CINQUIÈME LETTRE
« iantier l8îM).
Monsieur, Je vous ai trompé, dites-vous; non, je me suis trompé* Admis sous votre tente, à votre foyer, pour discuter, au milieu de vos propres amis , une question grave, si mes arguments tombaient sous votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous serait sacrée. Vou^i négligez mes arguments et qualifiez ma personne, — Je me suis trompé.
Ecrivant dans votre journal , m'adressant à vos lec* teurs, mon devoir était de me renfermer sévèrement dans le sujet en discussion. J'ai cru que, comprenant la gêne de ma position, vous vous croiriez tenu d^ vom
imposer, chez vous, sous votre toit, la même gène. — Je me suis trompé.
Je me disais : M. Proudhon a un esprit indépendant. Rien au monde ne l'entraînera à manquer aux devoirs de l'hospitalité. — Mais M. Louis Blanc vous ayant fait honte de votre urbanité envers un économiste, vous en avez eu honte, en effet. — Je me suis trompé.
Je me disais encore : La discussion sera loyale. Le droit à une rémunération est-il inhérent au Capital comme au Travail luir-même? Telle était la question à résoudre, afin d'en conclure, pour ou contre , la gratuité du crédit. Sans espérer tomber d'accord avec vous sur la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la question. Mais voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez sans cesse avec amertume, presque avec colère, c'est de l'approfondir et de m'y renfermer. Nous avions avant tout à vérifier un PRINCIPE d'où dépend, selon vous, la valeur du Socialisme, et vous redoutez la lumière que je cherche à concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à l'aise sur le terrain du débat; vous le fuyez sans cesse. — Je me suis trompé.
Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas à nos lecteurs, et sans qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut se résumer ainsi :
— Il fait jour.
— Il fait nuit.
— Voyez : le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes, sur la surface entière du pays, vont, viennent, marchent, se conduisent de manière à rendre témoignage à la lumière.
— Cela prouve qu't/ fait jour. Mais j'affirme qu'en même temps il fait nuit.
— Comment cela se peut-il?
— En vertu de la belle loi des ContracUctions. N'avezvous pas lu Kam^t, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les propositions qui se contredisent?
— Alors, cessons de discuter; car , avec cette logique, nous ne saurions nous entendre.
— Eh bien 1 puisque vous ne comprenez pas la sublime clarté des contradictions^ je vais condescendre à votre ignorance et vous prouver ma thèse par la méthode des distinctions. Il y a du jour qui éclaire et du jour qui n'éclaire pas.
— Je ne suis pas plus avancé.
— Il me reste encore pour ressource le système des digressions. Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.
— Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé q\iHl fait jour ; vous en convenez; tout est dit.
— Vous ressassez toujours même assertion et mêmes preuves : vous avez prouvé qu'il fait jour^ soit ; maintenant, prouvez-moi qu'i/ ne fait pas nuit.
Cela est-il sérieux 7
Quand un homme se lève, et, s'adressant au Peuple, lui dit : Le moment est venu où la Société te doit le Capital gratis, où tu dois avoir des maisons, des outils, des instruments, des matériaux, des approvisionnements pour rien; quand un homme, dis-je, tient ce langage, il doit s'attendre àrenconter un adversaire qui lui demande quelle est la nature intime du Capital. Vous aurez beau invoquer la contradiction^ la distinction et la digression ^ je vous ramènerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rôle; et peut-être, est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre et que je ne sais pas raisonner.
Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce mot : Capital.
Dans votre lettre du 17 décembre, vous disiez : « Si la peine du créancier est zéro, l'intérêt du créancier doit devenir zéro. »
Soit. Mais il en résulte ceci :
Si la peine du créancier est quelque chose , l'intérêt doit être quelque chose.
Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les outils, les provisions naissent spontanément. Hors de là, vous n'êtes pas fondé à dire que la peine du capitaliste
est zéro, et que, paf ce motif, sa rémunération doit être zéro.
En vérité, je ne àais pas ce que voua entendez par ce mot : Capital ; car vous en donnez, dans votre lettre, deux définitions toutes différentes.
D'un côté, le Capital d'une nation, ce serait le numéraire qu'elle possède. C'est de cette donnée que vous partez pour prouver que le taux de l'intérêt, en France, est de i60 pour 100. Vous calculez ainsi : La somme du numéraire est de un milliard. On paye pour les intérêts de toutes les dettes hypothécaires, chirographaires, commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le Capital se fait payer au taux de 160 pour 100.
Il résulte de là qu'à vos yeux Capital et numéraire c'est une seule et même chose.
Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de l*intérêt bien modérée. Vous eussiez dû dire que le Capital prélève encore quelque chose stir le prix de tout produit, et vous seriez arrivé ainsi à estimer l'intérêt à 4 ou 500 pour 100.
Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette singulière définition du Capital, vous la renversez vousmême en ces termes :
« Le Capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne désignent point, en réalité , deux choses distinctes ; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est Capital ; Capital, c'est Produit. »
Voici une base autrement large que celle du numéraire. Si le Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons, marchandises, argent, etc.), assurément le Capital national est de plus d'un milliard, et votre évaluation du taux de l'intérêt est un non-sens.
Convaincu que tout ce débat repose sur la notion de Capital, souffrez que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par voie de définition , mais par voie de description.
Un menuisier travaille pendant ttois cents jouîS, gagne et dépense 8 fr. par jour
Cela veut dire qu'il rend des services à la société et que la société lui rend des services équivalents, les uns et les autres estimés 1500 fr., les pièces décent sous n'étant ici qu'un moyen de faciliter les échanges.
Supposons que cet artisan économise 1 ir. par jour. Qu'est-ce que cela signifie? Cela signifie qu'il rende la société des services pour 1,500 fr., et qu'il n'en retire actuellement des services que pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social , où , quand et sous la forme qui lui plaira, des services, bien et dûment gagnés, jusqu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces û& cent sous qu'il a eonfiervées sont à la fois le titre et le moyen d'exécutioti de son droit.
Au bout de l'an, notre menuisier peut donc, s'il le juge à propos, revendiquer son droit acquis sur la société. Il peut lui demander des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle, la boutique ; il peut encore augmenter son outillage, acquérir des instruments plus parfaits, se mette à même de rendre son travail ultérieur plus productif. C'est ce droit acquis que j'appelle Capital.
Les choses en sont là, quand le forgeron , son voisin, vient dire au menuisier : Tu as acquis, par ton travail, tes économies, tes avances, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'à concurrence de 300 fr.; substitue-moi à ton droit pour un an ; car j'en userai de manière à avoir plus de inarteaux, plus de fer, plus de houille, en un mot, à améliorier ma condition et mon industrie.
— Je suis dans le même cas, dit le menuisier ; cepen^ dant, je veux bien te céder mes droits et m'en priver pour un an , si tu veux me faire participer pour quelque chose à Vexcédant des profits que tu vas faire.
Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui osera le déclarer illégitime?
Voilà donc l'Intérêt défini, et, comme vous l'avez dit, il a dû se présenter, à l'origine, sous forme d'un partagé de bénéfices, d'une part accordée au Capital, sur Vexcédant des profits qu'il a aidé à réaliser.
C'est cette part afférente au Capital que je dis être d'autant plus grande ou plus petite, que le Capital lui-même est plus rare ou plus abondant.
Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodité, pour n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à débattre des comptes, etc., ont traité à forfait sur cette part. Comme le métayage s'est transformé en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime fixe, de même l'intérêt , au lieu d'être une participation variable aux bénéfices, est devenu une rémunération déterminée. Il y a eu un taux, et ce taux, grâce au ciel, tend abaisser en proportion de Tordre, de l'activité, de l'économie, de la siécurité qui régnent dans la société I
Et certes, si tous voulez la gratuité du crédit, vous êtes tenu de prouver que le Capital n'est pas né du travail de celui qui le prête et qu'il ne féconde pas le travail de celui qui l'emprunte.
Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le menuisier qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen d'accroître la production et ne cède qu'une partie de l'excédant ? Est-ce un tiers quelconque dans la société? Est-ce la société elle-même qui obtient de la forge plus de produits et des produits moins chers?
Il est vrai que les transactions relatives au Capital peuvent donner lieu à des tromperie? , à des abus de force ou de ruse, à des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais nié et est-ce là l'objet do notre débat? N'y a-t-il pas beaucoup de transacijons relatives au travail, où le Capital n'est pour rien, et auxquelles on peut adresser le même reproche? Et serait-il plus logique de conclure de ces abus, dans le premier cas, à la gratuité du crédity que dans le second à la gratuité du travail?
Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série d'arguments que vous cherchez dans les procédés de la Banque de France. Si même je me décide à revenir sur la résolution que j'avais prise de clore cette discussion, c'est quejesuis bien aisede saisir cette occasion de protester
énergiquement contre une imputation qui a été mal àpropos dirigée contre moi.
On a dit que je m*étais constitué le défenseur du privilège capitaliste.
Non; je ne défends aucun privilège; je ne défends autre chose que les droits du Capital considéré en luimême. Vous serez assez juste, monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'agissait pas entre nous de questions de faits particuliers, mais d'une question de science.
Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.
Par votre théorie des contradictions , vous rendez contradictoire ce qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi, par une théorie de conciliation non moins étrange, rendre identique ce qui est contradictoire ; par exemple, la liberté et le privilège?
Qu'avait donc à faire le privilège de la Banque de France dans notre débat? Quand, où ai-je justifié ce privilège et le mal qu'il engendre? Ce mal a-t-il été contesté par aucun de mes amis? Lisez plutôt le livre de M. Ch. Coquelin.
Mais quand , pour atteindre la légitime rémunération du Capital, vous frappez les illégitimes extorsions du privilège, cet artifice ne renferme- t-il pas l'aveu que vous êtes impuissant contre les droits du Capital exercés sous l'empire de la liberté?
L'émission d'une chose que le public recherche, — à savoir, \qs Bons au porteur ^ — est interdite à tous les Français, hors un. Ce privilège met celui qui etf est investi en situation de faire de gros profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le Capital a droit de recevoir une récompense librement consentie ?
Remarquez ceci : I^ Capital, qui , comme vous dites, ne se distingue pas du Produit, représente du travail, tellement que, depuis le début de cette discussion , vous ne portez jamais un coup à l'un qui ne retombe sur l'autre ; c'est ce que je vous ai nïontré, dans ma dernière lettre, à propos de vos deux apologues : Pour prouver qu'il est des cas oh on est tenu, en conscience, de prêter
gratis, vous supposiez un riche capitaliste en face d'un pauvre naufragé. — Et vous-môme, un instant avant, vous avici placé un ouvrier en présence d'un capitaliste prêt à être englouti sous les flots. Que s'ensuit-il? qu'il est des circonstances où le Capital, comme le travail, doivent se donner. Mais on n'en peut pas plus conclure à la gratuité normale de l'un qu'à la gratuité normale de l'autre.
Maintenant, vous me parlez des méfai^ du Capital, et me citez en exemple un Capital privilégié. Je vous répondrai en vous citant du travail privilégié.
Je suppose qu'un réformateur, plus radical que vous, se lève au milieu du Peuple et lui dise : « Le Travail doit être gratuit ; le salaire est un vol. Mutuum date, nil indè sperantes. Et, pour vous prouver que les profits du Travrail sont illégitimes, je vous signale cet agent de change qui exploite le privilège exclusif de faire des courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville, ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques , excepté la sienne. Vous voyez bien que le Travail ne porte pas en lui-même le principe de la rémunération, qu'il voje tout ce qu'on lui paye, et que le salaire doit être abolie »
Assurément, en entendant le réformateur assimiler les rétributions forcées aux rétributions libres, vous série» fondé à lui adresser cette question : OU avcz-vous appris à raisonner?
Eh bien , monsieur , si vous concluez du privilège de la Banque à la gratuité du crédit, je crois pouvoir retourner contra vous cette question que vous m'adressez dans votre dernière lettre : Oh avez-vous appris à raisonner?
« Dans Hegel , direz-vous. Il m'a fourni une logique infaillible. » Malebranche aussi avait imaginé une méthode de raisonnement, au moyen de laquelle il ne devait jamais se tromper. .. et il s'est trompé toute sa vie , au point qu'on a pu dire de ce philosophe :
Lui qui voit tout en Dieu, n'y Toit pas qu'il est fou.
Laissons donc îk la Banque de France. Que vous appréciiez bien ou mal ses torts, que vous exagériez ou non son action funeste , elle a un privilège , cela suffît pour qu'elle ne puisse en rien éclairer ce débat.
Peut-être, néanmoins, pourrions- nous trouver là un terrain de conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes d'accord ? C'est de réclamer et poursuivre avec énergie la liberté des transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au numéraire, aux billets (te banque, que toutes autres. Je voudrais qu'on pût librement lever partout des boutiques d'argent, des bureaux de prêts et d'emprunt, comme on lève une boutique de souliers ou de comestibles.
Vous croyez à la gratuité du crédit ; je n'y crois pas. Mais enfin, à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce fait que les transactions de crédit doivent être Ubres?
Assurément, s'il ^t dans la nature du Capital de se prêter gratuitement, ce sera sous le régime de la Liberté, et sans doute vous ne demandez pas cette Révolution à la contrainte.
Attaquons donc le privilège de la Banque de France , ainsi que tous les privi4ég6s. Réalisons la Liberté et laissons-la agir. Si vous avez raison , s'il est dans la nature du crédit d'être gratuit, la Liberté développera cette nature, •^ et soyez bien convaincu que je serai, si je vis encore^ le premier à m'en réjouir. J'emprunterai gratis, et pour le reste de mes jours, une belle maison sur le boulevard, avec un mobilier assorti et un million au bout Mon exemple sera sans doute contagieux , et il y aura force emprunteurs dans le monde. Pourvu que les prêteurs ne fassent pas défaut, nous mènerons tous joyeuse vie.
Et puisque le sujet m'y entraîne , voulez-vous , tout profane que je suis, que je dise un mot, en terminant, de la métaphysique des antinomies ? Je n'ai pas étudié Hegel, mais je vous ai lu, et voici l'idée que je m'en suis formée.
Oui, il est une multitude dechoses dont on peut dire laVec vétité qu'elle sont un bim et un maî, selon qu'on
les considère dans leur rapport avec l'infirmité humaine ou au point de vue de la perfection absolue.
Nos jambes sont un bien, car elles nous permettent de nous transporter d'un lieu à un autre. Elles sont un mal aussi y car elles attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquité.
Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace ; il est un bien et un mal : un bien parce qu'il est efficace, un mal parce qu'il est douloureux.
Il est donc vrai que l'on peut voir des antinomies dans chacune de ceà idées : Capitaly intérêt, propriété, concur^ rencCy machines, État, travail, etc.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à payer d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spontanément et sans mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de capitaux.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à travailler : un fiât suffirait à satisfaire ses désirs.
Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'aurions que faire de Gouvernement ni d'État. Comme il n'y aurait pas de procès, il ne faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni délits , il ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne faudrait pas d'armées.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude des satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du tien et du mien.
Les choses étant ainsi, on conçoit qu'une métaphysique subtile, abusant du dogme incontestable de la perfectibilité humaine, vienne dire : Nous marchons vers un temps où le crédit sera gratuit, où l'État sera anéanti. Ce n'est même qu'alors que la société sera parfaire, car les idées : Intérêt, État, sont exclusives de l'idée : Perfection.
Autant elle en pourrait dire des idées : Travail, bras, jambes, yeux, estomac, intelligence, vertu, etc.
Et certes , cette métaphysique tomberait dans le plus grossier sophisme si elle ajoutait : Puisque la société ne
sera arrivée à la perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus rintérêt et l'Etat , supprimons l'Etat et l'Iatérêt, et nous aurons la société parfaite.
C'est comme si elle disait : Puisque Thomme li'aura plus que faire de ses jambes , quand il aura le don de l'ubiquité, pour le rendre ubiquisto, coupous-lui les jambes.
Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est un remède ; que ce n'est pas la suppression du remède qui fait la perfection ; que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remède inutile.
Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle peut troubler et égarer les esprits, si elle est absolument maniée par un vigoureux publiciste.
Il lui sera aisé, en effet, de montrer, tour à tour, comme un bien et comme un inalf la propriété, la liberté, le travail, les machines, le Capital, l'intérêt, la magistrature , l'Eut.
Il pourra intituler son livre : Contradktions économie ques. Tout y sera alternativement^attaqué et défendu. Le faux y revêtira toujours les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand écrivain , il couvrira les principes du bouclier le plus solide, en môme temps qu'il tournera contre eux les armes les plus dangereuses.
Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes les causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir où est la vérité , où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le scepticisme, il implorera le Maître et lui dira ce qu'on disait à Kant : De grâce^ dégagez IHmonnve. Mais l'inconnue ne se dégagera pas.
Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez pas où prendre le terrible athlète, car celui-ci s'est ménagé, par son système, un monde de refuges.
Lui direz-vous : Je viens défendre la propriété? Il vous répondra : Je l'ai défendue mieux que tous. — Et cela est vrai. Lui direz-vous : Je viens attaquer la propriété? Il vous répondra : Je l'ai attaquée avant vous. — Et c'est encore vrai. Soyez pour ou contre le crédit, l'État, le tra-
vail , la religion, vous le trouverez toujours prêt à approuver ou à contredire, son livre à la main.
Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibilité indéfinie à la perfection absolue, ce qui n'est, certes, jamais permis, quand on traite de l'homme.
Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible voix répétera avec vous, c'est ceci : Approchons de la perfection, pour rendre de plus en plus inutiles Tlntérôt, TÉtat, le Travail, tous les remèdes onéreux et douloureux.
Créons autour de nous Tordre, la sécurité, les habituded d'économie et de tempérance , afin que les capitaux se multiplient et que Tintérêt baisse.
Créons parmi nous Tesprit de justice, de paix et de concorde, afin de rendre de plus en plus inutiles l'armée, la marine, la police, la magistrature, la répression , en un mot Tétat.
Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent toutes les puissances civilisatrices.
Aujour'dhui même, 6 janvier 1850, la Voix du Peuple interpelle la Patrie en ces termes :
<!C La Patrie veut-elle demander avec nous la suppression du privilège des banques, la suppression des monopoles des notaires, des agents de change, des avoués, des huissiers, des imprimeurs, des boulangers; la liberté du transport des lettres, de la fabrication des sels, des poudres et des tabacs; l'abolition de la loi sur les coalitions, l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons, de l'impôt sur les sucres? La Patrie veut-elle appuyer l'impôt sur le capital, le seul proportionnel ; le licenciement de l'armée et son remplacement par la garde nationale, la substitution du jury à la magistrature, la liberté de l'enseignement à tous les degrés? »
C'est mon programme; je n'en eus jamai$ d'autre. Qu'en résulte-t-il? C'est que le Capital doit se prêter non gratuitement^ mais librement.
Frédéric Bastiat.
RÉPONSE
•0 jaBTi«r 1880.
Monsieur^
Vous ne m'avez pas trompé, soit : le ton de bonne foi et d* extrême sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en est d'ailleurs un témoignage. Aussi, est-ce avec une joie bien franche que je rétracte mes paroles.
Maisjene vous ai pas trompé non plus; je n'ai pas manqué, comme vous dites, au devoir de f hospitalité. Toutes vos lettres ont été, comme je l'avais promis, reli^eusement insérées dans la Voix du Peuple, sans réserves, sans réflexions, sans commentaires. De mon côté , j'ai fait les plus grands efforts pour donner à la discussion une marche régulière, me plaçant, pour cela, tantôt dans la métaphysique, tantôt dans l'histoire, tantôt, enfin, ^ans la pratique, dans la routine môme. Vous seul, et nos lecteurs en sont témoins, avez résisté à toute espèce de méthode. Enfin, qua^t au ton général de notre polé-* mique, vous reconnaisses que la manière dont j'^en ai usé avec vous, défenseur du capital, a fait envie à ceux de mes co-religionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une, cause plus malheureuse encore que celle de l'intérêt, et qui, par malneur, ont à défendre, dans cette cause, quelque chose de plus que leur opinion, qui ont à venger leur amour-propre. Si, dans ma dernière réplique, mon style s'est empreint de quelque amertume, vous ne devez l'attribuer qu'à l'impatience, certes bien naturelle, oti j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre cette obstination, cette force d'inertie intellectuelle qui, ne faisant compte ni de la philosophie, ni du progrès, ni de la finance, se borne à reproduire éternellement cette question puérile : Quand j'ai épargné cent éfcus, et que, pouvant les utiliser dans mon industrie, je les prête moyennant intérêt ou part de bénéfice, est-ce que je Vole?.. .
Je rends donc pleine justice à votre loyauté ; j'ose dire que ma courtoisie vis-à-vis de vous nei, s'est pas démentie un instant. Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé d'insister sur mon dernier ju§çement : Non , monsieur Bastiat, vous ne savez pas l'économie politique.
Laissons de côté, je vous prie, la loi de contradiction, ^ laquelle, décidément, votre esprit répugne ; laissons l'histoire ou plutôt le progrès, dont vous méconnaissez la tendance, dont vous récusez l'autorité; laissons la Banque, au moyen de laquelle je vous prouve que l'on peut, sans y rien changer, réduire instantanément l'intérêt des capitaux à 1 /2 p. 100. Je vais , puisque tel est votre désir, me renfermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion; j'en fiTai, au point de vue de rintérét, la déduction théorique et mathématique ; après avoir établi ma thèse par la métaphysique , par l'histoire et par la Banque, je l'établirai une quatrième fois, je justifierai chacune de mes assertions, par la comptabilité, cette science modeste et trop dédaignée , qui est à l'économie sociale ce que l'algèbre est à la géométrie. Peutêtre, cette fois, mon esprit parviendra*t-il à saisir le vôtre : mais qui me garantit que vous n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrième fois, de méthode?
Qu'est-ce que le Capital ?
Les auteurs ne sont point d'accord de la définition : à peine s'ils s'entendent même sur la chose.
J.-B. Say définit le capital : La simple accumulation des produits.
Rossi : Un produit épargné^ et destiné à la reproduction.
J. Garnier, qui le cite: Du travail accumulé; ce qui rentre dans la définition de J.-B. Say, accumulaXion des produits.
Ce dernier, toutefois, s'exprime ailleurs d'une façon plus explicite : On entend, dit-il, par capital, une somme de valeurs consacrées à faire des avances à la producticm.
Suivant vous, enfin, le capital est un Eœcédant ou Reste
de produit non consommé, et destiné à la reproduction. — C'est ce qui résulte de votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. par an, en consomme 1,200, et réserve les 300 fr. restant, soit pour les mettre dans son fonds d'exploitation, soit, ce qui revient, selon vous, au même, pour les prêter à intérêt.
H est visible, d'après cette incertitude des définitions, que la notion de Capital conserve quelque chose de louche, et la grande majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que l'économie politique, science, suivant ceux qui font profession de l'enseigner, et vous êtes du nombre, positive, réelle, exacte, en est encore à trouver ses définitions.
J. Garnier, désespérant, par la parole, de donner ridée de la chose, essaie, comme vous, de la montrer : « Ce sont produits, dit-il, tels que marchandises, outils, » bâtiments, bestiaux, sommes de monnaie, etc., fruits » d'une industrie antérieure, et qui servent à la repro« » duction. »
Plus loin, il fait observer, tant il y a d'hésitation en son esprit, que dans la notion de capital entre celle d* avance. Or, qu'est-ce qu'une avance? — « Une avance r> est une valeur employée de telle sorte qu'elle se trou- » vera rétablie plus tard. » Ainsi dit M. Garnier; et je présume que le lecteur, après cette explication, n'en sera lui-même guère plus avancé.
Essayons de venir au secours des économistes.
Ce qui résulte jusqu'ici des définitions des auteurs, c'est qu'ils ont tous le sentiment d'un quelque chose qui a nom capital; mais ce quelque chose, ils sont impuissants à le déterminer, ils ne le savent pas. A travers le fatras de leurs explications , on entrevoit l'idée qui leur est commune; mais cette idée, faute de philosophie, ils ne savent point la dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la formule. Eh bien, monsieur, vous allez voir que la dia^ leclique, même hégélienne, peut être bonne à quelque chose.
Vous remarquerez d'abord que Tidée de produit se
trouve implidtement ou explicitement dans toutes les défiuilions qu*on a essayé de donner du capital. C'est déjà un premier pas» Mais à quelle condition, comment et quand ]e produit peut-il se dire capital? Voilà ce qu'il s'agit de déterminer. Reprenons nos auteurs, et corrigeant leurs définitions les unes par les autres, nous viendrons peut-être à bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne perçoit.
Ce qui lait le capital, suivant J.-B. Say, c'est la simple ACCUMULATION des produits.
L'idée d'accumulation , comme celle de produit, entre donc dans la notion du capital. Voilà un second pas. Or^ tous les produits sont susceptibles d'accumulation ; donc tous lesj^roduits peuvent devenir capitaux ; donc Ténuméraiion que M. Joseph Garnier a faite des différentes formes que prend le capital est incomplète, partunt inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la subsistance des travailleurs , tels que blé, vin, huile, provisions de bouche, etc. Ces produits peuvent être réputés capitaux aussi bien que les bâtiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout ce que l'on considère comme instrument ou matière première^
Rossi ; Le capital est un produit épargné^ destiné à la