CHAPITRE IV
Giulio Geno\ino, véritable type des fauteurs de troubles et des oi^anisateurs d'émeutes, voyait avec impatience différer le payement de ses importants services; il réclamait la réalisation des promesses qu'on lui avait faites, alors qu'arbitre souverain des tendances populaires et conseiller intime de Masaniello qui l'écoutait comme un oracle, il pouvait seul sinon calmer l'insurrection, du moins lui donner une direction favorable aux intérêts du gouvernement ; tâche dont il s'était d'ailleurs acquitté avec beaucoup d'adresse, d'abord en prêchant la loyauté et l'obéissance au roi d'Espagne, ensuite en reconnaissant pour authentique le fameux privilège de Charles-Quint , plus tard en s'opposant à l'occupation du château Saint-Elme et enfin en précipitant la ruine du mal-
heureux poissonnier. Le duc d'Ârcos lui renouvelait continuellement l'assurance de tenir sa parole, tout en cherchant le plus possible à retarder ce fatal moment. Il craignait à juste titre de voir s'évanouir aussitôt toute cette influence dont il avait encore un si grand besoin. Mais les instances du vieillard devinrent si pressantes, l'ambition étouffa tellement chez lui la sagesse, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, que le vice-roi lui accorda définitivement la présidence du tribunal de la Sumaria. Le résultat confirma du reste pleinement ses craintes, c'est-à-dire que la popularité de Genovino disparut avec son masque (1).
Afin de rétablir un peu son crédit vis-à-vis de la classe nombreuse des tisseurs de soie, le magistrat improvisé avait obtenu du vice-roi une ordonnance extravagante en vertu de laquelle toute la soie qui entrerait dans lés magasins de Naples, ne pourrait en sortir que pour être employée dans la ville même, au grand détriment des fabriques de province (2). Les courtiers et les marchands ne manquèrent point
(1) De Santis. — Comte de Modène. — Raph. de Turris. — Capecela«- Iro, M. s. — Baldachini, etc.
(2) Voir rAppendice, n» 14.
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de protester contre une mesure si préjudiciable à leurs intérêts puisqu'elle les mettait à la merd de quelques fabricants de la capitale , ils formèrent une demande en justice et le procès s'engagea dans les formes. Le tribunal saisi de la cause el chargé de prononcer la sentence était présidé par Fabrizio C^nnamo^ personnage dont la populace avait brûlé le palais et les richesses aux premiers jours du soulèvement.
Les avocats des deux parties le récusèrent unanimement, se fondant sur un article de la capitulation qui interdisait toute fonction publique à quiconque se serait attiré le ressentiment populaire, et aurait eu à souflfrir du pillage ou de l'incendie dans les événements antérieurs. Mais Cennamo, n'acceptant point la récusation, entreprit de prouver qu'il n'avait aucunement encouru le mauvais vouloir du peuple, et que s'il avait subi de cruelles persécutions, il les devait uniquement à des vengeances particulières exercées sans l'ordre de Masaniello, ni d'aucun chef des fauboui^s. GiulioGenovino appuyait cette assertion d'un certificat signé de lui et de plusieurs de ses adhérents ; les signatures se multipliaient et le document circulait de
mains en mains, lorsqu'il \intà tomber entre celles d'un certain Horacio Rosseto connu sous le sobriquet de Razullo, capitaine du quartier de laZecca, ennemi déclaré du président de la Sumloîà, rancien conseiller du très-fidèle peuple. Il lut à hatite toîji la pièce manuscrite au milieu d'un groupede gens bien intentionnés, ajoutant des commentaires de sa façon et accusant de trahison les signataires. Ses décl^âxiatîons devenaient de pins en plus violentes à mesure que la foule grossissait autour de lui ; il Gïiit par crier qu'avec de pareils certifieateon ramènerait prochainement au pouvoir les plus terribles enpQmi^ dju peuple, qui ne reculeraient devant auciin crime ppvr sidis£»ire leui?s haines vindicatives:;. q^l$£teQ de .pai^ils œrljifieâts on retournerait tout droit à la servitude, et qu'enfin le peuple, déshonoré, verrait quahfier d'infâme piUerie tous ses actes de solennelle justice, tandis que des triomphes seraient réservés aux fonctionnaires pré vacateurs qui«avaient mérité la réprobation universelle. La harangue de Razullo produisit naturellement son effet, et la masse populaire rapidement accrue témoigna son indignation sympathique en suivaiit l'orateui* qui marchait vers le tribunal.
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-, Ceci'Se passait île ,21 aoùt^ Ceimamo siégeait aà tribunal menacé 9, traitant la qi^estipn des soies. Geho** yino assistait aux. débats ^ un exprès du vicet^roi vint les avertir de l'imininbilGe du péril ; ils sereticètent p^récipitammeiit eil Uë[u sûr/ et quand la populace arrivai, détruisant tout sur son passif, elle n'eut pouf assouvir sa fureur que des objets inanimés.
Exaspérée de voir échapper ses victimes^ grossie eontinuellemënt par de nouveaux renforts, et toujours guidée par RazuUo , elle quitte rédîfioe après Ta^foir mcendié et se porte sur la pldce du Palais, appelant à grands cris le due d'Areos et réclamant les fugitifs que V(m supposait réfugiés à Gastelnuovo (1). Le duc eher>ehe à conjurer l'orage au moyen d'une allocution biefpveiMante, il atteste que Fasîle des deux prési^ dents lui^ inconnu. Mais la multitude s's^omé-^ rant sanscesse davantage y efc la ville entière prenant les armes, Salvator Bâroni,- impatient de se distinguer pàrmi.les «iens, entraîne les insurgés du faubourg de Mortelle, envahît de son propre mouvement la place des i^ngès,> et attaque Piïzo-Falcone. Cette importiftite position: était gardée par une compagnie de vétérans'
''(l)'CapecélâtTo, M;S'. ' ' '■
)âO INSURRECTION DE NAPLES.
SOUS ks ordres du mestre de camp, Don Prospero Tatta^illa. Bien que suqiris, ils allaient opposer une vive résistance, lorsque l'apparition d'Onofrio Caffiero qui, maître du couvent de Saint-Louis, se joint àBa- Foni à la tète des gens de Saînte-Lucie, les oUige à opérer péniblement leur retraite vers le palais. Leur chef et le duc d'Ascoli restent au pouvoir des révoltés qui s'emparent sans coup férir du quartier des Allemands, puis des hauteurs de Trevico d'où l'on domine le château de l'Œuf.
Ces avantages si facilement obtenus par le peuple et l'épouvantable tumulte de la place du Palais, encombrée d'insui^és qui demandaient non-seulement Genovino etCennamo, mais aussi le frère de Masaniello, engagèrent le duc d'Arcos à prendre ses dispositions favorites , u'est-à-dire à se retirer avec sa famille à Castelnuovo, en recommandant à ses gardes d'éviter soigneusement toute collision.
La foule ignorait le départ du vice-roi; lorsqu'elle se fut épuisée en vociférations inujtiles , elle désespéra d'obtenir satisfaction, et se mit à lancer des pierres contre le poste des soldats allemands ; ceux-ci se voyant pour ainsi dire abandonnés aux insultes de la
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populace, songèrent à leur défense et firent une déchaîne de mousqueterie , malgré les ordres exprès du duc d'Arcos. Deux hommes seulement tombèrent morts; attendu que lamultitude, en voyant banderiez rouets, s'était jetée précipitamment la face contre terre afin de laisser passer les balles. Les plus éloignés crurent que la décharge avait été horriblement meurtrière , et loin de s'en effrayer ils n'en devinrent que plus furieux; le siège du palais fiit entrepris sur-lechamp. Ceux qui manquaient de bravoure n'en servaient pas moins l'insurrection ; ils couraient dans les fauboui^ et répandaient la nouvelle du désastre imaginaire en appelant des vengeurs.
Le mouvement s'opéra sur tous les points à la fois. Il se fit un affreux massacre des Espagnols que l'on assassinait au milieu des rues (1). — Un Napolitain trempe son pain dans le sang encore fumant des victimes, le mange, et porte, ses doigts à ses lèvres par un raffinement de férocité (2). Il s'engage entre les troupes et le peuple une lutte effroyable. Les malheureux soldats, surpris, disséminés, sans ordres et sans
(l) Capecelati'o, M. S.
(3) De Si^ntts.
moyens de se rallier, sont, écrasés p^r.l^^QOûAMre et ne peu^^ que se retrancher dans leurs <{iiiartîers respectifs et dans le palais où ils se défendent vail-* lamment.
Le peuple de Naples n'avait plus de chef suprême pour diriger ses opérations ; et cependajat jamai^;il im s'était montré si hardi à Tattaque, ni si opiniâtre au combat. Tandis que les uns affrontent auda^oi^T sèment le feu, d'autres prennent possession de la Douane^ et y trouvent une quantité considérable d'armeé de toutes espèces; des bandes habilement conduites placent de l'artillerie sur des points trèsfavorables pour inquiéter k palais et les châtjBaux; enfin de$ canons et des vivres sont transportés dans la grosse tour du Carmel.
L'ardent agitateur du fauboui^ de Mortelle, le batteur d'or Andréa Polito fond à Timproviste sur la chartreuse de Saint-Martin, s'y^taMit avec son monde, et menace sérieusement le château Saint-rElme, contigu au monastère, en braquant contre lui quatre grosses pièces d'artillerie. La situation devenait terrible ; tandis que les Espagnols fortifiaient le palais en toute hâte, garnissant de pierriers les balcons et les
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terrasses, ouvrant des tranchées, et amoncelant lô« fascines, «ans interrompre un moment le feu, le duc pensait à ravitailler le château, qui n'avait que fort peu de munitions et de vivres, et qu'assiégeaient de tous côtés les masses populaires. Ordre est donné, aux galères de ramer vers la tour de l'Annonciade et de recueillir autant de grains et de farine qu'en renfermeraient les moulins de Castellamare; mais le peuple est averti de l'expédition projetée, des groupes nombreux couvrent le rivage et rendent impossible un débarquement.
La nuit s'approchait ; la lutte ne ralentissait point ; Tacharnement faisait oublier la fatigue. Le vice-roi fort abattu s'adresse encore au cardinal-archevêque, le priant avec instance de se montrer aux masses, de chercher à les calmer d'une manière ou d'une autre, de sauver la ville et le royaume des calamités incalculables qui vont fondre sur eux.
La périlleuse mission est acceptée sans hésiter par le prélat ; accompagné de Giuseppe Palumbo, ce chef prudent qui savait toujours se ménager de hautes protections, il parcourt à cheval, au milieu du sifflement des balles, les quartiers où le carnage est le
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plus affreux^ prêchant la paix les yeux remplis de larmes. Vains efforts! les témoignages de respect et de vénération ne cessent, il est* vrai, de l'entourer ; mais il rencontre partout des hommes altérés de sang, possédés d'une sorte de rage infernale qui ne leur permet de rien écoutpr. Ses tentatives ne sont pas , moins infructueuses pour pénétrer à Gastelnuovo près du vice-roi; exténué, découragé, glacé d'horreur, il regagne enfin le palais épiscopal à une heure très-avancée de la nuit.
Celle-là fut digne en tout point du jour qui l'avait précédée ; le canon tonna sans relâche, les ouvrages d'attaque et de défense se poursuivirent activement à la lueur des incendies.
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