‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 44 sur 82 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Après la mort tragique de ce capitaine général, élu avec tant d'enthousiasme par le peuple peu de mois auparavant, il semblait que le commandement suprême dût passer aux mains de Brancaccio : ardent non moins qu'incorruptible, il n'avait donné que ce but à son ambition. Mais homme de guerre avant tout, n'ayant ni le jugement assez sûr, ni l'esprit assez vif pour dominer la situation, ne pouvant d'ailleurs se faire un titre de ses succès, car la fortune l'avait peu favorisé depuis qu'il dirigeait, en qualité de mestre de camp, les opérations des insurgés, il eut le chagrin de se voir préférer un homme dont le caractère et le peu de courage rappelaient la basse extraction.

À la suite d'une délibération tumultueuse, et cédant, comme d'habitude, à un caprice d'engouement,

le peuple éle^a Gennaro Annese de l'humble position de gouverneur de la tour du Carmel à la dignité suprême du faite de laquelle venait de tomber Francesco Toraldo, prince de Massa^ Tun des plus grands seigneurs du royaume.

Ce même jour, 22 octobre, le vote unanime de toutes les ottines, obtenu par surprise, vint confirmer cette élection étrange ; et l'artisan ignorant et grossier, le mattre arquebusier Gennaro Annese, acceptant sans hésiter le titre de généralissime, prit possession de ce poste élevé'oii l'appelait, en dépit de son intel* ligence des plus vulgaires, de ton courage qui était encore au-<lessous de son intelHgence, et de son habileté plus que contestable, une faveur aveuglé de la fortune ; il publia immédiatement une sorte de proclamation signée de lui etcontre*signée parVincenzo d'Andréa (1).

Ce secrétaire improvisé était avocat ; il connaissait à fond toutes les arguties du droit, et comptait de nombreux clients dans la populace. Dès le premier jour, il reproduisit d'un ton arrogant et avec

(1) Voir rAppendice, ii« 21 .

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une verbosité pédantesque, l'idée, déjà émise^ de fonder une république. Il rappela que Naples avait possédé jadis cette forme de gouvernement, et ne re culant devant aucun sophisme, il s'appiiya d'exemples historiques qu'il interprétait à sa manière, pour faire ressortir tous les avantages du système en faveur duquel il se prononçait et dont, selon lui, le pays avait fait autrefois la plus heureuse expérience.

De telles harangues, oii la poésie venait en 'aide à la politique, achevèrent de briser les liens, déjà bien affaiblis^ qui unissaient ces belles contrées à la couronne d'Espagne ; et il ne sera pas sans intérêt de faire remarquer, bien que ce soit anticiper sur notre récit, que ce même Vincenzo d'Andréa fut plus tard un de ceux qui contribuèrent le plus efficacement à la restauration absolue du pouvoir espagnol^ ce dont il fut au reste largement récompensé (1).

Blessé au vif par le choix récent du généralissime, et non moins irrité de ce que le secrétaire légiste, avec l'audace et l'aplomb des gens de sa profession, se mêlait de donner des conseils sur

(t) De SantiB. .

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des mesures' qui touchaient aux opérations militaires, Brancaccio déclara nettement qu'il renoncerait à s'occuper de ses attributions spéciales, si Ton ne lui laissait pas une entière liberté d'action. Alors Gennaro Ânnese, qui ne pouvait se faire illusion sur sa complète ignorance dans l'art de la guerre, cramant d'ailleurs de mécontenter les vétérans qui formaient la principale force des liions populaires, et qui tous étaient dévoués au parti du mestre de camp, déclara publiquement qu'à ce dernier seul appartenait le commandement des bandes armées et la direction de la guerre. La mésintelligence n'en subsista pas moins, le pouvoir du nouveau généralissime manquant d'unité et de consistance dès son origine, et les éléments divers de cette société artificielle perdant en même temps la force qui naît du concours de toutes les volontés et de tous les efforts.

Cependant, le général Tuttavilla manœuvrait pour resserrer le blocus de la cité de Naples; il occupait les villages environnants. Giacomo Russo, homme résolu, et qui ne manquait pas d'expérience

dans le métier des armes, sortit avec des forces con-

sidérables pour entraver les opérations. Il commença i

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par attaquer quelques maisons isolées que défendait le capitaine Don Ignacio de Retes, à la tète de cinquante Espagnols. Ceux-ci firent une si belle défense, qu'ils donnèrent le temps à Tuttavilla d accourir avec ses forces ; mais les insui^és, profitant de l'avantage du terrain, prirent une forte position, et engagèrent le combat avec acharnement. Le marquis de Longarino tomba frappé d'une balle à côté de Tuttavilla, il portait un pourpoint de même couleur que celui du général, et son casque était surmonté d'un cimier absolument semblable. Les troupes royales, croyant leur chef mort, perdirent courage et la cavalerie s'enfuit à toute bride jusqu'aux portes d'Aversa où elle apporta la nouvelle de la perte que venait de faire l'armée. Giacomo Russo profite, en homme habile, de l'occasion que lui offre une telle déroute ; il chaîne avec intrépidité, et, bien que rinfanterie espagnole , revenue de cette panique et ralliée par le vaillant marquis de San-Giuliano, fut parvenue à regagner du terrain, et à reprendre quelques positions, elle n'eut point les honneurs de cette journée.

Les troupes royales se retirèrent à la faveur de la

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nuit) abandonnant à l'ennemi désarmes, des bagages et un assez grand nombre d^ prisonniers, qui furent tous égoi^és. Le chef des insurgés revint à Naples dans l'enivrement de son triomphe, étalant aux regards de la populace les dépouilles conquises sur les Espagnols : parmi ces trophées figuraient les tètes des prisonniers qui s'étaient rendus, et que les Napolitains examinaient avec une curiosité cruelle, cherchant à reconnaître celles du général Tutlavilla, du duc de Maddaloni et de quelques autres personnages particuUèrement hais et redoutés.

 Âversa la consternation était grande; l'importance de ce grave échec avait été grossie encore par les récits exagérés des fugitifs, mais le retour de Tuttavilla sain et sauf, et la relation exacte de l'aflEiire, rassurèrent les esprits et contribuèrent au rétablissement de Tordre.

 Naples, Brancaccio avait essayé de plusieurs moyens d'attaque qui n'eurent point un heureux succès, n fit creuser dans la rue de Saponari, une mine dirigée contre le couvent de la Nuova; mais il échoua dans cette tentative, comme avant lui l'infortuné Toraldo.

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Gennaro Ânnese publie un décret portant peine de mort contre les barons armés qui ne viendraient pa», dans un court délai^ se ranger sous les bannières du peuple ; et le duc d' Arcos, pour ne point rester en arrière , en rend un autre qui était la contrepartie du premier. Au reste, on doit dire à son honneur, que depuis la mort de Toraldo, il était sorti plusieurs fois, soit à pied soit à cheval, pour aller re- . connaître les postes, comme il aurait dû le faire dès le commencement, dictant ses ordres, et encourageant par sa présence les soldats qui se sacrifiaient sans fruit, dans l'espoir de mener à bonne fin des plans mal conçus.

Tuttavilla craignait non sans raison que son au-* torité ne fftt pas respectée autant qu'il eût été nécessaire pour la conduite d'une guerre aussi difficile. Un corps d'armée composé de barons et de gentilshommes commandant leurs vassaux armés et entretenus à leurs frais ou des brigands dévoués à leur personne, lui paraissait peu propre aux exigences d'une discipline sévère. Il appréhendait que chacun de ces chefs ne cédât à la fantaisie de guerroyer pour son propre compte, à la manière des condottieri.

Ces craintes lui 6taient Ténei^ie que donne seule la confiance. Il se plaignit plusieurs fois des embarras de sa position. Informés de ses perplexités, les barons, sacrifiant à l'intérêt commun leurs prétentions personnelles, résolurent de rassurer Tuttavilla par la promesse d'une obéissance sans bornes. Ils rédigèrent à cet effet un acte public, document curieux, dans lequel ils lui reconnaissent formellement le droit de les commander et de les diriger (1).

Muni de cette autorisation dont le caractère exceptionnel peint d'une manière si frappante Tindépendance féodale de l'époque, le général passa en revue les forces des barons, pour se rendre un compte exact des ressources qu'elles présentaient. Il ne lui fut pas difficile d'en reconnaître la iaiblesse et la mauvaise organisation (2) , il en donna avis au duc d'Ârcos, afin de réduire à leur juste valeur ses calculs et ses espérances*

Tuttavilla n'en fortifia pas moins Âversa du mieux qu'il put, et n'en mit pas moins d'ardeur à réorganiser ces troupes disparates ; après quoi il entra de

(1) Appendice, n. 23.

(3) Appendice, n. 7Z.

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nouveau en campagne dans le but d'intercepter les yÎYTes et les secours que l'on pourrait diriger sur la capitale.

Dès le même temps, on commençait à reconnaître à Naples l'impossibilité de s'emparer des positions fortifiées qui dominaient la ville ; et comme conséquence naturelle du découragement qui résultait de toutes ces tentatives avortées, des voix s'élevaient dans les réunions populaires, pour demander un accommodement avec les Espagnols, sous la réserve que le souverain pontife en serait le médiateur, et garantirait l'exécution loyale de la capitulation. Le bruit en parvint à la connaissance du comte d'Onate, ambassadeur de Sa Majesté Catholique à Rome, qui, sans perdre de temps, supplia le Saint-Père d'user de son influence. Le pape appréhendait toujours que les Français ne s'emparassent de Naples ; il se prêta de bonne grâce aux sollicitations du comte, et chargea le Nonce Âltieri d'entamer des conférences avec le vice-roi et le généralissime du peuple; mais de plus en plus aveuglé par son obstination, le duc d'Ârcos repoussa rudement ces offres en donnant pour prétexte qu'ayant engagé les barons du royaume

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dans cette guerre, il ne lui paraissait pas GoaveiiaUe de traiter avec les rebelles, sans avoir obtenu leur consentement.

De son côté, Gennaro Ânnese répondait avec arrogance qu'un accommodement était impossible ; que le peuple était las de se voir trompé par les promesses des Espagnols, et qu'il était résolu à se constituer en République indépendante (1). C'était la première fois que Ton posait nettement cette question qui changeait toute la physionomie des événements, ajoutant à la gravité des circonstances.

Le 25 octobre, Giovanni Luigi del Ferro, le même qui avait exposé avec si peu de succès le portrait du monarque Très-Chrétien, et qui, dans les assemblées populaires, se donnait le titre, assez mal justifié^ de son ambassadeur, présenta au chef suprême de la république napolitaine, une lettre du marquis de Fontenay, dans laquelle le représentant du roi de France offrait au peuple, au nom de son maître, une flotte de cinquante gros vaisseaux et de vingt galères, et de plus un million de ducats qu'au-

(1) De Santls.

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rait àsolder le n^ociant TadeoBarberino. Lue à haute voix dans l'église Ad Carmel, cette communication excite un enthousiasme général, et la multitude déjà gagnée au parti français, demande à grands cris que l'on fasse disparaître tous les portraits de Philippe IV, de Charles-Quint et des autres souverains espagnols, et que l'on expose de nouveau sous un dais celui du roi Très-Chrétien, au milieu de la Grande Place. Les masses, dans un premier moment d'entraînement, allaient exécuter l'une et l'autre de ces injonctions, lorsque les plus sensés s'opposèrent à la seconde, faisant observer que puisque l'on combattait désormais pour une question d'indépendance nationale, il ne convenait point de substituer un maître à un autre, une domination étrangère à celle qu'on venait de renverser, et que, ce point une fois décidé, il ne devait pas être plus question de la France que de l'Espagne, mais uniquement de Naples.

Cette opinion si fondée en raison prévalut : les images de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de saint Janvier furent placées sous le dais (1). On répondit

(1) De Santis. — Raphaël de Turris. — Agnello de la Porta, M. S.

n INSURRECTION DE NAPLES.

d'aiUeurs aux offres de la France par d'autres démonstrations de joie et de gratitude, en évitant soigneusement de reconnaître dans la générosité française un caractère de suprématie et de protection. Ce qui prouve qu'il ne manquait point d'hommes d'intelligence et d'un jugement sûr parmi cette multitude passionnée et sans frein.

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