L'INTERMÈDE DE LA RÉVOLTE MILITAIRE A CONSTANTINOPLE
Pendant la marche de la guerre de l’insurrection grecque, on avait vu à tout moment et sous plus d’un rapport combien les anciens abus de l’anarchie des janissaires étaient incurables et pernicieux. A cette époque où la Turquie était exposée à l'extérieur aux dangers de la guerre,
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et à Tintérieur aux troubles de la capitale, on avait ressenti plus qu’autrefois la gravité de ce mal, de ce désordre, de cet arbitraire, de ces violences et de ces mutineries. Les dernières accusations officielles portées contre Yodjak *, comme corps militaire, montrent que cette troupe était aussi complètement désorganisée à l’extérieur qu’elle était abrutie à l’intérieur. Le même état de choses qui avait déjà duré plus d’un siècle continuait à exister toujours, mais tous les abus étaient devenus plus criants : quand on avait réussi à mettre en campagne une troupe de janissaires, leur métier journalier était la rapine et le meurtre dans les pays amis; quand il leur arrivait, par hasard, de tenir bon sur les champs de bataille, ils tiraient comme des insensés, sans discipline, sur l’ami et sur l’ennemi; ils pillaient et enfouissaient sous terre leurs camarades blessés et vivant enêore, excusant leurs atrocités et leurs abominations par des quolibets railleurs qui trahissaient une indifférence bestiale ou diabolique. Mais, le plus ordinairement, la moitié de chaque contingent à qui on avait donné ordre de partir rentrait, dans ses foyers immédiatement après le départ; c'étaient des ouvriers du plus bas étage, incapables de porter les armes, et trouvant fort commode d’exploiter jusqu’au bout les abus de la vie de caserne et du séjour dans les villes, qui s’étaient glissés dans ce corps. En 1823, les grands armements pour la campagne de cette annéelà, l’arsenal et la fonderie de canons à Top-Chané furent détruits par un incendie dont tout le monde attribuait l’origine aux janissaires. Plus d’une fois ces milices avaient refusé tout net d’aller à la guerre contre les Grecs et les Perses: c’était toujours par suite des instigations des moutuvallis (quartiers-maîtres), des oustas (maîtres cuisi-
1 Le mot odjak (foyer) désigne tout le corps des janissaires.
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niers) et des sous-officiers, dans le corps desquels était le siège principal du mal, puisqu’ils neutralisaient entièrement l’influence des capitaines (oda-baschis), et qu'ils excitaient les soldats , par leur exemple , à piller systématiquement l'Etat et la société. Ce fut ainsi que les janissaires, par leurs abus, exerçaient sur la société civile une influence encore plus funeste pendant la paix que pendant la guerre, parce qu elle se faisait sentir d’une manière continue. Ce n’était pas assez pour eux de commettre contre tous les infidèles les cruautés les plus révoltantes, et de pressurer juifs et chrétiens par de lourdes taxes, les musulmans eux-mémes n’étaient presque pas plus que les autres à l’abri de leurs exactions. Aucun jardinier ne pouvait porter ses fruits au marché, aucun batelier ne pouvait débarquer les objets qu’il avait à vendre, sans avoir à leur payer une redevance; aucun entrepreneur ne pouvait commencer des travaux publics sans voir ses ouvriers chassés par les janissaires et remplacés par les leurs. Les portefaix, dont tout le corps appartenait à leur communauté, pratiquaient dans l’exercice de leur métier, d’une manière régulière, les exactions les plus inouïes. On mettait la plupart des incendies, si fréquents à Constantinople, sur le compte des janissaires, parce que, d’intelligence uvec les portefaix et les pompiers, ils faisaient avec les gens riches des quartiers incendiés des traités pour se faire payer des sommes énormes s’ils éteignaient le feu. Dans un rayon très-étendu autour de la capitule, il n’y avait pas de bande de vagabonds et de détrousseurs dont les chefs n’eussent été des janissaires déserteurs et poursuivis, ou bien des gens venus des yamaks , ces garnisons intraitables qui exerçaient un pouvoir difficile à restreindre dans les forteresses à l’entrée de la mer Noire. Dans les années 1823 et 1824, où, avec la fortune croissante des armes grecques, les soldats
~ ITBIII/wl hy finogle
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étaient de moins en moins disposés à faire la guerre, on observait dans la capitale des symptômes nouveaux et bien plus effrayants encore. Avec la grande misère du peuple, épuisé par les exactions, on voyait surgir dans les rues des vagabonds terribles contre lesquels le gouvernement sévissait avec la prison et l’épée, sans pouvoir arrêter les progrès du mal : tantôt ces hordes trouvèrent un appui dans les janissaires, tantôt dans les ulémas, suivant que les uns ou les autres croyaient avoir à se plaindre du sultan. Au commencement de l'année 1824, les diplomates n’étaient pas sans crainte de voir s’écrouler le trône luimême. Ils croyaient que s’il s’était trouvé un chef ralliant autour de lui les classes moyennes et délivrant les ulémas de la crainte que leur inspiraient les janissaires, il y aurait eu depuis longtemps déjà une révolution. Mais ce qui maintenait le sultan sur le, trône , c’étaient précisément les intérêts opposés de ces deux grandes classes privilégiées, puis les dangers dont la Russie et l’insurrection grecque menaçaient la Turquie, et enfin le défaut d'un successeur adulte du grand-seigneur qui représentait encore, toujours pour ainsi dire seul, la race d’Osman. 11 faut ajouter à cela encore cette circonstance que le padischah lui-méme n'ignorait nullement sa position, et qu’il avait pris ses mesures pour combattre la révolution par une contre-révolution.
Depuis les temps de son oncle Sélim, le sultan Mahmoud, comme nous l’avons vu plus haut', avait maintenu d'une manière inébranlable et avec autant de vengeance rancunière que de prudence dissimulée, la résolution de briser la domination de ces bandes indisciplinées qui continuaient à se considérer comme les maîtres du pays, « attisant le feu de la révolte sous la chaudière de la mutinerie. » Au commencement même de 1 insurrection grecque, lorsque la
♦Cf.T.I", p.lM.
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nécessité lui imposait le devoir de former une armée purement musulmane, d'une fidélité éprouvée, Mahmoud avait fait une tentative pour gagner les janissaires par de bons procédés. Il leur avait accordé que leur état-major fût représenté au sein du divan, afin de les disposer à faire la guerre et à accepter l’introduction de la tactique européenne, qu’il poursuivait ouvertement. Dans un conseil des * i9 mai is2i. ministres*, les officiers supérieurs avaient donné alors eux-mêmes leur consentement à cette mesure, à la condition qu’on ne changerait pas le costume et qu’on éviterait le nom de nizam-djedid, qui était devenu si odieux; mais • 23 juin, peu de temps après*, ils déclarèrent que les masses s’obstinaient à s’opposer à cette innovation. Sans attendre, le sultan donna à Yodjak une leçon qui devait servir d’avertissement h ce corps. Il destitua le favori des janissaires, Benderii-Ali, le grand-vizir d’alors, etxle fit exécuter en ordonnant, pour rendre sa mort encore plus ignominieuse, de remplir lu peau de sa tête non de coton, comme c’était dû à son rang, mais de paille, et de l’exposer non pas dans un plateau d’argent, mais sur une simple planche, comme s'il s’agissait de la tête d’un criminel ordinaire; il choisit, en outre, pour cette exécution, le 26 ramazan, l’anniversaire dç la révolution qui, en 1808, avait coûté la vie au réformateur Moustapha-Beïraktar. Le lier sultan ne craignait presque jamais de s’opposer ouvertement, par des procédés semblables, aux abus criants des janissaires. •Été de 1822. Lorsqu'un an plus tard* plusieurs ortas firent naître des troubles et formèrent un complot contre la vie du grandvizir, le sultan déclara dans un chat-schérif « que lui-même se glorifiait d’être janissaire; mais que s’ils se déshonoraient eux-mêmes et qu’ils voulussent se conduire comme les égaux de meurtriers et d’incendiaires, il cesserait d’appartenir à ces ennemis des lois, et que si l’aga ne savait
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pas rétablir l'ordre dans la capitale, il se verrait obligé de la quitter avec ses fils. • A côté de ces menaces ouvertes, il employa en même temps un moyen plus efficace pour réduire les janissaires, en minant toute l’institution dans son organisation elle-même. 11 ne se faisait pas faute d'exiler et de faire exécuter les ouslas les plus dangereux; mais on trouva qu’un moyen plus expéditif' était de remplacer toujours tous ces hommes, écartés de cette manière, par les plus mauvais sujets que, par cet avancement, on exposait aux attaques de la jalousie, et dont, à leur tour, on pouvait, avec d’autant plus de facilité, se débarrasser plus tard. Quant aux officiers supérieurs, on les gagnait par un système de corruption dans lequel on persévérait longtemps, en leur prodiguant de l’or et des promesses. Pour affaiblir le pouvoir de l'aga des janissaires, on avait recours à un autre procédé : comme ceux qui étaient revêtus de ces fonctions changeaient à toul moment, par suite d'impulsions venues d'en haut ou d'en bas, on les remplaçait, à Lout hasard, par ceux qui, dans ces moments- là, étaient les lieutenants : de cette manière on empêchait que ces commandants en chef du corps ne poursuivissent jamais le même but. Avec ces traditions-là, tout le inonde fut singulièrement étonné d une mesure prise par le sultan et dans laquelle on crut généralement reconnaître le signe avant-coureur d'un nouvel essai de réformes : par une innovation jusqu’alors inouïe, le sultan éleva* tout à coup l'aga des janissaires, Housseïn , à la dignité de pacha à trois queues; peu de temps après, il le choisit pour gendre et en fit* le commandant du Bosphore; ce qui prouvait qu'il voulait tirer profit de lu jalousie qui animait les yamaks contre les janissaires, ou qu'il voulait faire sentir la môme main de fer à l'un de ces corps aussi bien qu’à l'autre. Cet individu comblé ainsi des faveurs impériales était
* 27 juillet Ibts.
20 décembre!.
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un homme qui jadis, en 1808, comme simple janissaire, avait assassiné le chef de son orta , et qui pendant longtemps, dans la suite, avait été complice d’un grand nombre d’actes séditieux; il était corrompu, de mœurs dissolues, brutal, mais courageux, résolu, sans égards pour personne, incapable de s’occuper des affaires ordinaires, mais disposé à se charger de tout ce qui faisait reculer d’effroi les autres soldats. Son impudence égalait son intrépidité. On raconte que le sultan lui ayant demandé s'il y avait encore beaucoup de ces anciennes canailles parmi les janissaires de la capitale , Housseïn répondit : t Non , seigneur, je suis le dernier de mon espèce ! » Ce fut donc cet hommedà que le sultan avait choisi pour l’exécution de ses projets, et dont il avait allumé les convoitises et les passions, en le déterminant à transformer la corporation de ses camarades ou bien à l’anéantir.
Lorsque la première expédition des Égyptiens, en 1824, avait si complètement trompé l’attente de tout le monde, * de””25DC,lnent Su^an s’adressa* encore une fois aux janissaires pour leur demander de former un contingent de huit mille hommes; mais il n’avait pas pu l’obtenir. Ce projet passager de se servir, pendant la campagne, des milices avecleur ancienne organisation fut d’ailleurs abandonné dès les premiers succès obtenus en Morée par les tacticiens de l’Egypte, et la Porte tomba dans l’extrême opposé en voulant, à tout prix, faire triompher la tactique européenne aussi parmi les Turcs. Cette intention s’ébruita;
• En été. l’ousta du 27° orta fit naître des troubles*, en prenant pour prétexte le seul bruit de ce projet; on l’étrangla. Cependant le sultan continuait tout doucement, avec une grande prudence, à s’avancer dans la même voie. Dans ses premières démarches , il évita tout ce qui pouvait iM«Printen,p* de rappeler le nizam-djcdid. Il annonça*, au contraire, son
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intention de remettre seulement en vigueur les anciennes ordonnances (nizami-aatih) tombées en désuétude, et convoquait souvent des assemblées dans lesquelles les grands dignitaires délibéraient sur ce sujet. Les ulémas travaillaient avec beaucoup de zèle pour obtenir ces modifications; on leur assura une grande influence sur les nouveaux régiments, dont chaque compagnie devait avoir un imam. On avait trouvé l'appui de la religion pour cette mesure dans un verset du Coran où il est dit : « Opposez à votre ennemi les mêmes armes que celles dont il se sert. » Cette maxime se trouvait déjà pleinement confirmée par l’adoption et par l’emploi de la poudre à canon, cette invention des infidèles. Ce fut au milieu de ces délibérations que Stratford Canning annonça au divan que les deux plus grandes puissances avaient fait un traité d’alliance pour entreprendre la médiation en Grèce. Aussitôt les plus hauts dignitaires se réunirent *, pour une délibéra- • « «i. tion préalable, dans la maison du mufti, où ils résolurent de meure, sans délai, la main à l’œuvre; puis, dans une assemblée plus nombreuse et plus solennelle, on lut ' et • *« m«i. on mit en délibération un acte du gouvernement proposant l’introduction d’une infanterie disciplinée ( mouallem eschkindschi) et s'appuyant surtout sur l'argument que fournissait l’insurrection de ces Grecs qu’on n’avait pas encore réussi à dompter, « de ces faibles roseaux que le torrent impétueux du courage ottoman aurait dû briser dans un clin d’œil '. » Le reis-effendi appuya ensuite cette
* Nous suivons ici principalement le récit de l'historiographe de l'empire, Assad-Eflendi, d’après la traduction française de Caussin de Perceval : Précis historique de la destruction du corps des janissaires; Paris, 1833. Ce n’est qu'avec la plus grande prudence que nous nous sommes servis, en outre, de quelques renseignements puisés dans des rapports d'ambassadeurs, puisqu'on ne peut que ra-
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proposition de réforme, en présentant des documents, pour prouver combien était injuste et impérieuse l’immixtion des étrangers dans ces affaires des rebelles, immixtion qui avait pour but d’affaiblir la puissance musulmane; puis il finit son discours par ces paroles ; « Concluez du peu que je vous dis ici tout ce que je ne dis pas. » Après quelques discours dans lesquels les orateurs donnaient leur assentiment à ces mesures, on lut ensuite le décret impérial qui contenait, en quarante-six paragraphes, les dispositions relatives à l’organisation de cette nouvelle troupe; on donna encore lecture d’un fetwa du mufti, où il était déclaré que le devoir de tout croyant était de s’exercer à l'art militaire; puis, tous les assistants apposèrent leur signature à un acte écrit par lequel ils s’engagèrent formellement à exécuter les ordres du sultan. Ensuite on porta, en procession solennelle, tous les trois écrits dans la demeure de l’aga des janissaires, Mouharamed-Djelaleddin, où deux cent huit officiers des janissaires signèrent l’acte d’engagement. Le nouvel ordre de choses se distinguait par la plus grande modération. On avait conservé le statut et les privilèges des janissaires ; les soldats devaient continuer à toucher leur solde pendant toute leur vie; on voulait seulement faire cesser les abus par suite desquels les janissaires vendaient cette solde et la transmettaient par héritage. A la place des instructeurs chrétiens qui avaient scandalisé les musulmans, on avait nommé des Égyptiens. On avait demandé à chaque orta cent cinquante hommes; on voulait même que les ortas incomplets fussent exemptés. Tout paraissait marcher
rcment sc fier à ces rapports quand il s'agit de faits matériels et d’un état de choses tel qu’il règne dans ce pays de la barbarie et du mensonge.
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rondement et sans difficulté. Plusieurs des ortas exemptés offraient même volontairement leur contingent.
Mais dès que la signature eut eu lieu dans le palais de l'aga , l'esprit de l'opposition s'était déjà réveillé dans quelques-uns des officiers, et lorsque, sur la place de \'Et- Meidan *, on commença" à faire faire les premiers exercices à un petit nombre de soldats, « Vodjak justifia son nom et devint un foyer ardent de rébellion. » Lorsque, les jours suivants, on continuait à faire faire l’exercice, on remarquait chaque fois les indices d'un complot qui se propageait sourdement. Les oustas couvaient une conspiration, par laquelle ils voulaient s'emparer du sultan et le forcer à un régime de terreur à l’aide duquel on comptait se débarrasser de tous les ennemis, aussi bien que des nouvelles institutions. Les mouiumllis se prêtèrent aux projets des ouslas; mais les colonels (les tschor-baschis) s’y refusèrent et brisèrent ainsi le faisceau des conspirateurs; leurs projets furent ainsi inévitablement trahis, et le sultan, qui était résolu à tout, eut le temps nécessaire pour achever tous ses préparatifs. Néanmoins, on n’avait encore pris aucune mesure extraordinaire, lorsque, déjà quelques jours après", les rebelles s’assemblèrent, pendant la nuit, en troupes, sur la place aux Viandes, et qu’ils envoyèrent des députations vers l’intendant llassan-Aga, pour l’attirer à eux, tandis que d'autres délégués se rendirent dans les demeures du grand-vizir, de l’aga et de
* ? « La place aux Viandes, » où , suivant la coutume, on distri-
buait aux janissaires leurs rations de viande, est située au centre de la ville ; l’entrée de cette place et de la caserne attenante était formée autrefois par une haute porte voûtée. Dans presque toutes les relations qui racontent cette catastrophe fatale aux janissaires, on a confondu cette place avec 1 ’At-Meidmi (place aux Chevaux) ou l'hippodrome. — Cf. Walsh, Narrative of a jonrney from Constantinople lo England, 1829, p. 82.
Révolta et destruction de* j inisuires.
• It jnin.
* 15 juin.
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l’Égyptien Nedjib-Effendi , homme qui leur était particulièrement odieux. Les maisons de ces dignitaires devaient être sacrifiées les premières à la fureur des janissaires. L'intendant sut se soustraire à leurs poursuites; l’aga s’échappa dans une maison voisine ; les deux autres étaient à la campagne. Les trois maisons de ces hommes qu’on poursuivait furent toutes pillées et détruites; on força les portes des harems, les femmes de l’aga furent livrées à la brutalité de ces soldats furieux, qui coupèrent en mor- • <6 juin, ceaux son fils âgé de douze ans1. Le lendemain matin’, on donna le signal ordinaire de la révolte : on renversa les chaudières sur la place Et-Meïdan, où les portefaix et • tous les gens sans aveu se rassemblèrent en grandes masses autour du noyau des rebelles, qui envoyèrent alors des délégués aux différents autres corps de troupes, pour les gagner à leurs intérêts, et qui, pour soulever le peuple, firent répandre dans tous les quartiers de la ville le bruit que le grand-vizir, l’aga-pacha Housseïn, faga des janissaires et tous les grands dignitaires étaient faits prisonniers ou tués.
Pendant ce temps, [a nouvelle de l’insurrection qui venait d’éclater parvint d’abord au grand-vizir Mouhammcd- Selim-Siri-Pacha, qui se trouvait, à ce moment, à sa campagne de Beïlerbeï, sur la côte asiatique. C'était encore le même successeur de Ghalib qui , en se comparant à son prédécesseur, avait, avec tant d'humilité, avoué sa faiblesse, mais qui, dans cette crise, se montra froid et d’une résolution ferme. Il ordonna à l’instant à l’agapacha Housseïn et au pacha Mehmed de Beïkos de conduire leurs troupes au Sérail, où il se rendit lui-méine, accompagné d’un seul serviteur; il envoya, en toute hâte,
* Le récit officiel ne dit rien de ces atrocités commises dans h maison de l’aga.
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l’intendant du trésor auprès du sultan, à sa résidence d’été, à Beschiktasch (au nord du port), afin de lui demander la permission de pouvoir déployer l’étendard du Prophète, et pour le prier, en même temps, de venir en personne dans la capitale. Les deux pachas, accompagnés de leurs troupes, qui étaient presque exclusivement composées de soldats des provinces, rivaux des janissaires, et qu'on avait depuis longtemps réunies sur la côte asiatique, le mufti et les ulémas, les professeurs et les étudiants, l’artillerie et les soldats de la marine, sourds à la voix de la séduction : tous coururent dans les vastes cours du Sérail et se réunirent aux bostandjis , les gardiens du palais, même avant que le sultan parût. Aussitôt que ce dernier eut été informé de ce qui se passait, il se jeta dans le bateau qui lui servait pour ses promenades quand il voulait garder l’incognito, et se fit conduire au Sérail. Ses fidèles le poussaient à l’attaque, les ulémas l’imploraient pour qu’il déployât une sévérité inexorable. Le grand-seigneur voulut se mettre lui-même à la tête de ses troupes et courir au milieu du danger; mais tous l’en détournèrent par les représentations les plus pressantes, le priant seulement de déployer le sandjak sc/ierif, l’oriflamme sacrée. Des crieurs publics parcoururent alors toutes les rues de là ville et des faubourgs, exhortant le peuple à sè rallier autour « du drapeau vert du Prophète, autour du cyprès majestueux dans le jardin de la Victoire. » Les étudiants, les hommes de cabinet, les hommes de bien et les amis de l’ordre parmi les bourgeois accoururent et détachèrent des rebelles le plus grand nombre des masses populaires qui d’abord s’étaient réunies autour d’eux. Avec le concours d’une multitude nombreuse et pleine d’enthousiasme, on porta l’étendard vert du Sérail à la mosquée du sultan Achmed, sous la conduite des
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troupes fidèles. Dans la mosquée, on délibéra sur la question de savoir s’il fallait essayer de ramener les rebelles par les voieB de la douceur et par des négociations ; on rejeta cet avis. Les deux pachas s'avancèrent, avec l’artillerie et les soldats de la marine, par la grande nie du Divan ; les bombardiers et les sapeurs passèrent par l’arcade de Bouzdoghan (aqueduc de Valens), pour se diriger vers la place aux Viandes. Les rebelles, consternés par la nouvelle qu-’on avait déployé le wndjak nc/terif, essayèrent, en occupant les passages, d’empécher le peuple d’affluer; mais leurs postes perdirent courage en voyant la foule agitée. Ils se réfugièrent sur l’Et-Meïdan, en fermèrent la grande porte d'entrée et la barricadèrent avec des pierres. Les pachas cernèrent la place et la caserne de tous les côtés. Le capitaine d’artillerie Ibrahim-Aga « l’infernal » se rendit à la porte d'entrée pour engager les rebelles à se rendre; mais les janissaires s’y refusèrent en hurlant comme des chiens. Un coup de canon enfonça ensuite un des battants de la porte. Les artilleurs escaladèrent la barricade et ouvrirent l'autre battant, il n’en fallut pas davantage pour jeter les janissaires dans le plus grand désordre et pour ôter toute direction à ces bandes frappées déjà de remords. « Ceux qui avaient tenu l’écumoire de la révolte, dit un témoin oculaire turc1, furent lancés dans l’abîme de la terreur. » Ils renversèrent leurs chaudières et « poussèrent des cris qui pouvaient être entendus des habitants d’un autre monde! • Toute la masse des révoltés s’enfuit précipitamment dans la caserne. Un artilleur mit le feu aux étaux dont ce bâtiment était entouré. Les canons chargés de mitraille ti-
* Cf. Michaud et Poujotilat, Corretpondancï d'Orùut, Bruxelles, i«35, L U, p. 295.
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raient de dôme à quinze fois en salve sur la caserne, dans laquelle on jeta de tous les côtés des torches enflammées.
La plupart des rebelles périrent misérablement dans cet édifice embrasé; ceux qui s'étaient enfuis à temps de la place furent recherchés et arrêtés dans les rues et dans les cachettes de la vaste ville dont on avait auparavant fermé et occupé les portes. Le lendemain", on conduisit * <7 i"inles prisonniers devant deux tribunaux qui devinrent en même temps le lieu de leur supplice : le grand-vizir présidait l’un de ces tribunaux, établi dans la grande salle de l'aile gauche de la mosquée d'Achmed, tandis que l’autre, dressé dans la demeure de l’aga des janissaires, était sous la direction de l'aga-pacha Housseïn. Les prisonniers ne purent espérer trouver aucune pitié devant ces terribles juges. L’aga-pacha, dit-on, cita les coupables devant son siège, en fondant ses accusations sur un livre noir dans lequel on avait noté des criminels et des crimes dès le temps de Sélim.
Cette heureuse issue détermina aussitôt le 3ultan à étendre son projet qui d'abord n’avait été qu’une simple réforme d’une partie des milices et à procéder à une mesure radicale : il résolut d’anéantir Vodjak. Ou prit cette grave résolution dans un conseil tenu pendant la nuit ; on l'approuva dans une grande assemblée au Sérail, où l’on avait convoqué un plus grand nombre de conseillers sous la présidence du grand-vizir, lin firman ‘justifia les réformes arrêtées, en n juin, rendant compte, en même temps, de la révolte, des atrocités commises et de la juste punition qui venait de frapper les coupables. « Dans l’exécution de ce châtiment, y était-il dit, on avait trouvé parmi les rebelles des infidèles portant sur le bras le signe de la croix, ce qui prouvait avec certitude qu’il y avait toujours eu des espions chrétiens parmi les janissaires. » Après avoir de la sorte touché, pour ainsi
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dire, du doigt l’impossibilité de leur épuration, on avait modifié le statut de la corporation et on avait remplacé le nom de janissaires par celui de « troupes victorieuses de Mahomet. » Tous les membres de la famille musulmane, les grands et les petits, ne formeraient donc désormais qu’un seul corps; tous se considéreraient à l’avenir comme frères par la même foi ; les grands regarderaient les petits avec les yeux de la compassion, et les petits respecteraient, avec soumission, les grands ; tous seraient unis par la grande œuvre commune, qui était de conserver le système nouveau.
Les malédictions dont le peuple accompagnait la destruction de ces bandes étaient la justification du sultan. Les bonnets des janissaires, les signes distinctifs des ortas, les chaudières, qui tout à l’heure encore avaient été pour les Turcs un objet de respect et pour les rayas un objet de terreur, furent foulés aux pieds et traînés dans la boue. Les hommes d’ordre commençaient à respirer. Les ulémas soutenaient le gouvernement comme un fort pilier. Ils le poussaient à une épuration radicale. Le sultan, en juge inexorable et en vengeur terrible, ne manquait pas de bonne volonté pour extirper le mal dans sa racine. L’évaluation la plus modérée indique, comme nombre des vagabonds chassés de la ville, le chiffre de vingt mille. On supprima à tout jamais l’ordre des bektasch , formé de derviches sceptiques. Depuis que le fondateur de cette secte, Hadji-Bektasch, était devenu, en 1361, le parrain et le chef spirituel des janissaires, ses sectateurs étaient restés dans l’union la plus étroite avec ces milices, et avaient dégénéré avec elles, en s'abandonnant aussi à la luxure, à la paresse et à un esprit d'opposition toujours en révolte contre les lois; cependant, malgré sa suppression officielle, cette secte se propage encore de nos jours en secret .
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On considéra ce décret du sultan comme un des plus grands bienfaits de cette révolution sociale. Sous d’autres rapports, la sévérité du sultan pesait lourdement sur le peuple. Par suite du bannissement de tant de gens, et par la levée de nombreux soldats, toutes les branches des métiers étaient arrêtées dans leur activité ; des corps de métier, comme ceux des portefaix et des pompiers, avaient été chassés en entier; la fermeture provisoire des cafés priva un très-grand nombre de personnes de leurs moyens de subsistance. Toute la populace de la capitale se sentait peu rassurée en voyant le gouvernement déployer cette vigueur toute nouvelle; ces anciens amis de l’anarchie nouèrent de nouvelles relations avec les otisias en fuite, ainsi qu’avec d’autres mécontents. Un terrible incendie éclata quelques semaines après* et réduisit en cendres un huitième de toute la ville; la marche irrégulière du feu, qui s’était propagé par bonds, faisait songer à l’action d’incendiaires; bientôt on ne conserva plus aucun doute à cet égard. Une nouvelle tentative, faite pour incendier la capitale*, fut prévenue par des dénonciations venues à temps, et dont le gouvernement sut profiter de manière à obtenir des révélations très-importantes. Quelques jours après, il commença à faire des arrestations et à châtier sévèrement les coupables : plus de huit cents personnes furent exécutées et plus de deux mille furent bannies de la ville. Le peuple turc considère un excès de clémence comme plus dangereux qu’un excès de rigueur ; le sultan suivit cette manière de voir comme un principe. Dans ce cas exceptionnel, la sévérité était plus avantageuse que la douceur, et même imposée par la nécessité, rien que parce qu’il s’agissait d’intimider les provinces, où l'on pouvait s’attendre à trouver le moins de goût pour le nouvel ordre de choses, qui était si peu en harmonie avec le pen-
31 août.
10/H octobre.
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Le sultan Mahmoud et la réforme.
chant du peuple pour le désordre. Cependant, dans les provinces de l’Asie-Mineure les plus rapprochées de la capitale, ainsi qu’en Roumélie et en Macédoine, la suppression des janissaires s’opéra sans la moindre résistance. Les yamaks aussi, dont la fidélité ne les exempta pas plus que tous les autres corps de troupes de la réforme, furent relevés, sans difficulté aucune, dans leurs châteaux, où on les avait crus inattaquables. Pendant quelque temps, les jeunes gens s’empressaient de se faire enrôler dans cette nouvelle troupe, à la tête de laquelle on mit comme séraskier l’aga-pacha Housseïn, pour le récompenser de ses services et de la bravoure qu’il avait montrée dans la révolte. Après six mois, on eut sous les armes quarante mille volontaires, parmi lesquels on put prendre, déjà vers la fin de l’année, un certain nombre de tacticiens en uniforme pour les envoyer rejoindre l’armée de Rechid- Pacha.
Cette entreprise gigantesque avait été exécutée avec un succès qui touchait au miracle; aussi les édits du gouvernement fattribuaient-ils à un effet particulier de la puissance divine. Plein d’outrecuidance, Housseïn-Pacha demanda au drogman français, Desgranges, « combien de temps avait duré leur révolution en France? » Et lorsque celui-ci répondit : « De vingt-cinq à trente ans,» il lui répliqua : « Eh bien ! écrivez à Paris que nous en avons terminé une en vingt-trois minutes! » Le sultan Mahmoud avait accompli déjà auparavant ce qui n’avait réussi à aucun de ses ancêtres depuis Mahomet ÏV : il avait extirpé les dérébeys et soumis l’Albanie ; à ces exploits il ajouta alors la plus difficile de toutes les entreprises, l’anéantissement des janissaires, entreprise dont la conception lui était venue entièrement à lui seul. Aussi le voyait-on, après l’exécution de ce projet, plus enorgueilli et comme délivré
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d’un joug qui, pendant dix-huit ans, avait pesé sur lui; il était content de lui-méme et montrait une confiance tranquille dans sa propre valeur ; son maintien plein de dignité, sa large poitrine et ses beaux traits exprimaient encore plus de fierté qu' auparavant, et le regard tranquille et mélancolique que jetaient ses yeux noirs semblait alors plus étincelant qu’autrefois. Si, jusqu'il ce moment, les personnes de son entourage immédiat l’avaient adoré, il était alors, pendant quelque temps, le béni du peuple. En jouant ce grand coup, il avait risqué tout l’avenir de son empire: il pouvait en résulter l’anéantissement ou la renaissance de l’ancienne vigueur martiale, la destruction ou la régénération de l'État turc. 11 ne faut voir que la phraséologie ampoulée des Orientaux dans les louanges •
dont son historiographe comblait le grand-seigneur, en disant : qu’il réunissait en lui le respect pour la loi tel que l avait montré Abou-Bekr, la fermeté d’Omar, la modestie d’Osman ainsi que le courage d’Ali, et que, par ses exploits, par ses discours et par sa libéralité, il était un objet d’admiration pour les hommes charitables, pour les sages et pour les guerriers. Mais on ne peut pas méconnaître un sens plus profond dans les paroles de son panégyriste, quand il dit qu’il voyait en lui se confirmer la promesse du Prophète, telle qu’elle avait été transmise par la tradition, et qui avait annoncé « qu’au commencement de chaque siècle, Dieu enverrait un homme avec la mission de rétablir la foi. » Les hommes d’État francs eux-mêmes partageaient en assez grand nombre l’opinion, que ce prince avait prouvé, par des actes, qu’il était fait pour devenir le régénérateur de l’empire turc, dont la ruine irréparable n’avait été, trente ans auparavant, l’objet d’un doute pour presque personne dans le monde de l’Occident.
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Le sultan lui-méme savait quelle était l’importance de l’acte qu'il venait d’accomplir. Le jour de la victoire, il avait fait appeler deux fois le reïs-effendi, le bon Saïda, pour lui dire « qu'un nouveau règne commençait dès ce moment ; que, dorénavant, le trône ne serait plus la terreur , mais bien l’appui du peuple. » Le lendemain , le grand-seigneur déclara publiquement, dans la salle du divan, au Sérail, « que désormais il ne s'occuperait que du salut de la nation, et qu’il parerait l’administration de son empire des bijoux de la sagesse et de l'équité, comme on pare le front d'une jeune épouse. » En même temps, il annonça son intention de lever le séquestre mis sur les biens des rebelles et promit même de laisser aux enfants de ces derniers le butin dont s’étaient enrichis leurs pères; effectivement, peu de temps après parut la loi qui devait effacer cette tache sur le règne du sultan. Dès le commencement, on projetait d'autres grandes réformes dans les finances, une élévation de la valeur des monnaies et l’introduction d’une contribution foncière qui devait servir de base pour tous les revenus fixes de l'empire; de même que du temps de Sélim, la réforme militaire ne devait être que le prélude d’une amélioration de toute l'administration. On savait bien quelle lutte incessante on aurait à soutenir contre tous les préjugés, en voulant faire triompher ce projet, et quels étaient les vices qu'on entreprenait de combattre. Mais le reïs-effendi paraissait être armé de la patience nécessaire pour une si grande œuvre, et le sultan semblait posséder toute la volonté inflexible, toute la hardiesse et toute l'opiniâtreté orgueilleuse propres aux novateurs. Continuant l’œuvre de Sélim, Mahmoud était le dernier retardataire des nombreux princes réformateurs du xviii* siècle. Comme Turc, il était éclairé et exempt de préjugés; il aimait à montrer aussi souvent que possible à
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ses sujets l’exemple des Francs, afin qu ils apprissent « à devenir des hommes ; » il ouvrit même, par son exemple, l’accès de la capitale au scepticisme superficiel des Francs* Quelque sérieux et grave que Mahmoud pût paraître parfois, quelque dur qu’il se montrât à l’occasion, ses manières n'avaient cependant pas le caractère sombre particulier aux Osmanlis; même dans des audiences solennelles, quand il voyait son drogman embarrassé, il lui arrivait quelquefois de partir d'un éclat de rire tout joyeux. 11 n’était que trop adonné aux spiritueux des Occidentaux, et il favorisait ceux des Turcs qui ne craignaient pas de boire du vin en public. Quelques années plus tard, il ne se faisait pas scrupule de rendre visite à des dames chrétiennes ou de regarder de jeunes filles grecques danser dans les îles des Princes; on le voyait même, contrairement à tous les usages, paraître aux banquets diplomatiques pour s’entretenir avec les assistants. Dans une de ses processions publiques, il serait entré dans une église chrétienne, si elle n'avait pas été justement fermée; Sélim n'aurait pas même osé en approcher. Mahmoud attaquait ouvertement et hardiment la superstition et le fatalisme des Turcs, en ordonnant de renverser, dans les cimetières, les pierres tumulaires ordinaires couronnées d’un turban de janissaire, en faisant vacciner ses enfants et en fondant un collège de médecine, qu’il autorisait à disséquer les cadavres. Par tout ce manque d’égards il froissait vivement ses sujets, et par toutes ces frivolités il faisait naître des doutes dans l’esprit des observateurs étrangers, qui se demandaient si le sultan ne manquait pas, dans ses mœurs et dans son intelligence, du sérieux nécessaire et de la vigueur conséquente et tenace indispensable pour mener à bonne fin la grande œuvre qu'il avait commencée.
Élevé à la turque, ayant grandi dans la réclusion et la
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mollesse du sérail, habitué à être entouré de favoris et de vils adulateurs, il éparpillait constamment ses penchants et ses inclinations, s’occupant tour-à-tour d’études, des femmes, du tir à l’arc, de l'exercice militaire, comme, au moment dont nous parlons, il ne pensait qu’à la grande réforme. 11 était évident qu’il manquait de la force d’intelligence et de la culture intellectuelle nécessaires pour voir dans la civilisation autre chose que la surface , et pour la juger autrement que d’après les apparences. C’était ainsi que ses réformes, bien que commencées sérieusement et effectivement, n’avaient souvent pour résultat que de nouveaux enfantillages ou qu elles revenaient facilement aux anciens abus. 11 est vrai qu’il abolit légalement les confiscations ; mais, presque au même moment où le sultan prit cette mesure, on fit cependant à un riche juif un crime de sa fortune, qui devint la cause de sa ruine. Mahmoud voulut relever l’agriculture, et fit venir d’Angleterre des instruments aratoires ; mais il ne songea pas à protéger la propriété et à lui donner de la sécurité , ni à délivrer ses sujets des taxes qui les écrasaient. La réforme militaire aussi perdait bien souvent le caractère sérieux, que cette grande entreprise aurait dû toujours conserver, pour aboutir à des enfantillages et des puérilités. Au commencement, on avait conçu un projet très-vaste, connu de quelques étrangers seulement1, et d’après lequel on voulait, en dix ans, complètement transformer toute l’armée, bâtir des casernes, établir une manufacture d’armes, créer une nouvelle administration militaire et sanitaire , et enfin fonder une école navale. On voulait construire, chaque année, un vaisseau de ligne et un nombre correspondant de frégates et de bâ-
* Les détails suivants ont été empruntés à des notes prises par un des rares attachés d'ambassade qui avaient été ainsi privilégiés.
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timents plus petits. On avait le projet de fortifier, par les ressources de l'art , le centre de gravité de la défense du pays, placé par la nature elle-même au nord de l’empire : on voulait agrandir les fortifications de Schoumla et faire de Braïla une place de premier ordre, en unissant ses lignes par de forts ouvrages de défense à celles de Matschine. Une grande partie de l'armée devait former la garnison de ces forteresses; quarante mille hommes devaient être envoyés à Erzeroum pour garder les frontières d’Asie, tandis que cinquante mille soldats étaient destinés à couvrir la capitale, ce centre de l'empire qu’on voulait rendre complètement inaccessible du côté de la terre, de sorte qu elle serait le modèle gigantesque des nombreuses forteresses maritimes de ce pays , dont la position seule a permis que l’empire byzantin durât tant de siècles de plus que celui de Rome. Mais tous ces grands projets furent déjoués par l’exiguïté des ressources qu’on employait ou par la petitesse des buts secondaires qu’on voulait atteindre. L’État devait dorénavant fournir aux troupes régulières leur habillement et leurs armes; par cette décision , on enleva aux gens de guerre ottomans ce qu’ils avaient de plus cher, et on rendit les soldats, qui étaient déjà mal disposés, indifférents à l’égard des capitulations et peu soucieux de se défendre quand l’ennemi les sommait de mettre bas les armes. Mais on pouvait, il est vrai, se donner le plaisir d’avoir le même jouet que les princes européens et d’habiller les troupes en uniformes; on alla même, un jour, jusqu’à essayer de former un régiment de cuirassiers , bien que cette mesure fût en opposition complète avec le climat et avec toutes les habitudes des Turcs. Ces prodigalités vaines et inutiles firent cependant bientôt reconnaître, au grand étonnement des novateurs, combien ce nouvel ordre de choses était coûteux; on prit des informations à Berlin sur l’organisa-
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tion de la landvcehr prussienne, mais en même temps aussi sur un jeu militaire qu'on y avait inventé et que le roi de Prusse s’empressa de l’aire parvenir au sultan.
La réforme militaire fut ainsi arrêtée dans son commencement même; néanmoins, cet événement causa l’impression la plus extraordinaire dans les autres pays, et fit naître dans les uns les espérances les plus grandes , et dans les autres les craintes les plus vives. Un homme tel que Strangford se vit, par cette révolution, confirmé dans la haute opinion qu'il avait de la capacité des Turcs, opinion qu'il transmit à une petite école parmi ses compatriotes. Un observateur prussien (von Kanitz) déclara que cette transformation de l'armée turque pourrait donner au grand-seigneur le pouvoir nécessaire pour concentrer les forces -de l’empire eutre ses seules mains , pour faire des pachas des serviteurs dépendant de sa volonté, et pour augmenter ainsi considérablement la puissance défensive de l'empire. Metternich aussi comprit que, par cette réforme, la Turquie avait brisé l’ancien l’tat féodal et qu elle venait de fortifier le pouvoir monarchique; quelle avait fondé un système d'impôts régulière, et qu elle annonçait ainsi le désir de s’élever à une réforme à l’intérieur, par laquelle elle assurerait davantage les destinées de l'empire ottoman. Mais aussitôt le prince fut saisi aussi d’inquiétude à la pensée que la Russie pourrait trouver, dans ces irfnovations, autant de raisons pour soupçonner la Turquie et pour s’en méfier, que l’Autriche y avait vu un sujet de satisfaction et de consolation; il prévit qu'il y avait là un motif de guerre tout nouveau qui arrêterait à temps les effets de cette réforme, motif qu’on n’avouerait jamais, mips qui agirait peut-être avec plus de force qu'aucune des autres raisons. Le prince avait bien pressenti ce qui allait arriver. Le czar devait être irrité rien qu’à voir que,
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dans les États de son voisin, qu'il méprisait profondément, on représentait cette caricature de la victoire qu’il avait remportée sur les rebelles de Saint-Pétersbourg, et cela encore dans des proportions bien plus grandioses! En effet, on comparait, à ce moment, le « vainqueur « Mahmoud à Pierre 1er, qui avait dompté les strélitz. En vérité, à quelque distance qu'on place le sultan au-dessous du czar, en comparant une individualité à l'autre, il faut avouer cependant que , plus on réfléchit aux raisons qui font que la culture intellectuelle et la nature de l'esprit des Turcs sont inférieures à ce qu’on voit chez les nations de l’Occident, et plus on doit reconnaître quelles étaient la valeur et l’importance de ce coup hardi que Mahmoud porta • à cette puissance cinq fois séculaire, que les sultans les plus énergiques , à l’apogée même de la domination ottomane, n'avaient pu vaincre, et quelle était la signification de cette révolution qui semblait devoir rajeunir cet État arrivé à une décrépite vieillesse. Toutes ces considérations firent naître à Saint-Pétersbourg les réflexions les plus sérieuses. Si l’entreprise du sultan échouait, elle pouvait amener une anarchie terrible, l’extermination de la dv- .nastie et la chute de l'empire; dans ce cas, la Russie, en première ligne , avait à songer aux combinaisons par lesquelles il faudrait combler le vide ; mais comme les affaires ne semblaient pas prendre cette tournure, il fallait réfléchir à ce qu’on avait à faire vis-à-vis d’un succès qui pourrait « fortifier de nouveau le gouvernement turc et lui donner une telle confiance dans ses forces que la Russie en ferait immédiatement l’expérience à ses dépens1. « Nous verrons donc d’abord de quelle manière la Russie essaya de prévenir un tel effet de l’œuvre de la réforme en Turquie.
* Dépêche adressée à M. de Ribeaupierre en date du 23 janvier 4827. Portfolio, t. III.