CHAPITRE VIII
La publication solennelle de la constitution laissa respirer Napies quelques jours, mais elle ne rétablit pas la tranquillité.
Le pouvoir légitime était loin d'avoir recouvré Tascendant qu'on espérait lui rendre, la populace armée continuant d^obéir aux chefs de la révolte et demeurant prête à renouveler les mêmes scènes sanglantes et tumultueuses, suivant le bon plaisir de ceux qui gouvernaient de fait. La majorité des Napolitains souhaitait ardemment le maintien de l'ordre, sachant bien que c'est la première richesse et le premier besoin de la société ; mais la minorité, composée des gens qui ne pouvant rien perdre, ont tout à gagner dans les troubles, ne songeait qu'à ranimer le mouvement. Or, comme toute minorité turbulente do*
mine nécessairement une pacifique majorité , la fermentation des esprits les plus remuants présage bientôt de nouvelles tempêtes. Des placards et des pasquinades sans nombre attribuaient aux Espagnols des projets de réaction et de vengeance. Mille bruits alarmants, mille contes absurdes mais d'un effet sûr circulaient dans les groupes. L'élu du peuple cnil devoir publier le 11 septembre un édit portant peine de mort contre les auteurs d'affiches et les orateurs de carrefours, et promettant une prime de deux mille ducats aux délateurs. Pour les émissaires étrangers qui pullulaient à Naples, le vice-roi espéra les atteindre en enjoignant aux Français, aux Piémontais, aux Savoyards et aux Siciliens , de quitter la ville sous trois jours, à moins qu'ils ne l'habitassent depuis deux années révolues. Il confirma en même temps les privilèges accordés aux tisseurs de soie, au grand mécontentement des marchands ; régla le prix des denrées, ravitailla les châteaux, et en augmenta les fortifications en attendant l'arrivée de la flotte espagnole. Une circonstance grave stimula d'ailleurs sa vigilance : nous voulons parler de la découverte de plusieurs lettres écrites en chiffres par certains chefe
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populaires, à l'ambassadeur de S. M. Trè&-Chrétienn^ près le Saint-Si^e. L'occasion était signalée comme très-faYorable pour s'emparer facilement du royaume, et le duc craignait à chaque instant de se voir atta<que par les Français.
Le 12, une felouque lui apprit que la flotte commandée par le fils naturel du roi d'Espagne était retenue par des vents contraires à la hauteur de l'Ile de Sardaigne. Cet avis déconcerta le duc et troubla beaucoup la joie qu'aurait dû lui causer l'approche d'un secours si désiré. On résolut dans le conseil de tenir la nouvelle secrète, mais le 18 elle commença à transpirer, en produisant sur la population des in> pressions bien diverses. Les uns (c'était le plus grand nombre) se réjouissaient de l'arrivée de ces forces qui devaient dans leur opinion rétablir et assurer l'ordre pour longtemps ; mais les agitateurs de profession et ceux des chefs populaires qui ne voulaient point redescendre dans l'humble sphère d'oii les avait tirés l'insurrection et que les fumées du pouvoir enivraient encore, pressèrent le général Toraldo de s'entendre avec le vice-roi pour prévenir de plus grands malheurs en faisant arrêter la flotte à Gaête.
Le vice-roi répondit qu'une flotte envoyée directement sous les ordres d'un prince royal n'avait aucun ordre à recevoir de lui ; et ce refus mécontenta vivement la populace qui commença dès lors ouvertement ses préparatifs de résistance, en pourvoyant largement d'armes, de vivres et de munitions, la tour de San Lorenzo, celle du Garmel et les autres posi^ tiens en son pouvoir.
De son côté, le duc d'Àrcos qui puisait un peu de courage dans l'espoir de recevoir de prompts secours, faisait fortifier entre Gastelnuovo et l'arsenal quelques édifices dont l'occupation récente par les insurgés avait rompu les communications de deux postes importants. Les travaux furent entrepris le 22 septembre, et l'inquiétude populaire se manifesta surle-champ.
Les rassemblements grossissaient d'une façon menaçante; l'émeute, pour éclater, n'attendait plus qu'un prétexte. Il ne tarda guère à se présenter : ce fut l'arrestation du Ptone, le compagnon de Masaniello, le chef de l'une de ces mascarades auxquelles la sédition devait son origine, et l'un de ceux qui l'avaient illustrée par les plus horribles atrocités. L'exal-
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tation de\int agressive; elle se tourna tout d'abord contre ua chef plébéien nommé Milone, coupable d'avoir gardé chez lui le dangereux prisonnier, et déjà mal vu depuis longtemps comme partisan de la paix. Les masses se ruèrent vers sa demeure, jurant de le tuer et de massacrer ensuite le vice-roi et tous les Espagnols (1).
Le duc d'Arcos eut alors recours à Télu du peuple pour conjurer une tempête renaissante, qu'un seul coup de canon aurait sans doute dissipée à tout jamais. Il s'adressa également à Desio, et ces deux personnages calmèrent en effet l'agitation. Mais à quel prix?... en déclarant que tous les travaux de fortification seraient suspendus ; en remettant le prisonnier en liberté sur la place publique, avec de respectueuses excuses, et l'assurance donnée à la plèbe que l'arrestation du Pione, ayant eu lieu à l'insu de l'autorité supérieure, les auteurs en seraient sévèrement punis. Grâce à de si dignes et si énergiques mesures, l'émeute voulut bien se tenir pour satisfaite; les bandes peu nombreuses qui la composaient
(ODeSanUs.
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66 diftperaèrent trè&-énorgueillies de leur succès. — Et lé vice-roi avait à quelques milles une flotte commandée par un prince espa^oll il avait à sa disposition des troupes sûres, indicées d'une faiblesse si misérable! il avait dans son parti la majorité d'une population lasse de sédition et de désordre !
Le jour suivant, la tranquillité fut encore troublée, et cette fois par deux capucins qui, préchant suivant la coutume sur la place du Marché , en profitèrent pour fanatiser leur auditoire. Hais le mouvement n'ayant point trouvé d'écho dans les fauboui^ s'arrêta bientôt de lui-même. Les prédicateurs, un beaufrère de Masaniello, et le Pione, arrêté de nouveau, furent conduits secrètement à Castelnuovo, dont ils ne devaient plus sortir (1).
Giuseppe Palumbo figurait avec plus ou moins d'initiative dans toutes ces mutineries, suivant que le lui conseillait son infaillible sagacité; mais, fidèle au système de ne jamais jouer le premier rôle, il se contentait d'une influence secondaire moins périlleuse et plus durable.
( I) De SantlB. — Capecelatro, M. S. — Raphaël de Tnrris.
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Celui quiy depuis la mort de Masaniello, ambitionnait ardemment l'héritage du chef suprême de l'insurrection, c'était le maître arquebusier Gennaro Annese. S'appuyant sur un parti puissant, il ne s'était soumis que de mauvaise grâce à la suprématie de Toraldo, et il avait conservé le commandement absolu de la tour du Carmel, cette citadelle du peuple, ainsi que le gouvernement du faubourg de Lavinaro, le plus turbulent de tous. Insolent autant que poltron, habile à forger les nouvelles les plus alarmantes, comme les calomnies les plus perfides contre ses rivaux, cet homme s'opposait avec opiniâtreté à toute proposition conciliatrice, et poursuivait de sa haine tous ceux qui parlaient de modération. Ëpiant continuellement les occasions d'entretenir le désordre, il ne laissa point échapper celle qui s'offrait à lui le 30 septembre au matin.
Il avait déjà refusé de laisser partager entre les magasins et les forts, une partie de l'énorme provision de poudre, amoncelée dans les caveaux de la tour du Carmel, au grand danger des quartiers environnants. Le capitaine général et l'élu du peuple en ayant fait enlever néanmoins une certaine quantité, destinée au
château Saint-Elme, Ânnese souleva ses créatures de Lavinaro, attaqua le convoi, dispersa l'escorte, et ramena les chariots à leur point de départ.
Toraldo, Desio, Arpaja, et les autres chefs populaires étaient en conférence à Saint-Augustin , lorsqu'on vint leur annoncer cette expédition qui mettait en émoi la ville entière. Desio, lœil enflammé, le visage empourpré de colère, se tourna vers le prince et lui dit: A quel jeu jauon&^ou8?...Àquaibontravail' 1er ici au rétoMissement de la paix, si d'autres la violent ouvertement avec impudencét. . . de tels attentats exigent un prompt châtiment. — Don Francesco Toraldo sentait toute l'impuissance de la situation; aussi se boma-t-il à répondre en haussant les épaules : Messire l'élu, qui a plus de pouvoir que moi, vous dictera les mesures à prendre les plus opportunes. — Àrpaja bondit sur son siège. Sans calculer la portée de ses paroles, sans réfléchir aux oreilles qui Técoutent, il s'écrie d'une voix furibonde : «£A bien! qu'on fasse tuer ce vagabond ; pour mapart, je promets deux cents écus d'or à celui quinous rendra ce service. y^ Et il sort précipitamment comme s'il redoutait les conséquences d'un si grave incident.
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Au même instant Gennaro Ânnese entrait à Saint- Augustin et se montrait au fond de la nef opposée. Pannarella, chef du faubourg de la Congeria, animé par ce qu'il Tient d'entendre, encouragé d'ailleurs par l'esprit qui règne dans la junte, tire son poignard et se précipite sur lui. Annese ne doit la vie qu'à l'intervention des moines, qui détournent le fer; mais sa terreur est si grande qu'il se blottit tout tremblant sous la charpente de l'orgue. Bientôt il s'édiappe par une porte dérobée, et court demander vengeance à Lavinaro.
L'élu se dirigeait vers la place du Marché lorsque la rumeur publique lui apprit ce qui s'était passé. La prudence lui défendait de s'aventurer plus loin : il regagna donc le fauboui^ de Sainte-Lucie qui lui était dévoué.
Quant à Pannarella, désespéré d'avoir manqué son coup, il offrit de mettre immédiatement sur pied tout le district de la Congeria, et d'assaillir celui de Lavinaro, asile et quartier général de cette lie populaire qui troublait continuellement le repos de la cité et qui rendait impossible toute tentative d'accommodement. Desio approuva vivement ce projet en se
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chargeant luinnéme de soulever les hauts faubourgs.
Partout on crie aux armes, partout les doches sebranlent ; la ville entière est en mouvement. Tandis que les habitants de Lavinaro organisent leur défense, soutenus, par ceux du Garmel et de la Marinella qui font cause commune avec eux, les populations de la Gongeria, de Yirgini, de San-Giovanni et de Porta-Capuana se préparent résolument à les atta* quer. Tout est prêt pour le combat. Les insurgés, divisés en deux camps, vont s'égorger entre eux; ceux que commandent Desio et Pannarella, plus nombreux et plus intéressés à l'ordre que leurs adversaires, sont décidés à les exterminer sans miséricorde, en détruisant de fond eh comble leurs fauboui^. Les factions rivales sont enflammées d'une haine aveugle ; elles oublient complètement qu'hier encore elles combattaient pour la même cause, solidaires des mêmes tendances et des mêmes crimes.
Le duc d'Ârcos croit l'instant venu d'assurer enfin sa vengeance et son triomphe. Il ordonne aux gouverneurs des châteaux de pointer leur artillerie; il dispose les garnisons pour faire, en temps voulu, la plus
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rigoureuse sortie, et tomber à Timprovistesurla populace désunie.
Des ruisseaux de sang allaient donc inonder la \iUe. Les faubourgs qui semblaient demeurer neutres n'en apprêtaient pas moins leurs armes pour accabler plus tard les vaincus. Tout à coup le prince Toraldo, entraîné spontanément par le premier élan d'un cœur généreux, se jette entre les combattants, au moment même oit s'engageait la mêlée. Il parie avec tant de chaleur, il est si bien secondé par son entourage, qu'il parvient en quelques minutes à changer complètement la disposition des esprits. Il appelle Ânnese et Pannarella, il les oblige à s'embrasser en présence de tous, et à prouver la sincérité de leur réconciliation, en faisant retirer paisiblement leurs partisans.
Ce dénoûment imprévu d'un drame qui s'annonçait sous de si terribles auspices, déconcerta complètement les plans du vice-roi; et tous les hommes d'Ëtat furent d'avis que Toraldo avait commis une faute énorme, aussi fatale aux intérêts de la couronne qu'il devait servir, qu'à ceux du peuple à la tête duquel il se trouvait placé.
En effet, une fois la populace de Lavinaro écrasée, comme elle ne pouvait manquer de rètre, la ville de Naples eût été préservée des pillages et des boucheries que nous aurons encore à raconter; délivrée d'un levain permanent de discorde, affranchie des horreurs de l'anarchie, elle obtenait immédiatement la paix et conservait les privilèges accordés. Toraldo lui-même en obéissant à son instinct d'humanité rendit sa position plus difficile que jamais. Il s'attira la haine des Espagnols et des Napolitains qui désiraient en finir avec le désordre, sans rien gagner dans l'attachement ni dans la confiance des émeutiers.
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