CHAPITRE XXIII
Du moment où l'escadre française s'était retirée, l'insurrection était perdue de fait, et cependant jamais ses partisans n'a\aient para plus heureux ; jamais sa cause n'avait été servie par d'aussi brillants avantages. La redoutaUe cavalerie des barons s'était dîq[)ersée d'elle-même. Pappone, maître de Sessa, Fondi et Itri, avait grossi considérablement sa bande qui s'étendait sur un assez vaste rayon, et ne permettait point aux Espagnols de sortir de Capoue ni de Gaëte. Pastena, après s'être emparé enfin du pont de Scafati, avait reçu de nouveaux renforts ; et sa marche sur Salerne avait eu pour résultat la prise de cette place importante. Les approvisionnements dont regoi^eaient les magasins d'Aversa, devaient rendre l'abondance à Naples. Déjà les principales
villes du royaume, reconnaissant Fautorité du duc de Guise, faisaient des sorties et dirigeaient des expéditions contre les châteaux où se tenait enfermée la noblesse, toujours fidèle au roi d'Espagne. Ainsi la guerre était générale , incessante , et poursuivie dans un but nettement défini. Nous ajouterons, pour donner une idée plus complète de la situation, que le duc de Tursi, le conseiller vénérable de Don Juan d'Autriche, gémissait dans les fers des rebelles. Il était retenu prisonnier à Naples, victime d'un excès de confiance ou de noble témérité.
Mais le duc de Guise semblait prendre à tâche de détruire, par ses imprudences, tout le bénéfice des faveurs que lui prodiguait la fortune. Se croyant désormais sans ennemis, ou plutôt les jugeant dans l'impuissance de lui nuire, il s'abandonna à la fougue de ses passions, faisant parade de ses mœurs licencieuses et ne prenant plus même la peine de dissimuler sa haine pour toute espèce de mérite. Il enveloppa dans sa propre ruine celle de la cause que sa présomption s'était flattée de faire triompher.
Il négligea le siège de Capoue où ses troupes se mutinèrent parce qu'elles ne touchaient fOB leur
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solde, et le baron de Modène qui les commandait dut essuyer de sérieux échecs. Le duc gaspilla, par les mesui^es les plus ruineuses, les réserves en grains contenues dans les greniers d' Aversa ; il les livra à des usuriers, et à des accapareurs, qui par avarice et cupidité, spéculant sur la misère publique, au lieu de remédier à la cherté des vivres, en firent encore hausser le prix. Ce fut en vain que les partisans éclairés de l'indépendance nationale le pressèrent de l'assurer par l'oi^nisation d'un gouvernement, et qu'ils lui en indiquèrent les moyens les plus prompts et les plus conformes aux mœurs et au caractère des habitants ; il s'obstina à demeurer le chef unique et suprême d'une insurrection sans but qui se consumait sans fruit; agissant suivant son caprice et sans autre règle que son bon plaisir.
Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque Don Juan d'Autriche reçut d'Espagne des pouvoirs illimités^ par lesquels on le laissait maître de faire tout ce qu'il jugerait de nature à étouffer la rébellion, et à conserver le royaume de Naples au roi catholique. Il résolut dès lors de ne rien négliger
pour répondre à cette noble confiance en sujet loyal et en fils dévoué.
La nouvelle ne tarda pas à se répandre et le duc de Guise l'accueillit avec dédain^ quoiqu'il ne - dût pas ignorer cependant combien il avait déjà perdu dans Tcsprit des Napolitains. D'un côté^ Gennaro Ânnese et ses partisans, de l'autre, les cappesnoires, qui voyaient à n'en plus douter que la France abandonnait la cause du prince de Lorraine, firent insinuer à Don Juan d'Autriche qu'il ne lui serait pas difficile d'en venir à un accommodement avantageux, si le vice-roi, dont le nom était détesté, n'intervenait en aucune manière dans les négociations. Les barons eux-mêmes, après s'être concertés entre eux, envoyèrent au prince espagnol un messager pour le prier d'éloigner le duc d'Arcos et de mettre toute l'autorité sous sa main, lui donnant l'assurance qu'on arriverait ainsi à terminer de si désolantes calamités (1).
Don Juan, aussi bon que généreux et éloigné de toute ambition, répugnait à dépouiller à son profit
(1) De SanUs.
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un homme revêtu d'un pouvoir Intime ; mais pressé de toutes parts, et convaincu qae le duc, universellement abhorré , était un obstacle à la pacification désirée , il se décida à omvoquer un grand conseil à Gastelnuovo. On y discuta longuement s'il était ou non possible .de rétablir la tranquillité dans le royaume en conservant l'autorité au duc d'Ârcos; s'il convenait ou non de le révoquer; enfin si, en vertu de ses pleins pouvoirs, le prince pouvait prendre une détermination si grave, et remplacer un vice-roi (1).
Après un long débat où des raisons d'un grand poids furent alléguées pour et .contre , ces trois points furent résolus affirmativement par une majorité considérable, de sorte que le duc d'Arcos résigna sur-le-champ, et séance tenante, tous ses pouvoirs, en remettant au prince son bâton de commandement ; non sans éprouver un profond sentiment de chagrin, à l'idée qu'un autre allait recueillir le fruit de sa patience obstinée et de son astuce inépuisable^
'I] Do Sanlls*
AU reste il estnotoire, et il estjustedele reconuaitre, que^ si la faiblesse, Timprévoyance et Tirrésolution qu'il montra d'abord, avaient porté les choses aux dernières extrémités, sa constance inébranlable dans les revers, sa ferme confiance dans le temps dont il espérait tout, sa détestable habileté à attiser les bainés, les rivalités et les passions, à semer, par tous les moyens, la discorde chez ses ennemis, avaient déjà rendu imminente leur ruine définitive et assuré le triomphe prochain des armes espagnoles.
D s'embarqua le 28 janvier pour Civita-Veochia emportant avec lui les malédictions d'un peuple entier : mais, disons-le toutefois à l'éloge de sa probité , il partit si pauvre qu'il se vit obligé d'emprunter l'argent nécessaire aux frais de son voyage (1).
Don Juan prit le titre de vice-roi intérimaire. Il publia à Naples, et fit répandre dans tout le royaume une proclamation pleine de tact, et dont l'effet fut merveilleux ; puis il envoya un navire en Espagne^ pour rendre compte des derniers événements. Peu de
(I) De Santis. -* Comte de Modène. — Capcceldtro M. 8.
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jours après^ soit qu'il voulût montrer combien il se tenait pour assuré de recouvrer la souveraineté de Naples et de tout le royaume^ soit que cette mesure fût motivée par Tétat déplorable de la flotte, il loi donna Tordre de se rendre à Port-Mabon, renonçaot ainsi à l'appui qu'elle lui offrait, et aux facilités qu'elle lui garantissait, en cas de retraite.
À la nouvelle de ce changement, le duc de Guise commença pourtant à concevoir quelques inquiétudes; il ne négligea rien pour gagner le duc de Torsi dont il connaissait tout le crédit sur l'esprit du nouveau vice-roi, et qu'il avait traité peu généreusement depuis sa captivité. Mais, voyant que le vieillard ne se laissait pas plus séduire par les promesses et les flatteries, qu'intimider par les menaces et les emportements, il résolut de se signaler par quelque entreprise assez éclatante pour démoraliser ses adversaires, et ruiner les espérances que l'on commençait à fonder sur le prince de la maison d'Au- Iriche.
Il réunit un corps de trois mille hommes d'élite, et attaqua vigoureusement le fauboui^ de Chiaja. Après s'êti*e empai*és sans trop de peine de la
tour de Piedigrotta et de l'église de San-Leonardo4-mare; les vainqueurs se mirent à piller et à exercer toutes sortes de violences contre les habitants de ce iaubourg qui se montraient peu enthousiastes de la révolution. Enorgueilli de ce succès, le duc voulut attaquer Puzzoles, mais cette fois ses troupes furent battues ; elles revinrent à la débandade.
Déployant une prudence et une habileté qu'on n'eût pas attendues de son âge, Don Juan renoua avec Gennaro Ànnese et avec les cappes noires des négociations rompues par la faute de son prédécesseur; il ne négligea paâ non plus de donner des instructions aux barons qui combattaient pour sa cause hors de Napies, le^ invitant à se réunir de nouveau. Quelquesuns arrivèrent jusqu'à lui à la faveur de déguisements, et vinrent prendre ses ordres, en se mettant entièrement à sa disposition.
Les communications secrètes entre les chefs plébéiens mécontents, et le.nouveau vice-roi préparaient les voies à un accommodement. Des messagers se croisaient porteurs de propositions qui n'étaient
(1) De Santis. — Comte de Modène.