CHAPITRE XI
Desio ne trouva point ses gens aussi bien disposés qu'il l'avait espéré ; de plus il s'aperçut que, soit instinct, soit prévision des événements, le peuple passait la nuit sur ses gardes, forlifiant ses tranchées et s'approvisionnant, sans bruit, de munitions. De telles nouvelles furent loin de plaire au vice-roi , qui se crut obligé de réunir encore des conseillers. Mais on était dès lors trop avancé pour songer à reculer ; on décida que rien ne serait changé dans les plans d'attaque, et qu'on tenterait seulement, avant d'ouvrir les hostilités, d'attirer, à Castelnuovo, sous un prétexte quelconque, l'élu Arpaja, les deux frères Cafliero, Salvator Barone, le secrétaire de Polito, son neveu Battista, le frère Hilario, Gregorio Âccieto et plusieurs autres chefs ([ui leur paraissaient les plus capables de diriger
le mouvement, et d'organiser la résistance. De perfides messages leur furent adressés; ils tombèrent dans le piège et vinrent presque tous au château oii le conseil de guerre était déjà réuni, prêt à les entendre et à les juger. Cette rigueur imprévue les consterne; ils avouent spontanément, qu'à l'instigation de Palumbo et de Gennaro Annese, leurs dispositions étaient prises pour assaillir, la nuit suivante, les postes élevés de la ville et commencer ainsi la lutte générale, en assiégeant les châteaux et en canonnant la flotte; ils déclarent aussi qu'une correspondance établie avec le marquis de Fontenay leur annonçait la prochaine arrivée de nombreux vaisseaux français. Convaincus de trahison, et condamnés à mort séance tenante, ils sont exécutés sur-le-champ. Le frère Hilario gardé, comme otage, et Francesco Ârpaja, conservé dans un autre but, échappent seuls au sort de leurs compagnons. 1^ duc d'Arcos voulait exiger de Velu du peuple qu'en celle qualité même il demandât officiellement au nom de la ville son occupation de vive force, comme le seul moyen d'y rétablir l'ordre et la tranquillité. C'était une agression déguisée qu'il s'agissait de sanctionner. Le magistrat populaire sut résister avec une énergie
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digne d'un caractère plus honorable que le sien^ et rhistoire reproche au vice-roi d'avoir fait peser cruellement sur lui la fureur du mécompte, au lieu de respecter la noblesse du refus. Plongé dans un cachot, puis conduit en Espagne et déporté au préside d'Oran, le malheureux Àrpaja y mourut au bout de quelques années.
Le 5 octobre vers midi, les chevaux d'une voiture arrêtée aux portes de Castelnuovo s'emportaient brusquement après avoir renversé leur cocher, et galoppaient jusqu'à la rue de Tolède, écrasant ceux qui leur barraient le passage et causant partout la confusion. Le duc s'empare avec impétuosité de cette circonstance fortuite ; il lance en avant un régiment d'infanterie espagnole aux cris de vive le roi! vivent les gabelles ! il arbore le signal convenu à la tour de Castelnuovo ; et se souvenant tout à coup de l'ar-. chevéque, qu'il semblait compter pour rien depuis longtemps, il le prie d'exposer le saint-sacrement dans les églises et d'appeler la protection du Très-Haut sur les armes de Sa Majesté.
Le prélat s'indigne, et répond : « qu'il ne prostituera jamais son ministère sacré, en demandant au
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ciel l'accomplissement d'une atroce vengeance. » Paroles quiy répétées au \ice-roi, ne laissèrent point de jeter dans son àme un certain trouble, mêlé à de tardifs repentirs.
Le peuple pensait bien que les Espagnols finiraient par prendre l'offensive, mais il se croyait loin encore du moment décisif. Sa terreur égala sa surprise lor^ qu'il vit les troupes royales s'avancer de tous côtés, au pas de charge ; et s'il essaya sur quelques points de se défendre, ce fut avec mollesse et confusion.
De nouvelles compagnies d'infanterie sortent du château à la suite de celles qui marchaient triomphantes dans la rue de Tolède; et divisées en détachements commandés par des officiers résolus, elles exécutent le plan stratégique habilement combiné à Tavance, attaquant à la fois les positions les plus importantes de la ville, dont elles s'emparent sans perdre beaucoup de monde, et sans rencontrer d'obstacles sérieux. Les greniers publics, l'entrepôt des huiles, le petit hôpital, la chartreuse Saint-Martin et Pizzo- Falcone, tombent rapidement au pouvoir des soldats; tandis que le peuple, refoulé dans le plus grand désordre, ne peut trouver un seul point de ralliement.
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Une grande partie de ses chefs avaient péri dans l'action, un grand nombre étaient conduits prisonniers à Castelnuovo, entre autres le fameux inventeur de la mine du château Saint-Elme, Andréa Polito, qui fut immédiatement pendu aux créneaux de la forteresse (1). Les défenseurs de -la cause populaire fuyaient désespérés, trouvant toujours l'ennemi devant eux.
Cependant les troupes espagnoles, disséminées sur tant de points, n'étaient nulle part assez nombreuses pour s'étendre à travers les faubourgs et se donner la main. Obligées de se maintenir dans les postes isolés qu'elles venaient de conquérir, elles laissèrent à la populace le temps d'oublier sa première épouvante, et même de songer avec l'énergie du désespoir à reprendre les avantages qu'une surprise leur avait enlevés.
On sonna le tocsin dans tous les clochers de Naples, et la ville entière se leva comme un seul homme pour défendre ses foyers et pour se venger de ses oppresseurs. Ceux-là mêmes qui, désirant l'ordre et la
(1) De SantiB. — Gapece^alro, M. S.
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paix, s'étaient montrés d'abord partisans de la conciliation, crièrent aux armes avec rage, et coururent engager le combat.
Le sol semblait enfanter des légions populaires qui surgissaient comme par enchantement. Plus de cinquante mille hommes, résolus et bien armés, fondirent à la fois sur toutes les positions dont leurs adversaires s'étaient si facilement emparés quelques heures auparavant. La vigueur de la défense fut digne de l'impétuosité des assaillants. Les Espagnols ne cédaient pas un pouce de terrain ; mais en présence de ces masses formidables, ils firent les signaux convenus pour demander des renforts à Castelnuovo. Comment le vice-roi leur en eût-il envoyé? il avait compromis toutes ses forces, sans ménager la moindre réserve!... D donna l'ordre aux forts et à l'escadre de commencer à l'instant le bombardement. L'artillerie de Saint-Elme, de Castelnuovo, du château de rOËuf et des vaisseaux rangés devant la plage de la Marinella, ouvrit alor^ un feu terrible, dont les explosions* répétées par les échos, jetèrent au loin la terreur.
Don Juan d'Autriche, debout sur le pont de la ga-
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1ère capitane, assistait les yeux humides à cette scène de désolation. Voyant ses soldats enveloppés de toutes parts sans que personne vint à leur secours^ il s'écria douloureusement à plusieurs reprises : « Où sont donc les vingt miUe paysans qui devaient nous soutenir? où sontrils? ï> Reproche amer adressé au duc d«Arcos et àjses propres conseillers, qui par leurs faux calculs avaient égaré les instincts de son cœur.
On se battait partout avec une égale furie. Les Espagnols, forcés à la fin dans quelques retranchements, ne résistaient pas moins comme un mur de fer à Ténorme pression des masses qui semblaient prêtes à les étouffer. Les bombes et les boulets amoncelaient des ruines au miUeu de la belle cité napolitaine, et le peuple ne s'en montrait que plus exaspéré. Deux fois pris et repris, les greniers publics demeurèrent au . pouvoir de l'insurrection qui, ne sachant comment enlever les grains, s'empressa de les incendier.
Le lieutenant Desio avait jeté le masque en se déclarant ouvertement pour le vice-roi. Il fit des prodiges de valeur au faubourg de Mortelle, à la tète du petit nombre de combattants restés fidèles à la cause espagnole.
Si le feu de l'escadre exerçait d'affreux ravages dans les quartiers de Lavinaro et de Mandaracho, les cauons de la tour du Carmel, dirigés par Geniiaro Anncse; endommageaient gravement les galères, et Don Juan se vit contraint de faire débarquer quinze cents hommes^ dernière ressource qu'il eût à son bord, pour tâcher d'enlever celte dangereuse position ; mais Tassaut fut si vigoureusement reçu, que les soldats durent se replier sur Castelnuovo après avoir essuyé de grandes pertes. Quant aux vaisseaux, privés d'une partie de leur équipage, et fort maltraités dans leurs agrès, ils se mirent à couvert derrière le château de l'Œuf, tournant leurs batteries contre les quais et contre le fauboui^ de Chiaja.
Durant cette désastreuse journée , toutes les forces espagnoles étaient placées sous les ordres du général d'artillerie de Batteville (1), gentilhomme bourguignon, qui accompagnait le prince en qualité de conseiller, ainsi que nous l'avons déjà dit. On ne comprend guère pourquoi le duc d'Arcos ne commandait pas en personne, dans l'intérêt même de sa
(1) Capecelatro — De Sanlls. — Agnello de la Porta, M. S.
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réputation. 11 confia le succès aux talents militaires d'un officier, fort renommé sans doute, mais qui ne connaissait pas le théâtre de la lutte, et qui n'avait jamais fait ce genre de guerre. Batteville sentit combien cette science spéciale lui eût été nécessaire en présence d'ennemis si bien organisés, et dont le nombre était tellement supérieur à ce qu'on lui avait annoncé; il se repentit cruellement de s'être plié aux exigences du vice-roi en écoutant ses belles promesses. Néanmoins, espérant tout du courage et de Texcellente discipline de ses troupes, il se portait d'un point à un autre avec une activité merveilleuse, prenant les dispositions les plus habiles, et multipliant ses efforts. Don Francesco Toraldo, dont la situation était si étrange et si délicate, avait toujours désiré la paix, et, dans toutes les conférences, avait prouvé son dévouement pour le service du vice-roi ; mais une fois la lutte engagée, il ne songeait plus qu'à se montrer loyal gentilhomme et vaillant soldat ; il lui répugnait de tromper ceux qui s'étaient mis entre ses mains ; il conduisait franchement les opérations, et ses manœuvres intelligentes embarrassaient beaucoup les Espagnols.
Le grondement incesfiant d'une si formidable artillerie, l'éclat des bombes, le fracas des édifices qui s'écroulaient, les déchaînes continuelles de mousqueterie, les clameurs des combattants, les gémissements des mourants et des blessés, les cris des femmes et des enfants fuyant éperdus au milieu du carnage, et cherchant vainement un refuge; le bruit terrifiant destrompettes et le roulement des tambours se mêlant au son des cloches lancées à toute volée, formaient un vacarme effiroyable, et faisaient craindre aux populations environnantes que leur magnifique capitale ne fât à son dernier jour. La terreur poussait les uns à se joindre aux Espagnols, dont le triomphe leur semblait assuré. Le patriotisme entraînait les autres à courir au secours de Naples, dussent-ils s'ensevelir sous ses ruines.
Les nouvelles vagues de ce qui se passait au cœur du royaume arrivèrent bientôt à Bénévent, où les membres les plus importants de la noblesse, entre autres le fameux duc deMaddaloni, s'occupaient déjà de venir en aide au vice-roi, grâce aux démarches réitérées du conseiller Miraballo.
Us rassemblèrent à la hâte les bandes qu'ils avaient
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levées, et se mirent immédiatement en campagne afin de couper les vivres aux insurgés et d'arrêter les renforts que les provinces pourraient leur envoyer. Puis, ils adressèrent un message au duc, pour le prier de mettre à leur tète un général expérimenté.
Cependant la nuit s'avança sombre et orageuse sans que l'ardeur des combattants se ralentit de part ni d'autre. La lutte semblait, au contraire, devenir d'heure en heure plus acharnée; mais la victoire ne se déclarait d'aucun côté. La ville demeurait en proie à l'une des crises les plUs atroces dont l'histoire nous ait transmis le souvenir.
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