‹ Insurrection survenue dans le sud de la province de Constantine en 1849: relation du siége deChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le commandant du cercle de Biskra reçoit l'ordre de se rendre à son poste. — Son avis sur le soulèvement du Sahara. — Dispositions hostiles des habitants des oasis. — Révolte des Ouled-Sahnoun contre leur Kralifat. — Combat de Oued-Bérika. — Mort du caïd des Ouled-Solthan. — La Smala du Kralifat se réfugie dans la maison du commandant. — Le Kralifat Si- Mokran. — Troupes envoyées pour châtier les Ouled-Sahnoun. — Le colonel Carbuccia les surprend à Metkouach. — Marche du colonel Carbuccia sur Zaatcha. — Attaque de Zaatcha. — Insuccès. — Fanatisme des habitants du village. — Conséquences de rinsuccès devant Zaatcha. — Esprit de révolte répandu dans les oasis. —Les montagnards de l'Auress se révoltent contre leur caïd. — Le marabout Abd-el-Afid. — Sa conduite. — Il se met à la tête des montagnards de TAuress. — Sa marche sur Biskra. — Déroute des hordes conduites par Abd-el-Afid à Sérania. — Mort du commandant de Sainte- Germain.

Il y avait un mois que le sud de la province de Constantîne était agité, et que, par suite des mesures sages qui avaient été prises, l'insurrection

était restée concentrée dans le Zab-Daharî, principalement à Lichana, Zaatcha et Farfar. On espérait donc avoir le temps de châtier les rébelles avant que le mal ne devint plus grand ; aussi, l'expédition de la Kabylie étant terminée, des ordres furent donnés au commandant de Saint- Germain de se rendre à Biskra (1), où serait envoyé le nombre de troupes qu'il jugerait nécessaires pour rétablir la tranquillité du Sahara, si inopinément troublée .

Cet Officier supérieur' très au courant des affaires de son cercle, dont il connaissait parfaite-

ment le personnel, pensait que le soulèvement du Sahara n'était pas grave, et que malgré les dispositions hostiles qui se manifestaient dans la région des oasis, il n'y avait aucune nécessité d y envoyer une forte colonne. En effet, il fit connaître au général Herbillon que les relations entre les deux contrées, nord et sud, de la province étaient beaucoup plus suivies qu'on n'était porté à le croire (2), et que l'heureuse issue de

^M«MiiaMiMMkiv«>

(1) Le chef de bataillon de Saint-Germain était avec M. le général Herbillon, commandant la province de Gonstantine, au camp de Beddaria (pays de Gollo).

(S) Le chériff Jamina, qui était venu se heurter contre El-Ar(mdM» était connu dans les Ziban ; il en était sorti en i&fô, après

Texpédition de la Kabylîe contribuerait à ramener les Ziban dans le devoir. Car, ce qui se fai'sait dans le Nord devait avoir considérablement d'influence sur le Sud, dont le soulèvement n'était point un fait isolé ; mais une ramification des mouvements insurrectionnels, qui avaient néceâ* site les opérations militaires, que Ton venait de faire dans les pays montagneux du Zouagha et de CoUo- Par conséquent, l'insurrection delà montagne étant réprimée, celle du Sud perdait de sa gravité.

Malheureusement, les événements trompèrent ces prévisions. Le fanatisme religieux et l'esprit de révolte qui planaient sur toutes les populations zibaniennes et le souvenir que les habitants des oasis avaient conservé de leur résistance contre les beys, qu'ils avaient défiés derrière les murs de leurs jardins, les engagèrent à continuer la lutte commencée. Us trouvèrent des auxiliaires chez leurs voisins, surtout dans le Hodna oîi campaient les Ouled-Sahûoun, grande fraction des Ouled-Déradje, qui, toujours disposés à embras-

avoir exercé longtemps la sorcellerie ; il y avait laissé one certaine réputation de sainteté et correspondait avec Bouzian.

série parti du désordre, saisirent cette occasion pour se livrer à leur penchant.

Les Ouled-Sahnoun sont turbulents, coupeurs de route ; ils s'approvisionnent de dattes et vendent leurs grains dans le Zab ; et comme leur amitié est nécessaire aux gens des oasis, qui font continuellement le voyage d'Alger, et traversent forcément le Hodna, il existe donc des rapports fréquents entre eux et le Zab-Dahari, par suite de transactions commerciales. Aussi, pressés'par les émissaires de Bouzian et par le désir de secouer toute organisation, qui tend à les maintenir dans Tordre, ils se soulevèrent en masse contre leur Kralifat.

Ce fut quelques jours après la dissolution de la colonne, qui avait opéré avec le plus grand succès dans les montagnes du nord de la province, que le commandant de la subdivision de Batbna annonça au général commandant la province que les Ouled-Sahnoun s'étaient révoltés, et qu'au nombre de 800 cavaliers et de 400 fantassins ils s'étaient rués sur la Smala du kralifat Si-Mokran, qu'ils avaient failli enlever, malgré les contingents des tribus voisines, entre autres celui du caïd des Ouled-Solthan, Si-

Amran-ben-Djenan, qui étaient venus à son secours.

{Planche I.) Cette incursion sur la smala du kralifat donna lieu à un véritable combat. Cette smala était campée à Oued-Bérika, à peu de distance de la maison de commandement, qui était en voie de construction. Les tourelles non achevées étaient occupées par un détachement de la légion étrangère, qui y avait été envoyé pour protéger les travaux. Le kralifat, se fiant peu à la fidélité des siens, laissa les Ouled-Sahnoun avancer jusqu'à un kilomètre des remparts du bordj; mais, oubliant que sa force principale était dans les feux de notre infanterie, il donna Tordre de charger. A cette injonction, Si-Hamed, son fils aîné, brave et brillant cavalier, se mettant immédiatement à la tête de tous les goums et serviteurs de son père, se précipita sur les Ouled- Sahnoun qui, n'ayant pu résister à ce choc violent, commençaient à battre en retraite, lorsqu'une balle vint frapper le jeune Si-Hamed (1) en pleine poitrine et que deux de ses serviteurs tombèrent à ses côtés.

(1) l\ dut la vie à un de ses serviteurs qui le prit en croupe et le ramena à la Smala.

Le combat changea alors de face, tous les cavaliers du kralifat tournèrent bride, et le caïd des Ouled-Solthan , homme d'un grand cœur, s'étant jeté au milieu des fuyards pour les rallier, fut tué roîde d'un coup de feu. La déroute devînt complète, tous s'enfuirent vers la redoute vivement poursuivis par les rebelles, qui espéraient y entrer pêle-mêle avec eux. Mais, arrivés à cent mètres, ils furent brusquement arrêtés par une décharge faite à propos par le détachement de la légion étrangère, qui leur tua une vingtaine d'hommes. Les Ouled-Sahnoun , stupéfiés en voyant tomber les leurs, se retirèrent, et, s' étant répandus dans la campagne, ils coupèrent l'eau de rOued-Bérika , rompirent les digues et les barrages, mirent le feu aux moulins et aux magnifiques moissons qui allaient être dépiquées, et enlevèrent les nombreux troupeaux des tribus restées fidèles.

Dès le commencement du combat, la famille de Si-Mokran, les enfants, les femmes et les vieillards de la smala s'étaient réfugiés dans la maison de commandement, avec leur butin le plus précieux.

Ce soulèvement des Ouled-Sahnoun ne ressemblait en rien aux nombreuses agitations ha,^

bituelles du Hodna, qui étaient généralement causées par des querelles d'intérêt de tribu à tribu, que le kralifat ne pouvait souvent apaiser que par notre intervention. Mais ce qui venait d'arriver était une prise d'armes préméditée, appuyée par les nombreux mécontents des tribus voisines et dont le kralifat avait été prévenu assez à temps pour avoir pu appeler près de lui des renforts fournis par des tribus étrangères à son commandement. On ne pouvait donc plus douter que l'esprit de révolte se glissât au milieu des populations du Hodna, et que la force seule fût capable d'en arrêter les effets.

Quant au kralifat Si-Mokran, il y avait peu à espérer de son concours. Ce chef avait été investi du commandement du Hodna en 1844, Issu de famille de marabouts, il n'était point homme de guerre, par conséquent peu apprécié des Arabes de grandes tentes, parmi lesquels il n'avait pas su se faire des partisans, et dont il s'était même attiré l'animosité par son avarice et sa vie peu morale. Tous les ans, des colonnes plus ou moins fortes étaient envoyées pour consolider son autorité, et une maison de commandement venait d'être construite à Oued-Bérika oii il s'était établi avec sa famille.

Cet appui ostensible de notre part portait à croire qu'il ferait tous ses efforts pour gagner la confiance et l'affection de ses administrés ; mais il ne le comprit pas; cédant à son naturel, il agit avec partialité dans la répartition des terres de labour; il ne craignit même pas de commettre des actes arbitraires qui lui aliénèrent totalement tous les partis, grands et petits. Aussi, quand arriva le moment de mettre leur dévouement à répreuve, il douta de leur fidélité, appela des étrangers près de lui, et, malgré tout ce que purent faire son fils Si-Hamed et le brave caïd des Ouled-Solthan (1), il fut abandonné et ne dut son salut qu'à un faible détachement de la légion étrangère.

Cette avalanche de rebelles tombant sur la smala du kralifat, la mort de plusieurs de nos chefs, le pillage des silos, l'incendie des moissons, étaient des faits beaucoup trop graves pour les laisser impunis ; et le moindre retard dans le châtiment pouvait entraîner la révolte du Bou- Thaleb et du Bélezma. Des troupes partant de

(1) Le caïd des OSolthan, qui fut tué en voalant rallier les fayards, était venu se mettre généreusement à la disposition du kralifat Si-Mokran.

Constantine furent donc immédiatement dirigées sur Bathna et Biskra ; ces troupes réunies à celles venant de Sétif devaient former une colonne de 1,800 à 2,000 hommes, effectif demandé par le colonel Carbuccia qui avait Tordre d'en prendre le commandement. Cet officier avait pour mission de marcher d'abord sur la tribu rebelle ; puis, cette opération terminée, de se rendre à Zaatcha pour détruire, si toutefois il y avait possibilité, le foyer des mouvements hostiles qui se propageaient dans le sud de la province.

{Planche L) Aussitôt que les troupes furent réunies, le colonel Carbuccia se mit à leur tête et se rendit dans le Hodna, où, étant arrivé, il apprit par ses coureurs que les Ouled-Sahnoun, après le combat deTOued-Bérika, étaient revenus camper à Metkouak avec leurs tentes et leurs bestiaux. Le colonel marcha toute la nuit, et, le 9 juillet, avant le jour, il tomba comme la foudre au milieu des tentes de cette grande tribu qui, surprise, fut mise dans un désordre aCTreux. Des femmes, des enfants et des vieillards furent tués ou étouffés par eux-mêmes dans leur fuite précipitée; plusieurs se noyèrent dans le Chott^ en voulant le traverser. 2,000 chameaux, 12,000

moutona et un butin considérable restèfeat dans nos mains. Les Ouled-Sahnoun, gens très-redoutés de leurs voisins, reçurent, en cette occasion, une terrible leçon ; dispersés et appauvris, ils furent très-longtemps à se remettre de ce coup hardiment frappé.

Cette tribu sévèrement châtiée et la tranquillité rétablie pour le moment dans le Hodna, le colonel Carbuccia,sans perdre de temps et malgré une chaleur excessive, se dirigea sur Zaatoha. Il pensait, d après les renseignements donnés par les Arabes qui l'entouraient, que la vue de la colonne, quelques palmiers abattus et une vive canonnade modifieraient singulièrement les dispositions guerrières des rebelles. Cet officiey, d'ailleurs, ne doutait nullement du succès: car aux instructions qui lui furent données de recevoir pour le moment toutes les soumissions plus ou moins sincères qui lui seraient offertes et d'accorder largement l'aman plutôt que de s'exposer à un échec, il répondit, à la date du 14 juillet : a Que toutes les précautions étaient « prises pour éviter des pertes douloureuses, « qu'il n'y avait à traiter avec le Zab-Dahari « qu'à merci et sans condition. ^«^,; que force (i nous resterait et qu'on se souviendrait, dans

a deux cents ans, des terribles effets de notre « vengeance. » Cette lettre fut remise au général Herbillon lorsque la colonne était déjà devant Zaatcha, où elle était parvenue le 16, au matin.

(Planche H.) Le colonel était à peine arrivé devant la face nord des oasis du Zab-Dahari, qu*il apprit qu'elles étaient généralement mal disposées, que la veille, dans une grande réunion de Tolbas, de marabouts et de grands, la guerre sainte avait été résolue, et que de nombreux contingents devaient arriver la nuit suivante à Zaatcha, dont les habitants, tous armés, ayant à leur tête Bouzian, se tenaient sur la lisière de leur oasis. Ces nouvelles plus ou moins fondées et l'attitude des indigènes (1), ne laissèrent au colonel aucun doute sur sa position qui, d'un instant à l'autre, pouvait être compromise. En ce moment critique, cet officier supérieur comptant sur le prestige de nos armes, sur l'enthousiasme qui animait les troupes et sur la valeur des officiers, crut que le meilleur moyen de s'^en tirer était une attaque de vive force, une retraite sans combattre n'étant pas sans dangers.

(1) Les troupes ayant été mises à Tabri de la chaleur au milieu des jardins de Tarfar, il y eut un engagement entre elles et les rebelles.

Cette décision une fois prise, il n'y avait pas de temps à perdre, car il fallait agir avant que les contingents n'arrivassent à Zaatcha qui, pour le moment, n'avait encore pour défenseurs que ses habitants, ceux deUchanaet une fraction de ceux de Farfar. Le colonel forma donc de suite deux colonnes d'attaque composées, l'une du bataillon d'Afrique et l'autre de la légion étrangère : il donna le commandement de la première au commandant Lenoir, et celui de la seconde au chef de bataillon de Saint-Germain. Ces deux vigoureux officiers se mirent à la tête de leurs troupes, les enlevèrent et firanchirent au pas de course à travers des chemins sinueux et étroits la distance de la Zaouia au village, où ils arrivèrent presqu'en même temps, par deux points opposés, Nord et Sud. Là ils furent reçus par une fusillade des plus vives, faite à bout portant par un ennemi invisible, et ils furent arrêtés par des obstacles qu'ils ne purent franchir, quoiqu'on les eût présentés comme pouvant être surmontés par une attaque vigoureuse. Après plusieurs efforts et essais infructueux, force fut de battre en retraite. Les deux colonnes se retirèrent sans être inquiétées en emportant les morts et les blessés (32 tués, 115 blessés).

Cette affaire malheureuse n'en fit pas moins

le plus grand honneur aux troupes, qui furent d'autant plus admirables d'élan, de courage et de résignation, qu'elles eurent à supporter une température très-élevée. Dans cette lutte pleine de dangers, oh tous les officiers donnèrent un grand exemple de bravoure, les chefs de bataillon Lenoîr et de Saint-Germain, le capitaine adjudant-major à la légion étrangère Bataille, le capitaine du génie Lagrenée et le sous-lieutenant Séroka se distinguèrent.

Les rebelles, de leur côté, excités par les exhortations de Bouzian s'étaient vaillamment défendus et avaient fait aussi des pertes sensibles. Le fanatisme était porté chez eux à un tel degré que leurs femmes, au lieu de pousser des cris de douleur, de se déchirer la figure et de se couvrir de cendre en signe de deuil, suivant la coutume des Arabes, se revêtirent de leurs plus beaux vêtements, pour assister à l'inhumation des martyrs de la guerre sainte : démonstration qui était bien l'indice du caractère religieux qu'avait déjà pris cette guerre des oasis.

Cet échec donna aux habitants du Zab-Dahari une force morale d'autant plus grande qu'il confirmait la réputation qu'avait Zaatcha d'être imprenable. Ce village devait sa renommée au siège

qu'il avait soutenu en 1831, contre le bey Akmet de Constantine ; ce chef, à la tête de son infanterie turque et de nombreux contingents, était venu dans le Zab pour réprimer les tribus arabes des Ahl-ben-Ali et des Gamras partisans de Férat-ben-Saïd, qui s'étaient renfermés dans Zaatcha(l).

Le bey, après les avoir poursuivis, les avoir chassés des jardins, se décida à l'attaque de Zaatcha, qui eut lieu par les mêmes chemins que celle du colonel Carbuccia ; elle fut conduite avec beaucoup de vigueur; mais, ses troupes ayant été arrêtées par un feu terrible et par un large et profond fossé qui ne put être franchi, malgré l'énergie des Turcs et le dévouement des artilleurs ; il fut forcé, en voyant tous ses efforts inutiles, d'ordonner la retraite. Il avait eu six cents hommes mis hors de combat (2).

(1) Après la prise d'Alger, Braham-el-Garitli, l'ancien hey de Constantine, qui avait été destitué par Hassein-Pacha, se présenta, en 1831, à Bone comme nommé bey par les Français. Le bey Akmet marcha contre lui. Férat-ben-Saïd de la famille d'Ouled- Bouakas, rivale de celle des Ben-Ganah prit le parti du premier et Mohamed-ben-Ganah celui d' Akmet, et ce fut après quelques combats que les contingents de Férat-ben-Saïd s'enfuirent à Zaatcha où ils résistèrent.

(2) Bouzian établit dans cette journée sa réputation de bon tireur.

Ces deux attaques et ceô deux défaîtes avaient été presque en tout point semblables. Mais les suites ne furent pas les mêmes. Le bey frémissant de rage se retira à Constantine, laissant le cheik-el-Arab Mohamed-el-Hadje se débrouiller avec les rebelles ; ce qu'il fit tant bien que mal. Quant à la retraite de nos troupes, les conséquences en furent graves : car du moment qu'elles eurent quitté le théâtre de la lutte, où même après leur défaite elles imposaient aux faibles et aux incertains, le mal empira et l'insurrection des oasis franchit les limites entre lesquelles on l'avait concentrée.

Le Zab-Dahari se déclara tout entier contre nous ; les manifestations du Zab-Guébli furent tellesque Tonnepouvait plus compter, non-seulement sur leur coopération, mais même sur la neutralité des habitants. Les Ouled-Naïls en se jetant dans le mouvement entraînèrent les oasis de Sidi-Kraled et des Ouled-Djellal; et Si-Moctar, le marabout, qui, en 1846, avait suivi le parti de Bou-Maza, prêcha la guerre sainte et convoqua les Ouled-Sassi, grande tribu Saharienne, qui répondirent à son appel. Si-Moctar s'entendit avec Bouzian, dont le zèle de propagande était devenu plus actif que jamais, et tous deux formèrent le projet de venir attaquer Biskra.

L'Auress d'où Bouzîan et son parent Bou- Azouz, cheik de Zaatcha, étaient originaires, commença à être agité par leurs émissaires. Enfin, on n'était pas sans inquiétude sur l'esprit des habitants de Toasis de Biskra, dont le plus grand village ( M'cidd) était entièrement hostile (1).

Ces déplorables dispositions chez les habitants des oasis nous auraient beaucoup moins étonnés, si nous nous fussions rappelé que la révolte y avait été permanente sous la domination des Turcs et sa répression toujours un embarras pour le bey (2). Mais généralement confiants, nous avions beaucoup trop compté sur la tranquillité de ces populations, surtout au début d'une occupation. Aussi, au premier souffle de haine et de vengeance lancé au milieu d'elles, elles avaient

(i) Ce fut dans le 16* siècle que Biskra échappa pour toujours à la domination de Tunis. Cette ville, d'après les relations de plusieurs voyageurs, aurait été considérable ; elle était entourée d'un fossé. Les Turcs, pour assurer leur domination, forcèrent les indigènes à abandonner la ville, qui fut remplacée par six villages qui existent aujourd'hui.

(2) Les traces de quelques oasis, détruites par les guerres, attestent quels furent les moyens extrêmes qu'employèrent les Turcs pour dompter l'esprit de révolte des populations.

repris leur caractère d*hostilité envers le pouvoir.

Tous ces mouvements insurrectionnels pouvant s'étendre au point de compromettre nonseulement la subdivision de Bathna, maïs toute la province de Constantine, le général Herbillon dut prendre les ordres de M. le gouverneur général, et lui demander un renfort de troupes, pour rétablir la paix et Tordre dans le Sud, si fatalement bouleversé. Comme on était au milieu des grandes chaleurs et qu'il eût été imprudent d'opérer sous une température aussi élevée que celle qui pèse alors sur le Sahara, les opérations militaires furent remises à l'automne. Les Arabes ne virent dans ce retard que l'impossibilité de marcher contre eux ; ils devinrent donc plus audacieux et l'insurrection gagna le cercle de Bathna.

Les montagnards de l'Auress qui font partie de ce cercle, quoique d'une soumission fort douteuse et bien qu'ils fussent travaillés par les lettres incessantes et les émissaires de Bouzian, n'avaient encore donné aucun signe ostensible de révolte, lorsque Akmet-ben-Djoudi, ancien cheikdes Ouled-Zian, secondant admirablement les projets de cet imposteur, se mit à parcourir

la longue vallée de TOued-Abdi, excitant les habitants à prendre les armes. Ses discours ne furent que trop écoutés ; à cet appel, les Ouled- Abdi se réunirent à la hâte au nombre d'environ quatre cents, et ayant misBen-Djoudi à leur tête, ils marchèrent sur la Smala de leur caïd, Sidiben-Abbès, établi à Oued-Thaga(l), Cette marche faite en suivant la crête des montagnes n'ayant pas été signalée, le jeune caïd ainsi que sa famille n'eurent que le temps de fuir, en abandonnant une grande partie de leurs tentes et de leur butin ; et ses serviteurs se dispersèrent pour demander des secours aux tribus voisins.

Les Ouled-Abdî n'ayant trouvé aucune résistance, se mirent à piller et à enlever tout ce qui avait été abandonné ; et au moment oîi ils se disposaient à partir chargés de butin, les Ouled- Zian, tribu qui campait dans la vallée de l'Oued- Thaga, vinrent fondre sur eux, leur tuèrent quelques hommes et les forcèrent à se rejeter dans la montagne. Cette affaire, quoique n'ayant eu au-

(i) Sidi-ben-Abbès, caïd d'une partie de TAuress, était fils d'un marabout qui avait laissé dans le pays une grande réputation de sainteté ; il était lui-même marabout ; sa familld était très-respectée ; ifn'était pas guerrier, et comme caïd il avait peu d'autorité sur ses administrés.

cun résultat fâcheux, n'en fut pas moins un indice certain de la fermentation qui existait dans TAuress, dont la tranquillité ne devait pas être de longue durée.

Au milieu de toutes ces défections, un marabout du nom d' Abd-el-Afid, mokadem des Kro uan de la secte d'Abd-er-Rhaman, au lieu de suivre l'exemple de ses collègues, employait toute son influence pour engager ses coreligionnaires à ne pas attirer sur eux les rigueurs de la guerre. Non-seulement il n'avait pas répondu à l'appel que lui avait fait Bouzian , mais encore il ne cessait de prêcher la paix et la soumission à l'autorité française. Ses sages paroles, d'abord écoutées, produisirent un bon efifet sur l'esprit des montagnards; plus tard, par un revirement subit, les Kabyles de TAuress, appelés Chaouias, au caractère mobile, levèrent l'étendard de la guerre sainte, et exaltés, fanatisés, ils changèrent les intentions pacifiques de ce marabout, qu'ils avaient en vénération.

Ce saint homme, nourri dans l'oisiveté, dans la mollesse de la vie de marabout, eût mieux aimé rester tranquille dans sa zaouïa, que d'aller s'exposer aux hasards de la guerre. Mais quand les gens des montagnes abruptes du sud

de TAuress vinrent le supplier de marcher, il crut devoir le faire, pour ne pas compromettre la vénération dont il était l'objet ; et en quittant Kringa-sidi-Nadji , sa demeure habituelle, il écrivit à Biskra, qu'il n'avait aucun motif de mécontentement contre les Français ; et que les montagnards de TAuresset les habitants du Zab- Chergui étant unanimes pour la guerre sainte, il était forcé, lui chef de religion, de se mettre à leur tête.

Aussitôt que cette nouvelle fut parvenue à Bathna, le commandant de la subdivision fit partir pour Biskra un bataillon de la légion étrangère, une pièce de montagne et une division de chasseurs à cheval. Ce renfort était urgent; car, du moment qu'Abd-el-Afid s'était déclaré, des contingents nombreux des Ouled-Daoud , des Ouled-Abdi, des Béni-Séliman, des Hal-N'sirah, et de plusieurs autres tribus se rendirent près de lui ; et cet homme qui, jusque-là. avait mené une existence monacale, se trouva ainsi subitement entouré d'une foule de turbulents, de vauriens, de vagabonds et de fanatiques, qui lui demandèrent avec vociférations de marcher sur Biskra pour anéantir les chrétiens.

Cédant à ces cris frénétiques, Abd-el-Afid,

pris de vertige et aveuglé lui-même par le fanatisme, descendit dans la plaine du Zab-Chergui, persuadé qu'à son approche tous les habitants viendraient grossir la horde nombreuse qui le suivait, et qu'avec Taide du Prophète, que tous invoquaient, il s'emparerait, sans coup férir, de la capitale des oasis, oîi siégeait le commandant du cercle. Il s'entendit, à cet efiTet, avec Bouzian et Si-Moctar qui devaient faire jonction avec lui.

{Planche I.) Ainsi, plein de confiance dans la sainte cause qui le faisait agir et sans prévoyance aucune du danger, le marabout de Kringa-Sidi- Nadji se dirigea sur Biskra. Mais le commandant de Saint-Germain, qui avait été prévenu à temps de ses projets, en était sorti avec tout ce qu'il avait de disponible en cavalerie et en infanterie. De plus, s'étant fait suivre par les goums du cheik El-Arab et par ceux de Ben-Chenouff, caïd de Sidi-Okba, il marcha droit à l'ennemi qu'il rencontra à l'Oued-Sériana, à sept lieues de Biskra. Cet officier supérieur l'attaqua immédiatement de front avec sa cavalerie appuyée de l'infanterie, pendant que les goums se jetèrent à droite et à gauche pour l'envelopper.

Ce mouvement bien dirigé et rapidement exé-

cuté eut le plus grand succès. En un instant, toute cette foule sans ordre fut culbutée et mise en déroute ; elle se sauva dans toutes les directions, abandonnant tentes, effets de toute espèce et bêtes de somme, laissant sur le terrain un grand nombre de tués et de blessés. Abd-el-Afid après avoir jeté, pour s'alléger et se sauver plus vite, son burnous, plusieurs autres parties de son vêtement et même sa djebira (1), ne dut son salut qu'à une fuite précipitée, et se réfugia en toute hâte dans TAuress. A cette nouvelle, Bouzîan, qui était en route pour le rejoindre, retourna promptement s*enfermer à Zaatcha.

Cette affaire, couronnée d'un brillant succès, fut chèrement payée par la mort du brave commandant de Saint-Germain qui, dès le commencement de la charge qu'il avait enlevée lui-même avec le plus grand élan, fut tué roide par une balle à la tête. 11 fut vivement regretté, et il le méritait : car cet officier avait un noble cœur et le feu sacré du métier ; il avait énormément travaillé pour Torganisation du cercle de Biskra qu'il croyait être arrivé à un tel point de tranquillité que rien ne devait le troubler.

(i) Espèce à» salnrelache.

Cette déroute, ces cadavres abandonnés sur le lieu du combat, ce marabout en grande vénération, se sauvant presque nu dans sa reti'aite de Kringa-Sidi-Nadji, ne produisirent nullement sur les populations des Ziban l'effet qu'on en devait attendre. Les oasis, qui ne s'étaient point encore déclarées contre nous, continuèrent à rester dans une espèce de neutralité fort douteuse, et celles qui étaient en pleine révolte ne firent aucune démarche pour se soumettre. Il n'y avait donc que la destruction du foyer de l'insurrection qui pouvait rétablir Tordre dans le sud de la province. C'était Zaatcha qu'il fallait abattre; là était Bouzian, le principal auteur de tous ces mouvements hostiles, qui, continuant son rôle de visionnaire, d'inspiré, ranimait l'esprit des faibles, surexcitait les exaltés et encourageait les habitants des oasis à persévérer dans la résistance qui devait à la longue les délivrer de leurs oppresseurs.

Le commandant de la province informa M. le gouverneur général de ces événements, qui devenaient de jour en jour plus graves, et lui demanda de nouveau des troupes, seul moyen d'abattre cette insurrection avant qu'elle ne s'étendit sur les autres parties de la province.

Ces renforts lui furent annoncés en même temps que lui parvint Tordre de prendre ses dispositions pour se rendre dans le Sahara, aussitôt qu'il les aurait reçus.

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