CHAPITRE II
Prise de possession des Ziban. — Le commandant de Saint- Germain. — Kabyles de Collo et du Zouagha. — Biskris d'Alger. — Tranquillité apparente des Ziban. — Bouzian se pose en cliérif et prêche la guerre sainte. — M. Séroka, souslieutenant en mission dan^ le Zab.-*^ Tentatives faites pour arrêter Bouzian. — Les habitants de Zaatcha s'opposent à son arrestation. — Bouzian, mis en relief, acquiert une grande influence. —Blocus établi pour isoler les oasis rebelles. — Le cheik El-^Arab et les Daouda. — Insurrection dans les monta* gnes du Zouagha, de CoUo, et dan9 le sud dQ la province.
Le commandant de la province prit possession de ce vaste pays des Ziban en 1844; mais ce ne fut que plusieurs mois après l'occupation définitive de Bathna, 24 juin même année, que Biskra, qui n'était qu'un poste avancé, devint le siège d'un cercle dont le commandement fut d abord confié au chef d« bataillon Thomas, des
tirailleurs indigènes, et qui fut donné ensuite au commandant de Saint-Germain, officier supérieur d'un grand mérite, à qui Ton doit les bases de l'administration française dans les Ziban. Depuis cette époque jusqu'en 1849, la plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans cette partie du sud de la province de Constantine, lorsque les graves événements survenus en France (1848), transmis avec rapidité sur le littoral , furent colportés jusqu'^aux dernières limites des Ziban, au milieu des nombreuses populations des oasis.
Au premier bruit de ce bouleversement politique, les Kabyles des montagnes de Collo s'en émurent et manifestèrent des intentions d'indépendance quMls mirent bientôt à exécution ; car, dans les premiers mois de 1849, ils descendirent dans la vallée du Salsaf, où ils inquiétèrent les colons déjà établis, ainsi que la route de Philippeville à Constantine, et menacèrent l'établissement des nouvelles colonies agricoles. Un de leurs chérifs, du nom de Jamina, suivi d'une foule de fanatiques et de gens sans aveu de toutes les tribus voisines, eut môme la hardiesse d'aller se heurter contre le village d'El-Arouche, oh sa bande fut mise en pleine déroute. A la
môme époque, les Kabyles du Zouagha, dépendant de la subdivision de Constantine, commencèrent les hostilités par des excursions sur les Azels du bas Rhummel (1), et ravagèrent les environs deMilah.
Ces mouvements hostiles, quoique réprimés et punis sévèrement, eurent un grand retentissement, et la révolte, qui probablement était dans Tair de la province de Constantine, sauta du nord au sud. Là elle trouva de l'aliment dans la haine des pouvoirs déchus, dans le caractère religieux des habitants et dans le fanatisme des marabouts, qui imprimèrent à la lutte une violence, une ténacité jusque-là sans exemple dans cette province.
Il ne s'était manifesté aucun symptôme précurseur de révolte dans les Ziban, avant que les nouvelles de nos dissensions politiques fussent parvenues aux populations; elles furent apportées par les Zibaniens, qui sont connus sous le nom de Biskris. tîomme les Auvergnats, les Savoyards, les gens de ce pays se répandent dans les villes, où ils exercent différents mé-
(i) Terres appartenant au Gouvernement, affermées aux Arabes.
tiers. Après quelques années d'absence, ils reviennent chez eux avec le fruit de leurs épargnes. A Alger, oîi ils sont en grand nombre, ils avaient assisté à la proclamation de la République en 1848 : ils avaient été témoins des démonstrations publiques qui avaient accompagné ce changement dans la forme du Gouvernement; ils n*avaîent pas pu se rendre compte du délire des Européens dans cette circonstance. Ils avaient compris qu*un profond dissentiment divisait les masses. De retour dans les oasis, ils avaient raconté, avec l'exagération orientale, toutes les scènes dont ils avaient été témoins, et donné comme certaine la chute du pouvoir militaire, remplacé par le pouvoir civil. Ils étaient en cela parfaitement d'accord avec les juifs de Gonstantine, qui étaient des émissaires dangereux, colporteurs de fausses nouvelles.
Ges récits, toujours exagérés, étaient accueillis avec avidité par les gens du Sahara, dont l'imagination ardente et contemplative était disposée à recevoir de vives impressions. Ces récits flattaient trop les sentiments de haine qu'ils nourrissaient contre des maîtres qui blessaient leur croyance, pour ne pas les exciter à voir dans cea événements la chute prochaine de la force, qui
seule les maintenait sous le joug de notre domination.
Cependant, bien que les populations des oasis fussent travaillées par des bruits de toute sorte, qui caressaient leur penchant à la vengeance contre un pouvoir supporté, mais odieux, rien n'annonçait que Ton fût si près d'une révolte, même partielle ; et le caïd de Biskra, Si-Mohamed-Skrir, neveu du cheik El-Arab (1), qui, par ses relations avec tous les cheiks de son caïdat, aurait dû être averti du malaise qui y régnait, était dans l'ignorance la plus complète de l'esprit de ses administrés. Il y avait donc torpeur, insouciance ou participation tacite delà plus grande partie des chefs indigènes au drame qui se pré'» parait.
Cette tranquillité, qui n'était qu'apparente, paraissait cependant d'autant plus réelle que de nombreux convois européens, arabes et kabyles, circulaient dans toutes les directions, et que les nomades, qui, pour la plupart, sont propriétaires dans les oasis, quittaient selon leur habitude séculaire le Sahara pour aller pasf^er la saison d'été dans le Tell. Ces faits ostensibles et les
(i) BeA-Gimah était le cheik El-Arab
rapports journaliers que le commandant de la province de Conslantine recevait de la subdivision de Bathna, lui donnèrent donc une si grande confiance, qu'il n'hésita pas à utiliser les qualités militaires du commandant du cercle de Biskra, M. de Saint-Germain, en lui donnant le commandement d'un bataillon d'élite dans la colonne qui opérait, sous ses ordres, dans les montagnes de CoUo.
Il ne fallut qu'un imposteur qui lança une étincelle de guerre sainte au milieu de toutes ces natures crédules, pour détruire ce calme et allumer un incendie dont le début, à Zaatcha, ne fut qu'une supercherie grossière dictée par le fanatisme; mais qui, par une série de fatalités, prit une si grande proportion, qu'il menaça de s'étendre dans toute la province.
Cet appel à la guerre sainte au sud, pendant que toutes les troupes étaient occupées au nord, fut un événement très-malheureux ; car on ne pouvait disposer d'aucune force militaire pour arrêter le mal, dès que les premiers symptômes parurent dans le Zab-Dahari; il s'ensuivit que le retard forcé qui fut apporté dans la répression de ce commencement de révolte, eut des conséquences d'autant plus graves que les habitants
du Ziban n'ayant point eu à souffrir dos ravages de la guerre, n'en étaient que plus disposés à se laisser entraîner aux insinuations et prédications de leur ancien cheik Bouzian, qui, se disant inspiré, ne négligea rien pour attirer ses coreligionnaires dans ce mouvement insurrectionnel, dont il fut le premier moteur, et sa voix fut écoutée (1).
Pendant que le commandant de la province était à la tête des troupes pour réprimer les mouvements insurrectionnels des Kabyles du Zouagha et de Collo, M. le général de Salles, commandant la subdivision de Conslantine, fut envoyé par M. le gouverneur général du côté de Bougie,
(1) Entre autres moyens employés par Bouzian pour exciter les habitants des oasis contre Tautorité française, il leur rappela : 1° une augmentation de 0,15* sur Timpôt du palmier, qui en portait le taux à 0,45* au lieu de 0,30* ; cet impôt était beaucoup moins onéreux que toutes les charges et corvées que les beys exigeaient ; les indigènes l'avaient payé sans protester ni se plaindre ; 2<^ la répartition de l'impôt, qui, en supprimant de grands abus, fit payer les contributions à un grand nombre de Koulouglis, de Turcs, de gens de religion, qui en étaient exempts. Ces questions d'impôt causèrent un peu de mécontentement; mais ce ne fut pas, comme on Ta prétendu, écrit et publié, la principale cause de Tinsurrection qui fermentait dans tous les esprits, et dont l'explosion est due à l'ébranlement causé par la révolution de 1848.
pour châtier les Bénî-Séliman. Ce fut alors que Bouzian, homme énergique, ancien cheik du Zab-Duhari sous Abd-El-Kader, mécontent de n'avoir point été employé dans le maghzen (1), et nourrissant depuis longtemps des intentions de vengeance, crut que le moment était arrivé de mettre ses projets à exécution. Aussi, dès qu'il se fut assuré que les garnisons de Bathna, de Sétif, de Bône et de Constantine, étaient complètement dégarnies de troupes et que le général était éloigné du chef-lieu de son commandement, il se posa en chérif, en prédicateur de la guerre sainte.
Cet officier général était au camp de Beïnem, dans le Djebel-Zouagha, lorsque, le 23 mai, pour la première fois, il apprit, par lettre officielle, Tattitude qu'avait prise cet ancien cheik, et fut informé que M. Séroka, sous-lieutenant à la légion étrangère, adjoint au bureau arabe de Biskra, avait échoué dans la tentative qu'il avait faite à Zaatcha pour arrêter ce perturbateur.
{Planche I.) Ce jeune officier, d'une grande intelligence et prompt à prendre l'initiative, avait été envoyé en tournée. 11 devait parcourir le Zab-
(i) Administration du gouvernement.
Guébli avec mission de s'assurer si, dans les oasis, il y avait quelques germes de troubles. Il se mit en route avec toute sécurité, ne se faisant accompagner que par six cavaliers de la Nouba (1) et deux spahis.
Dès le 16 mai, au matin, jour de son départ, M. Séroka écrivit au chef du bureau arabe de Biskra : « On parle d'un individu de Zaatcha qui « commence à se poser en chérif. Il tue, tous les « jours, des moutons, et en fait faire de grandes « distributions ; il affirme que le prophète lui « est apparu. »
Le soir du même jour, cet officier étant campé à Aumach, écrivait de nouveau : « L'on continue « de causer du chérif de Zaatcha. Ayant trouvé « ses gens incrédules, il leur a annoncé que la « véracité de l'apparition du prophète serait cer- « tifiée par quelques signes célestes. En effet, « pendant la nuit. Dieu, ou plutôt le prophète, « est venu serrer sa main, etsa main est demeu- « rée toute verte. » M. Séroka ajoutait: «C'est (( ainsi que commencent tous les chérifs, ridi- (( cules d'abord, puis sérieux. »
(1) Cavaliers employés par les officiers du bureau arabe.