‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 30 sur 48 · LA TRIPLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

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ch ira co nouveau ot faible réseau des intrigues autrichiennes cl ébranla la nouvelle confiance pleine d’espérance du grand-chancelier d'une manière beaucoup plus violente que lorsque le même désastre l avait frappé du temps du congrès de Vérone. A cette époque, l’entrée de Canning au ministère des affaires étrangères avait empoisonné ses triomphes; au moment actuel, Canning était mort, mais son esprit hantait encore ces lieux qui avaient été l’objet de ses derniers travaux. .

11 nous faudra donc jeter un coup d’œil rétrospectif sur le théâtre de la guerre.

Depuis la chute de l'acropole d'Athènes, les affaires de la Grèpe s’étaient précipitées avec une rapidité de plus en t plus croissante vers leur fin et vers leur ruine complète.

Le triumvirat méprisable, le nouveau gouvernement à Poros étaient devenus les objets des moqueries du peuple et de l’armée. 11 n'était plus question d'une soumission commune de toute la nation à un seul pouvoir, ni d'une possibilité de concentrer toutes les ressources du pays entre les mains d'un pouvoir central. Ces ressources elles-mêmes diminuaient de plus en plus. Les deux millions de piastres, somme pour laquelle on avait affermé la contribution foncière pour 1827, étaient dépensés; les droits d’entrée ne rapportaient rien ; l'impôt sur les prises était le plus souvent détourné des caisses de l’État ; une grande partie des secours, donnés par les philhcllènes, avait été engloutie par les armements de Cochrane et par sa première entreprise; une autre partie de cette somme fut appliquée, par la faveur des membres français du comité d'administration, au corps de Fabvier qui, dans son ressentiment contre Church et Cochrane, se trouvait avec cinq cents hommes, débris de sa troupe de tacticiens, à Methana, où il était séparé du reste de l’armée. Les trois places fortes

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qui, dans la Morée, étaient les seules appartenant encore aux Grecs, obéissaient aussi peu au gouvernement que les îles. Les Hydriotes et les Spetziotes agissaient suivant leurs propres inspirations; dans l'ile d’Aigina les Psariotes jouaient les maîtres, comme le faisaient les réfugiés de l’ile de Crète dans les petites Cyclades. Monemvasia était entre les mains du frère de Petrobey, Ioannis Mavromichalis, qui en faisait un repaire de pirates. Acrocorinthe avait été achetée par Kitsos Tsavelas, après la mort d’Ioannis Notaras, aux gens de ce deririer, avec l'argent qu'il avait gagné en vendant aux Turcs une partie des magasins de Church! La possession de Nauplie était toujours partagée entre les Grivas et Pholomaras : Theodoros Grivas occupait, à ce moment, le Palamidi, son frère Stavros possédait la ville et Pholomaras ltchkalé. Leur domination excitait la jalousie des Péloponésiens à l’égard de ces intrus rouinéliotes. Ils avaient donc fait proclamer Nauplie siège du gouvernement et, pendant que le gouvernement se trouvait encore à Poros, Kolokotronis se rendit, avant les autres, h Nauplie, afin de s’emparer de la ville.

Ou en voulait d'abord au Palamidi et aux frères Grivas; on gagna leur adversaire Photomaras, pour qu’il favorisât le coup de main qu’on voulait tenter contre les frères. En effet, Kolokotronis avait corrompu un des officiers de Theodoros qui devait lui ouvrir le Palamidi pour une somme d'argent et, comme gage, il lui avait remis provisoirement une paire de pistolets de prix, garnis de pierres précieuses. Mais cet officier que Kolokotronis avait voulu corrompre (Lampropoulos), informa Grivas du projet: lorsque ensuite les partisans du vieux klephte escaladèrent le Palamidi, pendant la nuit', on les attira, avec Gennaios lui-même auquel Photomaras avait ouvert une des portes de la ville, dans un piège d’où Gennaios ne put ,

* » jaia.

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• J6 juin.

* 10 juillet.

sortir qu’en payant une grosse somme d'argent pour prix de sa rançon. Les partisans de Kolokotronis durent se retirer en s’entendant siffler par les gamins sur les remparts de la ville; le Vieux, qui dans son autobiographie observe le plus profond silence au sujet de ces affaires, devint la risée de ses ennemis et il eut, en outre, le chagrin de voir Grivas se pavaner avec de superbes pistolets à la ceinture; c’étaient les mêmes armes qu’on venait de lui escroquer à l'instant. Pendant cette même nuit, l’assemblée législative s’était transportée d’Hermione à Nauplie pour y être aussitôt témoin de cette honteuse scène par laquelle on ouvrit une nouvelle guerre civile. Le gouvernement lui-même, qui arriva un peu plus tard* de Poros, fut témoin de la continuation plus honteuse encore de ces querelles qui, par leur ignominie, dépassaient toutes les dissensions antérieures. Un jour qu’une partie de la garnison empiétait, ce qui était inévitable et ce qui arrivait souvent, sur la juridiction de l’autre, on en vint’ à une guerre formelle entre les forteresses, entre les gens de Stavros Grivas et ceux des lieutenants de Photomaras ; de Georgios Stratos et de Konstantinos Doukas, ce compagnon d’armes d’Alexandros Ypsilantis, qui, de même que son camarade d'armes, Anastasios, homme plus estimable que Doukas, avait de nouveau paru dans la Morée en 1825. Pendant neuf jours, les adversaires se bombardèrent du haut des forteresses d’Itchkalé et du Palamidi, détruisant un grand nombre de maisons et blessant et tuant beaucoup d’hommes, pour se jeter ensuite dans les demeures des habitants afin de les piller. Dès le commencement même de la lutte, le gouvernement s’était réfugié dans la Tour sur la mer, ce ehôteanfort du port; lorsqu’on ouvrit les portes delà ville qui avaient été fermées pendant si longtemps, toute la popu-

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lation s'enfuit, de sorte que la ville resta vide comme si la peste y sévissait. Dans cette position désespérée, on envoya chercher tous ceux qui jouissaient d’uue influence quelconque. Hamilton seul réussit à produire une certaine impression sur les Grecs, en leur montrant que ces discordes feraient échouer le traité des puissances, à l’aide duquel on voulait sauver la Grèce. Néanmoins, trois semaines s’écoulèrent encore dans des négociations stériles jusqu'à ce que Photomaras, traité depuis longtemps par Stratos et Doukas comme une nullité complète, évacuât le Palamidi. Dès ce moment, la meilleure intelligence commença tout ti coup à régner entre Doukas et Grivas qui, plus tard, s’entretenaient souvent, en présence de Gordon, avec beaucoup de gaieté des événements de cette guerre civile. « C’est une vraie comédie, disait Fabvier; ces droles-là sont aussi peu les uns les ennemis des autres que nous-mêmes; tout cela n'est calculé que pour le pillage! » Ces dissensions intestines ne favorisaient pas peu les progrès que faisait Ibrahim dans la réduction de la péninsule. Au printemps, il était parti avec six mille hommes de l'Klide et de l’Àchaïe et il avait franchi" l’Alpbeios. Les habitants se réfugièrent comme autrefois dans les montagnes ou dans les petites iles le long des côtes marécageuses oii la mer était peu profonde. Mais ces cachettes ne les protégeaient plus comme autrefois; l'escadre, qui suivait les expéditions d Ibrahim le long des côtes, coopérait avec les troupes de terre, et on arrêtait partout tous les fuyards. Un corps de troupes égyptiennes enferma dixhuit cents réfugiés, sous les ordres d'un fils de Sissinis, dans le château-fort de Chlouraoutsi, situé sur la pointe du promontoire à l'extrême ouest de la Morée ; après y avoir été bloqués pendant trois semaines, les assiégés, misérablement vaincus par la disette d’eau, durent se

Ibrahim il.m» h Morée.

# 18 avril.

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. 7 mai. rendre enfin*. Lorsque le bruit de la chute d'Athènes se répandit en Grèce, les patriotes les plus opiniâtres de l'Arcadie, de l'Élide et de l'Achaïe perdirent aussi complètement courage. Un chef d’un rang inférieur deléparchie de Patras, Dimitrios Nenekos de Zoubati, donna Y exemple de la défection, en désertant la cause de la patrie. Désormais, il se montra, pendant les expéditions d’ibrahim, comme un chaud partisan des Turcs et détermina le pacha à essayer du système de la clémence, à épargner les semailles et à paver partout les subsistances de son armée. Cette manière de procéder eut un grand effet sur la masse du peuple qui désespérait alors de la cause de la patrie; la plus grande partie des éparehies de Pyrgos, de Gastouni, de Patras, de Vostitsa et de Kalavryta se soumit au vainqueur. A cette époque, Kolokotronis se montra de nouveau comme un homme intrépide et infatigable. Il se trouvait h Hagios Georgios, d’ou il adressa ses appels de tous les côtés, en exhortant les Grecs, en les encourageant et en menaçant « du feu et du fer « ceux qui s'étaient soumis; •29 juin, lorsque Ibrahim alla* avec ses soldats à Kalavryta, pour attaquer de là Megalospilaion, il y envoya des troupes de secours, en dirigeant un autre corps sur Vostitsa, afin s juillet, d'arrêter la défection. Nenekos lui-même conduisit*, par des chemins détournés, trois mille hommes contre le couvent « de la Grande-Grotte; » mais il vit bientôt que les tours nouvellement construites, garnies de canon et défendues par des laïques et des ecclésiastiques, étaient imprenables. Ayant été envoyé par le pacha à Patras, le traiis juillet, tre surprit et attaqua*, chemin faisant, Yassilios Petmezas près de Hagios-Ylassis; puis il battit encore Cheliotis, dans 29 juillet, une rencontre sanglante* près du couvent Hagios-Ioannis dans l’éparchie de Vostitsa. Pendant ce temps, le pacha concentra son armée à Karytaiua, afin de se jeter encore

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une fois dans la ville de Tripolitsa, dont il fallait encore à cette époque empêcher continuellement la réduction par la famine à l'aide d’expéditions semblables, entreprises pour ravitailler la ville. De là, il se rendit* en Messénie, où Nikitas se maintenait encore à Phroutsala dans la vallée du Pamissos; en effet, il s'agissait pour Ibrahim de soumettre encore cette partie de la Grèce. Mais partout où le pacha ou son lieutenant Deli-Achmed-Pacha , quittait le pays avec des divisions nombreuses, les gens armés, à l'instigation et grâce à l’activité de Kolokotronis, sortaient de terre comme des champignons après une pluie d’été *.

Afin de soulever de nouveau les éparchies de Vostitsa, de Karytaina et de Kalavryta que l'ennemi venait à peine de quitter, Kolokotronis jeta Vassilios Petmezas de nouveau dans Hagios-Vlassis, afin qu’il attaquât les chefs des endroits soumis et qu’il se fit remettre les actes de soumission. Ensuite, il se réunit avec d’autres capitaines à Megalospilaion, et il aurait volontiers fait une diversion sur Patras, s'il n’avait pas absolument manqué de toute ressource. Il envoya au gouvernement un message grossier, en disant, « que s'il ne pouvait lui envoyer des machines nourrissant les soldats d’air et changeant la terre en poudre à canon et les rochers en plomb, il devrait lui envoyer des vivres et des munitions de guerre. Le misérable gouvernement le manda, devant son tribunal à Argos; s’il avait obéi, disait Kolokotronis, toute la péninsule se serait soumise à l’ennemi. Cependant on le laissa complètement agira sa guise. Pour s’opposer à ses mouvements, Achmed-

1 Sur les événements de ces luttes désespérées, qui ne ressortent clairement ni des récits de Gordon, ni de ceux de Trikoupis, on trouve quelques éclaircissements dans l’ouvrage de Kolokotronis , p. 194 sq., et surtout dans sa correspondance, publiée sous le titre : K/.Xr.v'/.à viT&ttviiowiTa ims Imxvvcu RcXox»?pûvn. ’Athr.v. 1 8i>6, p. 4~0 sq.

Mi -juillet.

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d aôùt.*ncfmeDl Pacha ht * une expédition marquée par des succès en allant à Sella et à Kounina jusqu'au khan d'Akrata sur le golfe de Corinthe ; puis il retourna à Patras, où les compagnons d’armes grecs soumis à son pouvoir lui proposèrent d’enlever Kolokotronis qui, avec quatre cents hommes seulement, s’était avancé jusqu'à Petsaki, et de s’emparer aussi des Petmezades à Hagios-Vlassis. Achraed se jeta effectivement entre les deux positions et voulut, en premier lieu, se tourner contre Kolokotronis, lorsque le capitaine Botiotis lui déclara que lui et ses gens ne voudraient pas l'aider à anéantir leur « roi; » qu'il ferait mieux de les conduire contre les Petmezades. Mais quant à ces derniers, il ne pouvait les chasser que d’une manière très-passagère de leur position à Hagios-Vlassis, tandis qu’en attaquant Kolokotronis et sa petite troupe, il l’aurait, exposé à un grand péril. Du reste, quelque grands que fussent les efforts faits par les Grecs pour soustraire à Achmed-Pacha la récolte des raisins de Corinthe, dans les éparchies pour la possession desquelles on combattait , ils n’y réussirent pas et le général turc, après avoir mis la main sur tout ce butin, put se rendre à Patras et se mettre de là en marche pour Navarin. Ibrahim avait en vue la réduction de la Messénie qui semblait être infectée par l'esprit récalcitrant des Magnotes. Plein d’inquiétude et craignant que les habitants n'y commençassent aussi à se soumettre aux ennemis, Kolokotronis se rendit, avec mille hommes, dans ce district menacé, après avoir laissé au nord son fils et son beau-frère qui devaient y continuer la résistance. Au moment même où Kolokotronis arriva eu Messénie, le général égyptien venait d'expédier de Nava- * 2 octobre, rin* deux divisions séparées dont l’une devait se porter au nord contre Karytaina, tandis que l autre avait à se diriger vers la Basse-Messénie. Toutes les deux avaient reçu

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la mission terrible de ne pas engager de combats, mais de dévaster tout le pays avec le fer et le feu.

. En mettant en œuvre de telles ressources, en ménageant, üel^1,flnU' d’une part, ceux qui se soumettaient à son pouvoir et en anéantissant, de l’autre, tous ceux qui lui résistaient,

Ibrahim aurait, en très-peu de temps, dompté tout le Péloponèse, une fois le dernier coup frappé qui devait détruire Hydra et la flotte grecque. On préparait, dans ce but, des armements terribles. Afin de mettre une unité absolue dans l’action de ses flottes, le sultan avait donné le commandement suprême au général égyptien seul. L’ancien adversaire du vice-roi, Chosrew-Paeha, avait été éloigné du poste d’amiral*; son successeur aussi, le kapou- 4 0 lévrier, dan-pacha, Izzed-Mehmed, fut retenu à Constantinople et l’on plaça la flotte turque sous les ordres du kapoudanbev, Tahir-Pacha, que Mehmed-Aü appelait avec une grande satisfaction, « un des siens. » Il était parti des Dardanelles, au commencement du printemps, avec vingthuit grands vaisseaux de guerre, .et il s’était mis, à Navarin, aux ordres d'ibrahim. Ce que les Grecs auraient dû faire alors, c’eût été de le surprendre au moment de son départ, avant qu’il fit sa jonction avec les Égyptiens ; mais lord Cochrane qui, par sa manière d’agir aventureuse, flétrit complètement en Grèce les lauriers qu’il avait moissonnés au Brésil, avait d’abord, comme nous l’avons vu, gaspillé son temps, de la manière la plus pernicieuse pour la Grèce, sur les côtes près d’Athènes ; ensuite, après avoir appris qu’Ibrahim avait l’habitude de diriger le blocus de .Chloumoutsi à bord d’un brick mouillé près de Klarentsa, il s’y était rendu pour enlever le pacha; mais ce dernier se fil transporter avec la plus grande facilité è terre*. Dési- ’ « mirant, à ce qu’il paraissait, rétablir l’ancien éclat de son nom par un coup heureux et brillant, le lord anglais avait repris

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l'ancien projet de Kanaris et voulut détruire, à Alexandrie

même, la quatrième grande expédition des Égyptiens

dont le vice-roi avait activé les armements depuis le prin- * *

temps. Dans ce but, il réunit vingt-trois voiles de la flotte grecque près de Kythera et parut sous pavillon autrichien

• i6 juin, devant Alexandrie*. Au commencement, on n’y soupçon-

nait rien ; mais bientôt les gardes-côtes montrèrent de l’in- . quiétude; un de ces vaisseaux, brick de vingt-deux canons, fit côte en voulant entrer dans l’avant-porl; alors Cochrane ordonna aux brûlots d’aborder dans le port même. Mais des huit brûlots, deux seulement obéirent et incendièrent le brick ; s’ils s’étaient hardiment avancés, ils auraient probablement porté un coup fatal à la flotte qui n'était nullement préparée à combattre et qu'ils auraient pu paralyser ainsi. Le vice-roi lui-même poursuivit, sans trop se presser cependant, jusqu’à l'ilc de Rhodes l’amiral qui se

• 2 juillet, retirait; de là lord Cochrane revint sain et sauf à Poros*.

La flotte égyptienne acheva dès lors ses armements sans être troublée. Le major Crad dock, appartenant à l’ambassade à Constantinople, fut envoyé au vice-roi par le gouvernement anglais, avec l'ordre de lui conseiller de ne pas faire sortir la flotte et d'en empêcher le départ, ce qui aurait réalisé, de fak, la suspension d’armes par mer qui était le but que poursuivaient les puissances; mais il n'ar-

• 8-n août, riva* à Alexandrie et au Caire que lorsque la flotte était joiiiet-3 août, déjà partie*. Formant deux divisions séparées, dont l’une

était commandée par le kapoudan-bey et l’autre par Mouharrem-Bey, cette nouvelle armada comptait quatre-vingtdouze voiles, dont cinquante-et-un vaisseaux de guerre, et portait à bord une grande quantité de provisions et quatre mille tacticiens; parmi le^ bâtiments de transport, il y avait de nouveau cinq navires autrichiens, ce qui semblait cire alors un acte d’hostilité ouverte contre les trois puis-

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sanees alliées. Informé du contenu et de la portée du traité, le pacha d’Egypte semblait s’être encore une fois exactement concerté avec la Porte, pour porter un coup décisif à P existence deNauplieet d Hydra, avant que les négociations eussent eu un résultat quelconque et avant que la flotte russe fût arrivée dans l’Archipel ; Ibrahim devait, en même temps, frapper un dernier coup en Messénie pour qu’on put dire ensuite aux médiateurs que la rébellion était terminée. La flotte arriva* à Navarin, sans avoir rencontré un seul vaisseau grec. Lorsque la première nouvelle de son départ parvint à Ilydra, la plus grande consternation saisit les Hellènes et les philhellènes. Personne n’avait le moindre doute sur la destination de ces deux flottes qui, après leur jonction à Navarin, comptaient cent vingt-six voiles, et, dans les circonstances actuelles, on ne pouvait pas songer à vouloir défendre contre elles les îles avec leurs propres ressources.

Mais déjà depuis quelques jours l'escadre anglaise se trouvait dans le voisinage pour les protéger. Déjà assez longtemps auparavant, et lorsqu'il eut reçu des informations exactes sur la conclusion du traité, sir Edward Codrington avait déterminé * le gouvernement grec à se transporter de Nauplio à Aigina, afin de l'enlever des mains des Rournéliotes. Au moment même où le gouvernement grec y transféra son siège*, les deux amiraux présents dans l’Archipel, après avoir reçu la première de leurs instructions*, lui donnèrent provisoirement connaissance du traité ; ensuite, une députation envoyée par les deux commandants des flottes et composée des capitaines Hamilton et Hugon et d'un conseiller de légation russe, eut à lui faire* la communication officielle (du 30 août) du traité, et en particulier de la clause concernant la suspension d'armes, clause que le gouvernement accueillit et accepta avec de grandes

î septembre.

* 19 juillet.

♦ 27-29 août.

* 10-11 août.

* 2 septembre;

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* 10 &>i>tPinbre.

f 12 septembre.

• 21 septembre.

M l'J septembre.

démonstrations de joie*. Après avoir terminé ces affaires grecques, de Rigny avait dû aller avec Hamilton à Modon, pour déterminer Ibrahim-Pacha à une suspension d’armes ; mais, en recevant la nouvelle du mouvement de la flotte égyptienne, les commandants des escadres avaient modifié ce projet ; pour protéger les îles, de Rigny concentra ses vaisseaux près de Milos, et Codrington maintenait son escadre rangée en ligne entre Hydra et Thermiai Mais immédiatement après, lorsqu’il fut informé* que l'expédition égyptienne était dirigée sur Navarin, l’amiral anglais, sans attendre seulement l’arrivée de son collègue de Rigny, résolut de se porter rapidement en avant, afin de s’opposer à ce qu’elle atteignit le lieu de sa destination. Mais, arrivé devant Navarin*, il trouva non-seulement la flotte déjà mouillée, mais en partie déjà prête à mettre à la voile pour se diriger sur Nauplie avec les troupes embarquées. Avant que de Rigny le rejoignit', Codrington informa” le commandant des vaisseaux turcs qui, prêts à partir, croisaient déjà devant le port de Navarin, de la conclusion du traité et lui demanda dans les termes les plus énergiques de suspendre les hostilités. « Les alliés, disait-il, avaient réuni des forces navales considérables, afin de mettre leurs résolutions à exécution et pour empêcher toute résistance des commandants turcs, résistance qui pourrait non-seulement amener leur propre destruction, mais encore causer pour longtemps un grand préjudice au sultan. Il avait reçu l’ordre, ajoutait-il, de se porter plutôt à la dernière extrémité que de souffrir que le but des alliés ne fut pas atteint; que si un seul coup de canon était tiré contre le pavillon anglais, il deviendrait funeste à la flotte ottomane ! > Avec la même rudesse, il signifia au commandant des vaisseaux autrichiens mouillés dans le port de Navarin • qu’ayant

4 Cf. Marions, t. XII, p. 75.

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reçu l’ordre d’empêcher tout arrivage de munitions de

guerre, il ne pourrait pas faire une distinction entre les navires autrichiens et les vaisseaux turcs; que, par conséquent, il le rendait responsable de toutes les conséquences auxquelles le commandant autrichien exposerait ses vaisseaux par une résistance prolongée contre les puissances alliées1. Le kapoudan-bev turc renvoya les porteurs du message de Godrington à Ibrahim -Pacha lui-même au camp de Navarin où l'on porta aussitôt cette lettre. Le pacha exprima son étonnement et même des doutes au sujet de la réalité d’une entente entre les puissances. C’est pourquoi, dès que la flotille française fut arrivée, de Rigny apporta en personne*, sur la demande de Godrington, une seconde co- * 22 septembre, pie de la communication, signée des deux amiraux, et il eut avec le pacha un long entretien fort énergique sans témoins. D'après le désir d’ibrahim, Godrington aussi se rendit, en compagnie de de Rigny, à une entrevue personnelle avec le pacha dans le port, où elle eut lieu*, sur la de- * 25septerabre. mande expresse de l’amiral anglais, en présence de tous les officiers supérieurs turcs. Selon les rapports autrichiens, les amiraux auraient fait au pacha des représentations fort peu en harmonie avec l’esprit de l'alliance, en disant que la France et l’Angleterre n’avaient accédé au traité que pour protéger la Porte de dangers plus grands dont la menaçait la Russie, et ils auraient insisté auprès de lui sur les pertes que le pacha pourrait faire éprouver au sultan en permettant la destruction ou la prise de la flotte. Les Autrichiens disaient que le pacha avait répondu : « Vous pourrez obtenir la première, mais jamais la seconde*! » Cependant le pacha prêta l’oreille aux propositions des amiraux, en tant qu'il engagea sa parole que les flottes resteraient dans

1 Cf. Martens, p. 99.

* Rapport du major Bandiera, en date du 28 septembre 4 827. MS.

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le port Pt feraient cesser toutes les hostilités jusqu'à ce qu il eût reçu une réponse de Constantinople ou d Alexandrie a son rapport dans lequel il rendait compte des communications que les amiraux venaient de lui faire. De Rigny, égaré par ses sympathies françaises pour les Égyptiens, était convaincu, d'après les impressions personnelles que lui avaient laissées les paroles d'ibrahim, que le pacha lui-même regrettait que cette intervention n’eût pas eu lieu avant le départ de la flotte d'Egypte ; que, sans l’ordre exprès de la Porte, il ne s'exposerait à aucun danger ; qu'il n'obéirait même pas à cet ordre si la volonté de son père s’y opposait et qu'une petite démonstration suffirait pour ramener à Alexandrie et à Constantinople cette puissante expédition sous l’escorté des escadres alliées. Croyant que leur première opération serait d'escorter les flottes, les amiraux ne laissèrent devant Navarin et Modon que deux avisos, le Dartmoulh et f Armide. De Rigny se rendit à Cervi-Bai, au nord de Kythera (Cerigo) , où il avait un vaisseau-magasin et d’où il pouvait observer tout mouvement qui serait dirigé contre Hydra. Codrington aussi envoya une partie de ses vaisseaux à Malte, dans le même but de s’y approvisionner, tandis que lui-même se rendit avec trois vaisseaux, f Asin, le Talbot et le Zébra, à Zante, afin de surveiller les mouvements des Grecs dans ces parages, où lord Cochrane menaçait de violer la neutralité des îles Ioniennes par une attaque contre les côtes de l'Albanie.

NonTtan mon- Le tissu fin et subtil du traité de juillet, dont les auteurs

UWBt parmi les . ..... (| , .

Grecs. offraient a la Porte un service d anntié que celle-ci refusa

d’accepter comme étant une insulte pour elle, et que les puissances lui imposaient ensuite, en lui enjoignant une suspension d’armes que la Turquie considérait comme une déclaration de guerre déguisée ; ce tissu, disons-nous, cachait dans sa trame une série de mesures incomplètes et d’indi-

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cations obscures qui, au moment de l’exécution, devaient faire naître des doutes et des difficultés. La suspension d’armes qu'on avait en vue devait être obtenue uniquement par la flotte et exclusivement par mer ; cette restriction avait été sagement ajoutée par les diplomates à Londres, afin de prévenir les dangers d une guerre dangereuse et l’occupation des Principautés par la Russie. Les diplomates à Constantinople aussi, et les hommes de mer et les militaires dans le voisinage du théâtre de l’insurrection trouvaient cette clause fort opportune par d’autres raisons : elle était une consolation pour les Rouméliotes qui avaient regardé ce traité avec méfiance, parce qu’ils s’inquiétaient du sort définitif de la Grèce continentale qui avait été perdue ; elle rassurait les chefs militaires, les Hellènes et les philhellènes en général qui, après cette brouille manifeste entre les puissances et la Porte, croyaient pouvoir compter sur une reprise de la guerre sans danger pour eux. En réfléchissant à ce qu’un état de choses tel que le présentait la klephtourie, et qui avait duré des siècles, ne pouvait pas être détruit d’un seul trait de plume, même les hommes tels que de Rigny étaient assez équitables pour comprendre que, vu la nature de cette lutte et la situation compliquée que faisait naître cette trêve, il fallait réserver encore un coin de la Grèce où la haine nationale déchaînée pût épuiser sa rage, comme, dans un sens contraire, on a quelquefois dans la guerre l’habitude de marquer, par des jalons, des terrains neutres. Au moment même où l’on connut la conclusion du traité, le feu de la guerre, qui s’était presque éteint, recommença à brûler avec une vive flamme parmi les Grecs qui se lancèrent aussitôt dans de nouvelles entreprises et dans de nouveaux projets. Déjà avant le départ de la flotte égyptienne, lord Cochrane, avec f Hellas et le Sativeur (capitaine Thomas), avait dou- II. 27

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blé le capMalea (Malée), pour faire une reconnaissance de- * 30 juillet, vant Navarin* où il avait observé une escadre turque, forte de seize voiles, qui revenait de Patras. 11 en avait poursuivi une division, forte de cinq voiles, qui s’était ensuite dirigée vers le nord ; il l’avait rejointe et attaquée entre le cap Pappa et klareutsa, et, bien que sa fureur fût excitée par 1 indolence de ses marins grecs auxquels il dut donner du courage à force de coups de poing, il avait cependant pris une magnifique corvette et un sebooner tunisien (ju’il avait ensuite ramenés à Poros.

Il n'avait pas fallu autre chose que l’apparition de ces deux vaisseaux dans lejvoisinage du golfe deCorinthe, pour soulever de nouveau toute la population le long des deux cf.T.n.p.M*. côtes. C'était à celte époque* que les éparebies, soumises aux Turcs au nord-ouest du Péloponèse, avaient repris les armes et oit Kolokotronis était tenté d’attaquer même Patras ; les corps volants des Tsonkas et des Rhaukos se montrèrent de nouveau, dans l’Hellade occidentale, les ennemis des Turcs, et le gouvernement grec lui-même se trouva disposé à former les projets les plus aventureux, afin d'exploiter cet intervalle tant que lesTures refusaient de conclure un armistice, pour pouvoir élever ensuite des prétentions d émancipation pour un territoire aussi grand que possible. Les philbellènes, avec leur audace habituelle, étaient, avant tous les autres, prêts à entrer dans ces projets qui menaçaient de renouveler la division funeste des forces, telle qu’on l'avait vue dans les premières années de lu guerre : une expédition, sous les ordres de Fabvier, devait attaquer Chios; une seconde était destinée à soulever de nouveau la Thessalie, tandis qu'une troisième, commandée par Chureb et Cochraue, attaquerait l'Albanie au delà de Preveza, afin de dégager l'Hellade occidentale. Les amiraux qui, comme pour tant de cas imprévus, n’avaient pas non plus

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pour celui-ci d’ordres précis, s’adressèrent, suivant leurs instructions, à la conférence des trois ministres plénipotentiaires à Constantinople qui leur indiquèrent * comme la * * septembre, ligne, à laquelle ils auraient à étendre leur blocus et à restreindre les entreprises des Grecs, les limites probables du nouvel État, à savoir : la Grèce continentale depuis le golfe de Volo jusqu’à l’embouchure de l'Aspropotamos, la * Morée et les îles, l’Eubée inclusivement, mais à l’exclusion des Iles de Samos et de Crète. C’est pourquoi, lorsque lord Cochrane, afin d’exécuter son entreprise contre l’Albanie, apparut, avec vingt-trois navires qu’il avait réunis près de Spetzia*, devant Missolonghi où il devait attendre, en de- ♦ is soptomire. hors du détroit, le général Church qui, avec ses troupes, avait quitté l'isthme pour se rendre à Yostitsa, Codrington signifia à l’amiral qu'on ne pourrait pas lui permettre de débarquer en Albanie ; Codrington communiqua aussi à Ibrahim-Pacha, dans leur entrevue du 25 septembre, cette injonction adressée par lui à l'amiral grec.

Déjà auparavant, le général égyptien avait exprimé à de Rigny tout l’étonnement que lui faisait éprouver la partialité avec laquelle les alliés l'empêchaient de faire le moindre mouvement, tandis que les Grecs avaient beaucoup plus de liberté dans leur action. L’amiral français, pour se justifier, lui répondit ce que Stratford avait dit à L’internonce1 : « Que celle des deux parties qui se soumettait aux demandes des puissances méritait ces égards qui étaient un moyen de forcer la Porte, si opiniâtre, à accepter la suspension d'armes. Cette indulgence , ajoutait-il , ne s’étendrait d'ailleurs qu'aux territoires grecs qui étaient réellement soulevés. » Le lendemain même de la réunion, et eu s'en référant à la déclaration de la veille contre l’ex-

* Rapport du baron von OttenfeU, du to octobre <827. MS.

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pédition de Cochrane, le drogman du pacha vint demander à Codrington s’il ne permettait pas qu'on envoyât des forces à Patras oü lord Cochrane avait l’intention de débarqua'. Les amiraux, qui savaient que cette dernière assertion était fausse , répondirent négativement en répétant leur déclaration : a Qu’ils empêcheraient une attaque en dehors du théâtre de la guerre, et qu'ils ne se montreraient pas hostiles aux Grecs, qui avaient accepté l’armistice , tant qu’ils resteraient dans les limites de la scène de l’action. » La flottille grecque aussi se soumit alors aux injonctions qu’on venait de lui faire. Lord Cochrane se contenta de faire une tentative contre le fort Vassiladi, et retourna à Syra lorsqu’elle eut échoué. Hastings y resta seul avec la Karleria, le Sauveur, deux schooners et deux canonnières, afin d’entrer, si c’était possible, dans le golfe et d’y prendre une escadre turque qui était en station dans ces parages. Par conséquent, le capitaine Thomas sept. ntro. passa', sous le feu des châteaux-forts, avec le Sauveur, deux schooners et une canonnière, par le détroit, et entra dans le golfe oü, sans attendre l’arrivée de Hastings qui devait le rejoindre, il fit une attaque prématurée contre les vaisseaux turcs dans l’échelle de Salona. 1m Karleria avait été retenue par un calme; dans son impatience, Hastings la fit entrer dans la passe, à la remorque d'une canonnière, afin de pouvoir commencer son entreprise avec tous ses compagnons d’armes. En faisant une reconnaissance, il trouva que la flottille, dans l’échelle, était composée de deux bricks, de trois schooners et de quatre bâtiments de guerre plus petits, outre trois navires marchands autrichiens.

Pendant plusieurs jours , les mauvais temps continuels empêchaient les Grecs de rien entreprendre jusqu’à ce c «pumb.c au’enfin on put commencer l'attaque* contre l’escadre, su-

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périeure en nomhre et protégée par une batterie sur la côte. Les Grecs durent entrer dans le golfe de Salona, ce qui n’était possible qu’avec un vent favorable qui devait ensuite nécessairement les empêcher de rebrousser chemin. Les troupes de terre de Church , postées sur la côte opposée en Achaïe , voyaient la flotte grecque entrer dans le golfe et disparaître ensuite derrière la pointe de terre ; puis, après une canonnade d’un quart d’heure, elles entendirent l’explosion du brick-amiral que la Karteria , par son premier feu violent avec des bombes incendiaires et des carcasses , fit sauter en l’air ; puis elles voyaient successivement les nuées de fumée noire s’élever du feu qui consumait aussi l’autre brick et un schooner. Sept des neuf navires turcs furent détruits; les trois bâtiments autrichiens furent pris dans ce combat brillant par lequel Hastings fit regagner aux Grecs la domination dans le golfe et les communications si précieuses entre la Morée et l'Hellade occidentale. Cet événement produisit sur Ibrahim-Pacha le môme effet que celui qu’au commencement de l’insurrection toutes les victoires des rebelles avaient eu sur le sultan : sa nature barbare réprimée éclata de nouveau , et lui fit oublier tout l’empire sur lui-même qu’il avait su maintenir avec tant d'habileté vis-à-vis des amiraux. 11 estima que cette violation de la paix l’avait dégagé de sa parole , et il lâcha dès lors sur la Messénie son kiaya qui y commença sa terrible œuvre de destruction. Les Turcs abattirent soixante mille figuiers et vingt-cinq mille oliviers; ils livrèrent aux flammes un grand nombre de villes et de villages; ils réduisirent une multitude de personnes à une affreuse misère et anéantirent d'avance les moyens de subsistance de toute une génération à venir. Plein de courroux à la nouvelle de ces atrocités, Kolokotronis courut aussitôt à Armyro et se fit armer un vaisseau

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Tarin.

par les Magnotes, afin d'instruire les amiraux des exploits des Africains. Hamillon vit sur les lieux mêmes, à Kalamata, à (juelles fureurs s'abandonnait le kiaya. Lorsqu’il lui demanda de s'arrêter, celui-ci s'en référa brièvement à ses instructions et adressa Iiamiltou au pacha, son maître. Mais au moment même où Ibrahim avait donné ces ordres atroces à son lieutenant, il avait fait partir deux divisions de la flotte, l’une commandée par le patrona-bey (le second vice-amiral) Moustapha, et l’autre, qu’il accompagnait luimême, sous les ordres de Tahir-Pacha et de Moubarrem- P»ey, avec l'intention de ravitailler Patras, de châtier la pétulance et l’orgueil de Hastings, et de reprendre le golfe de Corinthe.

Bataille de Na- Pendant la nuit dans laquelle il arrivait à Zante, l’ami-

♦ octobre, rai Codrington reçut’, par son aviso, la nouvelle du départ a octobre, de la flotte turque1. Déjà le lendemain*, il s’opposa, avec un petit nombre de vaisseaux et malgré le temps le plus défavorable, à la première division de l’escadre turque devant le golfe de Patras, et déclara au grand-amiral, par l'intermédiaire du capitaine Spencer, du Talbot : « que, puisque les Turcs avaient manqué à leur parole, il ne comptait pas faire beaucoup de façons avec eux; qu'il tirerait sur le premier bâtiment qui ferait mine de vouloir passer, et que, dans le cas où on répondrait à son feu, il détruirait toute la flotte turque, s’il le pouvait. » Le doyen d'âge des commandants turcs envoya le vice-amiral à Codrington, et lui fit demander la permission de faire voile pour Patras; mais le drogman hésita de traduire à l’envoyé turc tout ce que l'amiral anglais lui disait. Codrington lui donna donc sa réponse par écrit, et, après avoir reçu cette décision de l’amiral, le commandant de la division

1 Cf. Comprend narrative of the proreedings of Vice- Admirai Sar B. Codrington , London, 1832. — Écrit par l'amiral lui-même.

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turque commença à se retirer. Lorsque, accompagné par les Anglais, il eut atteint la pointe sud de Zakynthos (Zante)*, Ibrahim parut lui-même, avec sa division, dans * le canal entre Zante et Kephalenia (Céphalonie), où il opéra sa jonction avec le patrona-bey. Malgré l’inégalité extraordinaire des forces, Codrington était résolu d'agir, en cas de besoin, suivant ses instructions; mais, après qu'Ibrahim- Pacha eut pris connaissance de la lettre que l'amiral anglais avait adressée au patrona-bey, toute la flotte se retira dans la direction de Navarin. Lorsque, le lendemain matin', Codrington eut de nouveau mouillé dans la baie * de Zante, on aperçut encore un certain nombre des vaisseaux turcs les plus grands, avec tous les vaisseaux amiraux, dans le golfe de Patras où ils avaient pu retourner, pendant la nuit, à la faveur d’un coup de vent très-violent. Aussitôt C Asia et le Talbot s'approchèrent et firent feu sur les premiers vaisseaux turcs, lorsque, tout à fait contre leurs habitudes , ils ne hissèrent pas leurs pavillons. Cette manière d'agir énergique produisit son effet. Pendant la nuit et le lendemain, une tempête dispersa les vaisseaux anglais aussi bien que ceux des Turcs; cependant le soir il y eut encore toujours, près du cap Pappa, vingt vaisseaux turcs qui ne savaient pas encore que leur amiral se fût retiré. Codrington leur fit passer leur chemin*, mais ce ne * fut pas sans avoir besoin, à l'égard de quelques-uns de ces bâtiments, des arguments de ses canons. A son vif regret, il était encore toujours seul avec ses vaisseaux anglais; car autrement il n’aurait pas permis à cette flotte de retourner à Navarin, comme il y était autorisé par ses instructions fort détaillées, et il l'aurait renvoyée à Alexandrie et aux Dardanelles. Mais quelques jours se passèrent encore, avant que la flotte russe, commandée par le comte Heyden, opérât sa jonction avec lui près de Zante*. *

3 octobre.

4 octobre.

6 octobre.

<3 octobre.

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Le même jour, il fut rejoint par de Rigny, de sorte que les trois escadres, réunies au grand complet, purent prendre position devant Navarin. Les amiraux y apprirent tous les détails de la guerre de destruction systématique que les Égyptiens avaient faite en Messénie ; mais ils n’avaient pas la mission de l’arrêter directement , comme aussi les forces nécessaires leur manquaient pour obtenir ce résultat. Cependant ils reconnurent que la continuation de ces actes d’une barbarie insolente neutraliserait complètement le but que les puissances voulaient atteindre par leur traité, et ils n'étaient pas même sûrs de pouvoir empêcher, à la longue et d'une manière efficace, la flotte turcoégyptienne de prêter son concours à cette guerre en Messénie. En effet, d’après l’avis de tous les pilotes et de tous les officiers de marine qui connaissaient bien ces localités, il était matériellement impossible de bloquer le port de Navarin pendant l’hiver, où aucune des côtes voisines n’offrait un mouillage sûr aux grands vaisseaux. Les ami- ♦ it octobre, raux essayèrent, par une lettre d’avertissement*, de détourner le pacha de sa manière de procéder en Messénie. Mais Ibrahim avait quitté, la veille, son camp de Navarin pour se rendre à Pyrgos. On comprenait difficilement le motif qui l avait engagé à s’éloigner dans un moment aussi critique. Était-ce, comme le croyaient les Autrichiens1, pour avoir une entrevue personnelle avec Rechid-Pacha dans le golfe de Lepanto? ou était-ce seulement pour éviter les exigences des Francs? En tout cas, on aurait dit que c’était un artifice prémédité, lorsque son drogman jura qu’il ne savait pas trouver le pacha et qu'il n'y avait pas de moyen de lui envoyer une lettre. Avec ce système , c'eût été une tentative inutile de faire parvenir un avertissement semblable à l'amiral turc, qui déjà n’avait pas voulu rece-

* Rvvnrld’i Mijor B».n lie:-*, le 3 D octobre 1827. MS.

voir la lettre de Codrington, en date du 19 septembre, et qui avait renvoyé l’amiral anglais à Ibrahim. Après une délibération préparatoire * , les amiraux résolurent donc • o ociobw. d’entrer dans le port, avec toute leur flotte, et de renouveler, sous la pression de leur présence, leurs propositions qui étaient que les amiraux ottomans renverraient, sous la garantie qu’on ne les molesterait pas pendant leur retour, leurs flottes à Alexandrie et aux Dardanelles , et qu'ils feraient cesser les hostilités par terre. Les amiraux des alliés n’étaient pas autorisés à poser l’une ou l’autre de ces propositions comme une demande , ni d’en obtenir l’exécution par la force ; mais comme la seule présence des trois vaisseaux de Codrington cvait suffi pour chasser la flotte turque de devant Patras, les amiraux pouvaient espérer à juste titre que l’aspect imposant des flottes alliées disposerait les Turcs à céder pacifiquement; s’ils avaient réussi à obtenir ce succès par un tel moyen, ils se seraient acquis les plus grands éloges.

Lorsqu'ils passèrent* les batteries à l’entrée du port, • îo «mbr». afin de mouiller l’ancre dans l’intérieur du vaste bassin, ils trouvèrent, à leur grande surprise, les flottes combinées des Turcs, des Égyptiens et des Tunisiens rangées soigneusement en forme de fer à cheval et en ordre de bataille, de sorte que leur ligne s’étendait depuis les deux pointes du port jusque vers la petite île de Chelonaki au milieu, et que la flotte des Francs, en entrant dans le port, était exposée, de tous les côtés, au feu des forts, des batteries de la côte et des vaisseaux. La flotte au croissant était composée' de trois vaisseaux de ligne, de quatre

* D'après un calcul fait par un Français, Letcllicr, dans : Papers relaling to the claim mnde by Vice-Admiral Sir E. Codrington on behnlf of himelf, the officcn, scamen and marincrs engagcd in the baille of Navarin. Prinlcd for printlc distribution. London.

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frégates doubles, de treize frégates, de trente corvettes, de vingt-huit bricks, de cinq schooners, de six brûlots et de quarante et un bâtiments de transport, ensemble cent trente voiles dont quatre-vingt-neuf vaisseaux de guerre armés de deux mille quatre cent trente-huit canons. Les vaisseaux de ligne et les frégates étaient placés au second rang sur une seule ligne, tandis que les corvettes et les bricks étaient postés en groupes séparés et formaient une première ligne ; les brûlots se trouvaient aux extrémités, les bâtiments de transport près du rivage sud-est; à droite de Hic de Chelonaki étaient le kapoudan-bey et Mouharrem-Bev, à gauche Tahir- Pacha et le patrona-bey. Les flottes alliées entrèrent dans le port à deux heures de l'aprèsmidi en formant deux colonnes; les quatre vaisseaux de ligne et quatre frégates russes étaient à l’arrière-garde; les Français, avec quatre vaisseaux de ligne, deux frégates et deux schooners, et les Anglais, avec trois vaisseaux de ligne, quatre frégates, une corvette et deux bricks, ouvrirent la marche : c'étaient, en tout, vingt-sept voiles avec douze cent soixante-seize canons. « Le sort en est jeté ! disait le kapoudan-bey à ses collègues; je vous le disais bien que l’Anglais n’entendait pas plaisanterie. •> Codrington, qui avait le commandement en chef des flottes combinées, montait CAsia et marchait en tête des colonnes, suivi du Genoa et de l'Albion; il mouilla à une portée de pistolet en face du vaisseau du kapoudan-bey; de Rigny se plaça vis-à-vis des grands vaisseaux égyptiens à l’aile droite, tandis que les Russes se postèrent vis-à-vis du côté gauche du fer à cheval; plusieurs bâtiments, entre autres le Dnrtmouth , avaient reçu ordre d’observer les brûlots. Le mot d'ordre avait été donné qu’aucun coup ne devait être tiré sans que les Turcs l’eussent provoqué. Les trois premiers vaisseaux anglais mouillèrent l'ancre sans

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trouver d’obstacle ; mais lorsque le Dartmouth détacha une chaloupe afin de parlementer avec un des brûlots, plusieurs hommes y furent tués par le feu de mousqueterie qu’ouvrit le brûlot et auquel répondit le Dartmouth. Codrington arrêta encore le feu de l'artillerie, pour voir si ce n’était pas un simple accident ; mais bientôt le Dartmouth eut à répondre h un boulet égyptien par un coup de canon et alors la bataille devint, en quelques instants, générale. L’Asia, qui se trouvait à distance égale du kapoudan-bey et de Mouharrem-Bey, n’ouvrit pas d'abord le feu, comme les deux vaisseaux de ces amiraux ne le faisaient pas non plus. Mouharrem-Bey annonça, par un parlementaire, qu’il ne tirerait pas, au moment même où le pilote Mitchel apporta à l'amiral turc un message exprimant le désir de Codrington d’éviter l'effusion du sang.

A ce moment même, et sans qu'on sache si c’était par suite d’ordres reçus, ou non, l’équipage du kapoudan-bey tira sur l'Asia qui, en répliquait!, détruisit le vaisseau ennemi et celui de Mouharrem-Bey; mais elle aussi, exposée au feu des ennemis, dirigé de tous les côtés contre elle, avait terriblement souffert, et au premier moment où la fumée de la canonnade obscurcissait le ciel, on crut qu’elle était perdue. Ce que nous venons de dire de ce vaisseau, s’appliquait presque à tous les autres. Dans ce pêle-mêle des forteresses flottantes, pas un seul coup de ces milliers de bouches à feu n’était perdu. Dans cet espace étroit, et dans l'impossibilité de faire des manœuvres et de s'enfuir, les Turcs étaient forcés à se défendre; mais ils manquaient complètement de la discipline et du courage froid d’où dépendait là tout, puisqu'on ne pouvait employer ni l’art naval, ni fart militaire. N’ayant pas avec eux leur véritable chef, les Turcs furent bientôt en proie au plus grand désordre ; une partie des officiers donnèrent des ordres

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qui furent aussitôt contremandés par les autres ; beaucoup de capitaines désertèrent lâchement leur poste ; Tahir-Pacha ne fit pas, dans cette journée, honneur à sa réputation de marin courageux et capable qu’il avait méritée dans d’autres occasions; le kapoudan-bey et Mouharrem-Bey furent parmi les premiers qui reçurent des blessures mortelles. Au bruit assourdissant de l’artillerie qui, dans ce bassin retentissant et entouré de montagnes, se faisait entendre avec une force terrible au delà de tout ce qu’on peut s’imaginer, la bataille continua, pendant quatre heures, avec une fureur que rien ne pouvait faire cesser jusqu’à ce qu’ enfin la nuit arrêtât le carnage. Jamais, disait Godrington dans son rapport, on n’avait vu encore une scène semblable. C’était un coup foudroyant, tel qu’aucun autre n’avait été porté à la Porte depuis la journée de Lépante. La bataille coûta beaucoup d’hommes aux vainqueurs, surtout aux Anglais qui avaient été le plus exposés, et aux Russes (jui avaient eu à essuyer le feu des batteries; leurs vaisseaux avaient été presque tous fortement endommagés,, tandis que les vaincus y perdirent presque toute leur flotte. On estima les pertes des musulmans à cinq ou six mille hommes ; de leurs vaisseaux de ligne ils perdirent un, de leurs quatre frégates doubles trois, des treize frégates neuf, de trente corvettes vingtdeux, de vingt-huit bricks dix-neuf, et, en outre, un schooner et cinq brûlots ; de sorte qu'il ne leur resta que vingt-neuf vaisseaux de guerre qui étaient, pour la plupart, dans un tel état qu’on ne pouvait plus les réparer. Tout le port était couvert de carcasses et de débris de navires, l'n grand nombre de vaisseaux incapables de combattre fut incendié par les Turcs. L’amiral anglais était étonné de voir que les vainqueurs n’avaient pas à souffrir des effets de ces explosions terribles qui se succédaient pendant

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toute la nuit. Le soir, Ibrahim-Pacha revint au théâtre de cette destruction. Lorsqu’il fit concentrer ses troupes autour des forts, les amiraux crurent qu'ils auraient à soutenir, le lendemain, une nouvelle bataille. Ils firent dire* • ît octobre, au pacha, « qu'ils n'étaient pas entrés dans le port en ennemis et qu’ils épargneraient, encore à ce moment, les débris de la flotte ; mais que, si les hostilités étaient renouvelées, ils détruiraient encore ces vaisseaux-là, ainsi que les forts, et ils y verraient une déclaration de guerre de la part du sultan. » On hissa alors, suivant la demande des amiraux, le drapeau blanc sur les forts. Les flottes franques se retirèrent pour réparer leurs vaisseaux. Quant aux quelques vaisseaux égyptiens, dès qu'ils eurent été mis en état de reprendre la mer, le pacha les renvoya" à * 2S tltc«tubiv. Alexandrie et chercha désormais à se ravitailler dans les fies Ioniennes.

La bataille de Navarin était le coup inattendu qui avait arrêté l'expédition de la lettre que le grand vizir avait, à »iir tiwT' cette époque, écrite à Metternich pour lui demander la médiation de l’Autriche et qui dérangea par là de nouveau et d’une manière si fâcheuse les projets les plus récents de la politique de Vienne. Les hommes qui étaient à la tête des affaires en Autriche en furent extrêmement ébranlés

et indignés. L’empereur François trouva que cet acte des amiraux ressemblait sur tous les points à un assassinat ;

Esterhazy compara cette catastrophe au partage de la Pologne ! Le grand-chancelier était d’opinion que cette bataille avait ouvert la guerre et que le règne d’un véritable chaos allait commencer; et même lorsqu'il s’était déjà remis depuis longtemps de sa terreur, il exploita encore cet événement pour effrayer du moins les autres des conséquences d’une révolte, d'un changement de souverain et d’un déchaînement de tout l’enfer à Constantinople '. En

‘ Metternich au comte Appony, du 13 novembre 1827. MS.

Russie, on s'imaginait avec un véritable bonheur (juel devait être le désespoir du prince. Nesselrode, plein de pétulance, déchirait encore à coups d’éperon les flancs de cet homme que Sloin avait ap|>elé « le grand saint Christophe > du petit ministre russe. « Que dira, disait-il dans une lettre contidentielle à Tutistschew, que dira notre ami Melternieh de ce triomphe de la force sur le préjugé des principes?! Les amiraux mériteraient d'être placés à la tête des cabinets pour en diriger la politique! » Dans les documents ofliciels, on montrait plus de mesure ; dans les dépêches qu'il envoya h Londres et à Paris, Nesselrode déclarait que l’empereur (qui décora tous les trois amiraux) regrettait, à la vérité, l'effusion du sang qui n'aVait pas été dans 1 intention des puissances, mais qu’il se tranquillisait en songeant qu elle n'avait été causée que par la manière d’agir perfide et cruelle des chefs turcs. En France aussi, on était dans la joie et les classes les plus hautes, comme les plus basses, trouvaient un sujet de gloire dans cet exploit; de Rignv disait, plein de jactance, à Smvrne, qu’on faisait la meilleure politique avec des canons, et plusieurs mois après, le discours du trône disait en France (5 février 1828) que la bataille de Navarin avait été une occasion pour les armes françaises de se couvrir de gloire et, eu même temps, un gage éclatant de l’union entre les trois pavillons; paroles que ce peuple philhellénique écouta avec le plus grand enthousiasme. Seulement en Angleterre, l'opinion avait été divisée dès le commencement . Déjà la première nouvelle de la bataille fut accueillie froidement et sans ce sentiment de joie qu'inspirent, dans d’autres occasions, aux Anglais leurs victoires navales. La minorité whig chantait, à la vérité, triomphe; mais les tories étaient furieux de cet événement sanglant qui, disaient-ils, lésait les intérêts de l’Àngloterre et violait les n ooTtmbr*. premiers principes du droit des gens. Lord Dudley adressa*

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au lord grand-amiral (duc de Clarenee) une série de questions* dans lesquelles on voyait dominer l'appréhension inquiète et la crainte de trouver la manière d'agir des amiraux en contradiction avec leurs instructions. Le gouvernement refusa aux équipages de Codrington la gratification qu'on accordait toujours aux marins après chaque victoire; il paraissait presque hésiter s’il fallait récompenser ou punir l'amiral. L’opinion publique répéta bientôt la même chose ; on disait qu'il ne restait pus d'autre alternative que de le décorer ou bien de le faire passer devant un conseil de guerre.

Le préjudice causé momentanément, dans une vaste étendue, aux intérêts du commerce, fit nailre une consternation générale ; de grandes masses de blé, achetées pour le compte de négociants anglais, se trouvaient, dans la Bussie méridionale, prêtes à être expédiées; mais la crainte de les voir frapper par un embargo à Constantinople, arrêta toutes les communications entre la mer Noire et la mer Blanche. Bientôt cependant, les Anglais, avec leur sagacité politique, reconnurent que la destruction de la flotte turque livrait la Porte sans défense entre les mains de la Bussie qu'on avait voulu lier par le traité et dont on favorisait alors les projets d'une manière si inattendue. C'est pourquoi le discours du trône anglais appelait (en janvier) cette bataille, en termes devenus célèbres, un « événement malencontreux « qu'on ne pourrait considérer qu'avec une douleur profonde. Ce mot (unloftard event ) . désignait bien le vaste abîme qui séparait le nouveau gouvernement de celui qui l’avait précédé ; il formait, dans sa pointe la plus fine, le contraste le plus marqué avec ce qu’aurait dit Cauning dont les sentiments et l’esprit, par

1 Cf. Qu cries and answers. Prinlcd for pricute distribution, London.

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bonheur pour les Grecs, continuaient à agir encore pendant cette première exécution du traité. Canning avait montré une grande prudence et une sage lenteur dans le conseil et avant de prendre une résolution ; mais quant aux actes, il aurait poussé à les finir promptement. Cette manière de voir et d’agir était aussi celle de son cousin et représentant à Constantinople qui, pas plus que le ministre, n’aimait à s’occuper, avec des demi-mesures, de ce qui avait été une fois commencé, et qui se réjouissait de voir les idées de l’homme d’État défunt incarnées, avant sa mort, dans un fait inébranlable qui restait, après lui, comme un legs de sa politique. Stratford Canning, qui voyait de près les hommes et les choses, connaissait trop bien la nature des Orientaux pour ne pas savoir que, vis-àvis des interprétations forcées du traité, la Porte ne sortirait pas de son système d’imposture et que, vis-à-vis des vaines menaces, elle ne se départirait pas de son opiniâtreté insolente avant que des actes lui montrassent que les intentions des puissances étaient sérieuses. Les paroles du reïs-effendi avaient toujours fait supposer que la Porte résisterait les armes à la main ; il n’avait pas reconnu l’existence du blocus proclamé et qui avait pour but d’obtenir de vive force une suspension d’armes; car, disait-il, la Porte était chez elle dans ces parages, c’étaient là ses sujets, ses mers et ses côtes. Dans le cas où l’on exécuterait le blocus, le reïs-effendi avait déclaré que ce seraient les ♦ «septembre, puissances' qui attaqueraient la Turquie, et il avait dit* aux drogmans que, dans ce cas, la Porte agirait comme elle le jugerait bon et que les commandants turcs procéderaient conformément aux ordres qu’elle leur donnerait. De même que ces paroles du ministre turc donnent la clef de la conduite des amiraux ottomans à Navarin, de même aussi les contre-mesures de Stratford Canning expliquent

LA TRIPLE ALLIANCE

la manière de procéder de Codrington et de ses collègues. Toutes ses démarches respiraient le désir de compenser dès lors la marche lente et traînante de la diplomatie par une action énergique et vigoureuse.

Dès que les amiraux eurent reçu leurs premières instructions, Stratford Canning pressa Codrington de communiquer aussitôt le traité au gouvernement grec, sans attendre l’arrivée de Heyden. Lorsque, après le refus de la médiation, la seconde déclaration des puissances fut remise à la Porte, et que le moment d’agir était arrivé, les ambassadeurs de F rance et de Russie « s’honorèrent » d’engager leurs amiraux à procéder immédiatement d’après leurs secondes instructions qu’on leur avait données pour le cas « qui malheureusement venait de se réaliser. » Dans la lettre adressée par Stratford à Codrington, il y avait des différences très-caractéristiques dans les expressions, en ce qu’il « s'empressait, en se conformant à son devoir, de lui annoncer qu'il aurait dès lors à procéder il l’exécution des mesures importantes » qu’on lui avait prescrites éventuellement ; que , sans aucun doute, il ferait, immédiatement après la réception de cette communication, les démarches nécessaires pour atteindre ce but. A cette époque, Codrington avait eu à Smyrne plusieurs fois des entrevues personnelles avec Stratford et il avait continuellement échangé des lettres avec lui. Le ton craintif et timide des instructions insuffisantes faisait naître, à tout moment, les doutes les plus pénibles dans des hommes à la nature de soldat tels que Codrington et de Rignv. Ils comprenaient bien que leur mission était une espèce de blocus qu’ils avaient à maintenir en amis de la Porte ; mais ils ne pouvaient pas s’expliquer de quelle manière ils pourraient mettre les Turcs à la raison sans avoir recours à des actes d'hostilité, dans le cas où ils leur résisteraient de vive force. Codring-

4M KA îfc-.W.fc .MM4*C>..'

♦ n * .ii ton avait d^jèf auparavant' demandé à & ntl for d de te renseigner it ce sujet, et l’ambassadeoF tu» avait répondu i.r septemfcro. (^fidCMieltemem * i * qu’il n avait à embrasser la cause d’aucune des parties belligérantes , mais qu’il devait s interposer entre elles et obtenir la paix, si c’était possible, a l’aide des trompettes et, en cas de besoin, à conpsdeeunon î » À cette époque, la situation des affaires était encore telle qu'un pouvait supposer qu’il y aurait une collision à l'occasion de )’ attaque contre Hydra qu’on prévoyait ; amis lorgne la flotte égyptienne fut heureusement parvenue jusqu’à Navarin, il s’éleva d'autres doutes. Leurs instructions prescrivaient aux amiraux d’enrpécher Y arrivage de renforts et de munitions en Grèce ; mais elles ne parlaient pas des mouvements que les musulmans pourramnf taire, dans un but hostile, d’tiU port do la Grèce vers un autre port au pouvoir des Turcs. Toutefois un protocole de * a «cptemhrf. la conférence k Constantinople * aida à surmonter encore ces scrupules 1 $ il ordonna aux amiraux de couper court k de telles expéditions entreprises le long des côtes, dans un but hostile, de favoriser et de protéger, au contraire, le retour des flottes ; * en ee qui concernai t les vaisseaux à Navarin et h Modon qui s'acharnaient à vouloir y rester, ils auraient à courir tous les risques de la guerre, absolument comme ces forteresses effeiHttêmes ! *

Quand on a lu cette seule phrase, on n aîtra besoin, pour s'expliquer la bataille de Navarin, ni des excuses de ceux qui défendaient la loyauté de Codringtnn, en disant qu'il avait eu entre les mains un ordre secret du lord grandamiral, ni eles insinuation* d'une médisance méchante qui prêtait à son collègue de Kigny le mot que voici : « que le caractère de leurs opérations dépendait d'un verre de plus

• Cf, Un article d anc plume bien informée dans le Foreigtt qunrterlfi revint'. Février fSXO.

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ou dë moins que boirait Codrington. » L’amiral anglais pouvait bien se croire justifié et autorisé à suivre la ligne de conduite qu'il avait tenue ; il croyait même avoir le droit de se vanter de son empire sur lui-même. Si Ibrahim avait essayé d'exécuter de vive force son expédition contre Patras, on ne pouvait douter que Codrington n'eut été obligé, par ses instructions, de l'en empêcher ; il croyait bien pouvoir citer, comme une preuve de sa prudence, que, malgré la rupture manifeste de l’armistice, il avait laissé passer deux fois, et sans en profiter, des occasions de se distinguer dans sa carrière. Exaspéré, comme il l'était alors, par le manquement de parole du pacha, il l’était encore davantage, plus tard, en apprenant les infamies commises par les soldats d’ibrahim en Messétiië. Dans son rapport*, adressé au lord grand-amiral, il avouait « son • si octobre, vif désir de punir les coupables, » et lorsque, le 18 octobre, il avait tenu conseil avec ses collègues, il y était allé avec l'opiniort qu’il fallait * forcer le pacha à S’éloigner. » Séantnoins, d'après la conduite qu’il avait d'abord tenuë avant et pendant la bataille, il croyait pouvoir se rendre le témoignage, qu'il aurait bien désiré éviter l'emploi des mesures extrêmes et que, tant que c’était possible, il avait, conformément à son devoir, imposé un frein au sentiment qui le portait à punir les coupables. Tous les trois amiraux qui venaient de frapper ce coup étaient trèssatisfaits d'eux-mêmes et exprimèrent ce contentement dans les rapports qu’ils firent immédiatement après la fin de l’action : de Rigny et Heyden s'attendaient même à une nouvelle bataille et ils ne doutaient pas le moins du monde qu’elle ne dût être menée à bonne fin avec la même résolution énergique. Stratford Canning, dè son côté, né sè donna pas la moindre peine pour cacher sa joie. Il ne se serait pas non plus laissé déconcerter par les scrupules de

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* *pt#-mh’ e

ceux d'entre ses compatriotes qui croyaient que cette bataille n'avait que trop bien fait l'affaire des Russes ; car il était tout à fait convaincu qu'on profiterait, comme l’aurait fait Canning, de la victoire avec une énergie prompte pour arriver au résultat définitif de la médiation.

Déjà avant la bataille, Lieven avait proposé', avec l'assentiment de la France1, de bloquer le Bosphore et les Dardanelles et de couper court à toute autre discussion, en coupant les vivres à la ville de Constantinople. Canning aurait suivi les puissances dans cette voie qui eût été la plus propre à pousser à bout la Porte et à lier la Russie jusqu'à la fin de ces complications. Avec de telles prémisses, Stratford et Codrington pouvaient, sans hésiter, céder à l'ambition qui les aiguillonnait et à 1 opinion publique qui les stimulait; en effet, ils étaient désireux et impatients de mettre fin, par un coup définitif, frappé par les forces réunies, à cette guerre de paroles interminable qui, depuis sept ans, avait fatigué le monde, en lui inspirant du dégoût pour la faiblesse et la timidité de la diplomatie et en l'exaspérant contre l’insensibilité froide de la politique par suite desquelles les atrocités de la guerre de l’insurrection avaient été prolongées si longtemps. Le réseau d’artifices, tramé par les hommes de cabinet, avait été déchiré par un coup vigoureux qui prouvait que toutes les forces vitales et toute la sève dans le corps politique de l'Europe n'avaient pas encore été épuisées par l'action paralysante du cabinet de Vienne. Tous ceux qui ont vu cette époque savent que le monde européen se sentait renaître et respirait librement, en se voyant délivré de cette pression morale qui depuis neuf ans avait pesé sur le cœur de tous. L'opinion publique accueillit avec des cris de joie

* Cf. Martens, t. XII, p. 6t.

LA TMPLE ALLIANCE.

les vainqueurs francs. On avait mis fin à l’effusion du sang en Grèce et à la guerre avec ses allures sauvages ; le travail de Danaïdes des philhellènes avait été remplacé par des secours plus efficaces; le peuple grec près de périr avait été sauvé de sa ruine, et on avait prouvé aux Turcs que la protestation de l’Europe contre la destruction de la nation hellénique était très-sérieuse. Des hommes calmes et d'une grande sagacité politique exprimaient, même en Angleterre, l’opinion pleine d'espérance que cette bataille pourrait avoir l'importance de celle de Marathon si cette nation, après sa délivrance, était capable de répandre la semence d'une civilisation nouvelle sur l’intérieur des terres devenues incultes et sauvages dans la péninsule de l'Hémus et sur l'Asie occidentale. Dans la France philhellénique on se réjouissait surtout de voir que l'esprit public avait eu une si grande part h cette victoire. « La bataille de Navarin, écrivait un Français, ancien ami de Tombazis\ a été gagnée par les peuples ! Le cri de victoire venu de l’Archipel est peut-être le premier, depuis bien des siècles, que tous les peuples aient pu accueillir avec une sympathie commune. Le canon de Navarin a commencé une nouvelle ère et annoncé F avènement triomphal de l'opinion publique qui est au-dessus des trônes, étant pour la première fois véritablement reine, disposant de flottes et . de canons, commandant aux amiraux, entraînant même les princes et les forçant, pour ainsi dire, à reconnaître ses victoires et à s'approprier ses lauriers. »

On comprend qu’en Grèce on ressentit avec le plus de vivacité le soulagement intime que l’Europe éprouva à la nouvelle de la bataille de Navarin. Pendant un instant, le peuple grec était ivre de joie et de bonheur ; sa gratitude

1 Pierre Lebrun, dans !a préface de son ouvrage poétique : Voyage en l'.rèce. Paris, 1828.

Effets de n bataille de Narariu sur U Grèce.

LA TRIPLE ALLIANCE

se |il jww dans des épancbemejils d'une piété sincère. Mais malheureusement, les soulagements matériels qui auraient certainement dû suivre ce| événement, comme les prémices 4e la paix et dp la liberté, se tirent vainement attendre. Ç'éfait pp grand majlmur qu'à pe moment important il n’y pût pas en Grèce un gouvernement fort qui, dans une entente étroite avec les amiraux et les diplomates des alliés bien disposés pour les Hellènes, se fût borné aux entreprises militaires les plus indispensables, afin de protéger la ilo- - fée contre Ibrahim, afin de regagner la Grèce continentale quj prenait toujours une part active à l'insurrection et d'assurer sur-le-champ aux parties de la Grèce restées libre.l'essor tranquille de la culture et de la prospérité. Mais Kapodistrias, le président élu, qui, depuis qu’il avait obtenu un congé illimité de l’empereur de Russie après le congrès 4e Vérone, avait demeuré à Genève, parcourait, depuis le commencement de cette année-là, toute l'Europe ; il était • En juin, allé de Paris, par Berlin, à Saint-Pétersbourg où il reçut* la lettre de l'assemblée nationale de Troizen qui le mit à la tète de la Grèce; il avait demandé à Saint-Pétersbourg qu'on je déchargeât de ses fonctions, ce que le gouvernement russe lui accorda dans les termes les plus hoporahles pour lui ; ensuite, pour faire cesser l'isolement de la Grèce et pour la rapprocher des puissances, et dans le but de se procurer les ressources les plus indispensables par des emprunts ou par des subsides, il était allé à Londres et à Paris où il se trouvait au moment de la bataille et oii il séjourna encore pendant plusieurs semaines. |)e celle manière, la Grèce restait abandonnée au triumvirat méprisé qui ne jouissait nulle part de la moindre considération. Les capitaines militaires gardaient donc la principale influence ; parmi eux les Rouméliotes pressaient le gouvernement de reprendre lu guerre dans la Grèce continentale, tandis que les philheilènes, les

Qjgilized t ~nnnlf

LA jff.IMj: ÀCUAM'.-K,

Cocbrune et tes Tabyier, auxquels te* membres du comité d'vhnwi^mum doiiuai/eot avec le plu* dempresseujftfrt d$> ^sources pécuniaires, songeaient à dos aventure* d’uiié nature bien plu* vaste, Dans je* projets qu’ih» (JWr vuieul, ils songeaient à reconquérir f)bio* et a soulever 4é nouveau i’ila de OèJc : eVtuieut las mêmes diversions dâr sespérées et las Usâmes axpédjdows japnndteires qui Ma pommençemant du J'insurreciion, an In baino contre tes Turcs venait de su luire jour lentement, pouvaient s'excuser peut-être , mute dont la répétUk»# à cette époqge où te Julie tirait vers 1a fin, était un crime impardon nnbte; amies Européens, qui en étaient tes instigateur^ pouvaient .très-bien savoir qu'il était impossible d arracher ces Iles aux Turcs dans les stipulations définitives du imité de pute.

Si uns projets avaient déjà surgi au moment on l’on savait seulement te conclusion du traité de juillet, il était impossible, à 1 époque dont trous parlons, de dissuader les Grec*» de leur exécution, puisqu'ils s'imaginaient que les Turcs pouvaient à peine leur opposer un seul vaisseau. Les amiraux cherchèrent en vain à prévenir de telles entreprises.

Déjà ayant la bataille de Savarin, Codringtou avait fait 4 * 31 .eptembro. des remontrances sérieuse* au gouvernement grec 4 l’égard des vexations auxquelles op exposait continuellement les pavillons des puissances amies; de ttigny avait répété 4 en * * octobre même avertissement, eu indiquant aux croiseurs grec* comme ligne du blocus les parages de Vote à Lepnnlo jn*r qu’à nue distance de trente OU trente trois liages des côtes et en leur interdisent toutes les expéditions aventureuses entreprises dans nu but de pillage au delà de ces limites,

Trois jours seulement après lu bataille*, tes amiraux tirent • u octobre encore une fois le* représentations les plus sérieuses en gouvernement grec qu'ils sommèrent d’arrêter dès lors te piraterie qui, à ce moment, était arrivée à un tel dévelop-

LA TRIPLE ALLIANCE

peinent qu’on comptait qu’un quart de toute la population mâle de la Grèce y était impliqué directement ou indirectement. L’armistice sur mer, écrivaient les amiraux au gouvernement, était établi de fait, puisque la flotte des Turcs n’existait plus; les Grecs auraient « à prendre garde à la leur; » car, s'il le fallait, on la détruirait de la même manière, pour mettre fin à un système de piraterie qui finirait par leur faire perdre la protection du droit des gens. En même temps, ils firent prévenir le gouvernement par le capitaine Le Blanc (de la frégate la Junon) du danger qu’il y aurait à faire des armements contre Chios parce qu’on le rendait responsable des conséquences.

Les triumvirs étaient bien forcés, à la vérité, à ordon- * sombre, lier* aux vaisseaux de guerre grecs et aux croiseurs de se concentrer dans T intérieur des lignes marquant le blocus des territoires en révolte, et â arrêter la piraterie dans leur voisinage immédiat ; mais leur pouvoir ne s’étendait pas encore, pour le moment, jusqu'aux Sporades du nord et jusqu’à Grabousa. Les bandes de gens audacieux, qui avaient afflué de tous les côtés à Grabousa, possédaient, au moment de la bataille de Navarin, huit bricks et quarante schooners, avec lesquels ils visitaient les côtes de la Cilicie et de la Syrie, depuis que la piraterie dans l’Archipel était devenue un métier dangereux à cause des vaisseaux de guerre qui escortaient les bâtiments marchands; les corsaires se proposaient même de naviguer dans l’Océan Atlantique. On calculait que quatre cent quatre-vingt-sept navires marchands, dont quatre-vingt-treize bâtiments anglais, étaient tombés entre les mains de ces redoutables corsaires, sans compter ceux qui avaient été détruits en pleine mer. Dans le château-fort autrefois vide, on avait établi un grand nombre de logements et de magasins, et la chapelle au sommet du rocher se remplissait de riches

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ex-coto, offrandes que présentaient les corsaires pour obtenir la faveur de la Panagia Klephtrina (sainte Marie-la- Voleuse). Vis-à-vis des Grecs et des philhellènes, les Grabousiens avaient toujours pallié leurs brigandages, en disant qu ils ne faisaient sur leurs rochers que préparer la délivrance de l'ile de Crète ; mais, dans le moment actuel, — la parole d'autorité des puissances alliées, qui proscrivaient \ la piraterie, eut effectivement ce résultat, que les pirates se consacrèrent sérieusement au soulèvement de l’ile de Crète, un de ces mouvements qu’on pouvait d’autant moins arrêter que les amiraux l’avaient seulement déconseillé, mais non pas défendu. — Nous ne pouvons pas complètement passer sous silence l’effet qu’eut la bataille de Navarin sur les affaires grecques, mais nous ne pouvons jeter qu’un coup d'œil rapide sur ces détails de l’histoire locale dont les événements ne pouvaient plus, comme autrefois, exercer une grande influence ni sur l'esprit public en Europe, ni même sur l’histoire de la Grèce.

Afin de relever de leur ruine les affaires de VHellnde orientale, Vassos et Kriëzotis s’allièrent, immédiatement après la bataille de Navarin, à Karatassos et à d'autres Olympiens, afin de recommencer l’entreprise contre lu Thessalo-Magnésie qui avait échoué déjà tant de fois. Ils débarquèrent' trois mille hommes près de Trikeri ; ils assié- • 17 noïembn'. gèrent la ville qu’ils auraient voulu prendre par un coup de main ; ils refoulèrent un corps de troupes, venu de Larissa et de Volo pour dégager la ville ; mais, craignant que les Turcs n’envoyassent d'autres renforts, ils n'osèrent pas continuer le siège pendant l’hiver et licencièrent de nouveau l’armée.

Quant à YHcl/ade occidentale, le commodore infatigable,

Hastings, y avait porté avec ses vaisseaux* le général • Fin d« nn. Church et immédiatement après Kostas Botsaris qui s’é-

* 7 décembre.

* 23 ma: 1S2«

* l*** juin.

442 IA TJ'.lILt AL|.l*Aa:.

laient rendu», par ilrs gbemhis détournés, mm *:ap dappu, Cfl descendant des montagnes autour de kalayryla, et «n ne glissant à trayers le» posles dot Turcs, sous Jicli-Achmed-- Pacha, qui y Jjuisujent lu garde. Comme pour redresser la délimitation du territoire des frontières que la conféreucp de Constant h lople avait circonscrit dans des limites assoie étroites, lo général en chef débarqua à l'cxtréme ouest <bf l'Acarnunie; il occupa, sans trouver de résistance, Dragor mostrou, ilytika et kandyla où, déjà auparavant, les eapû tuinos indigènes avaient commencé à s’agiter, et appela * de là aux arums t/ms les habitants de la Grèce continentale, Un y trouva peu do difficultés dan* l'intérieur des terres, mais oit ne put pas se rendre maître des villes sur la mite, lin assaut, qu’on essaya de donner', au printemps, à la rillo d'Anatolikfl, échoua complètement et coûta la vie à au dos hommes les plus précieux pour la Grèce, l.e commodore Hastings y reçut une blessure mortelle- Su mort' enleva à lu Grèce le meilleur des phithnllènes et cejui qui s était le mieux acclimaté dans le pays, homme du caractère le plus vaillant, d’une activité infatigable, duu courage inér branlablc, d’une réllexion calme au conseil, d’u|ie résolution bardje dans l'action, qui seul fut d'uun grand utilité à la marine grecque, en essayant de f organiser à l'européenne, et qui fut surtout le premier à faire image de la terrible arnje des vapeurs de guerre, armés de canons d uil fort calibre pour les bombes incendiaires et pour les boulets pleins rougis au feu- Son désintéressement alla si loin qne, suivant les calculs de ses amis, il snerilia bien la somme de 7, OUI) livres sterling à la cause de |a Grèce, Encore dans les derniers temps de sa vie, il avait dépensé la plus grande partie de sa fortune, qui pourtant u était pas considérable, pour maintenir continuellement sur mer la karleriu, à bord de laquelle il savait toujours faire

LA THIPI.K ALLIAXCK.

observer lu discipline la plus rigide cl dont l'équipage grec était parfaitement bien exercé par lui au maniement des nouvelles armes et rompu au service difficile de ce bâtiment d’un genre nouveau. N’aimant pus l’éclat et' modeste comme il l'était, il faisait, par ses exploits, complètement ombre à lord Coehrane, ee grand hâbleur, qui, à celte époque, retourna en Angleterre, pour revenir, huit mois après, en Grèce dont il quitta ensuite, pour toujours, les côtes sans y avoir trouvé de la gloire ou de la rpouimyjssance. Hastings, au contraire, releva, par sa mort vaillante, l’honneur militaire du philhellénisme, au moment même où Fabvier venait encore une fois de le ruiner jputilejncpf dans l’ile de Chips.

Il s’était formé à Syra, parmi les réfugiés de Cbios, uu comité qui, d'intelligence avec le gouvernement, avait engagé le colonel Fabvier à entreprendre une espèce d'expédition particulière contre file de Chios où une nouvelle population chrétienne s’était rassemblée (jui, àee moment, atteignait le chiffre de vingt-deux mille âmes. Désireux de réparer l'échec qu'il avait essuyé devant Athènes, soutenu par ses réguliers à Methana qui étaient prêts il l'accompagner partout où il irait, encouragé par (’.oehrane qui, plus tard, sur les lieux mêmes, ne put jamais s entendre avec lui, Fabvier avait accepté cette invitation. Les représentations des amiraux ne purent arrêter ses armements ; do Rigny, l’un d'eux, n'était pas peu disposé à montrer de l’indulgence à son compatriote qui était à la fois soq ami et son parent. Après être parti de l ile de Psaru, choisie pour point de ralliement, Fabvier débarqua* sans * ditliculté, son corps de mille tacticiens et de quinze cents irréguliefs, avec vingt canons, dans l’ile de Liiios OÙ il enferma, dans le château-fort très-étendu, le pachy Youssouf qui, déjà autrefois, avait défendu cette forteresse.

LA TRIPLE ALLIANCE

Les assiégeants, ivres d’espoir, étaient convaincus que le fort ne pourrait pas tenir quinze jours; surtout après la bataille de Navarin, il engagea, avec une confiance entière, le pacha à se rendre, en ajoutant la menace que, dans le cas d’une réponse négative, il vengerait sur lui le sort des Chiotes et desPsariotes. Le vieillard répondit par des coups de canon. Le colonel dut donc procéder à des travaux de siège en règle, pendant lesquels il aurait dû se convaincre bientôt qu'il avait affaire à un adversaire tenace; que ses palikares à lui n’étaient pas hommes à prendre d’assaut un château bien fortifié; que ses munitions ne seraient pas suffisantes et que des terrassements et des mines ne seraient pas d'une grande utilité pour attaquer des fortifications dont les fondements étaient en partie audessous du niveau de la mer. Les sommations réitérées des amiraux lui auraient fourni un prétexte pour se retirer avec honneur, mais il s'entêtait à vouloir les braver. Bientôt il se vit forcé à restreindre son action à un simple blocus qui n’était pas sans fatigues pendant l'hiver, et, pour empêcher l’arrivage des approvisionnements, il dut se borner à des entreprises aventureuses dans lesquelles il reçut un échec après l'autre. Si malgré tout cela, le fort fut réduit à la dernière extrémité par la famine et par les épidémies, les assiégeants avaient pourtant à souffrir bien davantage des rigueurs de l’hiver. Les membres du comité de Chios, bande de voleurs, pour lesquels il ne s’était agi que de faire main basse sur la récolte de mastic, ne s'inquiétèrent pas de Fabvier et de ses gens; les irréguliers parcouraient l'ile en la ravageant, et les tacticiens euxmêmes commencèrent à être infectés par l’esprit d'indiscipline qui régnait parmi les irréguliers. Mais encore à ce moment, après que de Rigny avait de nouveao engagé Fabvier à quitter l’ile, celui-ci déclara que la nécessité la

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plus cruelle pourrait seule le déterminer à renoncer à cette eutreprise. Déjà auparavant \ son ami l'avait averti en vain que Tahir-Pacha préparait une expédition maritime menaçante que les puissances ne pourraient pas empêcher. Bien qu'elle fut retardée, cette expédition finit cependant par faire son apparition * dans le canal de Chios et jeta un renfort de deux mille cinq cents hommes dans la citadelle. Alors les capitaines eux-mêmes déclarèrent à Fabvier qu’il fallait nécessairement partir, et le colonel dut s’embarquer, suivi des imprécations des Chiotes. Un million de piastres avait été encore gaspillé en pure perte. L’indignation du peuple était très-violente. En débarquant dans l'ile de Svra, Fabvier et les siens durent se défendre, l’épée à la main, contre une attaque des Chiotes habitant cette île. Fabvier renonça dès lors à toute action ultérieure sur cette terre qui l’avait fait trébucher à chacun de ses pas et où il avait trouvé une défaveur si marquée.

La population de Chios fut cette fois-ci entièrement épargnée par les Turcs; à ceux des habitants qui voulaient s’enfuir, de Rigny avait fourni les moyens de s’éloigner, en les prenant, en même temps, sous sa protection. L'ile de Crète n'en fut pas quitte à si bon marché lorsqu’elle recommença son mouvement de révolte qui reçut son impulsion de Grabousa. La marche de ce nouveau soulèvement était marquée par deux grandes entreprises, entre lesquelles Grabousa elle-même périt, non pas par la main des Turcs, mais par celle des alliés. Dans les éparchies de l’ile de Crète, les klephtes n’avaient jamais entièrement cessé de faire la guerre aux Turcs. A l’époque qui nous occupe, les capitaines s’étaient adressés à Heidegger et à Fabvier pour leur offrir le commandement en chef ; lorsque ces derniers s’y refusèrent, on fit venir deux mille mercenaires à Grabousa. Après y avoir doublé leur nom-

J3n\i*r IMS.

12 mars.

LA TRIPLE ALLIANCE

-l4rf

lire, les mercenaires, sons les ordres d'îoannis Chaiis, pas-

• s ■!.>. »«r. sèrent * dans File de Crète où ils parcoururent, en les pil-

lant, les éparchies de Pyrgiotissa, de Kainoüri et d'Arkadia jusqu'à une lieue de Megalokastron, tandis qu'une antre division avait été envoyée au port de Hagios-Nikolaos près de Spinaloriga, pour envahir de là l’éparchie de Mirabella et pour soulever l’est de l'ile. Ces premières tentatives échouèrent si complètement, que ceux qui dirigeaient les aft’aires à Craltousa et rjni formaient 1 ’épilropie (là commission), dont l'âme étaient deux Crétois, Oikonomos et Antoniadis, durent chercher de nouveaux secours à l'intérieur et à l'extérieur. Us appelèrent le chef de cavalerie Hadschi-Michalis, avec six cents hommes, pour qu'il donnât, conjointement avec les Sphakiens qui jusqu'alors ne s'étaient pas mêlés de ce nouveau mouvement, une nouvelle impulsion au soulèvement. Le vaillant Michalis se

• jsin cr isss. rendit à cet appel' au moment même où, de concert avec

le président Kapodistrias qui venait à peine d’arriver à Nauplie et à Aigina pour y entrer en fonctions, les amiraux expédièrent une escadre sous les ordres du commodore Staines, afin de mettre fin à la piraterie de Grabousa et pour arrêter douze des meneurs qu’on lui avait désignés. Staines s’acquitta de sa mission avec une rigueur soldatesque qui place dans son vrai jour toute la sévérité montrée par Codrington aux Turéo-Égyptiens à Navarin, ou bien qui lui fait ombre. Arrivé devant Grabousa, il demanda, sans vouloir déranger les entreprises de l épitropie contre Crète, qu elle livrât ses navires, les marchandises provenant du pillage et les douze personnes désignées. On nia l'existence de ces proscrits, de navires employés à la piraterie et de marchandises volées; mais on demanda ht permission de pouvoir transporter à Sphakia le corps de Michalis h l’aide des vaisseaux qu’on promit de livrer en-

t.4 .uf.i\scf.. 447

*Mile. Hamidou conseilla vivement d'accéder ô cette proposition ; MavrokoTdalos aussi, qui accompagnait celte expédition comme commissaire du gouvernement grec, demanda presquâ genoux qu’on évitât l'emploi de moyens violents ; mais le vieux commodore bombarda, sans

pitié, tes vaisèettux mouillés au port et les prit ou les détruisit*; par sa persévérance tenace, il sut encore obtenir l'arrestation de cinq d’entre les douze instigateurs principaux; la population se dispersa de Ions les- côtés, et les maisons dans Y enceinte do château-fort furent abattues, pour réndre plrrs difficile nu retour de ces désordres*

Telle fut la fin de Grabousa. Immédiatement après* Miaonlis* captura soixante-dix huit corsaires armés dans les Sporades du nord, et termina ainsi cet intermède le plus honteux et le plus malheureux de la révolution grecque. On ne mit aucun obstacle à l'expédition de Miclialis* H débarqua * près d’un ancien fort vénitien, Franko-Kastelo, entre Sphakia et Hagios-Yassilis. Après quelque temps, il s’y trouva dans une position fâcheuse, parce que tesSphakiens ne purent se décider à rien faire pour ou contre lui. Le gouverneur de lîle, Moustapha-Pacba, qui parut ‘sur leurs frontières avec des menaces et des promesses, leur enjoignit de se déclarer contre MictiaUs. Celui-ci dut céder aux instances de sa troupe ; il s’empara avec cinq cents hommes seulement de Rhethymna; il surprit* le pacha de cette éparchie, au moment où celnLci se rendit à Askiphoy point de ralliement de l'année du séraskier; il dispersa ses troupes et retourna dans son château-fort avec beaucoup de milliers de moutons. Plein de fureur, Moustapha-Pacha se mit alors avec quatre mille trois cents hommes en marche contre lui. La petite troupe des Grecs, placée maladroitement dans cinq tambourins (retranchements), attendit les Turcs en dehors de la citadelle. Pans la redoute

31 janvier.

Mars.

il février.

’ A vi il.

♦'21 mai.

J. A TRIPLE ALLIANCE

centrale, il y avait cent hommes choisis, attachés les uns aux autres par leurs ceinturons et qui avaient juré de ♦ 29 mai. vaincre ou de périr sur place. Ils furent taillés en pièces*, à l’exception d'un seul qui rompit son serment et ses liens. Ceux qui défendaient les autres retranchements s’enfuirent dans le château-fort et ne furent sauvés de la destruction que par une attaque de cavalerie de Michalis qui les dégagea un peu, dans la terrible mêlée où ils se confondaient, devant les murs de la citadelle, avec les Turcs, en leur livrant un des combats les plus héroïques de toute la guerre. Le champ de bataille était couvert de trois cent trente-huit Grecs morts ; Michalis était du nombre; son — corps était littéralement haché en morceaux1. Le pacha • s juin, accorda * aux défenseurs désespérés de la citadelle la retraite libre à Loutro et observa scrupuleusement les conditions de la capitulation. Le lendemain de cette action et en retournant à Rhethvmna, le séraskier rencontra, dans les défilés du mont Ida (Psiloriti), une troupe de deux mille Spbakiens qui, dans le but de le piller, l'attaquèrent et le battirent deux fois dans les défilés de Chalara et de Korax; ils auraient pu le détruire si, se restant toujours fidèles, ils n’avaient pas renoncé à une victoire certaine pour s’emparer d'un misérable butin. Le pacha persuada à ses gens d'abandonner leurs bagages à ces loups spha- ‘ kiens ; pendant que ceux-ci étaient occupés à s'emparer de leur proie, ils laissèrent les Turcs s'échapper sains et saufs à Rhethymna qui aurait probablement du se rendre, avec toutes les autres villes, si l'armée du pacha, qui avait déjà

1 Iæs chants populaires qui célébraient la mort de Michalis disent qu’avant la dernière bataille, ses gens l’avaient exhorté à ne pas s’exposer. « Une fois, répondit-il, je suis né; une fois je dois mourir! » — c Et comme il sauta eu selle, son chevat pleura. Alors il reconnut que c’était sa mort.» Cf. Pashley, t. II, p. 136.

LA TRIPLE ALLIANCE. 449

perdu plus de mille hommes et presque tous les chevaux, avait été complélement détruite.

Nous avons dit quelles étaient les impressions que ce u".

grand événement de l'année avait faites sur les Hellènes *"r'* lor,<et les philhellènes, sur l’Orient et sur l’Occident, et quelle influence il y avuit exercée ; il est temps maintenant de parler de l’effet qu'il eut sur la Porte et sur ses rapports avec les alliés. Au premier moment, on avait craint que la fureur du peuple fanatique n'éclatât partout dans le vaste empire; à Smyrne, on avait tremblé pour la vie de tous les chrétiens et, comme mesure de précaution, on avait rangé en bataille les vaisseaux de tous les Européens.

Mais cette fois-ci encore les Turcs se courbèrent sous ce désastre avec la même résignation avec laquelle ils avaient accepté, depuis 1X22, chacune des catastrophes qui les avaient frappés. On prétendait savoir que, dans sa première irritation, le sultan avait été d’humeur à permettre un massacre général des chrétiens, et que les deux séraskiers, Chosrew et Housseïn, avaient vivement recommandé u leurs officiers de ne donner suite à aucun ordre du sultan, sans en avoir préalablement délibéré avec eux; mais en réalité, toutes les mesures qui émanaient de la Porte témoignaient, il est vrai, d’une mauvaise humeur très-prononcée, mais aussi d'un grand calme et d une réflexion qui, comme on allait le voir bientôt, cachaient et dissimulaient, mémo sous une irrésolution apparente, les décisions qu elle avait prises pour un cas extrême. Immédiatement après avoir reçu les premières nouvelles vagues de la bataille, les trois ambassadeurs avaient fait demander’ au reïs-elfendi si le sultan avait donné à lbra- • iomi.hi:. liim-Pacha des ordres pour qu'il n’observât pas la convention conclue le 2f> septembre avec les amiraux; si l'on maintenait encore ces ordres et si la Porte considérait II. 20

♦ « novembre.

♦17 novcrnl re.

4"»0 LA TRIPLE ALLIANCE

l'événement de Navarin comme une déclaration de guerre. Ils reçurent la réponse insolente et dédaigneuse : « que ces ordres ne concernaient que la Porte et le pacha qui n'avait été nullement autorisé à conclure cette convention ; que la Porte ne savait rien de ce qui s'était passé entre les flottes et que, par conséquent, elle ne pouvait rien dire. Pendant la grossesse d’une femme, ajoutaient les ministres turcs, on ne pourrait pas savoir si elle accoucherait d’un fds ou d'une fdle. » Lorsque, après avoir reçu des informations officielles sur la bataille, les plénipotentiaires adressèrent* les mêmes questions au divan, ils furent éconduits de la même façon ; on leur disait : « que le reïs-effendi n’avait pas reçu d'ordres pour entrer dans une discussion avec les ambassadeurs qui parlaient toujours en même temps pour et contre. Ils regrettaient ce qui s'était fait à Navarin ; mais c'était comme si un homme cassait le crâne à un autre pour venir ensuite l'assurer de son amitié. » Les plénipotentiaires étaient fort embarrassés. Us balançaient entre deux considérations tout à fait opposées qui leur imposaient une grande prudence ; car, d’une part, ils 11e devaient pas irriter la Porte par des démarches trop énergiques, et, de l’autre, ils né devaient pas, par leurs hésitations, laisser aux fanatiques dans le conseil du sultan le temps de pousser le gouvernement à des mesures hostiles. En effet, on commença déjà, comme du temps de Stroganow, de mettre l'embargo sur les navires venant de la mer Noire et de faire valoir le droit de la Turquie d’acheter la première les chargements de blé (droit de préemption), mesure à laquelle se soumit même l internonce, par un décret formel*, ce qui irrita profondément les autres ambassadeurs; déjà la Porte refusa aux trois plénipotentiaires le firman nécessaire pour pouvoir expédier leurs courriers.

LA TRIPLE ALLIANCE. 451

On envoya h ce sujet les trois drogmans , séparément , au reïs-effendi pour voir si, à cette occasion, ils réussiraient peut-être à obtenir de lui d autres explications. Il se contenta de donner une déclaration au sujet du relus des firmans aux ambassadeurs de France et de Russie, tandis qu'il chargea* celui d’Angleterre de dire officielle- * ment à son ambassadeur : « que la Porte exigeait une réponse catégorique aux trois questions suivantes : si les alliés voulaient entièrement et complètement abandonner la cause grecque, s’ils voulaient payer une indemnité à la Porte pour les pertes subies par la flotte ottomane, et s’ils voulaient donner une satisfaction formelle au sultan et il la Porte? » On avait tenu un grand conseil", dans lequel * on avait fini par prendre la résolution de considérer les relations avec les puissances comme rompues, de ne pas déclarer la guerre, mais de la faire avec la plus grande vigueur dès que la Porte serait attaquée. Ensuite, on adressa les trois questions à l’ambassadeur anglais et on les posa plus tard aussi aux deux autres plénipotentiaires.

1/ internonce essaya de calmer les deux parties, en conseillant à l une de ne pas poser ces questions d’une manière officielle, et à l'autre de ne pas les accepter comme telles ; mais tous ses efforts furent inutiles. Le reïs-effendi lui répondit* dans une note justificative' qui se résumait dans • cette seule proposition : « Que la Porte ne se refuserait pas au rétablissement des relations amicales si les puissances consentaient .à payer une indemnité , à donner la satisfaction demandée et à s’abstenir de toute immixtion dans ses affaires. » Dans une note commune’, les plénipotentiaires répondirent*, par un refus aux questions du reïs- •

* Notedr. la Sublime- Porte à l'inlcrnonce. du 8 nnvombre 1827. MS.

* Cf. Martens, t. XII, p. ts:t.

$ urt\i‘fubrt.

5 uou*:ufc:c.

9 novembre.

ïrt nuv^utbre.

LA TRIPLE ALLIANCE

effendi; ils réitérèrent leur assurance des sentiments pacifiques des puissances, sentiments qui ne pouvaient plus donner lieu à de fausses interprétations depuis qu’on avait reçu des nouvelles exactes sur les causes du regrettable événement de Navarin ; ils se plaignirent des mesures hostiles prises par la Porte, et demandèrent encore une fois si. pour prouver ses intentions pacifiques , le gouvernement turc allait accepter les propositions qu'on lui avait faites? — Le lendemain, le reïs-effendi fit prier l'ambassadeur de France de venir le trouver, pendant la nuit, pour avoir une n novpuitirp. entrevue* avec lui, dans laquelle il fit la tentative maladroite de trouver un expédient en séparant les puissances.

« La Porte , disait-il , se résoudrait peut-être à consentir à la médiation des deux puissances occidentales, mais non pas à celle de la troisième puissance, contre laquelle seule elle se sentait la force de lutter. » Le ministre turc continuait, pendant les jours suivants, à répéter de la même manière , dans des occasions officielles et dans des formes officielles , les mômes déclarations insuffisantes et défavorables, tout en donnant à chacune des ambassades séparément, et même à celle de la Russie, des assurances conciliantes et pleines de promesses, assurances qui faisaient croire que la Porte était plus disposée à accepter la médiation qu elle ne voulait l'avouer.

Fatigués de ces contradictions, les plénipotentiaires insistèrent sur une entrevue commune et décisive avec le reïs-effendi, dans laquelle ils voulaient encore une fois poser leurs questions et tâcher de reconnaître la partie du système contre laquelle la Porte élevait principalement des objections; mais auparavant, Stratford envoya au reïseffendi un homme de confiance qui devait lui représenter quels seraient les avantages qu'aurait la Porte à laisser deviner les parties de la question sur lesquelles on pourrait

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encore négocier, et à fournir ainsi aux ambassadeurs l occasion d’adresser encore un rapport à leurs cabinets avant de procéder à leur départ. Probablement par suite d’instructions récentes et très-modifiées, l’ambassadeur anglais lit, dans ces suggestions confidentielles, de telles concessions qu’il revint à la forme que l'Autriche avait donnée aux propositions de médiation, et qu'il fit même indiquer, comme dernier mot, les trois conditions suivantes : • le rétablissement des relations amicales, la suspension d’armes et la déclaration que, de son propre mourement, la Porte accorderait aux Grecs des privilèges semblables à ceux qui étaient indiqués dans le traité ! ■> La conférence de cinq heures qui eut lieu* ensuite, dans les • s*oo«wabre. formes les plus délicates et avec les égards mutuels les plus grands, était comme une quintessence de toutes les négociations des sept dernières années, pendant lesquelles on n'avait jamais vu qu’il fût possible de fléchir, par des représentations raisonnables , l’entêtement des Ostnanlis, ou la fidélité à leurs principes religieux, ou bien leur crainte de la loi qui leur interdit de céder, sans contrainte et pacifiquement, des territoires sur lesquels se trouvent des mosquées. L’entretien roulait principalement sur les trois points désignés par Stratford. Un promit le rétablissement des relations amicales, mais non sans ajouter l’avertissement hautain que, suivant les circonstances, les choses pouvaient de nouveau prendre « en deux minutes » un autre aspect! Lorsque, en faisant beaucoup d’avances complaisantes, les ambassadeurs parlèrent des deux autres demandes, de l’armistice et delà médiation, le réis-effendi mentionna, ce qu'il avait toujours fait auparavant, la soumission des Grecs comme la condition fondamentale de toute pacification. Le sens de tous ses discours était qu'une amnistie complète et le rétablissement de l'ancien état de

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choses était tout ce que la Porte pourrait accorder. Si, de l’autre côté, ou faisait ressortir qu’il fallait avoir des garanties qu'à l'avenir de pareilles insurrections ne se renouvelleraient pas, le ministre turc déclarait que c’était entièrement une affaire intérieure; il donna à entendre qn’une fois la soumission obtenue, le sultan pourrait étendre sa grâce davantage, mais que c’était là l'affaire du grand-seigneur; que lui, le ministre, ne pouvait promettre que le rétablissement de l'ancien état de choses, et que toute autre demande aurait pour but une modification du raryet (condition des rayas), modification que la loi religieuse rendait inadmissible.

Les ambassadeurs, qui ne se rappelèrent que plus tard qu'on avait admis pourtant eu Servie une modification du f'eayet, s’efforcèrent en vain de faire comprendre au reïseffendi que la Porie devait mettre d'accord sa loi avec la volonté des puissances, ainsi que ses droits avec les intérêts de l’Europe, et concilier les exigences de sa religion avec Celles de la sagesse et de la prudence ; mais le ministre turc s’en tint toujours à son dire ; « La pacification est l'affaire de la Porte et ne donne pas lieu à des négociations. » Lorsque les ambassadeurs virent que tous leurs efforts restaient stériles, ils annoncèrent au ministre que, dans trois jours, ils feraient chercher sa réponse, et que, 1e cas échéant, ils demanderaient leurs passe-ports. Quand, tî noTtmbi* . au bout de ce délai, ils envoyèrent" leurs drogmans, ils reçurent aux mêmes questions les mêmes réponses ; mais on refusa les passe-ports, parce que, disait-on, il n’y avait pds de motif pour que les ambassadeurs partissent. Les DottmbK. plénipotentiaires ayant renouvelé * leur demande au sujet de ces firmans, le réts-effendi annonça cependant aux drogmans une nouvelle concession de la part du sultan. Le grand-vizir s’ était jeté aux pieds de son raaitre pour le

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prier de faire quelques concessions qui pussent empêcher le départ des ambassades; le grand-seigneur s'était déclaré prêt à abandonner aux Grecs la capitation arriérée des sept dernières années, ainsi que celle de l'année suivante, et à renoncer k toute indemnité. Mais les ambassadeurs insistèrent' sur leurs demandes; dans le cas oit l’on 11e leur accorderait pas leurs firmans, ils demandèrent un sauf-conduit, et ils déclarèrent leur intention de mettre leurs nationaux sous la protection de l'ambassadeur des Pays-Bas. Alors les ministres tinrent ' encore une fois grand conseil; des milliers de personnes se pressèrent autour de la Porte pour apprendre le résultat des délibérations. Tous les ministres s’élevèrent contre toute concession ultérieure; ou refusa même le sauf-conduit ; on n’accepta mémo pas la transmission du droit de protection h l'ambassadeur néerlandais, en disant : « qu'011 ferait faire une liste de tous les sujets des trois puissances résidant eu Turquie, et que, suivant qu’on le jugerait convenable, on expulserait les uns et mettrait les autres sons la protection de la Porte. » Alors les ambassadeurs de France et d’Angleterre partirent* pour Vienne, en prenant la voie de terre. Ribeaupierre voulut s'embarquer; mais, après avoir été arrêté, pendant quelque temps, par des vents contraires, il reçut l'ordre, de l’empereur de Russie, de Se rendre k Trieste pour se mettre de nouveau en rapport avec ses deux collègues.

Les ambassadeurs n’étaient pas encore partis lorsque la P( u te lit déjà les premières démarches pour préparer des mesures tout k fait hostiles et guerrières, dans des circonstances qui montraient que la Turquie s’était tout k coup et complètement dépouillée de toutes les apparences de civilisation dont elle s’était entourée depuis la réforme de son armée. La barbarie se montrait de nouveau toute nue,

• décembre*

• 2 d< ermbr*.

* 8 detfinbr*.

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et I on voyait se préparer un état de choses tel qu'il avait toujours accompagné toute crise de ce genre, et pendant lequel il était pour les étrangers dans la capitale également difficile de partir et de rester. On exécuta, comme on l'avait annoncé, les mesures contre les nationaux des puissances. On balaya, en même temps, une foule de vagabonds francs; mais bientôt l’expulsion frappa les gens les plus inoft’ensifs; malgré toutes les protestations, on chassa même les kapouoglans des trois ambassades, serviteurs fidèles qui, pour la plupart, avaient trouvé leur gagne-pain au service des ambassades pendant plus de vingt ans. On appela k la Porte plus de soixante m/ans de Roumélie et d’Anatolie, auxquels Pi is déc. on remit un ordre secret*, manifeste fatal' dans lequel on voyait s'enflammer les passions fanatiques des musulmans, comme dans les décrets publiés pendant les premières années de l'insurrection. « S'il est vrai, y était-il dit, et comme tout homme sensé en convient, que les musulmans haïssent naturellement les infidèles, il n’est pas moins certain que ceux-ci sont les ennemis nés des musulmans, et surtout les Russes dont l'empire est le grand ennemi de la Porte. » Depuis cinquante ou soixante ans, ajoutait-on, cet Etat n avait laissé passer aucune occasion de faire la guerre aux Turcs. D'abord, en profitant de l’état indiscipliné des janissaires, les Moscovites leur avaient arraché plusieurs provinces, et tout récemment ils avaient fomenté l’insurrection parmi les Grecs, dans l'illusion de pouvoir «ffecer de la terre le nom des musulmans. La Porte avait essayé de gagner du temps; elle avait, entre autres choses,

' Cet ordre, daté à l'ordinaire du 20 décembre, a été souvent imprimé, entre autres dans la Galette (CAugsboHrg, 1 828, n»* 49, SU. Il en existe différentes versions dont l'authenticité a été, en partie, contestée par la Porte. Nous suivons ici un Irxlc manusciit tel que (es diplomates, à CvntUnlmop'c, l'ont eu a» m i< de janvier 1828.

r)igiti7Sri hv C '.ongle

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malgré la dureté des temps, conclu à Akerinan un traité désavantageux qui, d’après le proverbe, « qu’il fallait quelquefois regarder le cerf comme un lion », avait déjà été exécuté en partie lorsque les Russes insatiables, qui détestaient cordialement la nouvelle organisation de l'armée turque, s étaient alliés à l’Angleterre et à la France pour demander la délivrance des Grecs , et avaient, par la trahison la plus noire, amené la malheureuse catastrophe de Navarin. Même après cette déclaration de guerre manifeste, et pour faire traîner les choses en longueur jusqu'à la bonne saison, la Porte avait laissé passer plusieurs semaines dans une complète dissimulation et en offrant des concessions aux Grecs, s’ils voulaient se soumettre. Mais, contre toute attente, les ambassadeurs, insistant sur leurs demandes en faveur des Grecs, avaient quitté la capitale. Cette puissante nation déshonorerait-elle dès lors sa religion sainte par la crainte de la guerre? Ce n’étaient pas de telles doctrines que les musulmans puisaient dans leurs livres sacrés! Au contraire, leurs ancêtres n'avaient, dans aucune guerre , compté leurs ennemis; mais ils avaient taillé en pièces des centaines de milliers de cent mille infidèles, et ils avaient conquis avec leur sabre ce grand empire. Que si les puissances insistaient sur leurs traités, et qu elles se levassent toutes contre les croyants, ceux-ci aussi, se souvenant du proverbe disant: « que tous les Infidèles ne forment qu’une seule nation », se lèveraient en masse pour leur foi.

Ce fut ainsi que, perdant patience; le sultan jeta le masque. de la dissimulation, dans ce nouveau beyan namey peut-être un échantillon des productions littéraires fort vantées du sultan lui-même, dans lequel, en‘ avouant sa haine des chrétiens, sa supercherie et sa propre perfidie, il ouvrit la perspective d’une guerre générale de religion. Le reïs-effendi lui-même convint plus tard que, puisqu'on

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n'avait rien à attendre de personne et. par conséquent, à ménager personne, on avait choisi, avec une intention nettement marquée, ce langage tranchant qui seul pourrait faire comprendre aux musulmans qu’avec un dessein bien arrêté on avait voulu démasquer les arrière-pensées de la Russie et dénoncer le traité d’Akerman. Le sultan était las de ces conclusions de la paix faites par la Russie qui, depuis soixante ans, n'avaient été autre chose que des trêves passagères, jugées profitables par tous les véritables Russes seulement en tant qu’elles préparaient de nouvelles ruptures. Dans l'illusion ou avec la conviction d’avoir été trompé à dessein à Akerman, au sujet de la question de la pacification, le sultan pouvait se croire justifié en trompaut, de son côté, les ennemis par tous les moyens possibles, et il s’était peut-être rappelé qu’il' pourrait dépenser les grosses sommes, demandées comme une indemnité, avec beaucoup plus de profit à combattre ses ennemis qu’à les fortifier. Du reste, ce document, si hostile aux chrétiens, resta secret pendant quelque temps; dès que le public en eut la première connaissance, la Porte prit des mesures qui, par leur caractère insolent, semblaient devoir annoncer qu’on allait devancer aussitôt les paroles par des janvier actes. U il chat-scherif ' remit en vigueur une ordonnance tombée en désuétude d'après laquelle il était défendu aux rayas des provinces de s’établir dans la capitale, et renvoya dans leur pays tous les Arméniens catholiques d'Angfora, en ne leur accordant qu'un délai de douze jours; ce décret fut suivi d’un second, enjoignant à tous les autres Arméniens catholiques des faubourgs chrétiens de Constantinople, d’établir leur domicile, sous quelques jours, dans les quartiers turcs de la ville ou dans les villages sur la côte asiatique du Bosphore. La première de ces ordonnances fut exécutée avec une rigueur extrêmement cruelle,

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pendant ce temps d hiver, à l ézard de ces sujets qui montraient précisément une soumission peu commune. Lorsque rinternonce interpella le reïs-effendi au sujet de ces mesures, on en rejeta méchamment la faute sur un mot de Guilleminot qui, pour prouver que les rayas vivaient dans des conditions différentes, avait cité, dans la conférence du 24 novembre, les Grecs catholiques et les Arméniens qui ne relevaient pas du patriarche, mais bien du pape.

Cette allégation, disait le ministre turc, avait déterminé le sultan à prendre cette mesure, à l’exécution de laquelle le patriarche des Arméniens schismatiques, avec cette haine pleine de fiel contre les autres confessions qui caractérise tous les Orientaux, avait prêté son concours avec un zèle qui révolta même un Turc tel que Ch osrew- Pacha.

Il fallait, du reste, chercher la véritable raison de cette persécution en Asie; elle se rattachait très-étroitement aux préparatifs qu’on faisait pour la guerre. La Russie y avait été récemment impliquée de nouveau dans une guerre avec la Perse qui, par suite des victoires remportées par Paskevitch sur Abbas-Mirza, au moment même de la bataille de Navarin, avait été forcée à conclure* une paix désavanta- » nov. geuse pour elle. La Porte s'inquiétait autant des secours que les Arméniens y portaient à la Russie que de ceux que les Grecs pourraient lui prêter en Europe. Des quatre patriarches arméniens, celui de Schirvan se trouvait déjà à cette époque sous la souveraineté de la Russie. Le katho • tikos d’Etchmiazine, dans la province d'Erivan, était soup-

«SK,

oonné de vouloir rejeter l'autorité souveraine de la Turquie, pour se soumettre également à la Russie. La Porte l’en punit, en prenant une mesure qui frappa de terreur la partie de son troupeau qui se trouvait sur le territoire turc, et réussit, en même temps, à. pousser le schah de Perse à refuser la paix qu'on venait de conclure. Ces deux

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• SI fenirr 1121.

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n r« h déjoué» de Dont fan.

laits se rattachaient à tout un système de mesures bien liées entre elles et prises à l’époque où I on avait envoyé aux ayant l’ordre dont nous avons parlé plus haut, où l’on publia des chat-scherifs, afin d’appeler les Kourdes et les Druses aux armes pour la défense de la religion; où le grandvizir entama des négociations avec le Lesghien Emir-Schah, afin de soulever ces tribus de brigands contre la Russie, et lorsque le célèbre Ghalib-Effendi fut élevé à la dignité de séraskier d’Asie et mis à la tète de onze pachaliks, avec Kiouse-Mehmed-Pacha, comme commandant de l’armée, à côté de lui. Cependant la résolution énergique de Paskevitch déjoua toutes ces dispositions prises en Asie par la Turquie, à l’endroit le plus dangereux pour la Russie. Au milieu de l’hiver, il envahit de nouveau la Perse et arracha au schah la paix de Tourkmanlschaï ' qui mit entre les mains de la Russie le droit exclusif de naviguer sur la mer Caspienne, ainsi que les provinces de Nachouschivau et d Erivan, et qui, avec ces dernières, mit à su disposition l intlucncc du patriarche catholique d’Etchmiazine sur les Arméniens en Turquie et en Perse.

On aurait dû croire que la politique de Metternich, entièrement débordée pur les faits matériels, se serait enfin résignée à ne pas s'opposer au courant impétueux des événements, et à retenir près de la rive la barque fragile de sa diplomatie ; mais ces mêmes événements continuaient, d'une manière étrange, à se moquer de lui par un double jeu qui le rappelait toujours au gouvernail, quand toutes les affaires semblaient être dans un état désespéré, et qui le lui arrachait de nouveau des mains, quand le prince était plein d'une confiance nouvelle. Jamais encore la politique de l'Autriche n’avait été aussi complètement isolée qu’à l'époque de la bataille de Navarin. Les ambassadeurs des puissances alliées, accrédités à Constantinople, avaient

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✓ • • îini par montrer à T internonce, ü toute occasion, un manque d'égards complet et sans le moindre ménagement, dont l’expression la plus prononcée se trouvait dans le fait qu’ils avaient placé leurs nationaux sous la protection de l'ambassadeur des Pays-Bas. Lorsque les Grecs se plaignirent des mauvais traitements que les Paulucci et les Dandolo faisaient subir à leur marine,* il était même question de faire une démarche collective contre l’Autriche, démarche que les puissances ne s’abstenaient de faire que sur les représentations de la France. Lorsque, avec les nouvelles de la bataille, Metternich reçut la demande du grand-vizir au sujet de la médiation de l'Autriche, il comprit que ce stratagème avait dès lors perdu toute importance et il remit, avec une grande indifférence, cette lettre aux ambassadeurs, accrédités à Vienne, en ajoutant que, par suite de celte communication, l’empereur, son maître, n'avait nullement l’intention de se mêler aux différends entre les puissances et la Porte1. De Londres, il reçut un nouveau protocole* qui contenait une confirmation du *12 d^ traité et était destiné à dissiper toutes les illusions qu'on aurait pu se faire à Vienne. A Saint-Pétersbourg, on ne traitait pas cette affaire avec la même mesure et avec la même objectivité. Exactement informés des tours perfides et astucieux joués par Metternich en Turquie et en Grèce, les diplomates russes savaient fort bien que le prince luimême, avec une grande assurance, avait provoqué cette démarche du grand-vizir qu’il désavoua, à ce moment, avec tant de découragement, et, en montrant ouvertement qu'ils savaient très-bien tout cela, ils épanchèrent, sous toutes les formes possibles, leur bile au sujet de ce jeu

ernb. I42T.

1 Office du Prince de Metternich à Sir H. Wellesley, 12 novembre 1827. MS. — Notes conformes adressées aux représentants de la Hussie et de la France.

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continuel de la même politique pleine d'intrigues du cabinet. de Vienne. Lorsque Tatistschew envoya cette lettre du grand-vizir à sa cour, il reçut une réponse 1 et, plus tard, encore quelques autres dépêches dont on entendit la lecture à Vienne avec beaucoup de dépit et d'étonnement et dont Metternich mettait « l’iusolence » sur le compte de Pozzo et de Lieven.

Dans une audience que lui donna l'empereur*, Tatistschew réitéra oralement, en s'y appuyant d’une manière particulière, la prétention, exprimée dans une des dépêches, que l' Autriche devait faire comprendre à la Porte que, dans aucun cas, elle ne pourrait compter sur son appui, ce que l'empereur promit plein d une émotion pénible. Après avoir reçu le rapport sur cette entrevue, le czar écrivit encore personnellement à l’empereur François1 d'un ton presque aussi aigri que celui qui dominait dans les dépêches de Nesselrode ; il disait dans cette lettre: « que la déclaration, que Sa Majesté avait promis à Tatistsehevv d'adresser à la Porte, déciderait quelle serait l'attitude de l'Autriche; qu’elle lèverait les doutes, accrédités à cet égard, et qu’elle dissiperait les bruits que les malveillants, en profitant des mesures militaires, prises récemment par l'Autriche, se plaisaient à répandre avec la fausseté habituelle de leurs interprétations. Lui, le czar, ne reculerait devant aucun obstacle et ses résolutions, qu'il faisait communiquer, à ce moment même, aux cabinets de Paris et de Londres, étaient prises irrévocablement. » On aurait dit un nouveau manifeste, écrit pour maintenir le traité, et qui semblait s'adresser, en même temps, aux cours de Paris et de Londres. Pendant ce temps, Metter-

4 Nesselrode à Tatistschew, le 2 décembre 1827. MS. • Saint-Pétersbourg, le 7/1 9 janvier 1828. MS.

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nich sétait empressé d'agir à Constanlinople, suivant la promesse faite par l'empereur, son maître. En envoyant' une réponse tardive au grand-vizir, il expédia, le même jour, des instructions à l'ioternonce1, afin de le charger de faire des reproches à la Porte pour avoir si incomplètement suivi les conseils de l'Autriche et de lui recommander d’accorder une amnistie et l’armistice qu’on lui avait demandé. Ce fut là donner encore le coup de grâce à l'influence fie l’Autriche, même à Constantinople, où elle aurait pu occuper, à ce moment, le terrain toute seule. Le reïseffendi .s’exprima, avec une grande amertume, sur cette impudence avec laquelle le cabinet de Vienne voulait alors rendre la Porte responsable de l'insuccès de la résistance, opposée par la Turquie à toute médiation, sur l’approbation de l'Autriche et après avoir été encouragée par elle î Repoussé de tous les côtés, Metternich ne trouva plus qu auprès de la Prusse quelque .consolation et un certain appui. Mais celle-ci encore ne voulait pas du tout se donner les apparences d'une entente complète avec l'Autriche au sujet de sa manière d'agir. Les ambassadeurs des deux puissances allemandes, accrédités à Constantinople, étaient même, pendant quelque temps, tellement brouillés, qu’il fallait les efforts particuliers de Metternich pour les rapprocher l'un de l’autre.

Malgré cet isolement complet, Metternich ne renonça pas à trouver encore un biais qui permît à l’Autriche de coopérer de nouveau avec les autres puissances. Constamment il se faisait écrire de Londres, de Paris et de Constantinople les choses qu'il aimait à entendre; toutes ces âmes serviles et lâches parmi ses diplomates, dont aucun, d’après l'aveu de M. de Bombelles, n'était sûr de sa place

1 Dépêche adressée au baron Ottcnfel?, du 6 janvier 1828. M&

I A TRIPLE ALLIANCE

Jusqu'il av:.it I audace de dire des vérités désagréables, taisaient leurs rapports dans ce sens, et Metternic-h y recueillait tous les indices qui semblaient lui promettre uii rapprochement de ce qu'il considérait comme son système à lui dans la politique d'Oricnt. Lorsque les trois plénipotentiaires à Constantinople eurent fini par concéder même la pacification entreprise de son propre mouvement par le sultan, Metlernich y vit le triomphe manifeste de sa politique ; ses rapporteurs lui disaient de tous les côtés qu'on n'attendait plus qu'une concession de la Porte, quelque légère et insignifiante qu elle fût, afin de la saisir avidement pour en faire la première base d'une conciliation. Il croyait surtout pouvoir compter avec certitude sur un changement de la politique anglaise dans un sens favorable aux principes de l'Autriche. Cette idée fut, à la vérité désapprouvée par Gentz lui-même qui disait qu'aucun mi nistre ne s’y sentirait assez fort pour pouvoir renverser le système légué par Canning. Et cependant, l'aveugle fortune paraissait néanmoins donner raison aux calculs peu vraisemblables du prince. Dans les circonstances qui faisaient concevoir les plus grandes espérances, il y eut à Londres un changement ministériel qui semblait être trèsfavorable aux espérances du grand-chancelier. On n'aurait pas pu faire un choix plus maladroit que celui de lord Goderich, pour le mettre, comme successeur de Canning, à la' tète du ministère. On l’appelait « le petit Liverpool, » bien qu’il ne pût pas même mériter ce surnom ; car il n’avait aucun des talents de Liverpool, et surtout il manquait de cette activité dans les affaires qui distinguait cet homme d'État; une des raisons en était, disait-on, qu’il était le mari trop bon d une femme nerveuse, qui lui avait apporté une grande fortune. Faible, divisé en lui-raéme et sans talents, son cabinet avait été peu stable dès le commence-

LA TIIIPLE ALLIANCE.

ment même; sentant qu'il avait besoin il’ètre renforcé par quelque homme d’une intelligence distinguée, lord Goderich proposa alors au roi de lui adjoindre lord Holland. Ceci était particulièrement désagréable au roi. Il songea à faire former un autre cabinet par lord Harrowby, mais celui-ci refusa. Dans cet intervalle où le ministère Goderich ne battait plus que d’une aile, Esterhazy conseilla au grand-chancelier de chercher à trouver, comme autrefois, accès auprès du roi ; il l’adjura d'abandonner la cause du duc de Brunswick et tout ce qui pourrait déplaire au roi. Metternich comprit et écrivit à Esterhazy une lettre, calculée de manière à faire impression sur le roi qui en fut enchanté.

Au moment oii Lieven reçut chez lui les lords Holland et Brougham et qu'il s'érigea en protecteur des whigs, le roi profita d’une querelle au sein du ministère, pour déclarer ii Goderich qu’il considérait son administration comme dissoute. Presque à la même époque où, à Paris, Villèle aussi eut à céder la place à un nouveau cabinet", dans lequel Chabrol et Fraissinous restèrent les seuls débris du ministère précédent, le roi d’Angleterre chargea’ le duc de Wellington de la formation d'un nouveau ministère. Wellington, le champion du principe conservateur en Angleterre, était l’ami le plus intime d’Esterhazy. Auteur du protocole grec, il avait été toujours l’adversaire du traité de juillet et, à l’occasion de cette transformation du protocole primitif, il s’était brouillé d’une manière toute personnelle et très-profonde avec le prince Lieven ; il avait fortement désapprouvé le départ des ambassadeurs do Constantinople. Tout cela justifiait, en vérité, Metternich quand il s'attendait à un changement complet dans la politique anglaise ; pendant la crise ministérielle, Esterhazy voyait le duc presque tous les jours. Déjà auparavant, il II. 30

4 janvier.

8 janvier.

avait passé des journées entières avec Wellington dans Apsley-Uouse, afin de lui préparer des armes pour l'annulation du traité, en lui communiquant toute sa correspondance avec Canning. Dans les premiers jours après son entrée en fonctions, le duc était disposé à modifier tout le système de la politique en Orient, à éloigner le ministre des affaires étrangères, lord Dudley, grand admirateur de Canning, et à former un cabinet tory pur. Cependant il se ravisa encore, en se disant qu'il ne devait pas risquer une telle démarche immédiatement avant l’ouverture du parlement, puisqu’en éloignant le seul Huskisson il avait perdu soixante voix. Ceci l'obligea, en outre, à étudier plus mûrement la question d’Orient; examen rendu encore plus opportun par les déclarations du czar dont Lieven lui lut, à cette époque, une lettre autographe qui ne laissait plus de doute sur sa résolution ferme d’atteindre le but qu'on s'était proposé dans le traité, « que ce fut avec cinq puissances, avec trois ou bien avec une seule. » Le • 13 janvier, duc se rendit à Stratfieldsaye' avec tous les papiers concernant le traité', afin de le soumettre à un examen approfondi. Pendant qu’il s’en occupait, les intérêts du pays et la force des choses exerçaient leur puissante influence sur lui. Sa résolution était promptement prise ; il garda Dudley dans ses fonctions; il donna à Lieven l’assurance que le traité aurait tout son effet et engagea Esterhazy à en informer Melternich, afin que l'Autriche pût se hâter de suivre le même chemin.

Cette déclaration était faite d’une manière franche et précise qui ne permettait pas de garder la moindre espérance de la voir modifier. Esterhazy, qui savait depuis longtemps ce qu'il avait à penser de la politique de Met-

' Rapport du haron Bülnw, du 20 janvier 1828. MS.

ternich en Orient, comprit de nouveau quel grand tort le prince s’était fait en traversant les projets des puissances. Vis-à-vis de Bülow, il lit semblant de comprendre la folie qu’il y aurait pour l'Angleterre à se détacher du traité et à laisser à la Russie la liberté de ses mouvements; il se donna l'air d'agir lui-même en faveur de Dudley pour qu’il conservât ses fonctions. Lorsqu'il demanda à Bülow ses conseils et son assistance, pour l'aider à sortir de ce labyrinthe, cet ambassadeur lit, comme déjà auparavant, tous ses efforts pour pousser l’ Autriche et la Prusse à accéder au traité; ce qui, disait-il, ne saurait jamais mieux avoir lieu qu'a ce moment oh l'on pourrait se faire une gloire d’accorder à Wellington ce qu'on avait refusé à Canning. Esterhazy promit d’écrire, dans ce sens, à Vienne; Bülow chercha à servir de médiateur entre lui et Lieven ; il sonda Wellington qu’il trouva bien disposé pour une quintuple alliance si l’on pouvait l'obtenir sans heurter la Russie ; en même temps, il engagea le cabinet de Berlin à faire une tentative pour dissiper la mauvaise humeur qui régnait entre les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg. C'est ce qu'on fit1. Mais la réponse du cabinet russe* qui croyait cette démarche de la cour de Berlin inspirée par Metternich, ne respirait que la méfiance à l'égard de l’Autriche; on soupçonnait qu'encore à ce moment, où elle exprimait le désir d'accéder au traité, elle n'avait d'autre intention que d’arrêter la marche des affaires. C’était là, en effet, la vérité. Metternich saisit l’occasion qui s'offrit à lui, pour avoir recours à son ancien moyen déjà usé de mettre des bâtons dans les roues des alliés; il essaya, au même moment, de ses anciens artifices pour le3 séparer les uns des autres. Après avoir appris enfin quelle serait la dernière

1 Comte BcrnstorflT à M. von Schœlor, le 31 janvier 1828. MS.

* Nesselrode au comte Alopeus à Berlin, le *1 février 1828. MS.

limite jusqu’à laquelle irait la Porte dans ce qu’elle ferait, de son propre mouvement, pour la pacification de la Grèce, ♦itjMvttr. le prince donna* encore une fois de nouvelles instructions* à l’internonce qu’il chargea d’exprimer à la Porte le vif désir de l’Autriche : « que le sultan voulût annoncer une organisation future de la Morée sur la base suivante : qu’elle resterait sous la suzeraineté de la Porte, avec des garnisons turques dans les forteresses, et qu’elle serait gouvernée par un ou par plusieurs princes rayas, héréditaires ou nommés par le sultan sur une présentation préalable*. » A l’objection de la Porte qu’elle n’aurait pas le droit d’accorder à des insurgés des bienfaits qu’elle ne pourrait étendre sur ses sujets rayas, restés fidèles, le représentant de l’Autriche, fière de ses principes, devait répondre qu’il en était de cette maxime comme de toutes les maximes générales, « que les puissances, aussi bien que les individus, étaient souvent obligées de céder sous la pression de dures nécessités. »

Lorsque Metternich, en indiquant, d’une manière semblable, une voie que le sultan pourrait suivre sans manquer à son honneur, essayait de se rapprocher du nouveau ministère français et qu'il cherchait à le sonder* pour savoir ce que ferait la France, dans le cas où l’Angleterre accepterait les propositions de l’Autriche, le cabinet de Paris se montra fort mécontent en voyant que l'Autriche avait tout d’abord encore une fois agi à Constantinople, sans s’informer des dispositions du gouvernement français. Laferronays, qui, avec des sympathies très-prononcées

* Dépêche adressée au baron ton Ottenfels, du 21 janvier 1828. MS.

* CeUe proposition fut faite sur le faui bruit que la Porte ellemême avait exprimé une idée semblable à l'ambassadeur sarde, le marquis Grapallo.

* Metternich au comte Appony à Paris, le 24 janvier <828. MS.

pour la Russie, était alors à la tête des affaires étrangères, déclara, après avoir reçu ces communications, qu’il n’entrevoyait pas la possibilité d'arriver au but par cette voie-là, qu’il suivrait les errements de ses prédécesseurs et que même la défection de l’Angleterre ne pourrait pas empêcher la France de rester fidèle à ses engagements résultant des traités. Pendant que Metternich allait chercher à Paris ce refus qui l’irritait au point de se laisser entraîner de nouveau à décharger toute sa bile contre cette politique devenue pire des nouveaux ministres français*, il fit presque perdre toute contenance au prince Esterhazy, en se taisant complètement vis-à-vis de lui, aussi bien que de l’Angleterre, sur cette intervention à Paris et à Constantinople; il augmenta encore bien davantage le désespoir de son ambassadeur à Londres par la manière dont il avait négocié directement avec la puissance dont il désirait tout particulièrement se rapprocher et qu’il pouvait espérer gagner à ses vues. Dans des entretiens assez récents, lord Dudley avait exprimé, d’une manière plus précise, le désir de voir le traité exécuté par les cinq puissances ensemble, à l’aide d’une expédition navale et par un blocus des Dardanelles qui, disait-il, offraient le seul moyen d’empècher une action de la Russie sur terre; cependant, ajoutait-il, on devait rendre toute justice à la modération de cette puissance.

Dans la réponse* qu'il fit à ces communications’, Met- • i* fcTrier. ternich s’attachait surtout à cette dernière proposition, en faisant naître des doutes et des soupçons à cet égard.

* Après toutes les positions prises par la Russie dans les Principautés et en Servie, après le complément donné aux

‘ Metternich au comte Trautmann^dorfT à Berlin, le 17 février 1828. MS.

1 Dépéch? adressée au prince Esterharj, le 12 février 1828. MS.

traités précédents par celui d’Akerman et par le traité de juillet, après la destruction surprenante de U flotte turque, que devient la modération russe ? demandait le prince. Obtenir a si peu de frais et sans danger matériel des avantages si immenses, et conserver, en outre, la répulation d’une grande modération, c’est tout gagner 1 La Russie a parfaitement bien joué son jeu. » En ce qui concernait le point pratique, ajoutait le grand-chancelier, c'est-à-dire l’union des cinq puissances, 1 Autriche ne saurait se rapprocher des principes qui faisaient la base du traité trilatéral; elle ne pourrait pas renoncer aux traditions de sa politique inébranlable, parce que ce serait saper la principale base de l’existence de l’empire! On n’avait pas voulu faire ce sacrifice avant la conclusion du traité ; on le ferait encore bien moins au moment actuel où il avait échoué, où l’on avait inutilement employé les menaces et les mesures coercitives et où le blocus des Dardanelles se montrerait aussi peu efficace que la bataille de Navarin. Les alliés devraient donc s'entendre avec l’Autriche et la Prusse sur les moyens de s'unir en vue de la pacification, en s'en tenant aux bases principales du traité, en laissant de côté tous les principes et en excluant de toute considération le cas de guerre! Quand on examine bien l’état des choses tel qu’il existait alors et les relations dans lesquelles se trouvaient, à ce moment, les différentes puissances, on peut dire que Metternich n'a guère écrit, à aucune autre époque, un document quelconque renfermant autant de pauvreté à côté de tant de présomption, un esprit aussi borné joint à une aussi grande affectation de sagesse, et tout cela quintessencié à un aussi haut degré que dans cette pièce diplomatique. Ne rien céder quant à la lettre du dogme politique le plus étroit, au moment même où l’on prêche à tous les autres l'abandon des principes! s'entêter, vis-à-vis

LA TRIPLE ALLIANCE

d'un Wellington, de la même opiniâtreté orthodoxe que vis-à-vis d’un Canning ! vouloir unir les puissances, en semant entre toutes la discorde et la méfiance ! vouloir attirer à l’Autriche les trois alliés qui, peu de temps auparavant, venaient de lui tourner le dos avec un suprême dédain! vouloir toujours ouvrir le jeu, quand, dans le plus grand isolement, on se trouvait relégué au dernier plan! n’avoir toujours que des paroles et demander constamment à parler le premier, quand une expérience amère avait appris aux alliés que les conjonctures devaient les entraîner de plus en plus dans les voies de l’action ! Voilà quelles étaient les absurdités qu’écrivait et que faisait cet homme, en disant, à cette époque même, avec un superbe dédain, que la diplomatie avait perdu le bon sens et que ses

idées et son langage étaient corrompus jusque dans les éléments mêmes!

• S’efforçant toujours de retenir les puissances européennes dans des discussions oiseuses et de les empêcher d’agir, et se trompant lui-même ou les autres, le prince avait toujours aflirmé qu’il était possible d’obtenir tout, avec des paroles et des raisonnements, même auprès de la Porte, cette puissance qui surpassait l'Autriche dans l’opiniâtreté avec laquelle elle s’entêtait de ses principes, et la Russie dans le désir de se battre. A ce sujet, il allait recevoir à cet instant une leçon de ses amis turcs eux-mêmes, qui lui donnèrent, à cet égard, la réponse qu’il méritait encore, avant qu’il eût envoyé ses expéditions à Londres. La dépêche du 12 février, adressée à Esterhazy, n’était pas encore cachetée lorsqu'on mit sous les yeux de Metternicli l'adresse du sultan aux ayans, adresse qui provoquait, en propres termes, la guerre avec la Russie, en transportant la question controversée sur le terrain du traité d’Akerman. Immédiatement après, le grand-chancelier reçut

LA TISIPLE ALLIANCE.

aussi les réponses laites, absolument dans le même sens , pai1 la Porte aux dernières propositions de l'internonee en date du 21 janvier. Elle s’était fait adresser, par le patriarche, une supplique en faveur des insurgés, à laquelle elle • so ffvritr. répondit*, en fixant aux révoltés un délai de trois mois pour se soumettre et en promettant de suspendre les hostilités pendant ce temps*. C’était là le dernier effort que la Turquie crut pouvoir faire avec honneur en vue d une pacification! Agissant plus conséquemment que l'Autriche, la Porte déclara à l'internonee : « qu'elle n’accepterait jamais des propositions pouvant conduire à des négociations avec des rebelles; que, pour l’amour de l’amitié entre les deux puissances, il ne faudrait plus parler de ce sujet; qu'il n'y avait plus rien à faire; que si la guerre

avait lieu entre elles, on combattrait, pendant un demisiècle, de père en fils, pour vaincre ou pour tomber avec honneur. Dans une communication confidentielle*, l’internonce confirmait au prince que , haïssant trop la Russie pour la craindre et cherchant son courage dans le désespoir, la Porte s était entièrement rejetée dans la barbarie des siècles précédents. 11 n'y avait , disait-il , qu'un seul moyen de secours : c’était, pour les alliés, de jeter toutes leurs forces de terre et de mer dans la Morée, et d’y décider du sort de la Grèce; alors la Porte céderait probablement et préférerait peut-être abandonner entièrement la péninsule. » — Ainsi, pour tout ce que Metternich venait de faire à Londres et à Constantinople, « le terrain lui manqua de nouveau sous les pieds. » La guerre, qu’il redoutait tant, avait, à ses yeux, déjà éclaté, et l'existence

1 Office responsif de la Haute Porte adressé par le Iteis Efendi au patriarche. 20 février 1828. NS.

1 Lettre particulière adressée par le baron Ottenfels au prince Metternich. Constantinople, février 1828, MS.

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de l’empire turc était mise enjeu. « Tout un avenir, disaitil dans une de ses lettres , est balancé aujourd’hui entre l'Angleterre, la Russie et la Porte. »

Mais avec sa ténacité et son agitation continuelle, cet l* r»™*. homme, qui ne voulait rien laisser faire sans lui, savait toujours guetter de nouveau le moment que les conjonctures mettaient sans cesse de nouveau à sa portée, où il croyait pouvoir recommencer son travail de Sisyphe et pousser le bloc de sa politique glissante au sommet qu'il voulait atteindre. L'antagonisme continuel et croissant, d'un côté, entre l’indolence et les incertitudes des ministres anglais, qui hésitaient à agir et qui se montraient méfiants, et, de l’autre, entre le zèle bouillant du cabinet russe, lui en offrait, pour un long temps à venir, des occasions se renouvelant sans cesse. Nous avons vu plus haut qu'immédiatement après la mort de Canning, dans une conférence à Londres (10 sept. 1827), la Russie avait fait faire la proposition d’établir le blocus devant les Dardanelles, comme pour mettre à l'épreuve la fidélité du nouveau chef du ministère. Mais à cette époque, le cabinet anglais ne crut pas avoir le droit d’entrer dans cette proposition avant de savoir quelle était l’issue des négociations à Constantinople. On attendit donc à Saint-Pétersbourg que cet événement eût lieu. .Mais à peine cônnut-on le résultat de la conférence du 24 novembre qu’on expédia * • 6 janrw. à Lieven une dépêche1, préparée d’avance, qui donnait l’expression la plus précise aux résolutions fermes et immuables du czar. S’appuyant sur la condition primitive, posée par la Russie lors de son accession au traité de juillet, qu’une fois entamée la question grecque devrait être nécessairement résolue, l'empereur déclara qu’il était

• Cl. Ma riens, l. XII, p. 228.

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justifié en demandant dès lors l’exécution de cette condition préalable. Si la Russie ne voulait pas voir diminuer son influence indispensable à Constantinople, ajoutait le czar, elle ne pourrait pas permettre à la Porte de refuser les propositions russes de médiation, sans cpie ce refus entraînât d’autres conséquences, et de faire échouer le but que le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait atteindre par ce traité solennellement conclu par lui. Or, l’insuffisance des moyens employés jusqu’alors ayant été prouvée, de nouvelles mesures coercitives étaient indispensables, pour réaliser l’exécution de cette convention. L’empereur de Russie proposa d’occuper les Principautés, au nom des alliés, et de ne s’arrêter que quand la Porte aurait cédé; en même temps, on ferait coopérer à ce but les flottes sur les côtes de la Morée, devant Alexandrie et devant Constantinople, tandis qu’en Grèce, dans ces lieux mêmes « où les attendaient leurs adversaires secrets et connus », les alliés rétabliraient un ordre de choses régulier; qu’ils soutiendraient le président Kapodistrias avec des secours pécuniaires, et qu'ils ordonneraient aux trois ministres plénipotentiaires d’aller s’établir dans l’Archipel ou dans Pile de Corfou, afin que les puissances s'entendissent, par leur intermédiaire, avec Kapodistrias au sujet des questions principales de l’organisation future du pays.

Cette proposition énergique fut, avec un grand empressement , appuyée par le cabinet français, qui proposa , en même temps, l’envoi de troupes anglaises et. françaises dans la Morée, afin d’obtenir qu’Ibrahim-Pacha quittât le pays. A Londres, au contraire, la proposition russe ne rencontra que des doutes et des hésitations. On n’y voulut pas voir aussitôt, comme à Saint-Pétersbourg, une rupture complète dans le départ des ambassadeurs; on résistait à l’occupation des Principautés et on craignait une guerre for-

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mellearec la Porte, tandis que les Slrangford, les Beresford et les hommes de la même couleur politique insistaient, au contraire, sans s en cacher, sur une guerre avec la Russie; le cabinet anglais aurait préféré aux mesures proposées la menace de reconnaître une Grèce indépendante. Mais on n’arriva pas à prendre une résolution bien déterminée. Le changement ministériel aida encore à la retarder. La patience du czar était soumise à une épreuve dans laquelle elle faillit succomber. Le prince Lieven trouva alors le cabinet anglais aussi rétif qu autrefois il l’avait vu docile, à en croire les éloges que ce diplomate n’avait cessé de lui prodiguer. Toutes les démarches faites par lui pour obtenir une réponse à sa dépêche urgente restaient infructueuses; même celles que faisait « l’ambassadrice », sa femme, qui jouissait d'une grande influence, n’obtenaient aucun résultat. Ce ne fut que lorsqu’on connut sous main le chatscherif fatal adressé aux ayans, que le cabinet anglais lui présenta enfin le projet d’une réponse". Mais encore à ce * 21 r«ri«f moment, on en retarda tellement la remise officielle que Lieven, plein d'impatience, finit par faire entendre la menace que, si elle n'avait pas lieu immédiatement, il n'acceplerait plus la réponse du cabinet britannique. On la lui communiqua enfin’ sous la forme d'un mémorandum confi- • * nu», dentiel ' . Prenant comme point de départ le caractère entièrement pacifique du traité de juillet, le cabinet anglais, même dans la position actuelle des affaires, était d’avis :

« qu’il fallait avoir d’abord épuisé tou s les moyens avant d’en venir à la rupture; que, s’il fallait prendre des mesures coercitives ultérieures, on devait éviter une attaque en commun contre l’empire turc et une guerre entre la Russie et la Porte , guerre qui produirait une agitation

• Cf. Mêm« ouvrage, p. 34B

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générale et qui, dans les circonstances actuelles, prendrait le caractère d’une guerre de religion; que, par conséquent, on devrait préférer les mesures qui auraient cet objet pour but immédiat; qu’il faudrait obtenir, par la force , l’évacuation de la Morée , fixer les limites de la Grèce et mettre le traité aussitôt à exécution dans le district indiqué par les puissances. »

Si ces propositions eussent été faites plusieurs semaines et plusieurs mois auparavant, elles auraient pu probablement prévenir la crise actuelle que le cabinet anglais avait aidé à produire par ses lenteurs, bien qu’à cette époque même il semblât à peine apercevoir ou reconnaître l’existence de cette crise. Le prince Lieven fit aussitôt remarquer aux ministres anglais le changement qui s’était opéré dans l’état des choses; car, disait-il, en dénonçant, par son manifeste du 18 décembre, le traité d’Akerman, la Porte donnait à la Russie le droit d’obtenir satisfaction par la force des armes, et l’y obligeait même. Lieven pouvait savoir d'avance qu’au moment actuel on blâmerait, à Saint- Pétersbourg, dans le mémorandum anglais toute cette indécision et cette tiédeur qui, depuis longtemps, avaient été un objet de dégoût dans les conseils donnés par l’Autriche. Mais ce fut précisément à cause de ce motif que Metternich jugea le moment opportun pour se jeter, encore une fois, entre les puissances, d’un bond désespéré qui dépassait tous les tours de gymnastique que, jusqu’à ce moment, on avait vu faire aux diplomates autrichiens. En se creusant l’esprit au sujet de cette idée dont l’internonce •cm. h, p. i72. avait jeté un mot dans sa dernière lettre*, il la combina avec l’idée favorite de Wellington qui voulait faire de la menace d’une reconnaissance d’une Grèce indépendante la prochaine mesure coercitive , et il résolut aussitôt de renouveler cette fois-ci très-sérieusement une proposition

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qu’il avait laite déjà auparavant à Saint-Pétersbourg sans songer le moins du monde à y donner suite : c’était de proposer l’indépendance de la Grèce, afin de séparer peutêtre les puissances par ce moyen et de déterminer la Porte à céder. Il rédigea vite un mémorandum* qu’il envoya* à • isnur». Saint-Pétersbourg et à Londres, en faisant entendre au cabinet anglais que, dans sa marche prudente, vis-à-vis de la Russie, il pourrait toujours compter sur l’appui de l’Autriche. Il était dit dans ce document « qu’un retour vers l’état des choses avant le soulèvement n'était plus possible en Grèce. Les Grecs avaient fait tous leurs efforts pour obtenir cette indépendance que, dans leurs projets de pacification , les puissances n’avaient cependant voulu jusqu’alors sanctionner par aucun document. Néanmoins, il y avait, disait le prince, dans les affaires humaines des moments où les résistances les plus légitimes devaient échouer contre une nécessité impérieuse. Plus d’une fois les révolutions les plus condamnables avaient triomphé; plus d’une fois les gouvernements les plus éclairés et les plus sévères avaient dû pactiser avec la révolte! Que si la paix de l’Europe dépendait dès lors de la pacification de l'Orient, et que l’indépendance d'une partie de la Grèce, malgré tous les inconvénients qu’elle entraînerait, en fût la condition indispensable, il n’y avait plus à délibérer sur ce qu’il y avait à faire. On aurait donc à réaliser l’émancipation pure et simple ; comme moyen de négocier, et en même temps comme résultat définitif, elle offrait les deux grands avantages d’agir d'une manière directe et énergique sur la Porte et de prévenir la guerre. » La politique du prince Metternich , qui , avec le concours d’Alexandre , ce prince si docile, de Castlereagh et même de Canning,

* Mémorandum, avec une dépêche ostensible et une dépêche réservée adressées au prince Esterhazy, en date du 15 mars 1828. MS.

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cet homme (l'État si sec, eût pu faire tourner tout au gré de ses désirs et de ses intérêts dans l'arrangement des affaires grecques, si, au commencement, elle avait voulu seulement tenir le moindre compte de l'appel fait par la voix de l'humanité ; cette politique, disons-nous, était donc alors arrivée à oublier toutes les antipathies profondes, de confession aussi bien que de politique, qu elle avait pour les Grecs russophiles, à se voir obligée de déclarer le principe de légitimité en banqueroute et à reconnaître le triomphe de la révolution , « amené par les puissances . elles-mêmes, qui avaient été les premiers soutiens du bon

droit! » Et tout cela, pour ne pus retirer entièrement la main du jeu et pour ne pas être obligée de voir éclater la guerre, dont le moindre résultat devait être nécessairement d’ouvrir à la politique russe , dans une Grèce tributaire , le champ le plus vaste à des tentatives qu'elle renouvellerait sans cesse pour enlacer dans ses réseaux l’empire des Osmanlis! Cependant cette nouvelle démarche du prince eut absolument le même sort que celle qui l’avait précédée : le bloc de Sisyphe s’échappa déjà de ses mains avant qu'il l'eût bien saisi. De même que la dépêche adressée par lui, le 12 février, à Esterhazy, avant même d’avoir été expédiée , avait perdu toute signification par suite de la nouvelle qui annonça au prince la publication du manifeste adressé aux ayans, de même Metternich dut considérer encore, à ce moment, son mémorandum comme non avenu, lorsqu'il entendit parler de la pre’mière déclaration russe, répondant à ce document turc. Le mémorandum autrichien n'était pas encore arrivé à Londres lorsque, peu de jours âprès la remise du mémoire anglais, Lieven reçut • îm 2« e-rritr. une dépêche * qu'il devait consigner dans le protocole des conférences de Londres

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• a. Martens, t. XII, p. 2RS.

LA TRIPLE ALLIANCE

Dans cette pièce, on déclarait que la Porte avait liai par franchir, d'un seul bond, les dernières limites de la longanimité du czar. Les nouvelles vexations qu elle avait exercées à l’égard de la navigation, l'expulsion des sujets russes, les instigations par lesquelles elle avait excité la Perse à la guerre contre la Russie, avaient, disait le cabinet russe, aggravé de nouveau tout le poids des torts causés antérieurement à la Russie; mais le manifeste adressé aux ayans, qui déchirait le traité d'Akerman et appelait aux armes tous les Osmanlis contre les Russes, comme les ennemis jurés du nom musulman, était une déclaration de guerre qui ne laissait plus de choix. Les droits de la Russie à cet égard étaient incontestables et indépendants de tous les traités conclus entre les alliés. Les troupes russes entreraient dans les Principautés. Renonçant à toutes les conquêtes, comme il l'avait fait auparavant, l'empereur ne déposerait pas les armes avant d'avoir obtenu toutes les garanties nécessaires aux intérêts russes, tous les droits promis aux peuples chrétiens placés sous sa protection, et, pour lui même, toutes les indemnités pour frais de guerre et pour les pertes subies par ses sujets. En ce qui touchait au traité de juillet, il s'en tiendrait à ce qu’on avait prévu pour le cas où une guerre russe viendrait à éclater : la Russie ferait servir les mesures qu elle prendrait ù lu réalisation des desseins sur lesquels on était tombé d'accord dans ce traité. La franchise obligeait le cabinet russe à faire remarquer, ù ce sujet, que l'empereur, une fois forcé à prendre les armes, verrait son honneur engagé à emporter de haute lutte l’exécution du traité. Les alliés garderaient, avec cela, toute latitude d’agir comme ils l'entendraient. S'ils acceptaient les propositions de l'empereur en date du 6 janvier, les mesures russes seraient motivées par le traité conclu

en commun; s'ils le préféraient, ils pourraient aussi appuyer la Russie seulement par leur assistance morale ; s'ils ne voulaient prendre ni l une ni l’autre de ces résolutions, la Russie, ne consultant que ses propres intérêts, exécuterait le traité toute seule. » En faisant expédier » fi-vrier. cette dépêche, le czar écrivit encore au roi de Prusse*, en lui exprimant l'espoir qu'il n'hésiterait pas à reconnaître la justice de sa cause et à exprimer cette opinion aussi auprès des autres cours ; bien plus, le czar fit même, par le prince Wilhelm, proposer au gouvernement prussien une participation formelle à l’action de lu Russie , bien que les idées et les habitudes du roi n’y fussent pas du tout favorables. La réponse* au mémorandum autrichien ne se fit pas non plus attendre. Elle refusait ce qu'on demandait sur un ton qui, à tout prendre, était obligeant, bien que quelques sarcasmes fins n'y manquassent pas. Sur le point de faire la guerre, on avait alors lieu de ménager le voisin irrité, au moins en paroles et dans les formes, i n* ir n iridié lc terrible fantôme de la guerre redoutée depuis si longtemps ne laissait cependant à Metternich ni repos, ni tranquillité. Tout affairé, et en changeant de système chaque fois qu'il s’adressait à une autre cour, il se jeta dans le chaos des intrigues diplomatiques et dans de nouvelles contradictions avec lui-même qui finirent par dérouter même les plus fidèles et les plus dévoués à sa personne. Éconduit à Saint-Pétersbourg, il s'efforça ensuite d'autant plus vivement à augmenter encore la sourde méfiance qu’on nourrissait à Londres à l’égard de la Russie, à briser complètement, si c’était possible, les conférences interrompues et à déchirer effectivement le traité de juillet. Par • « uur». les dépêches qu'il adressa* à Esterhazy, il essaya de bien

' Réponse du cabinet russe au mémoire autrichien (sans date). MS.

faire comprendre au cabinet de Saint-James que la manière d’agir de la Russie n’était pas en harmonie avec ses belles paroles ; qu elle était incompatible avec le rôle que lui imposait le traité , et que la paix de l'Europe dépendait de la question de savoir si cette manière de voir l'emporterait ou non aussi en Angleterre. Il pressa les ministres anglais de tenir un langage énergique et de prendre des mesures vigoureuses, afin de mettre des bornes à l'ambition de la Russie; il avoua bien que l’Autriche n’était pas en état de pouvoir les proposer elle-même ; mais il ajouta qu'elle accorderait la plus grande attention au moindre signe que lui ferait l’Angleterre pour l’encourager. Cependant des considérations très-graves empêchaient Wellington de faire le moindre pas pour se rapprocher du cabinet de Vienne. Il était certain de ne retirer aucun avantage de l’alliance, avec les Autrichiens, dont l’armée était dans un état dedécadence complète, comme on le savait d'après les témoignages de leurs propres amis. Quant au rôle que jouerait en definitive la Prusse, le ministre anglais était^dans une incertitude pleine de défiance. Mais avant tout, il craignait qu’en rebutant la Russie d’une manière très-prononcée, il ne la poussât ü des mesures extrêmes et qu'il n'amenât la France à se jeter entièrement entre les bras du czar; en effet, depuis le changement ministériel, cette

dernière jouait un rôle plus ambitieux, et, dans le cas où elle serait impliquée dans une guerre avec l'Angleterre, le duc la crut capable de vouloir se dédommager de ses pertes sur mer aux dépens, des alliés de l’Angleterre sur le continent, et de faire lever de nombreux germes de mécontentement dans tous les États voisins, en réveillant l’esprit révolutionnaire et bonapartiste sous les plis du drapeau blanc. A la grande frayeur de Metternich , le ministère Martignac était entré dans une voie populaire et

lt.

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libérale; il affichait ouvertement son philhellénisme. La Ferronnays, marchant tout à fait sur les traces de Chateaubriand, crut que la politique naturelle de la France exigeait impérieusement de se mettre du côté de la Russie. Le cabinet de Paris avait engagé l'Angleterre à entrer, sans hésiter, dans les propositions de Lieven du mois de janvier ; elle se montra la plus disposée à appuyer le président de la Grèce par des subsides dans des proportions considérables; elle envoya en Grèce un agent de commerce, Juchereau de Saint-Denis, et pressa les puissances d’accepter la proposition de la Russie qui voulait réunir les trois plénipotentiaires, pour de nouvelles conférences, dans l'ile de Corfou; elle avait été d'avis qu'il ne fallait pas empêcher la Russie d'entrer dans les Principautés; elle avait offert d’aller, conjointement avec l’Angleterre, dans la Morée pour la délivrer des Égyptiens , et elle armait avec un zèle qui montrait que La Ferronnays avait parlé très-sérieusement en assurant Metternich : « qu'au besoin la France continuerait à agir seule avec la Russie sur la base du traité de juillet. »

Dans ces circonstances, au lieu de s'engager avec l’Autriche, Wellington jugea plus prudent de chercher le développement des affaires d'Orient plutôt dans les rapports de l’Angleterre avec la France, et d’enchaîner la Russie en assujettissant d’abord cet allié « qui suivait à toute bride la direction de la Russie. » En même temps que Dudley répondit aux propositions de Lieven du mois de janvier, il envoya donc aussi à Paris une déclaration très-précise1, dans laquelle il se prononçait contre l'occupation des Principautés, approuvée par le cabinet de Paris, qui, disait-il,

1 Note de lord Dndlov adressée au prince Polignac, le 7 mars 18*28. MS.

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semblait supposer à tort que la Russie se bornerait à cette occupation , tandis que la dépêche de Nesselrode donnait à entendre que le czar ferait absolument le contraire. Le ministre anglais s'exprima donc à Paris avec la même netteté contre l'expulsion d’ibrahim de la Morée, par des moyens violents, mesure qui, disait-il, ne pourrait être considérée que comme une déclaration de guerre contre la Porte avec laquelle l’Angleterre vivait en paix, et qu'elle pourrait, par conséquent, se voir même obligée de secourir. Polignac trouva étrange que l'Angleterre voulût forcer la France à marcher au pas avec elle, tandis que la Russie voudrait lui faire changer son trot eu galop; il croyait cependant, comme Lieven, qu'on ne se laisserait pas déconcerter à Paris, et que surtout ce langage menaçant n’y ferait pas la moindre impression. La Ferronnays cependant baissa le ton; il déclara que les armements de la France étaient dirigés contre Alger, et, comme le disait Dudley à Polignac*, on avait l’espoir que les deux puissances occi- 4 2G mars, dentales s’entendraient, sans autre délai, au sujet des mesures & prendre , pour arriver à la pacification de la Grèce.

Ce ne fut qu’à ce moment que Dudley fit* une réponse* 4 25 mars, aux communications et aux propositions belliqueuses de la Russie en date du 26 février. « Le roi, disait-il dans sa note adressée à Lieven, ne mettrait pas en question le droit de l’empereur de Russie de juger lui-même la nature de ses griefs contre la Porte et d'en venir à la guerre, bien qu’il regrettât l’exercice de ce droit. Mais, de son côté, te roi ne pourrait pas se laisser déterminer, par cette décision de la Russie , à devenir infidèle aux principes qui l’avaient

1 Note de lord Dudley adressée au prince Lieven, le 25 mars t828. MS.

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guidé jusqu’alors. La Russie, disait-il, connaissait les motifs qui faisaient que Y Angleterre se prononçait contre une invasion de l’empire turc. L'effet bienfaisant qu’un tel événement pourrait avoir pour la Grèce serait plus que contrebalancé par les dangers qu’il amènerait pour l'Europe. Y participer, c’était agir en contradiction directe avec la marche suivie jusqu’alors , marche pleine de prudence et d’égards pour la puissance qu’on n'avait voulu ni anéantir, ni humilier, mais seulement guider. On faisait ressortir ensuite les difficultés que l'attitude prise par la Russie ferait naître à l’égard de l’action commune ultérieure des trois puissances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg ôtait ainsi la possibilité d’exécuter le traité dans l’esprit dans lequel il avait été conçu; le choix des moyens pour des entreprises communes n’était plus un sujet de délibération pour les trois puissances : l’Angleterre et la France auraient à suivre la direction de la Russie ou à renoncer à une action commune. On rappelait ensuite, pour terminer, que la Russie, tout en poursuivant l'œuvre de pacification, était obligée par le traité de rester fidèle au but pour lequel cette convention avait été conclue, ainsi qu’aux déclarations désintéressées par lesquelles elle s'était engagée à ne pas faire la guerre dans le dessein d’agrandir son territoire; puis, on exprimait l’espoir qu’après la victoire le plus fort n’imposerait pas au plus faible, sous le nom d indemnités, des sacrifices qui pourraient mettre en danger son existence politique. » — Toute la teneur de ce document montrait parfaitement bien que Wellington comprenait qu après avoir fait naître, par son long silence, la défiance à Saint-Pétersbourg, toute tentative par laquelle il essayerait, encore à ce moment, d’arrêter le jeune empereur ne ferait que le pousser en avant. C’est pourquoi il

n’opposa aucune résistance aux résolutions de la Russie;

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mais il fit mine de vouloir accepter la dernière alternative des propositions faites, en février, par le cabinet de Saint- Pétersbourg, et de considérer le traité de juillet comme ayant cessé d’exister. Comprenant de cette manière la situation des affaires, Wellington aurait voulu opposer à la démarche de l'autocrate russe une autre démarche correspondante à faire par les deux puissances occidentales ; son intention était de déterminer la France à l’exécution bilatérale du traité trilatéral, et de continuer à agir, sur la base du traité, avec la France seule et sans la Russie, dans le cas où cette dernière puissance voudrait se soustraire entièrement à la direction de ses alliés.

Lorsque Metternich s’aperçut de ce rapprochement et de cette entente entre les puissances occidentales, ainsi que de la stérilité de ses desseins sur l'Angleterre , il changea aussitôt de front; avec une versatilité achevée. D’abord, afin de pallier ces tentatives faites pour exciter les puissances contre la Russie, tentatives qui venaient d'échouer, il montra à Saint-Pétersbourg un air plus doux et plus insinuant. Il fit répondre*, bien que ce fût fort tard, par l’empereur François à la lettre du czar en date du 29 janvier*, pour inviter ce dernier à retourner au système salutaire de l’Alliance universelle, au delà de laquelle il n'y avait qu’une ruine inévitable. Mais, en même temps, il essaya encore une fois la force de ses paroles usées à Constantinople*. En lui annonçant les résolutions belliqueuses de la Russie, il fit presser la Porte de faire une déclaration précise, annonçant qu’elle resterait fidèle aux engagements pris à Akerman. L'internonce s'acqutita* de sa tâche*; mais on lui répondit par un refus pur et

4 L’empereur François à l’empereur Nicolas, le 5 avril 1828. MS.

• Le prince Metternich au baron Ottenfels, le 28 mars 1828. MS.

* Note de l'internonce adressée à la Porte, le 10 avril 1828. MS.

L'accommod*

rorut.

S avril.

10 avril.

LA TRIPLE ALLIANCE

simple, à moins, ajouta la Porte, que la Russie n’exécutât sa promesse donnée à Akerman et qu’elle ne s’abstînt de toute immixtion dans les affaires grecques. Mais sur les instances vives et réitérées de Tinternonce , le reïs-effendi répondit au drogman autrichien : « qu’il lui était impossible de le croire chargé de mettre sa patience à la rude épreuve d’entendre dire chaque jour et le lendemain absolument la même chose! » De cette manière, le prince Meltcrnich offensa, par sa démarche, le divan à Constantinople, comme le cabinet de Saint-Pétersbourg en même temps. Après avoir reçu la lettre de l’empereur François, le czar avait répondu par un refus, il est vrai, mais il s’était exprimé d’une manière affable et amicale1. Cependant lorsqu’on apprit que Metternich était de nouveau intervenu auprès de la Porte, le grand-chancelier dut s’entendre blâmer, par le cabinet de Saint-Pétersbourg, au sujet de cette « démarche stérile » dont le succès n’aurait même en rien changé les résolutions de T empereur. Après avoir ainsi de nouveau échoué en Orient, Metternich se rejeta encore sur l’Angleterre. Wellington y purgeait, à ce moment*, son ministère des éléments du parti xvhig , d’un Htiskisson, Grant et Palmerston, et remplaçait même lord Dudley par Aberdeen, cet ami intime d’Esterhazy qui était tout dévoué à l'Autriche. Metternich vit le moment venu de mettre en mouvement des leviers plus forts à Londres, oh les personnages les plus incompatibles avaient à conduire un jeu dont la position actuelle donnait de nouvelles espérances même au prince qui venait de perdre la partie. En effet, il y avait là : Wellington, cet homme entêté et plein d'opinions préconçues, mais dépourvu de tout talent pour faire des combinaisons politiques, que tourmentaient,

1 Précis d'une conversation entre Sa Majesté l’Empereur de Russie et l'Ambassadeur d’Autriche Comte de Zichy, 24 avril 1828. MS.

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