‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 12 sur 48 · L’INTERMÈDE DE LA RÉYOLTE MILITAIRE A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

L’INTERMÈDE DE LA RÉYOLTE MILITAIRE A SAINT-PÉTERSBOURG

Nous avons raconté ailleurs* l’origine et le développement peu important des sociétés politiques en Russie et en

* Les Derniers jours de l'empereur Alexandre, parOErtel. Saint-Pétersbourg, 1827. — Robert Lee : The Last day s of Alexander. London,

* Dans le tome II de notre : Geschichte des 191*11 Jahrhunderls seit den Wiener Vertrœgen ( Histoire du XIX * siècle depuis les traités de Vienne), p. 770 sq.

Pologne, où elles n’avaient que faiblement pris racine, jusqu’au moment où les puissances se préparaient à ouvrir le congrès de Vérone et où ces sociétés furent interdites par une défense formelle, après que l’association russe « pour le bien public » s'était déjà dissoute d ellemême en 1821. Cette sévérité déployée par le gouvernement russe eut pour conséquence immédiate de diminuer le nombre des affiliés à ces sociétés, mais de rendre leurs sentiments plus hostiles et leurs desseins plus dangereux et j de transformer les beaux esprits manqués et les poëtercaüx des anciennes sociétés inoffensives en conspirateurs et les réformateurs en révolutionnaires. En Pologne, où cette défense avait été publiée déjà en 1821, üuminski, dont le centre d’action était à Posen, rétablit, dès cette époque, le club franc-maçonnique de Loukasinski1 qui avait lentement dépéri ; il lui donna, sous le nom de « la Société patriotique > (qu’on appelait aussi : les Faucheurs), un but politique’plus précis. Des Polonais de Prusse et de Russie s'étaient déjà fait recevoir dans cette société pour coopérer au même but, et en Volhynie, les deux frères Borissow avaient même, déjà en 1823, fondé la société des « Slaves réunis, » première tentative panslaviste faite pour jeter les bases d'une alliance entre huit États slaves et qui, plus tard, servit d’intermédiaire pour former une conspiration entre Russes et Polonais. Une commission, nommée* pour sjuiiietisit. rechercher les membres de ces associations sévèrement défendues, siégea à Varsovie sans interruption, pendant presque deux ans, et fit arrêter Loukasinski; l’institution de cette commission eut bien le même résultat, il est vrai, que les défenses publiées en même temps en Russie, elle intimida et empêcha le développement de la Société pa-

* Cf. Gervinus, Geschichte des 19,’n Jahrhunderls ( Histoire du XIX' siècle), t. Il, p. 772.

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triotique, mais elle ne put pas en faire cesser l’existence. Cette société reçut, au contraire, plus tard une autorité beaucoup plus grande, lorsque Stanislas Soltyk, âgé alors ♦ »824. de soixante-quinze ans, se mit* à sa tête et qu’à côté de lui le jeune prince Antoine Iablonowski et le lieutenantcolonel Krzyzanowski agissaient au sein de cette société, dans le comité supérieur de laquelle on s’occupait alors de projets d’une révolution nationale à laquelle on n’avait nullement songé auparavant, tant que l’état constitutionnel, établi dans leur pays, laissait encore aux Polonais le moindre espoir d’un développement continu de leurs institutions.

Absolument la même chose arriva aussi pour les associations en Russie', où les membres nombreux, pour lesquels il ne s’était agi que de trouver dans les clubs un aliment fortement assaisonné pour leur esprit, reculaient . devant la défense, tandis que ceux qui étaient plus hardis passaient outre. N’entendant plus parler qu'eux seuls, quand ils faisaient des discours dans leurs conciliabules dénués de toute forme et de jour en jour moins nombreux, ils s’habituaient, à force d'en parler et d’y penser, à former des projets révolutionnaires de plus en plus criminels. Quelques membres de la société du Bien-Public, qui se trouvaient au quartier général de la seconde armée, à

1 Voici les sources dans lesquelles nous avons puisé nos renseignements pour le récit qui va suivre : Rapport du comité d'enquête , Paris, 1827, ainsi que l’excellente critique du vénérable Tourguenew : La Russie et les Russes. — La relation officielle de cette insurrection qui a paru dernièrement dans von Korff : Die Thronbesteigunq des Kaisers Nicolaus I. Fr. 181)7 (L’avcnemcnt de l’empereur Nicolas Ier), a trouvé un .contradicteur dans Herzen, l’auteur d’un ouvrage écrit en langue russe : lx 26 décembre 1825 et l’empereur Nicolas , dont l’ouvrage intitulé : La Conspiration russe de 1825, Londres, i 858, n’est qu’un extra*!.

A SA1XT-PÊTKRSB0URG.

Toultschine, n’avaient pas accepté la dissolution de leur société en 1821 ; et à Saint-Pétersbourg aussi, il y eut quelques novateurs qui songeaient à une transformation de leur société, mais sans que les uns ou les autres eussent donné à leurs réunions la forme d’associations. 11 est vrai que les rapports officiels de la commission qui, plus tard, dans une fameuse enquête, dévoila l’histoire de ces associations, prêtaient à ces nouveaux cercles, dès leur origine même, des formes précises, un développement considérable et une grande importance; et, ce qui est assez étrange, les descendants politiques de ces hommes accusés et poursuivis, les radicaux russes du jour, s’accordent sur ce point avec les dires de la commission. D'après ces deux sources, la société du Bien-Public aurait été de nouveau établie dans la capitale, déjà vers la fin de 1822, par Nikitas Mouraview, capitaine d’état -major dans la garde et parent éloigné des anciens membres Alex, et Mich. Mouraview1, ainsi que par le jeune prince Obolenski, par Tourguenew et autres; tandis que dans le midi de l’empire, dans la seconde armée, commandée par le comte de Wittgenstein-Berlebourg, et dans la première armée, celle de l’ouest, commandée par le comte de Sacken, la même société se serait réorganisée sous la direction de Paul Peste!, de Youschnewski, de Sergej Mouraview, de Bestouschew-Roumine et autres, et qu’elle se serait rapidement développée dans différentes branches. Mais le témoignage du coaccusé Tourguenew, qui devait .être cependant le mieux renseigné, donne un démenti à cette assertion relative à l’existence d une association à Saint-Pétersbourg, et surtout à l’égard d'une société à Toultschine, au sujet de laquelle Pestel lui avoua lui-même* qu'elle était limitée

' Cf. Gervinus, Geschiclile des 19"'" Jahrhunderts ( Histoire du XI T' siècle), t. II, p. 171.

Cnimncneeinent de 1824.

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au nombre de cinq ou six personnes. Ces quelques gens hardis à tout oser couvaient alors effectivement des desseins dangereux, mais qui, pour la plupart, provenaient du penchant qu’ont naturellement les jeunes gens à faire les importants avec des projets téméraires et audacieux, et qui restaient longtemps à l'état de simple conception théorique. D'après les accusations officielles, ces membres de la société de Toultschine auraient délibéré d'abord à * 1323. Kiew * sur une modification de la constitution de l'empire et sur l'anéantissement de la maison régnante; ils auraient conçu ensuite, dans la même année, le projet d'enlever l'empereur, dans les environs de Minsk, à l’occasion d’une

♦ Avril isî4. revue de la neuvième division. Plus tard encore *, ils au-

raient eu le dessein d'assassiner le czar, quand il passerait en revuB le troisième corps d’armée. Mais, encore vers la fin de l'année 1824, des trois frères Mouraview- Apostol, bien que profondément initiés à tous ces secrets, l'un (Mathias) ne* voyait dans tous ces projets que les inspirations de la folie la plus aveugle avec laquelle les conjurés se trompaient eux-mêmes et les autres, non-seulement sur le nombre des membres de cette conspiration, qui était limitée à quelques jeunes enseignes, mais encore sur les sympathies que trouvaient leurs desseins dans la nation et dans l'armée qui, en vérité, étaient étrangères à toute innovation et nullement disposées à y prendre part. En effet, les conspirateurs s’agitaient toujours et

sans cesse dans le même cercle restreint d’esprits étroits,

parmi lesquels on rencontrait constamment la réflexion des mêmes sentiments et de la même manière de penser. Restouschew-Roumine apprit que la société patriotique des Polonais avait un comité à Kiew, sous la présidence de Grodecki , et aussitôt il concerta , pendant la foire de

* janvier 1824. Kiew \ avec Krzyzanowski, une réunion, qui fut suivie

de plusieurs autres, dans lesquelles on ne fit pas non plus autre chose que de parler, dans des discours vaniteux et insolents, du meurtre des princes, de soulèvement, de république polonaise et du partage des territoires russo-polonais.

A la même époque *, Pestel vint à Saint-Pétersbourg, avec la mission de réunir les sociétés du Midi et du Nord qui, en réalité, n’existaient ni dans l'une ni dans l’autre partie de l’empire. Il ne trouva que parmi les débris des anciennes associations quelques hommes exaltés, tels que les Mouraview et les Bestouschew, le prince Troubetzkoï, le colonel Poggio, dit Mitkow, le prince V. Qalitzyn et Conrad Ryleyew, qui était comme l’âme de ce cercle; mais de tous ces hommes-là chacun suivait ses propres inspirations, et ils se brouillèrent, mémo avec Pestel, au lieu de se mettre d'accord avec lui. Cet homme, colonel du régiment Vyatka, à Toultschine, était le fils de Pestel, gouverneur général de Sibérie, qui, accusé en 1822 de malversations, avait perdu sa place et vivait depuis lors dans une condition voisine de l'indigence. Suivant le jugement de ceux qui l’ont condamné et de ceux qui l’ont admiré, le fils étuit de beaucoup le plus hardi parmi tous ceux qui trempaient dans les mêmes conspirations. Résolu de détruire la famille impériale, il était socialiste, et voulait, par une loi agraire, faire des paysans des propriétaires; il était un Washington, suivant sa profession de foi républicaine qu’il adoucit, il est vrai, pour plaire à ceux de ses amis qui ne partageaient pas ses opinions, en lui donnant, dans son code constitutif pour la Russie, des formes constitutionnelles; mais il était un Napoléon aux yeux des conspirateurs de Saint-Pétersbourg qui le redoutaient, qui, en le voyant se mettre en avant pour s’emparer de la direction des associations, étaient jaloux de l’influence qu'il

* Commencement de 1824.

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exerçait dans le midi de la Russie, et qui craignaient ses projets, dans lesquels il allait fort loin. On n'arriva donc pas à un accord ; cependant cette impulsion ainsi donnée fit renaître dans la capitale le simulacre d'une société, composée environ de vingt ou trente membres, après que • Fin >ic isî4. Ryteyew, homme d'un grand zèle, se fut mis* à sa tcte, et que, conjointement avec son ami Alexandre Restouschew, il essaya de gagner des partisans, moins pour former une association que pour les associer à leurs opinions politiques. Ces dernières ne trouvèrent nulle part plus d’adhérents que parmi les jeunes officiers de la marine de la garde, qui étaient travaillés par Arbousow, sans cependant appartenir à la société dont le recrutement se faisait surtout parmi les hommes qui se sentaient froissés ou auxquels le gouvernement avait fait du tort dans leur avancement, tels que le lieutenant-colonel Batenkow, le baron Steinheil, Sergej Volkonskv et autres. De ce nombre étaient aussi le prince Obolenski, d'une famille illustre, mais pauvre, et qui avait une haine personnelle contre l'empereur, ainsi que le capitaine de dragons Yakoubowitch, qui, en 1817, à cause d'un duel, avait dû quitter la garde pour rentrer dans un régiment de ligne, et qui, dès lors, plein de vengeance, faisait le fierà-bras, en disant qu'il voulait assassiner l’empereur, sans cependant trouver la moindre approbation dans son entourage et sans y songer sérieusement. Pestel lui-même, qui était pourtant de tous les hommes audacieux le plus téméraire, s’éleva avec beaucoup de force contre un projet qui consistait à enlever le chef du corps d’armée à Toultschine, en 1825, parce qu'il prévoyait qu’on ne pourrait rien entreprendre de décisif. Cependant tous ces esprits remuants du Midi étaient dans un état continuel d’agitation sourde et profonde, et formaient toujours de nou-

A SAtNT-PKTF.RSBOUHG.

veaux desseins, qui ne trouvaient un aliment nouveau que dans le bonheur de plus en plus grand avec lequel ces hommes admiraient leur propre témérité. Dans tout autre pays, les grands événements politiques et les conjonctures générales auraient donné une puissante impulsion à des menées et à des tendances semblables. Les idées qui, pendant la guerre avec la France, avaient pénétré en Russie, auraient, en continuant à y fermenter, pu faire que les mouvements militaires en Espagne et en Italie exerçassent une grande influence sur les officiers russes et stimulassent leur émulation. Dans la question d’Orient, qui ne touchait aucun peuple dé -si près que la nation russe, l’attitude prise par l’Angleterre vis-à-vis de lu Grèce et l'explosion des sympathies philhelléniques à Paris, comparées au rôle languissant et terne qu'y jouait la Russie, auraient pu exciter dans ces jeunes gens, enthousiasmés pour les innovations, l’ambition militaire, religieuse et nationale; elles auraient dû l’exciter en eux, s'ils avaient été capables de concevoir une grande pensée, et elles l’auraient indubitablement fait naître en eux, s'ils avaient été résolus à agir d’une manière énergique et efficace. En effet, le prétexte qu'offrait la cause grecque aurait été la seule chose qui eût donné à leurs entreprises un appui et un soutien dans le peuple russe. Mais les sympathies pour cette cause-là étaient dans des cercles de l'armée russe tout différents, et précisément cette circonstance, que l’on ne découvre nulle part parmi les conspirateurs ces motifs d’action, prouve que leurs projets peu cohérents provenaient entièrement des quelques rares idées fixes de leur> propres cercles si restreints. Ce fut ainsi qu en 1825 on reprit de nouveau les négociations stériles avec les Polonais. Le prince Iablonowski et Pestel eurent une entrevue à Kiew, dans la maison du généil. n

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ral prince Sergej Volkonski, qui vénérait Pestel comme un oracle; le colonel Sehweïkowski, du régiment Saratotr, était destiné à rester en communication avec la Société patriotique, à Varsovie; Bestousckew-Roumine se mit, pendant l’été, en communication avec les Slaves réunis. Grâce à ces relations qu’on venait de renouer, les conjurés montraient dans leurs menées une assurance de plus en plus grande; la confiance que leur inspiraient leur influence sur l’armée, leurs ramifications et leur position dans ses rangs augmentait de jour en jour. Pestel était l'aide-decamp du commandant en chef, comte de Wittgenstein , dont il avait la confiance; son ami louschnewski était intendant général; deux généraux en activité : Volkonski et van Viesen ; six colonels : Artamon Mouraview, Naryschkin, Sehweïkowski, Abramow, Tiesenhausen et Vraniukoï, ainsi que les lieutenants-colonels Sergej et Mathias Mouraview, étaient parmi les initiés. De cette manière, on possédait les secrets de l'état-major et de l'intendance. Au moment où le régiment de Pestel était de service, on pouvait facilement arrêter le commandant en chef et donner ainsi le signal de la révolte. On avait fini par parler si haut et si imprudemment de tous ces projets, qu'on avait à craindre de plus grands dangers des paroles des conjurés que de leurs actions. Pestel commençait à craindre la trahison, lorsque celle-ci était déjà à l'œuvre. On retira le commandement de son régiment au colonel Schweïkowski, sur le compte duquel l’autorité avait conçu des soupçons. Ce fut là le premier indice qui montra que le gouvernement était sur les traces de la conspiration. I)e nouveaux projets surgirent alors; on voulut soulever le corps d'année et envoyer à Taganrog des émissaires pour assassiner l'empereur, mission pour laquelle s’offrit le colonel de hussards Artamon Mouraview, le beau-frère

. A SXlNT-PÉTEft&nOliRG.

du comte Kankrine. A ce moment, la nouvelle de la mort de l’empereur vint traverser tous ces plans confus; le désaccord tout à fait étrange qui régnait dans la famille impériale au sujet de la succession au trône, ainsi que l’interrègne qui dura plusieurs semaines, et qui en fut la . conséquence, modifièrent la position et les pensées des

conjurés, et leur inspirèrent la résolution de profiter de ces troubles et de frapper le premier coup à Saint-Pétersbourg.

Dans tous les quatre fils de l’empereur Paul, mort as- L’intorrtgne. sassiné, le souvenir de la fin horrible de leur père semblait avoir étouffé tout désir excessif d’arriver au trône et au pouvoir. Déjà pendant sa jeunesse et durant ses heures de sombre mélancolie, l’empereur Alexandre avait été occupé par des pensées d'abdication qui dans les derniers temps lui étaient revenues à l'esprit. Dans l’âme de son successeur légitime, le grand-duc Constantin, l’aversion pour le trône était encore beaucoup plus torte et plus prononcée. Masson avait reconnu dans ce prince, déjà pondant sa jeunesse, l’image de Paul, son père, son humeur irascible, ses duretés et ses bizarreries, mais sans trouver en lui les connaissances ni l'esprit du père; c’était un mélange de qualités contradictoires dont la nature l’avait doué d'une manière étrange. Quand, vis à-vis de ses recrues, il faisait le bouffon, à la façon d’un Souvarow. personne ne lui aurait supposé la passion pour le système à la fois barbare et puéril de la discipline rrtilitaire rigide et exagérée dans les plus petits détails; système qui faisait son bonheur. Quand on colportait ses mots spirituels et pleins de bon sens, personne ne pouvait deviner les petitesses et les absences d'esprit qu'il trahissait à d’autres instants; ceux qui le voyaient dans ses moments de faiblesse pour les femmes n’auraient pas su se figurer que ce

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mémo homme fût capable de la cruauté la plus froide .et qu il pût succomber aux accès furieux d’un emportement aveugle. Avec ces singularités de son caractère, on pouvait craindre, dans sa famille, la répétition de la catastrophe de 1801, pour le cas où le grand-duc monterait sur le trône, et lui-même ne semblait pas être exempt de la 3rainte d’un sort pareil. Il disait” chez la reine douairière de Saxe, qu’il avait le cou trop chatouilleux pour vouloir devenir empereur de Russie. Wangenheim aussi lui avait entendu dire, un jour, qu’il redoutait la corde. De cette manière, la disposition qu’il montrait lui-même à renoncer au trône, et qu’il avait exprimée à l’empereur déjà dès 1819, allait au-devant des désirs de sa famille. On prit pour prétexte son union morganatique avec la comtesse Jeanne

Groudzinska (princesse deLovitz). De même qu’ Alexandre, Constantin avait été marié trop tôt (1796) par sa grand’mère ; il en résulta d’autres inclinations qui produisirent la séparation entre lui et sa femme, la grande-duchesse Anna Feodorowna, princesse de Saxe-Cobourg, puis le * 24 mai f«20. divorce formellement prononcé, et enfin* son mariage avec la comtesse polonaise. Longtemps après, le grand-duc dé- • 26 jan-i-r dara, dans une lettre adressée à l'empereur*, sa résolution irrévocable de renoncer en faveur de celui qui devrait lui succéder. Cette lettre fut communiquée à l’archevêque de Moscou, Philarète, par le ministre des cultes, Galitzyn, qui le chargea en même temps d’élaborer un manifeste pour nommer le grand-duc Nicolas successeur au trône, acte politique qui donna aussitôt force de loi à la renonciation de Constantin. Ce document, qui devait être ouvert et publié par l’archevêque, après la mort de l’empereur, fut déposé dans la cathédrale de Moscou et, en copies scellées, au synode, au conseil d’Ëtat et au sénat. On observa un secret si profond sur toute cette transaction, que ni legou-

A SAINT-PKTEHSBOUIUi. 1 *J 7

verneur de Moscou, ni Constantin Iui-méme, ni le prince destiné à succéder au trône, n’en furent instruits. Ce dernier n’avait étéqu’accidentellement informé par sa mère de cette lettre de famille écrite par son frère et illégale à cause de son contenu même. Une superstition aveugle et inspirée par son fatalisme avait influencé Alexandre lorsqu’il agissait dans cette affaire avec ce mystère aussi insensé que funeste. Encore au moment du départ de l’empereur pour Taganrog, Galitzvn lui lit remarquer combien cette clandestinité était inopportune et dangereuse; mais Alexandre voulut qu’on s’en remit pour cette affaire à la direction de Dieu. Lorsque ensuite la mort surprit le czar à Taganrog, personne de sa suite n’avait le moindre soupçon de la renonciation de Constantin. Mais aussitôt que le grand-duc apprit le décès de son frère, il confirma immédiatement son désistement dans des lettres qu’il adressa' à son frère Nicolas et à sa mère, et que le grand-duc Michaël alla porter à Saint-Pétersbourg. Nicolas, de son côté, immédiatement après avoir reçu * la nouvelle du décès d’Alexandre, y avait prété serment de fidélité à l’empereur Constantin, dans la chapelle du palais. Galitzvn, le seul possesseur du secret à Saint-Pétersbourg, accourut aussitôt; il était hors de lui lorsqu’il apprit cet acte inspiré par une délicatesse consciencieuse trop empressée, acte que le grand-duc excusa par son ignorance de la renonciation formelle faite par son frère. Galitzyn se rendit au conseil d’Etat, afin de faire ouvrir le papier qui y avait été déposé; mais les membres de ce corps d’Etat, qui, disait-on, « n’était autre chose qu’une chancellerie de l'empereur , » ne voulurent pas assumer la responsabilité d’un grand acte politique, surtout après que Nicolas lui-même eut déclaré qu’il renonçait aux droits que lui conférait ce document, qu’il ne croyait pas être autre chose que la lettre adressée par son

*déc«mb. 1825.

9 décembre.

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frère a sa famille. La copia qui avait été déposée au sénat y fut laissée également par le ministre de la justice, sait» qu’elle fût décachetée; en même temps, on défendit à l'archevêque d'ouvrir celle qui avait été remise au synode. Sur les demandes réitérées du grand-duc, les membres du conseil d Etat eux-mêmes prélèvent entre ses mains le serment de fidélité à l'empereur Constantin. En effet, même après avoir repu, par le conseil d'Etat, communication de l’acte solennel et formel de la renonciation de son frère, Nicolas continuait à suivre la voie dans luquelle il était entré, en engageant aussi tous les autres dignitaires it prêter ce serment. L’archevêque, à Moscou, n’osa pas non plus faire sou devoir; il attendait avec inquiétude les événements qui s’accompliraient à Saint-Pétersbourg. Lois- •léu'uiim*. qu'il reçut", de la capitale, seulement l’ordre verbal de prêter serment de fidélité à l'empereur Constantin, sans ouvrir le document qui lui avait été confié, il obéit sans faire lu moindre objection. Pendant ce temps, Nicolas était à Saint- Pétersbourg, à la tête d'un véritable gouvernement d'interrègne; il était obligé d’ouvrir tous les papiers adressés « à l’empereur » qui y arrivaient, car on ne reçut aucune nouvelle de Varsovie. Bientôt cependant le grand-duc Michaël arriva avec les lettres qui confirmaient le désistement de Constantin. Mais ce n’étaient pas là des documents officiels, et ces lettres avaient été, en outre, écrites avant que Constantin eût eu connaissance de la cérémonie de la prestation du serment de fidélité qui avait eu lieu it Saint-Pétersbourg. A ce moment encore, le grand-duc Nicolas était retenu par ses scrupules de conscience, ou par la crainte, dans les limites que jusqu’alors il n'avait pus voulu fr&uchir. Il répondit, par le courrier de cabinet Byelousovv, qu'il se soumettrait à la volonté de son frère s’il la lui déclarait encore une fois formellement. On renvoya aussi

le grand-duc Michaël à Varsovie pour engager Constantin à venir en personne dans la capitale. Michaël se croisa en route avec un messager de Constantin apportant ia réponse ' du grand-duc à la notification de la prestation du serment de fidélité, réponse qui confirmait l'acte de renonciation. Mais encore à ce moment on résolut d'attendre le retour de Byelousow. Les papiers apportés enfin par ce dernier' firent cesser tout doute. Le nouvel empereur fit alors élaborer par Speranski un manifeste qui devait être publié le 26 décembre et accompagné de la prestation de serment. Mais le jour même de l'arrivée de Byelousow on avait reçu, avant son message, d’autres nouvelles qui projetaient des ombres noires sur les marches du trône sur lequel l'empereur allait monter.

Un paquet adressé par le baron Diebitsch à l'empereur, et portant l'inscription : « Pour l’empereur en personne. Très-urgent! » était arrivé ce jour-là de Taganrog. Il contenait les révélations qui avaient assombri les derniers jours d’Alexandre. Dans ces communications on avait indiqué Toultschine comme le siège principal de la conspiration; on avait désigné comme suspect le régiment dés chevaliers-gardes dans la capitale, et nommé quelques conjurés de Saint-Pétersbourg qui, disait-on dans ces dépêches, étaient absents à ce moment-là, afin de tenir une réunion avec leurs amis politiques. On trouva ces indications vraies, ce qui semblait être une garantie aussi pour l’exactitude des autres renseignements. Cependant on manquait d'autres points d'appui plus précis, et on donna au gouverneur, comte Miloradowitch, l’ordre de faire d’autres investigations. C'était un soldat de mérite, mais autrement un brave homme sans malice, qui avait même laissé s’établir des relations intimes entre lui et l'un des conjurés, le capitaine lakoubowitsch, qui avait gagné

* l)u 1 Idcoombrr.

• ii iIccÉiuliré.

Re\olte militai- .

re à S»Uit-PéU*rv bourg.

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toute sa confiance; pendant tous les derniers temps, le gouverneur avait été dans la plus grande sécurité, bien que les mécontents se fussent mis en mouvement déjà depuis le 9 décembre. Un certain nombre de ces enthousiastes semblaient avoir espéré que le conseil d’Etat prendrait l’initiative et imposerait une constitution au nouvel empereur. Ce jour-là même, übolenski fit sonder le cornette Alexundre Mouraview , au sujet d'un soulèvement ; mais celui-ci en repoussa la pensée comme une folie. Déjà à ce moment, on avait informé le gouverneur de réunions suspectes. « Ce sont des folies, avait-il dit ; laissez donc ces jeunes gens se lire tranquillement leurs mauvais vers! » Lorsque ensuite le grand-duc Michaël fut arrivé, le 18, on remarqua avec surprise qu’il ne prêtait pas le serment de fidélité à Constantin, et aussitôt le bruit se répandit rapidement que le grandduc avait renoncé au trône. Immédiatement, quelques-uns de ces jeunes gens étourdis et pétulants conçurent le projet de profiter du jour où l’on prêterait le second serment de fidélité pour soulever les troupes, sous le prétexte que Constantin n’avait pas, en réalité, renoncé au trône. Depuis le 20, les conjurés s’étaient concertés ensemble; le 24 , dixsept des conspirateurs les plus désespérés, parmi lesquels les frères Bestouschew et le lieutenant Kachowski, se réunirent chez Ryleyevv, afin de délibérer sur les moyens et la manière d’exécuter leur projet. Pour mettre un nom considérable à la tète de leur entreprise, ils choisirent pour chef le prince Troubelskoï, issu d’une maison qui, dans les années 1 fil 2-13, avait concouru pour le trône avec les Romanow, lors de l’élection décisive d’un czar. Tout cela restait caché aux investigations infructueuses de Miloradowitch;

• 2, dwmiirr. juais le jour même* de l’arrivée des dépêches de Diebitsch, Jacques Rostowzow, aide de camp du général Bystrœm infanterie de la garde) et tout jeune homme de vingt ans

A SAIKT-PÉTERSBOURU.

seulement, dénonça l’explosion imminente de la révolte, mais sans donner de détails plus précis. De cette manière * on apprit qu’il y avait encore d’autres séditieux que ceux qui avaient été nommés par Diebitsch, et que le changement de règne allait être pris par eux pour prétexte et pour motif de la révolte. L’empereur était ébranlé jusqu’au fond de l’âme. 11 écrivit ce jour-là même à Volkonskv qu'il se tenait encore sur ses pieds, mais qu’il ne savait pas ce qui adviendrait plus tard. « Me voilà déjà maintenant presque diaphane; que Dieu veuille ne pas m'abandonner, ni moralement ni physiquement! » Cependant la délation de Rostowzow l’avait mis en état de prendre ses mesures. Le jour* oü les troupes devaient •««décembre, prêter serment, l’empereur, assailli de sombres pressentiments, lut de grand matin son manifeste aux commandants réunis des divisions, des brigades et des régiments des gardes du corps ; il les rendit responsables de la tranquillité dans la capitale, et leur enjoignit de prêter leur serment à l’état-major, de se rendre ensuite auprès de leurs subordonnés, de leur faire prêter serment à leur tour, et de faire ensuite un rapport sur ce qui aurait été fait. L’empereur reçut successivement d’abord les rapports sur la prestation du serment de fidélité, qui venait d’avoir lieu dans la garde à cheval, dans le régiment des chevaliers-gardes , dans les régiments Preobraschensky,

Semenow et Paulow, dans les chasseurs de Finlande et * dans le bataillon des sapeurs de la garde. Dans l’artillerie à cheval de la garde on avait, entendu des voix qui s’y étaient refusées; on y envoya aussitôt, pour rétablir l’ordre, le grand-due Michaël, qui venait d’arriver fort à propos a Saint-Pétersbourg. Mais immédiatement après qu’on eut reçu cette nouvelle, il en vint une autre plus effrayante qui annonça que le régiment Moscou arrivait en pleine ré-

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volte sur la place du Sénat. Les frères Bestouschew, dont * l’un, Alexandre, se donnait pour un délégué de Varsovie, et qui prétendait avoir reçu l’ordre de ne pas permettre la prestation du serment, avaient excité les soldats à la résistance; les majors généraux Friedrich» et Schenschine avaient été blessés par un des officiers révoltés; ensuite les mutins avaient entraîné avec eux la plus grande partie du régiment sur la place, leur rendez-vous, oii ils furent bientôt rejoints aussi par le bataillon de la marine de la garde, qui venait de refuser le serment. Les rebelles se placèrent là autour du monument de Pierre le Grand, en mettant en avant une compagnie de tirailleurs, qui ne laissa passer personne. L empereur ordonna de faire venir le premier bataillon du régiment Preobraschenski, dont la caserne était la plus rapprochée du palais d'Hiver; il se rendit lui— même devant le palais où, jusqu’à l’arrivée du bataillon, il occupa la foule curieuse en lui lisant son manifeste. Pleins de dévouement, ceux qui étaient assemblés là se prosternèrent devant le czar qui, en disant : Ceci est pour vous tous, mes enfants! « embrassa ses voisins, pressés, pour ainsi dire, contre sa poitrine; pendant un certain temps on n'entendit, dans le silence absolu, que le bruit, des baisers1. *

Le bataillon Preobraschenski, en arrivant devant le palais, offrait dans son attitude « l’image granitique du sen- • timent du devoir. > L’empereur le fit ranger près du coin du bâtiment de l’état-major qui était à ce moment en voie de construction; il indiqua d autres positions convenables à six compagnies de deux autres régiments, tandis que luimême les suivit avec une compagnie de fusiliers dans la direction de la place du Sénat, après avoir expédié le

1 Telles sont les paroles du rapport de von korff.

A SAINT-MiTKHSBOUHG. 2U3

générai Alexis Orlow, avec l'ordre d'amener la garde à cheval. Elle parut au moment où l'empereur, en s'avançant, était urrivé au bout de la place de l'Amirauté, et elle reçut l’ordre de prendre, sur la place du Sénat, une position qui ne laissât entre elle et le monument de Pierre le Grand qu’une distance de cinquante pas. Les rebelles, niasse confuse de solduts, de gens du civil et d hommes du peuple ivres, criards, affamés et gelés, étaient placés de manière à tourner le dos au palais du Sénat. C'était un pêle-mêle sans discipline, sans ordre et sans aucune force qui le fit mouvoir ou qui le dirigeât. Les instigateurs n’avaient trouvé aucune difficulté à provoquer une émeute en mettant en avant le nom de Constantin, de piême que jadis il n'avait pus été difficile de faire naître dans cette nation, qui veut à tout prix avoir un maître, des soulèvements à l'aide du faux Dimitri et du faux Pierre III. Lorsque les soldats, entendant les hourras qu'on poussait en 1 honneur de la constitution, demandèrent si c'éluit la femme de Constantin, les chefs trouvèrent commode d entretenir en eux cette nouvelle illusion. Mais ils manquèrent absolument d'un chef suprême qui eût pu remplacer la personne du grandduc absent. Le prince Troubetzkoï, qui avait été nommé le chef et qui, par son nom, aurait peut-être imposé à la multitude, ne se rendit pas sur la place; les autres meneurs avaient bien la résolution sauvage de souiller l'émeute par des crimes; le lieutenant Kachowski était assez lâche pour assassiner le vieux Miloradovvitch, envoyé pour rappeler les émeutiers à l’ordre, en lui envoyant une balle dans le dos; mais il ne se trouva personne qui eût assez de courage, de |touvoir et de sang-froid pour prendre l’offensive et pour frapper un coup vigoureux ou décisif. S'il s’était montré un homme résolu qui, avec la confiance en lui-même, eût eu celle de la multitude, le sort de la dynastie n’aurait tenu

RÉVOLTE MILITAIRE

qu’à un fil ; car dans l’autre camp aussi ou voyait régner l’Hésitation, l’irrésolution et l’incertitude quant aux mesures à prendre, ainsi qu'une grande défiance à l'égard des propres ressources. Le prince Eugène de Wurtemberg avait déjà perdu patience en voyant l'attitude pleine d’hésitations et de ménagements de l’empereur; sur ses vives instances, on ordonna enfin une attaque de cavalerie. Alexis Orlow la conduisit; mais les chevaux glissaient sur le verglas dont la place était couverte, et les attaques de la cavalerie furent repoussées trois fois. Un sévit dans la nécessité d’avoir recours à l’artillerie; mais on ne pouvait pas se fier à l’artillerie à cheval qui se trouvait dans le voisinage, et on ne songea qu’en ce moment-là à faire venir l’artillerie à pied. Dans l’intervalle où l’on attendait son arrivée, lorsque, par suite des dispositions prises par le grand-duc Michaël, les révoltés étaient déjà cernés de tous les côtés, même sur leurs derrières au delà de l'église de Saint- Isaac, il y eut un moment où, faute d’une volonté quelconque de l’un et de l’autre côté, l’aveugle hasard semblait aller se prononcer en faveur des rebelles. Le régiment des grenadiers des gardes du corps s’était ameuté lors de la prestation du serment; une compagnie alla se jeter tout droit sur la place du Sénat; deux autres compagnies du même régiment y furent conduites parle lieutenant Panow, par des chemins détournés, lorsque l’idée vint à cet officier de s’emparer du palais d'Hiver et de la famille impériale. Par l'effet du seul hasard, le bataillon des sapeurs de lu garde venait d’arriver, à l’instant même, dans la cour de ce palais, de sorte que Panow se vit obligé de se retirer. Sa troupe, courant dans le plus grand désordre dans la rue, rencontra, devant l'hôtel de l'état-major, l’empereur qui retournait au palais d'Hiver. Lorsqu’il leur cria : «Halte! » les soldats répondirent : « Nous sommes pour Constantin!

V SAINT— PKTKRSBOV KG.

— Alors votre chemin est par là, » dit le prince déconcerté; et il ordonna aux troupes d'ouvrir leurs rangs et de laisser passer les grenadiers, au milieu desquels le colonel du régiment, Sturler, qui rappelait les soldats à leur devoir, fut tué d’un coup de feu par le môme Kaehowski qui avait tué déjà le gouverneur. Dans ce moment terrible, les masses populaires qui entouraient les partisans de Nicolas et qui, le matin, avaient fait preuve d’un respect plein d’enthousiasme, montrèrent tout à coup une témérité insolente et commencèrent à lancer des pierres contre les troupes; quelques-uns des soldats quittèrent, dans leur ivresse, les rangs des régiments dévoués à l'empereur, et passèrent du côté des éineutiers. Alors Nicolas donna secrètement l’ordre de préparer des voilures pour la famille impériale et de tenir le régiment des chevaliers-gardes prêt à l'accompagner. Si, à ce moment, les rebelles avaient fait une alta- ■ que énergique, ils auraient probablement pu disperser les forces bien supérieures qui les entouraient ; car même lorsque l’artillerie arriva enfin avec, quatre canons, les boulets manquaient encore. L'empereur semblait si peu se fier même aux troupes qui étaient de son côté, qu'il alla jusqu à exposer son frère Michaël au danger d étre tué, en lui ordonnant de faire encore une tentative pour ramener les rebelles à l’ordre. Lorsque cette démarche aussi resta infructueuse, on appela la religion au secours. Mais la voix du vieux métropolitain Séraphin fut étouffée par le bruit des tambours. On se vit donc réduit à l'emploi des armes. Les boulets venaient d'arriver; l’empereur ne put pas encore se résoudre à s'eu servir ; une exclamation échappée au général d état-major Toll : « La mitraille ferait bien ici! » et puis le conseil urgent donné par cet officier et par l aide de camp Vassiltschikow décidèrent enfin l’empereur à agir, mais non sans avoir envoyé encore une fois le gé-

RÉVOLTE MILITAIRE

* 25 tlfwfnbrc,

' 26 décembre.

néral Souchosannet vers les émeutiers, pour leur offrir pardon. Déjà on avait donné l'ordre de faire feu, mais l’empereur le retira h plusieurs reprises. Lorsque ensuite on donna sérieusement cet ordre, l'artilleur qui tenait la mèche n'obéit pas, et le lieutenant Bakounine dut faire cesser son hésitation par des menaces. Dès que les premiers boulets pénétrèrent dans les masses ameutées, les rebelles s'enfuirent en se dispersant dans toutes les directions ; les uns furent arrêtés par la cavalerie qui les poursuivait, et les autres retournèrent de leur propre mouvement dans les casernes, pour y implorer le pardon de l'empereur.

A ce moment où ces quelques parties maladives de l'empire russe étaient arrivées à leur plus grand développement, on put, avec la même facilité que dans la capitale, rejeter aussi au midi les éléments dangereux que renfermaient les corps d’armée commandés par Wittgenstein et par Sacken. Lorsque les conjurés de Saint-Pétersbourg frappèrent le premier coup, ils avaient essayé de se mettre en communication avec ceux qui, dans ces corps d'armée, partageaient leurs opinions. Le prince Troubetzkoi avait envoyé* Hippolyte Mouraview-Apostol à son frère Sergej , en expédiant en même temps un autre message à Michaël Orlow, à Moscou, message qui, dit-on, n'arriva pas à sa destination. Mais déjà Wittgenstein avait reçu des informations de Taganrog, et il avait été exhorté à la prudence par Diebitsch qui, encore pendant les derniers jours de l’empereur, avait pris sur lui d’ordonner l'arrestation de Pestel et de plusieurs autres des principaux conjurés. Il est presque certain que sans ces mesures il n'y aurait pas eu dans le midi le moindre mouvement; mais dès qu’on les exécuta, elles? causèrent une petite explosion de mutinerie. Un arrêta Pestel’ à Tpultschine, le jour même de in révolte de Saint-Pétersbourg, et les frères Mathias et Sergej

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Mouravüm-Apostol quelques jours plus tard',- à Vassil- * tO jtnTiftr tilt, kow. Les officiers du régiment Tschernigow délivrèrent de vive force leur lieutenant-colonel, Sergej Mouraview, qui, après ce coup de main hardi et inattendu, résolut de partir de Vassilkow avec le régiment en révolte, afin d'atteindre Kiew ou Schitomir, et d’y entraîner dans la rébellion, à l aide de ses amis, d’autres régiments encore.

Cependant déjà en route une compagnie se sépara de lui cl rebroussa chemin. Le reste du régiment fut attaqué" * is taurin-, par les généraux RothetGeismar, entre les villages d'Oustiuowkaet Korolewka. Hippolyte Mouraview, le plus jeune des trois frères, tomba dans le combat ; Sergej et Bestouschew-Rouraine furent livrés par leurs propres gens; Mathias aussi fut fait prisonnier, lui qui, fidèle à ses anciennes opinions, avait averti les autres en leur prédisant une issue fatale. Le vieux père, qui se vit d’un seul coup privé de ses trois fils, se répaudit en plaintes amères dans une effusion poétique où il disait qu’il ne lui restait plus qu’à cacher ses cheveux blancs sous leurs cendres.

Nous aurons à revenir ailleurs sur les suites immédiates L'«mp»r*iir Ni.

colas cl son attitu-

et sur les conséquences plus éloignées de cette révolte, ainsi que sur l’importance qu’elle eut pour les affaires ril>,irPintérieures de la Russie , dans ce moment, il ne s’agit pour nous que d’examiner l’influence réelle ou supposée qu elle exerça sur la politique russe à l'extérieur dont nous poursuivons ici le développement. La sédition à Saint-Pétersbourg était la répétition tardive, terne et affaiblie des conspirations militaires en France, en Espagne, dans le royaume de Naples et en Piémont ; c’était le dernier morceau de tous, la pièce finale avec laquelle cessèrent ces mouvements convulsifs produits par 1ère militaire de Nu-

poléon, qui venait de finir. Par l’absence de tout appui dans le peuple, cette sédition ressemblait le plus à la révolte militaire en Piémont; mais elle fut étouffée plus rapidement et dans son germe même, parce qu elle n’avait pas en face d’elle, comme à Turin, une famille royale où régnait la division, mais au contraire une maison princière dont les membres vivaient dans une parfaite union etétaientliésentre eux par un culte de famille exagéré qui était poussé jusqu’à l'idolâtrie pour l’empereur défunt. La rébellion, à Saint- Pétersbourg, n’avait pas, comme à Turin, affaire à un roi cassé par l’âge et cédant aux premières menaces, mais à un jeune prince qui avait la conscience entière de l’importance qu’aurait pour tout son avenir la conduite personnelle qu’il tiendrait pendant cette première journée de son règne. Il avait passé cette crise redoutable et accablante, non pas avec cette résolution énergique, ce courage plein de vigueur et cette tranquille présence d’esprit que réclamait le moment, mais avec une persévérance tenace qui l’avait retenu au milieu des dangers et qui lui avait fait maintenir la place qu’il occupait. Les yeux du monde étaient dès lors fixés sur l’heureux vainqueur de la révolution, et on attendait avec une grande impatience pour voir si l’on n’apercevrait pas, dans le gouvernement intérieur de son pays, une disproportion entre ses succès et son mérite personnel, et si une telle disparité aurait laissé en lui un mauvais sentiment de rancune qui le porterait, malgré les ménagements dont il avait fait preuve dans la lutte, à profiter sans ménagement de la victoire remportée par lui. Tout le monde était impatient de voir, ce qui était de la dernière importance pour les relations extérieures, si, après s’être rendu maître des troupes révoltées et vaincues, il se croirait aussi maître des hommes fidèles qui avaient vaincu avec lui, une fois qu’il avait vu que l’esprit

ENTRE LES PUISSANCES

d’une mutinerie turbulente s’était emparé de son armée depuis le nord jusqu'au midi de son empire. A l’égard de la question d'Orient, qui était si importante et qui se présentait en première ligne, les événements de Saint-Pétersbourg avaient fait naître des suppositions très-différentes dans le monde diplomatique dès leur origine même et dans leurs diverses phases successives, telles que la vacance du trône, la renonciation de Constantin, la lutte de désintéressement entre les deux frères, et enfin la révolte dans la eapitale. Avant qu'on eût appris le changement dans la succession au trône, on prédisait dans le monde et au loin que le règne attendu de Constantin serait favorable aux Grecs. Dans la Grèce elle-même, à Odessa, à Constantinople, tous ceux qui portaient le nom de chrétien étaient dans l'allégresse, parce que personne ne doutait qu'ils ne fussent secourus par ce prince énergique qui, dès le berceau, avait été destiné à être l'héritier de l’empire de Byzance. Seulement à Vienne on était d'une opinion différente : on y savait que Constantin était attaché aux principes de la Sainte-Alliance, qu’il détestait et qu’il redoutait le libéralisme, et qu’à Karlsbad il s'était plusieurs fois prononcé dans un sens tout à fait autrichien au sujet de la question d’Orient. On avait des renseignements moins précis et moins exacts sur son frère Nicolas qui, jeune, peu formé et occupé uniquement des détails du service militaire, avait été plus éloigné du trône et par conséquent peu remarqué jusqu'alors; la sagacité des combinaisons diplomatiques avait encore à deviner quelle serait son attitude future. Dans ces supputations il fallait mettre en première ligne de compte, la sanglante catastrophe qui avait marqué son avènement au trône. Quelle serait son influence sur les résolutions de l’empereur? Des raisons également na-

tureües parlaient en faveur des suppositions les plus opposées.

Les Hellènes et les philhellènes se figuraient que, plus que tout autre motif, le sentiment national de l’armée, froissée par l’abandon dans lequel la cause grecque avait été laissée par Alexandre, avait déterminé la révolte militaire; et on espérait que cette circonstance forcerait son successeur à une politique plus énergique, à la guerre avec la Porte. Metternieh lui-même le redoutait pendant quelque temps; il craignait que le nouveau czar ne se crût inévitablement obligé de calmer, par une diversion, la partie excitée de l'aristocratie militaire et d’occuper l’armée, si ouverte aux sympathies pour la cause grecque et fatiguée par une longue attente et par un long repos. Ces craintes auraient dû être particulièrement confirmées en lui par plusieurs circonstances. Le jeune prince n’était pas exempt d’ambition et de soif de gloire, comme Metternieh le savait fort bien; il était jaloux d’inaugurer une politique russe plus indépendante que n’avait été celle de son prédécesseur; moins lié que lui par d’anciens rapports diplomatiques, il avait plus de facilité à se rendre indépendant de la politique pénible et traînante de l’Autriche, dont tous les agents russes avaient, dans les derniers temps, parlé avec un grand dédain; personnellement prévenu contre Metternich, dont tous les adversaires, en Russie, déployaient à ce' moment une grande activité pour y miner son influence, Nicolas était beaucoup plus ouvert aux inspirations pleines d’énergie de Pozzo di Borgo que n’avait été Alexandre; une guerre avec la Turquie, entreprise à cette époque où les plus grands périls menaçaient les Grecs, lui aurait ouvert le chemin le plus court et le plus uni à la gloire et à la popularité. Néanmoins, en examinant plus attentivement la situation actuelle, Metternieh se consola

F.NTflK. LF.S PUISSANCES.

-2tî

en espérant un avenir plus favorable. En réfléchissait aux dangers qui, depuis si longtemps déjà, avaient toujours entouré tout changement de souverain en Russie, il jugea pourtant la position du jeune monarque trop critique pour que celui-ci pût, à ce moment, songer à une pacification de la Grèce et à une guerre avec la Turquie. Il trouva que la leçon salutaire que la Providence avait donnée au jeune czar, à son avènement au trône, en lui montrant qu’il y avait partout des révolutionnaires, avait été trop forte pour que Nicolas put uvoir la moindre velléité de favoriser la rébellion, sous quelque forme que ce fût. Néanmoins on n'eut aucune certitude sur les intentions de l’empereur. Il retarda la formation de son cabinet. On ne savait pas qui étaient ses véritables conseillers. Les premières démarches diplomatiques de la nouvelle cour ne trahissaient pas non plus ses véritables sentiments. Nesselrode expédia une dépêche circulaire qui, dans les plus belles phrases, déclarait que rien ne serait changé dans la politique de la Russie et que l’empereur continuerait à suivre les errements de son prédécesseur. Mais précisément ces errements avaient été si douteux dans les derniers temps, que cette déclaration acheva de leur donner le caractère de la plus grande incertitude. Dans toutes ces réflexions pleines de doute, la sagesse politique du cabinet de Vienne finit cependant, comme à l’ordinaire, par s’attacher à l’interprétation la plus rassurante. Metternich prétendait qu’une guerre entreprise en faveur d'un principe révolutionnaire et à l’aide d’une armée travaillée par les révolutionnaires, était chose impossible pour l'empereur, puisque, après la paix, elle ne pourrait pas avoir d’autre conséquence que la révolution au cœur de l’empire. Et même dans un intérêt purement russe, disait Metternich, le czar n’entreprendrait pas de guerre; car lorsqu’un grand

empire était obligé d'avoir recours à une mesure aussi importante, les illusions produites par les passions s’évanouissaient bientôt devant la force victorieuse de la vérité, et il arrivait rarement, ajoutait-il, qu'on sacrifiât à des considérations d'un ordre inférieur la tranquillité et le sort d’un État1.

D.’ïfii>ppfin«nt Ce qui confirma essentiellement le grand-chancelier dans

d**s dtruiere» re-

lations iiiuioiDotî- cette manière calme d'envisager les choses, ce fut l'attiw«fl I tude plus rassurante que montrait l’Angleterre, et sur laquelle il croyait toujours pouvoir compter, aussi biemavant qu’après la catastrophe de Saint-Pétersbourg. Au même moment où Canning avait envoyé son cousin Stratford à Constantinople, pour y prendre tout seul en main l'œuvre de la pacification, et où il essayait d’exploiter en Russie, par de nouvelles avances, les sentiments d’amertume qu’on y éprouvait à l’égard de l'Autriche, il avait, par une étrange méprise, nommé lord Strangford ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg. Ce dernier y était arrivé encore du vivant d’Alexandre, mais lorsque celui-ci était déjà parti de la capitale. Habitué à sa propre supériorité dans la question d'Orient, ainsi qu'à la position qu'il avait toujours prise vis-à-vis d'elleau point de vue de l'Alliance, il avait, de sa propre autorité et après s'être concerté seulement avec Laferronays, qui était autorisé à faire une démarche semblable, adressé à Nesselrodc des propositions relatives à une médiation à faire en commun en Grèce, médiation à laquelle l’Autriche aussi prendrait part. Nesselrodc l avait envoyé trouver le czar avec ces propositions, qui devaient certainement être fort agréables à Alexandre ; mais à ce moment même l'empereur mourut à Taganrog. Metternich voyait avec une joie extrême, dansées démarches, le retour

1 D'apres les rapports du prince de Halzfe'd. MS.

ENTRE LES PUISSANCES

ouvert de l'Angleterre dans les voies de l’Alliance. Il trouva exemplaire tout ce que faisait et disait Strangford à Saint- Pétersbourg. Il crut avoir de nouveau obtenu ce qui avait été toujours le but de ses plus grands désirs, c’est-à-dire une occasion de gagner, en écrivant et en parlant, un temps précieux qui permit à ses amis turcs d’agir. Il répondit aux rapports de Lebzeltern par un mémoire * qu’il élabora avec un grand zèle et dont il fit donner lecture aussi à Canning ; tandis qu’à Berlin il présenta * encore un second exposé historique, afin que le gouvernement prussien ne manquât pas de prendre le chemin le plus propre pour exercer son influence sur le cabinet de Saint-Pétersbourg*. Cet écrit qui, en jugeant la politique de l’empereur Alexandre, n’appréciait pas avec justesse les motifs qui la lui dictaient, et ne tenait pas non plus un compte équitable des embarras danslesquels s’était trouvé le czar, le blâmait surtout d’étre sorti, vis-à-vis de l’insurrection grecque, de l’état passif, ce qui lui avait fait commettre deux erreurs grosses en conséquences : d’une part, l'empereur avait jugé indispensable d’intervenir dans les affaires d’Orient pour opérer la pacification et de peser, dans ce but, fortement sur la Porte; d’autre part, repoussé par la Turquie, il avait rappelé son ambassade et s’était privé ainsi du seul moyen de pouvoir agir avec force sur le divan. Ces deux démarches ne lui avaient laissé que la fâcheuse alternative soit de perdre son influence à Constantinople, soit de se précipiter dans une guerre. En jugeant à ce point de vue tout le développement historique des affaires diplomatiques de la dernière époque, on n’avait laissé passer aucune occasion pour bien faire ressortir les fautes commises par la Russie et par l’ Angleterre, ainsi que les mérites de l’Autri-

1 Exposé historique de l'affaire du Levant depuis son origine jus** qu’au moment de la mort de l'empereur Alexandre lcr< MS<

•2 janvier 1#2f>.

13 janvier.

che, pour arriver à la fin au but qu’on voulait atteindre, c’est-à-dire à recommander à la sérieuse considération du jeune empereur les propositions de lord Strangford en faveur de l'Alliance, propositions qui montraient que l’Angleterre voulait rentrer dans la bonne voie, et que l’empe- Vreur Alexandre n' aurait pas repoussées. Les ministres russes opposèrent à cet exposé un document semblable, dans lequel ils présentaient à l’empereur Nicolas, également dans un exposé historique, un tableau des rapports de la Russie avec la Porte'; on y avait rejeté la faute de l’insuccès de toutes les nombreuses démarches, pendant ces longues années, sur les efforts constants faits par les alliés, et surtout par l'Autriche, pour ne pas laisser sortir la Russie du cercle des négociations les plus illusoires. Les dernières propositions faites par lord Slrangford, et tant recommandées par l’Autriche, y avaient été attribuées exclusivement à Laferronays et froidement écartées, tandis qu’on mentionnait avec un plaisir visible la disposition que montrait l'Angleterre à entrer en négociations au sujet des affaires grecques, et qu'on accentuait d une manière toute particulière la condition que Canning y avait mise et qui était que l'on négocierait avec la Russie seule. Effectivement Canning avait désavoué de la manière la plus formelle les démarches de lord Slrangford par lesquelles celui-ci venait de faire rentrer au jeu Y Autriche, qui arrêtait continuellement la marche de la politique. Ces démarches de l’ambassadeur anglais avaient donc été aussi désagréables au ministre anglais qu'aux conseillers actuels du

1 Précis do l’exposé des différends survenus, en 1821, entre le Gouvernement de Sa Majesté Impériale et la Porte Oltomanne, présenté à ’Empereur Nicolas à son avènement au trône par le ministère russe. — Contenu dans le. Recueil de documents relatifs à la Russie. Paris, 1854, p. 207.

ENTRE LES PUISSANCES. 215

czar. Cette circonstance, ainsi que le mémoire russe, auraient dû désabuser Metternich qui , sans être nullement justifié dans cette opinion, s'attendait que l’Angleterre ou la Russie continuerait à faire avec lui de la politique dans le sens de l'Alliance. Néanmoins le prince ne se laissa pas ébranler dans les espérances qu’il avait fondées sur la conduite future de la Russie aussi bien que de l’Angleterre.

Le czar avait envoyé M. de Ribeaupierre à Vienne pour qu’il s’y orientât. Le grand-chancelier essaya de lui épargner le rôle d’observateur curieux par la franchise et par la confiance qu’il lui montrait, et, en lui communiquant toutes les dépêches qu’il envoyait à Saint-Pétersbourg et à Londres, il crut l’avoir entièrement convaincu des bonnes intentions de l’Autriche. Quant à la politique de Canning, Metternich croyait toujours qu’elle avait été forcément modifiée depuis qu’Esterhazy avait été traité par lui, contre toutes ses anciennes habitudes, avec une confiance qui frappa tout le monde. Le grand-chancelier ne semblait pas avoir le moindre doute qu’il ne pût, par de petites avances qu'il lui ferait, gagner son antagoniste, repoussé toujours par lui jusqu'alors avec tant de hauteur, et qu’il ne lui fût possible de reprendre avec l'Angleterre la même position vis-à-vis de la Russie que du temps de Gastlereagh. Il fut de nouveau confirmé dans cet espoir lorsqu'il apprit que Canning avait envoyé* le duc de Wellington à Saint-Pé- * s témer. tersbourg pour y féliciter le czar. Il trouva que cet excellent choix était essentiellement propre pour aplanir toutes les difficultés. Il y envoya l’archiduc Ferdinand d’Este dans le même but, et voyait déjà dans son esprit les conférences reprises de concert avec l’Angleterre. Canning croyait que, s’il voulait entièremênt rétablir les bonnes relations entre le cabinet de Saint-James et celui de Saint-Pétersbourg,

* Gommencfment do janvier.

il lui fallait envoyer en Russie un homme de premier ordre . afin de mettre entièrement dans l'ombre un adversaire tel que Strangford ; c’est pourquoi il choisit le duc , ^qui accepta alors avec joie la mission qu’un an auparavant il aurait refusée avec fierté. Lieven versa des larmes de joie en apprenant qu'il pourrait annoncer à sa cour une telle nouvelle, qui prouvait si bien l’intention de Canning de continuer le système d’un renouvellement de confiance, système que Strangford avait mis tant de zèle à ruiner*. Néanmoins la Russie montra une certaine réserve dans la confiance avec laquelle elle allait au-devant de l’Angleterre, qui n’avait à s’en prendre qu’à ellemême, puisque Canning aussi n’avait offert l’amitié de son gouvernement qu’avec de certaines réserves. Se trompant dans son jugement sur les conditions politiques de l’empire ottoman et sur ses hommes d’État, Canning s’était peu à peu abandonné à l’espoir ambitieux de pouvoir emporter de haute lutte, par l'autorité exclusive de l’Angleterre, et tout au plus avec la coopération du nom de la Russie, la médiation en faveur de la Grèce, médiation dans laquelle avaient échoué toutes les autres puissances. Ces efforts que faisait l’Angleterre pour faire prévaloir son influence déplurent à tous ceux d’entre les conseillers du czar qui tenaient à la prépondérance naturelle de la Russie en Orient; mais on avait fait déjà toutes les démarches préparatoires pour une médiation à entreprendre par l’Angleterre seule, avant que Nicolas fût bien consolidé sur le trône. Stratford Canning, en se rendant à son poste d’ambassadeur, s’était arrêté* vis-à-vis d’Hydra, près de Perivolakia, où il avait eu avec Miaoulis et Tombazis des délibérations d’un caractère privé, et avec Mavrokordatos

* Cf* Canning and his limes, p. 471*

ENTRE LES PUISSANCES

et Zographos, deux délégués du gouvernement grec, des conférences pour ainsi dire officielles. Ces hommes lui firent entendre que, dans les circonstances acluelles, les Grecs se désisteraient du droit de réclamer leur indépendance complète, indication provisoire que le gouvernement grec changea plus tard en une demande formelle adressée à Stratford Canning, pour le prier de négocier, au nom de 1 Angleterre, avec la Porte, au sujet d une position plus libre de la Grèce, sous la suzeraineté'du sultan. De la sorte, les Grecs eux-mêmes renoncèrent au droit de réclamer leur indépendance entière, demande à laquelle la Porte, à ce moment moins que jamais, n'aurait voulu souscrire. La médiation de l'Angleterre avait été formellement invoquée; cette puissance se trouvait donc par là autorisée à intervenir sans s'étre arrogé ce droit d'après l'esprit de la Sainte-Alliance. Or., Canning désirait mener rapidement à bonne fin cette médiation, sans conférences et sans alliés : sans l'Autriche, qui était, pour ainsi dire, alliée à la Turquie; sans la Prusse, qui avait des sentiments par trop dévoués pour la Russie, et sans le faible gouvernement français, qui était méprisé de tous et qui intriguait à la fois en Grèce et en Égypte. Par conséquent, Wellington devait faire, suivant ses instructions*, à Saint-Pétersbourg, * 10 «»ner. et Stratford Canning à Constantinople, la proposition de laisser à l’Angleterre le soin d’entreprendre la médiation entre les Russes et les Turcs, ainsi qu'entre les Grecs et les Turcs. Il n'y aurait aucune objection , disait-on , à ce que la Russie négociât en commun avec l'Angleterre; seulement, dans tous les cas, et môme dans celui où les négociations entamées par l'Angleterre isolément, ou faites en commun par la Russie et l’Angleterre, échoueraient, il faudrait que la Russie s’engageât à n'entreprendre aucune guerre, puisque, par rapport à la Grèce, elle n'en avait pas

le droit, et qu’à l'égard des demandes purement russes, elle n’avait pas de motif suffisant pour la faire.

Le grand capitaine que Ganning avait envoyé à Saint- Pétersbourg semblait être fait pour exposer tout cela au cabinet russe; néanmoins, Ganning eut lieu de n’étre content ni de lui, ni de la Russie. En voyant le cabinet anglais, de sa propre autorité, se mettre en avant dans cette affaire de la pacification de la Grèce, le czar s’irritait et voulait rendre la pareille à Ganning pour son entêtement , en observant la même attitude par rapport aux intérêts de la Russie. L’empereur était si peu disposé à appuyer la médiation en Grèce à la remorque? de PAngleterre que, vis-à-vis de Wellington, il faisait semblant de montrer plutôt de la froideur que de la chaleur pour la cause des Grecs, de faire preuve plutôt d’indignation contre les rebelles que de compassion pour ses coreligionnaires, et qu’il lui déclara sa conviction qu’il serait impossible de leur donner une existence politique, parce qu’ils manquaient complètement de toute civilisation. Dans ses conversations avec le duc , de même qu’avec l’archiduc Ferdinand d'Este, Nicolas séparait, ce que Metternich trouvait parfait, la cause grecque, qui était, disait-il, du domaine des alliés, d’avec les griefs particuliers à la Russie. Peu de temps avant le départ de l’archiduc, disent les rapports de ce prince, rapports qu’on tenait très-secrets, Nicolas lui avait communiqué sa résolution de laisser entièrement tomber la cause de la Grèce comme question de guerre et de droit, et d’arranger seulement ses affaires particulières avec la Porte1. Mais d’après la manière dont le czar avait parlé à Wellington sur ce dernier point, Canning, ne partageant nullement les illusions que Metternich

1 Gentz à Adam von Muller, le 29 mai 1826. — Correspondance, p. 390.

ENTRE LES PUISSANCES

se faisait au sujet des intentions pacifiques de Nicolas, croyait reconnaître dans les puroles du czar le désir le plus prononcé de faire la guerre, l<e ministre anglais ne fut pas même rassuré par la confiance que Wellington aussi avait dans les assurances pacifiques de l’empereur; car il se souvenait bien qu'à Vérone , Wellington avait montré , dans une circonstance semblable, une confiance égale à l’égard des intentions belliqueuses des puissances contre l’Espagne, et qu’elle avait complètement trompé le duc. L'attitude même prise par le cabinet russe vis-à-vis de Wellington justifiait cette méfiance. Lors de l'arrivée du duc à Saint-Pétersbourg, on avait préparé le projet d’un nouvel ultimatum qu'on voulait adresser à la Porte, et auquel Pozzo se vantait d’avoir contribué pour une bonne part; l’empereur l’avait déjà approuvé, mais on n’en dit rien à Wellington. Seulement, deux jours après que la dépêche avait été expédiée* à Minciaky, on en fit part au duc * n mai», en lui faisant croire, par des allusions, que des modifications seraient encore admissibles et que l’ultimatum ne partirait que quelques jours après. Metternieh aussi n’avait pas lieu de vanter la sincérité du cabinet de Saint-Pétersbourg. D’après les rapports de ses agents, il avait espéré trouver dans 1’ultimatum , au sujet des demandes russes fondées sur les traités, la déclaration expresse que désormais la Russie ne s'immiscerait pas dans les affaires grecques; mais on avait simplement passé ces dernières sous silence. Au sujet des griefs russes, ce document fit, dans des formes très-tranchantes , les trois demandes suivantes : d’abord, qu’on rétablit dans les Principautés le statu quo de 1821, aussi bien pour les affaires civiles que pour les affaires militaires : demande qui, aux yeux deCanning, semblait exiger d'abord un examen approfondi pour voir si, sous ce rapport, la Porte n’avait pas déjà satisfait aux

réclamations qu’on lui avait adressées dans le temps; en second lieu, l'ultiinatum russe demanda au gouvernement turc de mettre en liberté les députés serbes qui, depuis 1820, avaient été retenus par la Porte, dans une captivité décente , aliu de servir d'otages pour la tranquil- •a. i.i»,p.i7«. lité en Servie pendant l’insurrection grecque", acte qui constituait une violation du droit des gens et dont Canning entendit parler pour la première fois à ce moment-là. Enfin, en troisième lieu, la Russie exigea qu’on envoyât des plénipotentiaires turcs à lu frontière russe pour traiter toutes les questions qui, en vertu du traité de Boukharesl, avaient été débattues depuis 181(1 à Constantinople. Dans l'opinion de Canning, la Russie n'avait à alléguer aucun motif qui lui conférât le droit de faire cette dernière demande; du reste, c'était celle des trois réclamations à laquelle le czar était le plus disposé à renoncer si l'on faisait droit aux deux autres.

La médiation De cette manière , il y avait deux négociations séparées

anglaise et Tnlti- . , , . ,

matum nme. qui marchaient de iront a Constantinople*, 1 une au sujet de l’ultimatum présenté par la Russie, et l’autre relative à la médiation à faire en Grèce pour sa pacification, à laquelle l’Angleterre se chargea de travailler seule et avec ses propres ressources. Lorsque Stratford Canning était arrivé à • v terrier. Constantinople", il avait observé vis-à-vis de ses collègues, les diplomates, un silence absolu, excepté toutefois vis-àvis de Minciaky, avec lequel il avait accidentellement des entrevues. Dès son arrivée, Stratford avait demandé au divan une conférence; mais elle lui fut refusée sous le prétexte qu’on n'en accordait pas avant la présentation des * i mars. lettres de créance; cependant, lorsqu’il insista" vivement

1 La plus grande partie de la relation suivante a été empruntée à divers rapports du baron von Miltitz. M8.

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• sur l’ouverture immédiate des négociations, il obtint* ce * woui» qu'il demandait. On garda le plus profond secret sur les sujets traités dans sou entrevue avec les ministres turcs; les diplomates discutaient longtemps sur la question de savoir si l’on avait seulement parlé de la pacification ; on reconnut ensuite qu’elle avait fait l'objet principal de la délibération. Stratford engagea très-sérieusement la Porte à se tenir sur ses gardes en face des dangers dont la menaçait la Russie; la mort d’Alexandre, disait-il, n ayant fait qu'ajourner la guerre résolue par lui , eL les dispositions belliqueuses' de son successeur ne laissant aucun doute sur les décisions qu'il allait prendre. Pour prévenir la guerre, ajoutait-il, il n'y avait qu'un seul moyen, qui était de satisfaire aux demandes russes par rapport aux Principautés et d'effectuer en Grèce la pacification pour laquelle la Porte n’avait à se reposer que sur les soins de l'Angleterre seule. L'ambassadeur anglais était chargé de faire remarquer au divan, entre autres choses aussi, le grand mouvement philhellénique dans toute l'Europe et même en Amérique, mouvement qui gagnerait d'autant plus en intensité que la réduction de la Grèce deviendrait plus imminente*. Même dans le projet qu'on attribuait à Ibrahim-Pacha, et qui consistait à changer toute la population de la Morée, Stratford avait trouvé un autre levier pour donner plus de force à sa proposition de médiation. Au commencement, lorsque Lieven l’avait informé de ce projet monstrueux, Canning n avait pas voulu y croire; mais les rapports envoyés par Stratford, de Gorfou, avaient confirmé ces renseignements.

Sir Frederick Adam avait fait adresser au pacha une demande directe à ce sujet; mais au lieu de lui répondre,

‘ Dépêche du comle Munster, en date du l*’r novembre 1823, dans Hormayr’s Lebetisbilder {Tableaux du temps, par Hormayr), t. II,

Üî NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES

Ibrahim, usant d’un subterfuge très-suspect, l’avait renvoyé à la Porte, dont, disait-il, il n’était que le serviteur. Alors Stratford protesta solennellement contre un tel établissement de l'État barbaresque en Europe, croyant avoir trouvé ainsi un point d’appui d’une efficacité particulière pour faire sortir, par intimidation, la Porte de son systèmp d’après lequel elle rejetait, par principe, toute immixtion dans ses affaires. Mais l'orgueil anglais échoua alors devant l'obstination turque, comme celui de la Russie et des alliés V avait échoué. Toutes ses propositions furent rejetées comme l’avaient été jadis celles de toutes les autres puissances.

Tout autre fut l’issue qu’eurent les négociations russes.

Do* Dès que Minciaky eut reçu' ses instructions", il remit au • 5 avril, reïs-effendi une note* qu’il communiqua, en même temps, aux représentants des autres puissances, en ajoutant l’observation froide que la Russie n’aurait pas recours à la coopération des autres puissances, mais que celles-ci pourraient rendre un service à la Porte si elles la déterminaient . & se montrer facile dans les négociations. Si la Turquie se

refusait à prendre les mesures réclamées, on avait donné à Minciaky pour instruction de quitter Constantinople, après un délai de six semaines; les troupes sur le Prouth avaient reçu ordre de se tenir prêtes à marcher. Des arguments de ce genre purent seuls agir avec efficacité sur la Porte; de même que l’exécution effective de la résolution d’agir sans les puissances, résolution qui, dans la bouche d’Alexandre , n’avait été qu’une menace , était le moyen le plus sûr de pousser aussi les autres cabinets ù une coopération active. Dès que Metternich eut pris connaissance de l’ultimatum, il avait enjoint à l’internonce de l’appuyer énergiquement puisqu'il n’y était pas question de la Grèce. * * nui. La Porte accorda * tout ce qu’on lui demandait. Elle fit

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partir sur-le-champ l'ordre d’évacuer les Principautés, ce qui fut effectivement opéré dans le plus bref délai; elle relâcha les députés serbes et nomma deux plénipotentiaires, Hadi-Effendi et l’uléma Ibrahim-Effendi , pour continuer les négociations sur la frontière russe. La cause principale de cette condescendance prompte et complète était que , dans l'ultimatum russe, on n’avait pas dit un seul mot de la pacification. Metternich l'attribua a sa propre influence et à son mérite. Gentz chanta triomphe. Jusqu’au 28 avril, disait-il, les Turcs n’avaient pas soufflé mot ; mais ce jourlà même l’internonce avait reçu ses instructions, et le 30 tout avait été arrangé! Mais il faut dire aussi que l’influence autrichienne n’avait eu cet effet que parce que Metternich avait fait faussement confirmer la fausse interprétation que la Porte donnait au silence observé par la Russie au sujet de la question grecque ; en effet , le grand-chancelier avait fait déclarer que le czar avait entièrement abandonné cette cause. Cette même déclaration fallacieuse qui avait rendu les Turcs si maniables à l’égard des Russes avait, au même degré, augmenté leur opiniâtreté intraitable vis-à-vis des Anglais et au sujet de la pacification , qu’ils croyaient avoir alors, avec une certitude deux fois plus grande, entre leurs propres mains. Même sous ce rapport , Metternich avait inspiré au divan toute sa sagesse politique. Lorsque, pendant l’hiver, les armes reposaient un peu, on avait, dans le plus profond secret, envoyé Housny-Bey et Nedjib-Effendi , comme commissaires , dans la Morée, afin d’y entamer des négociations avec les chefs des révoltés , que ^Autriche croyait très-accessibles à une telle démarche. En même temps, on avait de nouveau recommandé très-vivement de rester fidèle au système d’humanité dans la guerre, et on avait donné suite à une proposition du mufti , qui avait demandé * de rappeler aux * is mm.

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généraux l'ordre « d’être avares du sang des rayas pour ne pas dépeupler les provinces, « Metternich se sentit encore une ibis maître de la position : il avait prescrit à la Porte la politique qu’elle avait à suivre vis-à-vis de la Russie ; il l’avait gagnée à sa méthode de la pacification effective; il avait aidé à déjouer la médiation de l’Angleterre, et il était convaincu que l’empereur de Russie s'était converti à son opinion à lui , qui était qu'il fallait abandonner les Grecs à leur sort et aux Turcs. Les diplomates pouvaient encore une fois pousser un soupir de soulagement et dire : qu’enfin le résultat de leurs efforts, reposant cette fois-ci sur des faits matériels , leur donnait le droit de déclarer que le danger était passé î

A ce moment même*, la foudre tomba sur les châteaux en Espagne de Metternich lorsqu'on apprit que Wellington,. Nesselrode et Lieven, qu’on avait mandé pour celu, ve- ♦ 4 avril, liaient de signer* à Saint-Pétersbourg un protocole1, dans lequel la Russie et l'Angleterre s’étaient entendues sur une médiation commune à offrir à la Porte pour la pacification en Grèce! Dans l'introduction qui précédait ce protocole, on avait indiqué comme motifs de cette intervention, pour le roi d’Angleterre, l'appel que les Grecs lui avaient adressé pour réclamer sa médiation , et pour l'empereur de Russie , le désir dont il était animé de voir la guerre terminée en Orient. Les propositions qu'on voulait faire à la Porte concordaient, dans les points essentiels, avec les modestes demandes que les Grecs eux-mêmes avaient faites à Stratford; elles consistaient dans les points suivants : la suzeraineté de la Porte; un tribut à payer; la liberté de conscience, du commerce et de l'administration; des magistrats élus par le peuple et sur la nomination desquels la

Le protocole de Saint-Pétersbourg du 4 avril.

4 26 avril.

4 Cf. portfolio , t. IV, p. ;»4ü.

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Porte n’aurait qu’une certaine influence; enfin, dans le but de séparer complètement les deux nations , les Turcs devaient , pour une compensation ou pour un achat de leurs biens, céder les territoires grecs dont la délimitation restait encore indécise1. L’Angleterre devait faire les premières démarches que la Russie s’engageait à appuyer par son influence. De quelle manière et à quelle époque "la Russie prendrait part aux débats ultérieurs qui pourraient être la conséquence de la médiation, c'est ce qu'on voulait réserver pour un nouvel arrangement. Dans le cas où la Porte rejetterait la médiation, et quels que pussent être les rapports entre la Turquie et la Russie , on était néanmoins convenu de considérer, des deux côtés, les stipulations de ce protocole comme la base de tout accommodement des différends turco-grecs ; les deux puissances s’engageaient ensuite à saisir toute occasion qui se présenterait à elles pour effectuer cet accommodement, soit en commun, soit séparément, et elles renonçaient, en même temps, à tout agrandissement de leurs territoires ainsi qu’à toute influence exclusive et à des avantages commerciaux qui con- * situeraient des privilèges. — Tel fut le contenu de ce protocole, qui avait été préparé et élaboré dans un si profond secret qu’aucun être vivant n’en avait eu le moindre pressentiment. Rarement un document diplomatique a causé une surprise aussi vive. Encore pendant les jours où l’on signait ce protocole, la mauvaise humeur et les soupçons

' Immédiatement après qu’on eut écrit celte clause, on reçut un rapport de Minciaky, daté du 22 avril, au sujet des propriétés turques dans la Morée ( Portfolio , t. V, p. 544) ; ce rapport donnait comme résumé le fait qu’en 1821 beaucoup plus de la moitié du sol appartenait aux Turcs. Si l’on avait voulu acheter ces propriétés, les revenus grecs de bien des années auraient, d’après l'évaluation approximative de l’éditeur du Portfolio, suffi à peine à payer seulement les intérêts du capital.

que le cabinet anglais nourrissait à l'égard de la Russie s’étaient fait jour dans quelques articles du Times (du 6 au 8 avril), articles qu'on attribuait généralement à la plume de Canning lui-même. Néanmoins, Wellington fut à peine ♦ i3 nui. de retour à Londres, que le ministre anglais confirma * ce document sans la moindre hésitation, l^s détails des négociations qui avaient immédiatement précédé la conclusion de cet acte politique sont restés inconnus jusqu'à ce jour. Ce document fut élaboré avec le plus grand mystère; on avait même fait du secret une condition de la validité du protocole , et on ne le communiqua officiellement aux alliés que plusieurs mois après la conclusion définitive de l’accord. Néanmoins, toutes les cours eurent bientôt connaissance du contenu complet du protocole; la Russie eut soin de faire ébruiter ce mystère. L'impression que causa cette révélation fut extraordinaire, comme nous aurons à le raconter ailleurs. Elle laissait le champ tout grand ouvèrt aux suppositions et aux interprétations les plus diverses; on se demandait quel était le véritable but et la • véritable portée de cet accord : si c’était la sincérité ou bien la méfiance qui avait conclu celte alliance; si c’étaient les Russes qui avaient dupé les Anglais, ou bien si c’étaient les Anglais qui avaient fait leurs afiuires aux dépens des Russes. Une seule chose semblait être claire au premier coup d'œil : le protocole servait très-bien les projets de Canning qui voulait séparer les alliés, neutraliser la France et la Prusse, et, avant tout, porter un coup mortel à l'influence de l’Autriche. On comprend donc parfaitement que, bien que la diplomatie prussienne fût surprise au dernier point, et que les hommes d'État français dussent se sentir complètement mystifiés, les diplomates autrichiens étaient cependant de beaucoup les plus consternés.

Metternich étaii tout à fait hors de lui. 11 se voyait de

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nouveau trompé dans tous ses calculs. Pendant tous les derniers temps, il avait ôté déjà plein d'inquiétude en voyant l’enthousiasme des philhellènes se révolter de tous les côtés contre lui avec une force qu’on ne lui avait jamais soupçonnée. Le prince s’était senti comme brisé, lorsqu’il avait vu l’explosion de cet enthousiasme à Paris; mais il avait été encore plus assourdi lorsque ce zèle pour la cause des Grecs s’ était de nouveau emparé de l’Allemagne, et qu’il avait entraîné un roi allemand dans le voisinage immédiat de l’Autriche ; lorsque le philhellénisme avait pénétré même à Berlin, Metternich avait commencé à y envoyer des dépêches empreintes d’une telle amertume que le baron Maltzahn fut autorisé à lui déclarer sèchement que la Prusse ne demandait pas à contrôler les démarches du cabinet de Vienne , mais qu’elle ne lui permettrait pas non plus de lui prescrire ce qu’elle avait à faire1. Mais surtout à l’époque actuelle si importante, oü le philhellénisme sortait des cercles privés pour pénétrer même dans la politique d’une grande puissance occidentale , il perdit toute patience. Ce n’était certainement pas sans motif. En effet, ce réveil du philhellénisme marqua le moment où l’on jeta la corde de sauvetage à la nation grecque, qui était sur le point d’être engloutie par l’abîme, bien qu’il lui fallût lutter encore longtemps pour échapper à la mort; cet enthousiasme renaissant pour la cause de la Grèce marqua aussi le moment où la politique si habile de l’Autriche échoua sur le sable, quelque longs et quelque pénibles que fussent les efforts dans lesquels elle s’épuisait pour se remettre à flot. Metternich considérait le protocole comme la dissolution effective du système de l’Alliance. Il craignait que

« Munster au comte Meerveldt. L ebensbilder [Tableaux * lu temps), t. Il, p 338.

l’Angleterre, en ajoutant les territoires grecs à l'État ionien, placé sons son protectorat, ne commençât, sorte flanc droit de l’Autriche, le même jeu que celui que jouait la Russie sur le Danube , et il prévoyait qu’avant deux ans la révolution éclaterait de nouveau en Italie. Jamais on n’avait encore vu le prince si agité et de si mauvaise humeur. Avec quel dédain ne s'exprimait-il pas alors surit compte de Wellington , ce mauvais politique , que , peu de temps auparavant, il avait pourtant tenu en si grande estime. Et que ne disait-il du « philhellène » Nesselrode! et surtout de Canning ! « Ce n’est pas un incendiaire, disait le prince en parlant du ministre anglais , mais dès qu’un incendie éclate , on est sûr de le trouver entre le feu et les pompes! > Depuis longtemps, le prince Hatzfeldt avait considéré cette lutte entre l’Angleterre et l’Autriche comme un combat à outrance entre le principe révolutionnaire et le principe conservateur, comme un duel politique entre Metternich et Canning. Jusqu’à ce moment, Metternich avait encore paré coup après coup avec tant d’habileté que, chaque fois, il avait pu se vanter de sa parade; mais cette fois-ci, le coup fut imprévu et fit une profonde blessure,,. Quelle ne devait être la joie maligne avec laquelle Poff», cet homme si odieux au prince, assistait, en second, à ce duel, lui qui avait déjà poussé des cris de joie en voyant que, par son ultimatum, la Russie parvenait enfin à prendre une attitude indépendante, lui qui devait voir dans le protocole une punition infligée à la politique de l'homme d’État autrichien, pour avoir toujours traversé celle de la Russie! Et même ce document n’avait été publié avec une si grande promptitude que pour défier Metternich et pour se venger de ses dernières supercheries perfides qu'il venait de faire à Constantinople. On voulait que la Porte apprit, aussitôt que possible, combien la Russie était loin

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d’abandonner la cause grecque, et combien les conseils et les assurances de l’Autriche servaient mal les intérêts de la Turquie. Dès que Stratford Canning eut reçu*, par Wellington, seulement les premières informations au sujet du protocole, il avait d’avance* averti secrètement le reïs- •*o«ru. effendi de ce qui se faisait alors à Saint-Pétersbourg ; renseigné ensuite plus exactement par des informations ultérieures*, il lui fit, par son drogman, donner lecture** d'instructions dans lesquelles il exprimait l’espoir que la Porte se convaincrait dès lors de la justesse des communications que lui, l’ambassadeur anglais, faisait au divan relativement aux sentiments de l’empereur de Russie, au lieu de se laisser égarer par les autres ministres et de se bercer de l'illusion dangereuse que dorénavant l’empereur de Russie ne se mêlerait pas des affaires grecques, puisque, suivant ce que lui dictaient la justice, la religion et l’humanité, le czar ne pourrait pourtant que suivre les voies de son prédécesseur.

Ce coup, par lequel on dissipa toutes les illusions de la Porte, avait pour elle une gravité infiniment plus grande que pour l'Autriche. L'intervention, sur laquelle les Turcs et les Francs n'avaient jusqu'alors discuté qu’avec de vaines paroles et dont on menaçait alors la Porte très-sérieusement, au moment même où elle était sûre de dompter les rebelles; cette intervention, disons-nous, fut accueillie alors par le sultan tout aussi sérieusement, comme une question de guerre nettement posée, qui sur-le-champ fit mûrir en lui les résolutions les plus énergiques. Trois jours après avoir reçu les dernières communications de Stratford, le padischah décréta une mesure à laquelle il avait bien réfléchi et qu’il avait préparée depuis longtemps, qui commençait à changer pour un long avenir la nature et la forme de tout l’empire ottoman, et qui, à une époque très->

RÉVOLTE MILITAIRE

Réforme des janissaires.

rapprochée, fit éclater la guerre avec la Russie, malgré tous les soins qu’on avait pris, depuis si longtemps, pour l’éviter; mesure qui, par ses conséquences immédiates, retarda les négociations déjà concertées avec la Russie, et ajourna aussi au delà de l'année courante la médiation proposée par l'Angleterre. C’est un nouvel intermède que nousavons à intercaler ici en épisode et qui forme le pendant complet de celui de Saint-Pétersbourg que nous venons de raconter, à la seule exception près qu'il eut une bien plus grande importance. Nous avons déjà souvent pu observer avec quel parallélisme étrange la politique de la Russie et celle de la Turquie marchaient l'une à côté de l'autre, et combien de fois le sultan avait essayé de se placer, avec toute la fierté d'un pair, ou comme une doublure singeant le maître, à côté du czar qui l'aurait volontiers rabaissé jusqu' à faire de lui son vassal. A aucune époque ce parallélisme n’était plus frappant qu'au moment de la révolte militaire à Constantinople, qui faisait concurrence à celle de Saint-Pétersbourg; mais le sultan y déploya évidemment beaucoup plus d'habileté que n'en avait montré le czar. L’auréole dont la victoire remportée sur une révolution de quelques heures avait entouré l’empereur Nicolas semblait stimuler le sultan et l'engager à s'élever, par un acte plus grand, contre une révolution séculaire.

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