‹ Insurrection et régénération de la GrèceChapitre 40 sur 48 · DF. 1828 A · texte numérisé non relu

DF. 1828 A

vaillant Bourtzow tomba après avoir échoué dans une tentative qu'il lit pour les disperser*. Le gros de l’armée russe, • 31 juiitat. conduit alors par Paskevitch en personne àBaïbourt força, à la vérité, les Laziens à quitter la position qu’ils occupaient près de Cbart*, et les Russes les poursuivirent jus- » i. « «ai. qu’à Kilkit-Tchiflik sur la route de Sivas. Mais, dans l’intervalle, une conspiration éclata à Erzeroum, conspiration se rattachant à des mouvements des Kourdes qui, forts de quinze mille hommes, chassèrent les Russes de Chniss et menacèrent Erzeroum, tandis qu’au nord les Laziens, écoutant avec empressement l’appel du nouveau séraskier, Osman-Pacha, qui lui-méme appartenait à leur tribu, renouvelèrent la petite guerre et inspirèrent déjà aux Russes des craintes au sujet de leurs quartiers d’hiver. Paskevitch les chassa encore une fois d’un poste très-important près de Gümisch-Chaneh ; mais partout autour de lui, où il ne se trouvait pas en personne, le feu qu'il venait d’éteindre devant lui éclatait de nouveau avec une grande force. On ne put pas se maintenir dans la Aille de Gümisch-Chaneh ; des reconnaissances qu’on venait de faire montrèrent qu’il était impossible d’aller chercher des quartiers d’hiver à Trébizonde. Partout, dans le pachalik d’Erzeroum, les Kourdes tenaient la campagne à cheval et tout armés, comme les Adjares à Achalzik. Le baron Sacken et le général Hesse, ayant reçu l’ordre de forcer Achmed-Bey, par une attaque combinée, à se soumettre, échouèrent dans cette entreprise’. Lorsque Paskevitch prit ses dispositions pour en- * a«mvoyer une partie de ses troupes en Grousie, afin d’y prendre ses quartiers d’hiver, le courage belliqueux et le fanatisme, attisés partout, éclatèrent avec une plus grande violence.

La témérité des delhis, qui parcouraient le pays, augmentait de jour en jour. Erzeroum était menacée, du côté de Baibourt, par seize mille Laziens et. du côté d’Aschkaleh,

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par le pacha de Vann. Le séraskier s'établit près de Gü- Fm de sept. misch-Chaneh et poussa * à une attaque générale contre la tille, même après avoir reçu déjà la nouvelle de la conclusion de la paix en Europe.

Tel était l’état des choses en Asie. Des informations exactes prises sur le théâtre de la guerre en Europe auraient donné des résultats encore infiniment bien plus encourageants. Le sixième corps d’armée russe, commandé par Roth, s’était avancé, avec ses avant-gardes, sur la grand’route de Constantinople jusqu’à Tschorlou ; cela semblait grave, en effet ; mais cette armée d’invasion et de siège ne comptait que quatre mille cinq cents hommes! Ses deux ailes s’appuyant sur la mer Noire et sur la mer Blanche, dans la direction de Midia et d’Enos, étaient encore plus faibles et se trouvaient à une distance de soixantequinze lieues l’une de l’autre ! C’était là un coup d'aventurier qui dépassait les plus grandes témérités que Paskevitch eut jamais risquées et qui mit Diebitseh dans la position la plus pénible; en effet, « si elle se fût prolongée peut-être de quelques jours seulement, elle aurait suffi pour le précipiter des hauteurs de la victoire dans l’abîme de la ruine*. » Toutes les parties de sou armée, qui se trouvaient sur les derrières de ces petits corps de troupes en marche, étaient entièrement rongées par les maladies. Pendant leur marche même à travers la montagne, les troupes étaient devenues la proie du scorbut et de la dysenterie, de telle sorte qu’on avait été obligé d’établir déjà à Dcrvisch-Yovunn un hôpital pour six cents malades. Les fièvres avaient commencé à sévir à Aïdos, cette ville si malpropre et empestée par les cadavres en putréfaction d’hom-

' Cf. Mollke.

de 1828 a 1829. OU

mes et d’animaux. Pendant la marche des troupes sur Andrinople, ces maladies avaient continué ii gagner en intensité et étaient devenues funestes surtout aux officiers; la moitié des chevaux du train étaient tombés d’épuisement. Arrivé à Andrinople, Diebitsch n’avait plus à sa disposition que vingt mille hommes. A peine s’y fut-on établi au jardiir malsain de l’ancien Sérail, au confluent de l’Artla et de lu Maritza, en y asséyant un camp qui, suivant l'habitude des Russes, regorgeait bientôt d’ordures et de saleté, que l’année commençait déjà à endurer des souffrances terribles. La différence entre la température des journées brûlautes et celle des nuits déjà froides ; lu transition subite d’une vie extrêmement pénible et réclamant les plus grands efforts à un repos complet; le mauvais temps, les mauvais aliments, le traitement brutal que les officiers russes faisaient subir à leurs inférieurs, et l’insensibilité froide avec laquelle ils négligeaient tous leurs besoins : toutes ces causes réunies faisaient tellement souffrir les soldats que des milliers de dysentériques durent être portés à l’hôpital où l’absence de médicaments convenables éclaircissait le nombre des malades d’une manière terrible. Déjà huit jours après l’entrée de l’armée dans la ville," on comptait, dans cet hôpital, seize cents malades dont le nombre atteignit, vers la mi-septembre, le chiffre de plus de quatre mille six cents. La peste venait d'éclater dans toutes les garnisons sur les derrières de l’armée jusqu’au delà du Danube; elle sévissait surtout à Rraila et à Varna d’une manière effroyable ; elle fit irruption dans le camp de Schoumla et menaçait de ses terreurs les pays voisins du Balkan, sur les hauteurs duquel elle s’arrêtait pendant quelque temps; mais bientôt-, elle franchit la montagne et éclata à Bourgas d’où elle s’avança, plus tard ", même jus-

* Septembre.

* Octobre.

LA GUF.RRF. RUSSO-TURQUE

qu’à Andrinople, pour n’y faire le plus grand nombre de victimes que lorsque la paix eut été conclue1.

Si le sultan avait eu une connaissance exacte de cet état de choses; qu’il eût persévéré alors, avec son opiniâtreté ordinaire, dans la voie oü il était entré; qu’il eût mis en mouvement la population de la grande capitale et qu’il eût présenté au skodrapacba un appât assez séduisant pour le déterminer à lui prêter un concours énergique ; alors le moindre et le plus sûr de ces gains aurait été d'avoir fait échouer encore la seconde campagne des Russes, et une tentative plus énergique de la part des puissances, pour tenter une médiation en faveur du rétablissement de la paix, aurait été tout naturellement indiquée. On n’aurait pas même pu prévoir toutes les conséquences d’une telle manière d’agir du sultan, si la Russie, dont les hommes d’État avouaient, déjà à cette époque, que les résultats possibles en 1829 ne s’obtiendraient que difficilement, ou point du tout, en 1830*; si la Russie, disons-nous, s’était acharnée à faire une troisième campagne et que, pendant cette guerre encore, la Porte eût pu prolonger sa résistance jusqu’à la grande catastrophe du mois de juillet de l’année suivante. En effet, l’étincelle révolutionnaire fut portée, à cette époque, même jusqu’en Pologne et tomba parmi les rayas de l’empire du Nord, de sorte qu’alors la Turquie aurait eu en face d’elle une Russie affaiblie, humiliée et ruinée dans l’opinion publique. Certes,

1 Dons les hôpitaux fixes seuls, on avait reçu, pendant les cinq mois depuis mai-s jusqu’en juillet, quatre-vingt-un mille deux cent quatorze malades dont plus d'un tiers mourut. Dans les mois suivants, la mortalité s'éleva jusqu'aux deux cinquièmes et même jusqu’à la muitié. On estime que dix ou quinze mille hommes à peine ont repassé le Prouth; de sorte que presque toute l’armée a été anéantie.

* r.r. Portfolio. 1. 1, p. 186.

DK 1828 A 1829.

les prédictions de Gentz, au sujet de cette guerre, qui ne devait être, d’après lui, ni la dernière, ni l’avant-dernière lutte entre Russes et Turcs, auraient pu recevoir un démenti très-fâcheux, si le sultan eût persévéré jusqu'à ce « troisième acte ! » L’existence de la Russie, sous son ancienne forme, aurait alors tenu à un fil aussi mince que la conservation de la Turquie, quelque menacée qu’elle fût. Mais une issue toute différente allait terminer cette guerre, commencée par l’agresseur dans toute la plénitude de sa puissance, en apparence si gigantesque, et au moment, choisi avec astuce, oü l’édifice politique de l’Etat attaqué croulait de vétusté; oü il était miné, en partie, par une violente commotion intérieure et où, de l’autre côté, on en avait détruit et enlevé le reste pour en commencer la reconstruction. L’habileté de ce calcul sautait alors aux yeux. Il était clair, en effet, que le nouveau système militaire de la Porte, qui n’avait pas encore pris racine, avait été essentiellement la cause de la tournure si défavorable pour la Turquie que la guerre venait de prendre en dernier lieu. Eu Asie, où l'ancien système de l’armement du peuple était encore en vigueur, absolument comme autrefois, le peuple, beaucoup plus grossier et, en outre, privé de chefs et placé en face d’un adversaire bien plus redoutable que ceux qui combattaient les Turcs en Europe, finit cependant par trouver, à lui seul, les voies par lesquelles il se serait sauvé lui-même, en forçant l'adversaire, par une persévérance hveugle, à faire des efforts énergiques qu’à ce moment les Russes n’auraient certainement pas été en état de soutenir.

En Europe, au contraire, la promptitude funeste avec laquelle les soldats turcs se prêtaient aux capitulations et aux demandes de mettre bas les armes, était une conséquence de l'indifférence qu’ils avaient pour les armes aux-

LA UUKIIIir RUSSO-TURQUE

quelles ils notaient pas habitués et qu’on ne faisait que leur prêter, et le résultat naturel do l'aversion sourde que l'armée avait encore toujours pour le nouvel ordre de choses. Ces faits rendaient le maître de l’armée nécessairement défiant h l’égard des autres troupes et de toute la population secrètement travaillée par ceux qui étaient les ennemis du nouveau système et qui ne pouvaient pas oublier leurs rancunes. Le sultan redoutait l'armement des masses qui seul pouvait encore sauver le pays et qui seul l'aurait préservé de l’ignorance grossière et de toute illusion au sujet du véritable caractère des événements de la guerre. En effet, par suite de l’union et de la concorde qui régnait dans la population vivement excitée en Asie, les défenseurs du pays finirent par avoir une connaissance plus exacte et plus générale de l’état des choses que les agresseurs eux-mémos. Cet état réel des faits matériels nous prouve que, à peu près. pareille h 1a lutte de l’insurrection grecque d’où elle s'était développée, cette guerre ne fut pas terminée parla supériorité manifeste des forces de l’un des deux adversaires, mais bien par la faiblesse et par l’épuisement des doux combattants. Mais le sentiment de cet épuisement paralysait infiniment plus le sultan que le czar, et lui devenait beaucoup plus funeste, parce qu'il s’en laissait troubler. En effet, assailli, dans son voisinage immédiat, par les dangers venus du dehors, ainsi que par ceux qui, ii l’intérieur, le menaçaient dans sa personne même, il exagérait également sa propre faiblesse et la force de son adversaire, tandis que l’empereur de Russie, éloigné du théâtre de la guerre, en s’exagérant, dans le sens contraire, ses propres forces et la faiblesse de son adversaire, devait être confirmé encore sur tous les points, dans oette opinion, par les illusions les plus éblouissantes dont le berçait le sentiment de sa propre puissance ou par

dk 1828 A 182!*. «15

les bulletins qui caressaient son orgueil et qui étaient corroborés par les apparences extérieures des succès obtenus de fait par son armée. Une autre circonstance rendait vis-à-vis de la Russie la position de la Porte encore plus désavantageuse ; les Turcs, qui, par leur nature même, sont beaucoup plus naïfs et plus candides que les Occidentaux, avouaient tout franchement aux diplomates, accrédités auprès de leur cour, leurs malheurs, leurs pertes et leurs embarras, en partie, aussi parce qu'ils espéraient déterminer ainsi les puissances à intervenir et à coopérer avec eux contre le conquérant dangereux. Les Russes, au contraire, ne trouvaient de l’avantage qu’à entretenir, visà-vis de ce môme entourage diplomatique, les déceptions les plus criantes à l'égard de la réalité de leur puissance et de leur supériorité. Dans ce jeu-là, oü il s’agissait de cacher la faiblesse sous l’arrogance et d’exploiter les apparences comme une réalité, les Russes étaient des maîtres exercés et bien supérieurs aux Turcs, et le moment était alors venu où il s’agissait de fournir le chef-d’œuvre de l’art consommé avec lequel ils traitaient ces sortes de choses. Maiscequi, en dernier lieu, eut les résultats les plus funestes pour la Porte, c’était que la paix, qui termina cette guerre peu sérieuse, fut conclue précisément par suite de l’immixtion des diplomates étrangers dans ces affaires, diplomates qui avaient été trompés ou qui trompaient les autres et qui n’avaient jamais joué un rôle plus indigne et plus lamentable. Tout cela avait été préparé déjà, lorsque la seconde campagne venait de commencer à peine.

L’empereur de Russie, instruit par les expériences qu'il venait de faire, craignait les ennemis en face de lui et redoutait les amis autour de lui . Lorsqu’il avait commencé la seconde campagne avec ses ressources si faibles, mais

Conciitàiou dp paix.

LA GUKRKK RUSSO-TURyUK

en apparence avec des résolutions énergiques, inspirées par ses conseillers, tels que Pozzo, le czar ne désirait rien plus ardemment que la paix. La puissance russe aurait perdu toute soir auréole si cette campagne avait échoué encore , et quand bien même elle aurait été terminée par les succès les plus éclatants , la Russie n'aurait guère pu obtenir des avantages importants. En effet, l’empereur lui-même sentait qu’en empiétant sur les droits de la Turquie et en minant le pouvoir de cet Etat, la Russie était arrivée à un point où le parti le plus sage était de s'arrêter et de faire plutôt parade de désintéressement et de modération. Déjà, au commencement de la campagne de 1829, lorsqu’on eut proclamé l’extension du blocus des Dardanelles, le peuple anglais avait été de nouveau en proie à une vive agitation; le Times avait, à plusieurs reprises, prêché la guerre contre la Russie, et Wellington lui-même avait menacé de soumettre toute la position de l’Angleterre en Orient à l’examen du conseil privé. Lieven et Matouszevicz traitaient alors le duc de fer{lhc iron du/ce) comme les diplomates russes aimaient à traiter le reïseffendi ou le sultan ses rayas ; ils lui firent comprendre que l’empereur pourrait faire à ses alliés tous les sacrifices qu’on lui demanderait comme à un ami, tandis qu’il ne s’en laisserait arracher aucun par des menaces; puis ils pouvaient écrire des dépêches magnifiques1, dans lesquelles

• is juin, ils disaient* avec orgueil, au cabinet de Saint-Pétersbourg,

que les ministres anglais avaient cédé et s’étaient rendus. Mais, en réalité, les plénipotentiaires russes avaient été

• i- juin, autorisés* à céder eux-mêmes en cas de besoin, et, même

après leur victoire, ils craignaient continuellement que le

* Dépêches du prince Lieven et de Matouszevicz adressées à Nessclrode, en date du 13 juin 1829. Cf. Portfolio, t. VI, p. 171, et au complet dans le Nouveau Portfolio , août 1 843.

Di

moindre incident ne déterminât le duc si irritable à changer la position critique des affaires par un coup de tête. Lorsque les Russes eurent franchi le Balkan, Wellington se hâta d'exposer au cabinet de Paris les dangers que courait la Porte. Le duc était rempli de joie lorsqu’il réussit, à ce moment, à faire entrer dans le ministère français son admirateur, Polignac, dans lequel il croyait posséder un instrument docile. Les diplomates prétendaient alors avoir appris qu’on avait donné ordre au chevalier Gordon d’appeler la flotte anglaise dans la Propontide, dans le cas où une armée russe ferait son apparition devant Constantinople.

Dans ces circonstances, celui qui, parmi les hommes d’État russes, montrait le plus d’énergie, trouvait cependant lui-même qu’il serait plus prudent de déconseiller absolument toute tentative contre Constantinople et d’exhorter à veiller à la sécurité de Sevastopol ; car là, disait Pozzo prophétiquement dans une de ses dépêches, serait le point d'attaque s'il arrivait jamais que l’Angleterre rompit avec la Russie! De cette manière, on s’expliquait parfaitement bien pourquoi l’empereur de Russie, qui pendant l’hiver aurait volontiers entièrement prévenu la nouvelle campagne, aurait désiré la voir terminée dès le commencement même, et avant qu’il y eût ni un succès, ni un échec quelconque. Lorsque pendant l’été il vint à Berlin pour le mariage du prince Wilhelm de Prusse*, il ne cacha pas son désir de pouvoir déterminer seulement la Porte à envoyer des plénipotentiaires afin d'arriver à une paix, à la conclusion de laquelle il se contenterait de peu, quelque grandes que pussent être les demandes qu’on ferait pour sauver les principes. Le roi de Prusse, qui répugnait à toute guerre, proposa au czar, non pas d’essayer une médiation dans le sens diplomatique du mot, mais d’en-

* Il juiu.

h A G l! K R R E R ü SSO .TURQUE

voyer à Constantinople un militaire qui, par des représentations fondées sur la connaissance exacte de l’état des choses, pût engager le sultan à conclure la paix. On exécuta ce projet, après en avoir informé d'abord le cabinet français, 4 20 juin, et l’on envoya* à Constantinople le général Müffîing*, en l'autorisant à assurer à-la Porte que, si elle se prêtait aux propositions de paix, la Russie renoncerait à toutes ses conquêtes, et en lui enjoignant d'insister seulement sur la demande d'une indemnité de guerre pour le paiement de laquelle il devait même promettre toutes les facilités désirables. L’ambassadeur français à Berlin informa de tout cela le comte Guiileminot, qui cherchait d’avance à rendre le reïs-effendi favorable à ce projet, en lui donnant, sans y avoir été autorisé ou par erreur, l’assurance que le czar renoncerait à toute indemnité pour frais de guerre, assurance que Gordon continua aussi sur la parole du diplomate français. Les paroles des ambassadeurs des deux puissances occidentales firent aussi peu d'impression dans cette affaire que dans celle des Grecs, et l’ambassadeur de Prusse, avec sa mission vague, qui était, en outre, l'objet des jalousies mesquines de l’Angleterre, aurait ou peu de chances de succès, si les événements n’étaient venus à son

secours et qu’ils ne lui eussent offert l’occasion de les seconder à son tour.

Dès que Diebitsch eut passé le Balkan, l’opiniâtreté de la Porte avait commencé à devenir moins rigide, déjà avant. • » juillet, l’arrivée de Müftling. Rechid-Pacha écrivit* à Diebitsch pour entrer dans des propositions de négociations* qu’il venait de décliner encore tout récemment; il fut ensuite * io août, invité* par les Russes à envoyer des plénipotentiaires dans

1 Cf. Müffling, Aus meinern Leben (Souvenirs de marie), 185t.

- Lettre adressée par le grandvizir au comte Diebitsch, le 25 juillet. Réponse du comte, en date du 10 août. MS.

DK 1828 a 1829.

le camp russe. Ce fui à ce moment, à l'époque la plus favorable de toute cette crise, que Müffling arriva à Constantinople. Si le'czar y eût envoyé son sujet le plus fidèle, il n’aurait pas pu être servi dans un sens plus russe que par le général prussien, et si la Russie avait été souvent obligée à sa voisine, la Prusse, de l'assistance quelle lui avait prêtée dans les conseils des diplomates, elle lui dut, au moment actuel, sa délivrance effective d’une position pleine de périls et d’embarras. Après que le général se fut exactement informé de la faiblesse de l’armée russe et de l’état des choses à Constantinople, il reconnut hien vite que tous les avantages étaient du côté des défenseurs du pays; que la ville, quand même elle serait prise, ne pourrait être défendue par les Russes, et que sa prise, ce qui était conforme à l'opinion des généraux russes, n’entraînerait qu’une prolongation de la guerre sans résultat aucun, quand même les autres puissances laisseraient complètement faire la Russie. Mais vis-à-vis du chevalier Gordon, et plus tard, lorsque tous les événements se furent accomplis, en face de Wellington lui-même, le plus grand général alors vivant’, il présenta les choses sous un jour tout à fait différent, en disant : que Constantinople était complètement ouverte aux Russes, qui pourraient y entrer, au nord, par les faubourgs entièrement dépourvus de murs, et au sud par les châteaux des Dardanelles, qui n’étaient pas fortifiés du côté de la terre, et qu'il était parfaitement impossible dp défendre la ville avec la réserve de trois mille jeunes gens dont on pouvait disposer seulement, car le reste, disait-il, n’était que de la canaille qui ne voulait autre chose que piller! Si, d’après ce que Müffling assurait à Wellington, l'ambassadeur anglais était avec lui ou par lui

1 Lettre du général Mütilitig au duc de Wellington, en date du 30 septembre 1829. MS.

LA GUERRE RUSSO -TURQUE

* 15 juillet.

convaincu que la capitale turque ne pourrait pas être défendue, il devait croire aussi, avec Müffling, que le meilleur parti à prendre était d'engager la Porte à accepter toutes les conditions et à s’en remettre à la générosité du czar. De cette manière, le sultan fut privé du dernier conseiller qui eût pu lui inspirer du courage et de l’énergie, et qui aurait dû les lui inspirer peut-être, s’il avait été fidèle à l’esprit de la politique de son pays. Quant à Müffling, il suivit trop bien les inspirations russes pour ne pas serrer le gouvernement turc d’autant plus près et avec d’autant moins d’égards que les ministres s’abandonnaient euxmêmes et qu'ils ne savaient que faire ni comment se défendre.

Dans son premier entretien même avec le reïs-effendi*, il sortit tellement du rôle de médiateur et de conseiller amical, et prit un ton si hautain et si arrogant, que le ministre turc, avec son caractère entêté et intraitable, en proie à une agitation intérieure, ressentit une violente colère; s’il y avait eu alors seulement un changement passager et de peu d'importance dans la fortune des armes, le négociateur aurait été, sans aucun doute, renvoyé avec un insultant mépris. Mais les progrès des armes russes avaient déjà ébranlé le reïs-effendi dans la faveur du sultan. Müffling trouva moyen d’agir personnellement sur le grand-seigneur et de porter plainte contre le ministre, par lequel il prétendait avoir été mortellement offensé. Le reïs-effendi se découragea en se voyant menacé de la disgrâce du sultan, son maître, qui, dans les premiers jours du mois d’août, avait eu encore un accès de courage, mais dans lequel la dernière étincelle d’énergie s'éteignit lorsqu’on apprit la marche des Russes sur Andrinople et qu’on découvrit, en même temps, la conspiration à l’intérieur de l’empire. Abandonnée de tous ses faux amis, pressée même

df, 1828 a 1829.

par l’intemonce de se prêter aux négociations qu'on lui proposait d'entamer, la Porte commença par se rapprocher d’abord des ambassadeurs des deux puissances occidentales et se déclara prête1 à accéder, avec certaines restrictions, au traité de Londres quelle venait à peine de rejeter.

En première ligne , elle posa la condition que , comme l’Angleterre le désirait aussi, les stipulations du traité ne s’appliqueraient qu’à la Morée et aux petites lies. Profitant du moment, Müffling avait présenté, quelques jours auparavant*, une note dans laquelle, en garantissant encore une * <o «ow. fois la modération du czar, il avait engagé la Porte à faire partie des plénipotentiaires. Les deux ambassadeurs l’appuyèrent vivement. Il reçut donc alors l’assurance * que, se confiant dans les sentiments pacifiques du czar, la Porte s’engageait à conclure la paix aux cinq conditions suivantes : on promettrait, 1° l’intégrité de l’empire ottoman;

2° le maintien des traités; 3° l’accession de la Porte au traité de Londres ; 4° les garanties les plus solides pour la liberté de la navigation dans la mer Noire ; et 5° des négociations ultérieures au sujet des demandes d’indemnités faites par les négociants des deux pays, et au sujet des autres prétentions des deux parties.

Les deux plénipotentiaires turcs, le defterdar, Sadek- Effendi, et le juge suprême de la Roumélie, Abdelkader- Bey, accompagnés du conseiller de légation prussien,

Küster, et porteurs de lettres de Müffling et des ambassadeurs, partirent alors pour le quartier général russe. Les plénipotentiaires russes, le comte Alexis Orlow et le conseiller d’État Pahlen, envoyés d’avance par le czar, n’é-

1 Note officielle de la Porte remise aux Ambassadeurs d’Angleterre et de France, en date du 15 Août 1829. MS.

4 Mémorandum de la Porte, contenant cinq articles sur les moyens de pacification avec la cour Impériale de Russie. MS.

LA GUERRE RUSSO-TURQUE

taient encore arrivés qu’à Bourgas, lorsque les Turcs * ss août, vinrent à Andrinople* ; néanmoins , Diebitsch fît aussi- ' * t" septembre, tôt* ouvrir les négociations. Autant le général russe était pressé, autant la Porte montrait du zèle. Dans le mémorandum dont les plénipotentiaires étaient porteurs, le divan n’avait pas encore mentionné les indemnités pour frais de guerre, en se fondant, à cet égard, sur les assurances trompeuses que Guilleminot lui avait faites. Mais à peine eut-on appris la chute d’ Andrinople que les ministres turcs annoncèrent qu’ils consentiraient encore à cette demande de la déclaration russe, en s'en remettant complètement à la générosité de l’empereur. Les ambassadeurs des » 24 août, puissances occidentales s'empressèrent d’annoncer' au général russe la bonne volonté que montrait la Porte. Ils étaient pleins d'inquiétudes, par suite des indices de fermentation qu'on observait dans la capitale, et ils exprimèrent à Diebitsch leur profonde conviction que l’empereur de Russie ne pouvait pas avoir l’intention de pousser encore plus loin les opérations de guerre, qui exposeraient les sujets chrétiens de la Porte à la fureur d’une population sans frein. Cependant, le comte était empêché par des ordres positifs, mais non certainement par ses propres désirs, d’arrêter ses mouvements avant que la paix fût conclue. Lorsqu’on apprit à Constantinople que les Russes avançaient toujours, on en fut d’autant plus consterné que les conditions posées par Diebitsch, non-seulement surprirent les plénipotentiaires turcs à Andrinople et les rendirent intraitables, mais qu’elles eurent encore le même effet sur la Porte. Après avoir fixé un délai de huit jours seulement, le général russe demanda : l’arrangement des affaires grecques sur la base du protocole du 22 mars (ce qui, contrairement à la volonté de l’Angleterre, faisait un ultimatum des stipulations du protocole

à su»

de 1828 a 1829.

au sujet des limites plus étendues j ; le rasement des fortifications de Brada, de Djourdjevo et de Kalafat, ainsi que leur incorporation dans la Valachie;la cession d’Achalzik, d’Atjver et d’Aohalkalaki, ainsi que des forts d’Anapa et dePoti; une indemnité pour frais de guerre de 700,000 bourses (10 millions de ducats), dont le paiement serait garanti par les Principautés et par Silistri, restant, comme • gage, entre les mains de la Russie; une indemnité de 96,000 bourses aux négociants russes, somme dont le paiement serait échelonné sur trois termes, à chacun desquels répondrait l’évacuation successive des troupes russes, qui se retireraient d’abord jusqu’au pied du Balkan, ensuite de l’autre côté de la montagne, et enfin, à l’expiration du troisième terme, jusqu’au delà du Danube.

Dans une conférence* avec les deux ambassadeurs, à la- * quelle assistait aussi le nouveau chargé d’affaires de Prusse, Royer, la Porte éleva des plaintes sur ces conditions aussi pesantes que pressantes; tous les diplomates avouèrent que ces conditions ne répondaient ni à leur attente, ni aux promesses de Guilleminot, ni aux indications plus ou moins distinctes de MüfRing. Royer répéta le conseil donné par Müffling avant son départ*, en engageant la Porte à en- * vover un ambassadeur directement à l'empereur. On était tout à fait disposé à le faire ; seulement cette mesure n’était d'aucune utilité pour amener la cessation des hostilités à laquelle on désirait si ardemment arriver, et elle ne tirait pas non plus la Porte de ses embarras au sujet de la somme de l’indemnité qu’on ne voulait, à aucun prix, faire entrer dans l'instrument public de la paix : car, disaient les ministres, l'homme le plus ignorant sait que la Porte ne peut pas la payer. On demanda à Royer de faire en personne des représentations à Diebitsch. Mais l'ambassadeur de Prusse aussi continua, tout à fait comme

3 septembre.

!i septembre.

LA GUERRE RUSSO-TURQUE

Müffiing, à aider à abaisser la Porte de plus en plus. Ce ne fut que sur une demande officielle, que lui adressa le sultan lui-même, qu'il se chargea de cette mission et seulement à la condition expresse qu’on ne ferait pas dépendre la signature de la paix du succès de son ambassade. Après avoir reçu cette promesse, Royer se fit précéder du fils de son drogman Bosghiovich qu’il fit partir encore ce jour-là même, afin d’empêcher seulement la reprise des hostilités. Ainsi, la Porte se livra dé ce côté-là pieds et poings liés ; mais elle fit preuve d’un manque de réflexion encore bien plus grand, lorsque, le lendemain, elle se jeta entre les bras des ambassadeurs des deux puissances oc- 9 n’pifmbrt. cidentales, en s’engageant* à signer, dans les affaires grecques, sans restriction aucune , tout ce que déciderait la conférence de Londres! Avec cette aveugle confiance, elle semblait vouloir acheter, encore à la dernière heure, quelques secours aux rivaux de la Russie ; elle leur déclara formellement que, dans le cas où les Moscovites continueraient à s’avancer encore, la Turquie cesserait d’exister et qu’une terrible anarchie exposerait la population aux plus grands dangers. Si, à ce moment, Stratford Canning avait été encore à son poste et qu’il eût eu les mêmes pleinspouvoirs que Gordon, au risque même de faire un Navarin russe, avec ces concessions de la Porte et cet aveu de sa situation pénible et de ses craintes entre les mains, il aurait fait venir les vaisseaux anglais, sous le prétexte de protéger ses nationaux exposés au péril ; ou bien, il aurait ordonné au comte Diebitsch de s’arrêter dans sa marche, sans avoir besoin des vaisseaux pour obtenir ce résultat. En effet, une seule parole menaçante de lui aurait donné une confiance et une vigueur nouvelles à la population turque ; elle aurait fait trembler le général russe si celui-ci eût cru devoir obéir à tout prix aux ordres de son maître.

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