CHAPITRE XXI
Ce désartre, le discrédit qui s'attachait à l'humble cortège a\ec lequel le duc de Guise s'était présenté à Naples, l'absence des secours que l'on attendait de lui, et le retard de la flotte française, commençaient à dissiper bien des illusions. Les mécontents, excités par les menées occultes du vice-^roi et de Don Juan d'Autriche , faisaient retentir de leurs plaintes, les carrefours et les places publiques, et disaient sans ménagement leur opinion au milieu des groupes.
Gennaro Annese, bien que ces bruits qui tendaient à dépopulariser son [rival le flattassent dans sa jalousie, crut devoir interdire formellement et sous les peines les plus sévères de telles manifestations de hardiesse et d'irrévérence. Le duc publia lui-même une proclamation dont les termes flatteurs et les pro-
messes étaient de nature à réveiller les premières espérances des insurgés, mettant en œuvre^ pour capter les faveurs de la populace, tous les moyens de séduction dont la nature s'était montrée prodigue envers lui. Il attribua la déroute que les Napolitains venaient d'essuyer à la multitude des chefs et des lieutenants, qui, interprétant à leur manière les ordres supérieurs, rendaient impossible toute unité d'action. Il soumit les bandes de paysans armés à une autre organisation, les rangeant selon le nouveau système français. Dans ce but, il voulut former un régiment modèle ; il ordonna que les capitaines d'Ottines eussent à lui fournir chacun dix hommes d'élite, qui reçurent la solde d'un carlin par jour, et il promit le même avantage à tout soldat déserteur des bannières espagnoles.
Ces détails de discipline militaire n'occupaient pas tellement le duc de Guise qu'il ne travaillât sans relàehe à se concilier l'appui des Cappes-^noires leur donnant à entendre qu'il allait mettre un frein aux prétentions anarchiques de la plèbe et investir la classe moyenne d'une influence salutaire dans les affaires publiques. En même temps il ne
négligeait rien pour, calmer Tirritation et les préventions du] peuple contre la noblesse, tout en flattant celle-ci, et lui faisant espérer le rétablissement prochain de l'ordre.
Ces plans et ces négociations si diverses, qu'il menait de front, non sans déployer une incontestable habileté , ne le détournaient point du projet de s'emparer d'A versa. Il concertait ses mesures de manière à éloigner de cette ville le général Tuttavilla, qui, avec une activité incroyable, portait sa colonne mobile d'un point sur un autre, obtenant des avantages journaliers dans une foule de rencontres partielles et d'escarmouches très-chaudes.
Sur ces entrefaites le vice-roi, duc d'Arcos, reçut de Madrid, en réponse aux dépêches où il donnait connaissance de la seconde capitulation qui avait suivi la mort de Masaniello, une complète approbation de sa conduite, et de pleins pouvoirs pour conclure un accommodement définitif et pour faire, au nom du roi , aux Napolitains , toutes les concessions qu'il jugerait convenables et nécessaires. Dans la ferme conviction que cette autorisation, de même que la sanction royale donnée aux traités, et la con-
loS INSURRECTION DE NAPLES.
fiance qu'on lui accordait pour les mesures ultérieures, ouvraient un vaste champ à de faciles négociations sur des bases nouvelles, il publia et fit distribuer à profusion la dépêche qui l'investissait d'un pouvoir discrétionnaire et il accompagna cette pièce d'exhortations pressantes à la paix qu'appuyaient des offres plus larges et des propositions avantageuses.
Le crédit et la réputation du négociateur sont d'une grande influence pour le résultat des négociations : or, le duc d'Ârcos se trouvait, à cet égard, dans les conditions les plus défavorables. La mauvaise foi qu'il avait montrée, en débattant les traités antérieurs, éloignait de lui la confiance, et, en dépit de toutes les garanties, son nom était à lui seul un obstacle à tout accommodement (1).
La réponse sommaire qu'obtinrent ses nouvelle^ ouvertures était que personne ne se fiait à ses offres, et qu'on ne pouvait croire, de sa part, à la sincérité de paroles conciliatrices. Un décret de Gennaro Annese qui défendait sous peine de mort tout rapport et tout arrangement avec le vice-roi, donnait un caractère
(1) DeSanti8.
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plus blessant encore à cet affront en quelque sorte personnel.
Tandis que, sous le poids d'un tel échec, le duc d'Ârcos, dissimulant le ressentiment de cette injure, cherchait à miner par d'autres moyens le crédit attaché aux noms du duc de Guise et de Gennaro Annese, Don Juan d'Autriche, conyaincu que la couronne de Naples allait échapper à l'Espagne, si le commandement suprême restait entre les mains d'un vice-roi, objet d'une haine et d'une méfiance si universelles, cherchait, dans sa prudence, comment il pourrait écarter cet obstacle au rétablissement de la paix et aux mesures qui* mettraient fin à tant de désastres.
Le duc de Guise persistait dans son projet d'entrer en campagne et d'enlever la ville d'Aversa, Il convoqua la junte populaire au Ueu ordinaire de ses séances : là, dans un exposé lucide, où il faisait preuve de ses connaissances militaires, il représenta que continuer de consumer ses forces et son temps à attaquer avec plus ou moins de succès les postes fortifiés des Espagnols, c'était vouloir s'user et périr dans une lutte* interminable ; qu'il fallait porter la guerre
au dehors y rompre lès lignes du blocus pour faciliter l'entrée des vivres, soulever le pays, ^t en attendant Tescadre française , qui ne pouvait tarder à arriver, frapper quelques grands coups qui permissent de faire concourir fructuetisement à d'heureuses opérations les secours attendus. Il termina en proposant l'expédition contre Âversa, qu'il présentait comme aussi facile qu'importante.
Des applaudissements unanimes accueillirent cette motion; on décida, par un vote général, quoD s'en remettait entièrement à l'expérience du prince français, et qu'on lui confiait, sans restriction aucune, et en dehors de tout* contrôle, la disposition et l'exécution de toutes les opérations militaires (i).
L'ascendant que prenait le duc de Guise n'était guère de nature à flatter Gennaro Ànnese; mais il se voyait contraint de plier devant cette suprématie naissante. Il seconda même l'entreprise de tous ses efforts, de peur de se rendre suspect à la multitude. Le duc organisa donc rapidement les bandes qui devaient l'accompagner
(1) Comte de Modène. — De SantiB.
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dans son excursion, et il eut soin de faire à propos plusieurs sorties pour donner le change à la vigilance de Tuttavilla et détourner son attention du point où devait se porter l'effort sérieux de l'attaque. Mais le général, non moins actif qu'expérimenté, n'ignorait aucun des plans de son adversaire, et il en tenait le vice-roi exactement informé.
Quant à ce dernier, il n'est que trop vrai qu'il n ajoutait pas une grande importance à ces avis : il pressait de plus en plus le général de mettre à exécution son projet contre la grotte du Pausilippe , voulant avant tout remédier à la disette et à la pénurie de vivres frais qui régnaient déjà dans les châteaux et qui produisaient un effet fâcheux sur l'état sanitaire des garnisons.
Tout étant disposé pour l'expédition d'Âversa, le duc de Guise dut s'occuper de nommer un mestre de camp général, emploi d'une telle importance qu'il l'avait rései-vé jusque-là, dans l'idée de le con* fier à son propre frère. Bien des ambitions se réveillèrent et s'agitèrent. Le sire de Cérisantes se flatta de l'obtenir, quoiqu'il fût venu comme agent secret du marquis de Fontenay^ et qu'il eût toujours
Id2 INSURRECTION DE NAPLES.
été totalement étranger à la carrière des armes.
Âgostino de Lieto, homme de rien dont la ^ i nomination de capitaine des gardes avait scandalisé tout Naples, eut aussi la présomption d'y aspirer. Mais cette charge fut donnée au baron de Modène^ bon soldat et loyal gentilhomme, qui iie voulut point recevoir son brevet de la junte populaire , revêtu de la signature d'Annese ; il ne l'accepta qu'expédié et ugné par le duc lui-même (i).
Un bandit appelé Pappone inquiétait les environs de Gaête ; à la tête d'une troupe nombreuse, il pillait, saccageait, et brûlait tous les villages qui ne s'étaient point déclarés pour la rébellion. U poussa ses excursions dévastatrices jusque sur le territoire de Capoue ; et la ville d'Âversa ellemême ne se crut pas à l'abri de ses attaques et d'un si^e en règle. Mettant à profil cet incident favorable, ainsi que la marche de Pastena qui accourait de la province de Salerne avec un corps considérable d^nsui^ës pour fondre sur la Gava, et attaquer de nouveau le pont de Scafati, le duc de Guise sor-
<.l) OmiUi dis Modène.
LIS DUC DK (iUlSE. 163
tit de la capitale, le 12 décembre, emmenant avec )!v ' /tre mille fantassins, quinze cents cavaliei's et BJi^L pièces de canon de gros calibre, le tout en assez bon ordre. L'esprit ,de ces troupes était satisfaisant, mais elles étaient fort mal fournies de munitions, n
La cotonne expéditionnaire se dirigea vers San* Giuliano, bourg d'une assez grande importance, dont elle s'empara sans difficulté ; puis elle se porta sur Santantimo, autre boui^ peu éloigné du premier, et qui fut également occupé. Le baron de Modène, avec autant d'activité que d'intelligence, fit aussitôt fortifier ces 4eux points. La noblesse ayant une excellente cavalerie et peu d'infanterie, il fallait avant tout se mettre à l'abri d'une surprise ; car d'un instant à l'autre on pouvait avoir l'ennemi sur les bras.
Le général Tuttavilla avait été averti à temps de la sortie du duc ; après avoir envoyé au pont de Scafati de nouveaux renforts^ et expédié par des courriers à la garnison de Castellamare l'ordre de tout faire pour arrêter la bande de Pastena> il s'était pot*té luimême aii secoUrs d'Àversa, et il arriva au moment oii sa présente était le plus nécessaire;
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Le duc de Guise, profitant du temps où le baron de Modène donnait toute son attention aux ouvrages de fortification et aux dispositions stratégiques que réclamaient les circonstances, avait ouvert, contre l'avis de son mestre de camp, des conférences secrètes avec les défenseurs d'Â versa. Il les fit prévenir de ses dispositions conciliatrices, et sollicita une entrevue avec quelques-uns d'entre eux, ce qu'il ne tarda pas à obtenir. Le baron ne fut pas plutôt informé de cette démarche, qu'il représenta au duc combien il la trouvait dangereuse, non par méfiance des seigneurs napolitains, incapables d'un acte de félonie, mais à cause des soupçons qu'en concevrait le peuple, et du parti qu'en pourrait tirer l'implacable jalousie de Gennaro Ânnese (1). Henry de Lorraine fronça le sourcil en écoutant les observations du seul conseiller qui le servit *avec un zèle pur et désintéressé. Il passa outre , et résolut de poursuivre ce qu'il avait commencé.
La conférence étant chose décidée, on choisit pour lieu de réunion le couvent des ciq^ucins, situé envi) Comte de Modèoe.
Ire San-Gîuliano et Âversa, il fut convenu que, de part et d'autre, on n'amènerait qu'une escorte de neuf personnes»
Le jour suivant^ dans la matinée, le ducd'Ândria arriva le premier avec le nombre prescrit de gentilshommes. C'était lui que les défenseurs d'Âversa avaient choisi pour parlementaire. Quelques minutes après, parut le duc de Guise, accompagné d'un pareil nombre de cavaliers parmi lesquels on remarquait le baron deModène qui n'avait point voulu laisser leprince seul un instant; les autres étaient des officiers napolitains. Dès que le duc d'Àndria aperçut le duc de Guise, il s'avança vers lui au galop; le duc de Guise fit de même, et après s'être salués courtoisement, tous deux mirent pied à terre en même temps et s'embrassèrent. En voyant la conférence s'ouvrir sous de tels auspices, les seigneurs de l'une et de l'autre suite mirent également pied à terre, et se mêlèrent sans appréhension avec une noble cordialité. Les deux ducs discutèrent longtemps le point principal de la conférence , le Français tâchant de démontrer que la noblesse devait abandonner la cause de l'Espagne et se décidera le servir; le Napolitain protestant que
m INSURRECTION OE NAPLKS.
jamais les barons ne cesseraient do combattre pour la défense du roi légitime auquel ils avaient juré foi et hommage. Puis, ils se retirèrent l'un etTautre, mutuellement charmés de la courtoisie, de la loyauté et de la franchise qui avaient présidé à cette entrevue, mais sans avoir rien décidé, et sans que la négociation eût fait un pa8(l).
L'historien Santis dit que la conférence eut lieu après Tattaque du pont de Frignano, (dont nous parlerons bientôt), et que le général Tuttavillala ménagea, dans Tarrière-pensée de s'emparer traîtreusement de la personne du duc de Guise, s'il ne consentait à sortir immédiatement du royaume. Il ajoute que la crainte inspirée par une escadre française, qui arriva le même jour, prévint l'attentat. Mais le baron de Modène assez porté cependant à dénigrer les Espagnols et leurs partisans, et qui d'ailleurs, en qualité de mestre decampgénéral et de confident intime du prince, devait être parfaitement instruit de l'état des choses; le baron, témoin de la conférence, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, en parle comme ayant eu lieu
(1) ComtA de Modène. ^ Mémotrei da due de Goise.
avant raffaire du pont deFrignano, et antérieurement à l'arrivée de l'escadre française. Son récit n'offre pas le moindre indice d'un soupçon sur la loyauté des barons qui défendaient Àversa^ ni sur celle du général Tutta\illa dont il cite précisément le nom dans cette occasion.
Est-il probable qu'un général de ce mérite, que des chevaliers si délicats sur le point d'honneur, eussent pensé à souiller leur nom par une si indigne trahison? Ou Santis aura été mal informé, ou quelque ressentiment personnel lui aura fait accueillir légèrement des bruits calomnieux et dénués également d'autorité et de vraisemblance*
Ce que le baron avait prévu fut bientôt confirmé par l'événement. Gennaro Ânnese et un grand nombre de chefs populaires se montrèrent blessés de cet incident dans lequel ils découvraient plus d'un mo« tif d'inquiétude.
Les amis du duc de Guise eurent fort à faire pour effacer cette impression fâcheuse et pour rétablir la confiance et la discipline ébranlées par de fausses interprétations et par les récits controuvés de la soldatesque.
Peu de jours après, le duc, înrormé qu^in magasin considérable de grains existait dans le hameau de San-Cipriano, envoya les compagnies de Giacoroo Rosso pour s'en emparer. Ce mouvement ayant jeté l'alarme parmi les barons d'Âversa, quinze cents cavaliers sortirent de celte ville et se dirigèrent sur San-4jiuliano.
Le duc était à table lorsqu'il reçut l'avis de ce mou* vement signalé par les sentinelles avancées. Il monte à cheval, donne au baron Tordre de poster ses troupes de manière à couvrir le quartier général, et au seigneur des Isnards celui de le suivre avec l'infanterie de Santantimo : lui-même part au galop à la rencontre de la cavalerie des gentilshommes qui s'avançait en bon ordre ; il passe le pont de Frignano^ il commence bravement la charge à la tète des compagnies de ses gardes. Mais les nobles , terribles au maniement de la lance et de l'épée , soutiennent le choc si fermement que les gardes plient , se renversent en désordre sur la seconde ligne et perçant tous les escadrons napolitains, font plus de mal encore que l'eimemi.
1^ duc au plus fort de la mêlée, déployait éetle va
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leur brillante qui distingua toujours les princes français; il multiplia les prodiges de valeur pour rallier les siens ; enfin , voyant l'inutilité de ses efforts, et renonçant, à l'espoir de les ramener, il fit sonner la retraite. Elle devait s'effectuer par le pont de Frignano, où il redoutait, se voyant serré de si près par les gentilshommes napolitains, une déroute complète, mais un secours aussi efficace que prompt et inespéré le tira de ce mauvais pas.
Le baron de Modène veillait sur lui ; sans en rien dire, il avait embusqué de l'infanterie dans quelques maisons basses et derrière d'épais buissons qui se trouvaient à la tête du pont. Alors, paraissant à l'improviste avec ses hommes, il protégea la retraite du prince, en arrêtant la cavalerie d'Aversa dont les rangs étaient cruellement éclaircis par une grêle de balles tirées à brûle-pourpoint (1).
Le sire d'Orillac , de la suite du duc de Guise, avait été pris par ceux d'Aversa; un misérable l'assassina lâchement. Les gentilshommes napolitains lui firent de magnifiques obsèques, pour témoigner publiquement qu'ils n'avaient en rien participé à ce
(1) Comte de Modène.-* Capecelatro, M. S.
crime isolé, et qu'Us savaient honorer le courage de leurs ennemis.
Cette rencontre, bien que l'issue en fut malheureuse, donna au prince un grand renom : la yaleur personnelle qu'il y avait déployée d'une manière si brillante, démentit complètement les calomnies et jusqu'aux soupçons qu'avait fait naître la conférence avec le duc d'Ândria.
Le duc de Guise se tenait donc à son quartier général de San-Giuliano, s'étendant le plus qu'il pouvait dans les villages qui environnaient la ville d'Aversa, et attendant pour l'attaquer, que Pappone achevât d'intercepter la route de Capoue, et que Pastena parût avec les auxiliaires de Saleme, lorsqu'il reçut de Gennaro Ânnese la nouvelle de l'arrivée de la flotte française déjà en vue de Naples. Son premier mouvement fut d'en concevoir une grande joie ; mais la réflexion changea bientôt ses espérances en crainte et en incertitude.
Effectivement , le 18 décembre 1647, aux premières lueurs du jour ; on signala dans le*golfe de Naples, vingt-neuf gros vaisseaux qui jetèrent l'ancre au cap du Pausilippe. L'escadre amenait cinq
LE DUC DE GUISE. ni
brûlots et portait quatre mille hommes de débarquement, sous les ordres de l'amiral duc de Richelieu , lequel avait près de lui le commandeur de Goûtes, le bailli de Yalençay et d'autres personnages considérables, qui prenaient part, comme volontaires, à l'expédition (1).
La flotte espagnole presque démâtée et privée d'une partie de ses agrès, se trouvait disséminée sur trois points différents: à Baia où résidait Don Jfuan d'Autriche ; à Naples sous la protection du feu des châteaux et sous le commandement de Giannettino Doria ; et enfin à Gastellamare où quelques bâtiments légers gardaient la côte.
Si elle eût été attaquée immédiatement par l'escadre française dans des conditions aussi défavorables, il n'est point douteux qu'elle n'eût été détruite, n'ayant rien de ce qui peut faire espérer le succès. Ne pas profiter de leurs avantages, était de la part des Français une faute si énorme , que les Napolitains, naturellement soupçonneux, conçurent aussitôt des doutes sur 4es véritables intentions de ces forces qui
(1) Comte de Modène. — De SantU. — Raphaî^l de Turris. — Caperelalro, M. S.
n2 INSURRECTION DE NAPLES.
s'annonçaient comme auxiliaires, et dont la mission secrète pouvait être bien différente.
Après avoir jeté l'ancre, les Français s'occupèrent d'abord de reconnaître la côte pour effectuer le débarquement. I>es délégués du peuple se rendirent à bord ; ils complimentèrent le duc de Richelieu avec de grandes démonstrations de courtoisie, et celui-ci, en les congédiant, leur annonça son intention de mettre une garnison française dans la tour du Carme! . Cette nouvelle déconcerta on ne peut davantage Gennaro Annese qui tremblait toujours de perdre la plus légère portion de son autorité* Il convoqua la junte populaire , et lui donna connaissance de la proposition de l'amiral français, sans l'appuyer ni la combattre. Mais les amis du maître arquebusier, appuyés à leur insu par les agents du vice-roi et par les cappes noires, exploitèrent si habilement la méfiance qu'avait éveillée l'amiral en négligeant de détruire la flotte espagnole, qu'il y eut dans la junte une opposition presque unanime à ce que les Français prissent possession de la citadelle du peuple.
Cette opposition mécontenta vivement le duc de Richelieu, qui n'effectua point son débarquement.
LE DUC m GUISE. J73
L'abbé Baschi , familier du cardinal de Sainte-Cécile, sauta seul à terre, suivi de quelques personnes, et se rendit à San-Giuliano pour visiter le duc de Guise.
Arrivé au quartier général sans rencontrer d'obstacles, il y fut accueilli 'avec les marques d'une vive satisfaction , et ne s'en retourna qu'après une longue conférence. Nous ignorons ce qui s'y passa ; mais, à la suite de cet entretien, le duc parut si mécontent cl si décopcerté , qu'il éclata publiquement et sans garder aucune mesure, enveloppant dans ses injures violentes, la France, le ministre et l'amiral, s'emporlant et gesticulant comme un furieux (1).
Les ordres et instructions du duc de Richelieu portaient qu'il aurait à s'entendre avec le seul Gennaro Ânnese, à la disposition duquel il devait se mettre entièrement : quant au duc de Guise, il n'en était pas même question. Ni les efforts, ni la prudence consommée du baron de Modène, qui lui recomman* dait la circonspection, ne purent calmer l'impétueux
(t) Comte de Modène. — Marie Tourge-Loredan, VÉtat de la république de Naples^ sous le gouvernement de M. le duc de Guise^ traduit de l'italien. Cet auteur, qui n'était peut-être pas une femme , dit dans son prologue que son ouvrage est la traduction des mémoires du père (<apece, confesseur du duc. >'ou3 ne puisons qu'avec résene à cette source, ne la Jugeant pas très-digne de fuh
171 INSUhKECTlON DE iNAPLES.
jeune homme ; s'abaudonnant à^ la première foi^ue de son ressentiment^ il résolut d'empêcher par tous les moyens possibles l'intervention des Français.
Décidé à prouver qu'ils s'engageaient dans une fausse voie en donnant de l'importance au misérable et ignorant arquebusier, au lieu de s'appuyer sur un prince d'une naissance illustre, il envoya brusquement le baron continuer le siège d'Âversa, afin de se débarrasser de ses conseils ; puis il partit pour Naples accompagné de son capitaine des gardes, et de son conseiller Âgostino de Millo, lettré qui était dans les intérêts du vice-roi, et qui travaillait avec autant de zèle que de persévérance à indisposer le prince contre son mestre de camp.
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