CHAPITRE XVI
Tandis que ces événements se passaient à Naples, Tuttavilla, rentré en campagne, resserrait le blocus dé la ville, conservant et renforçant les positions militaires de Puzzoles, Âversa et Âcerra, et occupant les villages intermédiaires , de sorte que le manque de vivres ne tarda pas à se faire sentir d'une manière sérieuse aux assiégés. Pour remédier à cette pénurie d'approvisionnements, Gennaro Annese voulut tirer des ressources de Palerme et des fertiles côtes d'Amalfi, mais la communication avec ce pays était inquiétée par deux cents chevaux sous les ordres de Don Carlo Carafifa, qui restait maître de Cellamare, et du pont de Scafati. Les rebelles essayèrent de s'emparer de ce passage important de vive force ou par surprise; mais ayant trouvé Tuttavilla prêt
à les recevoir, ils furent repoussés compléiement défaits, et rentrèrent dans Naples en pleine déroute.
Néanmoins ni ces avantages, ni d'autres succès partiels et qui se renouvelaient journellement, n'étaient de nature à inspirer une entière confiance à un général aussi actif et aussi expérimenté. Ne pouvant se faire illusion sur la faiblesse numérique et la mauvaise organisation des forces dont il disposait, il écrivit encore une fois au vice-roi dans les termes les plus pressants, lui déclarant que s'il restait réduit aux troupes des barons, dont il montrait le côté défectueux et aux ressources d'un pays entièrement épuisé, il lui serait impossible de poursuivre la guerre (1).
Sur ces entrefaites^ les seigneurs féodaux instruits des ouvertures du pape et de la réponse du duc d' Arcos, qui les représentait comme le seul obstacle à un accommodement, s'indignèrent avec raison; et sans vouloir compter davantage avec le vice-roi, ils adressèrent directement à Don Juan d'Autriche
(1) DeSaotiB.
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une respectueuse protestation, laquelle portait en substance : «c qu'ils ne s'opposeraient jamais à une réconciliation fraternelle ; qu'ils avaient les armes à la main, pour témoigner de leur fidélité loyale, et pour soutenir les droits souverains du roi d'Espagne, mais non pour opprimer le peuple et dévaster le pays ; et que , loin de repousser une transaction , ils suppliaient Son Altesse d'accorder au peuple les grâces, pardons et franchises qu'il pourrait requérir, sous la seule condition de déposer les armes et de se soumettre sans arrière-pensée à tout ce qui serait juste et raisonnable, mettant en première ligne le service du roi et le bonheur des Napolitains (1). »
Le peu d'espoir de Tuttavilla joint à ces bonnes dispositions de la noblesse, déterminèrent alors Don Juan d'Autriche à tenter de nouvelles négociations. Malheureusement, dès les premières démarches, qu'il fit d'ailleurs avec la prudence commandée par la situation et sans compromettre sa dignité, il vit clairement qu'il était trop tard, que les circonstances n'étaient plus les mêmes, que l'insurrection avait pris le
(!) De Santis. — Raphaël de Tarris.» Comte de Modène. — Donzlelll, M. S.
caractère d'une rébellion ouverte, et que le peuple napolitain ne combattait plus désormais pour telles ou teljes franchises, tels du tels privilèges, mais bien pour conquérir l'indépendance nationale, en secouant le joug de l'étranger.
Ces résolutions annonçaient assurément des sentiments de générosité et de noblesse, mais l'entreprise était d'uue difficulté telle, qu'il fallait presque de la démence pour espérer la conduire à bonne fin : la divei^ence des idées, la lutte entre les intérêts dont le pays semblait la proie, les moyens sur lesquels on comptait pour réussir, et les caractères des meneurs, hommes de penséeis basses et perverses et d'une capacité des plus médiocres, formaient autant d'obstacles qu'il devenait à peu près impossible de surmonter.
Les galères amenées par le duc de Tursî portaient un mestre de camp général nommé par le roi. C'était Don Dionosio de Guzman. En conséquence le baron de Batteville résigna son commandement qu'il ne tenait que du vic^-roi. Mais le duc d'Arcos envisageait avec crainte le danger d'un changement de direction dans les opé-
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rations militaires^ si le valeureux Bourguignon déjà au fait de ce genre de guerre et en connaissant parfaitement le terrain, se retirait pour remettre le commandement à un capitaine, d'une haute réputation sans nul doute, mais ayant à faire l'étude d'un pays nouveau pour lui', et qui, au désavantage d'être inconnu des soldats, joignait les infirmités de la vieillesse, et les souffrances d'une goutte opiniâtre. Le duc d'Ârcos négocia donc habilement, et s'arrangea de telle sorte que Batteville conserva le commandement effectif des troupes, tandis que Guzman se contenta, sans en paraître froissé, du rôle de suprême conseiller de guerre.
Cette affaire épineuse ainsi réglée, le vice-roi, pour activer les opérations de Tuttavilla, lui envoya à Nola cent quatre-vingt-dix chevaux, avec l'ordre formel de resserrer le blocus et de soumettre les provinces limitrophes, tout en veillant à la conservation du pont de Scafati, dont les Napolitains tenaient tant à s'emparer. Le duc de Castel-Sangro et le grand-prieur Caracciolo étant arrivés à Âversa avec quelques forces, précisément au moment où cet ordre était reçu, le général chai^ea sur-le-champ
Piccolomini et le duc de la Regina de conduire des renforts à la tour qui défendait le passage de ce fameux pont. Ces deux seigneurs y placèrent pour garnison quarante Espagnols et autant d'Allemands avecle capitaine Mengical et le sei^ent Serra, homme d'un bravoure proverbiale. De son côté , le prince de Montesarchio coupait les conduits qui donnaient de l'eau aux moulins de l'Ânnonciade, où les rebelles venaient encore s'approvisionner de farines, en bravaut tous les périls.
Grande fut la terreur que jeta dans Nocera rapproche des troupes royales ; le chef des insurgés de Païenne s'empressa d'appeler à son aide Ippolito Pastena, et il y eut des escarmouches très-vives entre les bandits que commandait ce dernier, et ceux qui obéissaient à Tuttavilla. Mais le pont de Scafati demeurait imprenable ; le général de la noblesse enleva successivement les boui^ d'Avella, Barjano et Mugnano, s'empara aussi de Somma et de Marigliano, et ferma complètement la ligne de blocus autour de Naples. En même temps qu'il affamait la capitale, il envoyait au vice-roi des secours considérables en vivres et en argent.
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Réduit à ces extrémités, le peuple comptait les jours qui se succédaient sans lui apporter aucune ' nouvelle de Tescadre ni des subsides promis au nom du roi de France. Le bruit commençait à se répandre que la lettre du marquis de Fontenay, présentée par Luîgi del Ferro, et lue sur la place du Carmel, aux acclamations de la multitude, était aprocryphe, et n'avait d'autre but que celui de tromper le peuple, en l'engageant plus avant dans une guerre désastreuse, où il ne recueillait que fatigue et souci. Ce qui donnait plus de consistance à ce soupçon, c'est que cette pièce avait disparu aussitôt après la lecture, et que tous les efforts qu'on avait faits pour la retrouver, afin d'en méditer le contenu, étaient demeurés infructueux. La méfiance du peuple était montée à un tel point qu'un frère du couvent des Capucins, ayant produit une autre lettre revêtue du sceau et de la signature, contrefaits pu authentiques, de l'ambassadeur de France, et où étaient reproduites les mêmes offres, peu s'en fallut que ce religieux ne fût massacré sur la place. Il ne dut la vie qu'à l'ordre donné par Gennaro Annese de le jeter dans un cachot, jusqu'à plus ample information.
A cet effet, le généralissime du peuple envoya à Rome avec des pouvoirs réguliers et des instructions suffisantes, un certain Nicolo Maria Mannara, qui devail s'entendre directement avec le marquis de Fontenay, et lui demander des secours au nom de la République napolitaine. L'historien Santis avance que cet envoyé était le docteur Francesco Patti, mais il est évident qu'il se trompe, ce dernier n'ayant reçu qu'ultérieurement une mission entièrement distincte. Notre rectification s'appuie sur le témoignage du comte de Modène, qui eut, comme nous le rapporterons en son lieu, l'occasion de traiter avec l'un et l'autre de ces deux négociateurs, et qui prit lui-même une part très-active aux conférences.
C'était pour la première fois qu'avec un caractère officiel et ostensible, des négociations formelles s'en* tamaient entre les révoltés ou plutôt les rebelles de fait, d'une part, et la couronne de France de l'autre. Effectivement, quoique les choses fussent déjà bien avancées, tout, jusque-là, s'était passé sans qu'on s'écartât d'une certaine réserve ; par des moyens cou-* verts, par des personnes sans importance et sans responsabilité, dans des réunions privées, et en de*
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hors de rautorisation avouée des juntes populaires ou des ehefs de môuyement.
Don Juan d'Àutricbe ne tarda pas à reconnaître que la situation devenait grave et périlleuse ; et que si, dans l'état de lassitude et d'épuisement oii se trouvaient les troupes espagnoles que soutenait seule une héroïque fermeté, il se présentait tout à coup une escadre française avec des troupes de débarquement pour appuyer la rébellion, la perte de Naples n'était pas douteuse. D confia donc à de nouveaux émissaires le soin de renouer les négociations en faisant briller des offres plus avantageuses ; mais ils n'obtinrent qu'une seule réponse, à savoir : qu'étant déjà entré en relation avec le roi de France, le peuple, n'avait plus à traiter ni avec le roi d'Espagne, ni avec le prince son fils, non plus qu'avec leurs ministres. Alors, Don Juan qui s'était possédé jusqu'à ce jour . perdit enfin son sang-froid ; il eut un violent mouvement de colère, et ordonna de poursuivre vivement la guerre, sans garder désormais aucun ménagement pour la ville rebelle (1).
(1) DeSanUs. 'Capecelatro, M. S.
m INSURRECTION DE NAPLES.
De son côté, le duc d'Arcos avait voulu lenter ; la fortune, il avait envoyé en secret un homme à lui chargé d'offirir à Gennaro Annese une grosse sonmie d'argent et un emploi considérable dans la péninsule, s'il consentait à livrer la toar du Carmel, et à contribuer, autant qu'il serait en son pouvoir, à étouffer la rébellion. Mais l'ancien arquebusier, soit méfiance de cette promesse et de la sincérité du vice-roi, soit qu'ilobétt à un mouvement passager de désintéressement et de générosité, ou peut-être que l'ambition remportât chez lui sur Tavarice, dénonça publiquement les ouvertures qui lui étaient faites en donnant Tordre de pendre sur-le-champ le messager.
Cette démonstration lui fut d'une grande utilité; et pour achever de dissiper les nuages qu'on s'efforçait de répandre sur sa conduite, ainsi que les bruits de carrefours tendant à ébranler son autorité, il publia, le 29 octobre, une proclamation où toutes ces machinations occultes étaient attribuées aux Eq^gnols, qui, inquiets, disait-il, de l'habile direction imprimée aux ffaires, en agissaient de la sorte afin de le dépopulariser (1).
(0 Voir l'Appendice, n. 24.
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Cependant la guerre continuait dans la ville, les assauts donnés aux postes fortifiés, les escarmouches au milieu des rues, se répétaient chaque jour. Aux environs de Naptes, le général Tuttavilla maintenait vigoureusement le blocus* Il avait eu à soutenir une rude attaque au pont de Scafati ; la victoire était sanglante, mais il l'avait remportée, Castelnuovo balayait , avec son artillerie, la rue del Puerto, ce qui incommodait au dernier point les rebelles. Profitant d'une nuit obscure, ils creusèrent en silence, avec une intelligence et une promptitude admirables, une lai^e tranchée complètement couverte par une sorte de rempart, à la construction duquel ils em* ployaient des sacs de laine et de coton, et jusqu'à des ballots de drap, des tapis, de riches étoffes et des marchandises précieuses du Levant, dont ils s'étaient emparés de vive force dans les entrepôts de la marine.
Lorsqu'au point du jour , le duc d'Arcos aperçut cette fortification à l'épreuve du boulet, qui compromettait gravement la sûreté de la place, il entra dans une colère furieuse, et ordonna de pendre à l'instant les sentinelles aux créneaux pour n'avoir
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point signalé cette opération. EUes cherchèrent vainement à s'excuser sur l'obscurité de la nuit.
Si, dans la ville, le peuple n'avait pas gagné de terrain, on n'en avait pas gagné sur lui, et il n'avait éprouvé aucun revers assez décisif pour lui faire perdre courage. Ce qui le consumait lentement, c'était le manque de vivres ; la fatigue de tant de combats qui le laissaient au même point, commençait d'ailleurs à se manifester. Quel qu'en soit donc le motif, qu'on l'attribue à un besoin universel de repos, au temps qui allait calmant l'ardeur et l'enthousiasme des masses, ou enfin aux menées occultes des partisans du vice-roi, toujours est-il que des symptômes d'abattement, et le désir de sortir d une façon ou d'une autre, d'une si intolérable situation, éclataient déjà librement dans les groupes.
D'un autre côté, comme dans les jours de troubles et de sédition, les ambitions pullulent, que le pouvoir passe de main en main, chacun aspirant à en savourerl' enivrement ; et que quiconque le tient, qu'il en use bien ou mal, est par cela même déconsidéré, vilipendé, par ceux qui brûlent d'en jouir à leur tour, on répandit avec plus d'animosité que jamais les
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bruits qui tendaient à dépopulariser Gennaro Ânnese. ^Celui-ci, dans son dépit, enfanta un décret dont Textravagance passait toutes les bornes; il allait jusqu'à défendre les conversations sur la situation des choses, et à interdire, sous peine de mort, de prononcer son nom. U proscrivait également sous la même peine toute réunion publique ou clandestine, sans excepter celles des Sédiles, des chefs militaires, et des capitaines d'Ottines, fût-il question d'ailleurs de s'entendre sur les opérations de la guerre (1).
Une telle mesure frappa de terreur la multitude et imposa silence à tous; mais Brancaccio qui poussait la haine contre le capitaine-général jusqu'au mépris, jeta le premier cri contre cette mesure en prétendant, non sans raison, qu'elle affaiblissait son autorité militaire. Pour ces motifs, et en outre parce qu'il se sentait vivement blessé de ce qu'on ne faisait aucune mention de lui dans les lettres écrites au marquis de Fontenay, il eut avec Ânnese une altercation des plus violentes, dont le résultat fut qu'il abandonna com-
(t) De SanUs. — Donzielli.
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plétement sa part de pouvoir et qu'il s'éloigna tout à
fait des affaires publiques.
Ces événements, en divisant de plus en plus les esprits que la discorde travaillait depuis longtemps, rendaient impossible l'établissement de cette république, rêvée par des cerveaux malades. On allait bientôt l'immoler dans son berceau, et renoncer même aux idées de nationalité, en appelant à Naples un prince étranger.
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