‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 42 sur 82 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Désespéré de tant de revers, le duc d'Ârcos se jeta dans les bras de la noblesse, qu'il avait d'abord si injurieusement traitée, et qui devenait désormais son unique soutien. D envoya des émissaires à Gapoue : c'était là que résidait le conseiller Miraballo ; c'était là que le duc de Maddaloni, le prince de la Torella, le duc de Gravina et d'autres puissants seigneurs, réunissaient leurs vassaux et oi^anisaient des escadrons de bandits. Le vice-roi leur recommanda de ne pas abandonner la campagne, de ravitailler les forts, de couper les vivres aux rebelles, et surtout d'arrêter au passage les renforts que là province pourrait diriger vers le foyer de l'insurrection.

Le feu des châteaux se ralentissait d'heure en heure, à mesure que les munitions diminuaient et

que l'artillerie reconnaissait d'ailleurs l'inutilité de ses efforts. Mais les engagements partiels continuaient sans relâche, et le sang coulait à flots des deux côtés.

Le peuple viola les prisons de la Yicairie, jusqu'alors respectées. Il brûla les archives royales, et mit en liberté tous les gens arrêtés comme coupables d'avoir entretenu des intelligences secrètes avec le gouvernement français. Parmi eux se trouvait un homme audacieux et entreprenant nommé Luiggi del Ferro, qui, secondé par les partisans déclarés de la France^ imagina d'élever un trône sur la place du Marché et d'y placer ensuite le portrait du Roi Trè&-Chrétien. Les choses n'étaient pas encore arrivées au degré de maturité nécessaire pour une démonstration aussi nettement significative; elle produisit une impression tout opposée à celle qu'en espéraient ses inventeurs. Kn effet, les adhérents, prévenus à l'avance, avaient à peine salué de leurs vivats le monarque étranger, que des bandes armées s'élançaient à leur rencontre, et parvenaient, après une lutte violente, à renverser le trône et le portrait. • — Les massjBs populaires demeuraient spectatrices indifférentes du conflit (1).

(1) De Samls. — Douzzelli, M. S.

Cet incident parut d'un bob augure au vice-roi, qui voulait y voir un reste de sympathie pour la couronne d'Espagne, et qui pensa tenir une occasion très-favorable d'ouvrir encore des négociations. Il engagea Don Juan d*Âutriche à publier immédiatement un manifeste au peuple, afin de le remercier de cette preuve de fidélité ; et sur le refus du prince, il écrivit lui-même à Toraldo, témoignant sa reconnaissance, et proposant de nouveaux accommodements.

On ne lui répondit qu'en hissant un drapeau noir à côté de la flamme rouge, précédemment arborée au Carmel, et l'on attaqua simultanément tous les points occupés par la troupe, le peuple portant pour bannière la chemise ensanglantée d'un grand seigneur espagnol qu'il venait d'assassiner.

Le cœur navré des scènes déchirantes auxquelles il assistait depuis plusieurs jours, et très-irrité d'ailleurs contre le duc d'Arcos, qui l'avait si imprudemment engagé dans cette intervention désastreuse. Don Juan d'Autriche, voyant ses équipages dépourvus de tout, ses rameurs exténués et ses vaisseaux criblés de boulets, prit le parti de se retirer au fond de la -baie de Baya, derrière le mont Pausilippe. Il exécuta cette

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manœuvre sans même consulter le duc, dont le chagrin fut extrême en apprenant que ses forces étaient dès lors réduites à la flottille de Giannettioo Doria^ et à deux navires de commerce armés en guerre, qui cherchaient à venger, sur les plages de Résina, Tincendie de la galère révoltée.

En vain le désolé vice-roi chercha-t-il à répandre le bruit que si le prince s'éloignait, c'était uniquement pour montrer son désir d'amener une solution pacifique, et qu'il reviendrait bientôt plus terrible et plus impitoyable, dans le cas où la situation ne s améliorerait point. La retraite de l'escadre enfla démesurément l'orgueil des insurgés, et n'ayant plus rien à craindre du côté du port, ils assaillirent les retranchements de Monserrate qui défendaient les abords de Castelnuovo.

En raison de son importance la garde de cette ligne avait été confiée à quatre-vingts gentilshommes choisis parmi les plus illustres : quarante Espagnols et quarante Napolitains. Don Francesco Toraldo dirigea l'attaque en personne avec autant d'habileté que de valeur. Mais il avait aflaire à forte partie, et la résistance fut si vigoureuse que l'armée populaire, con-

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slernée de ses pertes, finit par reculer précipitamment.

Le peuple ne manque point d'attribuer son échec à la trahison du généralissime ; on Tentoure, on Faccable d'injures et de menaces ; on le traîne comme un prisonnier jusqu'à la place du Marché, où ses amis ont beaucoup de peine à le tirer sain et sauf des mains d'une plèbe exaspérée. Le malheureux Toraldo, dont la position devenait intolérable, veut se démettre surle-champ de ses fonctions ; mais ceux qui demandaient sa tête un instant auparavant s'opposent avec une égale violence à ce qu'il abandonne le commandement. Il exige alors qu'on lui donne pour conseillers, quelques hommes dignes de la confiance imiverselle, qui puissent devenir les témoins et même les espions de sa loyauté. Cette faveur ne lui est point refusée ; on procède tumultueusement aux formahtés de l'élection, et quatre plébéiens des plus exaltés sont proclamés conseillers du capitaine général (1).

Ce jour-là quelques assassinats furent commis sous prétexte de punir des traîtres soupçonnés de vendre la

(I) De Santt«. — Rapha«! de Turris.

ville aux Esj)a(inols. Puis, on on\alul le couvent des jésuites, on profana l'église, et Ton poignarda plusieurs religieux. Il fallut que le cardinal-archevêque accourût en toute hâte, pour arrêter le scandale et les massacres, non sans courir lui-même de grands risques malgré son caractère sacré.

Ces crimes isolés n'empêchaient pas la grande lutte de suivre son cours. Brisés de fatigue et privés de nourriture, les soldats enfermés dans les ouvrages avancés des forteresses avaient des assauts continuels h soutenir. Castelnuovo faisait tonner son artillerie, sans autre résultat que celui de renverser le peu de maisons restées debout dans la medel Olmo. Le viceroi comprit que rien n'intimiderait plus la populace et que les forces espagnoles se consumeraient en héroïsme inutile s'il ne survenait point un secours inattendu. Le souvenir du cardinal Filomarino se réveilla dans sa pensée ; il espéra que le prélat oublierait le dédain avec lequel on l'avait traité, il le supplia d'interposer de nouveau sa puissante influence et d'employer les ressources inépuisables de son ministère pour calmer la frénésie des Napolitains et leur faire accepter une honorable capitulation.

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Filomarioo répondit avec^ hauteur : mquilnesé^ tannaU point si celiù qm avait perdu le royaume par sa mauvaise foi songeait encore à compromettre la dignité de ï Église,' dqà suspecte aux yeux du peuple, depuis les parjures dont on l'avait rend^e la complice apparente (1).)» Ces paroles, rapportées au duc d'Ârcos, le mirent dans une si furieuse colère qu'il ordonna de tourner les batteries du fort contre le palais archiépiscopal afin de le réduire en cendres. Heureusement le prudent Spinola était présent à cette scène; il sut épargner au vice-roi l'odieux d'une vengeance inutile et sacrilège, en subornant les artilleurs qui pointèrent leurs pièces de manière à ne faire aucun mal (2).

Bientôt Don Juan d'Autriche vit venir à lui les délégués des barons dont le quartier général était à Gapoue. Us voulaient se concerter avec le prince et recevoir directement ses ordres ; mais Don Juan qui ne désirait alors que le rétablissement de la paix, et qui comptait fort peu sur leur appui, les envoya s'entendre avec le duc d' Arcos auquel ils demandèrent des

(1) De Santis. — Raphaël de Tarris.

(2) De Santis.

instructions précises et surtout la prompte nomination d'un général capable. Don Carlo de la Gatta. désigné le premier par le vice-roi, refusa cette mission, qui fut confiée définitivement au général Tuttavilla. Celui-ci, investi des pouvoirs les plusétendus (1 ), s'embarqua sur deux galères avec cinquante Allemands, soixante-dix Espagnols et pareil nombre de cavaliers bourguignons; il se rendit à Baya pour suivre le chemin d'Àversa à Capoue.

Il comptait se réunir en passant à la garnison de Puzzoles, demeurée fidèle à la couronne, s'emparer de la grotte du Pausilippe occupée par les insurgés, et faciliter ainsi le ravitaillement dés troupes et des forteresses. Des obstacles imprévus firent échouer ce plan hardi, et Tuttavilla se hâta de gagner le quartier général des barons, qui l'attendaient impatiemment.

Cependant Don Juan, désireux d*entamer lui-même des négociations eflBcaces, se servait de l'officieuse entremise du curé de paroisse Arinello pour entrer en correspondance avec le capitaine général. Saisissant le prétexte que lui avait inspiré précédemment le

(I) VolrrAppendlce.n» 17.

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vice-roi^ il exprimait sa vive satisfaction de la façon significative dont les Napolitains avaient accueilli le portrait du monarque français. La lettre était affectueuse et laissait entrevoir la possibilité d'obtenir d'assez larges concessions (1). Toraldo la lut aux chefs plébéiens, et d'accord avec eux répondit en termes fort respectueux (2), témoignant du reste que les soupçons qui pesaient sur lui l'empêchaient de contracter aucune espèce d'engagements.

Cette double démarche entraîna des réunions populaires; les clauses d'un traité de paix furent débattues et des parlementaires munis d'un saufconduit délivré par le prince (3), se croisèrent sur la route de Naples à Baya, porteurs des nouvelles propositions. Delà part des Napolitains elles se résumaient toutes à demander que S. A. prît le gouvernement du royaume, en confirmant la capitulation arrachée au duc d'Arcos, et en livrant au peuple le château Saint-Elme.

Cette dernière exigence rebuta le bon vouloir du

(1) Voir r Appendice, n. 18.

(2) Ibidem, n. 19.

(3) Ibidem, n. 20.

jeune prince; quelque disposé quMl fût à satisfaire les prétentions les plus exagérées, il ne pouvait consentir à la remise d'une forteresse aussi importante. Les négociations se rompirent donc, et les hostilités recommencèrent avec un redoublement de fureur.

Les insurgés révoquent d'abord le tribut de quinze carlins par foyer voté le jour où Ton avait prêté serment à la capitulation additionnelle, dans la chapelle de Castelnuovo. Une guerre d'extermination est solennellement déclarée à l'Espagne et à tous les défenseurs de la cause espagnole. Un décret enjoint à tous les habitants du royaume de courir aux armes, et les chefs de la révolte, instruits des mesures prises par la noblesse pour tenir la campagne, publient une liste de proscription, oii la tête des principaux seigneurs est mise à prix. Puis on envoie dans les provinces des circulaires menaçantes, annonçant que tous lesboui^ et villages qui leur donneront asile seront impitoyablement incendiés.

Le peuple se méfiait toujours du général Toraldo, malgré la prudence de sa conduite ; il était dégoûté de Donnarumma dont les talents stratégiques n'avaient

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jan^ais enfanté que l'expédition des buffles; il voulut naettre à sa place un soldat consommé dans Tart de la guerre, et capable de diriger les opérations compliquées d'un siège en règle, la tactique devenant nécessaire même pour emporter les barricades élevées au milieu de la capitale.

La multitude jeta les yeux sur Marco Antonio Brancaccio, qui, bien qu'âgé de plus de soixante-quinze ans, avait conservé toute la vigueur de la jeunesse, et jouissait d'une grande réputation militaire, justement acquise sous les bannières vénitiennes (1). La haine qu'il portait aux Espagnols était aussi connue que la résolution de son caractère. Les sédiles se réunirent donc, et le proclamèrent sans discussion mestre de camp général.

Don Francesco Toraldo fut très-sensible à ce nouvel affront. Si la nomination d'un lieutenant tel que Donnarumma l'avait précédemment froissé dans son orgueil , il était cette fois profondément humilié de se voir adjoindre un homme qui l'égalait en naissance et qui le surpassait en savoir.

(1) De Santis.

Brancaccio refusait de se rendre au vœu populaire, disant ouYertement qu'il ne voulait point se mettre à la tète d'une révolte, dont le dénouement, suivant toute probabilité, serait un arrangement avec les Espagnols, et d'atroces vengeances exercées par les vainqueurs. Mais comme ceux qui l'avaient élu l'assuraient d'une voix unanime que jamais pareille faiblesse ne serait à craindre, et qu'à partir de ce jour on combattait pour secouer le joug étranger, il accepta le mandat, décidé à le remplir avec énei^ie (1).

Quoique fort rares, les cris de Vive le roi dEspagne retentissaient encore de temps en temps, inspires par .la force de l'habitude, ou poussés par les partisans de la maison d'Autriche. Brancaccio s'éleva vivement contre des acclamations aussi absurdes en présence des événements; il les défendit sous les peines les plus févères. Puis il donna l'ordre d'abattre partout l'écusson royal, et s'étendit longuement dans ses allocutions à la foule sur l'avantage de se constituer en république libre et indépendante.

Ces projets révolutionnaires trouvèrent bientôt de

(]] De SantU. - Capccdatro, M. S. — Comte de Modène.

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nombreux adhérents, ils n'étaient sanctionnés par aucune délibération, et cependant la ville se considérait déjà comme l'âme d^une république napolitaine. La junte s'empressa même de rédiger un document fort curieux intitulé Manifeste du peuple, qui parcourut l'Europe entière, et qui fut envoyé d'une manière officielle à plusieurs gouvernements.

Toraldo n'exerçait plus que de nom l'autorité suprême. L'ascendant que prenait le mestre de camp Brancaccio, et l'impulsion qu'il donnait aux masses, sans compter pour rien le capitaine-général, lui inspiraient des craintes sérieuses; mais retenu par le sentiment de sa faiblesse, il ne s'occupa que de gagner du temps, s'efforçant de contre- balancer l'influence de son rival et d'entraver ses dangereux projets. Son rôle devenait chaque jour plus embarrassant. Don Juan d'Autriche le regardait comme un ennemi; le vice-roi, comme un homme méprisable sur lequel on ne pouvait pas compter; la neblesse, comme un déserteur, et le peuple comme un traître, hypocrite instrument de ses oppresseurs. Ceux qui désiraient la paix savaient son impuissance à l'obtenir, et ses

amis les plus dévoués eux-mêmes ne lui pardonnaient pas sa faiblesse et ses tei^iversations. Sort aussi triste que mérité des hommes qui, dans les discordes civiles, prétendent servir tous les partis à la fois, et se berçant d'un espoir chimérique, cherchent h concilier les intérêts les plus inconciliables.

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