‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 47 sur 82 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le contraste entre la réception affectueuse et cordiale du duc de Guise, et l'accueil froidement dédaigneux du marquis de Fontenay, produisit tout l'effet qu'on pouvait en attendre ; la confiance de Ten^yé du peuple de Naples, fut bientôt acquise au jeune et séduisant prince. Il lui expliqua sans réserve les instructions quMl avait reçues, en exposant la situation de l'insurrection, dont il exagéra toutefois les ressources et les espérances.

Le duc avait écouté avec une attention extrême ; il se sentait péniblement affecté que son nom n'eût pas été prononcé une seule fois par les Napolitains, cependant, dissimulant avec art et déployant une habileté qui ne lui était pas ordinaire, il affecta de louer chaleureusement l'ambassadeur, en rejetant

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sur la grossièreté de ses gens Taccueil qu'on avait fait àMannara et donna même l'assurance que Naples trouverait chez ce personnage tout l'appui qu'on devait espérer du représentant d'un grand Roi. Enfin , il arriva à parler de lui. Après avoir expliqué longuement que sa famille descendait de la maison d'Anjou^ il peignit avec les plus vives couleurs son enthousiasme pour un peuple vaillant et généreux qui travaillait si courageusement à conquérir sa liberté et son indépendance. Il témoigna la crainte que les bonnes volontés du roi très-H^hrétien, son parent, et tout le zèle du marquis de Fontenay ne fussent neutralisés par des vents contraires, ou par quelque autre obstacle imprévu. U insinua avec une adresse dont le diplomate novice, et sur lequel il exerçait déjà une sorte de fascination, fut complètement dupe, qu'il serait peut-être utile qu'à tout événement, lui, duc de Guise, allât se mettre à la tète du peuple et combattre pour la nouvelle république, comme le faisait le prince d'Orange en Hollande ; il ajouta que la présence à Naples d'un chef uni par les liens du sang à la famille royale de France, stimulerait le zèle des ministres et des généraux, et hâterait l'arrivée

des secours; enfin , que le roi de France, lui-même, ne pourrait qu'éprouver un vif désir de voir triompher une cause dans laquelle se trouverait engagé un prince qui lui tenait de si près, et qui devaîr plaire d'ailleurs aux Napolitains, comme descendant de leurs anciens rois.

Ébloui par ce discours, Mannara crut avoir entre les mains une importante négociation dont l'éclat rejaillirait sur son nom et sur sa fortune. Quoique ses instructions ne continssent aucune clause assez élastique pour l'autoriser à traiter avec le duc de Guise, il interpréta dans ce sens un article qui le faisait mattre, mais en termes généraux, de prendre toutes les mesures propres à contribuer au triomphe de la république; et cette condition essentielle lui parut implicitement comprise dans la coopération d'un prince dont il s'exagérait le crédit près delà cour de France. *

Voyant que le messager était complètement gagné à sa cause, le duc, pour l'affermir encore dans ces bonnes dispositions, lui fit de magnifiques promesses, en lui recommandant toutefois de ne point parler de cette conférence au marquis de Fontenay, afin de

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ménager son amour-propre d'ambassadeur. Le Napolitain admit la justesse de ces considérations : il sortit des appartements du prince français par une porte qui s'ouvrait sur le jardin, puis rentrant au palais par la porte d'honneur il monta chez l'ambassadeur, auquel il annonça qti'il venait de l'auberge où étaient restés ses bagages.

Le marquis le reçut avec une prévenance qui n'excluait point la réserve.. Il prit connaissance des lettres de Grennaro Ânnese, écrites de la main du chef plébéien^ m nom de la junte populaire. Puis, après s'être informé minutieusement de l'état des choses à Naples, et de la confiance qu'on y avait dans la protection du roi très-chrétien^ il exprima au messager combien son souverain était reconnaissant de ces dispositions, et lui donna l'assurance que, dun instant à l'autre, la flotte française, déjà partie de Toulon, arriverait à Naples avec d'importants secours qui témoigneraient de la haute estime de la cour de France pour les valeureux Napolitains. L'envoyé du peuple rendit mille grâces au marquis; après quoi il ajouta comme une chose toute simple et toute naturelle, qu'afin de

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préyenir tout retard éventuel, la jeune répuUique désirerait, comme gage de Tallianœ, voir à la tête des opérations militaires, quelque prince français, dont le rang intéresserait la France à le soutenir, et hâterait ainsi l'heureuse issue de cette guerre entreprise pour conquérir Tindépendance de la nation. Le marquis ne vit pas d'abord où voulait en venir le Napolitain ; alors] Mannara insistant sur ce point, lui dit : Qu'informé de la présence à Rome du duc de Guise, prince de la maison d'Anjou, le peuple demandait qu'il vint prendre le commandement des masses insurgées, et (pi'il dirigeât leurs efforts contre les oppresseurs, jusqu'à l'arrivée de la flotte et des secours si impatiemment attendus.

Malgré son expérience, le rusé diplomate ne put dissimuler tout l'étonnement que lui causait une démarche si inattendue; son visage et sa parole trahissaient les sentiments qu'il s'efforçait de cacher sous le masque de l'impassibilité. Il répondit qu'il croyait que le duc de Guise était à Rome incognito ; qu'il ignorait si, n'ayant ni suite, ni entourage, ni caractère officiel, il pourrait consentir à se rendre à Naples, dans les circonstances actuelles, et au mi-

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lieu des difficultés de la traversée. Mannar^ qui^ dans cette occasion, se montra plus habile que Fontenay, répliqua sans hésiter, et sans rien laisser percer de son intelligence avec le duc , que les Napolitains se contenteraient de la personne d'un si grand prince, que peu leur importait qu'il vint avec une suite et des équipages ; que tout cela lui serait fourni à Naples, et d'une manière digne du plus grand monarque et que, pour le voyage, les felouques napolitaines seraient suffisantes, car elles connaissaient parfaitement ces parages, et savaient se jouer des croisières espagnoles.

Serré de si près, l'ambassadeur termina sans affectation la conférence, en prodiguant mille paroles gracieuses au négociateur. Puis il s'enferma dans son cabinet pour y rêver aux moyens d'empêcher le départ du duc pour Naples^ sans se compromettre avec ce prince, ni vifrA-vis de la cour de France, ni enfin visà-vis des Napolitains.

Le baron de Modène, à la relation duquel nous devons tous ces détails, assure que le marquis avait l'intention de se rendre lui-même à Naples, mais qu'il manqua de résolution ; que peut-être il eût exécuté ce

projet si la flotte française fût arrivée à temps; et que ce fut le motif de son opposition obstinée au voyage du duc. Mais nous, mieux renseignés par des auteurs moins intéressés à l'entreprise du prince français, et mieux placés pour apprécier sa conduite, antérieurement et postérieurement à ces événements, nous sommes fondés à croire que le marquis de Fontenay prévit^ que le duc allait rendre impossible le triomphe des Napolitains, compromettre leur cause par sa légèreté et ses inconséquences, et refroidir les bonnes intentions de la cour de France à l'égard de la République, en réveillant l'ancienne et mortelle rivalité de la maison régnante, et de celle de Lorraine. Telles furent probablement les raisons déterminantes du clairvoyant et sagace diplomate ; il devina que le fardeau dépasserait les forces du téméraire jeune homme, et le résultat ne tarda pas à justifier ses appréhensions.

Sans perdre de temps, Mannara informa le duc de Guise de son entrevue avec l'ambassadeur; et le lendemain le marquis fit une visite au prince français. U lui communiqua la proposition des Napolitains que^ loin

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de signaler comme digne d'attention^ il qualifiait d'extravagante ; mais le duc lui témoigna qu'il l'envisageait tout autrement, qu'il ne la trouvait point si inacceptable et que, si le désir du peuple napolitain était de le voir dans sa capitale et d'en appeler à son épée, il était tout disposé à s'y rendre pour le service du roi, et à empêcher, au prix même des plus grands sacrifices, que le retard éventuel d'une flotte ne changeât l'aspect favorable des choses et ne dérobât au roi de France une si belle occasion d'accroitre sa gloire et son pouvoir.

L'ambassadeur fut très-déconcerté de cette déclaration. Il le fut bien davantage lorsque le cardinal de Sainte-Cécile qui arriva par hasard dans ce moment, se mit à appuyer avec chaleur les arguments du jeune duc. Le vieux diplomate n'osa point combattre de front, d'une part un prince entreprenant qui donnait à son ambition les apparences d'un sacrifice pour la gloire du roi, et de l'autre un cardinal influent, frère^ du premier ministre. Pour échapper à toute responsabilité, il prit le parti d'assembler un conseil composé des cardinaux et prélats français qui se trouvaient à Rome, et il leur soumit la question.

sans leur dire son sentiment. CeuxH^i, numis prévoyants que Fontenay, ou moins fixés sur lés antécédents du personnage et sur son discrédit à la cour, décidèrent à l'unanimité que puisque le peuple napolitain demandait le duc de Guise pour le diriger, le prince ne devait point différer ce voyage, dans l'intérêt même de la France.

Mannara revint donc à Naples avec des lettres pleines de témoignages flatteurs pour le généralissime du peuple et pour la royale république napoUtaine. U en apportait d'autres du duc de Guise qui ne contenaient qu'offres pompeuses et promesses magnifiques. H arriva au moment où Gennaro Annese, abhorré universellement à cause de son ignorance brutale et de son insatiable rapacité^ se voyait menacé d'une fin tragique. Gennaro dut son salut à l'enthousiasme général excité par la nouvelle positive qu'on pouvait compter sur la protection d'un grand monarque, que de puissants secours étaient sur le point d'arriver, et qu'un prince illustre de la maison royale allait se mettre à la tête de l'insurrection. Les partisans de Tarquebusier eurent soin d'attribuer tous ces avantages à son zèle et à son

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adresse. Ils et. le réhabilitèrent ainsi dans l'esprit des masses qui, ranimées par l'ivresse de la joie, brûlaient plus que jamais du désir de continuer la guerre.

Ânnese, voyant son influence raffermie , pensa d'abord que la présence du Prince le mettrait désormais à couvert de l'inconstance et de la défaveur populaires : en conséquence il le fit presser de tenir ses promesses, et sans balancer davantage, il renvoya immédiatement à Rome Mannara, accompagné du père Gapece, de l'ordre des Dominicains et d'Aniello de Falco, général d'artillerie, tous trois chargés de remercier l'ambassadeur français au nom de la royale république, et de prier le duc de Guise de venir sans retard prendre le commandement suprême des forces napoUtaines, au même titre et aux mêmes conditions que le prince d'Orange en Hollande.

Cette députation officielle était ]à peine partie, et l'on pouvait encore voir du rivage les felouques qui la transportaient à Rome avec un vent favorable, que déjà le maître arquebusier se repentait d'avoir agi avec tant de précipitation et de légèreté. Soit que

ses plus chauds partisans lui eussent ouvert les yeux, soit que T instinct de l'ambition éclairât sa faible intelligence , il comprit l'impossibilité de conserver le pouvoir suprême en face d'un personnage tel que le duc de Guise par lequel il serait immanquablement supplanté. Il se vit prêt à retomber dans robscurité de sa première condition , exposé en outre à la vengeance des nombreux ennemis qu'il s'était faits. Cette perspective l'épouvante : il maudit sa résolution inconsidérée, et cherchant un moyen d'y remédier, il court consulter FrancescoPatti, avocat d'un grand crédit dont l'audace égalait la finesse ; mais celui-ci, loin de dissiper les terreurs du misérable Ânnese, les aggrave encore, en protestant gu'î/ s'est décapité de ses propres mains.

Dans cette perplexité, voulant empêcher atout prix l'arrivée du prince français, et uniquement préoccupé du désir de conserver sa position, le généralissime du peuple ne voit d'autre expédient que de se mettre à la discrétion de son confident lettré ; il va jusqu'à le supplier à genoux de partir pour Rome à l'instant même, et de neutraUser par son adresse et son audace tout ce qu'auraient fait les trois autres en-

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veyés, en entravant par tous les moyens possibles le voyage du duc de Guise. Francesco Patti se laisse longtemps prier^ puis se décide enfin à remplir cette mission délicate dont il rédige lui-même les instructions.

Elles se réduisaient à négocier d'abord directement avec le Saint-Père, et à lui proposer : ou decowerver * le royaume de Naples pour le*Saint-Siége qui en aurait la souveraineté directe, ou de le prendre sous sa protection comme république indépendante, ou enfin d'en donner l'investiture, comme royaume, à l'un de ses neveux. Dans le cas oii le pontife n'aurait accepté aucune de ces trois propositions, Francesco Patti devait s'adresser au marquis de Fontenay et lui exposer que Gennaro Ânnese, le conseil souverain de la république, et les Napolitains les plus considé- , râbles et les plus influents désiraient s'entendre exclusivement avec le roi très-chrétien; qu'on le priait donc de se rendre sans retard à Naples, pour y représenter son souverain, la présence et l'autorité d'un tel ambassadeur, devant peser d'un tout autre poids quenelle d'un jeune prince sans expérience, objet de l'engouement momentané de la partie la moins

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nombreuse et la plus méprisable de la populaee. La mission de Patti embrassait ainsi deux négociations distinctes, dont la seconde ne devait être pnn duite qu'au cas où la première aurait échoué. Toutes deux avaient pour objet de rendre impossible le Toyage du duc de Guise avec lequel nul espoir de rivaliser ne pouvait être conservé par un homme d'une condition aussi Infime et d'un caractère aussi ignoble que Tétait celui de Gennaro Annese.

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