CHAPITRE PREMIER
Les glorieuses campagnes du grand capitaine Gk)nzalvef de Cordoue avaient à peine assuré la possession du royaume de Naples, aux couronnes déjà réunies de CastiUe et d'Aragon , qu'on vit apparaître des symptômes hostiles à la domination espagnole, préférée cependant par les Napolitains à celle des Français. Du vivant même de Ferdinand le Catholique, et peu après le voyage que fit ce prince en Italie ,
la cherté des vÎTres et le poids des impôts excitèrent qudques émeutes; le comte de Ribagorza était alors TÎce-roi. En 1510 son successeur don Raymundo de Cardona souleva tout le royaume, en voulant y introduire l'inquisition. Enfin, au commencement du règne de Charles- Quint, l'expédition de Lautrec, malgré son peu de succès, laissa de dangereuses semences de haines qui devaient germer un jour sur ce sol ardent. Sous le fameux vice-roi don Pedro de Tolède, marquis de Villa- Franca , l'irritation de la noblesse, furieuse qu'on touchât à ses privilèges, et le mécontentement du peuple que la disette poussait à la révolte, prirent un caractère si menaçant que l'empereur dut passer à Naples, au retour de son expédition d'Afrique ; sa présence fut d'autant plus agréable à ses nouveaux sujets, qu'il accorda divers privilèges au royaume et à la capitale en particulier; mais au commencement de 1548, une nouvelle tentative faite pour établir l'inquisition , occasionna des troubles sérieux, et un conflit entre les Napolitains et les Espagnols , qui coûta la vie à plus de trois cents personnes. Ce fut pour l'inflexible vice-roi une occasion de déployer son opiniâtre volonté ; mais il dut
pourtant renoncer à rétablissement de l'odieux tribunal.
Au marquis de, Tolède succède le duc d'Osuna, en 1581 ; les nobles réclament avec arrogance leurs droits abolis, et le peuple se soulève contre l'augmentation des impôts , qui vient se joindre à la disette. Les esprits s'aigrissent de plus en plus pendant la viceroyauté du comte de Miranda ; puis, durant celle du comte de Lémos, en 1 600, on voit éclater de violentes agitations, excitées par certaines doctrines nouvelles que prêche un frère turbulent nommé Gampanella. Entouré de nombreux partisans, il était parvenu à traiter avec les Turcs , leur offrant, s'ils venaient le soutenir, de leur faciliter sur la côte l'occupation de plusieurs forteresses. En i 603 , le comte de Lémos cède la place au comte de Benavente ; la misère publique est à son comble, l'altération de la monnaie cause de nouveaux troubles, la popularité du second duc d'Osuna vient se briser contre le mécontentement et l'agitation universels. Rappelé précipitamment en Espagne, le duc laisse ce commandement au cardinal Borgia, qui ne peut prendre possession de la vice-royauté qu'après plusieurs jours de lutte vio-
lente. Enfin sous le règne de Philippe IV , le cardinal Zapata et le duc d'Âlbe, successivement nommés à la vice-royauté de Naples y vivent dans de continuelles alarmes au milieu d'une population agitée par l'accroissement des impôts, le manque de pain, et le discrédit des monnaies. Le comte de Monterey d'abord , et plus tard le duc de Médina de las Torres, étouffent sous une répression énei^ique des conspirations formidables, ourdies dans le but de livrer le royaume aux Français.
Ces avertissements réitérés devaient faire sentir au gouvernement espagnol la nécessité, ou d'entretenir toujours des forces suffisantes dans ce royaume turbulent si accessible aux influences étrangères, ou de le régir avec tant de justice et de douceur qu'il trouvât de l'avantage à demeurer soumis au suzerain. Ce dernier parti eut été le plus facile comme le plus utile, et en même temps, le plus juste, puisque Naples, loin de témoigner de Tantipathie pour l'Espagne, l'aidait ai; contraire loyalement de son sang et de ses trésors dans ses entreprises extravagantes. Mais les rois catholiques, ou pour mieux dire leurs favoris, et les délégués qu'ils envoyaient à Naples, au lieu de l'un
de ces systèmes de gouvernement^ choisirent celui de diviser les esprits, en semant, d'abord, là défiance, ensuite la haine entre le peuple et la noblesse, afin que, le manque d'accord empêchant toute résistance sérieuse, on parvînt plus aisément à opprimer et à exploiter le pays conquis. Aussi la domination des vice-rois devint tellement funeste à ces riches et magnifiques contrées, que l'on y conserve encore aujourd'hui le souvenir de leur arbitraire et de leur insatiable soif d'or.
De temps immémorial le royaume de Naples jouissait, comme garantie nationale, d'un parlement composé des barons ayant fief, et des députés de certaines villes et corporations ecclésiastiques, lequel, . bien qu'il n'eût point de forme constante, ni de périodicité régulière, se réunissait souvent sur la convocation du souverain ou de ses lieutenants; mais ce corps respectable, sans le bon vouloir duqiiel on ne pouvait charger le pays de contributions nouvelles, s'était usé sous les régimes précédents, perdant peu à peu son influence et sa valeur.
Aussi, corrompu ou contraint (expression du Manifeste du peuplé) , il se prétait docilement à toutes les
ex^enceis du pouvoir, étant peut-être le plus solide appui.de la tyrannie, puisqu'il légalisait ses actes. Sort terrible des institutions les plus salutaires, lorsque, abâtardies par le temps ou les circonstances, elles perdent leur propre dignité, et oublient les intérêts qu'elles représentent !
Les principales villes du royaume étaient, en ou<tre, administrées par une sorte de municipalité élective. Celle de la capitale se composait des députés de six sédiles, places, ou districts formant les divisions de la ville ; des élus de ces sédUeSy et enfin des capitaines des ottines ou quartiers , subdivisions des sédiles. L'élection de cinq sédiles appartenait exclusivement à la noblesse; le peuple n'exerçait plus ce droit que dans un seul, les nobles ayant accaparé le pouvoir à mesure que l'institution s'altérait. Le sédile du peuple comprenait, il est vrai, la nomination des cinquante-huit capitaines d'ottines (sorte d'alcades de quartier) ; mais tandis que la noblesse désignait librement et directement ses éluSy le peuple devait présenter trois membres au choix du gouvernement : celui qui était nommé de cette façon n'en prenait pas moins le titre menteur et pompeux
d'élu du peuple, et jouissait de certaines prérc^ati^es assez semblables à celles de nos anciens syndics* Les députés des six sédilesy et les capitaines d'ottines présidés par les six élus, formaient la corp(H*ation municipale de Naples^ sans le consentement de laquelle on ne pouvait ni imposer de nouvelles charges, à la ville, ni créer des odrois d'aucune espèce, et qui comptait parmi ses attributions, le soin de la poUcd, l'administration des deniers publics et celle descoUé^ ges et des hôpitaux. Ajoutons que les votes se réduisaient toujours à six, ma%ré le grand nombre des membres, le scrutin particulier de chaque sédUe étant préalablement vérifié.
Cette corporation qui, bien que monstrueuse dans sa forme et embarrassante dans son action, s'était pourtant jadis dignement acquittée de ses fonctions, manquait alors d'une vie qui lui fût propre. Si quelquefois elle osait encore formuler d'énei^iques protestations contre l'oppression de la ville et du royaume entier, elle n'en était pas moins devenue déjà un instrument docile dont les vice-rois se servaient pour arriver à l'accomplissement de leurs exigences avec certaine apparence de légalité.
Les Napolitains n'avaient ainsi rien à espérer des institutions protectrices léguées par leurs aïeux : le temps les avait affaiblies, la domination étrangère les avait corrompues. Abîmés sous le poids d'un joug écrasant, ils ne pouvaient ni leur rendre la vigueur primitive, ni en fonder de nouvelles mieux appropriées aux circonstances. La noblesse avait perdu toute son influence en pressurant ses vassaux, en affermant les rentes de l'État, en se montrant trop soumise auxcaprices des vice-rois. Etquantau peuple, abandonné, flétri, accablé, il s'épuisait sans appui et sans direction en de vaines et impuissantes tentatives.
Le royaume de Naples marchait donc à sa ruine totale. La main du pouvoir ne s'y faisait sentir que pour pressurer, opprimer et stériliser. La sécurité publique était complètement perdue. Les côtes demeuraient continuellement exposées aux descentes des pirates barbaresques. Sur les montagnes campaient de nombreuses troupes de bandits qui, grossies de jour en jour par le besoin et le découragement général, poussaient leurs excursions dévastatrices jusque dans les villes, lorsqu'elles poui^aient y fondre à l'impro-
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viste. La population diminuait sensiblement par la misère, par de continuelles leyéeâ d^hômmés pour la Flandre, la Lombardie et la Catalogne, et aussi par l'émigration incessante des infortunés Napolitains, cherchant un refuge contre leurs maux jusque sur les plages turques, ainsi que l'assure un auteur contemporain.
L'agriculture dépérissait par le manque de bras, par le défaut de sûreté des. campagnes, par l'accroissement des contributions ; ; l'industrie, débilitée , ruinée, se voyait étouffée dans son berceau, et lé commerce qu'épouvantaient des guerres ou des troubles sans fin, de^ droits et des tarife exces^s, fuyait un pays d'oîi l'on avait tiré, durant les^ vingt dernières années, plus dé cinquante mille honimes pour la guerre, et pour l'Espagne plus de quatre-vingts millions de ducats, produits de gabelles, d'octrois et d'impôts extraordinaires.
Telle était la déplorable situation de Naples, lorsqu'en 1644 l'amiral de Gastille don Juan Àlfonso Ënriquez de Cabrera, duc de Médina de Rioseco, vint prendre possession de la vice-royaulé. Gentilhomme plein d'humanité autant qu'hd)ile pohtique,
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il comprit tout d'abord la lassitude du pays; et tandis qu'il appliquait ses efforts à régulariser l'administration, déshonorée par le gaspillage et les détournements des officiers publics, il écrivait à la cour pour exposer la nécessité de jeter un regard de compas^on sur ces peuples épuisés. Mais à Madrid, on était préoccupé de la guerre de Catalogne ; on était sous le coup de mille événements désastreux, de mille nécessités pressantes; on dédaigna les prudents avis du vice-roi ; on ne lui répondit qu'en demandant formellement des hommes et de l'argent. L'amiral, contraint d'obéir aux nouvelles exigences, ayant d'ailleurs à se munir contre l'apparition d'une flotte turque dans le golfe de Tarente, à protéger Malte et à défendre Rome, se vit dans la cruelle obligation de lever encore quelques bataillons pour la Péninsule et de créer un impôt sur les farines, qui excita un vif mécontentement; mais en même temps il renouvelait bien haut ses représentations sur le danger d'exaspérer les Napolitains et sur leur manque absolu de ressources. Son zèle, sa juste prévoyance furent traités en Espagne de faiblessie et même de pusillanimité ; on lui enjoignit impérieusement d'ex-
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pédier de nouveaux secours. Ce fut alors que, dérangé . dans ses plans, il écrivit au roi pour résigner ses pouvoirs et demander un successeur, ne voulant pas que le beau cristal qu'on lui avait confié se brisât entre ses mains, expression remarquable que transmettent tous les historiens du temps et qui caractérise fortement la grande figure de ce sage et loyal seigneur.