‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 38 sur 82 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le 3 octobre, les délégués du peuple allèrent complimenter le jeune prince à son bord. Don Juan les reçut avec de grands témoignages de bienveillance et de considération, les remerciant cordialement des présents qu'ils lui apportaient. Ceux-ci lui peignirent d un ton respectueux, la déplorable situation de la ville, obligée de combattre pour échapper à la ruine où tentraînait un gouvernement injuste et rapace^ soutenu par une noblesse arrogante et corrompue. Us le suppliaient donc de ne point s'étonner s'il les trouvait sous les armes, prêts à se défendre contre de tels ennemis, mais incapables d'un acte de rébellion vis-à-vis de Sa Majesté.

Don Juan éluda prudemment la question principale ; il répondit en termes généraux et congédia les

délégués fort satisfaits de la noble courtoisie et de l'air imposant d'un si haut seigneur.

Tandis que cette visite officielle avait lieu sur la galère royale, des hommes du ][)euple escaladaient tous les vaisseaux sous prétexte d'y vendre du pain blanc, des fruits et des rafraîchissements de toutes sortes ; ils examinaient avec soin l'état des bâtiments, leurs munitions , leurs batteries , et surtout la quantité de soldats qu'ils transportaient. Revenus à terre, ils ne manquèrent point d'annoncer dans tous les groupes le mauvais approvisionnement de l'escadre^ la nullité de ses ressources, et la faiblesse numérique de ses équipages. Cette révélation produisit l'effet qu'on en pouvait attendre; on répéta publiquement que la flotte ressemblait à une vessie pleine de vent (i ) .

Ceux qu'avait d'abord intimidés son apparition relevèrent fièrement la tête, et , furieux de leur propre terreur, se montrèrent plus obstinés que jamais à repousser tout projet de conciliation.

Cependant les Espagnols et les gens qui avaient souffert des perturbations récentes, se félicitaient vi-

(1) De Santis. — Capecelairo.

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vement d'un secours si opportun, se flattant, grâce à lui, d'obtenir une prompte vengeance et de justes dédommagements. Personne plus que le vice-roi ne s'enivrait de ces folles espérances. Politique à courtes vues, prompt à s'enorgueillir des illusions que lui crée sa vanité, il se croit déjà tout-puissant, il oublie le cardinal-archevêque dont l'heureuse influence avait pourtant quelques droits à ses souvenirs. Ne comptant plus avec lui, dédaignant même ses conseils, il ne songe désormais qu'à pousser la noblesse àla guerre civile, en dominant l'espritdu jeune prince pour qu'il serve d'instrument à son aveugle ressentiment.

Toraldo, Desio, et les chefs qui désiraient de bonne foi le rétablissement de l'autorité légitime, voyaient plus clair que le vice-roi, et, reculant devant les partis extrêmes, poursuivaient à Saint- Augustin le cours de leurs négociations. Ils faisaient enfin décider que le peuple mettrait bas les armes, et qu'elles seraient déposées dans un magasin de la place de la Selleria au centre de la ville. De ce désarmement seraient exceptés six mille hommes seulement qui veilleraient au maintien des traités.

Celte transaction paraissait très-raisonnable, etTo-

raldo lui-même^ accompagné de plusieurs personns^es de distinction, se rendit à bord du vaisseau royal afin d'exposer au prince les conséquences favorables qu'il en espérait. Don Juan leur fit l'accueil le plus gracieux; mais comme on avait déjà faussé la droiture de son jugement, tout en ne désapprouvant point l'accommodement, il n'osa l'accepter ni le repousser sans réflexion, répondit d'une manière évasive, et chargea Leguia, son secrétaire, d'aller conter le tout au vice* roi.

Celui-ci, chez qui la condescendance et l'irrésolution des jours précédents avaient fait place à la roideur d'un orgueil inflexible, déclara que la proposition de la junte Saint-Âugustin était absolument inacceptable, attendu que six mille factieux suffiraient pour maîtriser la ville et tenir en échec l'autorité.

Ainsi le vice-roi prétendait contenir avec les forces de l'escadre cent cinquante mille hommes bien armés en rébellion ouverte, et voyait un grand péril à tolérer seulement six mille d'entre eux 1 Néanmoins, soit que l'hésitation fût inhérente à sa nature, soit qu'il désirât rejeter une partie de sa responsabilité sur quelques personnes de marque, il voulut, avant de

notifier formellement son refus, assembler un conseil de notables auquel la question serait soumise le lendemain.

Malgré le soin que prit le duc d'en choisir les membresparmi les gens qu'il savait les mieux disposés à se ranger de son opinion, il ne put se dispenser d'appeler aussi Cornelio Spinola, le négociant génois, dont il devait regretter amèrement de n'avoir point écouté les sages avis au début de l'insurrection, alors qu'il demandait uniquement l'abolition d'un impôt pour calmer l'effervescence populaire. Aux premiers mots de la discussion, Spinola comprit qu'on allait proposer les moyens les plus violents; mais il n'en mit que plus de fermeté 4 manifester des sentiments tout opposés. Il soutint qu'une population soufevée n'était point aussi facile à dompter qu'on le supposait; que les forces disponibles étaient insuffisantes ; que l'artillerie, dût-elle raser la ville, ne réussirait qu'à détruire des maisons et des palais; et qu'enfin la ressource la plus puissante à tirer des circonstances, c'était le prestige qu'exercerait indubitablement la présence du prince royal.

Le capitaine des gardes du vice-roi, cavalier plein

d'insouciance et de jeunesse, assbtait à la séance, témoignant par ses gestes impatients, combien il goûtait peu les prudentes observations du vieillard. Il l'interrompit pour dire avec impétuosité que la peur grossissait les obstacles; que la fumée du canon anéantissait une révolte; qu'on devait se souvenir des troubles causés par l'inquisition sous don Pedro de Tolède^ oii trois mille Espagnols avaient suffi pour faire rentrer Naples dans le devoir. Un froid sourire parut aux lèvres de Spinola. Il se contenta de répondre que les temps étaient bien différents; qu'à cette époque vivait un Charles-Quint dont le nom seul intimidait l'univers ; qu'à cette époque la ville, infiniment moins peuplée, comptait à peine quinze mille hommes sous les armes, lesquels avaient été vaincus non par trois mille, mais par* dix mille soldats, et par cinquante galères, sans que la victoire parvînt même à imposer Tinquisition (1).

Le discours de Spinola impressionna-t-il vivement le duc d'Arcosî ou bien, ainsi qu'il arrive souvent aux caractères faibles, sa propre résolution l'ef-

(1) Raphaël de Turrls.

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fraya- t-elle au dernier moment? Toujours est-il qu'il ne décidait rien encore, se bornant à convoquer une junte encore plus nombreuse*; dans cette nouvelle réunion, ses envoyés annoncèrent nettement que le prince, fils du roi, ne pouvait ni ne devait venir à terre, tant que la population tout entière n'aurait pas déposé les armes à ses pieds. Un tumulte effroyable accueille cette déclaration inattendue. Il fallait donc renoncer aux moyens de conciliation que le prince lui-même avait semblé ne point repousser; et la discussion s'engage plus haineuse, plus acerbe, plus passionnée que jamaisi; les partisans du vice-roi plaidant la cause de Tordre avec une ardeur désespérée ; les chefs de l'insurrection se sentant animés jusqu'à la folie par les vociférations et les cris de guerre que pousse la foule aux portes du couvent.

Desio laisse passer la première bourrasque ; puis, sans rien préjuger sur le fond du débat, il s'écrie que la situation devient intolérable, qu'on ne peut tenir ainsi le fils du souverain relégué sur ses vaisseaux ; que le peuple armé commet chaque jour des attentats inouïs, et viole ouvertement les traités; qu'il est odieux de voir un Gennaro Annese et d'autres chefs

populaires donner l'exemple de Tinsubordination en accaparant les poudres, et en continuant à fortifier leurs quartiers; qu'enfin, dans l'intérêt général, il faut absolument réprimer tant de désordres, et revenir à la raison.

On écoutait assez favorablement cette harangue ; mais elle fut violemment interrompue par Palumbo, Pannarella, Gaffiero et leurs amis, qui se précipitèrent vers l'orateur l'injure à la bouche et le poignard à la main. Desio dut se retirer pour éviter une mort certaine ; la sacristie lui servit d'abord de refuge ; puis il se mit en lieu de sûreté (1).

Le soir une autre assemblée se réunissait au palais; le vice-roi la présidait lui-même et s'y montrait plus conciliant, sinon moins irrésolu. Elle fut suivie d'un conseil privé composé du général don Yicenzo Tuttavilla, de l'inspecteur général du royaume, du capitaine des gardes, et des chefs plébéiens sur lesquels on pouvait compter ; la question y fut enfin tranchée d'une manière définitive. — On aurait recours à la force.

(1) De Sanlls.

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Le duc se crut parfaitement à couvert et fît signer par tous les assistants la décision motivée. Au moment de prendre la plume, Tuttavilla renouvela seulement quelques observations judicieuses sur le peu (le ressources dont pourrait disposer la noblesse, malgré les illusions dont elle se berçait, et sur le peu de confiance que devaient inspirer les promesses des meneurs populaires souvent trompés eux-mêmes par leurs adhérents ; mais chacun gardait le silence ; il écrivit son nom au bas du terrible arrêté.

Quel rôle allait jouer Toraldo dans le conflit? Comme adversaire il devenait fort dangereux ; il fallait s'assurer de sa personne, et cette entreprise offrait de grandes difficultés, le capitaine général n'étant pas homme à s*aventurer au palais ni au château. Tuttavilla conseilla de le faire appeler sur la galère royale (où sans doute il n'oserait pas refuser de se présenter) , et d'en agir de même à l'égard d'Arpaja qui, feignant de se montrer zélé serviteur du roi, était au contraire un des plus perfides agitatéui*s.

Le duc et l'inspecteur général du royaume allèrent donc prier le jeune prince de se prêter à leur projet. Un message fut adressé à Toraldo; mais soit qu'un

3i INSURRECTION DE NAPLES.

aTÎs secret lui eût découvert le piège, soit qu'il craignit de se compromettre aux yeux des Napolitains, ou bien enfin qu'une entrevue lui parût trop délicate dans sa position exceptionnelle, il ne se rendit point à cet appel.

Alors on s'occupa sérieusement du débarquement et de Tattaque. On fit sur le papier mille calculs chimériques des forces populaires qui se réuniraient aux troupes et combattraient ai^ec elles ; Don Juan, jeune homme sans expériences, et ses conseillers eux-mêmes, mal instruits du véritable état des choses, se laissèrent entraîner complètement par l'aveugle duc. Il fut convenu que deux mille cinq cents hommes débarqueraient à l'arsenal au milieu de la nuit, que le lieutenant Desio préparerait en temps voulu ses auxiliaires, et que tous attendraient pour 2^ir un signal donné par la tour d'hommage de Castelnuovo, où le viceroi se retira avant le jour, emmenant avec lui le secrétaire de S. A.

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