‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 29 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

LA TRIPLE ALLIANCE

bassadeur d'Autriche, si les trois puissances concluraient leur convention , sans attendre les résolutions des deux autres cours, Canning répondit sans plus de façon d une manière affirmative : « car, disait-il, le principe de la médiation sur la base de l’appel fait par la Grèce à l’Angleterre, principe que rejetait l'Autriche, était une conditio sine (juâ non pour le cabinet britannique. » Par ce choc d’un principe contre l'autre, l'Autriche avait été éconduite, d’après les notions diplomatiques, avec aussi peu de ménagements que possible.

Malgré tout cela, on aurait dit, pendant un instant, qu’il allait se former néanmoins à Londres un centre de délibérations entre les cinq puissances au moment où le baron ♦ Mi-avrii lleinrich von Bülow arriva* en Angleterre pour remplacer, comme ambassadeur de Prusse, le comte Maltxahn. Comme peu de ses compatriotes, Bülow était très-désireux de voir la Prusse renoncer au rôle muet qu elle avait joué jusqu’alors, dans ces affaires. Il aurait voulu venir muni de pleins pouvoirs qui lui eussent permis d'accéder à la triple alliance et il essaya de tous les moyens pour les obtenir encore après son arrivée à Londres ; mais, comme le roi de Prusse, dans son entêtement, n'avait voulu l'autoriser à signer un traité que conjointement avec toutes les autres quatre puissances, il mit tout en œuvre pour déterminer Esterhazy, et par lui Metternieh, à adhérer à la convention; pour décider Lieven et pour le faire décider par le gouvernement prussien à engager P Autriche à prendre part aux ' négociations ; pour agir sur Polignac afm qu’à Paris on ne précipitât pas les choses, et, enfin, pour persuader le ministère anglais de présenter le projet du traité à une conférence, avant de l’envoyer à Paris pour le faire signer. Polignac lui promit d’exercer toute son influence pour qu'on ne signât pas à Paris, avant que les cabinets de

Vienne et de Berlin eussent eu le temps de prendre une résolution. Mais malgré les instructions que Bülow avait obtenues pour Lieven, celui-ci reçut, immédiatement après*, un nouvel ordre d’accélérer la marche des affaires. Quant ù l’Angleterre, qui préférait de beaucoup l’exclusion de l'Autriche à son accession et la triple ù la quintuple alliance, lord Dudley déclara sans façon à l’ambassadeur* de Prusse, « qu’on ne pourrait pas proposer des modifications dans le projet du traité pour l'amour de l’Autriche dont les intentions étaient plus qu'équivoques. » C’était à 1 époque où l’influence et le pouvoir de Canning étaient à leur apogée. Liverpool, malade, avait dû sortir du ministère, de sorte que Canning se trouva placé à la tète du gouvernement. L’animosité que Metternich ressentait pour lui arriva à son comble lorsqu’il apprit que Canning avait été ainsi élevé et que Peel et Wellington avaient quitté le ministère. Esterhazv ayant, sur l'instigation de Bülow, demandé de nouvelles instructions h Vienne, reçut une réponse tellement virulente qu'il n’osa pas même la communiquer & Lieven. Après avoir été informé du contenu du traité, il comprit que sa cour n'y adhérerait pas, bien qu’il fût lui-même d’avis qu’il faudrait qu’elle le fit. Au risque de déplaire à son cabinet, Bülow, suivant sa profonde conviction, exprima dans les rapports qu’il envoyait à Berlin, le désir et 1 espérance d’être autorisé à accéder it la convention , après que le cabinet français eut envoyé le traité* à Berlin et à Vienne, en invitant les deux cours à le signer aussi. Il y faisait surtout ressortir qu’une convention partielle des trois puissances devait être considérée comme une dissolution fort grave de l'alliance, et qu’une politique d’isolement était beaucoup plus dangereuse pour la Prusse que pour l'Autriche.

Mais il reçut de Berlin, comme de Vienne, des réponses*

Commencement dé toai.

4 Fia de juin.

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dans lesquelles on déclinait ses propositions. Par suite de nouveaux refus, essuyés tout récemment à Saint-Pétersbourg, Metternich avait fait une réponse au nom de l'Autriche, à proprement parler, déjà un mois auparavant.

• » uni. Dans une circulaire, Nesselrode ‘ s’était exprimé * avec tant d’énergie sur le prix de l’alliance entre la Russie et l'An- • gleterre et sur le caractère indispensable, avantageux et salutaire du protocole, que T Autriche pouvait y voir déjà une réponse distincte aux dernières propositions qu’elle avait envoyées à Saint-Pétersbourg, avaut même que la ré- * Fin de mai. plique directe arrivât* qui rejetait purement et simplement les propositions de l’Autriche, par la raison qu’une déviation de la base du projet dégagerait l’Angleterre de ses obligations. En même temps, on annonça le départ de la flotte russe pour la Méditerranée. Alors Metternich reprit la position qu'il avait indiquée, dans sa déclaration du 22 décembre de l’année précédente , comme celle qu'il prendrait probablement, c'est-à-dire la coopération « sur • su mu. une ligne indépendante. » On annonça* cette intention en même temps qu’on envoya cette dépêche russe à Esterhazy, à Londres. A Berlin, Metternich avait fait tout son possible pour maintenir la cour fidèle à sa politique ; en se servant de toute espèce d’invectives et de calomnies, il avait mis le cabinet prussien sur ses gardes contre la sirène française qui désirait ardemment attirer la Prusse de son côté et l’engager à accéder au traité ; en même temps, il avait essayé d’imposer à Berlin par toute la majesté de sa politique conservatrice *. « Dans ce labyrinthe, disait une de ses lettres, nous reposerons sur nous-mêmes. Plus d’une fois nous n'avons pas craint de nous placer comme un roc

* Cf. Portfolio, t. VI, p. 7.

* Dépêche adressée au comte von Zichv à Berlin, du <9 mai tR27. MS.

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au milieu d’une mer agitée ; nous nous y sommes habitués à repousser les vagues et nous les avons vues se briser «ontre nous, sans que rien eût été changé dans notre être. Nous sommes en train de renouveler l’expérience. »

Metternich atteignit son but. Son ami allemand si débonnaire n'eut pas le courage de repousser, pour ainsi dire, aux yeux de tout le monde, l’Autriche de l’Alliance par une quadruple convention, et de la représenter ainsi comme l’alliée secrète de la Porte. Le roi écrivit personnellement à l’empereur Nicolas, afin d’entourer de formes aussi conciliantes que possible son refus d'accéder au traité.

Dans le premier article du traité, tel qu’il avait été en- Letraiteduftjml-

let.

voyé à Paris pour y recevoir la signature du cabinet français, il était stipulé que les trois puissances offriraient en commun leur médiation à la Porte, pour arriver ainsi à la réconciliation entre elle et la Grèce, et qu’elles exigeraient en même temps une suspension d’armes immédiate ; les autres articles ne contenaient, pour la plupart, que la répétition de ce qui avait été fixé dans le protocole. Cependant, avant d’être revêtu des signatures*, ce document *6 juillet, subit encore quelques modifications. Quant aux motifs, toutes les trois puissances avaient fini par se placer sur la même ligne, tandis qu’auparavant les motifs qui faisaient agir l’Angleterre avaient été séparés des autres et placés au commencement ; cette modification avait été occasionnée par le fait que le gouvernement de Zaïmis avait, par l'intermédiaire de M. de Rigny, fait parvenir à Guilleminot la demande de combiner son intervention avec celle de l’ambassadeur d’Angleterre. Une certaine proposition, relative aux garanties à donner à l’œuvre de pacification des puissances, fut omise dans la rédaction définitive, et une série d’articles secrets sur les mesures à prendre après un nouveau refus de la Porte, fut en partie entièrement écar-

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tée, sur l’avis des jurisconsultes de la couronne en Angleterre, et en partie placée dans les instructions pour les ambassadeurs et les amiraux*. Les instructions2 données, aux trois ministres à Constantinople étaient, en premier lieu, accompagnées de la formule toute rédigée d’une note collective* que les ambassadeurs devaient, en premier lieu, présenter, telle qu'elle était, h la Porte et dans laquelle on lui proposait la médiation et une suspension d’armes, en même temps qu'on fixait le délai d’un mois pour la remise de la réponse. Si, à la fin de ce terme, la démarche des puissances n'avait pas eu de résultat, une seconde déclaration, dont on avait encore ajouté la formule* aux instructions, devait annoncer à la Porte les mesures destinées à obtenir les effets immédiats d’une suspension d’armes, sans cependant devoir troubler pour cela les rapports amicaux entre les puissances et la Turquie. Si les ambassadeurs étaient forcés à remettre cetle seconde note, ils devaient en même temps donner communication de cette démarche aux amiraux, afin que ceux-ci prissent immédiatement les mesures prévues dans leurs instructions. Les premières de leurs instructions5 leur confiaient les mêmes démarches à faire, auprès des Grecs, que celles que les ministres devaient faire auprès de la Porte : « c’était de proposer en commun une suspension d'armes; après son acceptation, on emploierait, encore en commun, les moyens les plus propres et les plus prompts pour faire cesser l'effusion du sang. Si la Porte refusait la pacification et la suspension

• Les documents relatifs aux transactions suivantes se trouvent dans Martens et Murhardt : Nouveau recueil de traitds , t. XII , p. i -265.

* Même ouvrage, p. 2.

3 Même ouvrage, p. 6.

4 Même ouvrage, p. 7.

3 Même ouvrage, p. 8.

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d armes, les amiraux devaient se mettre en rapports amicaux avec le9 Grecs et empêcher que les ennemis ne reçussent, par leurs flottes, des renforts en hommes et en armes ; mais ils devaient, en même temps, avoir le plus grand soin que ces mesures ne dégénérassent pas en actes d'hostilité contre la Porte, lis devaient avoir recours à la force seulement dans le cas où les Turcs s'acharneraient à maintenir ouvertes, par des moyens violents, les communications coupées par les alliés. Les instructions, disait-on, ne pourraient évidemment pas prévoir tous les cas possibles; il faudrait aux amiraux une certaine latitude qu’on leur accordait d’avance ; il s'agissait seulement de leur donner connaissance parfaite des intentions des puissances, ainsi que des moyens qu’elles comptaient employer, et de convaincre les amiraux de la parfaite union entre * les trois cabinets ; en supposant ces trois points bien connus des amiraux, il serait très-facile, ajoutait-on encore, de vaincre toutes les difficultés qui pourraient se présenter1. »

On n’avait pas perdu de temps à expédier ces instructions ; les ambassadeurs mirent le même empressement à les exécuter. A peine les instructions furent-elles arrivées de Londres et de Paris è Constantinople \ que les trois ambassadeurs remirent à la Porte leur note collective* qu’ils prièrent les ministres plénipotentiaires de Prusse et d’Autriche de vouloir bien appuyer. L’ambassadeur de Prusse promit son concours; mais l’inter nonce le refusa, sous le prétexte de manquer d’instructions, et il notifia* seulement, par l’intermédiaire de son drogman, au reïs-effendi cette invitation des trois ministres et son refus. Cette attitude de l’ambassadeur d’Autriche fortifia les ministres turcs

‘ Seconde instruction pour les amiraux. Même ouvrage, p. 12.

tM4 *011 , 16 août.

* 19 août.

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dans la résolution qu’ils avaient déjà prise d'accueillir les propositions de médiation avec une grande raideur. Dès qu'on lui avait annoncé, pour la première fois, que les puissances venaient de conclure leur convention, le reïseffendi avait parlé, à qui voulait l'entendre, d’un soulèvement général du peuple, et il avait refusé d’écouter toute représentation calme. En effet, tout l’aspect de la guerre de l'insurrection était, à ce moment-là, tel que la Porte devait, plus que jamais, être résolue de s’opposer à cette attaque contre son indépendance. Athènes venait de tomber ; la seule chose à faire encore, c’était de porter un dernier coup à Hydra, et la flotte égyptienne se mettait, à ce mopient, en mouvement pour le frapper. A ces motifs il fallait ajouter encore que, depuis l’été dernier, une nouvelle guerre avait éclaté entre la Russie et la Perse, guerre dans laquelle la Russie avait, déjà avant l’époque actuelle, reçu plusieurs échecs et qui, à ce moment, venait de prendre de nouveau une tournure défavorable pour cette puissance. Enfin, le sultan, que l'heureuse issue de ses réformes avait rempli d’une confiance en lui-même qui allait jusqu’à lui donner le vertige, était plus que jamais décidé à se montrer très-opiniâtre. Les drogmans trouvèrent donc le plus mau- * tt «xii vais accueil lorsqu'ils s’acquittèrent de leur mission *. Le reïs-effendi n’accepta même pas leur note ; ils la laissèrent donc non décachetée sur le sofa, lorsqu’ils partirent. Lorsque M. von Hussar avait remis la notification de l’internonce au reïs-effendi , celui-ci s’était exprimé vis-à-vis de lui de la manière la plus violente sur les propositions des puissances « qui n'avaient, disait-il, d’autre but que de chasser les musulmans de leurs foyers dans la Morée, d’abandonner aux Infidèles les mosquées et les fondations pieuses et de permettre aux popes de supplanter les cadis ! Quelle idée se faisait-on en Europe de l’esprit national et

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religieux des Ottomans? Ce « grand et ce petit Canning » étaient-ils donc si mal renseignés sur ce qui faisait la force nationale des Osmanlis? » — Les trois ambassadeurs virent une atteinte à leur dignité dans cette manière d’agir et de les traiter. Ils retranc hèrent quinze jours du délai d'un mois accordé dans le principe, ce que leurs instructions les autorisaient à faire, et demandèrent* une réponse immédiate * 50 *"**• au reïs-effendi. Celui-ci leur fit dire : « qu’on n’avait pas d’autre réponse à leur faire que celle qui était contenue déjà dans le beyan-name du 9 juin; la réponse nette, absolue, définitive, immuable et éternelle de la Porte était qu'au sujet des Grecs elle n’acceptait pas de propositions*. »

Aussitôt*, les ambassadeurs remirent à la Porte leur se- * 31 août, conde note, telle qu’ils étaient chargés de la présenter et dans laquelle les puissances annonçaient au divan qu’elles imposeraient une trêve aux parties belligérantes par la force des armes. Le ministre du sultan refusa encore de la recevoir ; cependant, le drogman français trouva une occasion pour la lire en turc au réis-efTendi qui l’écoutait. Celui-ci demanda alors qu’on l’informât exactement de la nature des mesures dont on menaçait la Porte ; il voulut savoir s’il s’agissait d’une déclaration de guerre. Son intelligence turque ne voyait que confusion et contradiction quand on lui donnait ensuite l’assurance des sentiments les plus pacifiques des puissances et que, dans la même minute, on lui parlait d’amitié hostile et d’hostilité amicale : c’était, disait-il, mettre le feu à côté du coton ! Il répéta son refus et ne voulut pas recevoir la note ; lorsque les drogmans la laissèrent encore sur le sofa, il les blâma vertement, en appelant leur manière d’agir un pur enfantillage. Cependant, il désira que chacun des trois drogmans lui fournit

* Même ouvrage, p. 31.

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des éclaircissements précis sur les intentions ultérieures

• 9 septembre des alliés. Ils se rendirent* donc encore une fois tous les trois auprès de lui, munis d’instructions collectives1, afin de lui expliquer « que, si la médiation était déclinée, les puissances se rapprocheraient des Grecs en nommant d'abord des consuls, et, si la suspension d’armes était refusée, les flottes alliées l’obtiendraient de vive force, en empêchant tout arrivage d’armes et de soldats par mer, et en opposant la violence à la violence. » Le reïs-effendi répéta, encore cette fois-ci, que les principes éternels de la Porte l’empêchaient d'accepter une médiation. Il n'était donc pas possible de s’entendre. Co jour-là, ainsi que les deux jours suivants, on continua à tourner dans un cercle de questions et d cxplications réciproques, par lesquelles on cherchait à éviter une rupture qui était déjà au fond de l'âme de tous les négociateurs. Les faits eux-mêmes montrèrent déjà qu elle était accomplie. Chacun des trois am-

* ft-ft septembre. bassadeurs fit provisoirement connaître" l'état critique des

choses aux négociants de sa nation. Ribeaupierre fut in-

• si wpiembre. formé* des mesures que prendrait l’amiral Greigh dans la

mer Noire, afin de mettre en sûreté l'ambassadeur et sa famille. On apprit que deux divisions russes s'approchaient du Prouth. Dès que les ambassadeurs eurent remis leur * 31 août, seconde note *, ils avaient envoyé leurs ordres à Smyrne aux trois amiraux des escadres alliées dans la mer Méditerranée. Le contre-amiral Codrington y avait reçu un renfort de deux vaisseaux de ligne ; le gouvernement français envoya quatre vaisseaux de ligne à de Riguy. Immédiatement après la signature du traité de juillet, une flotte russe, forte de huit vaisseaux de ligne et de huit frégates, et commandée par l'amiral Seniavine, avait fait voile pour

• Même ouvrage, p. 84.

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l’Angleterre, afin d’envoyer de là dans les eaux grecques une escadre de quatre vaisseaux de ligne, de quatre frégates et de deux bricks, sous les ordres du comte Heyden.

Toute cptte époque , pendant laquelle on négociait à ( NoaYeUe» ^ Constantinople, avait été une alternative continuelle des tricbeplus fortes émotions pour l'homme d'Etat à Vienne resté spectateur de ce qui se passait. Ne pouvant pas exercer son influence sur la marche des faits, dont on l'avait écarté, >Ietternich, en recevant le projet du traité avant qu'il fût conclu en juillet, ne pouvait se lasser d'exprimer son opinion sur la pitoyable absence de toute idée et de toute maturité des projets dans cette œuvre difforme, fourmillant de mensonges et de paroles vagues et indécises, œuvre qui était nulle et ne poursuivait aucun but, ou bien qui tendait à anéantir la Turquie et à provoquer rémancipation politique des Grecs*. Il y eut, du reste, un moment où l'on pouvait croire que l'Autriche voulait s'opposer, par d’autres moyens que par des injures, à l’œuvre des trois puissances. Un décret de l'empereur, daté de Laxenbourg*, ordonna de corn- * 4 juin, pléter les cadres de l’armée dont les compagnies ne comptaient plus que cinquante hommes au lieu de cent vingt, de manière à la mettre sur le pied de paix. Il était bien naturel qu’on rapprochât cet événement de la situation politique du jour. On savait que le ministère des finances avait été offert à Wessenberg, l'homme d'Ëtat le plus considérable dont f Autriche pût disposer. On savait, en outre, que beaucoup d'officiers supérieurs demandaient qu'on occupât la Bosnie et la Servie dans le cas où l'armée russe entrerait clans les Principautés. Mais l'empereur et Metternich étaient tout à fait opposés à des projets semblables, parce qu'ils auraient jeté un désordre complet dans les finances de

1 Observation de l’Autriche sur le traité. MS.

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l’Autriche. Bientôt, on apprit que le décret de l’empereur reposait seulement sur une ordonnance assez ancienne, à l'exécution de laquelle les archiducs avaient poussé déjà depuis longtemps, et qu’il ne s’appliquait qu’à l’infanterie régulière de ligne, qu’on appelait allemande. En outre, en ne nommant pas, après tout, Wessenberg ministre, on prouva qu’on ne voulait pas sérieusement rétablir l’armée dont aucune partie n’était sur le pied de guerre, si ce n’étaient les corps en Italie et les dix-sept bataillons des soldats des Confins Militaires. Metternich préférait entrer en campagne contre les alliés avec les armes qu’il maniait si bien, avec les calomnies et les soupçons. Aucune expression, aucun moyen ne lui était trop énergique pour faire remarquer de tous les côtés, mais surtout à Berlin, le caractère méprisable et misérable du gouvernement français, sur les intentions duquel il essayait, en même temps, de faire planer des soupçons. « Les ministres français, disait-il dans une de ses dépêches*, semblaient croire que l’union entre la Russie et l’Angleterre était contre nature ; qu’elle n’avait pu avoir lieu que par suite d’un système où l’on trompait, tout en étant trompé, et que la France avait dû se joindre à ces puissances, afin de neutraliser ce système ; mais, ajouta le chancelier, c’est peu réalisable, peu honorable et décidément dangereux ; jeter la confusion dans le chaos et se précipiter dans le désordre, afin de l’augmenter, ce n’est certainement pas le bon moyen de se mettre à l’abri des coups de cette anarchie ; re serait plutôt utile à relui qui se tient en dehors de cela. » Metternich caractérisait parfaitement bien par ces paroles son rôle et sa position à lui qui n’étaient ni utiles,

* Dépêche réservée adressée au comte von Zichy à Berlin, du 14 juin 1827. MS.

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ni honorables, et réalisables seulement au prix de la honte et du mépris.

D’une pareille manière, le prince dénonça dès lors aussi la politique de la Russie d’une façon directe et dans la personne même de l'empereur qu’on voyait s’abandonner aux séductions d’une ambition sans contrainte. L’empereur François appelait Nicolas un jeune homme sans expérience, qui n’écoutait plus les conseils, après être victorieusement sorti de la crise qui l’avait menacé à son avènement au trône. Des insinuations de ce genre s’ébruitèrent à Saint-Pétersbourg , où l’on en voulait au grand-chancelier ; mais à Vienne on niait tout. Vis-à-vis de l’Angleterre, le prince montra une maladresse absurde, en voulant exciter les autres puissances contre elle. Il communiqua, sans d'autres façons, au cabinet de Saint-Pétersbourg l'opinion que Stratford avait imprudemment exprimée à l’internonce au sujet des intentions réelles que l’Angleterre avait eues en signant le traité. Metternich exhorta, en même temps, la Russie à se tenir sur ses gardes, au sujet des desseins de l’Angleterre qui voulait étendre son protectorat aussi sur la Grèce, ce qui avait été le but constant des desseins de Canning, but que le ministre anglais avait atteint avec une habileté qu’on ne pourrait qu’admirer ! Dans une dépêche envoyée à Paris, Metternich disait « que l'ensemble des clauses du traité n’offrait pas d’autre signification pratique ni d’autre résultat définitif que l’émancipation politique des Grecs, par laquelle on préparerait la victoire à une révolution européenne, en donnant en même temps à l’Angleterre toute la prépondérance dans l’Orient et dans la Méditerranée*. Vis-à-vis du comte Maltzahn, au contraire, et avec une appréciation très-juste du caractère du

Dépêche adressée au comte Appony, en date du 1 1 juin 1827. MS.

roi de Prusse, le prince disait que T objet principal de Canning avait été, en concluant le traité, de montrer au monde la dissolution de l'Alliance, de pousser la confusion en Orient jusqu'au dernier point et do s’emparer du protectorat sur la Grèce ; déjà au mois de mai, le grand-chancelier avait voulu faire croire au comte que de cinq à six cents navires hydrio-spetziotes avaient, dans les trois derniers mois, arboré le pavillon de Cerigo ! En essayant d’exciter ainsi les puissances de l’Occident les unes contre les autres, Met* ternich continuait comme auparavant à mener ses intrigues en Orient. Pendant tous les derniers temps, il avait sans cesse fait tous ses efforts pour décider la Porte à poursuivre énergiquement et de son propre chef la pacification de la Grèce. Les ménagements avec lesquels Rechid-Pacha traitait les paysans de l’Attique étaient une conséquence de ces conseils de l'Autriche ; on avait, eu outre, enjoint au général turc d'inviter les Rouméliotes, qui erraient encore çà et là dans le Péloponèse, à rentrer dans leurs foyers où ils devaient trouver protection et pardon qu'on leur promettait s’ils voulaient revenir. Nous verrons plus tard qu'Ibrahim aussi essayait, depuis le printemps, d’un système de modération et de moyens pacifiques pour soumettre les Grecs, tandis que le patriarche à Constantinople présenta à ia Porte un acte de soumission signé par quelques capitaines, acte dont le style faisait naître, daus l'esprit de lecteurs sagaces, des soupçons sur son origine qu'on attribuait à la cour de Vienne! 11 y eut autre chose encore. Dès que, dans leurs projets de traité, les alliés avaient seulement commencé à parler do leur dessein de se rapprocher des Grecs, Metternich avait cru devoir les prévenir par une démarche de ce genre. Ce fut là, au moment même où Dandolo avait reçu ses instructions qui lui prescrivaient d’agir avec plus de modération dans l’Archipel ; où

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l'on permettait, au grand étonnement de tout le monde, de faire , même à Vienne, des quêtes en faveur des Grecs et où un capitaine de vaisseau et un consul d'Autriche se présentèrent" devant les membres du gouvernement grec à • r-m-r. Aigina, afin de leur donner l'assurance que l'empereur d Autriche était plein de bienveillance pour eux, et afin de leur conseiller de faire un appel à sa compassion !

Mais les Grecs repoussèrent avec dédain cette haute faveur si inattendue de l'empereur d'Autriche, aussi bien que la grâce du sultan ; en revanche, ils eurent bientôt à sentir de quelle manière Dandolo commença à reprendre le système brutal de son prédécesseur Paulucci. Lorsque toutes ces démarches n’eurent aucun résultat, que le traité fut signé et que les négociations auprès de la Porte furent imminentes, on recommença, à Constantinople, le même jeu faux et astucieux qui a fait plus de tort ù la Porte que toute l’arrogance de l'Angleterre et que toute l’ambition de la Russie, c'est-à-dire le système par lequel Metternich confirmait la Porte dans sa résistance passive contre les puissances et la berçait des illusions d’une fausse sécurité. L'internonce, comme nous l’avons vu déjà, avait refusé d'appuyer les propositions des trois puissances alliées. Dans toutes les dépêches ostensibles1, Metternich exprimait le regret que, dans cette affaire, M. von Ottenfels se fût séparé du baron Miltitz, le représentant de la Prusse, bien que ses instructions antérieures l’eussent parfaitement autorisé à marcher d'accord avec lui.

Mais bientôt les journaux angluis contenaient de fâcheuses allusions au sujet des instructions qui, d'après eux, auraient guidé J’internonce dans ses démarches. Damas

' Metternich a M. von Wcmer à Berlin, le ta septembre. — A Tahstschew, le 8 septembre. — Au comte Appony, le 28 septembre. —

Dépêche circulaire du 15 septembre 1827. MS.

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l'accusa d’avoir, sans façons, conseillé à la Porte de traîner les négociations en longueur. M. von Ottenfels se vantait même, dans ses rapports1, d’avoir atteint ce « but principal ; » il raconta aussi confidentiellement au baron Miltitz qu’il n’avait jamais eu ordre de recommander à la Porte d’accepter les propositions des puissances, ce dont le cabinet de Vienne avait cependant donné l’assurance aux alliés; et même, lorsque Metternich désavoua publiquement l 'internonce, celui-ci pouvait facilement se consoler, le grand-chancelier ayant, dans une lettre particulière, mis ü couvert toute la responsabilité de son ambassadeur! La conduite que tenait, à cette occasion, le chargé d’affaires de Prusse était plus fâcheuse encore; bien que ses instructions lui eussent expressément prescrit d’appuyer la médiation et qu’il fûtmême légitimé par ses démarches ostensibles*, il avait néanmoins en secret influencé la Porte, suivant les accusations portées contre lui par les diplomates des alliés, en essayant, avec un zèle encore plus grand que celui de l'ambassadeur d’Autriche, de la rendre hostile aux puissances, agissant ainsi en opposition directe avec les ordres de son gouvernement, absolument comme Royer â Lisbonne qu'on accusait, à cette même époque, d’avoir suivi une politique tout à fait individuelle s.

On ne peut guère s’expliquer cette manière d'agir du diplomate prussien qu'en supposant qu’il se laissait influencer directement par Metternich, par les mains duquel passaient, à cette époque, presque tous les rapports que Mil-

1 Le baron von Ottenfels au prince Metternich, en date du 24 novembre 1827. MS.

* Instructions données par le chargé d'affaires de Prusse à son drogman, du 17 août 1827. Cf. Martens, t. XII, p. 27.

s Cette manière d'agir, ainsi que d’autres fictions que Miltitz s’était permis de faire, lui coûtèrent sa place.

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titz envoyait à sa cour. Dès que le grand-chancelier s'était assuré de la Prusse quant à la question du traité, il s’était mis dans la tête que les deux puissances, placées en dehors delà confusion, pourraient agir avec plus d’efficacité à Constantinople, et que les alliés, s'apercevant de l’inutilité de leurs efforts que lui, l'homme d'Ëtat autrichien, s’efforçait de rendre stériles, finiraient par être obligés d'invoquer encore les bons offices des deux cabinets « corrects! » Ces espérances téméraires, prononcées à une époque où elles étaient voisines de la folie, semblaient, immédiatement après, beaucoup plus justifiées, par suite d’un événement qu’on 11’avait certainement pas pu prévoir. Quelques semaines seulement après la conclusion du traité et avant que les négociations eussent été même entamées à Constantinople, George Canning vint à mourir*. Aussitôt le grand-chancelier, qui cachait alors sous son admiration du défunt la joie que lui faisait éprouver ce soulagement inespéré de son cœur, se laissait de nouveau tenter par son ancien péché qu’il ne se lassait pas de flageller dans Pozzo, dans Canning et même dans le faible gouvernement français, par cette ambition de primer partout, par cette course au clocher pour arriver à jouer le premier rôle, comme si, dans les affaires politiques, il ne s’agissait pas de savoir ce que l'on faisait, mais par qui se faisaient les choses. A Saint-Pétersbourg, on s’était empressé d'annoncer à toutes les cours la ratification du traité qui n’avait eu lieu qu' après la mort de Canning* ; on avait fait cette démarche avec une si grande promptitude, afin de prévenir tous les doutes et toutes les suppositions que ce fâcheux incident aurait pu faire naître, et pour couper court à toute espérance que l’affaire mise en

1 Le comte Alopeus à BcrnstorfT, le tO septembre 1827. — -Nesselrode à Tatists^hew. de la môme époque. MS.

8 août.

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marche pourrait subir de nouveaux retards. Mais Metternich ne se laissa pas déconcerter. Il espérait regagner son influence perdue, par la seule force de ses paroles, au moment où tous les esprits exempts de préventions, comme le disait un des diplomates jouant, à cette époque, un rôle actif dans ces affaires, « ne voyaient, déjà depuis longtemps, dans ces mêmes paroles de Metternich rien que des bulles de savon. * Le prince espérait rétablir cette influence au moment même où, comme le disait un autre de ces diplomates, les flottes des alliés étaient dans la Méditerranée et les Russes sur le Prouth, « arguments plus puissants que les dépêches de Metternich, les notes de r internonce et les discours de M. von Hussar. »

Le prince persévéra donc, pour le moment, dans sa politique à lui , qui était de confirmer la Porte dans sa politique à elle , par laquelle elle cherchait à faire traîner les choses en longueur et à gagner du temps, système qui, même dans l opinion d’Esterhazy, conduisait par le chemin le plus droit à la guerre qu’il devait prévenir. A Berlin, on était tout à fait persuadé qu’après que les négociations auraient échoué, la Russie insisterait sur ce qu’on donnât une nouvelle vigueur aux mesures coercitives ; tandis que Metternich, par suite de sa longue expérience et de sa connaissance des différents corps politiques et de leurs forces relatives, se consolait par la pensée* que l’Angleterre ne pourrait jamais en venir à l’extrémité d’une guerre contre

la Porte, sans se jeter dans un abîme d’embarras, dont la *

témérité de Canning n’avait pas sondé toute la profondeur et dont aucun de ses successeurs ne se sentirait la force de retirer l'Angleterre. Tout en s’abandonnant à des réflexions de cette nature, Metternich savourait son bonheur en li-

* Au comte Appony, le 28 septembre 182*7. MS.

LA TRIPLE ALLIANCE

sant les rapports de ses serviteurs serviles à Londres, à Paris et à Constantinople qui, après que la Porte avait repoussé, avec rudesse, toute médiation, lui faisaient entendre, par leurs allusions, que les alliés commençaient réellement déjà à rechercher l’Autriche, qu’ils voudraient bien rebrousser chemin et considérer comme non avenues les démarches faites par eux, et qu’ils se montreraient faciles et bien disposés si la Porte faisait seulement la moindre concession. Or, il semblait à Metternich qu’on pouvait très-aisément concilier cette concession avec les efforts qu'il faisait lui-même pour se mettre de nouveau à la tète du mouvement diplomatique. Il modifia donc sa position vis-à-vis des puissances; il désavoua dès lors l’attitude prise par l’internonce dans cette affaire de la médiation; il engagea * la Porte à se montrer facile et fit suggérer au reïs-effendi, par M. von Hussar, l’idée de rechercher la médiation de l'Autriche entre la Turquie et les alliés. Effectivement, les trois ambassadeurs remarquèrent que tout à coup on pouvait voir dans la manière d'agir des ministres turcs des dispositions beaucoup plus conciliantes et que l'opiniâtreté du sultan semblait diminuer ; en effet, le grand-vizir écrivit au grand-chancelier une lettre confidentielle* dans laquelle il demanda à la cour d'Autriche, cette amie et voisine bien-aimée de la Porte, d’employer ses bons offices pour mettre un terme aux démarches des puissances. Cette lettre fut jetée sur le papier le 20 octobre. Mais, singulier coup du sort! le destin jaloux ne cessait pas encore de poursuivre sans pitié cette politique, peu digne d’envie cependant, de l’homme d’État autrichien ! Le même jour , un événement remarquable et d’une portée immense qui eut lieu sur le théâtre de l’insurrection, dé-

1 Lettre confidentielle du Grand Viair Mehemet Soliman Pacha à S. A. le Prince de Metternich, 24 octobre 1827. MS.

9 octobre.

État des choses eu Grèce.

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