CHAPITRE XIV
Aux portes de la cité d'Aversa, Tutlavilla trouva les principaux chefs de la noblesse qui venaient à sa rencontre avec des bandes formées de toutes sortes de gens et qui lui témoignèrent le vif djésir de régulariser leurs opérations. Le général les entretint longuement de ses plans, s'enquit des ressources dont ils pourraient disposer, et leur exposa la nécessité de dis* cipliner les recrues, et de secourir sans retard les Espagnols enfermés dans les forts ; puis il désigna le poste que chacun devrait occuper et défendre, et se mettant à la tète des compagnies les mieux organisées, il reprit la route de Naples, afin de s'emparer d'abord du Vomero.
La famine commençait à menacer les troupes
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royales. Le peuple s'était emparé des moulins de la tour de l'Annonciade gardés seulement par cinquante soldats allemands, et le vice-roi craignait que le même sort n'attendit les moulins non moins importants de Castellamare et de Gragnano. U nomma gouverneur de la côte, don Pietro Caraffa, en lui donnant cent fantassins espagnols, et soixante cavaliers napolitains, forces suffisantes pour repousser toute agression populaire, car elles étaient composées d'hommes d'élite, commandés par des officiers tels que le marquis de Trevico, Battista Âlberico, Àlessandro Caracciolo, et le comte d'Oppido, dont la bravoure bien connue inspirait une confiance aveugle au soldat.
Dans le même temps une galère se rendait à Puzzoles portant des canons au général de la noblesse. Le duc d'Ârcos y joignait un envoi de deux mille ducats en espèces, destinés à l'approvisionnement de l'escadre et des châteaux. Tuttavilla sut employer fort à propos ce double secours qui d'ailleurs ne vint pas seul, car il eut le bonheur de s^emparer en chemin d'un grand troupeau de bœufs que faisait venir un boucher de Naples, fougueux partisan de l'insurrection, et de découvrir au moyen de ses espions un dé-
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pot considérable de vins, caché au milieu d'un bois trè^-épais^
Les deux prises furent immédiatement envoyées à Gastelnuovo avec une grande quantité de farines que le duc de Maddaloni s'était chargé de procurer. Le vice-roi sentit renaître son courage, et les braves soldats que leur mauvaise fortune avait placés sous ses ordres, reprirent de nouvelles forces en bénissant le nom de l'heureux général, dcmt le prestige grandissait sensiblement.
De son côté Brancaccio avait voulu débuter d'une manière éclatante; il avait donné l'assaut à tous les faubourgs occupés par les Espagnols. Malheureusement pour lui, ses légions avaient été repoussées sur tous les points; et sa popularité souffrait gravement de cet échec inattendu qui semblait redorer un peu celle de son rival. Ce triomphe des armes espagnoles acheva de rassurer le vice-roi ; il apprit aussi avec une vive satisfaction le retour à Baya de plusieurs galères, que la crainte d'être capturées par les croisières françaises, avaient retenues quelque temps dans le fort de Gènes, et que ramenait le duc de Tursi, mais l'arrivée de ce marin ne fut pas d'un
grand secours au duc d'Ârcos, car ses forces militaires se bornaient aux équipages de ses yaisseaux, et dail* leurs à peine instruit des événements, il se rangea de l'avis du prince, désapprouvant tout ce qui s'était fait à Naples et se désespérant d'être arrivé trop tard pour empêcher par l'autorité de ses conseils le funeste accomplissement d'une aussi folle entreprise.
Bientôt cependant le mestre de camp général s'at* tira de nouveaux désastres en attaquant, pour répara son premier échec, les retranchements de San Gario de Mortelle. Une partie des habitants du fauboui^ se réunit aux troupes royales, et celles-ci combattirent si vaillamment, que les masses populaires, refoulées avec des pertes énormes, prirent la fuite en laissant les rues pleines de cadavres (1).
Une bande de six cents Napolitains, conduits par le boucher qui avait tranché la tète de l'infortuné Caraffa, n'eut point un meilleur succès dans un assaut qu'elle allait donner au poste de Porta* Médina. Quinze Espagnols seulement le défendaient^ sans autres armes que des piques et des épées ; ils
(1) Gapecelatro, M. s.
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opposèrent néanmoins une si brillante résistance que les gens du boucher se retirèrent précipitamment. Les Espagnols (dit l'historien Santis qui est fort loin pourtant de leur être favorable) conservèrent cette position importante à leur gloire immortelle et à celle de leur nation.
Ces revers ne décourageaient pas encore le peuple, et l'insurrection ne se laissait point intimider. De nouvelles démarches de Don Juan, pour ménager un accommodement, demeurèrent complètement inutiles, malgré la prudente diplomatie du duc de Tursi son conseiller.
Sachant que la noblesse commandée par Tuttavilla préparait de loin le blocus de Naples, les chefs plébéiens songèrent à porter la guerre dans la province de Fouille, tant pour faire diversion, que pour tirer des approvisionnements de ce riche pays. Une expédition fut aussitôt dirigée contre la ville d'Ariano, bâtie sur une hauteur qui dominait la route et occupée par les troupes royales. Les habitants, désireux de secouer le joug du duc de Bovino leur seigneur, étaient tout disposés à ouvrir leurs portes aux insurgés et tenaient déjà la garnison en échec, lorsque
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les barons apparurent et mirent en fuite les légions populaires après un engagement très-meurtrier. Les Napolitains voulurent se réfugier à Bovino, mais cette ville qui, vainqueurs, les eût accueillis à bras ouverts, se hâta de les repousser après la défaite et ceux qui échappèrent aux poursuites de la cavalerie rentrèrent à Naples dans le plus grand désordre.
Ces avantages enflèrent l'orgueil du vice-roi, qui comptait déjà sur un revirement de la fortune. Il répartit entre les châteaux et les postes, les vivres que lui avait envoyés Tuttavilla ; puis, malgré le peu de munitions qui lui restaient, il ordonna de recommencer le bombardement, croyant donner ainsi le coup de grâce à l'insuiTection, qu'il jugeait complètement découragée. De si flatteuses illusions devaient bientôt se dissiper.
Les chefs plébéiens reconnurent qu'ils n'avaient rien à gagner à ces luttes sans fin, que des attaques partielles dirigées contre des positions peu importantes étaient aussi infructueuses que des expéditions au dehors, dont le succès semblait plus qu'incertain, et qu'enfin ce qu'il faudrait avant tout, ce serait remporter un avantage décisif qui assurât l'occupation de
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la ville entière. En conséquence, ils songèrent à attaquer de pied ferme le fameux couvent de Sainte- Claire, où les Espagnols s'étaient fortement retranchés, après avoir repris pour la seconde fois cette admirable position. Situé au centre des principaux quartiers de Naples, le couvent de Sainte-Claire les dominait tous, et devenait pour ceux qui l'occupaient, la clef des communications entre les hauts et les bas fauboui^. Brancaccio se chargea de disposer les bataillons populaires et de les conduire à l'assaut. Don Francesco Toraldo dirigea les travaux stratégiques et ceux d'une mine qui devait faire sauter un angle de l'édifice (!)•
Le 21 octobre, jour fixé d'avance pour l'expédition, les légions populaires prirent les armes avant le lever du soleil; elles étaient si nombreuses que cette multitude devenait embarrassante ; l'habileté de Brancaccio pouvait seule les faire manœuvrer sans confusion. Le poste semblait perdu pour les Espagnols, à voir les forces et la bonne contenance de l'ennemi ; mais lorsqu'on mit le feu à la
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raine, qui devait ouvrir une brèche aux assaillants, l'explosion se fit par un côté, sans causer le moindre mal au couvent ; et renversant au contraire les maisons avoisinantes, elle ensevelit sous leurs décombres tous les insurgés qui s'y étaient établis.
Le bruit effroyable de la mine est suivi d'une rumeur plus sinistre encore; le cri de trahison! sortait de toutes les bouches, la multitude clouait sur Toraldo des regards flamboyants. Le prince reconnaît sur-le-champ le péril de sa situation, il fait faire volteface à son cheval, et pense tout d'abord à se soustraire aux fureurs populaires; mais il comprend qu'en essayant de fuir, il parait justifier d'injustes soupçons. Il serre donc la bride et demeure impassible.
Une sortie vigoureuse des soldats achève de mettre en déroute la populace. Elle se rue sur le malheureux général, elle le presse violemment, elle l'entraîne vers la place du Marché, l'accablant d'injures, le chargeant de malédictions. Il essaye de parler; mais sa voix se perd dans le tumulte; en vain ses amis veulent-ils le secourir, en vain ses partisans, cherchent-ils à distraire la foule; avant d'arriver
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à la place, où peut-être il eût trouvé des défenseurs, il était déjà tout meurtri, et criblé de coups poignard. Il tomba dans un endroit appelé la Pietra del Pesce, et lorsqu'on lui coupa la tête, sa bouche murmurait encore ces paroles : Je meurs pour. Dieu, pour le roi et pour le peuple. Je jure que toutes mes actiom n'ont eu d autre but que de concilier les esprits, et de rendre la paix à ma patrie désolée (1 ) . . . Son cadavre fut pendu par un pied à une potence sur la place du Marché. On en avait arraché le cœur que par une inhumanité plus que barbare, une partie du peuple alla présenter dans un bassin à la princesse sa femme, au couvent où elle s'était réfugiée depuis quelques jours (2).
Infortuné gentilhomme! il ignorait que dans les discordes civiles, les bonnes intentions sont inutiles, autant que le désir de concilier les esprits, et que pour rétablir la tranquillité dans un pays révolté, déchiré par des factions furieuses, il faut une énergie de bronze, un prestige d'ange et une force de colosse qui per-
(1 ) De SantU. — Capecelatro, M. S. — Raphaël de Turrie. — Comte de ModèDe.
(2) Comte de Modène.
mettent de maîtriser tous les partis. Ce n'est point en les flattant successivement, en écoutant toutes les exigences et en marchant de concessions en concessions, que i*on parvient à ramener l'union et la concorde, on n'arrive à ce résultat qu'en imposant le respect et le silence à tous.