarrassé, mais ne Ta pas fait changer d'opinion. Deux fonctionnaires en activité dans le même établissement, M. Petit, censeur, et M. Bernus, professeur, ce dernier aveugle lui-même, mais non de naissance, se sont exprimés devant M. Dunan dans le même sens que M. Piras (2). »
L'étude de M. J. Lachelier montre avec éclat jusqu'à quel point d'acuité l'on pousse aujourd'hui l'analyse psychologique. Mais je n'en crois pas sa thèse mieux établie.
On veut que l'étendue pénètre de la vue dans le tact. Pourquoi le phénomène inverse ne se produirait-il pas aussi bien? Pourquoi Tétendue ne pénétrerait-elle pas du tact dans la vue? N'est-ce pas ce que Berkeley soutenait déjà, et avec plus d'appa-
(2) Ibid., p. 141-142.
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rence que M. Lachelier ne fait de sa thèse? Pour avoir le droit d'affirmer que le tact tient de la vue l'élément spatial qui s'y manifeste, il faudrait des faits absolument indiscutables; or il n'y en a pas encore. Platner a cherché dans l'expérience la preuve d'une thèse qui lui tenait au cœur; il en a peut-être, sans le vouloir, faussé la nature originelle. C'est ce qu'observe très finement Stuart Mill. « Platner, dit-il, interprète mal son observation quand il dit que son sujet n'avait pas la perception de l'étendue. Il employait les mots qui expriment l'étendue avec tant d'à-propos et de discernement, que Platner, de son propre aveu, ne soupçonna pas d'abord qu'il ne voulait pas désigner par ces mots tout ce que désignent les personnes qui peuvent voir. Il voulait donc dire quelque chose; il avait les impressions que les mots exprimaient pour son esprit; il avait des conceptions de l'étendue, à sa manière (1) » . On remarque des hésitations de même nature dans les réponses de M. Piras, de MM. Petit et Bernus. Les témoignages sont donc flottants; il y a dans les faits une inconnue qui demeure, et l'on ne pourra conclure que lorsqu'elle sera trouvée.
Supposez que l'étendue se propage de la vue au toucher, on ne comprend pas qu'elle s'y propage toute seule, et comme à l'état pur. Il n'y a pas
(1) Loc. cit., p. 271.
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d'étendue sans couleur, pour Toeil ; il n'y a pas non plus, pour le même organe, de couleur sans étendue. Ces deux formes sont physiquement inséparables. L'une va donc où va l'autre, à moins qu'il ne se produise une dissociation logique en vertu de laquelle l'étendue optique, se détachant de la couleur, se projette toute seule sur le tact. Or, ce n'est point dans ce sens que travaille notre esprit; nous tendons au contraire à projeter la couleur sur nos sensations tactiles. Par suite, il y a des chances, dans l'hypothèse en question, pour que la représentation visuelle descende en bloc vers le toucher : ce qui ferait de cet organe une autre espèce d'oeil partout répandu.
Prenons maintenant la question par un autre côté; cherchons le rapport de la résistance à l'étendue : et peut-être en sortira-t-il encore quelque trait de lumière. D'où vient la résistance? Ou c'est de l'étendue elle-même, comme l'enseigne Leibniz; ou c'est d'une force qui s'y déploie. Dans le premier cas, la résistance et l'étendue ne se séparent pas plus que la propriété et son sujet : où est l'une, l'autre se trouve aussi du même coup. Dans le second cas, il peut y avoir, dans le tact, une forme spatiale d'emprunt; mais elle y fait double emploi. Il en est une autre, d'ordre moins matériel, qui s'étale dans la première et qui, elle, a ses racines dans le toucher; autrement, la résistance physique, celle qui se manifeste dans l'exten-
sion, ne s'expliquerait pas. Et cela suffit pour que le tact retrouve son rôle traditionnel; c'est assez pour qu'il nous donne par lui-même l'idée d'étendue.
Nous pouvons donc maintenir la conclusion formulée plus haut : le tact nous donne par voie d'intuition deux aspects des choses, la distance et le mouvement. Et, dès lors, nous avons de l'énergie pour aller plus loin; nous possédons un principe à l'aide duquel nous pouvons, dans une certaine mesure, faire l'éducation de nos autres sens.
D'après notre organe visuel, le volume des corps est variable : ce qui est grand de près, nous semble petit quand nous le voyons de loin; d'autre part, les distances, pour cet organe, ont toujours de l'imprécision, lorsqu'il est seul à nous les faire connaître. Imaginez un homme qui ne garderait plus que la jouissance de ses yeux et qui serait incapable de se déplacer : il aurait beau mouvoir ses muscles oculaires, il ne réussirait point à juger avec netteté de l'élôignement ou de la proximité des corps ambiants. Ainsi de l'effort que nous faisons pour rapporter à leur point de départ les sensations de son et d'odeur. Ni l'ouïe, ni l'odorat ne suffisent par eux-mêmes à nous renseigner sur ce sujet; ils y suffisent d'autant moins qu'ils sont presque entièrement soustraits à l'empire de la volonté et se refusent de ce chef au contrôle de l'expérimentation. Mais que l'on fasse intervenir le
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tact et les sensations musculaires qui l'accompagnent; le problème s'éclaircît. Le tact s'instruit par lui-même sur le vif : il prend la mesure du réel; puis il devient comme un maître dont les leçons jettent de la lumière sur tout le reste. Il ajuste aux objets les autres représentations et les en drape comme d'une gaze légère; et, quand il ne peut corriger les illusions des sens qui collaborent à son œuvre, il nous les dénonce. C'est le cas qui se produit, par exemple, lorsqu'on plonge un bâton dans l'eau. La vue, alors, nous le représente comme courbé; le tact nous garantit qu'il n'y a là qu'une mystification.
C'est donc par le tact qu'il faut commencer, quand il s'agit d'expliquer notre représentation du monde extérieur; c'est aussi par le tact qu'il faut continuer, afin de savoir jusqu'où va la relativité de nos autres sens. Car il est le seul à prendre pied dans l'absolu, le seul, par conséquent, qui puisse nous donner ce «mètre » dont parle Pascal et sans lequel tout demeure pour nous à l'état flottant. Mais ce n'est pas à dire qu'il faille concevoir l'univers entier sous la forme de l'étendue et du mouvement, comme l'ont fait les partisans de la théorie cinétique du monde. Procéder ainsi, c'est prêter à la nature une simplicité dont sans doute elle ne s'accommode pas. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il existe dans les choses une propriété spéciale qui produit les couleurs, une autre propriété spé-
ciale d'où viennent les sons; ainsi des autres qualités secondes.
Voici ce que j'écrivais en 1890 : «On croit avoir démontré, par exemple, que la cause du son est un mouvement et l'on en donne cette preuve que, lorsqu'on perçoit un son, l'on observe des vibration! dans le corps qui le produit. Mais qui nous dit que ces vibrations, que saisit le tact ou la vue, sont aussi ce qui affecte l'ouïe. Pourquoi ne verrait-on pas, dans les ondulations que subit une cloche au contact de son marteau, un mode parallèle à la cause de notre sensation auditive? Serait-ce que le son ne signifie plus rien, quand on le projette hors de la conscience. Mais c'est là une manière de voir qui n'a pour elle que l'autorité de l'habitude. Si le son, je ne dis pas le sentiment du son, peut être un mode de notre nature, pourquoi ne serait-il pas aussi un mode des choses? La même observation s applique à la théorie moderne de la lumière. Rien ne prouve qu'il n'y ait pas dans les corps quelque chose de spécial qui correspond à nos impressions lumineuses et que le mouvement ne fait qu'accompagner. 11 est même très naturel de penser qu'il en est ainsi ; car pourquoi ne se trouverait-il pas dans la matière un objet pour la vue, comme il s'en trouve un pour chacun des autres sens? (1) « Ces paroles faisaient alors scandale, et même
(1) L'intellect actif, p. 147, Paris, 1890.
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pour de très bons esprits. Aujourd'hui, le mouvement qui se dessine est de nature à les mettre en faveur. A la conception quantitative du monde qui a dominé un certain temps, succède une autre philosophie de la nature où la qualité reprend le dessus (1). Et c'est un progrès, sans nul doute. Pourquoi le monde n'enfermerait-il pas des principes multiformes? Pourquoi notre moi aurait-il le monopole de la qualité?
Nécessité de recourir au raisonnement.
Le but de la longue enquête que l'on a faite jusqu'ici était de chercher ce qui revient à l'intuition dans la perception extérieure. La solution du problème se dessine à présent; et l'on peut essayer de la fournir.
L'intuition, considérée dans son rapport avec le monde externe, enveloppe le sentiment indéracinable qu'il existe hors de nous une réalité qui ne dépend pas de nous, qui nous dépasse de l'infini et vis-à-vis de laquelle nous ne sommes que des accidents éphémères. C'est cette perception sourde où se fonde la croyance du vulgaire au monde extérieur; et rien n'en saurait détruire la valeur.
(1) DcHEM, l'Évolution de la mécanique, p. 197 et suiv., Paris^ 1905 — Cf. Bergson, l'Évolution créatrice, p. 263. — Abel Rey, la Théorie de la physique, p. 49-55, F. Alcan, Paris, 1907.
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Les artifices de la logique peuvent l'obscurcir dans une certaine mesure; ils ne la suppriment jamais pour de bon : riche de tout notre passé et même de celui de nos ancêtres, sans cesse fortifiée par notre présent, elle demeure comme une constante au milieu des oscillations de la critique.
L'intuition, considérée dans son rapport avec le monde extérieur, nous donne aussi, non plus seulement son existence, mais encore quelques-uns de ses caractères absolus. Ce n'est point à travers une esquisse intérieure, ce n'est pas non plus en vertu d'une induction, que le tact nous fait connaître dans les corps des positions distantes et mobiles. Il nous les révèle d'une vue directe; et cette vue n'y change rien, car elle ne suppose qu'un simple rapport de point à point entre le développement du moi lui-même et la surface de l'objet. Soient deux plaques de cuivre très planes; appliquez-les Tune sur l'autre. Puis, supposez deux points a et ^ dans la première; ils donneront la distance exacte des deux points correspondants a et b' dans la seconde. Ainsi de la fonction du tact, quand il perçoit l'étendue des corps; seulement, dans l'opération de ce sens, la première plaque a conscience de son état de synergie avec l'autre.
Par suite, Tintuition nous donne l'espace. Ce n'est encore, sans doute, que d'une manière assez rudimentaire. Il y a dans l'espace des intervalles qui échappent aux prises du tact et dont la con-
ET LE MONDE EXTÉRIEUR
naissance suppose la déduction. Mais il reste vrai que ce sens nous fournit de lui-même l'élément à l'aide duquel nous construisons plus tard la notion d'espace : c'est sur son type que nous l'édifions.
Par suite aussi, l'intuition nous donne le mouvement, et, dans la perception du mouvement luimême, cette loi mystérieuse du devenir qui s'appelle le temps.
Mais ce dernier point demande une explication qu'il est bon de fournir.
On distingue, dans le temps, deux éléments essentiels : la succession et la durée. Or, le premier jaillit à la fois et du dedans et du dehors. Gomme Ta dit Kant en sa langue, c'est la forme de toutes nos représentations, soit externes, soit internes. Mais il n'en va pas de même pour la durée : à mon sens, elle ne peut venir que du sujet lui-même. Essayons de défendre cette idée, si paradoxale qu'elle paraisse au premier abord. Peut-être même le sens commun se rangera-t-ii de notre côté vers la fin.
Il n'y a pas de durée dans les choses considérées à Fétat de repos. Soit un morceau de craie, déposé sur le coin d'une table. J'y découvre un groupe de caractères : par exemple, de la couleur, de l'étendue, une certaine force de résistance. J'y perçois de la qualité et de la quantité. Mais que quelqu'un vienne me dire qu'il persiste en même temps et que par suite il dure d'une certaine manière, je ne
vois dans ce langage qu'une confusion d'idées. Considérée en elle-même, indépendamment de tout rapport avec une conscience donnée, la persistance n'est qu'une absence de changement; or le changement est d'ordre dynamique, non d'ordre temporel.
Il n'y a pas de durée non plus dans les choses considérées à l'état de mouvement; et, sur ce point, la preuve est facile à fournir. Le mouvement se compose de trois parties essentielles : l'une qui est dans le passé et qui par conséquent ne dure plus ; l'autre qui estdans l'aveniret qui, par conséquent, ne dure pas encore ; la troisième qui est un présent indivisible, une simple limite et qui, de ce chef, exclut la durée. Aristote s'est complètement mépris, quand il a fait du temps un aspect du mouvement; c'est ce que saint Augustin a très bien remarqué. « Essayez, dit-il, de concevoir un temps que Ton ne puisse plus diviser en parties, si petites fussent-elles, c'est cela seul qui est le présent. Mais cela fuit si vite du futur au passé qu'il ne dure pas un instant, ut nulla morula extendatur (1) » . Le passé et le futur ne sont rien : et le présent est une frontière idéale où la durée ne saurait prendre place. La même conclusion réapparaît, lorsqu'au lieu d'examiner la nature du mouvement, on cherche son rapport à la conscience qui le perçoit. Si
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la durée est inhérente au mouvement, elle doit toujours être la même pour le même mouvement. Or il n'en est rien : rexpérience inflige à cette manière de voir un démenti perpétuel. Pour le patient dont le médecin laboure les chairs avec ses instruments, les minutes sont des heures; au contraire, le mathématicien qui s'absorbe dans un problème trouve que l'aiguille court sur le cadran avec une vitesse désolante. C'est un fait difficile à nier : la durée varie au gré de nos états d'âme.
Qu'est-elle donc? Une modalité du sujet connaissant. C'est encore ce qu'a observé saint Augustin. « Le temps, dit-il, n'est pas autre chose qu'une distention; mais de quoi est-il la distention? Je l'ignore; et ce sera merveille, s'il n'est pas la distention de l'âme elle-même (1). » Je trouve aussi la même idée dans le songe de Gérontius. Écoutez cette page charmante :
« Lesesprits et les hommes avec des régulateurs différents mesurent le plus ou moins long dans le cours du temps. Par le soleil et la lune, primitives lois, par les étoiles qui se lèvent et se couchent en harmonie, par le retour des saisons et le balancement rythmique de la tige suspendue, précise et ponctuelle, les hommes divisent les heures, égales, continues, pour leur commun usage. Il n'en est pas ainsi de nous dans le monde immatériel ; mais les intervalles dans leur succession sont mesurés par la pensée vivante seule,
(1) Ibid., c. Mvi, n" 33, col. 822 : nihil aliud esse tempus <juam distentionem : ted cujus rei, nescio; et mirum si non ipsius animi.
HT LE MONDE EXTÉRIEUR
et croissent et décroissent avec son intensité Et le temps n'est pas une propriété communema.8 ce qui est long est court, ce qui est vif elt lent ce qu, est proche est distant, selon qu'il est reçu et saisi par cet esprit et par cet autre, et chacun est le régulateur de sa propre chronologie... c est 1 énergie même de ta pensée qui te tient loin de Dieu (1). „
Mais, alors, comment la durée et la succession arnvent-elles à former une notion unique'' De quelle manière se produit en nous la synthèse de ces deux éléments hétérogènes? Par le jeu même de notre activité. La durée est continue de sa nature. Le mouvement s'y applique : il y détermine des points de repère; parla même, il la fragmente. bt cette suite de fragmentations : voilà le temps Anstote a dit du temps qu'il est la mesure du mouvement; et cette formule peut être maintenue; ma.s elle n'a qu'un sens dérivé. Elle suppose que e temps existe déjà. Or il n'existe qu'autant que le mouvement lui-même divise la durée et devient ainsi sa mesure.
Là s'arrêtent, je crois, les données de l'intuition a l'égard du monde extérieur. Or, leur assigner cette limite, c'est affirmer du même coup qu'elles ne suffisent pas à nous en fournir l'interprétation.
La science va sans cesse de ce qui est donné à ce qu, ne l'est pas, et même à ce qui ne saurait
Fétre; c'est sa seule manière d'expliquer les phénomènes qu'elle constate. Copernic, par exemple, a le sentiment que l'architecture céleste, telle que Ptolémée l'a conçue, est trop compliquée pour être réelle ; et le voilà qui se met à l'œuvre. Or comment parvient-il à sa découverte? Par l'observation, sans doute; mais aussi par une série d'inductions et de déductions sans lesquelles l'observation fût demeurée stérile. On suppose aux astres les plus lointains des volumes et des masses énormes: et pourtant Ton n'a jamais vu de nulle manière ces colosses derespace,pasplus aquel'ona vu Dieului-mêmc" ; c'est à la pointe du raisonnement que l'on fait ces glorieuses conquêtes dans le champ de l'inconnu. «Si la lumière, dit M. Poincaré, nous arrive d'une étoile éloignée pendant plusieurs années, elle n'est plus sur l'étoile, elle n'est pas encore sur la terre; il faut bien alors qu'elle soit quelque part, et soutenue, pour ainsi dire, par un support matériel (1) . » Et voilà comment on sait l'existence de l'éther : c'est encore le résultat d'une inférence rationnelle, résultat dont on a besoin pour éclairer tout le reste. « L'expérience de Fizeau va plus loin, continue le même auteur. Par l'interférence des rayons qui ont traversé de l'air ou de l'eau en mouvement, elle semble nous montrer deux milieux différents se pénétrant et pourtant se déplaçant l'un par rapport à
(1) La Science et l'Hypothèse, p. 199, Paris.
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l'autre. On croit toucher l'éther du doigt (1). „ Mai« ce toucher n'existe encore qu'en effigie. Au fond, Fizeau concluait d'un phénomène qu'il voyait, à sa cause probable qu'il ne voyait pas : il passait des données de l'expérience à ce qu'elles ne contenaient point.
Confinée aux limites de l'intuition, la science de la nature se trouverait du même coup réduite des neuf dixièmes ; encore cette partie infime en serait-elle endommagée de toutes parts, comme il arrive d'un édifice dont la masse principale s'est effondrée. Otez la raison raisonnante; et il ne demeure plus, dans la science du monde extérieur, que des ruines inintelligibles, semblables à ces nécropoles aux débris épars et déformés par le temps où l'archéologue perd sa peine.
Il en va de même a fortiori pour la cosmologie rationnelle. La matière enveloppe-t-elle des différenées qualitatives, comme le veut Aristote; ou bien tout s'y ramène-t-il à des mouvements purement quantitatifs, ainsi que le croient les partisans de la théorie cinétique? Est-elle continue en elle-même ou discontinue? Et, si elle est discontinue, comprend-elle un nombre infini ou fini d'éléments ultimes? Quelle est enfin la nature intime de ces éléments eux-mêmes? Sont-ils bruts, ou bien enferment-ils un principe analogue à notre
(1) Ibùi., p. 200.
âme et dont ils ne seraient que le déploiement extensif? Autant de questions qui demeurent à jamais fermées, si l'on n'a recours qu'à la méthode d'intuition. Pourtant ces questions ne sont que le prolongement naturel de la physique elle-même : elles en contiennent le dernier pourquoi. Et, par suite, elles s'imposent à notre esprit. L'unique moyen de s'en délivrer serait de supposer une sorte de cloison étanche entre le domaine du perçu et celui du conclu. Mais, outre qu'une semblable délimitation ne cache qu'un vain artifice, elle est un remède beaucoup trop radical. Si notre savoir se borne au perçu, ce n'est plus seulement la cosmologie rationnelle qu'il faut abandonner, c'est aussi la physique elle-même. La raison humaine est d'une seule pièce : elle veut qu'on l'accepte tout entière, ou pas du tout. Du moment qu'on Ta laissée franchir, si peu que ce soit, la frontière des faits, son droit n'a plus de limite; son rôle est de remuer toutes choses.
M La dialectique» , répond M. Bergson, est a une détente de l'intuition. » Il faudrait lui restituer sa plénitude primitive; il faudrait obtenir, en lui rendant sa tension, qu'elle se transformât en consscience. On s'installerait alors dans l'intérieur des choses ; on les connaîtrai t du dedans, et par là même telles qu'elles sont : philosopher, ce serait voir (1).
(1) VÉvol. créatr., p. 258-Î60.
ET LE MONDE EXTÉRIEUR
Considérées d'un certain aspect, ces paroles ne manquent pas de sens. Elles signifient qu'il faut observer sans cesse et méthodiquement, sî l'on veut raisonner juste; et ce rappel à l'expérience a son opportunité : il marque une heureuse réaction contre certains excès d'intellectualisme qui se sont manifestés de notre temps (1). Mais prétendre que l'intuition finira par se substituer aux efforts de la raison, qu'il se peut produire à la longue une compénétration presque totale de la matière par l'esprit, donner cette idée comme le guide de la philosophie future, c'est tomber dans une conception mythique qui n'a plus rien à faire avec la réalité. Chacun sent assez que la nature de notre esprit nous est donnée et qu'il ne nous appartient pas d'en changer les principes constitutifs. Supposé d'ailleurs qu'une telle rédemption de l'humanité puisse ou doive se produire un jour, n'avons-nous pas le droit d'user un peu de notre intelligence? et, si nous avons le droit d'en user un peu, quel motif de ne pas nous en servir jusqu'au bout?
(1) William James, Pragmatisme, p. 17. Le célèbre psychologue parle en cet endroit de l'école anglo-hégélienne, représentée par Green, Caird, Bosanquet, Royce; et, dans le cours de «on livre, il sélève à différentes reprises contre l'apriorisme débridé de ces philosophes. En France, c'est surtout contre le retour de la scolastique et le formalisme de Kant que la réaction s'est faite : on a cru devoir protester à la fois contre la renaissance du dogmatisme moyenâgeux, trop hardi peut-être dans quelques-unes de ses affirmations, et le règne du kantisme, incapable, au contraire, de fonder aucune croyance.
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L»INTU1T10N ET LE MONDE EXTÉRIEUR
N'est-elle pas aussi, et d'après M. Bergson luimême, un produit naturel de l'évolution cosmique? Far suite, ne porte-t-elle pas, comme l'intuition et au même titre, la marque de cette finalité fondamentale qui préside aux différenciations de " l'élan vital »? Et dès lors, pourquoi la mettre si fort en suspicion, vu surtout qu'elle contient en elle-même la règle de toutes ses démarches? Aussi, voyez comment procède en réalité cet apologiste de l'intuition, quand il s'agit de résoudre un problème. N'est-ce pas à cette intelligence tant de fois calomniée qu'il fait sans cesse appel? A quoi se réduirait donc la philosophie de y Évolution créatrice, si l'on en retranchait ce qu'elle contient d'inférences rationnelles? Elle est encore plus lourde de métaphysique syllogisante que d'observation.