‹ Insurrection survenue dans le sud de la province de Constantine en 1849: relation du siége deChapitre 12 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Embarras extérieurs suscités par les rebelles. — Hamed-ben- Hadje se dirige sur Sidi-Okba. — Mouvement hostile à Bouçada. — Les nomades quittent le Tell pour se rendre dans le Sahara. — Le cheik El-Arab. — Effectif réduit. — Reconnaissance de cavalerie attaquée par les nomades. — Combat de Sidi-Rouak. — Attaque des tranchées par les gens de Lichana et de Zaatcha. — Démonstration sur le camp. — Conséquences de larrivée des nomades. — Convois et fourrages inquiétés. — Les Arabes incendient la galerie blindée.

Cette défense acharnée, tout à fait exceptionnelle, n'aurait probablement pas eu cette ténacité, si les rebelles n'avaient pas été encouragés par l'espérance de nous forcer à abandonner le siège, en nous suscitant de grands embarras extérieurs, qui, faisant diversion, devaient nous contraindre à disséminer les troupes. En effet.

on ne put en douter, lorsque, le 27 octobre, le général apprit que Hamed-bel-Hadje, cet ancien kralifat d*Abd-el-Kader, dont il a déjà été question, avait fini, après de longues hésitations, par quitter Souf avec quelques contingents, et qu'il se dirigeait sur Sidi-Okba, oh il avait de nombreux partisans. Cette nouvelle ayant jeté une grande inquiétude parmi ceux des habitants de cette localité qui étaient du parti de notre caïd, i] écrivait : « qu'il redoutait de voir ses admi- « nistrés en venir aux mains, et que l'ancien kra- « lifat, ayant conservé de l'influence dans hr « pays, sa présence y causerait te plus grand (( trouble. »

Il fut confirmé en même temps que la faible garnison laissée par le colonel de Barrai à Bouçada avait été effectivement attaquée par le marabout Chabira, originaire de cette ville, qui avait marché contre elle avec une partie de la population. Heureusement ce mouvement hostile avait été arrêté, à son début, par le capitaine Pein, chargé du bureau arabe, et par le kralifat Akmedben-Mohammed-el-Mokrani. Cette agresMÈbn pouvant se renouveler, on dirigea mv Bouçada une petite colonne, sous les ordres du colonel Canrobert, partant d'Aumale.

Mais révénement le plus grave, qui devait compliquer considérablement notre position devant Zaatcha, fut larrivée des nomades du cheik El-Arab, qui venaient de quitter leurs campements du Tell, pour reprendre ceux du Sahara, et cela malgré les ordres les plus formels que le général avait donnés à Constantine pour empêcher ce mouvement. Aucune des dispositions prescrites n'ayant été prises pour y mettre obstacle, ils émigrèrent comme de coutume, quoiqu'on sût fort bien qu'une fois rapprochés de leurs campements d'hiver, ces enfants du désert, parents et alliés des habitants des oasis, embrasseraient immédiatement la cause des rebelles.

Le cheik El-Arab, surnommé le Serpent du désert, on ne sait pourquoi , vint confirmer la nouvelle que les nomades avaient forcé le passage du Tell au Sahara. Le général le questionna sur les intentions de ses administrés du désert, et il l'engagea à employer toute son influence pour les empêcher d'embrasser une cause qui serait tôt ou tagrd sévèrement punie. Il lui exprima, en outre, le désir de voir les Daouda, ainsi que les principaux membres de sa famille, aller au-devant d'eux et assister à leur campement. Ce grand

chef fut incapable de prendre aucune détermination, et, comme d'ailleurs il avait perdu toute autorité sur les nomades, il comprit qu'il n'en serait pas écouté; son concours, qui, dans cette circonstance, aurait été d'une grande utilité, devint donc nul, et il fallut se préparer à lutter contre un nouvel ennemi, sur un territoire qui lui était connu.

L'arrivée de l'ancien kralifat de l'émir et celle des nomades, en augmentant la confiance des insurgés, allaient évidemment déterminer un soulèvement plus étendu et plus compacte parmi les habitants des oasis, et donner aux tribus limitrophes du Sahara un grand encouragement à la révolte. Pour s'opposer à toutes les entreprises de ces ennemis qui enveloppaient la colonne expéditionnaire, le général n'avait à sa disposition, à la date du 26 octobre, qu'un effectif de 5,152 hommes de toutes armes, au lieu de 6,040 qui existaient le 15 octobre, après l'arrivée du colonel de Barrai. Cette réduction provenait des pertes causées par le feu de l'ennemi et par les maladies, suite inévitable d'un séjour prolongé dans un camp établi au milieu des sables, oh l'eau était saumâtre et où la nourriture ne pouvait être variée. Aussi, était-ce avec la plus

grande impatience que Ton attendait les renforts.

{Planche IIL) Pendant cette attente, le génie consolidait ses travaux, les avançait même en terminant, à l'attaque de droite, le passage du fossé qui a\ait 4 mètres 50 cent, de largeur et qui fut élevé au-dessus du niveau de Teau de 70 centimètres; à l'attaque de gauche, la sape blindée arrivait aux deux tiers du fossé.

L'artillerie, de son côté, ayant exhaussé ses batteries (1), continuait son feu qui, en produisant de nombreux éboulements, faisait découvrir des murs qu'il fallait encore chercher à abattre. La coupe des palmiers avait aussi continué, et tous les jardins, du côté de TOued-Kelbi, d'où les Arabes pouvaient inquiéter les travaux d'attaque de gauche, avaient été entièrement rasés.

La cavalerie ne restait pas non plus inactive. Deux cents chevaux, sous les ordres du colonel de Mirbeck, avaient été envoyés à Bîskra, pour assurer la communication de ce point à Bathna ; il en restait au camp deux cent soixante, em-

(1) Batteries vP^ 5 et 8.

ployés à l'escorte des convois et à faire des reconnaissances aux alentours des oasis. Ce service avait pour but d'inquiéter les contingents se rendant à Zaatcha, et de gêner le passage des Arabes d'une oasis dans une autre ; il se faisait de concert avec les goums du cheik El-Arab.

Ces reconnaissances n'avaient pas encore rencontré l'ennemi , lorsque celle envoyée entre Farfar et Tolga, le 30 octobre, à 4 heures du soir, fut vivement attaquée et se replia sur le camp. Averti de cette attaque, le général fit monter toute la cavalerie à cheval; celle-ci, appuyée de deux compagnies de tirailleurs indigènes et de deux du bataillon d'Afrique, se porta rapidement entre ces deux oasis, où plusieurs charges furent exécutées par des pelotons du 3* chasseurs et du 3* spahis contre des groupes de cavaliers arabes répandus dans la plaine, qui, après une courte résistance, se retirèrent en laissant quelques tués sur le terrain.

La nuit étant arrivée, toute poursuite devenant impossible, la cavalerie rentra au camp, rapportant un chasseur tué et dix blessés.

Le lendemain, dès le matin, le général monta à cheval, prenant avec lui les deux cents chevaux

de cavalerie qu'il y avait au camp, les goums du cheik El-Arab, deux compagnies de chasseurs à pied et deux pièces de montagne. Son intention était de s'assurer quels étaient les Arabes qui, la veille, avaient attaqué la reconnaissance , ce qui ne fut pas long; car, après avoir dépassé l'oasis de Farfar et s'être avancé dans la plaine, il vit les cavaliers nomades sortir des oasis et surgir de tous côtés : dispersés par groupes, ils manœuvrèrent avec le projet de l'entourer. Derrière eux se tenaient, sur la lisière de l'oasis de Tolga, une nuée de fantassins dont la plupart étaient armés de fusils, de pistolets.

A la vue d'un ennemi aussi nombreux, ne pouvant se retirer sans s'exposer à être coupé de la route et à être vigoureusement harcelé, et ne voulant pas du reste paraître craindre un engagement avec les Arabes , le général envoya au camp demander des renforts et se dirigea sur le monticule où se trouve le marabout de Sidi- Rouak, qui était peu éloigné. Dès que les nomades s'aperçurent de la direction qu'il prenait, ils se portèrent si rapidement de ce côté pour lui barrer le chemin, que les groupes les moins éloignés arrivèrent à environ i 00 mètres sur sa gauche, au moment oîi il prenait position à Sidi-

Rouak. Mais la cavalerie, qui suivait à quelque distance les voyant venir, n'hésita pas un instant, elle les chargea avec la plus grande vigueur, les mit en fuite, et les poursuivit même avec beaucoup trop d'ardeur, car quelques pelotons s'étant trop avancés furent compromis, et ne purent être dégagés qu'après plusieurs charges successives , dans lesquelles les chasseurs et les spahis rivalisèrent de courage pour arracher les blessés des mains de l'ennemi.

L'occupation du monticule de Sidi- Rouak étant devenue dès lors inutile, le général l'abandonna, et suivit la cavalerie en s'avançant dans la plaine, appuyé par deux obusiers de montagne et quatre compagnies envoyés du camp. Ce mouvement offensif détermina la retraite immédiate des nomades, qui furent maintenus au loin par le tir des obusiers. Quant à la multitude d'hommes en burnous blanc, et de femmes qui se tenaient sur la lisière de l'oasis de Tolga, quelques obus lancés au milieu d'eux et le feu des chasseurs à pied durent y causer un grand ravage, si on en juge par les fluctuations produites dans cette foule, et par la rentrée précipitée du plus grand nombre dans les jardins.

Il était trois heures après midi, la troupe était fatiguée, n'ayant eu aucun repos depuis la sortie du camp ; de plus la poursuite des rebelles, qui avaient pour refuge les murs des jardins et des forêts de palmiers, aurait été une grande imprudence. La retraite fut donc ordonnée : elle se fit avec calme, quoique nous fussions suivis jusqu'auprès du camp par une partie des cavaliers nomades et par les habitants des oasis.

Cette affaire de Sidi-Rouak nous coûta 3 tués et 25 blessés dont deux officiers. La perte de Tennemi, en prenant la moyenne des rapports qui furent adressés, a dû être d'une centaine d'hommes, tués ou blessés.

Pendant ce^combat contre les nomades, 5 à 600 Arabes sortirent de Lichana et de Zaatcha, et se portèrent sur le sape de gauche, sur les jardin s de l'attaque de droite et successivement sur toute la ligne qui garantissait les tranchées, espérant trouver quelques points dégarnis et par conséquent accessibles ; repoussés partout, ils se retirèrent en abandonnant deux morts au pied des retranchements. Irrités de cette résistance, ils se réunirent ensuite et vinrent en force faire une démonstration sur le camp.

Le lendemain , les gens de Bouchagroun , Farfar, Lichana, Zaatcha et Tolga, accompagnés des nomades, renouvelèrent cette démonstration. Ils arrivèrent avec l'intention de nous attirer vers les oasis ; défilés derrière tous les accidents du terrain, ils cherchèrent à engager un combat de tirailleurs ; mais Tordre ayant été donné de ne point bouger, on ne répondit pas à leur feu.

Enfin, après trois heures de provocation et d'attente, un groupe nombreux de cavaliers et de fantassins qui se tenait à 600 mètres en arrière, se découvrit subitement pour se rapprocher. L''artillerie, saisissant avec promptitude ce moment, leur lança trois boulets qui tombèrent au milieu d'eux. A la chute de ces projectiles, on vit plusieurs cavaliers et chevaux rouler sur le sable. Ce fut le signal d'une retraite générale. Tous disparurent, comme par enchantement.

Ainsi, l'arrivée des nombreuses tribus nomades produisit une grande surexcitation chez les rebelles de la région des oasis, surtout dans le Zab-Dahari, où ils étaient pour la plupart propriétaires de dattiers; et comme, par leurs nom-

breux cavaliers et leurs campements, ils étaient maîtres de la plaine, ils dominaient donc tout le pays. Le cheik El-Arab, n'ayant conservé parmi eux que la déférence due au prestige du nom de sa famille, n'avait d'autorité que celle émanée du pouvoir français dont il était l'intermédiaire et qui était nulle en ce moment. Ces enfants du Sahara n'étant donc maintenus par aucun frein, se répandirent au loin, enlevèrent les courriers porteurs des dépêches, inquiétèrent la roule du camp à Biskra, au point que l'on fut forcé de faire escorter les convois par un fort bataillon, ayant avec lui 100 chevaux et une pièce de montagne, et de soutenir par de forts détachements d'infanterie les cavaliers, muletiers et chanieliers qui s'éloignaient pour aller arracher le chiay, plante fourragère dont se nourrissent les chameaux et que l'on donnait, faute d'autre, aux chevaux et mulets.

Cependant il fallait répondre aux exigences d'un service aussi multiplié avec un effectif qui ne dépassait pas 4,716 hommes disponibles ; mais quoique la responsabilité pesât entièrement sur le général, il était sans inquiétude en voyant l'abnégation, la patience, Tactivité, le courage de ses soldats, qui, ne se comptant pas, ré-

pondaient sans aucune plainte à Tappel du devoir.

Malgré toutes ces agressions qui nécessitaient des prises d armes continuelles, les travaux du siège n'en continuaient pas moins, et les Arabes, défenseurs de Zaatcha, suivaient avec anxiété leurs progrès. Car ils ne voyaient pas sans crainte l'effet produit par le canon depuis que les batteries avaient été exhaussées et que le tir des mortiers avait été mieux dirigé (1). Ils comprenaient aussi que les masques qui avançaient peu à peu, que les galeries qui gagnaient en même temps sur le fossé déjà comblé vis-à-vis les brèches, finiraient à arriver jusqu'au pied des murs de la place. Bien décidés à se défendre , ils résolurent de détruire ces ouvrages avancés, en les incendiant.

Le 5 novembre, à 8 heures du soir, par une nuit très-obscure, ils allumèrent autour de Zaatcha de grands feux qui éclairèrent tout à coup le camp ; puis franchissant le fossé hors de notre vue, ils coururent vers la sape de droite

(1 ) Les bombes effrayaient les Arabes, mais produisaient peu d'e£tet ; Tépaisseiir des terrasses résistait à leur choc.

avec des torches allumées; mais, frappés par un coup de mitraille d'une pièce de 8, il furent ébranlés et n'osèrent s'aventurer plus loin.

Il n'en fut pas de même à l'attaque de gauche, dont les travaux beaucoup plus rapprochés de la place donnèrent aux Arabes la facilité d'entourer de feux la tranchée, de jeter du bois sec sur le masque, sur la galerie blindée, de lancer des torches enflammées, de l'huile, du goudron, et d'attiser le feu avec de grandes perches ; une fusillade très-vive ne put les arrêter dans leur tentative, et ce ne fut qu'à i 1 heures du soir, au lever de la lune, qu'il fut possible de juger des dégâts causés par cet incendie. Cependant l'ennemi ne put pénétrer nulle part, et le lendemain, vers 10 heures du soir, il lança de nouveau des matières inflammables sur le blindage de la tête de sape, qui prit feu et fut perdu dans toute sa longueur ; il y eut même un moment où la batterie de montagne fut gravement compromise.

Telle était dans les premiers jours de novembre la défense opiniâtre des Arabes que Bouzian avait réunis, et ce qu'était devenue cette rébellion restreinte d'abord , et dont la violence avait grandi par la défection des nomades et par l'hos-

tilité hautement déclarée de toutes les oasis. Mais rien n'était désespéré; car Zaatcha tombant, tout rentrerait dans Tordre : pour arriver à ce résultat, il fallait le renfort des troupes que Ton avait demandées, et qui étaient impatiemment attendues.

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