II. U
LA GUERRE RUSSO-TURQUE
Knrs. Muni de vivres pour quarante jours, Paskevitch suivit, en partant, le même ordre de marche pénible, mais sûr, qu’il observa pendant toute la durée de la guerre : l’armée ne semblait être que l'escorte d'un transport de vivres; deux mille deux cent cinquante bêtes de somme, dix-huit cent quarante-huit chariots et un grand nombre de bêtes de boucherie formaient deux divisions séparées, dont chacune était escortée par une brigade d'infanterie. Une troisième brigade, la cavalerie et l’artillerie marchaient des deux côtés, tandis que des Cosaques formaient l'arrièregarde et que l'avant-garde, qui ne devançait jamais beaucoup le gros de la troupe, était composée aussi de Cosaques, d'une demi-batterie d’artillerie à cheval et d'un bataillon de pionniers. Arrivée sur la hauteur où est. situé le village de Meschko, la colonne vit devant elle la ville de Kars dans une position extrêmement forte, située dans un coude et sur la rive droite du fleuve qui porte le même nom; appuyée, sur les derrières, contre les retranchements du ipont Karadag et munie de trois citadelles, emboîtées les unes dans les autres, de murs d’enceinte et de plusieurs ouvrages extérieurs. Paskevitch se traça aussitôt son plan d'attaque qui était d’établir un camp fortifié près des ruines du village de Kitschikœw,,sur la route d’Erzeroum, où il pouvait empêcher le passage des troupes de renfort, commandées par Kiouse-Mehmed-Paeha, dont l’arrivée prochaine avait été annoncée au commandant de Kars,
kei wœhrcnd der Jahre 1828 und 1829. Deutsch bearbeitet von Læmmlein ( Histoire des campagnes dans la Turquie d'Asie pendant les années de 1828 et 1829 , traduction allemande, par Læmmlein), Leipzig, 1839. — L’ouvrage de F. Fonton : La Russie dans l'Asie - Mineure, Paris, \ 840, n’est qu’un remaniement superficiel et gâté patun vernis louangeur du livre d’Ousehakow, qui, lui-mérne, renferme déjà beaucoup trop du contenu des bulletins russes, bien qu’il n’en ait pas le style.
de 1828 A 1829.
Emine-Pacha. Après avoir occupé cette position*, Paske- 4 juillet, vitch se convainquit, par la reconnaissance la plus minutieuse qu’il fit en personne, qu'on ne pouvait attaquer la ville que du côté sud-ouest où il était possible de dresser l’artillerie de siège sur des hauteurs qui dominaient la ville. Mais dès que les Russes se turent établis à Kitschikœw, les Turcs avaient élevé un camp retranché sur les hauteurs au sud-ouest, tout près du cimetière. Par un trait d’audace et avec une activité confiante dans la valeur des soldats russes, Paskevitch fit établir* alors, sur les .points 4 2*4 iuill<;, les plus convenables, quelques batteries de brèche; puis il donna l’assaut au cimetière qui fut pris * après une lutte 4 5 opiniâtre. Chassés de cette position, les Turcs abandonnèrent aussi leur camp retranché aux Russes qui les poursuivirent. Après être retournés sur ce point avec des forces supérieures, les Turcs en furent délogés une seconde fois et poussés jusque dans lesTaubourgs au delà du fleuve dont ils n’eurent pas même le temps de détruire les ponts.
Après ces succès surprenants, Paskevitch, avec son coup d'œil pénétrant, reconnut qu’il était possible, en profitant de la terreur panique dont les effets sont toujours si pernicieux pour les Turcs et pour lés Grecs, de transformer le siège lent en assaut improvisé. Les Russes s’établirent dans les premières maisons ; ils prirent ensuite d’assaut deux bastions du faubourg Orta-Kapi, où ils dressèrent aussitôt douze canons de fort calibre, pour bombarder la citadelle. Les habitants s’enfuirent précipitamment dans le château-fort; des grenades mirent le feu à la ville dans trois endroits différents ; les Russes prirent encore le faubourg Béiram-Pacha. Le major-général Mouraview s’empara des hauteurs du Karadag, ce fort appui de la ville, et tourna les canons, qu’il y avait pris, contre la citadelle .
Après la chute des faubourgs, on prit d’assaut aussi les
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fortifications de la ville, par une suite de victoires non interrompues. Alors la citadelle aussi arbora le drapeau blanc.
Une seule attaque suffit ainsi pour faire tomber cette forteresse qui, en 1807, n’avait pu être réduite par les Russes et qui, un siècle auparavant (1735), avait été assiégée en vain par Nadir-Schah avec cent mille hommes. Le jour même de l’assaut, Kiouse-Mehmed-Pacha se trouva déjà tout près de la ville, lorsqu’il en apprit la chute; il rebroussa chemin en suivant la route d’Àchalzik jusqu’à Ardaghann et, sur le faux bruit que Paskevitch marchait sur Erzeroum, il se retira dans le Saganloug. Le général russe ne put l’v poursuivre parce que la peste, qui sévissait dans la forteresse, avait* atteint ses bataillons. Ce ne fut qu'après avoir perdu plusieurs semaines d’une manière si fâcheuse, qu’il put quitter Kars et partir dans la direction d’Achalzik, mais non pas en suivant la route commode par Ardaghann dont la prise et l’occupation auraient trop affaibli son corps de troupes déjà si faible. 11 dut suivre, au contraire, la route presque impraticable d’Achalkalaki, où il pouvait plus facilement se faire rejoindre par les renforts qui devaient lui venir de la Grousie. Arrivé devant Achalkalaki, il somma la petite garnison de se rendre; mais elle refusa fièrement en disant : « que les défenseurs de la place étaient des Achalzikiens dont le proverbe disait que chacun d’eux tenait tète à deux Karsiens dont il ne fallait qu'un seul pour vaincre trois habitants d’Erivan ! » Cette jactance fut bientôt réduite au silence par les canons de Paskevitch. Une des particularités de la manière du général de faire la guerre était qu’il attachait la plus grande valeur à une forte artillerie de campagne et de siège, arme de la plus grande efficacité, parce qu'elle remplissait les Turcs de terreur, et pour le trans-»
port de laquelle le général ne craignait pas de faire les efforts les plus extraordinaires. Dès qu'il eut trouvé le point le plus convenable pour bombarder la ville, il y dressa une batterie de deux mortiers et de dix canons et une autre de six mortiers à la Cohorn dont le feu, dans le plus bref délai, bouleversa à un tel point les bastions, les murs et les tours que la garnison s’enfuit précipitamment et abandonna la forteresse. On continua alors à suivre la route si difficile d'Achalzik; chemin faisant, le général reçut * les renforts désirés de la Grousie et une nouvelle • s-7 août, plus agréable encore^ qui lui venait de son aile droite et qui lui annonçait que Hesse avait pris* le fort si important • r juillet, de Poti à l'embouchure du Rion (Phasis) dans la mer Noire. Après une marche horriblement fatigante à travers des contrées où presque toute la troupe dut s'occuper à aider au transport des approvisionnements et à réparer les chemins, on arriva* devant Achalzik, où Kiouse et *16*061. Moustapha-Pacha avaient déjà quadruplé les forces numériques de la garnison sous les ordres d’Achmed-Pacha, en y ajoutant des renforts de vingt-cinq mille hommes, tandis que Paskevitch ne pouvait disposer que de neuf mille hommes dont le chiffre fut augmenté trois jours après, de dix-huit cents hommes commandés par le général Popow.
Paskevitch commença ses opérations contre cette forte AcbaUik. place d’armes en occupant la montagne de Taouschan- Tapa de l'autre côté du Kour, d'où l’on dominait toute la contrée et la face occidentale de la forteresse, point que les Turcs avaient négligé de fortifier. La barricade de chariots des Russes se trouvait d’abord sur quelques hauteurs en deçà du Kour ; mais, après avoir bien exploré la localité, Paskevitch choisit pour son campement un autre endroit à l’ouest d’Achalzik sur la rive gauche du petit fleuve du même nom qui se jette, dans le voisinage, dans
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oftt. le Kour ; on se mit donc en mouvement* pour y transporter les bagages. Pour couper la colonne des chariots en marche, de nombreuses troupes de cavaliers turcs attaquèrent le corps russe qui, distribué sur les deux rives du Kour, formait une ligne très-mince et longue d'une verste et demie; mais ils n'employaient follement qu’une partie de leurs troupes contre lesquelles la cavalerie de leurs adversaires se défendit avec une bravoure fort brillante. Plus tard encore, malgré leurs forces bien supérieures, les Turcs ne firent non plus rien pour déranger les Russes dans leur camp retranché. La tâche des Russes était là infiniment plus difficile que devant Kars. Achalzik était une forteresse construite par des hordes de brigands du Kaukase, noyau autour duquel il s’était établi, dans le cours du temps, une population de Juifs, d’ Arméniens et de catholiques, tous également âpres au gain. La ville, encaissée entre les montagnes qui bordent la rive gauche de f Achalzik, renfermait quatre mille cinq cents maisons , dans un espace fort resserré et coupé par un ravin qui se divise en deux branches. Ses faubourgs étaient entourés d’une estacade formée de madriers de sapins, hauts de douze pieds et larges de trois, présentant les mêmes difficultés à l'escalade et à un bombardement efficace ; ce retranchement était flanqué de quatre bastions, d'une seule grosse tour et d’un grand nombre de tours plus petites. Un mantelet, qui se trouvait au milieu, constituait le mur d’enceinte de la forteresse, mur qui dépassait partout en hauteur la ville, tandis qu’un troisième mur formait la citadelle qui dominait tous les ouvrages de défense.
Eu égard à cette forte position de la place et à cause de la grande supériorité numérique de ses défenseurs, Paskevitch avait commencé par couvrir son camp de différentes redoutes dont la première se trouvait près du
Taonschan-Tapa, et par élever des approches qui devaient faire accroire à l'ennemi qu'il s'agissait d’entreprendre un siège régulier et de longue haleine. Mais, en réalité, la première intention et la tâche la plus importante du général russe était de disperser les corps auxiliaires, commandés par Riouse et par Moustaplfà, qui occupaient toute la campagne à l'entour de la ville, avant de se tourner contre la forteresse elle-même. Les deux pachas occupaient quatre camps, appuyés par l’une de leurs ailes contre la ville et s'étendant de là, jusqu’à la distance de cinq verstes, à quelques villages où se trouvaient entassées les munitions de guerre. Paskevitch résolut, dans un conseil de guerre, de prendre, par un coup de main exécuté pendant la nuit, celui des camps qui se trouvait le plus près de la ville* ; de couper ainsi les communications entre le * « toit, corps auxilaire et la forteresse et de le rejeter ensuite vers Ardaghann. Un prisonnier turc conduisit les Russes par un chemin par lequel on tournait la forteresse du côté nord.
Mais la colonne russe se trouvait encore à trois verstes du camp turc, lorsque le jour commença à poindre et montra aux ennemis que les Russes approchaient. On n'avait pu employer que six mille cinq cents hommes pour exécuter ce coup téméraire ; les autres troupes durent garder le camp et les batteries. Attaqué par un ennemi cinq fois supérieur en forces, Paskevitch, avec beaucoup de sangfroid, résolut d’accepter la bataille. Il sut prendre une position avantageuse sur ce terrain coupé partout par des déchirures ; il s’y maintint dans la défensive pendant dix heures et exposé à un soleil brûlant ; puis, dès que la fraîcheur fut arrivée et qu’une pluie, venue à propos, eut ranimé ses soldats, il profita de ce moment favorable pour attaquer, avec des réserves fraîches et reposées, l'ennemi épuisé, à l’instant même où, suivant ce qu’on était convenu
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d'avance, Mouraview se mit en marche, pour inquiéter les Turcs du côté de la barricade de chariots des Russes. Trompant l'ennemi par un mouvement simulé, exécuté par la cavalerie à l'aile droite, Paskevitch fit faire à l’aile gauche la véritable attaque contre celui des camps qu’il avait le projet de prendre. Dès que la victoire y fut décidée, la cavalerie à l’aile droite fit, à son tour, une attaque vigoureuse. Kiouse-Mehmed, craignant pour sa retraite, se jeta dans Achalzik et abandonna à leur sort les autres qui furent saisis d’une terreur panique.
Les Russes s’emparèrent immédiatement de deux autres camps ; le quatrième et dernier fut pris un peu plus tard ; toute la masse des troupes auxiliaires fut dispersée dans la direction d’Ardaghann, à l’exception de celles qui s'étaient enfuies dans la ville. Toutes ces conquêtes étaient le résultat d’une seule journée où, tant par les marches que par les combats, les Russes avaient été occupés pendant vingt heures. Mais il y avait encore toujours dans la forteresse quinze mille hommes qui rejetèrent fermement toutes les propositions par lesquelles les Russes les enga- • îi «.M. geaient à se rendre. Paskevitch commença * donc aussitôt le véritable siège avec cette promptitude qui lui était particulière et qui permettait à peine aux soldats de respirer. La cavalerie russe était encore occupée à poursuivre les troupes auxiliaires dans leur fuite, lorsque les redoutables canons du général russe ouvrirent leur feu du haut de la colline occupée parle premier des quatre camps qu’on venait de prendre et qui formait un des principaux points d’attaque contre la ville. 11 importait au général de presser de plus en plus les opérations du siège, parce que le bruit public l’avait de nouveau informé de l'arrivée prochaine de nouvelles troupes d'Erzeroum qui devaient dégager la forteresse, et parce qu’il n’avait plus de muni-
tions de guerre que pour huit jours. C’est pourquoi, dès qu’on eut ouvert une brèche dans un des bastions du nord, contre lequel on avait dirigé l’attaque principale, Paskevitch fit donner l’assaut l'après-midi du même jour*, pen- • « **\t. dant l'heure du repos, où les Turcs s’y attendaient le moins; on attaqua sur trois points à la fois, pour détourner l’attention des ennemis du point principal, qu'il s’agissait de prendre, c’est-à-dire du bastion nord en face de l'église catholique. C’était le jour de l'Assomption et en même temps la fête du régiment des fantassins de Schirvann, avec lesquels le colonel Borodine avait demandé la faveur de commencer l’assaut. La première escalade du bastion n’offrait pas beaucoup de difficultés ; mais immédiatement après que les Russes eurent obtenu ce succès, des soldats, des bourgeois et même des femmes armées s’établirent dans l'église catholique et dans les maisons voisines, où il s’engagea une lutte meurtrière qui coûta la vie au vaillant Borodine. Pendant longtemps, les Russes ne purent se maintenir qu’avec la plus grande difficulté dans l'espace extrêmement resserré qu’ils venaient de conquérir, jusqu’à ce que les pionniers, avec des peines indicibles, amenassent quelques pièces de canon de l’autre côté du fossé et que quelques renforts pussent venir appuyer les assaillants. Ce ne fut qu’alors que l’église tomba entre leurs mains; on dressa des mortiers et des obusiers sur le toit de cet édifice ; mais il fallut enlever maison par maison à leurs défenseurs fanatiques, jusqu’à ce que l'idée vînt aux Russes de lancer des grenades, afin d'allumer un incendie et de forcer les ennemis par ce moyen à quitter la ville et à se retirer dans la citadelle.
Pendant cette lutte opiniâtre, dans laquelle on se disputait la possession des maisons, une grande quantité de rhum était tombée entre les mains des Russes victorieux.
LA GUERRE RUSSO-TURQUE
Même d’après les indications des écrivains qui ont raconté cette campagne avec beaucoup de partialité pour les Russes, cette circonstance mit en jeu l’indiscipline et la licence d'une soldatesque ivre : elle contribua à augmenter encore l’incendie qui, à la tombée de la nuit, embrasa de ses flammes les faubourgs au sud et à l’ouest de la ville, et aiguillonna les soldats à continuer, avec la même ardeur, cet assaut pendant lequel les Turcs, dans leur stupeur sans ressource, laissaient tomber entre les mains des Russes tous les points élevés dans la place et autour d’elle. Avant le lever du soleil, les hommes armés eurent quitté la ville et les défenseurs de la citadelle envoyèrent des propositions pour une capitulation, demandant, en même temps, un délai de cinq jours pour délibérer. Mais Paskevitch ue voulut pas même entendre parler de cinq heures. Aussitôt la reddition eut lieu, à la condition que la garnison pourrait partir librement. Par suite de l’impression que la chute de ce boulevard si solide avait exercée sur les esprits, le château-fort d’Atschver, situé sur la route principale qui conduit d’Achalzik dans la Kartalinie, se rendit également aux Russes. Dès que cette nouvelle arriva à Ardaghann,
3 wptfmbre. cette ville se livra * aussi au général Bergmann, le commandant de Kars. Lorsque, peu de temps après, Paske- Fiude «pt. vitcli arriva à Ardaghann*, il y reçut la nouvelle que tout allait bien à l’aile gauche de son armée, que les forteresses de Bayazid et de Toprakaleh avaient succombé aux attaques du prince Tschawtschevadseh qui, avec un petit corps de troupes, surveillait les contrées arméniennes des possessions russes. Paskevitch avait rempli toute sa mission avec ses forces et ses ressources insignifiantes dansune seule campagne qui n’avait duré que deux mois, tandis qu’on ne pouvait nullement savoir ce qui restait peut-être à faire, dans une seconde campagne, à l’armée qui opérait
en Europe. Toutes les acquisitions précieuses, auxquelles la Russie attachait la plus grande valeur entre toutes et qui étaient les seules qu’on pût espérer garder d’une manière définitive, se trouvaient entre les mains du comte d’Erivan. Ce qui avait été obtenu à faite gauche de sa ligne d’opérations était un gain additionnel sur lequel on n’avait pas compté. .
Pendant le cours de cette année de la guerre, la Porte La Morée. avait eu à essuyer encore une troisième perte, outre ce qu’on lui avait pris en Asie et outre la chute de Varna ; les Égyptiens avaient été contraints d’évacuer la Morée. Depuis que la France avait montré, pour la première fois, le désir de faire l’expédition en Morée, l’Angleterre s’était J efforcée de la rendre inutile par des négociations. Déjà au ( commencement de l’année \ le lord haut-commissaire * FéYrier. Adam avait eu une entrevue avec Ibrahim à Modon, entrevue qui ne produisit cependant aucun résultat, bien que le pacha se trouvât, déjà à cette époque, dans une position fort difficile. Dans l’effervescence de son premier zèle guerrier, la Porte lui avait expressément enjoint de se maintenir dans son poste et même de s’ouvrir de vive force le chemin de la Roumélie ; mais l’impossibilité de trouver les moyens de pourvoir à l’existence de son armée s’accrut de jour en jour. On ne put plus subvenir à la subsistance de la garnison de Tripolitza, la capitale ; le pacha se vit donc obligé delà faire 'conduire * par Souleïman-Rey dans les «Février, forteresses maritimes à l’ouest; puis il fit raser la ville au son des trompettes et jeter du sel sur son emplacement.
Les autorités de Corfou ayant répondu par urt refus à sa demande d’adoucir les rigueurs du blocus, Ibrahim recommença son système de déprédations que Codrington, dans une lettre qu’il lui adressa*, l’exhorta très-énergiquement * 23 ma», d’abandonner. Vers l’époque de la moisson, on craignit
LA CUF.RRF, RUSSO-TLRÇl'E
que, pour affamer les Péloponésiens, il ne détruisit toute la récolte ; Kapodistrias, se rendant en personne à Navarin, pressa vivement les commandants des flottes alliées de déterminer Ibrahim à conclure une convention. C’était au moment oh la position du pacha devenait de plus en plus difficile, à l'intérieur aussi bien qu'à l’extérieur. Deux corvettes égyptiennes chargées de munitions qui, venant d’Alexandrie, essayèrent d'entrer dans le port de Navarin, • i juin, furent repoussées à coups de canon*. A terre, la guerre, qui avait été terminée, à l'extérieur, par la peste et par la suspension d'armes, se jeta sur le camp même des Égyptiens : les Albanais se révoltèrent ; ils quittèrent le camp, au nombre de deux mille sept cents hommes, et parcoururent le Péloponèse en tout sens, jusqu’à ce que, atteignant Rhion, ils y eussent un conflit avec les Égyptiens qu’ils y trouvaient; ils tuèrent Deli-Achmed-Pacha, prirent d’assaut le fort et passèrent le détroit pour retourner dans leur pays. Dans ces circonstances, Ibrahim lui-même demanda une conférence avec les capitaines des navires en n jnin. station devant Navarin'; on la lui accorda’; il y pria les capitaines de transmettre un message à son père, auquel il avoua que, puisque la manne ne tombait plus du haut du ciel, on ressentait les conséquences fâcheuses d’un blocus aussi rigoureux, et que ses hommes demandaient à grands cris à retourner chez eux. La dépêche partit ; un messager du vice-roi rapporta la réponse ; mais, lorsque de Rigny et Heyden, dans une nouvelle conférence’, de- • « juillet, mandèrent ’ à savoir quelle en était la teneur, le pacha recommença son ancien système de subterfuges et de résistances entêtées.
1 Le protocole s’en trouve dans Kcppel, Narrative of a journey acromi the Balcan. London, 1831, t. Irr, p. 397.
1 Même ouvrage, p. 401.
DE 1828 a 1829. 541
Ibrahim, dont la mauvaise humeur avait été excitée par l’idée fausse que le président Kapodistrias, qui se trouvait à bord des vaisseaux de la flotte, assistait à la conférence, montra l’irritation la plus vive. Il disait qu’il avait demandé des approvisionnements; que son père l’adressait aux amiraux et qu'il ne recevrait la véritable réponse qu’après vingt-cinq jours. On le menaça d’un blocus par terre; il répondit par des bravades, en disant qu’il se défendrait ; que la pénurie, dont souffrait son armée, n’était pas encore arrivée à être la famine ; que chez eux on n’avait pas coutume de capituler, avant d’être forcé de manger les feuilles des arbres et la chair humaine. Le point qui offrait de véritables difficultés était la demande des alliés par laquelle ils exigeaient qu Ibrahim rendît tous les esclaves grecs, même ceux qui avaient été déjà transportés en Égypte. En entendant exprimer cette demande monstrueuse qui était en contradiction complète avec toutes les idées et avec les mœurs des musulmans, Ibrahim s’abandonna à des transports de fureur en levant les mains vers le ciel, en courant dans la chambre et en saisissant sa barbe qui, par suite des agitations et des émotions auxquelles le pacha avait été en proie pendant les dernières années, avait eu beaucoup à souffrir de ses accès de colère et se trouvait considérablement éclaircie. Cependant Ibrahim dut se soumettre à la dure nécessité. Au grand étonnement des Francs, le Français Souleïman- Bey déclara, au nom de tous les officiers supérieurs, qu’aussitôt que des navires turco-égyptiens arriveraient pour les recevoir, ils s’embarqueraient, et qu’ils lieraient les mains et les pieds à Ibrahim s’il voulait s’opposer à leur départ ! Alors les amiraux décidèrent * dans une délibération qu’ils eurent entre eux, que Codrington irait à Alexandrie même pour y terminer les négociations. Peu de
♦ 25 juillet.
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temps avant de remettre sou commandement entre les mains de sir Pulteney Malcolm, l’amiral anglais mena encore cette afl'aire à bonne fin. Le vice-roi se rendit du Caire à Alexandrie; Codrington, qui y était arrivé, ne voulut cependant pas débarquer avant qu’on eût promis d’avance l’évacuation de la Morée. Dans la convention e août, qu’on conclut alors*, on stipula seulement comme condition que, pour sauvegarder son honneur et les apparences de l'obéissance qu’il devait à la Porte, le vice-roi pourrait laisser dans les places des garnisons jusqu'au chiffre de douze cents hommes. Le but que l’expédition française devait remplir dans la Morée se trouva donc atteint avant que les soldats fussent même embarqués.
Mais autant les Anglais étaient pressés de prévenir cette expédition, autant les Français étaient désireux d’exécuter cette campagne pacifique que, dans une conférence tenue
• o août. à Londres*, à l’époque même où l'on avait conclu la con-
vention d’Alexandrie, les alliés avaient résolu d'annoncer à la Porte par une note collective des trois plénipolen- D*pnis o 9 août. tiaires réunis à Gorfou*. Quelques jours seulement apres que cette résolution eut été prise, le corps expéditionnaire français, fort de quatorze mille hommes et de quinze cents chevaux, et divisé en trois brigades, s'cmbaixjua, • i:-i9 août, sous le commandement du marquis de Maison *, à Touiou,
• 3t> août et prit terre dans le golfe de koron, près de Petalidi *.
Ibrahim n’avait pas encore fait de préparatifs pour embarquer ses troupes. Une partie de la seconde brigade, commandée par le général Sébastiani, prit position prés de Koron; les autres troupes traversèrent la péninsule messénieune et s'établirent devant Navarin, tandis que la troisième brigade, sous les ordres du général Schneider, reprit voile et se rendit devant Patras. Cette espèce de blocus à terre, jointe au blocus maritime, força le pacba à
-Digttized hy (lopgle
de 1828 a 1829,
renoncer à ses hésitations et à embarquer ses Égyptiens \ *sePi., octobre.
* A peine eut*on obtenu ce résultat, qu'on demanda aussi que les forteresses fussent évacuées. On n’avait pas de prétexte juste pour faire cette demande; mais une fâcheuse nécessité y força les Français. En effet, le climat avait été fatal à leur armée dès les premiers moments de son arrivée .en Grèce. De mauvais règlements sanitaires ; les excès auxquels se livraient les soldats dans l’usage du vin et des fruits; les nuits froides succédant aux chaleurs? du jour, mirent très-promptement une mortalité effrayante dans les rangs de l'armée. A l'entrée de la saison pluvieuse, en automne, les lièvres et les maladies de toute espèce augmentèrent encore. A bord des bàtimeiats de transport, il n’y avait que des infirmeries misérables. On avait donc besoin de quartiers d’hiver, et on jugea indispensable de prendre possession des forteresses * bien qu elles fussent remplies de vermine et de miasmes délétères. Les garnisons turques avaient reçu ordre de ne pas opposer de résistance aux Français. Navarin, Mockxn et
Koron leur furent livrées * ; Patras aussi leur ouvrât ses
* 6-9 octobre.
portes; ce ne fut que la garnison du château-fort de Morée (Rhion) qui dut être délogée à coups de canou pa r les Français.
Pour la première fois, les Grecs virent tout le PeU* >ponèse entre leurs mains. Leur propre coopération à Ha délivrance de la péninsule, demandée au commencemenû par de Rignv, avait été superflue. Avec un zèle d’autaaU’;plus grand, Kapodistrias offrit * alors au marquis de Maiso. n le concours du corps de Megara, pour reconquérir rilelL ade orientale, et celui de la Hotte, pour faire une eiûtrepi ise contre Lepanto. En effet, personne ne douta qu’ap: rès avoir si facilement accompli leur mission en M.orée, les Français n’avançassent par l'isthme. Le général Mattfou
Septembre.
544 LA GUERRE RUSSO-TURQUE
lui-même y avait été autorisé, et était prêt à faire ce mouvement; les Russes aussi, vu la mauvaise tournure * que leur campagne avait prise, n’auraient pas mieux demandé que de rendre, de cette manière, la diversion française plus efficace. Les puissances occidentales aussi auraient eu un intérêt naturel à pousser leurs succès rapidement vers le but qu’elles voulaient atteindre ; elles auraient pu dès lors emporter de haute lutte et de leur propre chef la pacification de la Grèce, avant que la Russie eût pu les prévenir par la paix d’Andrinople. Mais la convention de Londres, au sujet de l’expédition française, ne s’appliquait qu’à la Morée, et le gouvernement anglais, avec sa politique mesquine, opposa son veto formel à toute entreprise dépassant ces limites. La France se soumit. Mais le petit satellite grec ne se laissa pas déranger dans son dé.sir et dans son zèle de servir la Russie. Nul document ne prouve d’une manière expresse, mais les faits démontrent incontestablement que celle des grandes puissances qui faisait la guerre à la Turquie l’avait stimulé d’une façon directe , au moment de ses plus grands embarras, à lui prêter un concours convenable. Heyden
♦ î6 août, reçut d’Odessa des instructions de Nesselrode * qui lui
ordoj inaient de fournir aux Grecs tous les secours qu’il serai t en son pouvoir de leur accorder. Kapodistrias, qui, à d’î tutres moments, avait toujours eu l'habitude de s'élever î wec force contre les entreprises dans File de Crète,
♦ Août, y en- voya* dès lors lui-même le colonel Reinicke, et y fit reco mmencer encore cette criminelle effusion du sang ,
♦ octobre, jusq u’à ce que les flottes alliées l’arrêtassent enfin \ Dans
ces appréhensions pleines d'inquiétude au sujet de l’issue de La campagne, et au risque de s’exposer à une nouvelle bro/uille aivec l’Angleterre, le czar avait donné ordre au milieu de l'été de bloquer les Dardanelles, afin de faire
naître à Constantinople la crainte d'une famine. Dans ce but, il nvait ordonné au comte Heyden de renoncer à la neutralité observée jusqu’alors dans la Méditerranée. Aussitôt Sachtouris aussi reçut ordre*, sous le prétexte de prévenir la disette dont la Grèce était menacée, de transporter le blocus de Volo devant l’Hellespont, et de croiser contre tous les navires chargés de blé en destination pour Constantinople!
En même temps, les deux armées de l'Hellade orientale et occidentale reçurent ordre d'avancer, « quand même Maison ne viendrait pas à leur secours; » de procéder, d’un côté, au siège formel des places occupées par les Turcs dans l'Attique, et de l'autre à l’occupation de la position importante du Makrvnoro, « quelle que fût la décision des puissances! » A l est, Ypsilantis entra donc dans la Béotie et la Phocide; à l’ouest, les troupes s'avancèrent vers Lobotina, et chassèrent les Turcs jusqu'à Lepanto; à l'est, on força Salona à se rendre*, de même que Karpenisi * au centre et Loutraki à l'ouest. Les vaisseaux grecs entrèrent de vive force dans le golfe d'Arta, et s'en rendirent maîtres, de même qu'ils s'emparèrent* de Vonitsa, la ville. Ce nouveau zèle déployé par les Grecs par suite des nouvelles réclamations de la Russie se1 rattachait à ce fait que dans un nouveau mémoire*, suivi d'une note*, Eapodistrias demanda, à plusieurs reprises, aux puissances de continuer les subsides, d’ordonner au général Maison de coopérer avec les Grecs en Roumélie, de protéger l'ile de Crète contre Méhmet-Ali, et d’accorder un emprunt de 60 millions de francs. Mais cette importunité, de même que le mouvement agressif, fait de leur propre autorité, par les Grecs, sur le théâtre de la guerre, pendant que l’hiver avait imposé une suspension d'armes aux Russes ainsi qu'aux Turcs, temps d'arrêt dont II. Xi
Septembre.
• 29 notenihra.
• 5 <ie( crubr*.
* 27 d^fptnhre.
♦ H no**»robre.
9 13 iVk^mbr*.
r»4H LA QUERRE RUSSO-TURQUE
foutes les puissances désiraient également profiter pour conclure la paix; ces mouvements des Grecs, disons-nous, turent tellement désapprouvés, même en France, que des plaintes directes s'élevèrent parmi les Grecs et contre le président, qui, disait-on, étaient entièrement vendus à la Russie. Maison fut rappelé après qu’il eut terminé sa mission dans la Morée, et le gouvernement français ne voulut plus continuer ses subsides , destinés auparavant à l’organisation de huit ou dix mille hommes de troupes régulières, qu'à la condition seule qu'on les appliquerait à la formation d’une petite milice péloponésienne de quatre mille hommes seulement. Mais bien que le président fût consterné en apprenant le rappel de l’armée française, et qu’il demandât avec instances qu'on laissât au moins deux ou trois mille hommes en Morée, il brava . néanmoins la France, comme plus tard il brava l’Angle-
terre aussi, pour continuer sa campagne d’hiver dans la-
4 17 mars ms. quelle les Grecs s'emparèrent, au printemps*, du château- * ti<nmriirittitat fort de Vonitsa et du Makrvnoro*, et amenèrent de plus
d'avril. 47 V
en plus près de leur chute Anatoliko et Missolonghi, les dernières places occupées par les Turcs dans l’Hellade occidentale. Dans une de ses dépêches1, Kapodistrias disait, au sujet des conditions auxquelles la France voulait fournir des subsides, « qu’il accepterait avec gratitude tout ce qu’on ferait pour perfectionner le corps des troupes régulières; mais qu’il n’accepterait rien, si l’on le forçait à renverser tout ce qui avait été fait! » Pour agir et pour parler de la sorte, il fallait pourtant qu’il se sût solidement appuyé.
losii on des par- Les souverains belliqueux des deux États en lutte avaient
tifs Mlipérante*.
* Adressée à lleideek le 12/24 janvier 1829. On trouve tous les documents relatifs à Kapodistrias, sur lesquels nous nous appuyons, dans la Correspondance de Bétant, suivant leur date.
de 1828 k 1829.
du être agités d’émotions fort variées pendant le cours de la guerre de cette année-là. A la fin, ils en regardaient les événements probablement tous les deux avec presque la même consternation et le même désappointement. Sans aucun doute, il y avait eu au camp russe des têtes exaltées qui, avec une grande confiance, s’étaient vantées qu’on irait prendre les quartiers d’hiver à Constantinople ; de même, dans le monde de l’Occident, il vivait eu des hommes pusillanimes qui, voyant tout en noir, avaient fait au sujet de cette guerre les prédictions les plus extraordinaires. 11 y avait eu des Français qui avaient regardé l'empereur Nicolas comme le monarque le plus redoutable qu’il y eût eu depuis Djinghiskan, et des Anglais qui se voyaient déjà menacés d’une attaque très-prochaine des Russes contre l’Inde. Plus des prédictions semblables de quelques pessimistes avaient concentré l’attention générale sur cette guerre, et plus le contraste entre elles et la véritable marche des affaires prêtait à rire, surtout aux yeux de ceux qui, comme les diplomates et les officiers venus de l’Occident, avaient vu de très-près de quelle façon se passaient les choses. Les diplomates russes étaient douloureusement affectés quand, envoyant pendant si longtemps les succès faire défaut devant Silistrie, Varna et Schoumla, il fallait avouer à eux-mêmes ainsi qu’aux autres, qu'ils avaient fait une faute en n’accordant pas l’attention nécessaire aux projets de guerre de Pozzo ei aux doutes de Wellington, au sujet de l’insuffisance des ressources militaires ; quand il fallait dire qu’on ne s’était pas attendu à une telle résistance, et qu'on avait des motifs pour être consterné de l’expérience qu'on venait de faire par rapport au nouvel ordre matériel et physique des choses établi en Turquie. Les ministres turcs, au contraire, s'étaient sentis pénétrés d’un sentiment d’orgueil
LA OUF.RRF.. RUSSO-TURQUF.
d'aulant plus vif pendant ces derniers temps oü la fortune les avait favorisés. Au mois de septembre, le reïs-effendi s’était exprimé vis-à-vis de M. von Hussar, au sujet de la Russie, dans un langage comme la Russie seule en avait tenu autrefois en parlant de la Porte. « Le sultan, disait-il, n’avait pas de conquêtes en vue; il ne désirait pas autre chose qu’une paix durable; il était prêt à recevoir le plénipotentiaire russe qu’on lui enverrait! » — « Que de choses ne devaient être arrivées, disait Metternich 1 dans son triomphe, pour qu’un langage semblable ne portât plus le caractère de la folie! * Lorsque, à la fin de la campagne, les affaires prirent une autre tournure, et qu’on upprit les désastres subis par les Turcs au nord, au sud et surtout à l’est de Constantinople, les ministres turcs changèrent, à la vérité, de langage, mais leur calme et leur courage ne furent nullement ébranlés. « Dieu pourvoira! » furent les paroles du reïs-effendi.
Effectivement la Porte avait des motifs suffisants pour ne pas perdre courage. Malgré tout, Schoumla avait conservé sa réputation d’être invincible, et le Balkan celle d'être infranchissable. Tout le monde avait cru que la puissance russe, qui, depuis plusieurs années, s’était préparée à la guerre, porterait un coup terrible à la Turquie, réduite à s’appuyer exclusivement sur sa population ottomane; cette attente avait été pourtant complètement trompée. L’opinion qu’on s’était formée au sujet de l’organisation militaire de la Russie avait reçu une atteinte très-fâcheuse par la levée du siège de Silistri, par l’évacuation de la Bulgarie, à l’exception de Varna, et par le désordre qui avait éclaté au grand jour dans l’administration militaire. Combien les Russes eux-mêmes se sentaient
* liépèche adressée à l’internoncp, du 13 octobre 1 828. MS.
DK 1828 a 1829. 549
humiliés, on le voyait très-clairement dans les écrits du comte Tolstoï, qui engageait une polémique très-aigre avec Magnier, ainsi que dans les ouvrages d’autres officiers de l’état-major russe, dans lesquels ils s'attachaient à faire l’apologie de leurs armes. Les vainqueurs avaient perdu peut-être plus d’hommes que les vaincus euxmêmes, qui, en tout cas, pouvaient beaucoup plus facilement combler près d'eux les lacunes dans leurs cadres, et rassembler et renforcer beaucoup plus aisément leurs, corps d’irréguliers qui s’armaient eux-mêmes. La cavalerie de l’armée russe en Europe était presque complètement anéantie. Les pertes que les fatigues, les maladies et les épidémies avaient fait subir aux Moscovites étaient énormes. Portant un uniforme très-peu commode; surchargés par tout ce qu'ils avaient à porter; nullement habitués au changement brusque de la température qui passait des chaleurs ardentes de la journée au froid des nuits humides; n’ayant pas la ressource de résistera ces fatigues par une nourriture et une façon de vivre convenables , et manquant souvent d’aliments frais et d’eau potable, les soldats russes devenaient facilement la proie de la dysenterie, des fièvres, du typhus, même de la peste, et cela non pas seulement en Asie; cette dernière avait éclaté dans beaucoup de villages de Yalachie et à Hirsova, ce point de passage principal pour toutes les communications entre l'armée et la Russie; elle sévissait dans la garnison de Varna d’une manière vraiment effrayante. Peudant l’automne , les maladies gastriques , les fièvres intermittentes, les fièvres putrides et le scorbut avaient atteint des proportions terribles dans toute l’année. Au mois d’octobre seul, on avait reçu vingt mille nouveaux malades dans les hôpitaux, sans compter ceux qui se trouvaient dans les ambulances. Depuis le mois de mai 1828
LA GDKRRE RUSSO-TURQÜE
jusqu'au mois de février 1829, on avait inscrit sur les registres deux cent dix mille malades. Par conséquent chaque homme appartenant à l'armée et au train avait été, en moyenne, deux fois entre les mains du médecin. Au mois de février, la mortalité dans les ambulances atteignit le chiffre de viugt-huit ou vingt-neuf pour cent. On calculait que la campagne en Europe avait coûté à la Russie presque la moitié de ses troupes en état de combattre. En Asie aussi, par suite des fatigues excessives, les régiments de Paskevitch avaient été réduits pour la plupart ü la moitié et en partie même au quart.
Quand on considère cette position dans laquelle se trouvaient les deux puissances l’une vis-à-vis de l'autre, on ne doit pas s’étonner qu’à la fin de leurs campagnes, les deux parties belligérantes aient eu également le désir d’éviter de renouveler lu lutte. Il est vrai que l’orgueil n’aurait que difficilement permis de part et d'autre d’avouer ce désir ; le gouvernement russe le cachait sous l’annonce de nouveaux armements plus considérables et de • rm rt'oru in», nouvelles demandes plus étendues. Il fit adresser* aux ambassadeurs accrédités auprès des quatre grandes cours une communication confidentielle1 qui annonça une seconde campagne énergique qui aurait pour point de départ la base d’opérations avancée qu'on venait de s'assurer, campagne, disait-on, qui 11e justifierait nullement les prophéties omineuses, ni les espérances haineuses des ennemis de la Russie, et dont le fruit devait être, outre l'indemnité pour frais de guerre, l'incorporation de la côte orientale de la mer Noire (Anapa et Poti) et le rasemenl des forteresses sur le Danube et sur les versants du Bal-
' Elle nous manque; mais 011 peut en savoir à peu près le coqteuu par une dépêche de Pozzo di Borgo en date du 10 décembre
DK 1828 A 1 8211.
kan. Quelque belliqueuses que fussent ses déclarations!, quelque insoleutes et menaçantes que fussent ses demandes, ce document laissa néanmoins à Rerlin ' l’impression d’être destiné, à la vérité, à donner aux cours la conviction que le czar ne quitterait en aucun cas la voie dans laquelle il était entré; mais ou croyait que néanmoins l’empereur de Russie n’avait pas de désir plus ardent que de voir qu’on déterminât la Porte à faire des avances quelconques pour prévenir une seconde campagne. Les faits allaient prouver peu de temps après qu'on avait deviné juste. La cour russe fut instruite’ par une dépêche, adres- * !*»«fnü,rp sée par l'ambassadeur du Danemark à Constantinople, le baron Hübsch, au comte Blome à Saint-Pétersbourg, que les ministres turcs, dans lesquels Chosrew-Paeha entretenait les sentiments pacifiques, montraient le désir d’entrer en négociations avec la Russie, et que le réis-effendi avait chargé le baron de s'assurer si la cour de Saint-Pétersbourg recevrait des plénipotentiaires turcs et si la Russie ferait cesser les hostilités pendant les négociations’. Il est vrai que des déclarations expresses, faites antérieurement par le czar, s’opposaient à ce qu’on consentit au dernier point; néanmoins on répondit affirmativement à cette question et l’on accorda à la Porte une suspension d’armes jusqu’il m mi-février. Un vaisseau parlementaire russe apporta cette promesse à Constantinople'. Mais pendant ce temps, les * Î9 docrmlr» dispositions pacifiques avaient déjà éprouvé un changement subit dont nous dirons plus tard les causes.
Après que le divan se fut réuni en séance, le reïs-effendi déclara à M. von Hübsch * : » que la Porte ne pourrait s'en- . 5 j.1BVjtr gager à rien sans connaître la base sur laquelle la Russie
1 Le comte BernstorfT au comte Maltzahn à Vienne, le lit novembre m». ms.
* Nesselrode au comte Àlopeus à Berlin, le 26 janvier 182». MS.
LA GUERRE iitSSO-TURytE
voulait négocier la paix. » Alors la Russie, de son côté, cessa de faire ces avances qu elle avait, du reste, tenues fort secrètes, et les deux puissances, avec leur entêtement puéril ordinaire qui les portait toujours à reculer de deux pas après avoir avancé d’un, reprirent avec d'autant plus de fierté leur attitude hostile. Si l’on voulait ajouter foi aux communications de Metternich, les Osmanlis auraient compté envahir, au printemps, la Russie avec trois cent mille hommes, et l'on disait que le grand-vizir avait juré de reprendre Varna encore pendant l’hiver. En Asie, on remplaça Ghalib , qui n’avait pus répondu à ce qu’on avait attendu do lui, par Hadji-Salech, pacha de Meidan, et Kiouse-Mehmed par Haki, pacha de Sivas et le guerrier le plus célèbre de l’Asie. On voulut rassembler à Erzeroum une armée de quatre vingt mille hommes, à l’aile droite de laquelle devaient opérer les pachas de Mousch et de Yann, avec cinquante mille hommes, tandis que le pacha de Trébizonde et le bey des Adjares, Achmed, agiraient à l’aile gauche avec quarante mille hommes. La place d'Achalzik devait être reconquise encore pendant l'hiver, comme on comptait reprendre Varna.
De l'autre côté, la Russie semblait vouloir suivre de plus en plus les conseils audacieux et énergiques de Pozzo di Rorgo qui profita de la circulaire russe du mois d’octobre • io Mr. iî:8. pour développer*, dans une dépêche devenue célèbre1, le germe d une grande résolution qui s‘y trouvait déjà renfermé, et pour en faire sortir son système à lui d’une grande politique européenne dont les velléités ambitieuses de la cour de Saint-Pétersbourg devaient être flattées d’une manière extraordinaire. « Le calcul, disait-il, qui avait eu pour but d'obtenir la paix, à l'aide de ces moyens que sa
1 Du 28 novembre (lü dêcriulirc) 1828. Cf. Portfolio, t. 1, [>. 342.
modération avait prescrits à l'empereur, avait échoué contre l’entêtement du sultan et par suite de la politique fausse et hostile de l’Autriche. La dignité, l’honneur et les intérêts de l’empereur et de l’empire exigeaient dès lors qu’on fit une seconde campagne énergique, avec des efforts plus grands, afin d’atteindre aussi un but plus élevé. Toute négociation, dans ce moment où le sultan avait tellement surpassé l'attente des cabinets, amènerait un résultat plein d'embarras, parce que toutes les puissances sans exception, même les cours plus dévouées à la Russie, jugeraient d’une manière très-défavorable les réclamations du cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette disposition jalouse était, disait-on, la conséquence naturelle de l 'amalgame européen, auquel on avait dû associer la politique particulière de la Russie et dans lequel toutes les autres puissances étaient intéressées à la retenir, afin de l’arrêter plus facilement; tandis que les intérêts de la Russie lui ordonnaient de s’en dégager insensiblement, sous la pression des événements et, si c’était possible, sans en avoir l’air. Le moyen le plus sûr d’y arriver serait, en premier lieu , de déjouer toute négociation intempestive que les cours pourraient vouloir amener pendant l'hiver ; de commencer la campagne prochaine sans ménager ultérieurement les ennemis et sans avoir égard à l'Autriche ; de déployer pour cela des forces suffisantes, afin de renverser tous les obstacles et de finir la guerre par des succès qui étonnassent tout le monde et avec des négociations rapides et catégoriques dont les gouvernements européens ne devraient apprendre le commencement que quand on leur en communiquerait la conclusion. » L'auteur de la dépêche ne se dissimulait pas qu’un déploiement aussi imposant des forces russes pourrait amener des collisions violentes; mais il ne craignait pas d’envisager avec sang-froid la perspective d'une grande
•madrupl** : dn prince
alliance un prmt Mettemich.
554 LV GUERRE RUSSO-TURQUE
complication, d’une modification européenne et d’une rupture des traités, en considérant isolément les rapports de chacune des grandes puissances avec la Russie, dans un examen très-curieux auquel nous aurons occasion de revenir ailleurs.
l!ne des causes de la disposition pacifique montrée par la Russie à entamer des négociations avec la Porte, en même temps qu’elle persévérait ou qu elle retombait, plus tard, dans son entêtement belliqueux, était une grande exaspération contre l’Autriche qui, déjà avant la fin de la campagne, avait commencé à tramer une nouvelle cabale diplomatique n'ayant pas d'autre but que d'imposer la paix aux deux puissances belligérantes par une coalition européenne. Déjà, lorsqu’il y eut un premier moment d’arrêt dans les succès militaires, on avait remarqué, avec beaucoup d'humeur, à Saint-Pétersbourg, que l’Autriche prenait se- * Août, crètement des mesures* pour compléter les cadres de son armée. On savait très-bien, à la vérité, que c’étaient là, au moment actuel comme auparavant, des mesures insuftisantes sans aucune importance ; mais on se disait avec raison que, dans cet instant même, ces armements étaient fort propres et plutôt calculés pour remplir la Porte d’espérances trompeuses et pour ranimer sa résistance. Cette interprétation gagnait en vraisemblance lorsqu’on observa qu’à ce moment la force du mauvais vouloir contre la Russie l’emportait dans le grand-chancelier d’Autriche sur la puissance de toute sa dissimulation. Pendant la campagne, il s’était fait adresser les rapports les plus mensongers sur les événements de la guerre pour les expédier ensuite à tous ses ambassadeurs ; dans les journaux italiens , il fit répandre les nouvelles les plus défavorables à l’armée russe et, même après la fin de la campagne, il se plaisait encore à exagérer les pertes subies par la Russie et à rabaisser les
forces et les ressources de cette puissance qui, disait-il, n’étaient que des apparences sans réalité. Nulle part on n’écoutait ces choses-là avec plus d’avidité qu’à Londres. Wellington ajoutait plus de foi à ces faussetés grossières, inventées à dessein à Vienne, qu’aux rapports de son propre diplomate militaire, lord Heytesbury. En effet, ce qu'on apprenait au sujet des événements dans ces pays lointains et dont des documents prouvaient la vérité, ainsi que les avis qu’on recevait du voisinage même, rendaient assez vraisemblable la représentation la plus défavorable de l’état des choses sur le théâtre de la guerre. Lorsque Ncsselrode répondit' aux observations de lord Aberdeen au sujet de la déclaration de guerre de la Russie1, il l’avait préparé à la modification dans les instructions de l’amiral comte Hevden. d'après laquelle ce dernier allait être appelé à prêter son concours au blocus des Dardanelles; Lieven n’avait pas même attendu des instructions ultérieures, mais il avait déclaré aussitôt que l’empereur, son maître, ne se considérerait plus obligé de faire observer la neutralité par sa flotte dans la Méditerranée. Que pouvait signifier cela, sinon qu’en Russie on trouvait les seules opérations par terre insuffisantes pour arriver au but qu’on voulait atteindre; qu'il fallait ajouter aux armes de la guerre encore d'autres mesures coercitives et que toutes ces mesures pressaient beaucoup? La seule consolation que Wellington trouvait dans ces embarras de la Russie, le détermina, à ce qu’il paraissait, à consentir à ce qu'une partie de la flotte russe dans la mer Méditerranée fût employée à bloquer les Dardanelles et à ce que l’on consignât dans un protocole de conférence' très-court la résolution d'en informer la Porte. Cependant cette mesure, dans laquelle il vit même à tort,
* Ncsselrode au prince Lieven. Odessa, le 28 août 1828. MS.
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LA GUERRE RUSSO-TURQUE
au commencement, un manque de parole et une rupture du traité', lui répugnait beaucoup; car il savait combien il avait à craindre les dispositions du parlement et l'opinion publique qui auraient difficilement pardonné à tout autre qu’à ce ministre-soldat l'inaction de l'Angleterre à un moment où la Russie portait un coup aussi grave à l’empire turc.
Mais dès que Metternich eut été informé de cette mauvaise humeur du duc, son instinct naturel et invincible, qui le poussait toujours à recommencer des Intrigues, le stimulait à exciter de nouveau l'Angleterre contre la Russie et contre la France si étroitement liée avec cette dernière puissance. « Déjà, disait-il dans une dépêche expédiée à Londres’, la flotte russe dans l’Archipel jetait le masque; la France, ayant une fois pris part à la lutte, ne se retirerait pas immédiatement de la Morée, après y avoir rempli sa mission ; elle succomberait à la tentation de dicter la loi à la Porte en lui imposant la délivrance de la Grèce et la paix avec la Russie. Dans cette situation étrange et périlleuse, il faudrait, par conséquent, que les puissances profilassent de l'hiver pour s’entendre entre elles et pour faire cesser la lutte dans cet intervalle entre les deux campagnes. Que si la guerre recommençait de nouveau, l’Europe se Iroureruil en face d’une terrible perspective de maux et de révolutions. » L'idée lui vint de se mettre à la tète d'une quadruple alliance, de s'ériger ainsi eu médiateur entre la Russie et la Porte et de leur imposer
1 lians une des phrases d’une dépêche antérieure de Nesselrode, où il était dit : que la Russie renonçait « momentanément » au caractère d’une puissance belligérante, le h'ureign Office avait donné au mot • momentanément » le sens de « sur-le-champ, » au lieu du véritable sens, qui était celui de « passagèrement. »
1 Metternich au prince Estcihazy, le I I septembre 18-8. MS.
sa volonté. Dans la profonde irritation du moment, Wellington prit feu dès qu'on lui fit ces ouvertures. Nul homme n’était certainement moins fait que le duc pour se reconnaître au milieu de l’état de choses compliqué et contre nature, tel qu’il avait été créé par le traité de juillet, traité qu’il fallait exécuter au détriment de la Turquie, mais sans troubler les rapports pacifiques entre elle et les puissances, traité d’après lequel il fallait défendre l’indépendance de la Turquie, sans se brouiller avec la Russie cependant. Soldat et capitaine, comme il l'était, il apportait de sa profession militaire dans sa carrière d’homme politique et de diplomate les qualités particulières les plus opposées, et là elles nuisaient autant qu elles pouvaient être profitables dans son métier de soldat.
Ayant une haute idée de lui-même, élevé par l’opinion du monde et pénétré de la grande influence que lui donnait sa position, il poussait, dans ses fonctions de ministre, le sentiment de sa propre valeur et son absolutisme militaire à un tel point qu’il ne pouvait guère les concilier avec les droits et les devoirs d’un homme d’État constitutionnel. Habitué à commander, il agissait comme le maître de tous ses collègues qu’il dominait tous, surtout Aberdeen, cet homme si faible ; il se permettait tous les jours des empiétements, même sur les affaires de l’Inde qui sont entièrement enlevées au contrôle du premier ministre, et constituait à un tel point à lui seul tout le ministère que le roi lui-même en était profondément irrité. Pour s’assurer un pouvoir semblable aussi au sein du parlement, et ne se trompant pas sur la valeur de ses propres talents comme homme d’État et comme orateur, il déploya plus d’habileté et plus de zèle qu'aucun de ses prédécesseurs à se procurer des partisans et des voix, par des moyens employés en dehors du parlement, en favorisant des whigs éminents
558 LA GUERRE RUSSO-TURQUE
et en influençant la presse. Avec un tel caractère, on aurait dû croire que Wellington aurait appliqué aussi aux affaires politiques et diplomatiques une volonté impérieuse, et, surtout dans les relations avec l’étranger, une volonté d’autant plus énergique qu’il avait la plus haute idée de son influence en Europe et qu’il se considérait lui-même comme une espèce de talisman, indispensable pour la conservation du système politique en vigueur à ce moment. Mais, de l’autre côté il paraissait avoir emprunté une qualité toute différente à sa méthode militaire si prudente, pour 1’appliquer précisément à son action politique ; c’était de se laisser déterminer, plus qu'il ne le fallait, par les événements dont il ne savait pas très-facilement calculer et supputer d’avance toute la portée, et de se laisser décider par des nécessités extérieures ainsi que par les impressions que lui laissait la situation des affaires du moment.
C’est ce que le duc avait montré, dans les affaires intérieures, par son attitude dans la question de l’émaneipalion des catholiques où il faisait fléchir ses sympathies et ses principes sous la pression des circonstances. 11 le montra également, dans les affaires étrangères, dans la question d’Orient, où les diplomates n'étaient jamais sûrs si, avec ce singulier mélange de hardiesse et d’indécision que renfermait son caractère, il resterait fidèle au parti qu’il avait pris; s’il s'arrêterait à une demi-mesure ou si, par un changement d’humeur, il se laisserait entraîner à une démarche extrême. Ainsi, dans les affaires du traité de juillet, il se sentait lié par sa loyauté et par le sentiment du devoir; mais, à tout moment, il se laissait entraîner à des mouvements d humeur au sujet de toute cette convention, quand il était sous l’influence d’hommes tels que lord Strangford et tous ceux auxquels leur défiance à l'égard de la Russie dohnait la conviction que l'indépen-
dance de la Grèce ne devait devenir que le levier dont on se servirait pour amener- la ruine de la Turquie. Surtout au moment actuel, où la suspension de la navigation par suite du blocus, établi par les Russes devant les Dardanelles, avait excité le mécontentement du duc et de tout le monde commercial ; où l'intimité entre la France et la Russie lui faisait tout voir en noir; où les soupçons que faisait naître l'Autriche à l’égard du cabinet de "Paris augmentaient encore la défiance de Wellington au sujet de la France qui continuait à armer contre Alger, qui effectivement ne voulait pas retirer ses troupes de la Morée, mais désirait les faire avancer au delà de l’isthme : à ce moment-là, il prêta entièrement l'oreille à Esthcrhazy, son ancien confident. Bientôt, il ne parlait plus d'autre chose que de la nécessité de mettre fin à la guerre; il lui prenait l’envie de se retirer entièrement du traité de juillet, et il se mettait, pendant que Metternich devait gagner la Prusse, derrière Polignae, cet homme à l’esprit faible et embrouillé, peu attaché à son ministère, afin d'avoir une explication précise avec la France au sujet de la dernière limite au delà de laquelle les deux puissances occidentales ne pourraient plus aller avec la Russie. Toute cette bonne impression que le duc venait de faire, peu de temps auparavant, par sa fidélité au traité, lorsqu'il avait refusé l’invitation de la Porte de renvoyer à Constantinople les ambassadeurs des deux puissances occidentales, il l'effaça purement et simplement lorsque, à un moment beaucoup plus défavorable, il recommanda à la France, par Polignae. ce même renvoi des ambassadeurs à Constantinople. Dans ce moment critique, ce fut encore la rectitude de jugement de l'ambassadeur de Prusse, Bülow, qui conserva encore une fois le traité de juillet et qui déchira le tissu des intrigues de l'Autriche. Il informa l’ambassadeur de Prusse à
* !" novembre.
•r»60 I.A C.UERRF. nUSSO-TURQEE
Paris, le baron Werther, ainsi que Pozzo di Borgo de ce qui se tramait, au moment où ce dernier lui-même n’en avait pas encore la moindre idée, et, déterminé par lui, le» cabinet de Berlin s’exprima d’une manière très-énergique à Paris et à Londres sur le caractère dangereux des projets du gouvernement d'Autriche. Pozzo di Borgo se prononça à Paris de la manière la plus formelle contre les projets de médiation proposés par l’Autriche, contre les velléités de l’Angleterre de former une alliance séparée entre les deux puissances, de même que contre le retour des deux ambassadeurs h Constantinople, retour que la Bussie devrait considérer comme une désertion complète du traité.
Ce langage produisit de l’effet; les propositions, que* Polignac avait envoyées à Paris, furent rejetées*. Mais ce refus, auquel se joignaient les représentations de la Prusse, firent sortir Wellington de son indolence et lui firent comprendre ce qu’il y avait de peu noble et de dangereux dans les intrigues de l’Autriche. Lieven, cet homme si odieux au duc et qui était toujours « à couteaux tirés » avec lui, l’emportait, encore à ce moment, comme d’ordinaire, sur Esterhazy, « son enfant bien aimé » que d’ordinaire on repaissait de belles paroles : l’ambassadeur d'Autriche, qui avait déjà chanté victoire, dut se retirer au dernier plan, pour y cacher son désappointement. Au lieu d’entrer dans la quadruple alliance de Metternich, Wellington en revint à son ancien expédient de fortifier ses rapports avec la France, de tomber d’accord avec elle sur des propositions de se réunir en conférence, dans le but de terminer aussi promptement que possible, et en cas de besoin sam la Russie, les affaires grecques qui, dans les points essentiels, lui semblaient être finies avec lu déli-
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de 1828 A 1829. 561
vrance de la Morée. Il prit la cour française par son désir qu’elle partageait avec toutes les puissances, et qui était de rétablir la paix ; il consentit à ce que l’occupation française, sans s’étendre, il est vrai au delà de l’isthme, se prolongeât cependant en Morée et que le territoire délivré fût mis à l’abri d’une nouvelle invasion par une garantie des puissances; il chercha, en revanche, à obtenir delà France une concession qui consistait à voter avec lui le renvoi à Constantinople des ambassadeurs des deux puissances occidentales, mesure qu’il présentait comme le moyen le plus sûr de prévenir une nouvelle campagne et de préparer la paix. Après que la cour de France, parles changements étranges de sa politique, était devenue un objet de moquerie pour toutes les puissances et qu’elle les avait irritées toutes, elle entra complètement dans ces propositions. Les motions relatives à cette question furent présentées dans une conférence* qui était une surprise fort désagréable pour le prince Lieven ; en tant qu’elles se rapportaient à l’occupation française et aux questions qui s’y rattachaient, elles furent faites par le plénipotentiaire français1, et par le cabinet anglais* en tant qu'elles avaient trait au renvoi des ambassadeurs à Constantinople. L’ambassadeur russe déclara ne pas être autorisé à discuter cette dernière proposition qui lui semblait s’éloigner entièrement de l’esprit dii traité8. Parmi les différents moyens proposés par la France au choix des alliés, dans le but de mettre la Morée et les îles à l’abri de nouvelles attaques, Lieven donna la préférence à la garantie des puis*
1 Mémorandum du plénipotentiaire Français. MS.
* Protocole de la conférence tenue au Foreign Offu'e. le 16 novembre 1828. MS.
5 Note verbale du plénipotentiaire de Russie. MS.
IC novembre.
LA GUERRE RUSSO-TURQUE
sances, mesure qu’on lit connaître ensuite à la Porte par une déclaration officielle*.
Pour ménager un peu les susceptibilités de la Russie, on avait essayé d’adoucir la proposition relative au renvoi des deux ambassadeurs à Constantinople, en les plaçant sous la direction suprême de la conférence. Mais cela n’empêcha pas qu’à Saint-Pétersbourg on ne ressentit une profonde irritation au sujet de cette mesure qu'on venait de proposer et qui avait si évidemment pour but d’isoler la Russie dans sa position actuelle si critique et de séparer des questions que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait le plus grand intérêt à conserver réunies. Céder sur ce point était chose fâcheuse ; mais s’v refuser eût été encore plus fâcheux, car de la sorte on n’aurait fait que stimuler Wellington à céder au désir ardent du parlement qui demandait qu’on rétablit les relations diplomatiques avec la Porte. La Prusse qui, sur les dernières instances de Bülow et même par des lettres autographes du roi, avait déjà depuis longtemps exhorté le cabinet russe à employer les ménagements et à avoir les égards les plus grands pour l’Angleterre, saisit encore une fois l’occasion de rappeler au czar * : que, quelque incontestable que fût son droit d’insister sur ce que ses alliés ne fissent rien sans sa coopération, « le meilleur et peut-être le seul moyen de leur en ôter l’envie, la possibilité et le prétexte serait peut-être, de faire avec eux tout ce qui ne fût pas apte à compromettre les premiers intérêts de la politique russe. » On écouta ces conseils. Nesselrode 3 reprocha à
' Déclaration des cours alliées à la Sublime Porte, le 16 novembre 1828. MS.
2 lettre du roi de Prusse à l’empereur Nicolas, du 40 décembre
5 Dépêche au prince Lieven et à Pozzo di Borgo, du 3 janvier
de 1828 A 1829.
la vérité, au cabinet de Londres* l’inconséquence avec Mjanr. isî«. laquelle Wellington voulait accorder, à ce moment, ce qu’au mois de juillet il avait refusé à la Porte avec tant . de fidélité à ses principes et ce qui ne serait pas autre chose qu'une récompense accordée à la Porte pour sa résistance et une preuve de la dissolution effective de l’alliance. Néanmoins, disait-il, par une juste considération pour les intérêts de ses alliés et pour leur position délicate, l’empereur adhérerait à leurs propositions, à la condition qu’on s'entendrait à! avance sur l’avenir de la Grèce, sur ses frontières, son organisation intérieure et ses rapports futurs avec la Porte. Ces propositions furent accueillies avec joie à Londres.
Le dépit que le cabinet russe dissimulait ainsi vis-à-vis de l’Angleterre se déchargea alors entièrement sur la politique insidieuse de sa voisine hypocrite, l’Autriche. Déjà aux premiers indices d’une disposition de Wellington à se prêter aux propositions de Metternich relativement à une quadruple alliance, lorsque la Russie regardait encore le duc et le prince avec presque autant de défiance que de dépit, on voyait cependant d’une manière fort claire que son ressentiment contre l’Autriche était beaucoup plus profond. Dans une dépêche confidentielle, adressée à l’ambassadeur de Russie à Berlin *, Nesselrode avait dit à cette époque * : « qu’au mois de février de cette année, il avait ♦ 26 oct. ms. pu garantir à l’empereur que, dans cette campagne, il n’aurait à combattre que la Porte seule, tandis que, pour
la campagne de 1829, il ne pourrait lui exprimer, à ce sujet, que de simples espérances. Jusqu’alors l’attention de la Russie s’était surtout dirigée vers l’Autriche et ses armements ; mais dès lors, elle aurait à se partager entre
1 Au comte Alopeus, le 26 octobre 1828. MS.
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ces armements et les explosions de la haine nationale des Anglais. Cependant on espérait rétablir les bons rapports avec l'Angleterre par les concessions propres pour amener ce résultat. L’Autriche, au contraire, avait tout mis en œuvre pour envenimer la discussion. La conduite de cette puissance, ajoutait Nesselrode, dévoilait ses pensées et il serait utile de lui faire connaître qu'on était instruit de tout, et que, si ses armements prenaient un caractère hostile, ils pourraient forcer la Russie à les prévenir. »
Pozzo di Borgo, qui voyait que le moment était venu d'exploiter jusqu’au bout la haine du parti national contre Metternich et sa prépondérance auprès de l’empereur, employa toutes ses forces pour donner à ces dispositions de son maître un caractère encore plus tranchant. Dans ses rapports, il montrait la politique de l’Autriche sous un jour très-défavorable, en la présentant comme inspirée par la plus noire ingratitude. « L’empereur François, disait-il, qui, par les succès de l’empereur Alexandre, était, pour ainsi dire, rétabli sur son trône, avait retiré les avantages les plus extraordinaires de sa générosité : l’Italie lui avait été livrée; les complaisances que, depuis le congrès de Vienne, on avait prodiguées à l’Autriche n’avaient pas eu de bornes ; à l’occasion de la révolution de Naples, Alexandre, par son intervention magnanime, avait dissipé l’orage ; en revanche, pendant les quatre dernières années, Metternich n’avait jamais eu le moindre égard ni aux intérêts de la Russie, ni aux difficultés de sa position ; il avait constamment abusé de la confiance qu’on lui avait montrée et jamais il n’avait fait de promesse que pour y manquer. Dans la crise actuelle, ajoutait Pozzo dans sa dépêche du 10 décembre que nous venons de citer, le prince avait considéré la résolution de la Russie de commencer la guerre comme une révolte contre sa suprématie.
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et il avait, dès lors, mis tout eu œuvre pour nuire à la Russie, pour aigrir l'Angleterre contre le czar et pour effrayer tous les gouvernements par cette fantasmagorie de révolutions intérieures qui pourraient sortir de la guerre russe. L'issue de la campagne avait dévoilé les sentiments que nourrissaient tous les cabinets à l'égard de la Russie, sentiments qui avaient en premier lieu éclaté à Vienne et dont on n’avait pas besoin de deviner la nature. Il s'agissait de savoir si Metternich oserait attaquer la Russie ? Mais il serait plus convenable de se demander soi-même quelle serait l’attitude qu’on voüdrait prendre vis-à-vis de lui. » Chercher la sécurité avec la plus grande énergie et convaincre le grand-chancelier que, s'il voulait avoir la Russie pour ennemie, il la trouverait terrible, inexorable et résolue de frapper l’Autriche de toutes les horreurs d’une guerre qu elle voulait provoquer, et « sans lui épargner un seul de ses fléaux, » tels furent les conseils dictés par l'exaspération et par le mépris à cet ennemi implacable du grand-chancelier d’Autriche. Fendant quelque temps» Metternich semblait être consterné en voyant ses intrigues échouer à Londres ; on sentait dans ses paroles un grand embarras, malgré le masque d’une insensibilité apparente sous lequel il voulait le cacher. « Nous avons dit, écrivait-il dans une de ses dépêches ', ce que nous avions à dire et ce que nous avons toujours dit ; nous ne changerons pas d'opinion ; mais nous attendrons qu'on nous interpelle de nouveau. « Cependant, avec sa manie de vouloir partout se ‘ mêler de la discussion et donner le ton partout, il ne savait rien moins qu’attendre qu'on lui demandât son avis. Chef de cette école d hommes d’État qui ne veulent jamais comprendre les fautes qu'ils ont commises ni jamais les
1 Metternich au comte TrautmannsdorfT, à Berlin, le 22 novembre 1828. MS.
LA GUERRE RUSSO-TURQUE
* Commnncement Afi ilécembrn.
* H fLVmbre.
avouer, qui, au contraire, profèrent les effacer toujours par des fautes nouvelles, Metternich avait l'habitude de ne se laisser déconcerter par aucune rebuffade et par aucune leçon, de n’être découragé par aucun échec et de n’être confondu par aucune preuve convaincante. Sans se laisser instruire par la stérilité de tousses efforts, et avec ce besoin sans cesse renaissant qui le portait à essayer de s'assurer une influence directrice en dépit même des circonstances les plus défavorables, le prince se vit poussé, à l’indignation et à l’étonnement de tout le monde, à renouveler encore une fois ses propositions qui venaient d'être rejetées à l'instant même ; on aurait dit que son esprit devenait plus borné à mesure que son expérience s’élargissait.
Metternich expédia* pour Esterhazv un courrier avec une dépêche qu’il envoya cependant par Paris, où il voulut faire, cette fois-ci, la première attaque. Le comte Appony donna lecture* de cette communication à M. de La Ferronnays, communication* qui, en faisant de nouvelles sorties contre la Russie et en rabaissant, à plusieurs reprises, les ressources militaires épuisées de cet État, insistait sur la convocation d'un congrès entre les parties belligérantes et les autres grandes puissances pour effectuer ainsi le rétablissement de la paix dont les résultats devraient être placés sous la garantie commune des puissances! La Ferronnays, dans l’esprit duquel tout cela ne fit naître que le plus profond étonnement, instruisit Pozzo, et celui-ci Lieven, de ce nouvel assaut du grand-chancelier qui se retira ensuite sur-le-champ. Esterhazv ne communiqua pas môme cette dépêche à Londres ; il ne parla qu'en expressions générales du sens de son contenu, et nia, plus
’ D’après Pozzo : Dépêche très-réservée, du 26 décembre 1828. Cf. Portfolio , t. II, p. 123.
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tard, entièrement d’avoir reçu une pareille missive î Mais comment était-il possible que Metlernich reprit, avec un tel courage, cette même intrigue après qu’elle venait à peine d’être déjouée? Le fait est qu elle était liée à une seconde intrigue beaucoup plus risquée qui ne réussit pas tout de suite, mais un peu plus tard, et dont les conséquences allaient ruiner ensuite tout l’édifice de l’art politique de Metternich, non-seulement dans ses rapports avec la Grèce, mais dans toute son étendue. Appuyé en ceci par Wellington, qui avait la vue assez bornée pour se laisser entraîner, le prince travaillait à renverser le ministère * français, à faire rappeler Villèle et faire mettre le prince de Polignac à la place de La Ferronnays.
Ce fut pour cette raison que Polignac vint, è cette époque, de Londres à Paris; il voulut sonder le roi pour savoir si l’attitude du ministère si favorable à la Russie était un effet des convictions du monarque ou seulement le résultat des suggestions des ministres et du cabinet russe. Mais La Ferronnays et le roi lui-même le désabusèrent au sujet de ses fausses espérances. Les ennemis russes de Metternich avaient eu soin, à ce qu’il paraissait, d’opposer une contre-mine à cette mine principale du prince. Au moment même oü Polignac se trouvait à Paris, La Ferronnays reçut des communications qui l’informaient que Metternich flattait le parti bonapartiste, afin de pouvoir poser, disait-on, le fils de Napoléon comme prétendant dans le cas d’une rupture entre la France et l’Autriche ; communications qui étaient sans doute aussi fausses que les bruits qui se répandaient, à cette époque, à Varsovie, et qui parlaient d’agitations faites par l’Autriche en Pologne et en faveur du duc de Reichstadt. Le roi était encore sous le coup des impressions que lui avait laissées ce mythe, lorsqu’il vit Polignac et qu’il l’entendit parler de la nécessité de s’en-
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• Fin de dé*.
* Commencement d« pnv. Iël9.
• îSdéc. ISM.
tendre avec l'Angleterre et l'Autriche au sujet d une médiation pour rétablir la paix. Le roi lui déclara sèchement qu’il resterait l'allié de la Russie et que, si l’Autriche menaçait d’attaquer la Russie, il ferait marcher son armée contre elle. Polignac dut retourner* à Londres après avoir entendu les déclarations les plus précises contre les menées de Metternich, et lorsque, peu de temps après, La Ferronnays succomba à une attaque d'apoplexie , ce fut Portalis qui lui succéda, et non pas Polignac. A Berlin aussi, lorsqu’il y fit proposer son projet de congrès, comme un ballon d'essai, Metternich avait essuyé, pendant ce temps, un refus.
Le cabinet russe, informé de ces nouvelles tracasseries du prince, paraissait vouloir perdre toute patience. 11 fit dire* à Metternich, par l’intermédiaire de Tatistsehew, qu'il n’y avait rien que la Russie ne subirait plutôt que la honte d'un pareil congrès. 11 y eut entre les deux diplomates une explication formelle, dans laquelle le prince Metternich joua le rôle pitoyable d'un écolier pris en faute. Il bouda en même temps qu'il rampait devant l’ambassadeur russe; il suivit sa maxime qu'il avait depuis si longtemps mise en pratique ; si fecisli , negal 11 eut le front de demandera Paris, à Berlin et à Londres" qu’on lui rendit le témoignage qu'il n'avait poussé à aucune médiation hostile à la Russie ! On lui répondit suivant ses désirs, mais tous les diplomates haussèrent les épaules et ne pensèrent pas moins tout le contraire. Tatistsehew avait entre les mains tout ce qu’il lui fallait pour convaincre le prince, dans toutes les formes, de mensonge; mais, ne voulant pas plus au moment actuel que l'année précédente entretenir des sentiments d’hostilité entre les deux États, l'ambassadeur russe se contenta d’avoirhumilié le grand-chan-
celier* ; il se donna le malin plaisir de laisser lire à Metternich : « qu’après que le prince avait formellement nié d’avoir fait la démarche dont on l’avait accusé, l’empereur se contentait de lui en voir reconnaître l’inconvenance d'une manière aussi authentique! » On n'aurait pas cru qu’après avoir été abandonné entièrement de tous les siens, même de ses amis les plus intimes, le prince aurait pu être encore plus isolé et plus abandonné; et cependant c’est ce qu’il allait effectuer lui-même. Battu sur tous les points, , désireux de se mettre dans une meilleure position vis-à-vis de la Russie victorieuse, il disait, un peu plus tard, dans une conversation qu’il eut avec le comte Krasinsky : qu’il savait que le czar avait l’idée que lui, Metternich, menait l'empereur, son maître, suivant son bon plaisir; mais l'empereur François, ajoutait-il, avait une forte volonté et « lui, le prince Metternich, ne faisait que la suivre ; » s’il voulait en dévier, il cesserait d’être ministre des affaires étrangères! Le grand-chancelier était donc à ce moment arrivé à s’abandonner lui-méme et à mettre sur le compte de l’empereur, son maître, tout ce qu’il faisait dans le domaine de la politique extérieure, où son influence se faisait précisément le plus sentir! Çes paroles furent prononcées pendant l’été de l’année 1829, où le prince se vit obligé d'étre le spectateur muet de la seconde campagne des Russes, sans qu’il pût rien dire ou rien faire pour s’y opposer.
En effet, l'envoi des ambassadeurs des puissances occidentales à Constantinople, résolu dans les conférences de Londres, n’allait malheureusement pas empêcher la guerre russe d’éclater de nouveau , comme on se l’était peut-être imaginé au commencement; la seule décision de la conférence
* Dépêche réservée de M. de Tatistcheff, le 17 février 182». Cf. Portfolio , 1. H, p. 69.
Les conférée** de Poro* et de Londre».
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avait, au contraire, déjà contribué à favoriser la guerre. Le gouvernement français avait chargé l’orientaliste Jaubert de porter à Constantinople la déclaration des puissances en date du 16 novembre 1828, déclaration qui contenait la garantie et la sauvegarde par lesquelles la Morée et les îles devaient être mises à l'abri de toute nouvelle attaque de la part des musulmans, en même temps qu’elle annonçait l'arrivée prochaine des ambassadeurs de France et d’Angleterre. Jaubert arriva dans la capitale turque vers la fin de l'année, au même moment que la corvette parlementaire qui y avait été envoyée par le czar, afin d’entamer des négociations directes pour la conclusion de la paix entre la Turquie et la Russie. Pendant ce temps, la Porte avait pris connaissance de la note verbale expédiée par le cabinet de Saint-Pétersbourg, vers la fin du mois d'octobre, et dont le ton était menaçant et belliqueux; au moment dont nous parlons, elle reçut le protocole du 1 6 novembre qui contenait la réponse des puissances occidentales à cette note. Le divan vit par là que la discorde continuait à régner entrer les puissances alliées; il avait obtenu, à ce moment, ce qui, pendant l’été, avait été le but de ses désirs, c’est-à-dire la promesse que les deux ambassadeurs reviendraient à Constantinople. Il interpréta la restriction de la garantie à la Morée et aux îles d une façon avantageuse pour la Turquie à laquelle, disaitil, les puissances abandonnaient ainsi la Grèce continentale. Le divan fut encore confirmé dans cette opinion, lorsque, sur le désir de l’Angleterre, la France rappela, à ce moment, ses troupes de Grèce, en n’en laissant plus là qu’une partie, sur les vives instances de Kapodistrias. La Porte espérait donc, de cette manière, pouvoir terminer les affaires grecques sans que la Russie s’y immisçât ; elle s’était toujours plu à se faire fort de soutenir seule la lutte
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contre la Russie, parce que, au pis aller, elle pouvait probablement compter même sur l'assistance de l'Angleterre. De cette manière, on s’explique facilement le revirement soudain dans les sentiments pacifiques de la Porte, revirement qui, comme nous l’avons dit plus haut, .déjoua, avant leur commencement même, les négociations de la paix qui avaient été à peine entamées. C’est ainsi qu’on s’explique encore pourquoi les communications provisoires de Jaubert* furent parfaitement bien accueillies par le reis-etfendi. Le ministre turc promit* do renoncer à tout envoi de troupes dans la Morée, jusqu’au moment où commenceraient les négociations avec les plénipotentiaires d’Angleterre et de France qu’on désirait voir arriver, aussi promptement que possible, à Constantinople où on les attendait avec une vive impatience. La tâche la plus urgente de la triple alliance était donc dès lors de remplir la condition préalable de la Russie et de tomber d’accord sur les propositions précises au sujet des affaires grecques, propositions par lesquelles les deux ambassadeurs devaient débuter à Constantinople. Afin de faciliter ce travail, et par égard pour Wellington, qui éprouvait de très-grandes difficultés à s’entendre sur la moindre affaire avec Lieven, devenu son ennemi personnel, la Russie avait envoyé à Londres le comte Matouszevicz qui était initié à tous les secrets de la politique russe et qui devait assister aux conférences comme membre actif. On prit pour base des délibérations dans ces réunions les propositions dont étaient convenus provisoirement les ambassadeurs plénipotentiaires des trois puissances, Stratford
‘ Exlrait du rapport adressé par Jaubert au gouvernement français, en date du tO janvier 1829. MS.
* Réponse de la Porte, délivrée par le Reïs Efendi, le 22 Janvier 1829. MS. • • - «
LA GUKRRK RUSSO-TUROUF.
• Septembre.
• t*/IO octobre.
Canning , Guilleminot et Ribeaupierre , depuis qu iis avaient transféré* le siège de leurs conférences de Corfou à Poros.
Dans leurs conférences, ces diplomates avaient souvent délibéré avec le président de la Grèce ; mais le peuple grec n’avait été ni consulté, ni entendu ni par les ambassadeurs, ni par Kapodistrias Les plénipotentiaires avaient présenté au président vingt-huit questions ayant trait à la statistique de la Grèce ; nous ne nous en occuperons pas parce qu’elles étaient oiseuses et que, pour la plupart, elles n’eurent aucun résultat pratique. Le président les avait portées devant le Panhellenion, cour consultative, créée par le président lui-méme et à laquelle l’assemblée législative avait dû céder la place. Kapodistrias avait ensuite composé, d’une manière fort arbitraire, un résumé des rapports élaborés par les comités de cette assemblée, pour le présenter * ensuite, dans une note verbale, aux plénipotentiaires. Après avoir pris en considération ces communications, la conférence de Poros arrêta ses décisions qui, au commencement de l’année 1829, parvinrent à Londres. On n'avait pas touché à la question de l’indépendance de la Grèce, bien que la conférence fût autorisée à l'admettre à la discussioB, si elle pouvait faciliter la pacification. Comme nous le verrons plus tard, Kapodistrias s’était engagé, vis-à-vis du czar, d’effacer, dans la pensée de ses Grecs, la prétention qu'ils avaient eue de faire reconnaître leur indépendance, et la voix du président n’était pas d'un poids médiocre, puisqu’elle était toujours appuyée avec beaucoup de zèle par le plénipotentiaire russe. On fixa la somme à payer par le peuple tributaire au chiffre d’un million et demi de piastres. Les terres appartenant à la couronne devaient rester la propriété du gouvernement grec , sans qu on
VjO(
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payât une compensation, tandis que les possessions particulières des Turcs leur seraient achetées. Il n’était plus question d’une part que la Porte prendrait à la nomination des autorités en Grèce. Par rapport à la forme du gouverqement futur, on s'était arrêté à un pouvoir héréditaire sur le caractère duquel il n’y eut aucune différence d’opinion au sein de la conférence de Poros, tandis qu'au dehors cette question semblait trouver les contradictions les plus grandes. On avait fait entrer, dans le rapport de la conférence, un passage1 dans lequel Stratford Canning informa le monde, pour la première fois, des droits municipaux des Grecs, en disant : « qu’il serait injuste et dangereux, en instituant un gouvernement héréditaire, de vouloir dépouiller les Grecs du principe représentatif, puisque, même sous la domination turque, ils avaient choisi leurs magistrats municipaux et que leurs notables avaient été investis du droit de répartir les contributions. »
A cette clause se rattachait un jeu caché et remarquable d’intrigues gréco-russes qu’il faut avoir bien présentes à la mémoire, si l’on veut bien comprendre les incidents ultérieurs et énigmatiques que l’on rencontre dans l'histoire de l’organisation de la Grèce. Kapodistrias semblait adhérer au principe constitutionnel qu'on venait d’adopter. « Les différents congrès des Grecs , disait-il * aux ♦ *i «Mwuib»* plénipotentiaires, après que ceux-ci lui eurent communiqué leurs décisions, avaient suffisamment exprimé les voeux de la nation par rapport à leurs institutions intérieures ; celui de Troizen avait confié le gouvernement, pour sept ans, à un seul chef (à Kapodistria^} ; mais ii s’était réservé la législation, surtout au sujet des finances. «
Le président fit semblant de considérer ces arrangements
1 Cf. Pari«h, Diplomatie history of the mouarchy ofOreeee, p. T>.
LA GUERRE RUSSO-TURQUE
♦ M décembre.
comme définitifs et durables, quelque compliqué que fût un pareil système d’après lequel le gouvernement devait se renouveler sous la suzeraineté turque ; il trouva les mêmes difficultés à proposer des moyens par lesquels on put assurer aux Grecs un autre gouvernement, fort dès le principe même.
Par de pareilles évolutions, l’élu du peuple semblait « recommander lui-même et la conservation de ses fonctions; mais, dans le même document, il contredisait formellement cette interprétation ; il assura, en même temps, aussi L&Ferronnays, dans des termes beaucoup plus précis encore, que, dans aucun cas, il ne conserverait les fonctions qu’au moment actuel on l’avait condamné à accepter. II est vrai que ces paroles faisaient un contraste singulier avec ce qu'il disait souvent en particulier, à savoir qu'il resterait fidèle à son devoir et que, si c'était nécessaire, il garderait sa position au gouvernail, quand même la barque se briserait contre les écueils. Kapodistrias semblait croire que l’expression de ce désintéressement lui serait utile, pour etlacer la mauvaise réputation qu’il avait auprès des puissances occidentales. Son ami Boulgaris, le résident russe, qui entretenait les relations les plus intimes avec lui et qui était considéré comme son écho, profita de ces expressions de désintéressement du président pour le mettre dans le jour le plus avantageux. C’est ce qu'il fit dans un mémoire*, composé précisément ces jours-là’ et qui, sur un ton sombre, habituel aux Moscovites, recommandait le principe monarchique et absolu,* en déployant toutes les ressources possibles pour prévenir contre les théoriciens, « ces agents de 1* confusion; » contre la constitution de Troizen qui, disait-
* Cf. Porlfoluè, t. V, p. 506.
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il, contenait tous les principes démocratiques, enfantés depuis 1793 jusqu’en 1820 ; contre tout système de souveraineté nationale sur lequel il rejetait toute la faute de la misère, de la guerre civile et de la dette énorme de la Grèce, et enfin contre tout gouvernement fédératif ou « électif » (constitutionnel) qu’il présentait sous les couleurs les plus noires et comme une véritable anarchie.
Mais, chose étrange ! les points essentiels de ce mémoire avaient été expressément indiqués comme étant conformes à l’opinion du président qui avait cru, disait-on, qu'il était du devoir des puissances de détruire la révolution en Grèce, en instituant, un pouvoir monarchique, et de mettre fin à ces scènes ignobles et sanglantes qui avaient fait frémir l’humanité! On fit connaître ce mémoire à Londres, par rintermédiaire de cette dépêche adressée par iNesselrode à Lieven* que nous avons mentionnée déjà et qui. * • j»"** en accentuant des axiomes réactionnaires semblables, se prononçait également pour un chef qui se rapprochât autant que possible du pouvoir monarchique et dont on abandonna le choix et le titre aux alliés, à la seule condition qu’on ne prendrait pas un prince de la maison de Russie (et par conséquent non plus un prince appartenant à l une ou à l’autre des deux maisons royales). C’était là suggérer, autant qu'on pouvait le faire, un hospodariat de Kapodistrias qui aurait le mieux servi les desseins de la Russie, Jet le rendre en même temps aussi élastique que possible;
. pour tous les cas imaginables, il pouvait être, d’une durée de sept ans ou héréditaire, constitutionnel ou absolu. Dans le cas où le candidat de la Russie serait accepté, ou l’aurait préféré, conformément à ce qu’avait dit Boulgaris, investi d’un pouvoir absolu; dans le cas où l’on n'obtiendrait pas ce résultat, on tenait en réserve, avec Kapodis-
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trias, le peuple et sa volonté qu’on espérait toujours pouvoir influencer en cas de besoin.
En ce qui concernait la délimitation du nouvel État, les gouvernements avaient indiqué à leurs plénipotentiaires, pour qu’ils en délibérassent, quatre lignes différentes1, tandis que les Grecs leur en avaient proposé deux autres; les plénipotentiaires en adoptèrent une septième qui ajoutait l’Acarnanie à la proposition la plus étendue des gouvernements, tandis qu’elle excluait la Thessalo- Magnésie de la proposition la plus restreinte des Grecs* : ce furent là les limites qui, après des variations fréquentes et diverses, furent définitivement conservées et dont le maintien fut aussi sage qu’équitable, quelque violemment que cette détermination ait été attaquée dans tous les temps et par tous les partis. Si, même au temps le plus favorable à la fortune des armes grecques, les puissances étaient intervenues pour aider la Grèce, elles n’auraient jamais pu demander à la Porte avec justice d’évacuer la Thessalie où les Turcs s’étaient toujours maintenus, et encore moins la Macédoine. D’où les Grecs auraient-ils pu prendre les ressources nécessaires pour chasser les Turcs qui défendaient le pays et les moyens suffisants pour dédommager les Osmaniis qui possédaient les terres, et enfin
1 La Morée et les Cyclades avec l’Eubée; le même territoire avec l’addition de l’Attique et de la Mégaride; ou encore avec l’Hellade orientale, depuis les Thermopyles jusqu’au golfe de Corinthe, la ligne de démarcation passant par le Parnasse; ou bien avec l'Hcllade orientale et l'Étolie, depuis le golfe de Volo jusqu'à l’Acheloos. Dans un mémoire du 41/23 septembre 1828, dans une de leurs propositions, les Grecs ajoutèrent à cette dernière délimitation encore, à l’est, la Thessalo-Magnésie jusqu’au cap Zagora, et à l’ouest l’Acarnanie; la proposition la plus étendue, qui indiquait comme limite l'Olympe et le Pindej avait été faite pour le cas ou la Porte n’adhérerait pas aux décisions de la conférence de Londres.
* Protocole delà 46* séance du 42 Décembre 4 828 à Poros. MS.
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les mains qu’il fallait pour cultiver les vastes étendues de terrains incultes, puisque, déjà sous le gouvernement de Kapodistrias, ils avaient commencé à suivre ce système absurde qui dédaignait d’exploiter l'industrie des étrangers ! Si les puissances s’étaient inspirées des sentiments les plus désintéressés et qu’elles eussent pesé les intérêts de la Grèce de la manière la plus minutieuse, elles n’auraient guère pu mieux faire que de concentrer les commencements de sa nouvelle vie dans les lieux qui, dans l’antiquité la plus reculée, avaient vu le premier développement de la civilisation hellénique et où il s’agissait, à l’époque qui nous occupe, d'émonder la race, de la conserver pure et d'y ajouter seulement ces éléments spirituels et moraux qui sont capables de préparer et de favoriser les conditions d’une vie politique bien ordonnée, sans lesquelles un peuple et un pays n'acquerront jamais la force attractive de la civilisation et encore bien moins la force expansive de la conquête. Cette délimitation avait été déjà recommandée par Leake, surtout par des raisons stratégiques, parce que, militairement parlant, la ligne était très-bien défendue. C’est pourquoi Stratford Canning aussi, qui outrepassa ainsi ses instructions et perdit, pour cette raison, sa place, accepta la ligne proposée ; dans la conférence de Londres, elle fut appuyée par l'ambassadeur de France1; mais Wellington ne l’admit dans le nouveau protocole final* qu'avec la clause, contraire à l’alliance, qu’on ne ferait pas un ultimatum de cette proposition. Ce ne fut qu’avec une restriction semblable que l’Angleterre accepta aussi un pouvoir héréditaire qui n'était pas conforme, disait-elle, aux dispositions du traité. Mais, dans la
1 Mémo;andum du Plénipotentiaire de France. MS.
a Protocole de la conférence tenue au Foreign Office , le 22 mars 1829. Dans Klübcr, p. 275.