I.A TRIPLE ALLIANCE
officielle et confidentielle', comme les deux diplomates en étaient également convenus, et en proposant, en même temps, de communiquer la partie officielle de leur correspondance mutuelle des derniers jours aux cours alliées qu'on engagerait à accéder formellement au protocole, ou du moins à agir Indirectement en fhveur du but qu’on s'y était proposé. Dans la partie officielle de sa réponse, Canning attachait le plus grand prix à la coopération de toutes les cinq puissances et môme à celle d’autres cours; mais dans sa lettre confidentielle, Canning fit la déclaration telle que Lieven la désirait, et sous une forme très-précise, en disant « que l’exécution du protocole ne devait, en aucune façon, dépendre de l’accession des autres puissan-
• « no*embn-. ces. > Ce fut ainsi qu’on expédia* ces ouvertures aux
cours alliées. Le même jour, Canning donna aussi à son
• » norembr*. cousin de nouvelles instructions *, d’après lesquelles l'am-
bassadeur devait ajourner ses prochaines démarches formelles et officielles k la réception des premières informations au sujet des résolutions des cours amies, et môme à un nouvel ordre de choses, si ces cabinets ne se montraient pas disposés à adhérer au protocole ; mais, en attendant, Stratford devait faire k la Porte, an nom de son gouvernement seul, des propositions confidentielles au sujet d’une médiation et d'une suspension d’armes. Les hommes d’État russes, pleins de méfiance, trouvaient que le langage de ces secondes instructions envoyées ü Stratford au mois de novembre était beaucoup plus craintif et plus indécis que celui des premières instructions du mois de septembre, et ils en crurent trouver l'explication dans la supposition que l’Angleterre, dont les appréhensions au sujet d'une guerre s’étaient bien calmées depuis le traité d’Akerman,
• Cf. Portfolio, t. IV, p. 360.
était devenue alors beaucoup plus tiède sur l’exécution du protocole. Et cependant, déjà dans ses premières instructions et précisément pour le cas où les négociations d'Akerman auraient une issue favorable, Canning avait enjoint à son ambassadeur de différer ses démarches jusqu’à l’arrivée de M. de Ribeaupierre. Comme il avait toujours les mêmes illusions au sujet de l’influence anglaise auprès de la Porte, il s’agissait pour Canning surtout d’obtenir un résultat quelconque, si c’était possible, avant que les représentants des autres cours accrédités à Constantinople eussent reçu leurs instructions ; car, une fois la gloire du succès de cette initiative de l'Angleterre perdue,
Canning n’aurait pas été bien pressé de faire des démarches ultérieures.
Jusqu’à l’époque qui précédait immédiatement l’arrivée •** ‘“*“"*«* des expéditions de Londres du 22 novembre, le prince Mettemich avait été complètement satisfait de l’état des affaires. Il avait reçu de Berlin des informations erronées', d’après lesquelles la Russie aurait déclaré ne vouloir coopérer à la médiation anglaise que dans la mesure et de la .manière indiquées par les dispositions plus ou moins favorables des autres cours. C’était là matière à se moquer et à triompher de Canning, pris dans ses propres filets. Mettemich était de nouveau plus fortement irrité contre lui, parce qu’il voyait, par sa conduite récente dans les affaires d’Espagne et du Portugal, qu’il était entièrement rejeté dans les voies de la révolution. Cependant le prince se consola, même sous ce rapport, par la conviction, que précisément cette manière d'agir du ministre anglais devait d’autant plus sûrement détourner le gouvernement français de l’Angleterre, le rendre hostile aux pro-
* Dépêche du comte Bertutorll', du 9 novembre 1826. MS.
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jets et aux principes de cette puissance et l'attacher d'autant plus fortement à la politique de l'Autriche. Il trouva que la bonne entente entre la France et l'Autriche faisait des progrès visibles, malgré le séjour même de Canning à Paris où, selon le prince, il n’avait pu « qu’effleurer » ce • qui s’y faisait et se disait; son écho, le prince Hatzfeld,
• is novembre, rapporta * avec la plus grande assurance que l’union la
plus parfaite régnait entre les cabinets de Paris et de
• s décembre. Vienne. A ce moment arriva* la dépêche de Londres qui
désabusa Metternich au sujet des espérances qu’il avait fondées sur la Russie. Immédiatement après, il reçut de Paris une nouvelle qui lui prouva, à son grand effroi, jusqu’à quel point Canning avait approfondi l’état des choses dans cette capitale : on lui annonça que, peu de jours après avoir reçu les communications de Londres, le baron
• n décembre. Damas avait déclaré * que le roi y adhérait, et qu’en même
temps, le ministre avait proposé officiellement de transformer le protocole en traité1. Après ce nouveau mécompte, qui lui était si amer, l'alliance ne semblait plus exister que nominalement aux yeux du grand-chancelier; et même le moment lui paraissait être venu où il faudrait, sans appel, décider la question de savoir lequel des deux devait remporter la victoire, du principe monarchique ou du principe révolutionnaire. Ce qu’il y avait au moins de certain, c’était que, dans ce duel politique entre Canning et Metternich, le prince avait reçu une nouvelle blessure à ajouter aux anciennes cicatrices. Dans ces mêmes jours et dans ces mêmes semaines, il allait être frappé d’une manière encore beaucoup plus sensible dans sa personne et dans sa politique. En effet, à cette époque on voyait circuler, dans les cercles diplomatiques, un écrit sur le-
1 (X Portfolio f i. v, p. loi .
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quel nous aurons à revenir ailleurs ; c’était une lettre ' adressée par le comte Münster, qu’on avait toujours cru un vieil ami du grand-chancelier, au comte Meerveldt à Vienne et dans laquelle on mettait, sur un ton réellement outrageant, tout le système odieux de Metternich, pour ainsi dire, au pilori diplomatique; on y flagellait entre autres aussi l’absurde manie des principes qui ne voyait dans les esclaves grecs réduits au désespoir que des libéraux et des révoltés soulevés contre leur gouvernement légitime. Puis, quelques jours seulement après que le grand-chancelier eut reçu les documents de Londres, Canning prononça son fameux discours du 12 décembre sur les affaires du Portugal*, discours qui, aux yeux de Metternich, touchait au délire et d’après lequel le prince se figurait le ministre anglais assis sur un baril de poudre, une torche à la main et convoquant les révolutionnaires de tous les pays pour embraser l'univers !
Ces deux faits, si différents entre eux, indiquaient à la sagacité de Metternich que Canning devait, à ce moment, avoir la confiance entière du roi et qu’on ne pourrait plus rien faire à Londres pour miner son influence. Mais, avec un zèle d’autant plus grand, il chercha à profiter de la politique incendiaire du ministre anglais, pour la contrecarrer auprès des autres cours. 11 essaya d’abord, avec une grande promptitude, de prendre le cabinet de Berlin par le sentiment de la fidélité qu’il devait à l’Alliance, afin d’empêcher cette fois-ci, si c’était possible, la cour de Prusse de se montrer, comme toujours, empressée de se rendre aux désirs de la Russie. Déjà auparavant, le comte Bernstorff avait exprimé à l’ambassadettr anglais à Berlin
1 Cf. Hormavr, Lebensbilder ( Tableaux du tempi), t. Il, p. 338.
* Cf. Gervinuâ, Geschichle de* 19** Jahrhundert* { Histoire du XIX • riteU), t. IV, p. 722.
* Du 14 UOV.
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(Temple) la satisfaction avec laquelle il avait vu que par le , protocole, en tant qu'on y réclamait le concours des puis-
sances, on était revenu aux voies de l'Alliance ; mais 19 septembre. Cunuiug lavait alors fait renseigner" sur la grande différence1 entre les principes de l’Angleterre, qui acceptait
)uue médiation réclamée, et ceux de l’Alliance, qui avait l'habitude d’imposer sa médiation tant quelle fût demandée. Le comte Berustorff était probablement encore sous le coup de l’irritation produite par celte leçon, lorsque, en it décembre, accédant aux désirs de MeUernich, il exposait" au roi son maître, dans le projet de réponse’ à faire aux communications du cabinet de Londres, « que l’Angleterre et la Russie elles-mêmes ne semblaient plus penser sérieusement à l’exécution du protocole, et que, par conséquent, l’accession sans réserve aux projets des deux puissances n’était nullement indiquée, d’autant moins qu’elle embarrasserait et isolerait l'Autriche et qu'elle ne serait pas à conseiller, rien que par considération pour la forme de la démarche et pour la dignité du gouvernement. En signant le protocole sans inviter les autres cabinets à se joindre à elles, les deux puissances, ajoutait le ministre prussien, avaient violé l'Alliance dans ses formes extérieures ; il semblerait donc indispensable que les autres puissances n'y adhérassent qu’après en avoir préalablement délibéré, afin que de cette manière toute l’affaire fût ramenée au véritable esprit de l’Alliance. » Ce langage était parfaitement en accord avec la politique très-simple du roi, qui avait toujours fait dépendre son concours de l’unanimité de tous les alliés.
♦ u décembre. A la même époque, Metteruich fit" sa réponse* aux aut-
1 Cf. Canning and kis timet, p. 481.
* Au roi, en date du 21 décembre 1826. MS.
* Note adressée au bailli de Tatistschew, et une autre absolu-
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bassadeurs d’Angleterre et de Russie, en disant à chacun son fait. Il s'y déclara, avec une grande véhémence, contre tout emploi de mesures coercitives dont l'empereur, son maître, n'avait pas le droit de menacer seulement la Turquie. Il prêterait volontiers son concours à des mesures qui, dans des formes jugées convenables, auraient pour but de pacifier l'Orient, pourvu toutefois qu’on pût résoudre les objections relatives à la question de droit. Si un accord désirable ne pouvait pas avoir lieu à ce sujet, l’empereur coopérerait néanmoins avec les autres puissances, mais sur une ligne indépendante. « Il écrivit * dans le même sens à ses * 2* décembre, ambassadeurs à Londres et ti Saint-Pétersbourg ’ : « L'empereur, disait-il, 11e pourrait pas vouloir imposer à une puissance souveraine des conditions qu’en théorie et en pratique il ne se laisserait jamais appliquer, comme l’Angleterre ne se les laisserait pas imposer non plus; » cependant, comme il n'y avait pas d’esprit plus exempt de préventions que celui de l'empereur, ajoutait le prince, on serait disposé à coopérer avec les puissances, mais dans des formes particulières à l'Autriche, tandis que d’autres cabinets pourraient suivre leurs propres voies. A la Russie seule il disait*, en comptant sur l’effet de l’impression encore toute récente laissée par le discours de Canning,
« que, pour y attirer l’Angleterre, l’empereur d’Autriche 11e sacrifierait au rétablissement de l’Alliance générale aucun des principes immuables consacrés par elle, en faveur de certaines doctrines qu’on avait le regret de voir appliquées par le gouvernement anglais, comme, par exemple,
ment conforme adressée à Weflestey, en date du 22 décembre
i m. ms.
* Dépêche adressée à M. de Bombelles à Saint-Pétersbourg, en date du 24 décembre 1826. MS.
* Dépêche réservée, adressée « M. de Bombelles, en date du 24 décembre. MS.
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dans la question de la médiation fondée sur l’appel qui lui avait été adressé par les rebelles. » En même temps, il indiqua à la Russie les autres voies, « les formes particulières, » que l’Autriche pourrait se trouver amenée à proposer, et les recommanda à la sage considération du czar. Mais c’étaient absolument les mêmes propositions avec lesquelles le grand-chancelier avait déjà auparavant ennuyé les hommes d’État de Saint-Pétersbourg et trompé ceux de Constantinople : il voulait qu’on déterminât le sultan à proposer, de son propre mouvement, un projet de pacifica- ♦ 3o<i«*iubre. tion. Metternich envoya* ses dépêches du 24 décembre à l’internonce, pour lui servir d’instructions', en lui enjoignant encore de ne pas blâmer le protocole, ni de le justifier, ni même de le discuter, mais de le traiter simplement comme un fait existant, et d’insister vivement auprès du reïs-effendi, aux premières démarches des ambassadeurs anglais et russe, sur la nécessité d’une prompte pacification entreprise en commun avec les puissances.
Outre ces moyens ostensibles, Metternich, avec plus d’effronterie que jamais, mit en œuvre son art de calomnier secrètement les puissances, de faire planer les soupçons sur elles et de faire naître des inquiétudes au sein des cabinets, talent dont il se promettait les résultats les plus grands. De même que, dans d’autres temps, il avait excité la méfiance de l’Angleterre contre la Russie, il fit, au moment actuel, tous ses efforts pour aigrir la Russie contre l’Angleterre, soit par des moyens directs, soit par les suggestions de la Prusse. Il espérait que le discours de Canning du 12 décembre aurait fait sur l’esprit du czar la même impression que sur l’empereur d’Autriche, qui croyait
' Dépêche adressée au baron von Ottenfels, du 30 décembre 1836. Cf. Portfolio, t. V. p. 323.
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que les paroles du ministre anglais devaient nécessairement réveiller l'attention de tous les princes et exciter l’orgueil blessé de toutes les nations. Dans un entretien , rapporté par Tatistschew*, l’empereur François, en faisant allusion ♦gjmv.iss;. à Canning sans cependant le nommer, avait parlé à l’ambassadeur de Russie de l’esprit anarchique qui commençait à se fortifier, et il avait demandé à son interlocuteur jusqu'à quel point il pourrait compter sur l’appui du czar pour combattre de nouvelles menées révolutionnaires. A cette même époque, l’empereur François disait, dans un entretien avec Hatzfeld, que l’Angleterre voulait usurper le protectorat sur la Grèce et s’emparer de tout le commerce du Levant, le seul qui manquât encore à sa domination commerciale. L'empereur d’Autriche espérait peut-être que ses paroles trouveraient d’elles-mèmes leur chemin jusqu’à Saint-Pétersbourg; mais, un peu plus tard, il fit, par les voies de Berlin, attirer, d’une manière tout à fait expresse, l’attention des hommes d’État russes sur une erreur funeste qui dérangeait tous les calculs politiques1: c'était, d’après lui, l’opinion fausse des ministres russes qui croyaient « tenir l’Angleterre, » préjugé à la faveur duquel Canning « profitait de toute la liberté que, sans aucun doute, il croyait pouvoir s’arroger après la conclusion de la convention, afin de miner de plus en plus tout l’ordre social ! »
Metternich montra une effronterie bien plus grande encore dans tout ce qu’il faisait pour exciter la jalousie de la France à l’égard des autres puissances et pour aigrir celles-ci contre le cabinet de Paris. Tantôt il excitait le gouvernement français contre l’Angleterre qui, disait-il, n'avait pas d’autre but que de brouiller la France avec . l’Égypte ; tantôt il faisait naître dans l’esprit des diplomates
• Dépêche adresse'e au comte Zichv à Berlin, du 19 mai 1827. MS.
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