Il
rcnces, qui déjà avaient dû être discontinuées pendant quelque temps après l’expédition des instructions pour < Constantinople, il avait signé la veille une dépêche circulaire', dans laquelle il avait fait développer son intention qu'il n’avait que donné à entendre en présentant sa « déclaration » dans les conférences. 11 avait ajouté à cette dépêche un résumé qui répétait la justitication des vues russes, en particulier au sujet du cas oii l’on serait obligé d’avoir recours aux mesures coercitives. Il y était dit * que deux cas étaient à prévoir : ou les Turcs resteraient victorieux, et l’ expérience avait démontré quel usage ils feraient de leurs succès; mais quant à l’empereur, il ne pourrait pas rester spectateur oisif d’une telle issue qui, en anéan- ’ tissant la Grèce, détruirait en même temps la prospérité des provinces méridionales de la Russie, ainsi que leur commerce auquel les Grecs servaient en majeure partie d’intermédiaires. Ou bien, de l’autre côté, la révolution grecque triompherait et produirait une fermentation dans toute l’Europe où, au sujet de la cause grecque, tous les partis s’étaient mis d’accord au nom de la religion, du patriotisme et de la cause libérale ; la révolte se propagerait ensuite dans d’autres provinces de la Turquie, comme elle en était déjà menacée pour la Servie. Ayec une telle perspective, disait-on, la médiation n’était plus laissée au choix des puissances, mais elle leur était imposée par la nécessité : c'est pourquoi il fallait l’exécuter malgré tous les obstacles et, on cas de besoin, même par des mesures coercitives. » Pour terminer, on exprimait l'espoir que, pendant qu'on faisait les démarches confidentielles à Constantinople, les opinions se rapprocheraient au sujet de ces questions, et on ajoutait (pie » dans le cas contraire le gou-
1 Dépêche circulaire Hu ta avril 1823. MS.
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vernement russe croirait inutile dé reprendre les conférences. » Pour le cas où cette dépêche serait accueillie avec faveur, on avait ajouté pour les ambassades une série de sept propositions, de l’acceptation immédiate desquelles le cabinet de Saint-Pétersbourg faisait dépendre la continuation des conférences.
La cour de Berlin fut cependant la seule qui reçut ces communications favorablement. La Russie manqua son but, qui était de faire désavouer par les cours alliées la manière d’agir de leurs plénipotentiaires. Le cabinet français déclara’, dans une dépêche adressée à Lafer- * «nui ronays, qu'il ne pouvait pas découvrir la divergence qui mettait la cour de Russie en si grand émoi. Le plénipotentiaire français lui-même ne crut pas bien sérieuse cette dépêche circulaire, qu'on ne lui semblait avoir écrite avec une telle roideur que pour tenir un peu compte des vœux du peuple et « pour orner les archives russes. » Mctternich, comprenant très-bien à qui s'adressait en réalité cette dépêche, dirigée surtout contre lui-même, prit la chose sur un ton moins plaisant. A ce moment, il était arrivé de nouveau, comme auparavant à Vérone, à l'apogée du sentiment de sa valeur. Plein de suffisance, il revint de Paris rejoindre l'empereur son maître à Milan ; il croyait avoir la France dans sa poche de même qu il parlait tout seul et tout haut en Espagne ; il se sentait le maitre en Italie comme en Allemagne où, dans son château de Johannisberg, on lui avait fait la cour comme à un empereur. Dans la position où il se trouvait, il crut avoir poussé assez loin les égards vis-à-vis du czar. 1! jugea nécessaire de dissiper complètement dans ses prochaines instructions, qu'il adressa à Lebzeltern’, les illusions de l'empereur, et de lui faire * Pin de m*i. comprendre qu'il ne réussirait jamais à entraîner les alliés à des démarches hostiles contre la Porte. La vive lumière
jetée sur Jes propositions du mémorandum russe en date du 9 janvier, par l'aversion déclarée d'Alexandre pour l'indépendance de la Grèce, donna à la réponse autrichienne1 un ton encore plus amer que n’en avait montré la dépêche circulaire russe. On y énumérait les questions et les vœux exprimés par la Russie, en commentant un point après l'autre par les doutes qu'ils inspiraient h l'Autriche; ces points étaient: la nécessité d une intervention dont l'Autriche n’avait jamais méconnu ni caché les difficultés ; l’emploi éventuel de mesures coercitives morales, parmi lesquelles l’Autriche avait donné la préférence à la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce, tandis que la Russie n'en avait pas voulu; enfin l'emploi de mesures coercitives matérielles qui donneraient des armes invincibles à l'insurrection qu’on voulait abattre : mesures qui engageraient peut-être l’ Angleterre à l’action et qui exposeraient les alliés au danger d'avoir à renoncer aux principes sur lesquels reposait l'Alliance. On s'opposait de la même manière aussi à tous les vœux exprimés par la Russie k l’égard de projets concertés d’avance pour une action commune, projets qu'on ne saurait concevoir pour l'avenir sur un terrain aussi mobile que cette lutte en Orient. Dans les s juin, nouvelles instructions qu'on expédia' à Lebzeltern, avec des gloses marginales dans lesquelles Metternich avait commenté les protocoles des conférences, on lui avait indiqué comme la raison principale qui avait jusqu'alors toujours obscurci les jugements du cabinet russe, la confusion continuelle de deux questions complètement séparées, et on lui avait expliqué que le cas serait tout à fait différent si la Russie allait demander l’emploi de mesures coerei-
1 Elle élai* adressée à Tatislschcw et partit, vers la fin de mai, de Milan pour Varsovie. MS.
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tives dans 1 affaire de la pacification grecque, ou qu’elle vînt réclamer l'appui de ses alliés à cause d une violation des traités. Dans le premier cas, l’Autriche serait obligée de se rappeler toujours ses principes et de se demander à elle-même, ainsi qu'à ses alliés, si on ne causerait pas de la sorte un mal plus grand que celui auquel on voudrait mettre un terme. Dans l'autre cas, l’Autriche, comme elle avait à le montrer aussitôt, serait toujours prête à appuyer la Russie, dès que celle-ci aurait prouvé parles faits qu'elle avait raison de réclamer son aide. — Ce langage décidé, qu'on était peu habitué à entendre tenir à Metternich, ne fut pas, il est vrai, si mal jugé par Tatistchevv, qui, comme les Caraman et les Hatzfeldt, était entièrement gagné aux vues du chancelier d'Etat, et se trouvait plus souvent d’accord avec lui qu'il ne le trouvait lui-même utile; mais la mauvaise humeur, avec laquelle on accueillit à Saint- Pétersbourg cette manière de parler de Metternich, n’en était que plus grande, bien qu'elle ne se prononçât pas encore aussi fortement que l'on s'y était attendu*. Rien n’aurait pu venir plus à propos aux ennemis de Metternich, dans les cercles des hommes d'État russes, qui guettaient tout ce qu'il faisait, que cette imprudence avec laquelle se démasquait cet ami équivoque.
Canning n'avait pas été trompé dans ses prévisions quand il avait cru que les conférences feraient naître des querelles violentes entre les deux cours impériales; son désir de voir les effets de ces négociations se réduire à rien se réalisa avec plus d'exactitude encore. Il est vrai qu'on n'aurait pas pu choisir un moment plus défavorable pour faire les démarches convenues à Constantinople. D’après les lois et les traditions des Turcs, la Porte n'aurait pu à
* Rapport du comte Lcbzeltern, du 13 juillet 1825. MS.
Accueil fait au i ouvertures confidentielles adressées à la Porte.
aucun moment consentir à la médiation proposée; mais elle aurait été le moins disposée à le Faire à cette époque oii deux tiers du territoire en révolte avaient été subjugués, où la place de Navarin avait été prise, où l'Hellade occidentale était envahie, et où l’on croyait Missolonghi sur le point de tomber au pouvoir des assiégeants; en outre, elle aurait été le moins disposée à prendre en considération des propositions d'un caractère aussi peu décidé et qui lui montraient que leurs auteurs eux-mêmes n’étaient pas du tout d'accord sur le but qu’ils se proposaient d’atteindre ni sur les moyens îi employer pour cela. Quand même lu Porte n’aurait pas si bien pénétré ces discordes qui divisaient les alliés entre eux, elle aurait toujours eu ses sources d'informations sûres à Vienne. Elle savait très-bien que l’Angleterre s’ était continuellement tenue à l’écart, ce qui l'avait, dès le commencement, confirmée dans son principe de ne pas vouloir entendre parler d’intervention. Elle connaissait les projets de la Russie et même les modifications qu'ils avaient subies à Saint-Pétersbourg. Elle savait ce que les alliés ne voulaient pas; il est vrai qu'elle savait moins bien ce (pie les puissances voulaient réellement, parce que celles-ci ne le savaient pas elles-mêmes ; mais tout cela l'affermissait dans sa résistance opiniâtre, qu'une action unanime aurait seule pu briser. Avant que les instructions des ambassadeurs qui avaient pris part aux conférences de Saint-Pétersbourg fussent parvenues à Constantinople, les ministres accrédités auprès de la Porte avaient essayé d v préparer un peu le terrain pour ces projets. I, 'internonce se borna A faire des allusions vagues et éloignées du but. Guilleminot se mit en rapport avec Chosrew- Pacha, homme équivoque qui, allié à un parti A»rit. anti-égyptien, lui donna l’espoir’ que les négociations aboutiraient, mais sans y avoir été nullement autorisé et sans lui
ENTRE LES PUISSANCES. |f)7
donner de garanties. Lorsque les instructions données par les membres de la conférence arrivèrent' h Constantinople, les ambassadeurs tombèrent d’accord* de faire parvenir à la Porte leurs ouvertures confidentielles, par les drogmans, non pas en commun, mais en prenant tous pour base les instructions données au drogman français. Ils convinrent en même temps, d’après le conseil de l’inter— nonce, d'éviter soigneusement le ternie d’intervention , pour Ibquel les Turcs n'ont pas d’autre mot que celui de tewastut, ce qui signifie « médiation par arbitrage, » et de n'emplover à sa place que le terme de bons offices (memii dchemile). Aussitôt le dissentiment qui s’était montré h Saint-Pétersbourg éclata aussi au camp des ambassadeurs. Minciaky trouva à redire à l'expression de « bous offices ; » en outre il essaya d’introduire, par contrebande, dans les instructions de son drogman un passage d'après lequel le refus du Divan aurait entraîné l’emploi de mesures coercitives; mais heureusement on réussit, dans une autre conférence, à le ramener il l’attitude calme qu'il avait observée jusqu'alors. Ensuite les différents drogmaus s’aquittèrent de leurs commissions*. Les instructions données au droguian français1 motivaient l'offre des quatre puissances « par l’absence de résultats dans les campagnes des quatre dernières années, par la résistance désespérée des Grecs et par l’appui inoral et matériel que lui prêtaient les peuples de l'Europe; mais, avant tout, par la considération que, par suite de l'excitation des passions que les cabinets avaient essayé d'étouffer depuis dix ans, l’influence de ces troubles en Orient s’était étendue sur toute l’Europe ; qu elle
‘ Opte des instructions données par l'ambassade de France à M. Desgranges, 29 mai. — Les instructions données par l'Autriche et par la Prusse sont datées du 28 mai ; celles données par la Russie sont du 6 juin. MS.
13 tuai.
23 mai
* 3, 13 juin.
• 3 juin.
avait causé au commerce le préjudice le plus grave, et que, par les différends entre la Porte et la Russie, elle avait miné la paix en Europe et mis en péril ce système des puissances auquel la Porte devait tant ; système qui depuis cinq ans Pavait sauvée malgré elle, et qui pourrait la sauver encore cette fois-ci, si toutefois elle voulait s'y rallier sérieusement. » Les instructions données au drogmande l'Autriche cherchaient A aller au-devant des objections qu’on pourrait vouloir tirer de la position favorable dans laquelle se trouvaient les Turcs sur le théâtre de la guerre. « En s’adressant à la magnanimité du sultan, y était-il dit, on avait précisément choisi le moment actuel (où Kolokotronis avait reparu sur la scène), où l'on pourrait espérer trouver les chefs des insurgés plus disposés à écouter les représentations des puissances (c’cst-ù-dire à conclure des capitulations). > La réponse que le reïs-effendi fît aux ambassadeurs était un refus net, exprimé d'une manière presque railleuse et méprisante. « Il avait cru*, disait-il à Desgranges', que cette affaire était terminée depuis longtemps. La Porte avait seule le droit d’arranger ses affaires intérieures. Sa loi religieuse, la seule règle de sa conduite, la dispensait de la nécessité de demander les bons offices de personne. » A l’argument spécial présenté par le drogman autrichien, le ministre fit une réponse spéciale, en disant qu’il priait ^puissances de s’adresser d'abord aux rebelles et de les déterminer à se soumettre. La réponse qu’on fit au drogman russe était la plus acrimonieuse : « Lord Strangford, lui dit le reïs-effendi, avait, à son retour de Vérone, où le czar lui-même avait repoussé les rebelles, déclaré solennellement, au nom des puissances, que celles-ci approuvaient les mesures prises par la Porte
• Copie d’un rapport du sieur Desgranges sur son entrevue avec le reïs-efendi, le 3 juin 1823. — Comme les autres rapports en MS.
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contre les rebelles; il y avait donc lieu de s étonner de ces nouvelles propositions, qui provenaient de sentiments entièrement changés. Cette intervention diplomatique, ajoutat-il, ressemblait beaucoup à une immixtion dans les affaires d un harem turc, immixtion que leur loi sacrée ne permettait pas. Mais, ce qui était plus décisif encore, c’était que les Européens avaient des institutions qu'ils pourraient modifier selon les circonstances, tandis que celles de la Turquie étaient sacrées, venues du ciel et immuables. » Le reïs-effendi dit encore au drogman de la Prusse, ce qu’il n’aurait pas pu dire au drogman russe lui-même sans trop lui manquer, « qu'ils savaient fort bien ce dont il s'agissait, où était le véritable foyer des complots contre leur indépendance, et d’où venait le coup dont trois des alliés n’étaient que les instruments; qu'on connaissait le mémorandum russe dont les révélations étaient cause que tout acte par lequel la Porte irait, dans cette affaire, au-devant des puissances équivaudrait à une apostasie; et enfin qu’en acceptant la médiation, la Porte craindrait de river le premier anneau de sa propre chaîne, et de favoriser elle-même les desseins de la Russie, qui voulait expulser les Turcs de l'Europe. >
Ce fut ainsi que ces négociations tombèrent à terre, comme on l'avait désiré à Vienne et prévu à Saint-Pétersbourg. Les discussions au sujet des Principautés suivirent une marche différente. Déjà avant les négociations sur la pacification, Minciaky avait eu avec le ministre turc un premier entretien" paisible sur cette affaire russe toute spé- • i"jnm. ciale; après que les négociations eurent échoué, il présenta* • 6junift. une note conçue en termes fort énergiques1 et demandant catégoriquement le rappel des basch-beschly-agas et le ré-
* Note présentée à la Haute-Porte par le chargé d’affaires de Russie, 4 juillet. MS.
• r,r. t. i«r, p. tablissement du statu auo\ Mais cette demande fut repous- •
544, 560, sq. ' 1
sée par le Divan, au sein duquel le ministre de l’intérieur, Sadik-Effendi et Housny-Bey l’avaient entièrement emporté, à ce moment, sur le reïs-effcndi, cet homme si conciliant. Au moment où le rapport de Minciaky, rendant compte de la manière sèche dont on l'avait renvoyé, arriva à Saint- Pétersbourg, on y avait précisément préparé pour lui une • 24 août, dépêche* dans laquelle l’empereur avait exprimé sa profonde indignation, causée par le résultat des démarches faites à Constantinople, et plus encore par les réponses des cabinets de Paris et de Vienne à sa dépêche circulaire en date du 16 avril. Ncsselrode y ajouta alors un post-scriptum pour répondre à ce rapport qui, disait-il, avait poussé aux dernières limites l’irritation du czar, et lui avait, pour la première fois, entièrement ouvert les yeux sur l’attitude prise à Constantinople par les représentants de ses alliés. Minciaky reçut l’ordre de ne plus prendre part à aucune démarche des autres ministres. Pendant ce temps, et lidèle à toutes les habitudes de sa politique, Metternich s’empressa de se montrer, dans cette affaire, aussi complaisant
pour la Russie qu'il était intraitable dans l'affaire grecque.
• s septembre. Il donna* il l’internonce des instructions très-précises, par suite desquelles, et après avoir fait une première dé-
* .septembre, marche infructueuse, celui-ci présenta à la Porte une note*
dans laquelle il disait : que l'empereur demandait le rétablissement du statu quo dans les Principautés, comme une « marque particulière de la complaisance » du sultan. Dans le cas où la Porte s'v refuserait, rinternonce devait insister avec fermeté sur cette demande, et faire un rapport à sa cour qui jugerait ensuite « si la Porte voulait avoir l’Autriche pour amie ou pour ennemie. » Celte démarche eut un succès complet : on donna ordre pour le rappel des ♦ u octobre, agas\ ce qu'on notifia ensuite à M. de Minciaky. Il y eut
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en outre, encore avant la fin de l’année, dans le gouvernement de la Porte, un changement ministériel qui semblait être de bon augure. Le kiava Sadik-Effendi, créature vénale du favori, le silichdar, sur le compte duquel il fallait mettre beaucoup de démarches hostiles de la Porte, fut éloignée! remplacé par Achmed-Iloulousi-Effendi, homme intègre et ami du reïs-effendi.
Dès que l’empereur Alexandre fut de retour de Varsovie ", i>;«po»iuo<i»
11 de l ewpeieur
on s’était partout attendu à lui voir reprendre les eonférences. Mais immédiatement après l’issue négative des démarches confidentielles à Constantinople, on put voir par l’attitude des diplomates russes dans la capitale turque, que le czar considérait comme terminée son action commune avec les alliés. Minciaky disait * à qui voulait • Jmiin. l'entendre que dorénavant les affaires russes seraient traitées sans l’Alliance. Nesselrode déclara la même chose à Lebzeltern ’, en disant que, par suite du manque complet • K»iA. d'égards de la part du cabinet d’Autriche vis-à-vis des motifs et des intérêts de la Russie, l’empereur se trouverait probablement obligé de tenir à l’avenir conseil sans l’Autriche. Une dépêche circulaire’ annoncé à tous les cabinets * que dans la question d’Orient l’empereur n'agirait désormais que suivant ses droits et les intérêts de son empire.
On annonça* à M. de Minciaky l’envoi prochain d’instruc- • iiu&t. lions analogues. Les conférences furent formellement closes*. Dans la dépêche circulaire on donna à tous les •Fmd,»gut. ambassadeurs accrédités près des grandes cours l'ordre d’observer à l’avenir la plus grande réserve dans cette affaire, et d’envoyer, en attendant, au cabinet impérial, des rapports au sujet de l’accord qui, disait-on, semblait s'être rétabli entre les alliés, dans un sens hostile à la Russie, et de lui communiquer les moyens nécessaires pour neutraliser cet accord, et les mesures les plus propres pour
30 octobre.
t6 octobre.
sauvegarder le droit, les intérêts et la dignité de la Russie, sans mettre en péril la paix de l'Europe. Deux de ces rapports envoyés à Saint-Pétersbourg ont été publiés*. Celui du prince Lieven* répondit négativement à la question de savoir s'il existait une combinaison entre les puissances. En tout cas, disait-il, l'Angleterre n'y appartenait pas, et aucune ligue ne serait à craindre sans elle. C'est pourquoi il conseilla à son cabinet de préparer prudemment et de frapper rapidement, si c’était nécessaire, un coup vigoureux, afin de maintenir les droits et les intérêts de la Russie; mais il prévoyait aussitôt nous verrons plus tard avec quel fondement, d’autres tournures- dans cette affaire, comme, par exemple, un rapprochement de l'Angleterre, tournures qui pourraient éviter l’emploi de moyens extrêmes. Pozzo di Borgo, saisissant avec avidité cette occasion de laisser un libre cours à sa haine contre Metternich, écrivit' dans un sens beaucoup plus belliqueux. Sa dépêche est de la dernière importance, parce que, s'ajoutant ù d’autres rapports envoyés plus tard, elle n'aida pas peu à décider l'esprit du successeur d'Alexandre par les mirages . d’une politique grandiose, mais établie sans tenir compte des moyens matériels et réels dont on pouvait disposer, politique qui devait maintenir systématiquement le monarque de toutes les Russies dans le rôle d’un modérateur de l'Europe, rôle qui avait été donné à Alexandre par la direction accidentelle des circonstances. Dans ce document on n'avait attaché que peu d'importance à la clause qui traitait de la conservation de la paix en Europe. Pozzo y avait songé aux cas extrêmes des complications possibles, et démontra qu'il fallait leur opposer des remèdes extrêmes; mais, en examinant attentivement la position des
Cf. Recueil de documents relatifs à la Russie. Paris, 4854, p. 4-56.
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différentes puissances, il trouva très-peu probable qu’aucune d’elles résistât les armes à la main. C'est pourquoi dans la partie positive de sa dépêche il s’en tint simplement aux faits donnés, en disant « que les conférences à Saint-Pétersbourg avaient arrêté une intervention en commun qui avait été rejetée par le Divan; que, pour ce cas, l’empereur avait proposé des mesures coercitives que les alliés avaient écartées; dans cette position, le czar serait obligé d’exécuter à lui seul le projet qui avait été accepté de tous; il lui faudrait procéder à l’occupation des Principautés sans changer de projet ni de langage et sans fermer la porte à l’action commune ultérieure. Que si les puissances, ou plutôt Metternich dont dépendait tout, voulaient la paix, l’empereur ferait ce que le simple bon sens lui prescrivait. Dans le cas contraire, la politique de la Russie ordonnait de menacer l’Autriche de la tempête la plus terrible. » Mais tous ces bons conseils n’eurent aucun résultat, parce que les questions du gouvernement, de même que les réponses de ses agents , étaient écrites dans la supposition que, dans les affaires spéciales à la Russie et relatives aux Principautés, la Porte ne céderait pas non plus, ce qui venait pourtant d’arriver à l’époque même de cet échange de notes diplomatiques. Cette circonstance rejeta nécessairement Alexandre dans son ancienne indécision, bien que précisément dans ces temps-là on eût cru généralement remarquer un changement prononcé dans ses sentiments. Un voyage que l’impératrice de Russie, accompagnée du czar, faisait à ce moment-là, à cause de sa santé, à Taganrog, fut souvent, bien qu’à tort, interprété dans ce sens que l'empereur voulait passer en revue les troupes du Midi, destinées à occuper les Principautés. Dans le camp français on commençait à craindre d’être entré trop avant dans les vues de Metternich et d'avoir manqué la véritable
Canning.
nuance, et par conséquent aussi le but des dernières explications. Et Metternich lui-même ne se sentait pas bien à sou aise , quand il songeait que l’empereur de Russie pourrait vouloir chercher à obtenir pour son propre compte une satisfaction dont la conséquence serait peutêtre d’assurer le triomphe de l'insurrection grecque et d'encourager tous les partisans de cette cause. Cependant il connaissait trop bien le caractère de ce prince pour qu'une telle appréhension put l’inquiéter longtemps. 11 comptait jusqu au dernier moment que le czar, bien qu'il fit beaucoup de projets, n'en viendrait jamais à l’action ; car il savait qu' Alexandre ne restait que trop fidèle à son adage favori et caractéristique : « Applique la mesure dix fois avant de couper une seule. » Il prit sur lui de se porter formellement garant, à Paris, des résolutions de la Russie. Effectivement il eut plus tard la satisfaction d’apprendre, de la meilleure source', qu’il avait eu bien raison de ne pas croire à la guerre, malgré toutes les apparences contraires. Avec cette conviction et après que les négociations avec la Porte eurent échoué, Metternich avait fait semblant de repousser la seule pensée que la Russie pourrait être tentée de s’avancer avec des mesures qui la sépareraient de l'Alliance. U crut donc pouvoir attendre tranquillement ce que ferait la réflexion et ce qu amènerait la marche des événements. Le rôle sans influence aucune que, pendant tout ce temps, l'Angleterre, le seul adversaire qu'il redoutât, avait joué à Constantinople comme à Saint-Pétersbourg, acheva de l'endormir dans la sécurité la plus complète et de lui inspirer la conscience vaniteuse de lu supériorité de son art diplomatique.
Mais, par une fatalité maligne qui poursuivait le prince
* D’après ce que disait le grand-duc Constantin au comte de Bonibelles.
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grand-chancelier pendant tout le cours de ces affaires grecques, il arrivait toujours que, lorsqu’il croyait pouvoir se reposer sur une épaisse couche de lauriers, lorsque le sentiment de sa propre valeur le berçait des plus douces illusions et qu’il pensait s'étendre avec le plus de sécurité sur le lit.de repos le plus moelleux, il lui était réservé de tomber sur des épines d’où il devait se relever en sursaut avec le dépit le plus profond en voyant ses illusions se dissiper. — 11 était bien vrai que, depuis le départ de Strangford, l'influence de l’Angleterre avait complètement baissé à Constantinople. Le résident anglais, Turner, qui y était resté à sa place, homme très-honorable et d'un grand savoir, connu par un livre sur la Turquie, dans lequel l’auteur avait tout représenté sous les couleurs les plus noires, était toujours d une si mauvaise santé que l'ambassade anglaise était, comme on le disait en plaisantant, sous tous les rapports, en souffrance. Déjà, au commencement de son installation, on avait refusé de lui accorder une audience pour la remise de ses lettres de créance, tant que Strangford ne serait pas formellement rappelé. A ses plaintes impertinentes la Porte répondait toujours vertement; et lorsque celle-ci fut informée de la nomination de Stratford Canning, dont on avait appris à connaître l’énergie déjà auparavant, pendant qu'il avait été chargé d'affaires à Constantinople, elle s’attachait de plus en plus à traiter sans égards cette nouvelle Angleterre qui devenait de jour en jour plus visiblement l’alliée des rebelles. Lorsque peu à peu on pénétrait les véritables rapports entre Hamilton elles Grecs; lorsqu’on entendit parler de l’asile organisé, dansl’tle de Kalamos, pour les réfugiés, et qu'on apprit que lord Cochrane avait été engagé au service de la Grèce, les ministres de la Porte s'étaient même demandé s’il ne fallait pas user de représailles. En tout cas, ils ne ménagèrent pas les paroles pour reprocher de
la manière lapins amère ce changement de rôle à l'Angle- . terre qui avait, disaient -ils, renié au commencement toute velléité d’intervention , et avait gagné toutes les puissances à ce principe si juste, pour changer ensuite tout à coup de système, sous le prétexte indigne d’avoir à sauvegarder une prétendue liberté du peuple, liberté qui, poussée h un tel degré, rendrait illusoires les traités les plus sacrés. L’Angleterre avait joué aussi, pendant les conférences à Saint-Pétersbourg, un rôle semblable d’abaissement apparent : Stratford-Canning y était allé avec la mission de vider avant tout une affaire relativement à un règlement de frontières dans l’Amérique du Nord1. On se hâta de terminer ces négociations. La position de Stratford devint ensuite très-difficile, parce qu’il ne devait pas assister aux conférences; il n’avait plus de motif pour rester, et l’Autriche aurait bien désiré le mettre poliment à la porte. Toute la causticité, tout l’orgueil et toute la froideur qui distinguaient cethomme plein d’esprit, dont une des qualités éminentes était , dit-on , de se procurer des informations et des éclaircissements par les artifices d’une dialectique habile, ne pouvaient lui être d'aucun service dans cette situation fausse. Les notes que Canning adressait à Strat- • ford et dans lesquelles il se répandait en éloges sur les propositions présentées par la Russie à la conférence; les
* Pendant que l’autorité de l’empereur Alexandre était à son apogée, un ukase, en date du 4 septembre 1821, avait, avec l’impudence particulière à la puissance russe, défendu aux bâtiments de toutes les nations de naviguer sur les côtes nord-ouest de l’Amérique, depuis le détroit de Behring jusqu’au 51° de lat. N., par la raison que « tous ces pays appartenaient à la Russie. » Les États-Unis et l’Angleterre avaient protesté; les négociations entamées à ce sujet avaient conduit à la conclusion d’un traité avec l’Amérique, en date du 1er avril 1824; en février 1825, la Russie conclut avec l’Angleterre un autre traité, qui reculait les frontières russes dans l’Amérique du Nord jusqu’au 54° 40’ de lat. N.
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dires de Stratford, qui déclarait que l’Angleterre était d'accord avec les alliés, quant à leurs projets, et qu’elle n’en différait que relativement à la forme qu'il fallait leur donner et aux moyens qu'on devait employer : tout cela indiquait, du côté de l’Angleterre, le désir manifeste de se rapprocher un peu de la Russie. Du côté de cette dernière puissance, les fréquentes conférences entre Nesselrode et Stratford à l'époque même où il était de mise de montrer, dans les conférences, de la froideur à l’Angleterre, et en dernier lieu une réponse conciliante et bienveillante que le cabinet russe fit à la note si susceptible de Canning en date du 25 février étaient des démarches si ouvertes en faveur d’un rapprochement entre la Russie et l’Angleterre, que Laferronays supposait déjà à cette époque, que le czàr essayerait de s’entendre avec l'Angleterre seule au sujet des affaires d Orient. Mais dans toutes ces démarches peu sincères que faisaient ces puissances pour se rapprocher l’une de l'autre, le dessein secret de l’Angleterre de détacher d’abord seulement la Russie de l'Autriche, et le désir caché de la Russie de rendre l'Autriche mieux disposée pour elle, l'emportaient tellement sur toutes les autres considérations que les deux cabinets ne pouvaient pas espérer obtenir de résultat favorable, et qu'au contraire ils aidaient à consolider encore la position et l'influence de l’Autriche. Metternich se confirma dans sa conviction qu’en ébranlant le gouvernement de Canning, il avait isolé l'Angleterre, de même qu en déjouauf l'œuvre de la pacification à Constantinople il avait forcé aussi l'empereur de Russie à se mettre tout seul dans son coin pour bouder. Or ce fut à ce moment qu’eut lieu l'incident qui devait bientôt mettre sens dessus dessous toutes ces relations apparentes dans le monde di-
1 Nesselrode ait prince Lieven. Saint - Pétersbourg , le C avi il 1825. MS.
plomatique. L’acte par lequel les Grecs demandèrent le protectorat anglais arriva à Londres. Si l'année précédente la protestation des Grecs contre le mémorandum russe avait été aux jeux de Canning un acte déjà très-méritoire, la proposition qu'on venait de lui faire devait avoir pour lui infiniment plus de poids, bien qu'il ne soit guère probable qu’au premier moment cet homme d'État ait entièrement compris toute l'importance de ce papier. S'il y avait été luiméipe pour quelque chose, s'il avait provoqué ce document • qui venait de Gorfou, il ne pouvait pas avoir eu d'autre but que d'écarter les intrigues orléanistes et d’empêcher la Russie d’agir trop précipitamment. Mais en réalité ce document relatif au protectorat promettait de lui rapporter beaucoup plus que ces résultats-là, et il en aurait retiré bien plus de fruit si d’autres circonstances, qu’on ne pouvait pas du tout prévoir, n’étaient pas venues en neutraliser l’effet. Sur le terrain même de la lutte, en Orient, cet événement eut une très-grande influence : l’Angleterre regagna en Grèce la forte position qu’elle avait perdue pour quelque temps à Constantinople, et elle s’y trouva dans une situation modifiée qui était en harinonieavec le système de Canning. Les avantages que le cabinet anglais retirait de cette nouvelle consolidation de son influence allaient entraîner sur-le-champ l'humiliation de la diplomatie du continent, qui venait de montrer tout récemment tant de mor- . gue présomptueuse dans ses rapports avec l’Angleterre.
Nous avons vu de quelles inquiétudes la présentation do l’acte du protectorat avait rempli les ambassadeurs à Londres. Metternich comprit bien que le sort de l'insurrection grecque et les rapports futurs entre l’Angleterre et les puissances continentales dépendraient des résolutions que prendrait Canning au sujet de la proposition que les Grecs venaient de lui faire. Cependant le prince avait à ce moment
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une si haute idée de son autorité et de sa puissance, qu'il ne se laissa pas déconcerter par ce fâcheux événement ; la patience dont jusqu’alors il avait fait preuve vis-à-vis de l’homme d’État anglais si hardi, semblait au contraire être sur le point de lui faire défaut; il se trouva tenté de parler à l’Angleterre sur un ton encore plus hautain et plus arrogant qu’à la Russie. Il songea à envoyer" un courrier ex- * traordinaire à Esterhazy, pour le charger de poser |es questions catégoriques que voici : Quelle était l’intention de Canning au sujet des affaires qui, avec la coopération du lord haut-commissaire des îles Ioniennes, avaient commencé à se tramer entre Hamilton et les insurgés? Si Hamilton y avait été autorisé, et sinon, s’il serait puni dé mort? Dans le cas contraire, le cabinet impérial se trouverait dans l’impossibilité de continuer à traiter avec le gpuvprnement anglais, qui ne savait pas maintenir ses subtqv donnés dans l’obéissance. Un courrier partit " effectivement avec une missive de ce genre ; mais nous ne savons pas si les ordres dont il était porteur étaient réellement exprimés avec la même vaillance. Pendant ce temps, Canning avait refusé la proposition grecque, et il fit suivre cette démarche d’une proclamation, très-anodine il est vrai, qui était dirigée contre l'expédition de Cochrane. Esterhazy croyait que Metternich n'aurait pas trop lieu de se réjouir de ces faits, surtout parce qu'ils étaient accompagnés du départ de Stratford, qui se rendit, à son poste, à Constantinople. Mais il se trompait : Metternich en fut très-content. Quelques éloges, que Canning fut assez malin pour lui prodiguer dans une conversation avec Esterhazy, éblouirent le grandchancelier à un tel point qu’il crut que les mauvaises intentions de Canning étaient paralysées et même que son système avait été un peu modifié. Les réponses faites par le ministre anglias aux questions que lui adressa Esterhazy
Fin d’ioùt.
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ISO NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES
« dissipèrent pour lui toutes les appréhensions de ce côtélà. > Metternich espérait même que le cabinet anglais ferait dès lors encore un pas plus loin, et qu'il mettrait ainsi fin aux calculs que la Porte établissait sur la division entre les puissances; il espérait qu'il coopérerait avec les alliés, afin de prendre des arrangements qui pussent contenter les deux parties belligérantes en Orient. Dans la plus vive impatience, il attendait que la victoire qu’il croyait avoir remportée fût complète, sans cependant deviner qu’il avait essuyé une défaite et qu’il était tombé dans un piège qu’il avait tendu lui-méme. Sa politique astucieuse vis-à-vis de la Russie avait eu pour résultat de faire oublier de plus en plus au czar si irritable le peu d’amertume que lui avait inspirée l’Angleterre, tandis que l’aversion qu Alexandre avait pour l’Autriche devenait de jour . en jour plus profonde. Dans la première émotion que lui avait causée l’acte par lequel les Grecs demandaient le protectorat anglais, et sans qu’on s’y fût attendu, Metternich avait fait proposer au czar de faire auprès de la Porte de nouvelles démarches collectives en faveur de la pacification ; mais l’empereur de Russie envoya de Taganrog l’ordre à Tatistchew de continuer de garder le silence absolu qui lui avait été prescrit. Vis-à-vis de l'Angleterre, le cabinet russe avait, au contraire, fait pendant ce temps de nouvelles démarches pour s’en rapprocher encore davantage. Déjà pendant l’été, on avait pu remarquer de nouveaux symptômes d’une meilleure intelligence entre ces deux cabinets, et l’on reçut à Vienne les avertissements les plus précis de Paris, d’où on lui fit remarquer avec beaucoup d’insistance les dangers qui menaceraient l'Alliance si l empereur de Russie, par son entêtement et par son emportement, se laissait pousser dans les bras de l’Angleterre. Pendant longtemps, Canning avait montré vis-à-vis de ces tentatives de
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rapprochement une réserve froide et indifférente, sans qu’elle fût cependant hostile. Il fallait deviner quels étaient ses véritables projets. On savait qu’il désirait éviter une rupture entre la Russie et la Turquie, mais on croyait deviner qu’il n’en avait pas une aussi grande peur que les puissances continentales et que, dans le cas où la rupture aurait lieu, il ne se mettrait nullement du côté de la Porte, comme l’Autriche avait toujours voulu le faire croire à la Russie pour l’effrayer. Mais depuis l’arrivée de ce vote de confiance donné par les Grecs, par lequel l’Angleterre se trouva tout à coup placée dans la position que jusqu’alors l’opinion publique avait attribuée à la Russie seule; depuis qu’elle était devenue la puissance à laquelle l’insurrection cherchait à s’attacher' en grandissant, et sur laquelle le nouvel État essayait de s’appuyer, on comprit tout à coup le rôle mystérieux que jouait la Grande-Rretagne. .
Les intérêts naturels que les puissances eurent alors à sauvegarder vis-à-vis de l’Angleterre devinrent absolument identiques à ceux qu’ils avaient eu à protéger jusqu’à ce moment vis-à-vis de la Russie : afin d'empêcher le cabinet britannique, si c’était possible, de faire des démarches extrêmes, il s'agissait pour elles d’essayer dès lors de s'attacher à cette puissance, en la caressant et en se prêtant à ses désirs, et de lui abandonner le premier rang dans les affaires d’ Orient, rang que jusqu’alors on avait reconnu à la Russie seule le droit d'occuper. Mais Canning et l’Angleterre, qui n’avaient pas avec la Grèce ces rapports qui auraient pu provoquer son ambition et son égoïsme, comme on avait tant à le redouter dans les relations entre la Russie et les Grecs, trouvaient beaucoup moins de difficultés que le cabinet de Saint-Pétersbourg à éviter ces démarches extrêmes, à faire preuve de modération et à gagner la confiance des autres puissances. Canning savait donc
très-bien pour quelles raisons il avait à décliner la proposition des Grecs ; il eut seulement soin de le faire d'une telle manière que d'autres États ne pourraient pas profiter de ces avantages que l’Angleterre refusait d’accepter pour elle-même. Il avait à se garder d'indisposer la Russie et la France ; en évitant cet écueil, il n'avait pas besoin d'aller au-devant de ces deux puissances, il savait qu elles devaient nécessairement venir à lui. Ce qui rendait cette force attractive de l'Angleterre beaucoup plus puissante encore, c’était la position modifiée dans laquelle le ministre anglais se trouvait placé Vis-à-vis de sa cour, c’était la paix qu’il venait de faire alors avec son roi, paix par laquelle Canniiig était devenu personnellement une puissance. Encore pendant l’automne de cette même’ année, dans laquelle Metternich croyait avoir complètement miné l'influence de Canning, et dans laquelle le rzar irrité avait rompu toute discussion ultérieure avec l'Angleterre, il arriva que Lieveu ü octobre, quitta* Brighton pour trouver Canning à Seaford, afin de lui présenter un nouveau mémorandum au sujet des affaires d’Orient, en lui témoignant, en même temps, une confiance telle que, depuis longtemps, aucune puissance continentale n'en avait montré à l’Angleterre , et en exprimant le désir « que Canning voulût bien prendre cette affaire en main* puisque l’Angleterre était la seule puissance qui pût la terminer d’une manière satisfaisante ! » Après cette première démarche, inspirée au czar exclusivement par sa colère contre la politique traîtresse de Metternich, Canning vit que le moment d’agir approchait ; d'après son opinion, * ce moment ne serait venu 1 que lorsque « aussi l’Autriche et la France auraient remis entièrement entre les mains de l’Angleterre la mission de procéder d’abord contre la Russie
1 Lettre adressée à Liverpool, le 25 octobre 1825.
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et ensuite contre les deux parties belligérantes en Orient. »
L’Autriche et la France ne firent pas attendre ces démarches. Bientôt Canning put écrire à lord Granville* avec • 8no»embn. une satisfaction entière : « qu'un membre après l'autre de l'auguste Sainte -Alliance venait lui déclarer que l'Angleterre seule pourrait les tirer de leurs difficultés. C'est ce qu'avait dit le comte Lieven, c’est ce qu’avait exprimé le prince Esterhazy, c'est ce que venait de lui dire, ce jourlà même, le prince Polignac dans des expressions encore moins équivoques que les deux autres ambassadeurs. »
Metternich lui-même avoua alors tout découragé : « qu’il ne faudrait pas s’y tromper, qu'on c’aurait plus à chercher le déuoûmeut de la question grecque à Constantinople, ni à Saint-Pétersbourg, mais uu contraire il Londres ; de même que le nerf vital de l'insurrection grecque ne pourrait être coupé qu'à ISauplie et dans les iles grecques dont les Turcs ne sauraient s'emparer, si les Anglais continuaient à prêter leur assistance aux Grecs. » Tout semblait alors au grand-chancelier dépendre de la question de savoir si Canning marcherait d'accord avec les alliés, ou s'il voulait les tromper. Canning ne voulait pas tromper les alliés; tout ce qu'il voulait, c'était de ne pas se laisser tromper par Metternich. « Il est clair, disait-il dans une lettre adressée à lord Liverpool *, qu'il n’y a pas de loyauté * octobre, dans Metternich et que nous ne pourrons pas marcher de concert avec lui sans être certains d'être trahis par lui ; ce n'est pas seulement son habitude d'agir ainsi ; dans notre cas, il y trouverait aussi un sujet d’orgueil et de bonheur1. » De la même manière, Canning ne croyait ni à la loyauté, ni à la bonne foi de la France dont la politique était si vacillante ; il ne trouvait de droiture et de fermeté
* Cf. S tapie ton, Canning and dis tima, p. 466.
Mort d** l’ompepereur Aloi.mdre.
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dans aucune des puissances. C’est pourquoi il comptait essentiellement sur l’action isolée de l’Angleterre; car, disait-il, une action commune serait un non-sens dans un cas où, entre les principes de. l’Angleterre et ceux des puissances continentales, il y avait une aussi grande différence • •
qu’entre leurs projets et leurs intérêts. Avec une confiance beaucoup trop exagérée, il croyait que l’ Angleterre, en agissant même seule et sans les alliés, pourrait triompher à l’aide des mêmes démarches et des mêmes arguments avec lesquels les alliés avaient échoué sans l'Angleterre. A ce moment cependant, où le système ultra-conservateur avait été si complètement battu en brèche dans les conférences, Canning n’aurait pas éprouvé de scrupule à se servir, dans un but louable, des éléments de ce système qui auraient pu lui convenir. Il ne lui répugnait aucunement de marcher d’accord avec la Russie. Il se serait attendu à trouver auprès du czar si flexible le moins de difficultés et les plus grandes facilités pour l’accomplissement de ses desseins. Mais tout à coup tous les chiffres de ses calculs furent brouillés, lorsque la nouvelle inattendue de la mort d’Alexandre se répandit, dans le monde.
Alexandre avait conduit* l'impératrice sa femme, qui était malade, à Taganrog, pour qu elle y passât l'hiver. Dès les premiers moments, ce voyage avait rempli de sombres pressentiments le czar, ainsi que tous ceux qui partageaient sa manière de voir. Accessible à toutes les idées superstitieuses, il était encore beaucoup plus ouvert à toutes ces impressions depuis que, dans les derniers temps, de grands malheurs étaient venus l’accabler. En 1824, il avait été profondément ébranlé par une inondation de la Néva, dont les eaux furent refoulées par une tempête et causèrent un désastre comme on n’en avait pas vu depuis 1777, malheur qui, aux yeux du czar, devenait plus terrible en-
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core par les interprétations que le peuple lui avait données ; dans la même année il avait perdu sa fdle naturelle qu'il avait eue avec la princesse Naryschkin et qui mourut fiancée à un prince Scheremetew, à l'agc de dix-sept ans. A ces chagrins s’ajoutait encore une affection physique très-douloureuse dont souffrait le ezar et qui l'abattait profondément. Quand, avec les dispositions que faisaient naître en lui ces événements, il jetait un regard en arrière sur les vingt-cinq ans de sa vie publique et de son règne, dont la première moitié avait commencé au milieu de si grands périls et de si grandes tempêtes et qui, à un certain moment, était arrivé à un point culminant où son autorité et la plénitude de sa puissance étaient dignes d'envie, il devait se sentir oppressé par des sentiments pénibles, toujours réveillés de nouveau en lui précisément par la marche accablante des affaires en Orient. En même temps, l'éclat éblouissant de ce règne avait été peu à peu terni et affaibli, et scs heureux succès à l’extérieur s'étaient évanouis en même temps que toutes 1(^ splendeurs qu’Alexandre avait jadis rêvées pour l’intérieur de son empire. Mais ce qui, plus que toutes ces considérations générales, le saisit et l'émut beaucoup plus douloureusement et
bien plus personnellement, ce fut qu’il devait voir, encore de son vivant, se dresser devant lui en chair et en os ce fantôme de la Révolution qui, depuis si longtemps déjà, avait torturé son imagination. Encore avant son départ, il avait reçu des rapports sur l'existence d’une conspiration dans son armée, conspiration qui avait pour but un attentat immédiat contre sa personne et son trône; arrivé à Taganrog il apprit des détails encore plus inquiétants qui le forcèrent à sortir de sa longue indécision et de prendre des résolutions et des mesures contre les instigateurs. Au milieu de ces émotions, souffrant et malade de la fièvre bi-
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RÉVOLTE MILITAIRE
♦ Ur décembre.
Sociétés secrètes et conspirations en Russie et en Pologne.
lieuse, qui règne & l’ordinaire en automne dans ces contrées, il retourna d une excursion en Crimée à Taganrog où, refusant avec un entêtement superstitieux les secours des médecins, il fut enlevé* par cette maladie avec une rapidité inattendue*. Les derniers moments de ce prince, si dévoué à la cause de la paix, furent troublés par les sombres appréhensions qu'une catastrophe sanglante, telle qu elle avait accompagné son avènement, ne signalât aussi le moment où il allait quitter le trône pour descendre dans la tombe. Ce fut précisément ce qui allait arriver. La surprise extrême, causée par la nouvelle de sa mort, ne sétait pas encore calmée, lorsque le bruit de l'institution d’un interrègne mystérieux â Saint-Pétersbourg fit naître dans les esprits une émotion sinistre ; émotion qui, à son tour, fit place à une surprise plus grande encore, lorsqu'on commença à apprendre par la rumeur publique qu'une révolte militaire, dans la résidence impériale, avait fermé à Nicolas, le successeur de son frère, l’accès des marches du trône, en les teignant de sang. L'influence que cet intermède exerça sur l'attitude prise par le nouvel empereur dans les affaires d'Orient qui nous occupent, nous force à intercaler ici, comme un épisode, le récit de ces événements.