‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 37 sur 82 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le lendemain !•' octobre 1647, au point du jour, le château Saint-Elme signalait l'apparition d'une flotte nombreuse à l'horizon. Cette flotte était-e]le française? les uns le craignaient, d'autres l'espéraient, et le vice-roi lui-même ne savait qu'en penser. Bientôt la bannière de Gastille arborée au mât de vigie, fit connaître à tous quels vaisseaux entraient dans le golfe de Naples, favorisés à lafois par la mer et le vent.

L'agitation que produisit cette nouvelle eut quelque chose d'électrique; les visages trahissaient des émotions diverses; la multitude empressée couvrait la plage, les quais et lajetée, impatiente de contempler ceux qui devaient exercer une si grande influence sur la marche des événements. Une salve générale des châteaux et des forts, y compris la tour du Carmel,

salua le pavillon royal, flottant à la poupe de la capitane ; et vers le milieu du jour, vingt-deux magnifiques galères, douze gros navires^ et quatorze autres bâtiments de grandeurs différentes, se rangèrent majestueusement, devant la Marinella, sous le canon de Castelnuovo.

Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, commandait en chef ces forces réunies. Il comptait alors dix-huit années ; ses yeux brillaient d'un génie précoce, et son air martial n'empêchait point son beau visage de révéler la bonté de son cœur.

Comme mentor et comme ami, il avait près de lui un vieux marin plein d'honneur et d'expérience, Don Carlo Doria, duc de Tursi, petit-fils du célèbre André, et père de Giannettino, amiral des galères napolitaines. S. A. le duc de Gandia et le baron de Batteville l'accompagnaient aussi en qualité de conseillers (1).

L'arrivée d un si grand prince réveilla momentanément quelques transports de joyeux enthousiasme chez ce peuple de Naples soulevé, mais non point

(1) De Santit. — Capecetatro, M. 6.

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rebelle encore. Bientôt cette première impression fit place à des sentiments moins favorables^ que les mécontents et les gens intéressés à pousser plus avant les choses, ne manquèrent pas d'envenimer. Bien que cette flotte, formidable en apparence, semblât compromettre leurs projets, ils espéraient beaucoup du secours des Français^ avec les quels ils avaient entamé des négociations déjà trèsavancées.

Le duc d'Arcos était peu satisfait de se trouver en face d'un pouvoir et d'un rang supérieurs aux siens, lorsqu'il attendait précisément des moyens d'exercer sans limites son autorité de vice-roi. Il sut toutefois dissimuler habilement son dépit et résolut de s'emparer de l'esprit du jeune prince, afin de s'en servir comme d'un bouclier, pour rétablir sa puissance et pour se venger largement des humiliations cruelles que lui avaient attirées sa propre imprévoyance et sa faiblesse. En conséquence, ayant d'abord chargé son gendre, le marquis de Lermay, déporter les féhcitations d'étiquette, il envoya peu après l'inspecteur général du royaume bien muni d'instructions précises sur les idées qu'il convenait de

suggérer adroitement au nouveau venu, relativement à la situation du royaume, et aux mesures de rigueur indispensables à prendre sur-le-champ. Mais ces insinuations échouèrent devant la sagacité de Don Juan d'Autriche qui comparait froidement les forces innombrables de rinsurrection, à celles de son bord, composées tout au plus de trois mille cinq cents fantassins, formant quatre bataillons, dont trois espagnols et un napolitain.

Nous donnons ici l'évaluation du contemporain Santis, et du mestre de camp Capecelatro. Des historiens postérieurs, sans doute dans le but de grandir les triomphes du peuple, ont affirmé que les soldats débarqués par la flotte dépassaient le nombre de six mille. Lors même que ce chiffre ne serait point exagéré, une si petite armée pouvait-elle lutter avec avantage contre cent cinquante mille hommes aguerris déjà par les troubles civils, dirigés avec habileté, aidés par les circonstances, et soutenus par le royaume entier?

Le soir, le vice-roi visita le généralissime en personne, afin d'exposer son plan, que l'inspecteur général eut soin de faire valoir au moyen de réflexions

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et d'objections concertées à Tavance. Il trouva Don Juan froid et pensif, incertain sur le parti qu'il devait prendre ; mais il raconta les faits d'une manière si spécieuse,, il parla d'un ton si assuré de vingt mille paysans bien organisés prêts à l'appuyer au premier signal, que le jeune prince et ses conseillers euxmêmes parurent se rendre à ces puissantes raisons, décidant néanmoins qu'on agirait avec beaucoup de ménagement, et qu'avant de recourir à la force, on tenterait tous les moyens de prudence et de conciliation (1).

Le jour suivant, le vice-roi réunissait à Castelnuovo le capitaine général du peuple, Desio son lieutenant, les élus et les députés dessédiles, plusieurs chefs populaires, et les personnages les plus influents. Il leur exposait que l'escadre espagnole, en croisière dans la Méditerranée avec mission de détruire les pirates et de protéger les côtes, était entrée inopinément dans le port de Naples pour se ravitailler et réparer les avaries causées par les tempêtes de Téquinoxe, mais sans aucune intention hostile aux Na-

(t) DeSantis.

politains, dont le roi connaissait trop bien la soumission et la loyauté ; que toutefois Tamiral de cette escadre étant un prince d'un rang si élevé, un fils chéri du souverain, qui considérait comme ses propres frères tous les sujets de son père, il fallait le recevoir avec le respect et les égards auxquels il avait droit, approvisionner largement ses vaisseaux, et faire en sorte que ses yeux ne rencontrassent aucune trace des troubles passés; qu'on devait l'engager à honorer la cité de sa présence tout le temps nécessaire à son repos ; et qu'enfin, pour que cette présence fut un nouveau gage de paix et de concorde, le peuple devait déposer les armes, et s'il avait encore des grâces à demander, ou des réclamations à formuler, le faire en toute confiance, sans avoir l'air d'exiger, ce qui serait aussi malséant vis-à-vis d'un si haut personnage, qu'indigne de la réputation de fidélité dont jouissait la ville de Naples.

Ce discours du vice-roi, bien que fort étudié et soigneusement épuré de toute expression capable d'inspirer la méfiance, ou de blesser la susceptibilité des insurgés, n'en fut pas moins du plus mauvais effet. En vain Toraldo et les autres partisans de la cause

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espagnole s'efforçaient-ils défaire bonne contenance, en prodiguant les gestes approbateurs. L'un des assistants se lève, et traduisant le murmure général exprime d'une voix altérée : que le peuple ne croyait point l'arrivée de la flotte si fortuite, ni son amiral si bien disposé; que, loin de consentir en ce moment à déposer les armes, il voulait au contraire les garder pour son salut; et que d'ailleurs , une détermination si grave et si décisive ne pouvant être prise à la légère, il n'appartenait d'en décider qu'à une assemblée générale. — Cet incident clôt la séance ; les auditeurs se séparent plus aigris et plus inquiets qu'auparavant.

Une seconde réunion est donc aussitôt convoquée dans le couvent de Saint-Âugustin. Tous les chefs populaires y accourent, ainsi que de nombreux habitants de la ville, représentant toutes les nuances d'opinion; on y pose nettement la question de savoir si le peuple napolitain doit ou, non, déposer les armes pour recevoir le seigneur don Juan d'Autriche.

Ladiscussion fut des plus animées. Ceux que ruinait le désordre, et que fatiguaient les alertes continuelles

secondèrent le désir du vice*roi de tout leur crédit ; c eux qui nourrissaient des arrière pensées ou dont la fortune inespérée dépendait uniquement du soulèvement, combattirent violemment les propositions : déclarant qu'abandonner la défensive, c'était se mettre à la merci d'un ennemi vindicatif et puissant ; et qu'en ravitaillant la flotte, les Napolitains travailleraient à leur propre ruine.

Celte dernière opinion prévalut. La bruyante assemblée, après avoir écouté de longs discours, décida que le peuple resterait armé, qu'on enverrait seulement à S. Â. une députation chaînée de la complimenter et de lui offrir des présents comme devoir de caurtomey laquelle expliquerait en même temps quels griefs et quelles craintes empêchaient les Napolitains de déposer leurs armes à ses pieds.

Une telle solution contrarie profondément Don Francesco Toraldo; il se souvient de l'heureuse impression produite si récemment sur les masses par sa présence et ses exhortations; il monte à cheval et se met à parcourir les bas fauboui^, pour voir s'il ne pourra pas obtenir un désarme-

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ment volontaire avant que le funeste résultat du grand conseil ne soit connu.

Le prince réussit d'abord au delà de ses espérances à force d'art et de bonnes raisons. Déjà le cercle formé autour de lui devenait très-considérable ; la foule écoutait avec déférence, et semblait même se laisser persuader, lorsqu'il lui vient la malencontreuse idée de proférer un argument ad terrorem^ en s'écriant : qu'il était indispensable de terminer ces différends d'une manière pacifique, attendu que la flotte mouillée dans le port était la plus formidable du monde, et qu'elle pourrait facilement d'une seule bordée de son artillerie bouleverser la ville entière. Cette fanfaronnade lui fit perdre en un instant tout le fruit de son éloquence; les éclats de rire qu'elle excita d'abord se changèrent bientôt en colère furieuse, et peu s'en fallut qu'elle ne coûtât cher au capitainegénéral.

De son côté, le vice-roi, tout en sollicitant secrètement l'appui des barons féodaux , par l'entremise d'un homme insinuant, le conseiller Miraballo, voulut aussi essayer de la persuasion dans les fauboui^s ; il les inonda d'émissaires, prêchant la confiance, pro-

mettant de nouveaux avantages , et publiant qu'il serait désormais le protecteur du peuple contre la noblesse. Hais ces manœuvres grossières ne firent qu'augmenter Tadhésion des masses aux résolutions de la junte Saint-Augustin (1).

(1) De Sanlis. — Gapecelalro, M. S. * Raphaël de Turris.

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