‹ Insurrection de Naples en 1647Chapitre 30 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'habitude des rassemblements et du tumulte devenait une seconde nature pour la populace napolitaine. Il semblait qu'elle recherchât toutes les occasions de s'abandonner à ce terrible penchant, et comme assurément les prétextes ne manquaient point à des esprits si bien disposés, non plus que les instigateurs de désordre encouragés par l'impunité, il était rare qu'un jour se passât sans que la tranquiUité fût troublée d'une façon ou d'une autre.

Dans la première semaine d'août le peuple armé se réunît sur la place du Carmel, foyer permanent de l'insurrection, et résolut d'attaquer les maisons de jeu de la ville; de bruyantes clameurs annoncèrent le départ de l'expédition, les salles furent envahies.

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l'argent volé, les joueurs poursuivis à coups de pierres et les édifices incendiés. Un Sicilien, homme de cœur et propriétaire de l'un de ces établissements, cherchait à en défendre l'entrée ; les assaillants le mirent en pièces (1).

Une autre fois le mouvement se dirige vers l'église des pères Théatins de la rue de Tolède, afin d'en arracher un soldat espagnol qui s'y était réfugié. On le maltraite cruellement, on le conduit en présence du vice-roi, auquel on demande de le condamner à être pendu, pour avoir déchargé son arquebuse contre -le peuple dans une des précédentes émeutes. L'autorité suprême refuse nécessairement de rendre une pareille sentence. Alors, sans plus attendre, le peuple traîne lui-même sa victime au gibet (2).

Le 8, on pille et on brûle à Piedigrotta, le palais du prince de Garamanica, homme obscur et de basse extraction, qui avait amassé en peu d'années des richesses incalculables. Les flammes dévorèrent encore les objets les plus précieux. Les historiens contem-

(1) De Sanlls. — Raphaël de Tunis.

(2) De Santls.

porains parlent entre autres d'un fameux fauteuil tout incrusté de grosses perles fines (1).

Il n'y eut pas jusqu'aux frères Franciscains qui ne suscitassent de graves dé6<>rdres« La cité ayant formellement reconnu saint Antoine de Padoue pour l'un de ses protecteurs, on lui avait érigé une statue d'argent destinée, comme celle des autres patrons, à ne sortir du trésor de la cathédrale que dans les processions solennelles. Mais un débat opiniâtre s'était engagé entre les Franciscains et les Capucins relativement à la forme que devrait avoir le capuchon ; les uns le voulaient rond, les autres le voulaient pointu; il avait fallu déposer la statue chez le régent Capecelatro, jusqu'çiu prononcé du jugement. Les Franciscains redoutant beaucoup^ pour l'issue du procès, l'influence dont les Capucins jouissaient à Rome, résolurent de mettre à profit l'esprit de révolte qui régnait, et aussi cette circonstance particulière que le saint avait été provisoirement coiffé selon leur goût ; en conséquence, réunissant leurs âmes dévouées sur la place du Marché, ils assaillirent la maison du régent, s'emparèrent de Teffigie sacrée, non sans rixes

(I) Dç Sanlis. — Capecelatro, M. S.

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violenles avec les partisans de leurs adversaires, et transportèrent tumultueusement leur conquête à la chapelle du trésor. De nombreux chapelains nobles s'y trouvaient réunis; ils ne manquèrent point de les expulser^ afin de les remplacer par des plébéiens, puis ils confièrent la garde de saint Antoine aux chanoines, et achevèrent ainsi de capter la bienveillance de Tarchevêque (1).

Après les moines, ce fut le tour des étudiants. Chacun devait apporter son contingent au désor^ dre universel. Ils s'armèrent au nombre de quatre mille environ, et réclamant avec menaces une diminution considérable dans les droits de l'université, ils effrayèrent grandement le recteur et les membres du conseil. Mais comme la plupart des mutins étaient étrangers à la ville, timdis que les dignitaires de l'université étaient tous Napolitains, la populace prit parti pour ces derniers, en sorte que l'émeute fut combattue par l'émeute elle-même. Les étudiants se virent bientôt dispersés; les uns s'enfuirent^ d'autres se cachèrent, quelques-uns essuyèrent les traitements les plus

(l)De Santi8.

268 INèURRECTlON DE NAPLES.

cruels^ el ceux qui essayèrent de résister périrent misérablement (i).

Ces troubles journaliers et les nouvelles des provinces où l'anarchie devenait de jour en jour plus effroyable, émurent cependant le duc d'Arcos, encouragé d'ailleurs par l'espoir de recevoir prochainement des secours d'Espagne ; il ordonna de justes répressions et prit quelques mesures efficaces. Les masses populaires oi^anisées en légions se laissaient conduire aveuglément par ceux qui se trouvaient à leur tète ; le duc espéra modifier leur impulsion en changeant les principaux chefs; mais ses choix d'une maladresse déplorable produisirent un effet tout contraire à celui qu'il attendait. Il nomma des hommes mal vus de la populace, sans influence par conséquent, et de plus, d'une bonne foi fort douteuse; ce furent Onofrio Caffiero, de Sainte-Lucie, que l'on accusait d'avoir empoisonné chez lui Masaniello le jour du banquet, et Salvator Baroni soupçonné d'avoir pris part à son assassinat. Ces deux personnages ne tardèrent pas, il est vrai, à reconquérir dignement leur popularité.

(I) De Sanlis. — Raph. de Tunis. — Capecelatro, M. S.

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Enfin le vice-roi renouvela ses ordcHinances contre les pillards et les incendiaires, et désireux de les fortifier par quelques exemples salutaires, il s'entendit avec les chefs populaires à sa dévotion, pour qu'ils accusassent eux-mêmes, comme violateurs de la capitulation, ceux qui avaient pris la part la plus active au sac du palais Caramanica et des maisons de jeu. On lui dénonça deux meneurs qui furent immédiatement pendus sans autre forme de procès devant la poterne de Castelnuovo. Ces exécutions impressionnèrent vivement la populace et produisirent tout d'abord un excellent effet. Peu à peu cependant, la foule s'étant agglomérée pour considérer les suppliciés, les plu5 hardis commencèrent à murmurer que bientôt le vice-roi les traiterait tous de la même manière, et ces paroles promptement répétées ne tardèrent point à développer des symptômes d'agitation trèsinquiétants. Averti sur-le-champ, le duc fit placer audessus de chaque pendu un écriteau sur lequel on lisait en gros caractères: Accusé par le très-- fidèle peuple d'avoir violé la capitulation, en incendiant et pillant sans autorisation du vice-roi et sans ordre des cJiefs populaires; jugé et condamtié à mort pour

270 INSUURECTION DE NAPLES.

ce cnme. Cette explication calma subitement les esprits; les rassemblements se dissipèrent (1).

De nouvelles potences furent ensuite dressées dans le même lieu avec leurs pancartes respectives pour un moine apostat, espion des Français, un cocher voleur, et un soldat espagnol qui avait tué un paysan d'un coup d'arquebuse. Ces diverses sentences obtinrent l'approbation universelle (2).

Malheureusement, à côté de ces actes de vigueur, oïl voit apparaître un manifeste inqualifiable enfanté par la misérable politique du vice-roi. U invite les vassaux des terres féodales à venir lui porter les plaintes qu'ils auraient à formuler contre leurs seigneurs, promettant de rendre prompte et complète justice. Le danger d'une telle mesure dans un tel moment, la violente irritation de la noblesse et ses funestes conséquences se devineront facilement.

Le jour suivant la populace de Lavmaro prenait les armes afin de réclamer le frère de Masaniello qu'elle croyait enfermé à Castelnuovo, à moins qu'il n'eût été secrètement exécuté dans son cachot, ainsi

(1) De Santis.

(2) De Santis,— Haphaél de Turris.

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que le bruit s'en était répandu ; mais cette fois, contre son ordinaire, le duc d'Arcos affronta résolument l'émeute : il déclara que l'homme dont on réclamait la liberté était à Gaete et non pas à CastelnuoYO, et que d'aOleurs, fût-il prisonnier dans le château, pour rien au monde il ne consentirait à lui en ouvrir les portes. Cette attitude intimida les groupes ; ils se retirèrent silencieusement, et le \ice-roi dut comprendre tout ce qu'il aurait depuis longtemps évité ou obtenu par une sage fermeté déployée à propos {i).

Il s'y prenait bien tard pour montrer du caractère et pour reprendre son rôle de vice-roi. Sa constante faiblesse antérieure l'avait trop déeréditéj l'audace populaire avait acquis trop de confiance pour qu'un déploiement passager d'énergie amenât désormais de solides résultats. Aussi les conspirateurs loin de se décourager, se préparaient^ils au contraire à de plus graves entreprises; déjà les chefs et les instigateurs de l'insurrection permanente combinaient un vaste plan dont la réussite pouvait amener les plus terribles conséquences; déjà les agents français

(1) De Santis. — Capecelatro, M. S. — Comte de Modène.

travaillaient activement dans ces mystérieux conciliabules, répandant l'or et les instructions du marquis de Fontenay, qui dès les premiers jours de la révolte épiait le moment de la. faire tourner au profit de son souverain.

Les conjurés résolurent de frapper hardiment un coup décisif, le jour de l'Assomption, en s'emparaixt à la fois de la personne du vice-roi, de tous les membres de sa famille, des généraux, des conseillers et des hauts fonctionnaires espagnols. Il fut décidé que pour assurer le succès, on les prierait tous au nom du peuple d'assister au service solennel qui devait se célébrer à la cathédrale, et l'élu Francesco Arpaja, jaloux de se réhabiliter dans l'opinion de ses amis politiques qui lui reprochaient les nombreux emplois . lucratifs distribués à ses proches parents, se chargea sans hésiter de transmettre l'invitation. Gommé on s'était déterminé précipitamment le matin même de la fête, il se rendit de fort bonne heure au palais afin de remplir en temps utile sa traîtreuse mission. Un tel empressement, et surtout le désir de le voir si bien accompagné éveillèrent la méfiance du duc, qui après mûre réflexion prit le parti de se rendre seul à

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l'église^ en excusant la ^ice-reine, sur la difficulté de se préparer à la cérémonie dans un si bref délai et les autorités espagnoles sur l'impossibilité de terminer assez rapidement certaines affaires majeures.

Cette réponse inattendue déconcerta d'abord les conjurés ; mais le yice-roi, leur assurant sans affectation que le soir même il assisterait aux vêpres avec toute sa famille ainsi que tous les dignitaires invités, ils convinrent de retarder le signal de quelques heures, tenant alors le succès pour certain. La messe terminée^ le due rentre au palais, confirmé dans ses soupçons tant par l'étude qu'il a faite des physionomies, que par certains mots isolés qu'il a recueillis à la volée. Il met en jeu sur-le-champ toutes les ressources de police à sa disposition, et bientôt les rapports de ses gens a joints à la révélation spontanée d'un délateur, lui apprennent le danger auquel il vient d'échapper et celui qui le menace encore. La temporisation n'était plus possible ; il convoque sans perdre un instant les chefs plébéiens les plus dévoués à sa cause, il réclame leur appui, et se fait livrer les principaux organisateurs du complot. Soumis à la torture, ces misérables dévoilent toute la trame du

crime projeté, et sont pendus sur-le*champ. Leurs cadavres demeurent exposés devant la poterne du château (1).

L'activité, l'énergie déployées en cette occasion, l'habileté des recherches et la rapidité des exécutions consternèrent la ville entière, et jetèrent l'épouvante dans ces masses populaires qui ne savaient rien de la conjuration, mais qui l'eussent certainement appuyée dès qu'elle aurait éclaté. La tempête s'éloigna donc une fois encore tout en laissant à l'horizon ses nuages sombres que pouvait ramener le premier souffle orageux.

(1) DeSantis.

^A/^/v^/vvvv^/v^ruv^>-u•vru-o

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