CHAPITRE XX
Le duc de Guise arrivait à Naples daiis un moment assez critique : plutôt riche d'espérance que de ressources réelles, il venait se mettre à la tète d'un soulèvement populaire, et il manquait pour soutenir Torgueil de ses prétentions , des moyens solides qui auraient pu lui ménager un succès glorieux et durable.
Le mouvement, qui avait commencé par une misérable émeute contre la gabelle des fruits, était de* venu une rébellion ouverte contre la domination espagnole. Si l'espace que Tinsurrection avait parcouru en si peu de temps était considérable , le terrain qu'elle avait gagné était mouvant, et elle se consumait par ses propres efforts. 11 est vrai que tout
le* pays se trouvait en armes, mais on était peu d'accord sur les motifs qui les avaient fait prendre. Il est vrai que cent cinquante mUle hommes^ secondés par presque toute la population, avaient combattu, et cela avec une ardeur et une constance exemplaires, dans la capitale et aux alentours : mais lé nombre de ces combattants était déjà considérablement réduit, et il eût été bien moindre encore, s'il se fût agi d'opérations sur une grande échelle, conduites selon les règles de l'art de la guerre. D'ailleurs ces milices ignorantes et indisciplinées étaient loin de représenter toute la population de la ville. Les gens d'une condition aisée, les employés, ceux qui vivaient de commerce et d'industrie, que les Espagnols désignaient alors par le sobriquet de cappes noires (capas n^ras), et qui composaient la classe moyenne, tous ceux-là, disons-nous, avaient bien pu se soulever contre les impôts, soit pour satisfaire des ressentiments personnels, soit pour chercher un moyen d'améliorer leur fortune ; mais on les voyait déjà fatigués de désordre, dégoûtés des excès populaires, et renonçant à toutes leurs illusions, n'aspirer qu'au retour de la tranquillité. Loin de se montrer hostiles à la domination
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espagnole^ il8 l'envisageaient au contraire comme la seule garantie de stabilité et de repos.
Les nobles qui ne laissaient point d'avoir une grande influence sur les destinées du pays, combattaient la révolution avec acharnement. Trois châteaux presque inexpugnables, des positions nombreuses et importantes, et le domaine absolu de la mer apparte* naient aux Espagnols soutenus par les banms.
Et cependant le mouvement se prolongeait et s'étendait; mais comment et pourquoi? Uniquement parce que, les cappes noires, intimidées par des menaces d'incendies et d'assassinats, n'osaient ni sortin ni communiquer entre elles, dans la crainte d'être signalées comme suspectes : il faut ajouter à ces causes que les forces espagnoles, bien qu'ayantageusement retranchées étaient trop faibles pour atta^ quer avec succès des masses considérables, et pour inspirer de la confiance à la classe moyenne qui, au lieu d'agir, restait dans une complète inertie, malgré son importance numérique et son mécontente* ment.
La partie niilitaiitc de la pupulatioii n oifrait elleménio aucune consistance. Sou organisaticm qui
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d^érait selon le» provinces, suffisait dans la capitale pour faire marcher les troupes au combat ^ mais elle était loin de produire une discipline forte. Id^ Ton se croyait fidèle au roi d'Espagne, là, on se déclarait dbntrelesËsps^ols ; les uns proclamaient la République, les autres se jetaient dans les bras d'un prince étranger : mais ce qu'on retrouvait partout, c'étaient des mécontents, des prolétairesarmés, masses indisciplinables, ayant à leur tète quelque chef éventuel, remj^issant plutôt le rôled'excitateurque celui de général, alternativement despote ou esclave, bourreau ou victime. En un mot, cette rébellion du royaume de Naples, qui avait tant de retentissement en Europe, ét:ait impuissante à fonder Tindépendance du pays, privée qu'elle était des forces physiques et morales qui seules auraient pu conquérir ce résultat.
Avec tiile escadre supérieure à celle de Don Juan d'Autriche, avec des troupes de débarquement capables de faire lever le blocus de- la capitale , de soumettre les provinces, d'organiser le pays et d'arracher aux Espagnols les places fortes ([u'ils occu* paient^ Naples aurait pu parvenir ù changer de domi-
/lation ; mais elle n'eût pu suffire à la tâche de se constituer en état libre. Seuls, les Français étaient en mesure d'opérer une telle révolution et de laisser à Texpérience des Napolitains à décider si ce changement était ou n'était pas favorable à leurs intérêts. Hais l'intervention téméraire d'un prince dont lambition portait ombrage à la cour de France, rendait déjà douteuse la coopération du roi très-chrétien.
Toutes ces considérations avaient, nous l'avons dit, réglé la conduite du comte d'Onate ; elles servirent également de règle à Don Juan d'Autriche et au vice-roi. Ils ne virent dans le duc de Guise, qu'un prince aventureux qui allait momentanément communiquer une éneigie factice à la rébellion, pour n'être bientôt qu'un obstacle et peut-être même un instrument de faiblesse et de ruine. Hs résolurent donc de se maintenir, à tout prix, dans les positions avantageuses dont ils étaient maîtres, de continuer rigoureusement le blocus et d'attefidre que les fautes du nouveau chef, la fatigue, l'indiscipline et les misères des combattants, assurassent, par la force des choses, le triomphe de la cause ^pagnole.
Telles n'étaient point les pensées du présomptueux Henry de Lorraine : sans considérer qu'il n'apportait à cette République naissante, qu'une douzaine d'aventuriers, pour tout renfort ; sept à huit mille écus pour toute ressource, et quelques quintaux de poudre pour tout secours ; enivré du succès de sa traversée, des salves d'artillerie du mont Carmel, et des acclamations de la multitude, il se voyait déjà le libérateur d'un peuple opprimé, le fondateur d'une monarchie indépendante, l'arbitre prédestiné du sort de l'Italie entière.
Plein de ces illusions et entouré d'une foule immenàe, il monte à cheval et se rend à la cathédrale pour remercier le Tout-Puissant de son heureuse arrivée. Ce devoir rempli, Gennaro Annese l'emmène dans sa tour du Garmel, afin de l'y retenir près de lui, jusqu'à ce qu'on eût achevé les préparatifs d'une habitation pluséomptueuse, et plus digne d'un tel hôte (1). ,
La familiarité d'Ânnese dut sans doute paraître étrange à un prince habitué à tous les raffinements
(I) De Santis.
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du Inxe^ et aux plus exquises prévenances. Le logement qu'il était condamné à partager avec le maître arquebusier était d*une saleté révoltante, rendue plus hideuse encore par les vases d*or et d'argent entassés péle-méle^ les riches étofies, et le butin provenant du pillage. La pauvreté de l'a* meublement composé d'objets de rebut, tout, jusqu'à l'odeur suffocante de ce taudis , en aurait rendu le séjour insupportable à l'homme le moins délicat. Les mains noires , les cheveux en désordre et vêtue de guenilles , la femme du généralissime du peuple préparait dans un coin, sur un réchaud de terre, le chétif repas conjugal auquel était convié le prince Henry de Lor^^ raine; Enfin, et comme dernier trait de ce tableau, tandis que la dame veillait au macaroni, Gennaro Annese, voulant témoigner à son hôte qu'il n'accordait pas à demi les faveurs de l'intimité, se mit à panser devant lui une plaie cancéreuse qu'il avait à la jambe (1).
L'ambition est la plus souple et la plus accommo-
(1) Comte de Modène.
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dante de toutes les passions. Jugeant qu'il importail à ses plans de ménager le grossier arquebusier, le duc de Guise embrassa plusieurs fois son hôte, eut des attentions pour sa compagne, et loua cette réception toute cordiale et cette sobriété républicaine. Dans ses épan* chements avec. le généralissime, il ne négligea rien pour eifacer de son esprit toute appréhension d'être supplanté ; et il poussa la complaisance jusqu'à partager la couche infecte du chef populaire. Le prince s'étendit à ses côtés sur un matelas, tandis que la châtelaine ronflait sur un autre.
Nous ignorons si les fatigues du voyage et les fortes émotions de l'arrivée lui procurèrent un sommeil paisible, et si des songes de gloire vinrent le bercer sous le toit où la fortune l'avait conduit. Les historiens du temps disent seulement, qu'il se coucha tout habillé, et qu'il se leva de grand matin pour par* courir la ville.
Accueilli avec enthousiasme par une populace innombrable qui le regardait comme un libérateur , mais avec méfiance par les Cappes-^noires qui ne voyaient, derrière le prince^ que la puissance de là France^ il alla reconnaître les postes militaii'es, passer
en revue les troupes de paysans insui^és composant la partie la plus belliqueuse et la plus ferme des forces populaires, et examiner par lui-même les ressources sur lesquelles comptait le peuple rebelle qu'il venait gouverner.
Lorsqu'il eut vu de ses propres yeux combien étaient exagérés les bruits qui couraient le monde sur les forces et l'avenir de la révolution napolitaine, il dut perdre dès ce premier examen , beaucoup de ses illusions. Il trouva que la rébellion pouvait bien disposer d'un nombre considérable d'hommes armés et résolus, mais qu'à peine on en aurait réuni huit ou dix mille en état de faire une guerre régulière. Lui qui croyait tous les habitants de la capitale et des provinces animés du même esprit, des mêmes désirs, des mêmes haines, du même amour de liberté ; il se trouva en face d'une classe moyenne indifférente, lasse de désordres, mais nullement hostile au roi catholique; si nombreuse d'ailleurs, qu'il lui aurait sufG de vouloir et de décider, pour faire pencher de son côté la balance de la fortune. Il put s'assurer que dans la classe militante ellemême^ on ne rencontrait ni ordre ni concert ; que
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bien loin d'avoir organisé et constitué une république , il était impossible de songer même à une organisation régulière ; que les chefs du peuple ne disposaient que d'un pouvoir restreint, et dans les limites d'une influence éphémère; que bien qu'il ne manquât pas de vétérans braves et aguerris dans les rangs populaires, il n'y avait point à leur tête d'officiers expérimentés, pratiques, intelligents, capables de diriger sans hésitation les opérations combinées que nécessitait ce genre de guerre. 11 s'aperçut bien vite que l'argent était rare, qu'il y avait pénurie dans les vivres, insuffisance dans les approvisionnements, et ne tarda pas à se convaincre enfin de l'impossibilité de mener à bonne fin avec de pareils éléments les plans qu'il avait conçus à Rome, et qui l'avaient entraîné sur ce théâtre de désastres.
Toutefois, sans se laisser abattre, confiant dans le prestige de son nom, dans sa valeur personnelle et dans la fortune, se flattant d'ailleurs que la cour de France ne l'abandonnerait point, et que le crédit de sa famille pourrait lui procurer les trésors et les soldats nécessaires au succès de son entreprise, il résolut d'aller en avant, et de mettre à profit cette pre-
Où INSURRECnWi DE NAPLES.
mière fenreur populaire pour tenter un effort décisif.
Afin d'ajouter à la considération du peuple de Naples et de tout le royaume, et de fortifier Tautorité militaire suprême qu'il allait exercer, le duc de Guise décida, ou pour mieux dire, fit proposer par Gennaro Annese, puis approuver par la Junte Saint-Augustin, qu'un serment de fidélité à la république serait prêté solennellement dans la cathédrale ; et que là, le cardinal-archevêque lui remettrait une épée bénie avec le cérémonial de rigueur. Filomarino qui n'ignorait pas à quel point le compromettrait cette démarche par laquelle il allait sanctionner la rébellion, voulut s'excuser sur l'état de sa santé (1). Mais ayant reçu l'avis secret, que ses jours étaient menacés dans le cas où il refuserait de se prêter de bonne grâce à ce qu'on attendait de son ministère, il finit par y consentir. Il bénit donc et remit lui-même au duc une épée destinée à exterminer tous les Espagnols et à détrôner le légitime souverain, complaisance d'une bien autre portée que celle qu'il avait eue autrefois pour le poissonnier Masa-
(l)De Santi9.
nicllo. En discréditant complètement le cardinal auprès des gens sensés, elle ternit la réputation qu'il s'était faite par une conduite tantôtprudente, tantôt énergique et courageuse, mais toujours digne, dans des circonstances si difficiles (1).
Cependant le général Tutta\illa obtenait de nouveaux avantages au pont de Scafati, battant, non sans une grande effusion de sang dans une lutte acharnée^ environ quatre cents cavaliers napolitains qui étaient sortis de la ville avec l'espoir de le surprendre.
Après cette affaire, la ligne du blocus se trouvant complètement fermée, le général put réparer les moulins à eau de la tour de l'Ànnonciade et faire passer quelques approvisionnements de farine à Castelnuovo. Mais ils furent loin de suffire à ce château où la disette était affreuse ; en conséquence, le viceroi donna, dans les termes les plus précis. Tordre de chercher à forcer le passage de la grotte du Pausilippe, route 'que devaient nécessairement suivre tous les convois. . Tuttavilla, bien qu'il jugeât Tentre-
(I) De SantiB. — Capecelatro, M. S. — Agnello de la Porta, M. S. — Comte de M odène.
152 liNSURRËCTION DE NAPLES.
prise des plus difBciles, résolut néanmoins de la tenter. Il disposa à Puzzoles deux cents cavaliers choisis qui réunis à quelques déiachemens d'infanterie de la garnison de Castelnuovo devaient tâcher de surprendre la grotte. Mais ayant été averti par ses affidés que le duc de Guise avait l'intention d'attaquer brusquement Aversa, quartier général de la noblesse, pour marcher de là sur Capoue et s'ouvrir un chemin jusqu'à Rome, le général Tuttavilla concentra immédiatement ses forces, afin d'être en mesure d'entraver ce plan.
En effet, le prince français songeait à prendre l'offensive; mais lorsqu'il fut instruit du mouvement concentrique de Tuttavilla, il renonça pour le moment à son expédition, et se préoccupa du moyen d'arriver au même but dans la ville. Il consulta les chefs du peuple, auxquels il affectait de témoigner la plus grande déférence, et avec leur assentiment, il décida l'attaque de la fameuse porte de San-Carlo de Mortelle, où Brancaccio avait essuyé son second échec. Maître de cette position, il espérait s'emparer facilement des hauteurs, et s'approcher du château Saint-Elme.
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Le 21 novembre, au point du jour, le duc de Guise, pressé de mettre son plan à exécution, range en bon ordre quatre mille hommes, et débute avec assez de bonheur. Les Napolitains emportent les premiers ouvrages avancés et les retranchements qui en couvraient le front, massacrant un grand nombre d'Espagnols, car ils ne faisaient aucun quartier; ensuite ils se répandent dans les maisons voisines qu'ils livrent au pillage et à l'incendie après avoir égorgé les habitants.
Mais bientôt Don Carlos de Gante et le capitaine Fusco, chargèrent les Napolitains avec deux compagnies d'arquebusiers, les pressèrent rudement et leur tuèrent beaucoup de monde ; et comme la réserve des troupes populaires s'avançait pour soutenir les premiers, le baron de Batteville parut à son tour, suivi de Don José de Sangro et du prince de Tersis, avec un renfort de troupes toutes fraîches. Leur intervention ne pouvait être plus opportune : ils mirent dans une déroute complète la colonne populaire qui arrivait au secours des assaillants fuyant déjà dans le désordre que produit toujours l'insuccès; et ils en firent un grand carnage.
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Le peuple fut consterné de cet échec qui, loin de répondre aux espérances ambitieuses du nouveau chef, paraissait d'un si mauvais augure pour sa fortune (1).
(I) De SanUs. — Comte de Modène. — Gapecelatro, M. S.
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