CHAPITRE XXII
Informé de toutes les indiscrétions et de toutes les imprudences que la colère avait fait commettre au duc de Guije, et sachant également dans quelles intentions il revenait à Naples, le duc d'Ârcos rendit grâce à la fortune qui lui fournissait le moyen le plus sûr d'éloigner cette flotte dont l'arrivée lui avait causé de si terribles inquiétudes. Avant même que son imprudent rival eût mis le pied dans la ville, il avait déjà manœuvré si habilement ; ses instructions aux cappes noires avaient circulé avec tant de promptitude ; en un mot, il avait préparé le terrain avec tant de tact et de machiavélisme, que la réception du duc français eut tout le caractère d'un véritable triomphe, et que jamais l'enthousiasme n'avait l)aru si général;
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Âgosthio de Millo et ses pareils qui ne flattaienl le prince que pour le vendre aux Espagnols , profitèrent du vertige que lui donnait cette ovation ; ils lui per suadèrent que le peuple ne voulait plus d'autre chef et qu'il n'avait plus besoin du secours de cette es* cadre française à bon droit suspecte pour n'avoir point attaqué la flotte ennemie, qu'il était si facile d'anéantir.
Circonvenu par tant d'intrigues, étourdi par ces insinuations perfides , le duc de Guise convoqua la junte populaire, et demanda résolument le commandement suprême, accusant Annese de vouloir livrer la tour du Carmel au duc de Richelieu, d'accord avec les Espagnols pour menacer l'indépendance de la République. La discussion fut des plus orageuses; mais les efforts secrets des cappes^ noires secondées ouvertement par les ai^ments du père Capece , de Giuseppe Palumbo, de GrazuUo de Rosis , de Carlo Longobardo, et de plusieurs autres chefs du peuple, triomphèrent de tous les obstacles qn'avaient rencontrés les prétentions du prince français. Il fut proclamé le 23 décembre , duc de la RqnibUque napolitaine el défenseur de lÉiat.
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Exaspéré , Gennaro Ânnese court précipitamment vers les bas fauboui^s en criant que le chef proclamé par la junte va vendre le peuple à la noblesse avec laquelle il est d'accord ; mais, aussi lâche qu'avare et grossier, l'arquebusier qui s'était fait de nombreux ennemis, ne trouva ni échos ni appui dans les masses : couvert de confusion, et forcé de dévorer sa rage, il revint s'enfermer dans sa tour.
Quant au duc, tout enivré de son succès, il fit notifier à l'amiral, comme par dérision, le résultat de la séance ; puis il parcourut à cheval toules les rues de la ville , recueillant les acclamations de la foule, et entendant çà et là le cri de vive notre m! qui venait caresser son oreille.
L'historien Santis assure qu'il fut proclamé doge, au même titre que le chef de la république de Venise. Nous n'avons connaissance d'aucun document à l'appui de cette assertion. Le baron de Modène n'en dit pas un mot, non plus que les autres auteurs, et leur autorité nous paraît déterminante.
Gennaro Annese pouvait compromettre sérieusement le triomphe de l'ambitieux prince en livrant sa forteresse aux Français; mais incapable de
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prendre une résolution qui exigeait de Tadresee et du courage^ il aima mieux se soumettre humblement .au nouveau chef de l'État; en sorte que le duc se vit sans contestation chef suprême de cette répuUique si longtemps rêvée, recevant bientôt après l'adhésion et les félicitations de Pastena , de Pappone y et de tous les chefe de bandes des provinces limitrophes.
Cependant les vaisseaux espagnols^ à la faveur d'une nuit obscure, parvenaient, par des manoeuvres aussi rapides qu'habiles, à se réunir à Baia. Les Français ne s'en aperçurent qu'au point du jour, et Richelieu résolut d'attaquer ; mais ayant contre lui un vent sudH)uest qui soufflait avec violence, il cingla vers Castellamare, où l'artillerie de la o6te lui causa d'assez graves avaries pour l'obliger à se mettre hors de la portée du canon.
Le 22, la flotte espagnole réorganisée aussi bien que le permettaient le temps et les circonstances, grâce aux soins élément actifs et intelligents de Don Juan d'Autriche, traversait le golfe de Nafdes et s'avançait contre celle des Français qui, se voyant prévenue, se porta aussitôt en avant. Déjà s'engageait un combat dont l'issue pouvait paraître douteuse, lor^
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qu'une violente bourrasque, soulevant tout à coup les eaux de la mer, rendit la lutte impossible, et causa de graves dommages aux deux partis. L'escadre française quitta le golfe non sans courir le risque de se briser sur les rescifs : elle passa entre rile de Capri et la pointe de Campanella, tandis que les Espagnols allaient s'abriter sous^ le canon des forts (1).
Se croyant désormais assuré de la souveraineté de Naples, et confirmé dans ces dispositions par les nouvelles des avantages remportés à Teano par Pappone, au pont de Scafati par Pastena et aux environs d*Aversa par le baron de Modène, le duc dont l'aveuglement allait jusqu'à considérer les Français comme des ennemis, se répandit, dès qu'il les vit s'éloigner, en discours injurieux, n'épargnant dans ses sarcas* mes ni le duc de Richelieu, ni le marquis de Fontenay ni le cardinal-ministre, ni même la France sa patrie.
Après la tempête, la flotte française vint reprendre (position dans le golfe où son retour fut signalé le 27«
(1) De Santis. — Comte de Modène. — Rapport de Don Juan d'Autriche» adressé au Roi d'Espognc.
Elle attaqua aussitôt [celle des Espagnols. On combattit assez mollement de part et d'autre et la victoire i-esia indécise ; enfin le duc de Richelieu jeta Tancre près de Nisida. Là, il fit demander des vivres au duc de Guise qui répondit sèchement que la ville n'en avait pas trop pour elle-même.
Blessé de ce manque d'égards, informé d'ailleurs des bravades et des propos outrageants du duc, Tamiral français mit à la voile et disparut en capturant un brigantin qui portait des grains aux rebelles.
Le duc de Guise s'applaudit hautement de ce brusque départ, sans soupçonner que la retraite d'un si puissant auxiliaire assurait le triomphe des Espagnols. Mais les Napolitains, étrangers aux passions qui dominaient chaque parti comme aux ressorts qu'elles mettaient en jeu, ne pouvant deviner les instructions données par le roi très-chrétien à sa flotte, furent non moins surpris que découragés en voyant s'éloigner ces forces qu'ils avaient appelées avec tant d'instances, et sur lesquelles reposait tout leur espoir (1). Ainsi se
(t) De Sanlis. — Comte de Modène.
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trouvèrent justifiés les calculs du comte d'Ouate^ du duc d'Ârcos, de Don Juan d'Autriche, et de tous ceux enfin qui avaient travaillé avec tant de constance et d'adresse à soutenir la couronne d'Espagne. Délivré de la préoccupation que lui causait la présence des Français, et ayant écarté ceux de ses conseillers dont la sagesse lui devenait importune, le duc de Guise s'abandonna sans réserve à son goût pour le faste et à son penchant immodéré pour la galanterie (1). Il est vrai que ses plaisirs ne le détournaient point des soins de la guerre ni de ceux de la justice; peut-être même sur ce dernier point péchait-il par excès; mais il parlait beaucoup et avec jactance, il étalait un luxe qui contrastait avec la misère publique et au risque de blesser toutes les convenances morales, il faisait publiquement la cour à la belle veuve de l'infortuné Toraldo ainsi qu'à une sœur de son capitaine des gardes (2). Ce dernier et le licencié Millo, qui jouissaient de sa faveur intime, déployaient à son exemple un luxe insolent, et pour y suffire, ils ne reculaient devant aucun
(1) Marie Toarge-Lorédan.
(2) Ibidem.
iH2 INSURRECTION DE NAPLES.
des expédients les plus indignes (1). Cette conduite ne pouvait qu'aigrir le peuple; le duc de Richelieu, avant de s'éloigner, avait reçu à son bord des messagers qui venaient l'instruire de tous ces scandales^ et l'avertir que la nation napolitaine ne voulait plus d'un tel chef. Des délégués secrets furent même envoyés à Rome pour se plaindre au marquis de Fontenay des mœurs dépravées du duc (2).
Cependant celui-ci se flattait de ceindre prochainement une couronne que sa légèreté et ses butes éloignaient de plus en plus de son front. Seul, son fidèle et loyal serviteur, le baron de Modène travaillait à la lui procurer, en balançant ses imprudences par de nouvelles victoires.
Profitant des succès obtenus par les che& de bandes Pappone et Pastena, il pressait Àversa vigoureusement, et avec une constance infatigable. Déjà le général Tuttavilla s'y trouvait réduit aux plus dures extrémités. La cavalerie de la noblesse qui avait beaucoup souffert, et qui était disséminée, devenait insuffisante pour défendre les approches de la
(1) Comte de Modène. — De Sentis. » Agndlo délia PoKa, M. S. (2] De SanUs.
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ville. II demanda mais inutilement des secours d'in* fanterie au vice-roi. Le duc d'Àrcos se bornait à lui faire dire de tenir bon, et de repousser vivement toutes les attaques. Alors ce capitaine si brave et si capable, ne pouvant se dissimuler que les barons n'observaient plus la subordination qu'ils lui avaient promise, et obéissaient presque toujours à leur pro^ pre inspiration, (comme l'avait fait le duc de Maddaloni, lequel n'avait pas craint de se portersans or-* dre sur un autre point avec tout son monde), alors, disons-nous, Tuttavilla assembla un conseil de guerre. Là, après avoir lu les ordres du vice^roi, exposé les moyens de défense, et débattu les probabilités de l'issue du siège, il fut décidé par la majorité, ainsi qu'on le voit dans le compte rendu de cette délibération (1), qu'il fallait abandonner Aversa^ et aller renforcer la garnison deG^qKwe, plaee bim plus importante et trop faiblement défendue. Cette résolution fut exécutée pendant la nuit, mais avec moins d'ordre et de maturité qu'il n'eût été 4é8trable« On laissait au pouvoir de l'ennemi des maga-
(1) Voir rAppendïcc, «• 25.
«84 INSURRECnON DE NAPLES.
sins immenses remplis de grains et de fourrages.
Voyant la place abandonnée, le baron de Modène y entra le matin même. Il s'empara de tous les approvisionnements, poursuivit l'arrière-garde de l'ennemi en retraite, et sans perdre un instant avertit le duc de Guise de tout ce qui s'était passé. Le prince se mit en marche aussitôt, afin de prendre lui-même possession de cette conquête si importante. Mais, soit qu'il éprouvât un sentiment de jalousie pour le général qui l'avait si bien servi, soit qu'après avoir supplanté Gennaro et éloigné Richelieu, il crût n'avoir plus aucun ménagement à garder,* soit enfin que le poison versé dans son cœur par de perfides confidents produisit son effet, toujours est-il qu'il montra au baron de Modène, et cela en présence de tous, tant de rudesse et de hauteur, une ingratitude qui contrastait tellement avec le service signalé dont il recueillait le fruit, que le vainqueur d'Àversa en fut douloureusement offensé (1).
Quant au général Tuttavilla, il ne parvint qu'à grand'peine à Gapoue, tant fut grand le désordre
(1) Comte de Modène. — Marie Tourge-Loiédan.
de la retraite. Il y entra presque seul^ comme il arrive dans les revers. Une fois le frein de l'obéissance rompu, les barons se dispersèrent de côté et d'autre avec leurs forces indisciplinées. Les uns se mirent à guerroyer pour leur propre compte ; d'autres regagnèrent leurs domaines où ils voulaient essayer de faire rentrer dans le devoir leurs vassaux révoltés; d'autres enfin se rapprochèrent de Naples, et nouèrent des relations directes avec le vice-roi (1). Celui-ci s'était empressé de soumettre à un conseil de guerre la conduite du vaillant et infortuné général ; il le remplaça par Don Luis Poderico, qui, avec plusieurs compagnies d'infanterie et quelques cavaliers bourguignons, aUa s'embarquer sur une galère à l'embouchure du Volturnô pour se rendre immédiatement à Capoue.
(1) De Santi9. — Capecelatro, M. S.
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