‹ Insuffisance des philosophies de l'intuition... [microform]Chapitre 7 sur 18 · DE L INTUITION EN MORALE · texte numérisé non relu

DE L INTUITION EN MORALE

Vains efforts qu'on a faits à notre époque pour fonder la morale sur des données uniquement intuitives. — l'* L'idée de devoir dépasse l'intuition et par son fondement et par son objet : formalisme de Kant, Morale des idées-forces de M. A. [Fouillée. — 2° Le sujet moral c^éborde également les limites de I'îbtuition ; il implique trois éléments principaux : la délibération sans laquelle il n'y a plus de décision ; le souvenir sans lequel il n'y a pas de responsabilité ; Vacte libre sans lequel la morale n'est plus qu'un rêve. Or, chacun de ces faits de conscience suppose un principe métaphysique en dehors duquel il ne se conçoit plus. — 3° // faut qu'il y ait une harmonie finale des choses où la justice ait le dessus. Cette harmonie, la terre ne la produit pas; elle ne la produira jamais : critique du positivisme et de l'évolutionisme. C'est dans l'au-delà que la morale trouve son principe de vie. — Par conséquent, les concepts fondamentaux de l'éthique ne se constituent qu'en enveloppant quelque chose d'autre que le donné ; il n'y a pas de morale purement positive. — 4" La vie morale. — Ce qu'elle est. — Par quel ensemble de procédés elle se développe. — Comment elle se prolonge dans l'inconscient, et par son idéal et par le trésor d'énergie qui la constitue.

Il y a déjà plus de soixante-dix ans qu'on travaille à fonder une science de la conduite humaine qui ne relève plus en rien de la métaphysique. Depuis Aug. Comte jusqu'à nos jours,

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OU a vu paraître tout un défilé d'essais dans ce

sens.

Comte excita l'enthousiasme, au moins dans un certain public. Kant régna pendant quelques années : à force de le prôner de toutes parts et sous toutes les formes, on finit par acclimater en France ce génie qui n'a pourtant rien de français. Mais l'influence du kantisme ne pouvait durer, vu le mouvement positiviste qui emportait les esprits. Le kantisme était encore trop chargé d'apriorisme et de métaphysique latente ou formelle. Il fallait une morale plus pure de tout alliage; il fallait une morale exclusivement expérimentale. Et les ouvriers ne manquèrent pas pour travailler à cet édifice d'un nouveau genre. St. Mill publia VUtïlitarisme (1) ; M. Guyau, Y Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (2) ; Herbert Spencer, la Morale évolutionniste (3). C'est dans un sens analogue que parlait Brochard, en exposant l'éthique d'Épicure et celle d'Aristote. Il fallait que le Stagirite lui-même eût découvert, à travers ses enquêtes métaphysiques, les vrais fondements de la morale future, qui ne peut être qu'autonome, indépendante de tout principe surnaturel.

On allait de la sorte, abandonnant sur la route

(1) Paris, 1889.

(2) Paris, 1890.

(3) Paris, 1895 (6« édit.); voir aussi F. Rauh. l'Expérience morale t Alcan, Paris, 1903.

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l'idée de Dieu, puis les idées d'obligation, de responsabilité, de mérite et de démérite, lorsque tout à coup M. Lévy-Bruhl vint tirer la conséquence de ce beau débat (1). Allez donc au bout de vos pensées, dit-il; et concluez que, s'il existe des mœurs, il n'y a pourtant pas de morale.

Ce trait de franchise n'arrêta cependant pas l'impulsion donnée. On s'efforça de réagir (2) et l'on se remit à Toeuvre pour fonder une morale qui se suffît à elle-même, où les vues sur l'au-delà ne tinssent plus aucune place. Il a paru depuis ce temps toute une autre floraison d'essais de morale scientifique, dont les principaux sont sans doute le nouvel ouvrage de M. A. Fouillée (3) et le livre de M. G. Belot (4).

Le problème auquel on a dépensé tant d'énergie, a-t-il réellement une solution? Le contenu de l'expérience intellectuelle ou sensible suffit-il à fonder une morale? Voilà le point que je voudrais mettre •en lumière. Et peut-être était-ce par là que l'on aurait dû commencer, suivant l'habitude des géomètres.

(1) La Morale et la Science des mœurs, Paris, 1904.

(2) A. Fouillée, le Moralisme de Kant et l'Amoralisme contemporain, Paris, 1905.

(3) La Morale des idées-forces, Paris, 1908.

(4) Études de morale positive, Paris, 1907; voir aussi Adolphe Landry. Principes de morale rationnelle, Paris, 1906; J. Del- VOLVE, l'Organisation de la conscience morale, esquisse d'un urt moral positif, Alcan, Paris, 1906.

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Les données de l'intuition en morale se ramènent à quatre éléments principaux : l'idée du devoir, la notion de personnalité, le besoin d'une harmonie finale des choses et la vie morale elle-même, considérée comme la somme d'énergie dont l'individu dispose en faveur du bien. C'est donc là ce qu'il faut examiner, si l'on veut savoir à quoi s'en tenir sur la possibilité d'une éthique purement expérimentale.

Le devoir

L'idée de devoir est la première qui s'éveille en nous, quand il nous faut accomplir une action d'ordre moral. Est-ce assez d'en analyser le contenu pour la rendre intelligible? Ne suppose-t-elle pas des réalités qui la dépassent, et de telle sorte que, prise à l'état formel, elle ne garde plus aucune signification?

D'après Kant, le devoir nous est directement donné, et comme un fait d'ordre rationnel; il l'est en dehors de tout contenu expérimental, en dehors de tout principe métaphysique ou religieux. Il l'est primitivement et se suffit à lui-même ; bien plus, il suffit à tout le reste : c'est le devoir qui fonde le bien, et non le bien qui fonde le devoir. Dès que

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nous nous éveillons à la vie morale, nous entendons une voix intérieure qui nous dit : « tu dois » . C'est assez pour que nous soyons obligés et d'une manière absolue. Le devoir qui s'impose de luimême, s'impose aussi catégoriquement : de même qu'il ne souffre pas de réplique, il ne supporte pas non plus de conditions.

Cette position du problème est intenable et pour plusieurs raîsoltis à la fois.

Qu'est-ce que cet impératif qui retentit au fond de ma conscience? J'en comprends la valeur, s'il existe une volonté toute-puissante et souverainement sainte dont l'univers est l'ouvrage, qui en a fait les lois et qui les veut dans l'intérêt de ses créatures. Je la comprends aussi, bien que moins pleinement, s'il y a dans les choses un ordre de perfections qui s'impose de lui-même à mon respect. Dans les deux cas, ma croyance se raisonne et s'établit du même coup. Mais, que l'on vienne à couper ces câbles qui rattachent le devoir aux rives de l'au-delà, qu'on l'isole de tout le reste pour ne plus l'envisager qu'en lui-même, je ne sais plus ce qu'il vaut parce que je ne sais plus d'où il vient; ce n'est plus, pour moi, qu'une forme cabalistique.

On comprend très bien de quelle manière Kant en est venu à se faire une telle conception. Les croyances traditionnelles dominaient encore dans son esprit; elles y dominaient d'autant plus que

son éducation avait été fortement piétiste. Il ne pouvait donc songera sacrifier Tidée même du devoir. D'autre part, il ne pouvait pas non plus en sauvegarder les fondements métaphysiques, vu les conclusions radicalement négatives qu'entraîne sa critique de Fesprit humain. Il n'avait donc qu'à Tériger comme une ruine sublime dans le champ de sa conscience. Mais des opérations de cette violence-là ne se font pas impunément. Une fois séparé de toute réalité transcendante, le devoir est encore un fait de conscience; il ne garde plus aucun vestige d'autorité morale : il n'en a pas plus que le vent qui frémit dans la forêt ou mugit à travers les rochers (I) . II faut sortir du donné pour trouver la valeur de ridée du devoir; il le faut aussi pour en trouver l'objet. A quoi sommes-nous obligés? C'est encore une question que la théorie kantienne ne peut nullement résoudre.

(i) On nous dit, il est vrai, que Kant voyait dans la notion du devoir « une dictée de la raison et comme le vouloir de la liberté pure»» (E. Boctroitx, Science et Reli()ion, p. 379); et, certes, je n'ignore pas cette interprétation. Mais qu'est-ce qu'une dictée de la raison qui ne donne point de raisons, sinon la négation de la raison elle-même? Veut-on nous ramener, par Kant, à la doctrine de Puffendorf? On pourrait insister, en disant que le devoir n'est autre chose que l'obligation de respecter Vidée du meilleur. Mais, à supposer que cette interprétation soit conforme au système de Kant, elle ne sufHt pas encore. Pour que l'idée du meilleur s'impose à notre respect, il y faut ajouter un trait différenciel qui ne peut venir que de la considération des êtres sensibles. Et nou« voilà, par une autre porte, du formel dans la matière.

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