‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 27 sur 82 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le lendemain, lundi 15 juillet^ au point du jour, Masaniello se présenta sur la place du Marché, à che- Tal et l'épée nue. Malgré l'abdication dictée laveille au soir, il continuade prononcer ses cruelles sentences, de donner des ordres contradictoires, de courir à droite et à gauche, frappant tous ceui qu'il rencontrait. Alors au milieu de cette populace, qui commençait à murmurer de se voir traiter ainsi par l'homme dont ^n aveugle soumission faisait toute la grandeur, il se trouva des mécontents assez hardis pour lui tenir tête; des pierres furent lancées, et l'une d'ellesle blessa même assez grièvement. Déjà s'évanouissait le prestige; le pouvoir du poissonnier touchait à sa fin. Confondu de ce manque inouï de respect, il se rend à

réalise du Carmel, met pied à terre, entre suivi de la foule, s'élance précipitamment dans la chaire , et saisissant le crucifix s'écrie avec l'accent du plus amer désespoir : Peuple bien aimé, je ne puis voir sans une douleur extrême, mes peines, et mes services si indignement méconnus j payés même de la plus noire ingratitude! Sachez que ma mort sera le signal de votre ruine; mais je vous pardonne et je vous bénis. Il présenta le crucifix; puis le remit à sa place, entr'ouvrit son pourpoint, montra sa poitrine nue, et continua : Me voici desséché comme un squelette n ayant plus que la peau sur les os. Un feu intérieur me dévote, fai bu deux tonnes d^eau, et je ne puis me désaltérer. Et pour qu'on jugeftt mieux de sa maigreur, il dénoua ses grègues, sans s'inquiéter de la sainteté du lieu, mettant ses membres à découvert, et criant : Voyez ce que je suis devenu pour vous î Une partie des assistants l'applaudissait et l'encourageait les Farmes aux yeux; d'autres l'interrompaient par leurs rires ou leurs sifflets. Mais Jui, impassible, élevant toujours la voix et se livrant aux contorsions lesplus extravagantes,imposait silence et poursuivait ainsi : Sachez que vous ne serez jamais en sûreté tant que vous n'aurez pas fait

wfipcTtde mer de lapUwedu Marché;tant que vom n'aurez pas construit un pont de Naples à t Espagne, afin de vous entendre directement avec S. M. Quant à moi, soyez sûrs que l'on m'assassinera demain. Cette scène dont nous empruntons littéralement le récit à Santis, et que Giraffi raconte à peu près dans les mêmes termes, produisit un effet puissant, et fut suivie de la plus grande confusion. La fatale prédiction du fou exalta surtout Tesprit des masses. L'enthousiasme jetait sa dernière lueur.

Masaniello sort de Téglise, à demi vêtu ; il remonte à cheyaly et s'éloigne au galop du marché brandissant toujours son épée, courant d'un point à un autre, et s'efforçant de ranimer le feu languissant de l'insurrection. Il rassemble encore assez de partisans pour se faire obéir ^ et ordonne le supplice de plusieurs chefs populaires, fameuxpar leurs exploits antérieurs, mais coupables de l'avoir accueilli trop froidement. Ce jour-4à> il blesse au visage un honorabié officier qui venait lui demander l'élargissement de quelques toldats espagnols retenus en prison. Pour rendre justice à un contrebandier condamné à Tamcnde, cinq ou six mois auparavant, sur la dénonciation de son voi-

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hïUy A fait chercher le délateur, dont la tète est tranchée sans pitié.

Un autre homme du peuple se plaint de ce que sa femme s'est enfuie la nuit précédente avec un amant; le poissonnier (Nrescrit de minutieuses perquisitions pour découvrir les fugitifs ; on les arrête, et lorsqu'on les lui amène, il envoie Tun à la roue, l'autre à la potence, sans même leur laisser le temps de se préparer à mourir. Rencontrant dans la rue le duc de Castel- Sangro, il entre dans une violentecolère, parce que ce seigneur n'est point descendu de voiture pour le sa* luer. Plus tard il se rend aux écuries royales et veut s emparer de tous les chevaux qu'elles contenaient. Les palefremers observent que ces chevaux afqpartenant au roi, ils ne peuvent les livrer sans un ordre ex{Nrès de Don Carlo Garacciolo, grand-écuyer de Sa Majesté. QuelDon Cario?... Quel éaujer?... Quel raiî... Jesuis tout ici, et je ne cannais peint de st^jérieur l s'écrie Masaniello l'écume à la bouche ; et il enlève six magnifiques chevaux. Toutefois il changea bientôt d'aviis; soit fantaisie, soit repentir, les animaux furent renvoyés aux écuries.

Il expédia dans cette même matinée une troupe

de ses aflSdés^ chargés de piller les dOTets précieux cachés par Ponce de Léon au couvent des pères ftan^ ciscains^ digne récompense des baisers que l'inspecteur général du royaume prodiguait si glorieusement la yeille au petit neveu du poissonnier.

De retour à la Grande Place et fatigué de ses promenades, Masaniellose rappelle l'irrévérence du duc de Castel-Sangro. Il le fait sommer immédiatement d'avoir à comparaître en sa présence, afin de hd demander pardon à genoux, sous peine de rmrt en cas éPhésUation. Le duc chasse brusquement le messager; il part pourCastelnuovo plein d'une colère qui demande à déborder; il exprime au vice-^roi en ternies énergiques qu'une telle dégradation n'était pas tolérable, que le règne de ce souverain déguenillé était un opprobre pour le royaume de Naples, et que d'aussi efiroyables désordres ne pouvaient durer plus longtemps. Il ajouta vivement que la noblesse napolitaine, abandonnée par le gouvernement légitime, était victime de ces inconcevables événements ; mais qu'elle saurait bien trouver encore en elle-même assez de force pour délivrer l'État de si indignes oppresseurs, ou tout au moins assez de résolution pour pé-

rir bravement les armes à la main en défendant ses droits et son honneur. Le vice-roi, effrayé de la juste indignation de ce personnage qui pouvait tout à coup entraîner un mouvement de la noblesse, si redouté par lui, n'osant pas cependant sortir de son irrésolution habituelle, s'efforçait de le calmer en parlant de considérations générales lorsque arrivèrent au chà* teau, fuyant les fureurs de Masaniello, le conseiller GiuUo Genovino, et Francesco Arpaja, l'élu du peuple.

Le premier ayant perdu tout crédit sur l'esprit du dictateur, s'étaii vu abreuvé d'humiliations et menacé de mort. Le second, s'étant avisé de dire qu'il serait temps de faire disparaître les échafauds, avait reçu publiquement un soufflet. Tous deux venaient corroborer les plaintes et les avertissements du duc de Castel-Sangro, répétant au vice-roi que le moment était enfin vepu de ressaisir vigoureusement le pouvoir.

Le duc d'Ârcos ne trouvait pas que la situation fût parvenue encore à son degré complet de maturité. D décida qu'Arpaja et Genovino rentreraient dans la ville, et que Masaniello devant réitérer le soir

même sa promenade par mer au Pausilippe, on profiterait de son absence pour réunir de nouveau les cheis populaires mécontents ou désillusionnés, et pour se concerter en secret avec eux sur* les moyens d'amener une énei^que et prompte solution.

En effet, vers le milieu dujour,Masaniello remontait dans la felouque du vice-roi, entouré des mêmes compagnons de voyage, et muni, comme la veille, de provisions abondantes. Mais tandis qu'entraînant avec lui ses plus chauds partisans, il épuisait d'innombrables bouteilles et s'abandonnait à toutes les divagations de son cerveau malade, Genovino et Ârpaja s'empressaient de convoquer à Saint-Augustin les cheÊ de sections devenus hostiles au poissonnier, ainsi que les hommes les plus influents de la plèbe et de la classe moyenne, désireux de voir renaître la tranquillité. Il y eut naturellement dans cette conférence beaucoup de protestations et de paroles perdues; mais enfin, on demeura d'accord sur ce point que le viceroi devait reprendre le commandement, en assurant seulement la religieuse observation des conventions jurées. Quant à Masaniello, en reconnaissance de ce qu'il avait été véritablement le libérateur du peuple,

on proposait de lui faire grâce de la vie; on se bornerait à renfermer dans quelque château pour le restant de ses jours. Cette opinion, rédigée par écrit, fut présentée au duc d'Arcos. Croirait-on qu'une semblable démarche ne put vaincre encore sa faiblesse et son inexplicable indécision ! Il ne jugeait pas Tautorité légitime suffisamment appuyée par Tindignation des troupes espagnoles et allemandes, par Texaspération de la noblesse altérée de vengeance, et par le désir universel de retrouver du repos!

A la chute du jour, Masaniello revint de sa promenade sur mer, plus ivre et plus défait que la veille. A peine débarqué à l'Arsenal, il se met en devoir de faire des promotions d'officiers de marine, nommant ou révoquant à son gré plusieurs capitaines des ^- 1ères en station dans le port. Us'ièlànce une seconde fois dans Teau tout habillé, nage assez longtemps, puis regagne le rivage, et court tout ruisselant, à la place du Marché pour y menacer du gibet Genovino, Arpaja, et certains chefs populaires coupables de ne l'avoir pas accompagné et de ne lui avoir pas fait leur cour ce soir-là. Sans doute il eut l'intuition de la

manière dont ils avaient employé leur temps ; car sa fureur et sa démence l'emportèrent jusqu'à s'écrier qu'il mettrait le feu à la ville pour la châtier de ce qu'elle ne l'aimait plus et ne lui obéissait plus avec l'enthousiasme des premiers jours (1). Bientôt il s'élança l'épée à la main au milieu de la populace, frappant toujours à tort et à travers, et se livrant à de si atroces frénésies, que plusieurs capitaines du peuple, unis à quelques hommes énergiques et influents, s'emparèrent de sa personne, et l'enfermant de force dans sa propre maison placèrent une garde à la porte, avec ordre de l'empêcher de sortir. Le misérable Masaniello continua de s'abandonner à tous les transports de la folie. Enfin, vers minuit, il ouvrit sa fenêtre, alluma quatre flambeaux pour appeler la fouie, et lorsqu'il la vit compacte et attentive il s ecria d'une voix sépulcrale : 0 mon peuple , déjà je n'existe plus; encore quelques heures, et je meurs 05sa8siné!...'{i)

Cependant on se consultait toujours, àCastelnuovo, sur les mesures à prendre pour rétablir le lendemain

Cl)Giraffl.

(2) De Santia.

224 UISORRECTION DK NAPLES.

l*auU>rité légitime. Le vice-roi recevait en conférence secrète des honunes de mauvaise mine qui venaient recevoir ses ordres. Un grand d'Espagne traitait avec de vils assassins!.,.

On renforça les postes militaires ; des Aisées étincelantes transmirent de nombreux signaux ; des instrucùons furent données à l'escadre ; une partie du peuple lui-même prenait les armes comme auxiliaire, impatiente d'en finir avec rinsurrection.

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