‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 4 sur 48 · I.A GUERRE · texte numérisé non relu

I.A GUERRE

roneia (Chéronée) d'où il se rendit ensuite à Livanatis, sa ville natale (dans l'éparchie de Talantion)1. Enfermé dans cette ville et voyant que son entreprise commençait si mal, le fils d'Androutsos eut peur de la vengeance de ses nouveaux amis : cet homme perfide les abandonna de nouveau

* i9 avril, et se rendit à Gouras’, en trahissant encore ses partisans

chrétiens de Livanatis qui eurent à payer aux Turcs, de leur sang, la fuite d'Odyssevs. Après sa défection, il avait mis sa famille en sûreté dans la caverne imprenable de Koryki qu’il possédait sur le Parnasse et que son beaufrère Trelawney refusa de rendre. Le misérable prisonnier fut promené encore pendant quelque temps dans te camp de Gouras; ensuite on le conduisit à Athènes, où on le traîna à travers les rues aux clameurs menaçantes du peuple; on le tortura pour découvrir ses trésors et enfin on le livra à la mort, avec le consentement de Gouras et peutêtre sur rinstigation.de Mavrokordatos* et de Kolettis.

• i « juillet. On le trouva un jour* étendu sans vie et les membres bri-

sés, au pied du temple de la Niké apteros (Victoire sans ailes) qui avait été sa prison : on disait qu’il avait péri en essayant de s’échapper; mais ceux qui pouvaient être bien informés étaient convaincus qu'on ne l'y avait jeté qu* après l'avoir étranglé*. On a d'autant plus le droit de croire que le gouvernement avait pris une certaine part dans celte mort d'Odyssevs que, peu de temps après, il entra même dans les propositions d'un Écossais, du nom de Fenton, lorsque celui-ci promit d'assassiner Trelawney, qui occupait la grotte du Parnasse \

! On Irouvc les rapports de Gouras sur cette expédition dans : XvjpoeXr,; , tor^pla twv ’AOr.vwv. a i*yîv. 1834.

2 Voir les additions à la tin du tome 11.

‘ Odyssevs a trouvé, parmi ses compagnons d’armes, un apologiste dans K. : ’\vx<7/.£v>r. t«ov si; ty.v î'TT-.pixv rôiv 'AOr.v&v

àvxçspoatvMv — spi tvj 'TTpxrr^vj ’oÆv'ïch»;. 'AOr.v. 1837.

* Ol attentat devint funeste à l’assassin lui-même, (pii fut tué. par

EN 1824 et 1825. 73

Vers la fin del’année 1824 et au commencement de 1825, le gouvernement do Kontouriotis était, de tous ceux que la Grèce avait eus jusqu'alors, le plus respecté, le plus fort et le plus généralement reconnu. La guerre civile avait été encore une fois vaincue. Les rivaux que le gouvernement avait eus en Morée étaient prisonniers dans l’ile d’Hydra; les chefs les plus puissants de l'Hellade occidentale et de rHelladc orientale s'étaient ruinés eux-mêmes; les capitaines les plus vaillants étaient, à ce moment, au service du pouvoir légal; les gouvernements locaux de la Grèce continentale étaient et restaient abolis; les ordres du président étaient partout exécutés. La campagne maritime de 1824 avait été pénible, mais glorieuse; la guerre continentale semblait être presque terminée. Dans le Péloponèse, Patras était de nouveau presque sur le point de se rendre et ne demandait plus, pour capituler, que la présence du président que les Turcs de cette ville appelaient le roi de Grèce. Cette considération dont jouissait le gouvernement et la confiance qu’il faisait naître s’étendaient au loin, jusque dans les pays étrangers. On n’avait pas encore entièrement épuisé le premier emprunt anglais, lorsque les agents grecs en négocièrent déjà un autre plus considérable montant à la somme de deux millions de livres sterling. Au moment où le gouvernement grec avait résolu de le contracter (août 1824), on n'aurait pu guère lui prédire un résultat favorable; car, sous l’impression encore récente de la chute de Psara, les fonds du premier emprunt étaient tombés, à cette époque, jusqu’à 15 pour 1 00. Mais vers la fin de l'année, plusieurs maisons anglaises et françaises offraient à l’envi de l’argent ; on

les gens de Trclawney. Ce dernier en fut quitte pour une blessure ; mais il rendit ensuite la caverne, et se retira dans file de Céplialonie. Cf. Emerson, t. l"r, p. 27o.

L'administration de Kontonriotis.

février 1825.

donna la préférence aux frères Ricardo de Londres qui, aussitôt", firent coter à la Bourse les actions du nouvel emprunt de deux millions qui avait été conclu au taux de 55 1/2 pour 100 *. Nulle part on ne sentait d'une manière plus vive qu’à Vienne l'importance que cette modification de toutes les affaires aurait pour la Grèce, si sa bonne fortune pouvait seulement durer encore quelque temps. La dernière victoire remportée par le parti de l’ordre traversa tous les calculs qu’on avait établis, dans la capitale de l’Autriche, sur les dissensions intestines parmi les Grecs et trompa toutes les espérances qu'on y avait fondées sur la trahison et l'égoïsme des klephtes; cette victoire assura au parti peu nombreux mais puissant des hommes intelligents et éclairés, qu’on qualifiait à Vienne de républicains et de révolutionnaires, toute la puissance et toutes les ressources qui donnaient aux affaires du nouvel Etat l’air d'une organisation bien réglée. On voyait à Vienne, avec la plus mauvaise humeur et avec le plus profond dépit, cet affermissement de l’insurrection et ce triomphe de la révolution. En effet, on aurait dit que le peuple grec n'avait plus qu'un seul pas à faire pour arriver à son indépendance. Cette époque, vers le commencement de l’année 1825, était un moment unique de prospérité et d’espoir, où l’on voyait s’ouvrir pour les Hellènes la perspective d’une issue victorieuse et glorieuse pour leur soulèvement ; mais aussi ce n’était qu'un unique moment dans le sens le plus littéral du mot. La fortune de la Grèce n'était arrivée à son point culminant que pour en descendre aussitôt. l)c quel prix

1 Les fiais, arec les commissions, etc., montaient à 58 9/10 pour 100. En outre, en se chargeant de l’emprunt, les banquiers avaient stipulé, clans leur traité, que la somme de 250,000 livres sterling serait appliquée au rachat des obligations du premier emprunt.

e* 1824 et 1825.

n'aurait été pour elle, à ce moment, au sein du gouvernement, un homme de guerre qui eût concentré entre ses mains vigoureuses toutes les forces de l'autorité, de l'intelligence, de l’unité et des ressources pécuniaires, qui eût continué l'œuvre commencée par la flotte, en appelant au combat le dernier vaisseau» et le dernier matelot, qui eût étouffé l'expédition égyptienne dans son germe et qui lui eût disputé chaque pouce de la mer et à plus forte raison du pays ! Mais les hommes d’ordre sont rarement aussi des hommes énergiques. Malheureusement, les succès des deux dernières années et les efforts faits par les Grecs, pendant les deux premières années de l'insurrection, paraissaient, en outre, avoir affaibli, dans le peuple lui— même, les forces expansives de la guerre et de la révolution. Puis, la cause des Grecs reçut une atteinte presque mortelle par la mauvaise disposition des habitants du Péloponèse qui, dans leur méfiance à l'égard du gouvernement considéré par eux comme composé d’étrangers, étaient comme paralysés et ne purent s'abandonner à l'élan de leur patriotisme, lorsque l'heure du danger vint à sonner. Le président, irréprochable dans sa vie privée, n'était pourtant pas un homme fait pour la vie publique ; avec ses sentiments plus particulièrement hydriotes qu’helléniques, il déployait souvent un zèle plein d'entêtement dans les petites affaires intérieures, mais il manquait d’énergie et de résolution pour les grandes entreprises; n’ayant pas une grande instruction, il était réfléchi et plein de bon sens au conseil, mais lent et indolent quand il fallait agir. Ce n’étaient pourtant pas ces qualités qui, précisément à ce moment-là, étaient nécessaires pour gouverner la Grèce. Bien que, pendant la lutte des derniers six mois, on eût appris à connaître la force redoutable des Egyptiens et qu’on pût savoir qu’ils ne restaient à ce moment-là dans

Pile de Crète qu'afin de guetter le moment favorable pour se transporter dans la Morée, les Grecs ne firent cependant pas le moindre effort dans le but de les combattre dans cette île ou d'empêcher leur arrivée dans la péninsule. Jamais les Grecs n’avaient poussé leur défaut national, si funeste, qui était de ne pas assez estimer leurs adversaires, à un tel point que leur gouvernement le faisait à ce moment plein de périls. Avec un peu de prévoyance seulement, on aurait dû envoyer la flotte dans file de Crète, détruire fes magasins près de Cliania, de Rhethymnon et de Mégalokastro, empêcher le départ des bateaux de transport, atfamer l’armée réunie sur la côte de Souda et donner aux Cretois le signal d’un nouveau soulèvement. Dans le Péloponèse, les Turcs avaient offert au président de lui livrer Patras dont la reddition aurait entraîné la chute de

Rhion et d’Àntirrhion; mais il retarda ce voyage simple- • ment parce qu'il ne voulait pas se déranger et perdit, par cette indolence criminelle, l’occasion favorable de faire une acquisition d'une valeur aussi inestimable. Au sud de la péninsule, on aurait dû faire tous les efforts possibles pour s'emparer de Koron et de Modon, afin de priver les ennemis de leurs places de débarquement ; on aurait dû fortifier, ravitailler, occuper et couvrir par la flotte Navarin, Neokastrou aussi bien que la forteresse de Palaiokastron, si bien protégée par sa situation, ainsi que l’île de Sphakteria, pour ne pas livrer ce port précieux aux Égyptiens. Mais rien de tout cela n'avait été fait, rien de tout cela n'avait été seulement préparé ; on n’y avait pas même songé d'avance. Mais c’était mal connaître l'adversaire auquel les Grecs allaient dès lors avoir affaire et dont jusqu’alors ils n'avaient pas encore eu le pareil devant eux. rbi ahim-Pacha' Ibrahim-Pacha, le fils aîné, ou plutôt le fils adoptif de Méhmet-Ali et âgé, à cette époque, de trente-huit ans, lais-

en 1824 et 1825.

sait même aux militaires expérimentés de l’Occident l’impression d’un homme qui était soldat par habitude comme par inclination. Ressemblant à son père par son ambition, sa fermeté et sa persévérance, il lui était inférieur par le savoir-faire et par le talent naturel ; il avait moins de ruse astucieuse que Méhmet, mais il était considéré comme un homme plus sûr et comme ayant plus de principes que lui ; s'il était plus dur que son père, il était, en revanche, moins avare que lui; il était opposé au système d’exactions que suivait le vice-roi, mais il évitait soigneusement de le blâmer ouvertement. Le peuple semblait avoir pour lui le même sentiment de respect et de crainte que pour son père. Sa campagne en Arabie lui avait assuré cette grande autorité personnelle ainsi que sa gloire militaire; son retour de cette expédition avait été une marche triomphale qui lui avait donné une haute idée de sa propre valeur. Quand il était en campagne, il vivait aussi simplement que le moindre de 6es soldats ; il couchait sous un abri qui ne se distinguait pas de celui de ses officiers, tandis qu’au quartier général on dressait pour lui une tente magnifique d’étoffes de soie précieuses de Lyon et des Indes. Dans le combat, il se montrait vaillant, recueilli et de sang-froid, paraissant exiger de ses officiers les mêmes qualités, simplement comme un accomplissement de leur devoir, puisqu'il punissait avec la même sévérité impitoyable la lâcheté et le manque de discipline. On disait qu’il tuait de sa propre épée ceux qui désertaient les rangs de l’armée ; après les malheureux combats maritimes qui excitèrent sa fureur, il roua de coups de bâton un capitaine dont le vaisseau s'était enchevêtré dans les autres, de même qu’il fit livrer à la mort un autre qui avait montré de l'hésitation. Ces traits annonçaient un homme d’un caractère cruel, caractère autant calculé chez lui que naturel. On dit oue, déjà

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dans sa jeunesse, son amusement favori avait été de tirer sur les outres en cuir que portaient sous le bras ou sur le dos les porteurs d’eau qui passaient sous ses fenêtres* : tradition qui prouve du moins quelle était la réputation que lui faisaient les siens. A l’époque qui nous occupe maintenant-et où, frémissant de rage en voyant échouer son expédition maritime, il campait devant Souda, des voyageurs sans préventions* entendaient, tous les jours, ses officiers se plaindre de sa brutalité; ils pouvaient même le voir assis sur l’arrière de son vaisseau, exhalant sa ruge sur ses malheureux subordonnés en leur donnant des coups de pied et des coups de bâton ou en les fusillant. 11 y avait d’autres Francs turcophiles qui admiraient en lui l'homme de la civilisation et de l'humanité et qui injuriaient les Grecs, quand ils déclaraient Ibrahim un barbare à peine déguisé. Car, comme tous les Orientaux, il s’entendait parfaitement à donner à son visage les plis nécessaires pour servir ses desseins et à maîtriser, quand il le fallait, son tempérament irascible. Tout son extérieur, sa taille ramassée et son embonpoint fortement prononcé, son visage rond, son nez camus et sa barbe d’un rouge-brun qu’il portait entière, n’annonçaient ni de la dignité ni des talents supérieurs et ne lui donnaient pas une expression particulière; dans ses petits yeux mobiles d’un gris foncé, les uns comme les autres voyaient briller un feu sauvage à peine voilé ; la plupart de ceux qui l’observaient n'étaient pas asssez bons physionomistes pour lire son caractère cruel dans ses regards pleins de bienveillance et dans sa bouche souriante. Attentif, comme son père, au jugement

• Cf. Hold Yates, The modem lustory and condition of Pgypt, t. 11, p. ni.

* Cf. Madden, Travels in Tarkey. Egypl , Sabiu awl Palestine. Luudou 1821), t. Ier, p. HS.

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en 1824 et 1825.

des Européens, il les trompait par sa douceur et sa politesse et cherchait à parer toutes ses manières et tous ses procédés, dans la politique comme dans la guerre, d’un vernis européen qui s’effaçait cependant bientôt. Plein d'un mépris orgueilleux pour tout ce qui venait de Constantinople, il se rendit en Grèce avec la conviction ambitieuse qu'il accomplirait sa tâche par les succès les plus brillants ; il parlait tous les jours à ses officiers de la nécessité de vaincre à tout prix. 11 était, du reste, décidé à emporter la victoire de haute lutte et par tous les moyens. Ainsi, il n’eut pas beaucoup de difficultés à surprendre la bonne foi des étrangers, au commencement, lorsque sa politique exigeait qu’il leurrât les chefs des ennemis par la corrup- * tion et le peuple par la bienveillance, et qu'il fit bien comprendre à ce dernier que ses rigueurs ne seraient que pour les rebelles tandis qu’il traiterait les gens paisibles comme un bon père. Quand ces moyens ne réussissaient pas, les intelligences musulmanes trouvaient fort naturel que le pacha lâchât la bride à la licence de ses soldats, lin bruit très-répandu prêtait à Ibrahim l’intention de transporter en Egypte tous les chrétiens de la Morée et de les remplacer par des Arabes. Il est évident qu’une telle résolution na saurait être prouvée, puisqu’un homme prudent ne publie pas un projet pareil avant de posséder la peau du lion qu'il veut partager, et qu'un homme énergique l’exécute avant de l’avouer; mais ce dessein était en harmonie complète avec le système froid et insensible de son père; en effet, il avait sa source moins dans une barbarie vindicative que dans un calcul cupide, et devait servir à taire des Grecs laborieux et intelligents des instruments pour enrichir et pour perfectionner la marine égyptienne.

Un homme, tel que cet Ibrahim, n’avait pu être décou- t-« Érypti-u»

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ragé par les premiers revers éprouvés dans son entreprise ; * NlT,ri“-

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LA GUERRE

ils ne pouvaient que l’aiguillonner davantage. Les pertes essuyées par son armée ne lui causèrent pas de soucis, puisque son père eut soin de combler immédiatement toutes les lacunes ; le départ de la flotte grecque l'encouragea à hûter les préparatifs nécessaires pour essayer de nouveau de faire la traversée ; bien que sa santé fût ébranlée et qu’il restât à bord de son navire, il activait sans cesse tous ces travaux, car il avait juré qu’il ne mettrait le pied sur terre que quand il serait arrivé en Morée. Après avoir reçu de nouveaux renforts s’élevant à cinq mille Égyptiens, il partit de Souda, au cœur de l’hiver, pour se rendre dans la péninsule. Il ne rencontra pas un seul navire grec * pendant ce trajet. Ce ne fut que quelques jours après l’arrestation de Kolokotronis et de ses compagnons, que la •33-î4fc*r. ms. flotte égyptienne parut devant Modon*, où elle débarqua quatre mille quatre cents hommes qui assirent un camp dans la plaine. Une partie des vaisseaux retourna, sans retard, à Souda et débarqua, dans le plus bref délai, un

* 17 mars second corps de sept mille hommes*. Aussitôt le pacha s’oc-

cupa des deux choses qui étaient les plus pressantes et les plus importantes : il avait à débloquer Patras et à assiéger Navarin. Onze vaisseaux partirent pour Patras; ils dispersèrent les quelques rares bâtiments qui entretenaient le blocus devant la place, ils ravitaillèrent et renforcèrent la garnison de la ville, tandis que le pacha lui-même purgea l’éparchie de Modon des ennemis, qu'il rétablit les com-

* a nu n. munications avec Koron et qu’il prit* une forte position de-

vant Navarin. Les Grecs furent complètement pris au dépourvu par cette campagne d’hiver. Leurs vaisseaux étaient tranquillement dans les ports. Les troupes à la solde du gouvernement étaient, en partie, encore dans le Péloponèse, depuis qu’elles y avaient fait leur expédition contre les rebelles ; mais elles étaient complètement dispersées. A ce

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moment, il est vrai, le gouvernement donna ordre à toutes les troupes de se rendre en Messénie et il appela la flotte au combat; Kontouriotis lui-même annonça son départ.

Mais la flotte fut retenue longtemps par des vents contraires. Le président quitta, à la vérité, Nauplie avec un cortège pompeux"; mais comme il n’avait pas l’habitude de 4 *8 mars, monter à cheval, il lui fallut trois jours pour arriver seulement à Tripolitsa, où il tomba malade, et lorsque enfin*, 4 Mkwii après un long délai, qu’on lui reprochait amèrement, il se remit de nouveau en marche, il s'arrêta à Skala sur le Pamissos, loin de tout danger, après avoir nommé général en chef des troupes, destinées à combattre les Égyptiens, son ami Skourtis, marin expérimenté, mais n’ayant pas la moindre idée du service sur terre. Cette manière d’agir fit une impression très-fàcheuse sur l’armée et sur ses capitaines éprouvés qui, poussés et entraînés malgré eux, 9 étaient accourus aux endroits menacés par l’ennemi. Avec ce noble élan, que nous avons pu observer déjà plusieurs fois dans les moments d’un grand danger, les premiers chefs et les familles les plus distinguées s’exposèrent en première ligne et avec le plus grand empressement : on vit se jeter dans Neokastron (Nouveau-Navarin), dont le Piémontais Collegno devait diriger la défense1, deux fils de Pétrobey, Georgios et Ioannis, un frère de l’amiral Sachtouris, Makriyannis, Giatrakos et Panas, l’ionien, qui avait combattu à Péta. Le fort délabré de Palaiokastron (Vieux-Navarin, l’ancienne Pylos, sur le promontoire de Koryphasion) était couvert par l’évêque de Modon et par Hadschi Christos avec ses Bulgares ; à deux lieues de Modon, près de Kremmydi, il se forma un camp de cinq mille

4 Cf. Diario deli assedio di Navarino, memorie di G. Collegno. Torino, 1857.

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* îi mars.

♦ 11 avril.

* 19 avril.

• Rouméliotes, Souliotès et Macédoniens sous les ordres de 4 Karaïskakis, de Drakos, de Kitsos Tsavellas, de Rostas Botsaris, le simple et modeste frère de Markos, et de Karatassos ; mais ce dernier, révolté de la nomination de Skourtis, s’éloigna, de sa propre autorité, en se rendant avec ses Macédoniens à Schinolaka. Dans les premières rencontres avec les Egyptiens, les auspices étaient assez heureux pour les Grecs. En faisant un mouvement contre Palaiokastron , les Egyptiens attaquèrent* le corps de troupes placé à Schinolaka et furent repoussés, bien que les Grecs, campés à Krcmmydi, ne soutinssent pas les Macédoniens; même dans une seconde attaque contre le fort du Vieux- Navarin, les Arabes furent battus*. Mais peu de jours après toutes les espérances, qu’on aurait pu fonder sur ces premières rencontres, s’évanouirent complètement. On venait de décider, dans un conseil de guerre tenu à Kremmvdi, qu'on prendrait une autre position, afin de couper les communications entre Modon et Navarin, lorsque Ibrahim prévint ce mouvement en attaquant * la position près de Kremmydi. Le centre du demi-cercle, formé par les Grecs sous les ordres de Skourtis, fut forcé par une attaque à la baïonnette, attaque qui déconcerta les Grecs, par sa nouveauté et par sa vigueur, et qui jeta un éclat fatal sur les tacticiens égyptiens; les deux ailes, commandées par Rostas et par Karatassos, résistaient encore pendant quelque temps, lorsque la cavalerie d’ibrahim, après avoir passé par un ravin presque impraticable, prit l'aile gauche des Grecs en flanc et de revers; Rostas Botsaris, qui combattait là, pendant que toute l’armée se débandait, ne put être sauvé qu'au prix de grandes pertes dans les rangs de ses plus proches parents et de ses vaillants compatriotes de Souli. Cette défaite fit éclater tout à coup la mauvaise humeur qui avait couvé déjà dans les Rouméliotes au sujet du gé-

en 1824 et 1825. 81

néral qu on leur avait imposé Malgré toutes les représentations qu’on put leur faire, ils partirent, au nombre de trois mille hommes, pour leur pays qui, menacé d’ailleurs à l’est à l’ouest par les Turcs, avait besoin de leurs bras.

De la sorte, Ibrahim ne trouvait plus d’obstacles, du côté de la terre, dans ses entreprises contre Neokastron et Palaiokastron.

Le Nouveau-Navarin est situé sur lia pointe d’un promontoire qui se trouve à l’ouverture méridionale du bassin semi-circulaire, célèbre depuis l’antiquité, que ferme, à l’ouest, file de Sphakteria et que protège, au nord, le château féodal du Vieux-Navarin, séparé seulement par un étroit canal des montagnes qui forment la pointe septentrionale de Plie. La citadelle de Neokastron, hexagone formé par des murs très-bas en pierre, sans fossé, faiblement flanqué, du côté de la terre, par quelques bastions et encore plus faiblement défendu du côté de la mer, fut bombardée par deux batteries ; dès que le feu fut ouvert, ïoannis Mavromichalis tomba parmi les défenseurs sur les remparts du fort ; il était le troisième qui dans cette famille périssait victime de son dévouement. Cependant la prise des deux forteresses dépendait essentiellement de la possession de T île de Sphakteria qui les domine toutes les deux par ses hauteurs. Cette île était protégée par quelques vaisseaux grecs qui, sous les ordres de Tsamados, étaient mouillés dans son port. Le pacha attendit donc le retour de sa flotte, partie une seconde fois pour Souda, afin d’y aller chercher des renforts. Depuis longtemps déjà, Miaoulis avait mis à la voile avec dix-sept vaisseaux et quelques brûlots, dans le but de traverser ces expéditions des Egyptiens; mais il avait été retenu longtemps par des vents contraires, et lorsqu’il arriva devant Souda*, ses * *vril faibles moyens ne lui permirent pas d’empêcher le départ

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28 ma. delà flotte. Lorsque celle-ci doubla le cap Maleka* , Miaoulis se trouva empêché, par un calme, de l'attaquer, et quand, le lendemain, le combat s’engagea, cinq brûlots furent consumés inutilement. 11 dut donc ainsi voir la flotte égyptienne forte de plus de quatre-vingt-dix voiles arrii" oui. ver* intacte devant Navarin et débarquer des troupes et des munitions nouvelles. Aussitôt, le pacha commença ses préparatifs d’attaque contre Sphakteria dont les Grecs ne renforcèrent qu’à ce moment la garnison en la portant au nombre de huit cents combattants. Là encore les hommes les plus considérables affluèrent à l’envi; on vit arriver le vieil Anagnostaras, Sachtouris, Tsamados, le noble Santa- Rosa qui était venu, avec Collegno, se mettre dans les rangs sous le costume de simple palikare, et enfin Mavrokordatos qui n’y devait pas revoir une seconde défense de Missolonghi. Miaoulis se vit empêché de les secourir par toute la ligne des vaisseaux égyptiens, rangés en bataille • 8 nui. contre lui *, pendant que cinquante chaloupes, à la faveur de la fumée de la canonnade entretenue par la flotte, jetèrent dans l’ile un corps de débarquement qui, en moins d’une heure, s’en rendit maître. Tsamados, Anagnostaras et Santa-Rosa tombèrent sous les épées des Égyptiens ; les quelques vaisseaux du port cherchèrent à gagner la haute mer. Le brick de Tsamados, conduit par Sachtouris, se fraya un chemin à travers trente-quatre vaisseaux ennemis, dans un combat de six heures, pendant lequel Mavrokordatos tenait son pistolet à la main pour s’épargner la honte de la captivité ; l’équipage, prêt à se faire sauter, put, par son courage héroïque, se sauver vivant des mains de l’ennemi; mais, s’il l’eût fallu, le désespoir de ces hommes les en aurait délivrés par la mort. Le misérable fort du Vieux- Navarin, bombardé du côté de la terre et de la mer, n’ayant presque pas de vivres et encore moins de rnuni-

tions, ne put pas alors tenir bien longtemps. Une tentative, faite par la garnison pour se frayer un chemin à travers les ennemis, échoua et coûta la liberté à Hadschi Christos et à l'évêque de Modon ; ce dernier perdit même, plus tard, la vie ; les barbares le torturèrent d’unemanière in- , digne parce qu’ils rejetaient sur lui la faute du massacre de Navarin en 1821. A ce qui restait encore de défenseurs le pacha accorda alors le libre départ', songeant, avec • plus de prudence que n’en montraient ordinairement les Grecs, à désarmer plutôt les vaillants défenseurs des places fortes, par des capitulations fidèlement observées, qu’à les exciter à une défense désespérée. Le courage de la garnison de Neokastron aussi, ébranlé depuis longtemps par le manque d'eau et de munitions, était alors complètement abattu. Un brillant coup de main, exécuté par Miaoulis, ne put que faiblement le relever pendant quelques jours. Le navarque avait fait voile pour Modon où, à la faveur du vent du sud, il réussit à pousser six brûlots sur les vaisseaux égyptiens, mouillés dans le port*. Les Égyptiens at- • taqués coupèrent leurs câbles afin de gagner le large ; mais le vent poussa leurs vaisseaux les uns contre les autres et contre les murs de la forteresse, de sorte qu’une frégate, trois corvettes, trois bricks et trois vaisseaux de transport, ainsi qu’un magasin dans la ville, furent détruits par le feu, tandis que les brûlots ne perdirent pas un seul homme. Cet heureux événement encouragea les assiégés à repousser les Égyptiens qui les engageaient à se rendre ; ils ne voulurent entendre parler de reddition que si l’on leur permettait de partir avec leurs armes et qu'on accordât la liberté à Hadschi Christos, ainsi qu’à l’évêque de Modon. Mais lorsque le pacha commença alors à bombarder la citadelle, du côté de la terre, avec six batteries, armées de cinquante-six canons et mortiers, en

10 mai.

12 mai.

LA GUERRE

même temps que ses vaisseaux ouvrirent le feu du côté nord, la défense ne fut plus possible. Un signa une capi- • ouï. tulation * d'après laquelle la garnison, forte de onze cent quatre-vingts hommes, devait être transportée à Kalamata, aux frais des assiégeants. La sombre méfiance des assiégés fit retarder encore de cinq jours l’évacuation du fort. Mais bien qu’on accusât les soldats du pacha d’avoir été assez barbares pour faire mourir de faim quelques Grecs àSphakleria, après les avoir bâillonnés', afin de se vent. I-, p. 345. ger ainsi de ce qui avait eu lieu en 1821 *, Ibrahim avait alors les meilleures raisons pour conclure ses traités avec modération et pour les exécuter loyalement. Et même, lorsqu'il agissait, en un seul point, contre la capitulation en retenant auprès de lui Giatrakos et Georgios Mavromichalis sous le prétexte de vouloir les échanger contre les deux t. p. 4i4. pachas qui étaient encore prisonniers à Nauplie", il ne faut pas expliquer ce fait par la volonté arbitraire d'un vainqueur sans pitié. Il enlaçait le jeune Mavromichalis d’un réseau de propositions amicales et lui fit l'offre flatteuse de le prendre à son école, comme il avait voulu, déjà pendant qu'on négociait encore, déterminer aussi hdélégué Makriyannis, par l’appât d'un brillant avenir, à entrer à son service: il chercha ainsi à assiéger et à miner la fidélité de ces hommes influents, dès que la première occasion s’en offrit ; mais il la trouva bien défendue par les remparts du patriotisme et par les mines de la ruse et de la finesse. Ibrahim espérait que le libre départ des garnisons exercerait également une influence salutaire et calmerait les populations. Il lui importait peu qu'il augmentât ainsi le nombre des défenseurs du pays. Sa flotte était déjà de nouveau en route pour embarquer un corps de

' Cf. Prokescli,l>cnkwürdigkcilui [Mémoire»), l. Il, p. iilS.

en 1824 et 1825.

troupes albanaises à Souda. En outre, ce qu’il avait obtenu dans le Péloponèse, lors de son premier élan, pouvait lui ôter toute inquiétude. Agissant tout autrement que ne le fit Dramali en envahissant le pays, il s’était emparé, par la prise de Navarin, de la clef principale de la péninsule qui lui ouvrit les accès de toute la cèle occidentale, où aucune forteresse n’arrêtait plus ses progrès et où des plaines nombreuses ouvraient un vaste champ à l’action de sa cavalerie; il s'appuyait sur le triangle formé par les forteresses de Modon, de Roron et de Navarin ; il possédait un. excellent et vaste port, bien pourvu de magasins abondamment garnis et de bâtiments qui l’approvisionnaient, et, enfin, il avait assuré ses communications avec la Crète et l’Egypte, communications qu’à l’avenir la flotte grecque ne devait pas non plus interrompre d’une manière efficace.

Après son heureux ctmp de main à Modon, Miaoulis La flotta grecque, avait songé à détruire le reste des vaisseaux égyptiens dans ce port à l’aide de nouveaux brûlots dont il se munissait1. Avec une sollicitude incomparable, il s'appliquait, pendant tout ce temps, à remplir les devoirs que lui imposaient ses fonctions difficiles et ne quittait jamais son poste près du couronnement du vaisseau amiral. En doublant le cap Matapan*, il rencontra la flotte d'ibrahim qui retour- * *<> mai. riait à Souda; il put bien s’apercevoir de la consternation que causait cette rencontre aux Égyptiens, mais il eût été inutile de vouloir les attaquer; les circonstances n’étaient pas favorables à une action des brûlots, et l’amiral grec n’avait que trente-quatre petits bricks à opposer aux cinquante voiles ennemies, parmi lesquelles on comptait onze frégates et de nombreuses corvettes. Lorsque, après avoir

* Emerson (dans l'ouvrage cité) rapporte, comme témoin oculaire, toutes les opérations de la flotte grecque pendant cette campagne.

LA GUERRE

observé l’ennemi, pendant plusieurs jours, Miaoulis vit une brise favorable s’élever, il ordonna aux brûlots d’avancer; mais leurs capitaines furent assez lâches pour rebrousser chemin au moment de l’attaque. Ensuite le manque de provisions de bouche força l’amiral grec à retourner dans la baie de Vathiko, de sorte que les Egyptiens arrivèrent sains et saufs à Souda. Miaoulis était sur le point d’aller les y chercher, lorsqu’il reçut, à son grand effroi, la nouvelle du départ de la flotte turque. Chosrevv-l’acha avait quitté les

24 mai. Dardanelles *, à bord d’un vaisseau amiral neuf de soixantesix canons et suivi de la flotte byzantine , afin d’apporter le matériel de siège nécessaire à l’armée qui opérait dans l’Hellade occidentale. Chemin faisant, il rencontra la seconde division de la flotte grecque, commandée par Saehtouris qui était toujours si heureux dans ses entre-

•8 nui. prises; les Turcs la trouvèrent d’abord* entre les lies de

er juin. Ténédos et Lemnos et ensuite* dans le canal Doro (près du cap Kapharas), entre l'Eubée et l'ile d’Andros. 11 s’y engagea un combat de longue durée; l'aile droite des Turcs finit cependant par être rompue; le vaisseau amiral qui avait été déjà auparavant endommagé et que Chosrew avait quitté, fut saisi par deux brûlots qui le firent sauter avec huit cents hommes et avec le trésor de la flotte ; alors l’aile gauche battit aussi en retraite, lorsque le capitaine de brûlot Boutis y détruisit une corvette. La flotte turque fut entièrement dispersée ; mais le kapoudan-pacha, s’enfuyant

• • juin, au sud, s’échappa à Souda*. Ayant été informé de ces heu-

reux événements, Miaoulis opéra alors sa jonction avec

• s jnin. Saehtouris, près de Falkonera, d’où ils partirent * pour l’ile

de Milos, afin de s’y approvisionner et de faire ensuite voile pour Souda avec soixante ou soixante-dix vaisseaux, lin bâtiment, envoyé en observation, leur avait appris que la flotte turco-égyptienne y était mouillée en une masse

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en 1824 et 1825.

confuse au pied de la forteresse vénitienne qui , située sur des rochers élevés, protège le golfe profond et sûr de Souda (à trois lieues de Chania), ainsi que la plaine environnante qui portait jadis des arbres magnifiques, mais qui, à ce moment, n'était couverte que des tentes grises des Arabes. Lorsque les Grecs, retardés par le mauvais temps et par l’indolence de leurs marins, arrivèrent devant Souda*, ils trouvèrent la flotte, avertie probablement par * tijum. une goélette française1, dans une tout autre position que celle qu’on leur avait indiquée dans le rapport; les vaisseaux ennemis étaient rangés en quatre groupes séparés, de sorte que si les Grecs avaient eu même les plus beaux succès dans une attaque contre une de ces divisions, les trois autres devaient nécessairement toujours rester intactes. Profitant d’une légère brise du nord-est, Miaoulis fit néanmoins attaquer* une de ces divisions composée de * quarante bâtiments de diverse nature; deux brûlots s’accrochèrent à une corvette qui fut dans un clin d’œil enveloppée de flammes; un troisième brûlot qui, conduit par Georgios Politis, se jeta sur une frégate à l’entrée du port, vit cette proie s’échapper, parce qu’il n'avait pas assez de vent; lorsque les conducteurs du brûlot voulurent s’enfuir dans leur chaloupe, ils furent entourés par les ennemis montés sur des barques armées; mais ils se frayèrent vaillamment un chemin à travers leurs adversaires peutêtre trente fois plus forts en nombre. Alors les vaisseaux turcs, faiblement poursuivis par les Grecs à cause du peu de vent qu’il faisait, se retirèrent tous dans le port ; mais les Grecs furent dispersés immédiatement après* par une • ujuin. violente tempête; le cœur navré, Miaoulis dut renoncer à cette entreprise qui avait donné tant d’espérances et qui

' Cf. Emerson, 1 1", p. 22*.

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LA GUERRE

était d’une importance vraiment capitale. La flotte égyp-

• t3 juin, tienne, forte de quatre-vingts voiles, partit alors de Souda *

pour faire son quatrième voyage. Dans le voisinage de Cerigo, Miaoulis la rencontra déjà de nouveau sur son passage. Mais d’abord le temps calme l'empêcha de faire les mouvements nécessaires, et lorsqu'il réussit à saisir un moment favorable pour l'attaque, trois brûlots se consumèrent encore inutilement, tandiS que les renforts destinés à l’armée d'ibrahim, conduits par Housseïn-Bey et accompagnés par le kapoudan- pacha, arrivèrent en sûreté à

• 5 juillet. Navarin \ Peu de temps après ces opérations de Miaoulis,

Kanaris conçut l'idée hardie de détruire les armements des Égyptiens dans le port même d'Alexandrie. Il fit son apparition devant la ville n’ayant avec lui que deux vais-

• io août, seaux de guerre et trois brûlots*. On l'a blâmé d'avoir

négligé d'attaquer un groupe de vaisseaux placés très-favorablement pour une attaque, à l'entrée du port d'où ils auraient facilement propagé l’incendie, et d’être, avec ses brûlots sous pavillon franc, plutôt entré tout droit dans le port pour s'approcher du palais du pacha où se trouvaient à l’ancre le vaisseau amiral et quatre grandes frégates.

Avant que Kanaris atteignit son but, un vent contraire, s’élevant tout à coup, déjoua son projet qui, s il eût réussi, aurait mis en péril, avec la flotte ennemie et les bâtiments marchands des Francs, peut-être la ville elle-même. Kanaris dut incendier son propre brûlot, qui fut poussé contre un groupe de vaisseaux, et il s'échappa avec les deux autres , sous le feu de tous les vaisseaux égyptiens , pour rejoindre les bâtiments d’escorte commandés par Manolis Tombazis.

On aurait dit que la mauvaise fortune et la fatalité devaient dès lors s’attacher nécessairement à toute entreprise, de la flotte grecque dès qu elle était dirigée contre

en 1824 et 1825. 91

les Égyptiens. Tous les amis des Grecs étaient péniblement surpris en voyant la tournure funeste que prenaient les affaires. On chercha, pour l’expliquer, des raisons cachées et éloignées, bien qu'elles fussent très-apparentes et qu’on n’eût pas à les chercher au loin. Diminuée d’un tiers de son nombre d'autrefois, la flotte grecque avait alors en face d’elle un ennemi qui, déjà auparavant bien plus fort qu elle, avait à ce moment doublé ses forces et lui était dix fois supérieur par sa capacité stratégique, par sa discipline et par ses approvisionnements. Grâce aux moyens despotiques, employés par la prévoyance de leur chef, les Egyptiens ne manquaient de rien de ce qui leur était nécessaire pour leurs opérations, tandis que la flotte de Miaoulis avait dû, en quatre semaines, rentrer cinq fois dans les ports, afin d’embarquer des provisions qu'on ne trouvait nulle part, dans les petites îles, en grandes quantités et qu’on commençait, à cette époque, à cacher dans le Péloponèse où , depuis le débarquement des Egyptiens , de grandes étendues de terrain restaient incultes. Quand on demandait à Miaoulis quelles étaient les causes de ce què tout à coup les succès avaient manqué, il indiquait simplement l'immense supériorité des Egyptiens et des Européens qui les aidaient en disant : « 11 est impossible qu’un petit chien lutte contre plusieurs tigres. » On savait depuis longtemps par expérience que la discipline militaire d une flotte marchande ne peut pas tenir contre une marine militaire bien conduite. Les bricks grecs, propriétés particulières de marchands, avaient presque toujours essayé d’imposer de loin seulement par leur nombre et par leur apparition ; car leurs propriétaires prudents étaient ennemis de toute entreprise hasardée, tandis que les capitaines, ayant ordinairement beaucoup de parents dans leur équipage, ne voulaient pas exposer leur famille, et que les

matelots, eux-mêmes, suivant Porganisation démocratique dans les îles, avaient à donner leur consentement pour toute entreprise importante. Sous le rapport matériel, ces navires marchands étaient beaucoup trop faibles pour entrer en lutte avec des vaisseaux de guerre ; quant à des navires plus grands, on n’en possédait pas, et quand on avait pu en prendre à l’ennemi, on avait toujours préféré les brûler parce que, dans le premier cas de ce genre qui s’était présenté, on avait vu qu’il en serait né des contestations inextricables au sujet du droit de propriété sur ces prises. C’est pourquoi tous les succès avaient été remportés jusqu'alors exclusivement par les brûlots. On en avait fortement augmenté le nombre, de même qu'on les avait perfectionnés d'une manière extraordinaire, quand on les comparait avec leur première organisation grossière. Toute la cale était enduite d'une forte couche de goudron et doublée pour ainsi dire d'ajoncs secs qu'on avait auparavant trempés dans de la poix et dans de l'huile et saupoudrés ensuite de soufre ; le long du pont courait une rangée d’écoutilles; au-dessous de chacune d'elles on plaçait un baril rempli de poudre, qui, en sautant, ouvrait la trappe de l'écoutille et empêchait, en donnant ainsi de l'air et une issue aux flammes, une explosion trop rapide du pont. En haut, toutes les cordes et toutes les voiles étaient goudronnées, et au bout de chaque vergue il y avait un crochet en osier tressé qui, une fois enchevêtré dans les cordages d’un vaisseau ennemi, lui rendait la fuite presque impossible. Quand le moment décisif de l'attaque approchait, on hissait toutes les voiles afin d’augmenter les flammes, et à l’instant même où le brûlot touchait le vaisseau ennemi, on allumait l’étoupille qui liait entre elles toutes les parties du bâtiment incendiaire, de sorte que, après avoir . fait sauter toutes les écoutilles , le feu envahissait dans un

kn 1824 et 1825.

clin d’oeil tout le brûlot, depuis la proue jusqu’au tableau.

Cette arme terrible possédait, à cette époque, des conducteurs encore plus téméraires que jamais dans les Psariotes qui venaient de perdre leur patrie ; ils ne ménageaient pas non plus ces bâtiments, puisqu’ils étaient propriété de l'État et qu’ils étaient dès le principe \oués à la destruction. Néanmoins l'expérience confirma encore dans cette campagne maritime ce qu'on avait déjà observé dans la campagne précédente : en face de la discipline européenne des Égyptiens, quelque faible quelle fût, l'efficacité de cette arme diminuait de plus en plus , et le courage hardi des conducteurs de brûlots s'affaiblissait de jour en jour devant la trop grande supériorité des forces ennemies.

Par cette raison, on en était venu à songer à faire de grandes modifications dans la marine grecque , à engager un amiral européen et à se procurer des vaisseaux plus grands et surtout des bateaux à vapeur dont l'emploi semblait surtout être indiqué par les calmes si fréquents dans ces parages. Le plus dévoué et le plus capable de tous les philhellènes au service des Grecs, le capitaine Frank- Abney Hastings avait déjà l'année précédente présenté au gouvernement un mémoire*, dans lequel il avait recommandé d'armer un bateau à vapeur avec quatre pièces de gros calibre, afin de relever la marine, dont la renommée, la force numérique et la capacité baissaient de plus en plus; il avait promis d’y contribuer lui-même pour une somme de mille livres sterling, et ce fut sur ses vives sollicitations que le gouvernement, dès qu’il put espérer la réalisation du second emprunt anglais*, donna ordre à ses * wioûttm. agents à Londres d’en appliquer une partie à cette transformation de sa flotte.

1 Cf. George Finlay,tfwforj/ of the Greek révolution. London, 1861, t. H, p. 38o.

i.a ni’f.nHF.

La piraterie.

Non-seulement le moment oii la marine grecque devait trouver son salut à l’étranger était nécessairement ajourné à un terme assez éloigné, mais, en outre, la puissance maritime de la Grètfb était minée, à cette époque et dans son voisinage immédiat, par un mal qui s’était développé depuis longtemps déjà et qui ne fut pas une des moindres causes de sa ruine soudaine. La lutte maritime entre les Turcs et les Grecs avait pour théâtre les eaux de la mer Blanche, fameuses de tout temps par les facilités que les marins y trouvent à devenir pirates et à donner à une marine régulière des allures sauvages. De nombreuses baies et les déchirures dans les rochers des côtes y offrent aux barques légères des corsaires, dans les îles sans nombre et sur l’immense étendue du littoral des continents, autant de retraites sûres oü de grands vaisseaux armés ne peuvent les suivre, de même que les montagnes de l'intérieur favorisaient la klephtourie par leurs hauteurs et leurs cavernes inaccessibles. Sous la domination anarchique des Turcs celte piraterie n’avait presque jamais entièrement cessé. Des hommes hardis à tout oser, qui se familiarisaient avec les dangers auxquels les exposaient les vents et les mauvais temps, à mesure et à proportion qu’ils perdaient l'amitié des hommes et qu’ils n’avaient plus à compter sur leur pitié, s’emparaient d’un mistik et visitaient, en les pillant, toutes les côtes amies ou ennemies, ou encore ils se tenaient aux aguets dans les petites criques, derrière les rochers, pour s’en élancer sur quelque bâtiment marchand qu’un calme retenait immobile. Les Grecs, qui n'avaient pas le droit de se défendre de leur autorité privée contre ces brigands, avaient toujours mieux aimé se laisser dépouiller en silence par leurs propres frères que d’invoquer contre eux le secours de leurs maîtres turcs qui n'auraient pu, en tout cas, y apporter que des remèdes

passagers et qui n’&uraiertt appelé sur eux qu'une Vengeance plus terrible encore. Dès la première explosion dé l’insurrection (1821-1822), ces corsaires, dont les équipages ne comptaient pas moins d’ioniens, de Dalmates et d’Italiens que de Grecs, avaient commencé à infester les eaux de la Grèce en nombre plus considérable. Cependant leurs méfaits s’étaient bornés à de petites déprédations commises en secret, et bientôt ces petits flibustiers avaient été entièrement effacés par les croiseurs munis de lettres patentes données par le gouvernement qui les destinait à maintenir un blocus dès qu’il avait été notifié, et à visiter, * suivant la coutume anglaise, tous les navires des neutres, afin de s’assurer qu’ils ne portaient pas de contrebande de guerre pour les Turcs. Quelle que fût l'attitude prise vis-à-vis de la Grèce par leurs gouvernements, la plupart des navires francs osaient rarement forcer un blocus efficace et observaient toujours une grande prudence et beaucoup de mesure quand ils prêtaient leurs services aux Turcs. Seule, la marine marchande autrichienne, dont le commerce dans le Levant avait, à cette époque, beaucoup plus d'importance que celle d'aucun autre pavs, allait soüs ce rapport son propre chemin , comme le faisait son gouvernement. Le prince Mettemich qui, vis-à-vis des odieux rebelles, ne voulait pas maintenir l'idée de la neutralité et provoquait ainsi continuellement les plaintes de Canniiîg, avait formellement proclamé (1822) le principe qui n’avait jamais été généralement accepté, à savoir que les bâtiments des neutres rendaient leur cargaison neutre et la protégeaient. Pleins de confiance en la puissance et la parole de leur gouvernement, ainsi qu’en la solidité des chambres d'assurances à Trieste, des armateurs, des affréteurs, des capitaines et des négociants autrichiens s’étaient alors mis en beaucoup plus grand nombre que les sujets d’autres

LA GUERRE

États au service de la Porte et s’étaient prêtés à faire des transports de munitions de guerre et de troupes pour elle, abdiquant ainsi complètement le caractère de vaisseaux neutres. C’est pourquoi les Grecs donnaient assidûment la chasse à ces navires effectivement belligérants qui , avec le principe proclamé, n'auraient pu être protégés que par la force ouverte et par une grande puissance. Mais celle-ci faisait entièrement défaut à la marine militaire de l’Autriche dont les marins anglais parlaient avec le même mépris que des forces maritimes de la Turquie. Les commandants . de l’escadre autrichienne osaient rarement employer la force, parce qu'ils craignaient que leurs ressources ne fussent pas suffisantes; c'est pourquoi 1 internonce recommandait souvent avec instances, mais toujours en vain , de faire respecter le système qu’on avait adopté d'une manière vigoureuse ou bien d’y renoncer. Lorsqu’en 1824 des navires européens venaient en si grandes niasses aider l’Égypte dans ses armements, le gouvernement grec, dans cf.T.n,p.5i. un mouvement d'amertume, publia ce décret du 20 juin" qui menaçait de destruction tous les bâtiments saisis avec de la contrebande de guerre à leur bord. Du côté du gouvernement anglais, il suffit d’un avertissement sérieux du «la 6 septembre, lord haut-commissaire des îles Ioniennes* et des conseils amicaux donnés par les philhellènes anglais, pour déterminer le gouvernement grec à remplacer le décret en question par un autre, proposé par Mackintosh et plus en harmonie avec les règles adoptées par les nations occidentales ; et même sans cela les officiers de la marine anglaise avaient toujours moins de peine à protéger leur commerce légitime, tandis que les Grecs, dans leur désir de se venger, se tournaient avec d'autant plus de fureur contre la faible marine autrichienne.

Depuis la seconde moitié de l'année 1824, souvent exci-

tés et souvent repoussés par les Anglais jaloux, qui en voulaient à la puissance impériale, des croiseurs munis de lettres patentes et des pirates, étrangers à toute discipline, avaient pillé les bâtiments marchands autrichiens, et leur avaient fait d'autant plus de mal que le commerce lucratif dans le Levant était devenu plus considérable et qu'il occupait à cette époque peut-être de sept à huit cents navires autrichiens, au lieu de cent bâtiments seulement qui autrefois naviguaient dans ces mers. Les commandants des stations de l’escadre militaire, se mettant en contradiction ouverte avec le principe adopté par l'Autriche, durent s'abaisser à porter plainte auprès du gouvernement grec' • Mai is qu'on ne reconnaissait cependant pas et qu'on rendait responsable des actes commis par les pirates sans lettres patentes, contre lesquels l'Autriche, si elle était restée fidèle à sa propre théorie, aurait dû avoir recours à la répression de la Porte. Lorsque, après des négociations restées stériles, on en vint à des actes de violence, le gouvernement grec déclara que les Autrichiens agiraient comme ils l’entendraient, que les Grecs feraient la même chose, mais qu’on ne devait plus venir leur parler de droit. Alors les dangers auxquels la marine marchande de l’Autriche se trouvait exposée augmentèrent d’une manière tellement excessive que le cabinet de Vienne se vit obligé de l’exhorter à de plus grandes précautions; car, à cette époque, les choses en étaient déjà venues au point que même les efforts réunis des gouvernements de la Grèce et de la Turquie n’auraient plus été en état de dompter cette hydre, la piraterie, sans l’assistance commune des puissances franques. Depuis l’apparition de l’Égypte sur le théâtre de la guerre, depuis la réduction de l’ile de Crète et depuis la chute de Psara et de Kassos, le désespoir s’était emparé de tous les insulaires,

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