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Le 17, après avoir traversé le Zab-Guébli, il se dirigea sur Liouach, où il devait coucher. En approchant de cette oasis, il rencontra le cheik qui arrivait tout effaré et lui raconta que : a les « gens du village ne voulaient plus lui obéir, « qu'ils avaient montré peu d'empressement à « préparer la dhiffa, qu'ils prétendaient que les (( choses allaient changer de face, que le gou- (( vernement du pays allait revenir aux musul- « mans, etc. » M. Séroka se fît amener les deux plus mutins, les fit attacher et harangua les habitants, cherchant à détruire l'effet déjà produit par les paroles du faux chérif.
Le 18, cet officier, qui devait aller coucher à Bouchagroun, partit de Liouach étonné de ne pas recevoir d'instructions relativement à ce qui se passait àZaatcha; espérant toujours une lettre de Biskra, il passa toute la journée à Tolga; il
causa avec les grands du pays Il ne lui fut
pas difficile de voir qu'il y avait du malaise dans les esprits. Plusieurs indices le démontraient, et ce qui s'était passé à Liouach les confirmait.
Ce jeune officier voyait donc un orage grandir à Zaatcha. Il avait pour mission d'arrêter les perturbateurs..., il ne devait pas hésiter. La facilité avec laquelle il avait emmené prisonniers
les deux hommes de Liouach, lui donnait l'espoir d'arrêter Bouzian sans grande difficulté. Après avoir vainement attendu à Tolga, jusqu'à six heures du soir, des ordres sur ce qu'il avait à faire, il se décida à aller à Zaatcha. Afin d'être plus libre, il fit filer d'avance sur Bouchagroun son mulet de bagage et les deux prisonniers, sous l'escorte de deux cavaliers.
{Planche II.) En arrivant dans le village, il
aperçut Bouzian seul sur la place ; il avait amené
avec lui un mulet, il ordonna à l'ancien cheik de
monter dessus et de le suivre immédiatement.
Cet homme brisa son chapelet et se mit à en
ramasser lentement les grains pour gagner du
temps. M. Séroka, nullement dupe de cette ruse,
donna Tordre aux deux spahis de descendre de
cheval et de le faire monter de suite sur le mulet;
il commençait à s'y placer, lorsque les gens de
Zaatcha se mirent à crier aux armes et fermèrent
les portes du village. L'un des spahis y courut
et tenta d'en forcer la serrure; alors le cheik
Bou-Azouz, parent de Bouzian, se joignant aux
rebelles, s'empara de son fusil et tira sur lui. Au
même moment, Bouzian tirait un coup de pistolet
sur le spahis qui voulait le maintenir sur le mulet
et s'échappait. En un clin-d'œil, tous les habi-
tants furent armés; ils firent feu sur M. Séroka et son escorte, à Tinstant où, après avoir forcé la porte, ils sortaient des palmiers ; personne heureusement ne fut atteint.
Échappé comme par miracle de cette espèce de guet-apens, cet officier se dirigea sur Bouchagroun, oîi, à son arrivée, il écrivit à Biskra ce qui venait de se passer à Zaatcha, en signalant en môme temps les mauvaises dispositions qu'il avait remarquées chez les habitants du Zab- Dahari. Biskra se trouvait alors dégarni de troupes, comme les autres garnisons de la province, et était commandé provisoirement par le capitaine du génie Lagrenée, que lannonce de cette rébellion surprit, et qui, n'ayant pas à sa disposition les moyens de la réprimer par une force imposante, agit avec prudence. Il envoya immédiatement le lieutenant Dubosquet, chef du bureau arabe, avec vingt spahis et trente cavaliers du goum à Zaatcha. Par cette démonstration, il avait lieu d'espérer que les habitants de ce village, qui jusqu'alors avaient été soumis et obéissants, réfléchiraient aux conséquences de leur action et viendraient demander l'aman.
Le lieutenant Dubosquet se rendit devant l'oasis de Zaatcha et se tenant, d'après les ordres
qu'il avait reçus, hors de portée des balles, il envoya un serviteur du caïd et ensuite le caïd lui-même, pour engager les habitants à livrer Tauteur du désordre. Les Arabes qui venaient de clouer leur porte, répondirent : «Qu'ils avaient « déjà chassé un officier du bureau arabe^ qu'ils « chasseraient également l'autre et qu'ils ne li- « vreraient pas Bouzian qu'on avait voulu déjà « leur enlever. » Ils furent appuyés dans leur refus par quelques gens de Tolga, de Farfar, de Lichana et de Bouchagroun, qui tirèrent de loin plusieurs coups de fusil sur l'escorte de leur caïd, dont ils avaient méconnu l'autorité.
Ces deux tentatives malheureusement infructueuses mirent Bouzian en relief, et l'influence que ses richesses, sa réputation comme guerrier, lui avaient acquise, s'accrut encore par le masque religieux qu'il prit en se posant en chériff. Ce rôle présenté comme une inspiration du ciel, ainsi qu'il a été dit plus haut, lui donna un grand prestige aux yeux des habitants du Zab-Dahari qu'il appela à la guerre sainte, en publiant que le Prophète lui était apparu de nouveau et lui avait dit : « Le règne de l'impie est fini et celui « des vrais croyants va commencer. »
Cet acte de rébellion était un fait d'autant plus
grave^ que, n'ayant pu être immédiatement réprimé, il était à craindre qu'il s'étendît d'abord à toutes les oasis du Zab-Dahari et qu'il gagnât ensuite celles du Zab-Guebli. Des dispositions furent donc prises pour qu'il restât concentré dans le groupe formé par Farfar, Zaatcha et Lichana. A cet effet, un blocus, qui devait priver les rebelles de toute communication extérieure, fut établi. Cette mission fut donnée au cheik El- Arab et à ses Daouda, qui, au moyen de leurs nombreux cavaliers, furent chargés de faire des patrouilles continuelles, d'intercepter les routes, en un mot, de les isoler. Cette mesure de répression aurait peut-être pu réussir, si ces cavaliers n'eussent pas profité de cette circonstance pour exercer quelques vengeances personnelles en arrêtant au loin des gens inoffensifs et en les mettant à contribution. 11 y avait d'ailleurs trop de motifs d'intérêt, trop d'affinité entre eux et les habitants pour que cet isolement ne fût pas illusoire ; il y eut donc nécessité de les éloigner de ce service de surveillance, tout en laissant le cheik El-Arab agir selon l'opportunité pour ramener les rebelles dans le devoir, soit par la douceur, soit par quelques actes de sévérité habilement dirigés.
Cette liberté d'action laissée au cheik El-Arab
n'eut aucun résultat (1). Ce grand chef, sans énergie, rapace et se dégradant par des habitudes peu en harmonie avec la fierté et la sobriété arabes, n'avait aucune influence sur les siens ; il leur inspirait peu de confiance, et n avait d'autre preslige que le grand nom qu'il portait. Cet homme si haut placé, qui, à Selsou, en 1840, sans le secours de baïonnettes françaises, avait battu complètement Ben-Azouz, kalifat de l'émir Abd-el-Kader, était devenu d'une nullité politique déplorable et ne fut d'aucune ressource dans la répression de l'insurrection des Ziban.
Ainsi, les mesures prises pour empêcher que le mal ne se propageât et sur lesquelles on comptait pour ramener les Arabes et gagner du temps, ne produisirent aucun effet sur eux. Ils ne virent dans les Daouda, mal dirigés, que des frères dont ils n'avaient rien à craindre, et, persuadés que nous étions dépourvus de moyens de répression, ils en devinrent plus hardis, plus entreprenants dans leur révolte que Bouzian encourageait par
(1) C'est de 1771 à 1791 que surgit la famille des Ben-Ganah dont un des membres, El-Hadji-ben-Ganah, fui nommé cheik El-Arab par Salah-Bey. De cette époque règne la rivalité des Ben-Ganah et des Ouled-Bouakas qui plusieurs fois ont cherché h i*essaisir par les armes le pouvoir qu'ils avaient perdu.
ses paroles, en les excitant à porter chez leurs voisins du Hodna et du Zab-Guebli le feu de la guerre sainte.
Le commandant de la province parcourait les montagnes de Collo pour réprimer les mouvements insurrectionnels des Kabyles, lorsque le chef de la subdivision de Bathna en lui rendant compte de la situation politique du cercle de Biskra et du peu de résultat obtenu par l'espèce dé blocus que Ton avait établi, témoignait de rînquiétude sur le Hodna où quelques symptômes de révolte s'étaient manifestés, et il demandait avec instance que des troupes lui fussent envoyées. En ce moment, on ne pouvait obtempérer à sa demande sans commettre la plus grande imprudence, la colonne expéditionnaire n'étant point assez forte pour qu'il fût possible d'en distraire même un seul homme.
En effet, de ces deux insurrections qui éclatèrent presqu'en même temps, celle du Sud, quoique très-grave, n'entraînait pas avec elle les mêmes dangers que celle du Nord, où une grande partie des intérêts européens de la province étaient concentrés : car il fallait là une parfaite sécurité pour établir, sur le territoire arabe, les colons nouvellement débarqués, auxquels nous devions
— asaide et protection pour la construction de leurs maisons, le défrichement des terres et la culture de leurs jardins. Il n'y avait donc d autre parti à prendre que d'en finir avec les embarras du Nord et de s'occuper ensuite de ceux du Sud.
Par conséquent, le manque de troupes forçant à remettre à une époque plus ou moins éloignée la répression des différentes oasis , îl fut recommandé d'agir avec la plus grande prudence, afin de ne pas envenimer la situation déjà compromise du sud de la province.
Ces instructions furent suivies avec la plus grande exactitude par MM. les officiers du bureau arabe de Biskra, qui, dans ce moment difficile, firent preuve de zèle, de dévouement et d'un grand esprit de conciliation : seuls au milieu de populations inquiètes et de chefs indigènes, les uns d'une fidélité fort douteuse, les autres mal disposés pour nous, ils surent, par leur conduite ferme, réservée, et par une politique bien entendue, conserver le prestige de l'autorité française ; et s'ils n'ont pas arrêté l'insurrection, ils en ont du moins ralenti les progrès, ce qui pour le moment était de la plus grande importance.