‹ Intérêts généraux du protestantisme françaisChapitre 12 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

nnniT.s gui ïk HAiTAniKTir ,v i, i<«r>(';i'K^iiA!«ct t)i: )

C'est sims liésiler, que J'ai placé ce sujet en tète de ceux auxquels est consacrée la seconde partie de mon travail. Quciiqne chacun il'eux soit imjiortanl, il n'en est aucun qui ne le cède, selon moi, à l'indépendance du spiriUiel. Je n'excepte pas même la liberté des cultes. Que! que soit le besoin que j'éprouve de me jeter au secours des chrétiens auxquels on l'efnse ( chose inouïe 1 ) le droit de s'assembler pour prier Dieu, des chi-étiens auxquels on dit : « Vous aui-e/. un cuite, si l'ail mi nistralion publique le trouve bon; » il y a uu autre alleutat, sinon plus

criminel, du moins plus dangereux ; et qui m'appelle, qui m'attire, avant tout, invinciblement. Je veux parler de celui dont notre église officielle est victime; de l'attentat à son action propre, à son autorité légitime et nécessaire.

La question de la liberté des cultes, inunense comme principe, ne l'est pas autant, quant à l'étendue de son application. Le nombre de ceux qu'elle touche directement, est peu considérable. Elle est d'ailleurs si claire et met si promptement le pouvoir en demeure de prescrire des persécutions proprement dites ; elle le réduit si aisément à l'odieux, et par conséquent, à l'absurde, qu'il semble impossible de concevoir à son sujet des craintes bien sérieuses. Sur ce point, le bon sens, la conscience publique ne tarderont pas à nous donner gain de cause , le retentissement d'un scandale qui n'échappe à personne , l'intensité croissante d'un mal qui, senti par le petit nombre, est aperçu par le grand, nous garantissent une guérison prochaine.

Mais, la question de l'indépendance du spirituel est plus grave, parce qu'elle est plus sérieusement compromise. A l'inverse de ce qui se passe pour la liberté des cultes, elle intéresse directement le plus grand nombre, et n'est aperçue, n'est comprise que par le petit. C'est pour l'ensemble de nos troupeaux, pour la masse de nos coreligionnaires, qu'elle vicie, mutile ou même supprime l'activité essentielle de l'Église. Et toutefois, on ne s'en inquiète guère. L'altération profonde qui a été introduite dans les rapports du spirituel et dutem-

A l'indépendance dl' spirituel. 297

porel, est presque acceptée comme un fait accompli. Ainsi, le remède est d'autant plus éloigné que la maladie est plus générale.

Le dirai-je, enfin? je crains moins ce qui est violent, que ce qui est perfide, ce qui opprime, que ce qui corrompt ; ce qui viole la conscience, que ce qui l'égaré ; ce qui prétend tuer les cultes, que ce qui les défigure. Et voilà pourquoi, au moment d'aborder l'examen de nos droits méconnus, j'ai d'abord porté mes regards sur cette grande machine dont on a conservé les rouages et supprimé le moteur, sur ce beau corps dont on a rajuslé les membres et coupé la tête, sur cette agglomération de communautés dispersées qu'on appelle encore une église, l'église réformée de France, et qu'on prive arbitrairement du principe vital de toute église.

Que sans autonomie, sans le droil de se régler, de se gouverner elle-même, aucune société, surtout aucune société religieuse, ne puisse exister; c'est une de ces maximes, qui, de nos jours, et à l'état de pure théorie, ne sont plus contestées par personne. Personne n'oserait soutenir qu'il soit conforme à la nature d'une église, d'être dirigée par le pouvoir civil, de recevoir des pasteurs de sa main, de lui abandonner sa discipline intérieure, de subordonner à un lel arbitrage l'expression même de sa croyance. Personne n'oserait soutenir qu'il soit bon de substituer les décisions d'un ministre catholique ( par exemple ) à celles d'un synode protestant, quand il s'agit des intérêts spirituels du protestantisme. Qui ne sent que la religion n'est plus religion, dès

rinstant où une puissance étrangère, une puissance profane s'ingère dans les questions religieuses, pour en dicter, pour en modifier ou pour en empêcher la solution? Grâce à Dieu, quelque chose en nous proteste contre cette usurpation, comme contre un sacrilège. Nous ne croyons, ni à Tinfaillibilitè des gouvernements en matière de foi, ni à la pureté d'une foi qui s'accommodeauxdiversgouvernements. Groh:*e n'est plus, i>our nous, une affaire de patriotisme, mais de conscience; une affaire collective, mais individuelle. La vérité, qui se nationalise, qui change en passant la frontière, vérité^ comme dit Pascal, efHieçà des PtfrënéeSj erreur au-delà, n'est plus l>our nous la vérité.

Ce n'est pas sans peine que nous en sommes venus, ou revenus, à ces simples et éclatants principes , si étrangement oubliés par nos pères. Mais, enfm, ils sont presque universellement acceptés ; acceptés à une seule condition, c'est qu'ils resteront à l'état de principes, et lie descendront jamais dans la pratique. Le véritable combat ne se livre plus aujourd'hui que sur le terrain de l'application. Il faut donc y descendre et poursuivre là , dans ses moindres détails, la servitude spirituelle de l'Église.

S'il m'est permis, de critiquer un honune dont je respecte le caractère , dont j'admire le talent, et qui a glorieusement attaché son nom à la grande question (jui nous occupe ; je reprocherai au beau livre de M. Vinet, sur la séparation de l'Église et de l'État, sa discussion constamment élevée et exclusivement métaphysique. C'est un noble défaut, et qu'il est rare

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d'avoir à relever de nos jours. Je pense toutefois que M. Vinet, qui a fait- beaucoup, sans doute, en prouvant de nouveau , et prouvant si bien la nécessité de réserver avec une vigilance jalouse les droits sacrés de l'Église, la nécessité de monter assiduement la garde autour du sanctuaire, n'a pourtant pas atteint complètement le but qu'il s'était proposé. D'une part, il a eu trop raison, et bien des lecteurs l'auront accusé de démontrer parfois des axiomes ; d'autre part, il a trop dédaigné les seules objections, ou si l'cm veut, les seuls prétextes qui osent se produire ouvertement. Il a trop laissé debout ces difficultés de la pratique, cet empire des faits, cette argumentation empirique, dont il faut reconnaître la force, tout en en signalant les abus. Jusque-là , le mal ne serait pas grand , et on pourrait comprendre que M. Vinet s'en fût remis au principe, du soin de produire ses conséquences. Les principes s'en acquittent fort bien , et les obstacles secondaires , les chicanes de l'exécution finissent toujours par s'eflfacer devant eux. Mais, à la hauteur où il s'est placé, M. Vinet me semble avoir lui-même perdu la terre de vue. Les choses qui n'étaient que juxta-posées, il les a vues liées et inséparables. En condamnant, et à juste titre, ce qui touche au spirituel dans l'union entre l'Église et l'État, il a cru devoir condamner aussi ce qui ne concerne que le temporel. Il a rejeté en bloc un système où assurément tout n'est pas bon , sans se demander assez si tout y serait également mauvais. Il a prononcé contre les distinctions et les moyens-termes, une sentence absolue, sans examiner si ces

moyens-termes , qui réduisent l'union au temporel , et ne laissent à TÉtat que le rôle de surveillant et de trésorier, sont aussi impossibles qu'on le prétend ; s'il n'est pas même, en certains pays , des circonstances extérieures qui les rendent seuls possibles.

Je reviendrai plus tard à ce grave débat. Je n'ai voulu qu'indiquer ici les motifs qui m'empêchent d'insister sur les idées générales. Elles ne sont plus que Êûblement contestées, et je les tiens pour conquises. M. Vinet, qui a contribué plus que personne à cette conquête, » pu s'y consacrer entièrement et au-delà du besoin peut-être ; mais en tous cas, il y aurait eu peu d'utilité et beaucoup de présomption à y travailler encore après lui. En descendant , au contraire, dans les détails, nous aurons l'avantage et de montrer les vrais adversaires de l'indépendance ecclésiastique , et de présenter dans toute leur horreur les conséquences de l'asservissement, et de respecter ce qu'il y a d'innocent ou de nécessaire dans l'union de l'église protestante française avec l'État.

On ne fait pas assez, quand on établit les droits et les devoirs de la conscience. On fait trop, chez nous du moins, quand on réclame, en leur nom, la destruction absolue des liens entre la société religieuse et la société civile.

Qu'on répète aujourd'hui la fameuse clause insérée dans un édît d'Etienne, roi de Pologne : « Il y a trois choses que Dieu s'est réservées : le pouvoir créateui*, la connaissance de l'avenir, et la dominaliàn sur les cmseiences; * nul n'y trouvera à redire. Mais, qu'on essaie de poursuivre dans l'administration des cultes,

A L'iNDÉPBNDANCB du SPIRITCBL. 301

dans l'administration de l'enseignement , dans l'administration des sentiments, des croyances et des idées, dans l'administration de ce qui ne doit pas s'administrer, l'erreur grossière que condamnait cette clause, la prétention de dominer sur les consciences, et de dresser les âmes pour le plus grand bien de l'État , comme on dresse les soldats ou les marins ; aussitôt s'élèveront des réclamations innombrables. La lutte ne peut désormais s'engager que là. Elle est gagnée dans la sphère plus haute , où l'on avait d'abord combattu.

Qu'on élève lé drapeau de la séparation radicale, et peu de chrétiens s'y rallieront en France ; parce que des obstacles considérables, des obstacles constitutionnels, s'opposent à la réalisation d'un tel système. Mais qu'on parcoure le domaine du spirituel, qu'on le revendicjue, qu'on le délimite , qu'on y dénonce les usurpations flagrantes de l'État , et l'on entraînera, sinon la foule , du moins ceux qui ont compris l'importance de la question. Ils ne suivraient pas qui voudrait les mener plus loin.

Grâce aux progrès de l'esprit humain, grâce à l'expérience, et grâce aussi à des honunes éminents, la querelle philosophique est terminée ; et si quelques champions semblent tenir, aujourd'hui même, le parti de l'intervention civile en matière religieuse, le moindre coup-d'œil jeté sur leurs arguments suflSt à démontrer que leur point de vue n'est pas celui de la confiision systématique des deux domaines, celui de la théocratie ou de la césaréopapie véritables , celui du seizième siècle, en un mot; qu'il est celui

âOa imOtTS QUI SE RATTACUKNT

d'amis de l'ordre qui redoutent une révolution trop brusque, trop radicale, qui sont moins hostiles qu'ils ne le croient aux idées qu'ils combattent, et moins partisans qu'ils ne le disent des idées qu'ils soutiennent. On sent que ce qui parle en eux, ce sont plutôt leurs craintes que leurs convictions, et que leurs sympathies naturelles les entrameraient vers l'indépendance du spirituel, si le fantôme de la séparation absolue ne se dressait devant eux. Une première œuvre est donc accomplie, et M. Vinet, en s'y renfermant encore, n'a du moins laissé aucun doute sur son entier achèvement. La tâche qui reste désormais à remplir est plus modeste. Mais, elle exigera peut-être aussi de longs efforts. Demeurer dans les abstractions , c'est s'exposer à avoir tout le monde pour soi lorsqu'il s'agit de déplorer le mal, et tout le monde contre soi lorsqu'il s'agit d'applicpier le remède ; tout le monde pour soi, quant à l'adoption du principe, tout le monde contre soi, quant à l'exécution d'une mesure souvent dangereuse, souvent même impraticable, et la seule cependant que l'abstraction sache découvrir. Or, il est également fâcheux, dans une pareille guerre, de n'avoir point d'armée et de ne pas trouver d'ennemis.

Au moment de pénétrer dans l'examen des traditions de faiblesse et de tyrannie, qu'il s'agit de renverser dans les faits, après les avoir décriées dans l'opinion, j'éprouve le besoin de jeter les yeux en arrière, de constater leur origine, d'interroger leur marche ascendante ou rétrograde.

Leur origine varie, selon que nous considérons l'un ou l'autre des deux contractants, l'Église ou l'État.

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L'État avait hérité des usages de l'antiquité. Là , selon l'observation qu'en faisait M. Guizot dans une des réunions annuelles de la Société de la morale chrétienne, on ne peut découvrir que deux systèmes» Tantôt, le clergé est souverain. Tantôt, le souverain est clergé, et gouverne les prêtres comme le peuple. Les religions nationales ont dominé l'antiquité entière. Chez toutes les nations païennes , le citoyen se confondait avec le croyant , l'hérésie était la révolte. Il n'y avait pas seulement union, pas seulement conAi* sion, mais identité parfaite entre les deux domaines du spirituel et du temporel.

Aussi, les imitateurs modernes de Rome ou de Sparte , n'ont-ils jamais manqué de revenir à la base essentielle, au caractère distinctif de ces républiques, au sacerdoce du gouvernement. Rousseau affirme dans son Contrat social , qu'il appartient au souverain de rédiger les articles d'une confession de foi , et il ajoute : c sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir quiconque ne les croit pas. Que si quelqu.'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes d(^mes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort, p

Comment le pouvoir civil aurait-il laissé échapper, au quatrième siècle , une doctrine si favorable (en apparence du moins) à sa force et à sa grandeur, et que des philosophes désintéressés dans la question , ne dédaignaient pas de relever au dix-huitième ? La tentation de tout absorber, de tout s'assujettir, de régner sur les âmes comme sur les corps , sur les sentiments comme sur les intérêts, de confondre en

soi. DROITS QUI SB RATTACHENT

soi le double caractère de chef de l'empire et de chef de la religion, de cré.er à son profit l'unité de la politique et de la foi ; cette tentation était trop forte et trop naturelle, pour que les premiers empereurs chrétiens , ou soi-disant tels , n'aient pas maintenu vis-à-vis de l'Église nouvelle leur autorité de grandsprétres du paganisme.

En agissant ainsi, ils atteignaient plus d'un résultat. Ils n'augmentaient pas seulement leur propre puissance, ils diminuaient celle du christianisme. Les gouvernements se sont toujours crus intéressés à le dominer d'abord , ensuite à l'amortir. Ils l'ont toujours redoutée , et comme principe distinct du leur , et comme principe vivant. Sa vie ne les blesse pas moins que son indépendance; et s'il leur faut un christianisme soumis , il leur faut surtout un christianisme languissant, terne et froid, un christianisme extérieur, qui paraisse satisfaire aux besoins religieux des peuples, mais sans parler aux âmes, sans les éveiller, sans les transformer, sans les corriger; un christianisme dépouillé d'enthousiasme et , pour tout dire , aussi peu chrétien que possible. Ils ont donc saisi avec empressement l'occasion de le tuer ea le protégeant.

On se souvient de la proposition que fit Tibère d'admettre Jésus au rang des dieux. Il pensait que là nouvelle doctrine n'était forte et redoutable que parce qu'on la laissait en dehors du culte officiel. Il pensait qu'on l'annulerait en l'adoptant , et qu'on n'aurait plus à s'inquiéter d'elle , quand on l'aurait enterrée au Panthéon , cette immense nécropole , où

A l'indépbndancb du spirituel. 305

Rome installait pêle-mêle toutes les divinités des pays conquis.

Hé bien ! la pensée de Tibère a été jusqu'à un certain point celle de ses successeurs chrétiens. A peine Talliance est - elle conclue , qu'un évêque s'écrie : c L'empereur ne proscrit pas nos têtes y mais nous enrichit pour nous perdre. Il ne nous pousse pas à la liberté chrétienne par des cachots , mais nous honore dans son palais pour nous asservir. >

Se défie-t-on de ce témoignage ? Qu'on écoute ceux des incrédules qu'a cités M.Vinet; ceux de Hume, de Yabbé Raynal, qui, l'un et l'autre, voient dans les avantages accordés au clergé , le plus sûr moyen de le gagner à Vindolence.

Tels ont été les motifs de l'État. Ceux de l'Église ne pouvaient être exactement les mêmes. L'Église ne court pas volontairement vers la langueur religieuse. Elle ne la cherche pas, comme l'État, de propos délibéré. Elle s'y laisse trop souvent aller ; mais , la largeur n'est jamais pour elle un but. Elle est un péché. Sa mission (et elle le sait, et elle le sent,) est de vivre, d'agir, de ramener les consciences. Ce n'est pas sans remords qu'elle ^ 'abandonne au sommeil.

A cette première différence , la nature propre du christianisme en ajoute une autre , plus considérable encore. L'Évangile n'a pas seulement séparé le temporel du spirituel. Il a créé le spirituel. Il a introduit dans le monde la notion de l'individualité religieuse. Avant lui, il n'y avait que des peuples; l'homme n'existait pas. Par lui, les nations ont disparu devant Dieu , et les hommes ont pris leur place. Il a effacé

les frontières , oublié les races et les langues. Juifs et Grecs, Grecs et barbares , il les a tous confondus dans une même condamnation, et dans un même Salut. Partout il a montré des âmes , rien que des âmes , des âmes indépendantes Tune de Vautre , et dont la foi n'était , ni une affaire de nation , ni une affaire de gouvernement, ni même une affaire de famille ; mais une affaire purement personnelle. Deux seront dans un même lit. Vun sera pris et Vautre laissé. Il y aura deux femmes qui moudront ensemble. Lune sera prise et Vautre laissée. Deux seront aux champs. Vun sera pris et Vautre laissé.

M. Vinet a bien eu raison de dire que, sous la forme d'une accusation , l'incrédule Jean-Jacques a rendu au christianisme un hommage que trop de croyants lui refusent. « Jésus , dit-il , vint établir sur la terre un royaume spirituel; ce qui, séparant le système théologique du système politique , fit que l'État cessa d'être un , et causa des divisions intestines , qui n'ont jamais cessé d'agiter les peuples chrétiens. > Et plus loin : c De tous les auteurs chrétiens , le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien vu le mal et le remède, qui ait osé proposer de réunir les deux têtes de l'aigle, et de tout ramener à l'unité politique, i

Réunir les deux têtes de V aigle ; c'est ce que les gouvernements ont cherché à faire , et c'est ce à quoi l'Église n'a pu consentir, sans comprendre qu'elle condamnait précisément la grande révolution opérée par son divin Chef , qu'elle niait sa propre mission , et qu'en rendantia religion nationale, elle la rendait païenne.

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Elle Ta compris, et les paroles suivantes d'Hilaire, évêque de Poitiers , ne permettent pas d'en douter. Le Semeur lés cite à l'appui de sa thèse, et quoique la mienne s'en éloigne considérablement, je les cite aussi, car je ne suis pas moins opposé que les honorables rédacteurs de ce journal , à l'usurpation du spirituel par l'autorité civile ; et si je regarde comme souverainement dangereuse la doctrine qui, dans ce moment et dans ce pays, voudrait rompre entièrement le lien entre l'État et l'Église, je regarde comme plus dangereuse encore, celle qui voudrait le conserver tel qu'il est.

c Était-ce, disait Hilaire, était-ce par les édits du prince, que Paul, donné en spectacle dans le cirque, formait une église à Jésus-Christ ? Se défendait-il par l'appui de Néron, de Vcspasien, de Décius, de ceux dont la haine a &it fleurir l'Évangile? Lorsque les apôtres se nourrissaient du travail de leurs mains , qu'ils s'assemblaient en secret dans des chambres hautes, qu'ils parcouraient les villes , les bourgades et toutes les nations, malgré les sénatus-consultes et les édits des rois, faut-il croire qu'ils n'avaient pas les clefs du ciel? Ou plutôt, n'est-ce pas alors que la vertu de Dieu se manifesta contre la haine des hommes, alors que la prédication de l'Évangile devint d'autant plus puissante, qu'elle était plus entravée ? Mais aujourd'hui, ô douleur! les protections terrestres recommandent la foi divine. Le Christ semble dépouillé de sa vertu, tandis que l'on intrigue en son nom. >

Pourquoi faut-il qu'un si noble langage ait eu si

308 DROITS QUI SB fiATTACHBNT

peu d'écho? Pourquoi faut-il qu'Hilaire lui-même ait attendu pour le tenir, que cette protection écrasante dont il se plaint se fût mise au service de Farianisme, et que la puissance temporelle; qu'il dénonce, eût pesé de tout son poids du côté de l'hérésie ?

Quelle influence décisive est venue se joindre à celle des traditions impériales , et a triomphé chez les fidèles du lY® siècle, des répugnances instinctives de leur esprit, des pressentiments de leur cœur, des avertissements de leur foi?

Hélas I avouons-le. C'est le souvenir de trois siècles dé persécutions. C'est le sentiment de faiblesse et de lassitude, qui, sous le poids de souffrances prolongées, finit par s'emparer\, à la honte de notre nature, de ceux même que Dieu a le plus miraculeu* sèment soutenus. C'est le besoin de trouver un abri, un abri humain, après l'orage ; le besoin de faire de la chair son bras ; le désir d'opposer enfin des armes visibles aux armes visibles de l'ennemi ; le désir d'étaler ses conquêtes, et d'avoir, à son tour , ses armées et ses défenseurs couronnés.

Deux fois, l'erreur a violemment assailli la vérité. Deux fois, la vérité, à l'exemple de l'erreur, s'est réfugiée entre les bras des souverains, dès que c^s bras lui ont été ouverts. Elle n'avait pas faibli en pré* sence des tourments. Mais la tentation de la sécurite, de la puissance, du triomphe , a été plus forte qu'elle.

Au reste, les scrupules qui ont pu, qui ont dû naître dans l'esprit des chrétiens du IV® siècle, ne. paraissent pas avoir abordé celui des réformés du

A l'indépendance du SPIRITCEL. 309

XVP. Pour les uns, en effet, il s'agissait d'innover, de renoncer aux usages chrétiens, et d'adopter ceux du paganisme. Pour les autres, il ne s'agissait que de continuer ce qui s'était constamment fait jusqu'à eux; d'imiter Rome, et de se placer sous la protection d'un Maurice ou d'un Gustave-Adolphe, comme les catholiques se plaçaient sous celle d'un Charles-Quint ou d'un Philippe.

Mais voici ce qui , malheureusement , rend cette seconde époque digne d'être citée, et nous force à considérer la réforme comme ayant renouvelé , en l'aggravant , la vieille alliance du christianisme avec les princes.

Si les catholiques ont ardemment recherché l'appui de la puissance civile ; s'ils ont même adressé à cette puissance des appels que les protestants n'ont pas eu , Dieu merci , à se reprocher ; s'ils ont usé et abusé des armes charnelles, il faut reconnaître cependant que leur église était particulièrement propre à repousser la nationalisation religieuse. Les prétentions sacrilèges des papes, empruntaient précisément à ce qui les rend sacrilèges, un côté souverainement élevé. En se donnant pour les vicaires du Sauveur, ils étaient naturellement amenés à s'attribuer le même empire, un empire qui ne connaissait pas les limites de la politique humaine. A force d'audace et d'usurpation, la papauté s'était constituée le représentant d'une grande idée, d'une des idées essentielles de l'Évangile , de l'idée même du spirituel. Ne disons pas que c'est une gloire. C'est la gloire du rebelle qui conserve l'idée de monarchie en se faisant

310 DROITS QDl SE UATTACUBNT

roi. C'est la gloire de l'impie qui conserve l'idée de religion en se faisant Dieu.

Non , ce n'était pas une gloire , ce n'était qu'une force, une force dont le Seigneur s'est servi pour borner les funestes envahissements du principe séculier. Avec son centre et son chef placés en-dehors de tous les États, ti/^ramon/aiVi€ vis-à-vis de chacun d'eux, l'église de Rome n'aurait pu humilier le spirituel de^ vaut le temporel sans s'abdiquer elle-même. La grandeur de son crime, aux yeux de Dieu, faisait la grandeur de son rôle aux yeux des hommes , et la préservait d'un certain genre d'avilissement. La dignité dont elle s'était impudemment revêtue, elle la gardait avec la vigilance de l'égoïsme.

Il en fiit autrement de la réforme. En rejetant avec raison le chef visible, elle oublia trop le chef invisible de l'Église. Elle oublia trop que le christianisme est catholique, ultramontain par essence ; que repousser le pape, ce n'était pas laisser une place vide, mais la restituer à son légitime possesseur. Faute de l'avoir assez senti, elle permit aux princes d'envahir le domaine du spirituel , qui semblait être abandonné, et de se partager les dépouilles de la papauté vaincue.

Tout se réunissait pour pousser la réforme vers cet oubli des privilèges sacrés de l'Église, oubli que je n'hésite pas à qualifier sévèrement, malgré le respect que je porte à l'œuvre admirable du XVP siècle, ou plutôt, à cause de ce respect. La politique lui offrait des alliés dont le but n'était pas le sien, et dont la présence dans son camp l'a compromise et souillée. Ennemis comme elle de la papauté, mais

A l'jNDÉPBNDAMCB du SPIRITCJEL. 311

par un motif contraire, ce n'était pas tant le mal que le bien, qu'ils attaquaient à Rome. Ils s'en prenaient moins à l'usurpation du pouvoir spirituel , qu'au pouvoir spirituel lui-même, c'est-k-dire à l'idée chrétienne d'un domaine religieux distinct du domaine temporel. Les gouvernements s'insurgeaient contre un système qui osait soustraire quelque chose à leur empire , qui osait faire un empire des consciences, et qui ne le laissait pas se fractionner, se localiser entre leurs mains. L'esprit, qui voulait séculariser le christianisme , s'unit alors , convenons-en , à Fesprit qui voulait lui rendre sa pureté première. Ainsi, l'alliage humain, rejeté de la religion par les réformateurs, y rentrait par les princes , sous une autre forme, et, grâce à Dieu , dans une autre mesure.

L'influence grossière de la politique n'agit pas partout avec une égale force. Mais partout elle se fit sentir. On souffre , en voyant la révolution préparée par Wicleff , la révolution déjà mûre en Angleterre , s'accomplir en se desséchant sous la main sanguinaire d'un Henri VIIL On souffre, en voyant Farel s'appuyer sur une autre puissance que celle de l'Évangile; en voyant l'ambition d'un sénat de Berne, hâter et discréditer en même temps la conversion de la Suisse romande.

On souffre , en voyant ces braves soldats , ces nobles gentilshommes de la France protestante , mêler aussi quelques passions , quelques haines , quelques projets mondains aux saintes pensées de la foi. Ils nous ont gâté notre réforme. Ils l'ont perdue, en prétendant la défendre. Ils ont jeté au

vent le résultat des triomphes que les prédicateurs , que les martyrs avaient remportés. Ils combattaient bien mieux pour la vérité , ceux qui montaient bâillonnés sur les bûchers du roi François. Us portaient de bien plus terribles coups au catholicisme , ceux que le catholicisme torturait vainement, et qui, semblables à Etienne, mouraient en contemplant la gloire de Dieu y et Jésus à la droite de son père. Triste et déplorable jour que celui où un autre glaive que le glaive de Tesprit fut mis au service de l'Évangile , où une autre guerre fut engagée que celle de la parole , où d'autres conquêtes furent tentées que celle des âmes! Triste et déplorable lutte, où les victoires furent aussi funestes que les défaites, et où la réforme s'affaiblissait moins peut-être sous les poignards de la Saint-Barl hélemy que sous la protection de l'édit de Nantes , qui la constituait et la maintenait armée à l'état de parti politique !

Je sais que tous les protestants ne s'associeront pas à mes regrets. Il y en a encore aux yeux desquels l'assujettissement de notre culte au pouvoir civil est une situation nécessaire et normale ; qui , loin d'en rougir , s'en glorifient ; et qui transforment en principe le fait brutal , par lequel le protestantisme se trouve abaissé, dans tant de contrées, au rang de religion nationale: le fait, par lequel l'Évangile se trouve réduit aux proportions d'un article de constitution et d'une branche de l'administration générale, lui qui n'admet qu'un seul troupeau sous la houlette d'un seul berger , et qui n'étant pas destiné à former des disciples de Paul, de Céphas ou d'ApoUos, ne l'est

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pas davantage à former des chrétiens germaniques, français, ou anglicans.

Mais si V étai-ëvéque , n'a pas perdu tous ses partisans , il en a déjà perdu un grand nombre , et bien s'en faut qu'on approuve universellement aujourd'hui, des spécialités religieuses qui ne tiennent pas aux libres appréciations de l'esprit , aux scrupules honorables de la conscience , qui tiennent aux traditions de l'histoire , à l'étroite liaison des destinées religieuses et politiques , à l'influence abusive des gouvernements. Qu'elle apparaisse sous sa forme monarchique , ou sous sa forme républicaine ; qu'elle soit exercée par le ministère et le parlement anglais, ou par le conseil-d'état et le grand conseil du canton de Vaud ; qu'elle s'efface , comme en Hollande , ou qu'elle s'affiche comme dans Hesse-Darmstadt et fasse dé l'église une subdivision de la police ; partout l'autorité du souverain en matière ecclésiastique apparaît odieuse et ridicule. On sent qu'elle constitue la véritable plaie , le véritable danger du protestantisme.

Y remédier , ce sera faire toute une révolution , une des plus grandes et des plus heureuses qui se soient depuis longtemps opérées. Ce sera compléter la réforme et achever cette restauration des siècles apostoliques, que nos pères avaient désertée sur un point , après l'avoir poursuivie avec succès sur tant d'autres. Nous ne serons vraiment asservis au seul Évangile, vraiment dégagés de l'élément humain, c'est-à-dire, vraiment protestants, qu'à la condition de devenir plus catholiques , de placer

314* DliOlTS QUI SE RATTACHENT

le domaine du spirituel au-dessus de la régi(m que se disputent les souverains, d'effacer de notre terre chrétienne , de notre globe évangélique toutes les démarcations de territoire, de le refaire, non à l'image de ces globes où la géographie politique inscrit «es mille frontières , qu'elle chamarre de ses couleurs, et sur lesquelles elle recommence tous les cinquante ans une répartition toujours provisoire ; mais à l'image de ces globes où la géographie physique ne reproduit que les lignes immuables tracées par un doigt divin , à l'image de la terre telle que le Seigneur la voit, et qui ne renferme au lieu de peuples, que des honunes, que des âmes à sauver.

Quel a été le premier ennemi du christianisme naissant? la tendance à nationaliser la foi. Saint Paul ne se lasse pas de la combattre : « Dieu esi-il sevUement Dieu des Juifs ? ne V est-il pas aussi des Gentils ! Certes^ il Vest aussi des gentils. Il n'y a point de différence du Juif et du Grec ; car il y a un même Seigneur de tous, qui est riche envers tous ceux qui l'invoquent, • Eh bien! lorsque nous associons une idée de secte chrétienne à une idée de patrie ou de race, nous suivons l'exemple des judaïsants, de ceux qui entraînaient saint Pierre luimême, quand Paul lui résista en face à Antioche, parce quil méritait d'être repris. Nous nous élevons contre le plan de Dieu, qui, en répandant au loin son église primitive, lui avait imprimé le caractère, encore inconnu au monde, de l'uniformité des doctrmes. Point de frontières pour la prédication de l'Évangile. Ce qui est annoncé aux Hébreux est annoncé aux

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Romains. Ce qui est annoncé aux Éthiopiens est annoncé aux Grecs. Les différences de mœurs ou de législation s'effacent. Ce ne sont pas des communions, c'est une religion que Ton fonde.

Il y aura longtemps, toujours peut-être, des communions distinctes, et si personne n'est plus désireux que moi de voir reparaître l'unité libre et consciencieuse , personne n'est plus éloigné de vouloir l'unité factice ou servile. Plutôt conserver des dissidences qui indiquent la foi sérieuse, personnelle, qui indiquent l'examen et le choixé Mais gardons-nous d'oublier que l'idéal chrétien est plus élevé et qu'il importe de viser haut, de viser au but, dûton ne pas l'atteindre. Gardons-nous surtout d'oublier que si les dissidences nées de l'interprétation individuelle méritent notre respect, nous n'en devons aucun à celles qu'a créées la juridiction spirituelle des princes, en enchaînant les diverses portions du grand troupeau, autour de divers centres politiques.

L'Évangile est essentiellement cosmopolite. En Christ il ny a ni Juif ni GreCy ni esclave ni libre, ni hommes ni femmes; mais nous sommes tous un en Jésus- Christ. Ces paroles de l'Apôtre sont aisées à comprendre. Elles ne signifient pas que les nationalités doivent disparaître , et que saint Paul ait reçu la mission de supprimer les distinctions entre les Juifs et les Grecs, non plus que celles entre les hommes et les femmes, ou même immédiatement, entre les esclaves et les libres. Ce qu'il a déclaré, c'est que, de même qu'il ne doit pas y avoir un christianisme des libres et un christianisme des esclaves, un

christianisme des femmes et un christianisme des hommes, il ne doit pas y avoir un christianisme des juifs et un christianisme des Grecs, un christianisme des Allemands, un christianisme des Suisses et un christianisme des Anglais.

La déclaration que je viens de rappeler est bien mieux comprise aujourd'hui qu'elle ne Tétait au temps de Luther. La religion a fait une réponse victorieuse à ceux qui niaient la possibilité du mouvement. Elle a marché, et elle a tant marché depuis trois cents ans; elle a tant fait pour la séparation du spirituel et du temporel, qu'on n'est plus en droit de lui contester la force d'achever son œuvre, quand on mesure des yeux ce qu'elle en a dès à présent accompli.

Qu'on le veuille ou non; qu'on le voie ou non, le temps approche, où l'idée de religion nationale paraîtra aussi vide de sens, aussi ridicule que le serait celle d'arithmétique nationale, d'astronomie nationale, de géographie nationale, de morale nationale. Peu s'en faut que tout le monde n'ait compris cela.

On jettera bien encore quelques cris, à la proposition de soustraire entièrement le spirituel à l'État, et, par conséquent aussi, de décréter la liberté d'enseignement ; car l'école est le corollaire de l'Église, et quand l'Église se gouvernera elle-même, elle ne tardera pas à faire rentrer l'école sous son autorité.

Mais, rassurons-nous. Le chemin que nous avons parcouru pour en venir du rôle antique de l'État dans la religion et dans l'enseignement, jusqu'à la pratique ou à la théorie de notre temps, est beaucoup plus

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long ^ue celui qui nous reste à parcourir, et les derniers progrès s'opéreront de la même manière que les premiers, c'est^-dire à la condition d'être inyariable^ ment condamnés à Tavance comme impossibles^ par ceux qui les mépriseront après coup conune insuffisants. Chacun des points de notre immense route a deux aspects opposés. Avantque nous l'ayons atteint, c'est une utopie. Après que nous l'avons dépassé, c'est un sacrilège. Et cependant , nous ne nous arrêtons pas, Dieu merci. Nous franchissons, bon gré mal gré, toutes les utopies , et nous entassons derrière nous tous les sacrilèges, dont le souvenir nous accà* ble d'autant de honte que leur prévision avait causé d'effroi à nos prédécesseurs. Quand nous en serons au point où d'autres nous ont devancés, nous jettercms à notre tour la pierre aux institutions qui nous semblent aujourd'hui indispensables, et dont nous ne verrons plus que la folie ou l'iniquité.

Courage donc. Ne nous épouvantons pas d'une opposition inévitable ; et lorsqu'on se montre surprb de notre audace, songeons à la surprise plus grande qu'auraient éprouvée nos pères , si on leur avait annoncé une époque où la loi ne déciderait plus entre la messe et le prêche, ne punirai t plus le luxe des habits, les danses^ l'irrégularité au service divin, où l'on pourrait être dissident sans cesser d'être citoyen, où Ton distinguerait entre le délit et le péché ; une époque où le procès de Servet, par exemple, paraîtrait un crime, au lieu d'être ce qu'il a été pour les contemporains, un gloire aux yeux du plus grand nombre, une action légitime aux yeux de tous, aux yeux

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des protestants qui Tont approuvé , aux yeux des catholiques qui l'on envié; aux yeux de Servet luimême, qui déclarait dans ses interrogatoires, que s'il avait écrit des hérésies, il serait digne de mort.

Quand la mémoire du passé n'aurait d'autre avantage que d'accroître notre foi en Tavenir , il faudrait la conserver avec soin. Oui, jetons parfois les regards eb arrière, afin de voyager de meilleur cœur. Quelle distance nous sépare déjà d'un Grotius , appuyant de sa haute renommée de jurisconsulte la doctrine qui asservit formellement l'Église à l'État; d'un Mosheim , s'écriant avec une conviction entière : c Les chefs civils de chaque état luthérien le sont pareillement de l'Église, qui ne voit de salut que dans cette combinaison I ^

Qu'ils sont loin de nous , ces jours où l'union de l'Église et de l'État était aussi logique qu'absolue , où aucune nation n'admettait la possibilité de laisser vivre plusieurs cultes sur son territoire, où les villes de la Suisse française faisaient des plus, où des majorités de dix voix décidaient de la religion de tous, où les protestants quittaient Appenzell et se rendaient dans les Rhodes-Extérieures, parce qu'ils étaient en minorité dans le bourg !

Qu'on se rappelle ces magistrats républicains, qui décidaient de l'admission des citoyens à la sainte cène, et exerçaient dans toute son étendue le droit d'excommunication ; ce parlement de Paris , qui punissait des prêtres coupables d'avoir suivi les inspira^ tions de leur conscience dans l'administration ou le refus des sacrements ; ces édits des pays catholiques,

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portant de sévères condamnations contre ceux qui ne faisaient pas maigre le vendredi ; ces édits des pays réformés, prononçant des peines atroces contre ceux qui ne prêtaient pas ou qui violaient les serments de conformité ; qu'on se rappelle ces souverains qui négociaient la réunion des églises comme on négocierait la fiision des intérêts politiques et commerciaux ; et que Ton compare un pareil état de choses à celui qui existe à présent dans les pays allemands, anglais et français, qui représentent véritablement la civilisation contemporaine, car elle s'élabore dans leur sein, et il faut bien se renfermer à peu près chez eux, quand on veut l'étudier avec fruit. A quoi bon le chercher parmi ces nations italiennes, espagnoles, portugaises, autrichiennes, que le joug absolu du catholicisme a écrasées, et qui, descendues au rang de nations à la suite, s'approprieront demain les principes qu'adoptent aujourd'hui les peuples initiateurs?

C'est donc au milieu de ces peuples ( gardons-nous de l'oublier) que nous nous placerons, pour procéder à l'enquête des progrès accomplis.

Si nous interrogeons l'église romaine, elle nous répond par la bouche de ses prélats américains, que l'union de l'Église et de l'État est à ses yeux le mal le plus funeste qui puisse s'appesantir sur un peuple ; son langage est moins énergique en Europe, mais elle manifeste par un vif retour vers l'ultramontanisme, la répulsion que le système bâtard des religions nationales fait éprouver à tout ce qu'elle renferme d'esprits sincères et pieux. Qu'importent ces injures vieillies, qu'on jette aux tendances ultramon-

taines ? Tant que le chef suprême du catholicisme résidera au-delà des monts , tout vrai catholique sera nécessairement ultramontain. Les inconvénients trèsréels de ce gouvernement exercé du dehors, peuvent bien accuser le système qui Ta inventé ; ils ne peuvent pas faire du système mixte qui l'appeUe d'unemain et le repousse de l'autre, quelque chose de respectable et de sérieux. Qu'importent aussi les accusations banales de ceux qui s'effraient de nous voir d'accord sur cette question avec les catholiques ardents, avec les fanatiques et les bigots ? C'est une rencontre à laquelle je suis, pour mon compte, fort résigné. Elle ne prouve qu'une chose : c'est que le même besoin se fait sentir au sein des communions diverses, chez tous ceux que préoccupe fortement le salut des âmes, et qui ne se sont pas résignés à ne voir dans la religion qu'une des formes de notre société, qu'un de nos moyens de gouvernement.

Si nous interrogeons l'église protestante, ses réponses sont encore plus claires.

En France, elle commence à comprendre ce qu'a été pour elle la fameuse restauration des culteSy opérée par Napoléon. Après avoir longtemps concentré sa pensée sur l'argent qu'elle reçoit, elle la porte sur le gouvernement ecclésiastique qu'on lui refiise. Sa vie renaissante se révèle par le nombre de voix qui s'élèvent en faveur des synodes, et qui réclament une position moins indigne de l'Église la plus purement spirituelle, la plus opiniâtrement indépendante, que les réformateurs aient fondée dans le monde entier.

A l'indépendance du spirituel. SSl

Aux États-Unis, le protestantisme proclame et pratique le système de séparation absolue.

En Angleterre, le système opposé recule de plus en plus devant le progrès de la dissidence, et devant rimpossibilité croissante de lever les taxes ecclé* siastiques.

En Ecosse, le système intermédiaire n'est pas éloigné de prévaloir , et , sans repousser tout lien extérieur avec TÉtat , Féglise presbytérienne parait décidée à revendiquer la possession exclusive du domaine spirituel. Son assemblée générale attaque hautement le patronage laïque , et , en contestant le droit de nomination depuis longtemps exercé par les seigneurs, elle s'élève contre le principe même de l'intervention civile dans les affaires intérieures du culte.

En Hollande, ce système intermédiaire est accepté par le gouvernement, qui refuse de se mêler des questions purement ecclésiastiques.

A Genève, le même système vient de se produire. Les ministres non pasteurs ont proposé de réduire rétat au rôle de trésorier et de surveillant. Si leur proposition n'a pas été accueillie, si elle a péri étouffée entre les partisans de la séparation absolue et les partisans du statu quo^ il semble évident que le moment d'une discussion nouvelle n'est pas éloigné ; car la combinaison absurde qu'on a adoptée ne saurait fournir une longue carrière. Ce n'est pas un régime. Ce ne peut être qu'une transition.

En Prusse, les vieilles traditions ne sont pas moins ébranlées.

Frédéric-Guillaume UI avait gâté une excellente cause et compromis un admirable but , en opérant, par les décrets du prince , ce qui doit s'opérer par la seule puissance des sympathies religieuses, par la seule force de l'identilé réelle des convictions : la fusion des deux communions évangéliques. Frédéric- Guillaume rv a ordonné aux surintendants de faire, dans leurs circonscriptions respectives, des recherches sur la manière dont la liturgie de TÉglise-unie a été introduite, de lui signaler les églises où elle a été importée par l'usage, celles où elle a été imposée par l'autorité, et de préparer les bases d'un travail destiné, dit-on, à effacer les traces de cette dernière invasion du pouvoir séculier sur un territoire qui n'est pas le sien.

Il a invité les luthériens de Silésie , qui r^oussait l'union, à se réunir en synode, pour régler leur admission parmi les cultes officiellement re* connus.

Le roi de Prusse a solennellement répudié , lors de son avènement, un titre que ses prédécesseurs acceptaient sans scrupules : le titre de summus épis* eopus. Son gouvernement étudie les moyens de le soulager d'une fonction qui répugne à sa conscience de chrétien. Les synodes de l'église évangélique se livrent à la même étude. Dans toute l'Allemagne protestante, les professeurs, les revues signalent à l'envi la nécessité d'arracher enfin la réforme aux conséquences de sa sécularisation, et de lui rendre le droit de se gouverner elle-même.

Les présidents des provinces prussiennes ont

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toujours présidé les consistoires évangéliques. Il est question de leur ôter ce privilège.

Les évèques catholiques ont toujours pris, en Prusse comme en France, rengagement de ne pas correspondre directement avec Rome, et d'adresser toutes les correspondances, bulles, brefs, etc., au gouvernement qui devait les examiner avant leur publication. Frédéric-Guillaume a biffé lui-même cette clause, de la formule du serment préparée pour révêque de Trêves.

De quelque côté que nous regardions, nous voyons le même fait se préparer ou s'accomplir.

Si nous interrogeons les lois civUes, elles nous apiH:*ennent , elles aussi, qu'une ère nouvelle est commencée.

Ces lois, qui, après avoir été protestantes ou catho* liques, étaient du moins restées chrétiennes, ont encore franchi un pas, un pas difficile et décisif. Elles ont achevé de distinguer le citoyen du fidèle, en admettant les israélites au partage des préroga* tives conunùnes.

Elles ont établi sur un autre point, plus important encore, cette distinction capitale entre le fidèle et le citoyen. Tous les actes de la vie civile ont été rendus indépendants de la profession d'un culte. En confiant aux maires la tenue des registres de naissance et de décès ; en établissant le mariage civil , la France a tranché le nœud gordien, et les autres peuples qui essaient de le dénouer, seront contraints^de le trancher à leur tour.

Que pourra la sévérité des ordonnances, que

32( DMOm QUI SB EATTACBBirr .

pourra l'habileté des négociations contre les résistances consciencieuses d'un clergé, de plusieurs clergés, veux-je dire (car j'espère que le protestantisme ne se montrera pas moins scrupuleux que Rome, et que l'appel récent de la Gazette évangélique de Berlin sera entendu) ? Combien de temps soutiendra-t-on la lutte contre les convictions honorables qui craignent de profaner le nom du Seigneur, en consacrant ces unions mixtes si dangereuses pour la foi, sans s'assurer de l'exécution fidèle des promesses qui concernent l'éducation religieuse des en&nts à naître ?

D'un autre côté, comment maintenir les registres de baptêmes, vis-à-vis de ceux qui ne croient pas au baptême ? Gomment leur imposer un acte d'hypocrisie? Comment exiger que les ennemis du christianisme se montrent chrétiens de par la loi, à certains jours et à certaines heures? La foi elle-même ne réclamera-t-elle pas pour son honneur, l'entière liberté des incrédules?

Il n'y a plus de gouvernement qui se fasse illusion sur la durée de ces anciennes législations, sous l'empire desquelles on ne peut naître, se marier ou mourir, sans faire acte de religion. Déjà, plusieurs ont emprunté à la France les seuls principes qui assurent la paix de l'État, en assurant aux églises la jouissance de leur domaine réservé. Déjà, plusieurs codes ne s'informent plus des croyances ; et nous pouvons dire que la révolution dont notre pays a donné l'exemple, fera bientôt le tour de la chrétienté.

Si nous interrogeons, à son tour, la statistique reli-

A L UIDEPBNDANCB DU SPJHITUBL. 3SS

gieuse , elle nous signalera un fait d'une immense portée.

Le classement des religions par territoires » s'altère et s'affaiblit de jour en jour. Le catholicisme pénètre dans les contrées protestantes, le protestantisme dans les contrées catholiques. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, pour que la foi reprenne son rang, pour qu'elle ne demeure pas confondue avec la nationalité.

Que de tristes réflexions s'élèvent encore dans l'âme j lorsqu'on passe d'un pays tout catholique à un pays tout protestant , et qu'on mesure des yeux la faible distance qui sépare les populations auxquelles la Bible est refiisée , des populations qui la . possèdent! Pourquoi ces hommes invoquent-ils la vierge? Pourquoi ceux-ci n'invoquent-ils que le Seigneur? Hélas! une borne est plantée entre les pre* miers et les seconds , et cette borne a décidé la question pour Jes uns comme pour les autres. Et voilà ce que les hommes ont fait de l'Évangile! Jadis, au temps des persécutions païennes, il était répandu sur toute la terre , et partout , l'église chrétienne était ouverte à côté du temple des faux dieux. Partout, on pouvait , on devait choisir. Partout, la foi était chose personnelle. Mais , plus tard , l'État ayant adopté le christianisme, renversa les idoles. Plus tard encore, l'État s'étant fait protestant ou catholique, proscrivit le prêche ou la messe. Le choix se trouva fait par le souverain. Comme on naissait Belge ou Anglais , on naissait membre de telle ou telle communion. Habitant de Genève, vous rejetiez le pape. Habitant de

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Versoix ou de Carouge , aux portes de Genève , vous voyiez en lui le vicaire de Jésus-Christ.

Ce fut une horrible et impie répartition des âmes , où la conscience ne joua plus aucun rôle. On iut parqué dans une église en même temps que dans un état; la religion, imposée par les lois, simple corollaire de la patrie , réduite au rôle d^accident , fut classée, auprès du langage , dans la catégorie des faits extérieurs que l'homme est obligé de subir, et perdit le respect dont le monde lui-même l'avait entourée, quand on mourait pour elle, après l'avoir acceptée librement.

Les conséquences d'un tel état de choses ne se sont que trop bien conservées. Les frontières religieuses ne sont que trop marquées encore. Elles ont été gardées , ici par les édits de conformité , là par l'inquisition ou les dragonnades , et l'on ne s'en aperçoit que trop. Mais, il n'en est pas moins vrai que la présence simultanée de plusieurs cultes dana cha** que pays , la tolérance dont jouissent les minorités , leur importance et leur activité croissantes, sont des faits acquis à l'histoire de notre temps , et qui constituent la meilleure preuve de la rupture définitive entre le spirituel et les souverains.

Laissons les amis routiniers d'un passé, qui, heureusement, ne peut plus revenir, vanter le bonheur des pays où règne un seul culte, et maudire les hommes assez cruels pour y introduire la division ; la division , c'est-à-dire la liberté du choix dans les questions où le choix décide du sort éternel ; la division, c'est-à-dire la croyance individuelle et spon-

A l'indépendance du spirituel. SSnr

tanée; la division, c'est-à-dire le principe chrétien.

Laissons certains peuples ( les Grecs, par exemple ) confondre obstinément leur culte et leur nationalité, et ravaler les convictions religieuses au rang d'une vanité de race ou d'un instrument politique, qui maintient l'unité, serre les rangs, affermit les alliances.

Ces déplorables restes des traditions antiques ne tarderont pas à disparaître; car, si nous interrogeons, en dernier lieu, les organes de l'opinion, ceux du moins qui accordent aux problèmes religieux l'attention dont ils sont dignes, nous les entendrons proclamer les tendances modernes, qui sont aussi les tendances apostoliques, avec toute la puissance de l'unanimité.

En Angleterre, en Suisse, en France, la question de l'indépendance ecclésiastique n'est pas seulement posée, on la sent vivre. Les esprits sérieux se tournent de ce côté, et se consacrent à une étude, qui bientôt, occupera jusqu'aux gens frivoles. En Allemagne, plusieurs journaux religieux discutent les moyens de mettre l'église en possession de son droit, et la Reçue mensuelle germanique propose formellement de confier aux paroisses l'administration des affaires ecclésiastiques. Assurément, on n'en est plus nulle part à Grotius ou à Mosheim.

En conséquence, je suis autorisé à le déclarer, sur le témoignage uniforme du catholicisme, du protestantisme, de la législation civile, de la statistique et des livres, sur le témoignage uniforme des faits, des lois et de l'opinion : peu de principes ont gagné plus

de terrain depuis trois cents ans, que l'indépendance du spirituel.

Et cependant, il est encore loin d'avoir pris pleine possession de nos sociétés modernes. Un coup<l'cBfl jeté sur l'église romaine et sur l'église réformée suffira pour le démontrer.

La première est mieux défendue par son organisation (nous l'avons déjà remarqué ). Que sera-ce donc, si on la force, elle aussi, à courber la tête sous le joug ! Or, le patronage est un fait universel, et l'église qui le subit, qui abandonne en grande partie aux princes, la nomination de ses évêques, n'est pas une église aussi souveraine qu'elle devrait l'être, dans les choses de sa compétence.

Ce n'est pas, au reste, dans les pays protestants, .que le catholicisme est le moins libre; et, sans parler de ceux qui ne lui imposent aucun frein, par cela même qu'ils n'entretiennent aucune relation officielle avec lui, sans parler de l'union américaine ou de .l'Angleterre, je pourrais citer plusieurs états allemands où la constitution s'appuie sur la religion que professe la famille régnante, pour assurer une garantie spéciale au culte romain, en confiant à une commission exclusivement composée de catholiques, l'exercice de la haute surveillance sur ce culte.

Il n'y a qu'une question dans laquelle la conduite des pays protestants ait été particulièrement inique et oppressive : c'est celle des mariages mixtes ; et, quoique les torts de la Prusse, du grand-duché de Bade et du royaume de Wurtemberg, aient été partagés par des contrées aussi peu protestantes que la

A l'indépbndamcb du spihitdel. 329

Hongrie ; je pense que nous ne saurions les condanmer avec assez de force, afin de montrer au monde entier, qu'en réclamant nos droits, nous réclamons ceux de nos adversaires ; que notre indépendance ne demande pas à s'établir sur l'asservissement d'autrui, et que nous ne réservons pas aux seuls gouvernements catholiques, de sévères et fortes vérités.

Aussi, n'hésité-je pas à reproduire ici la protesta^ tion que j'ai fait entendre plus haut, contre les mesures destinées à imposer aux prêtres catholiques une obéissance que leur conscience n'avoue pas. Quand un archevêque de Cologne, quand un administrateur du diocèse de Breslau, opposent de graves scrupules aux ordres du gouvernement prussien, je me range du côté de l'archevêque et de l'administrateur. Quand la chambre des députés de Wurtemberg rejette la motion de l'évêque de Rottembourg, qui repousse l'action de l'État dans ces matières, et invoque les droits de l'église ; quand le ministre de l'intérieur annonce l'intention de sévir, selon la rigueur des lois, contre les ecclésiastiques récalcitrants, je me range du côté de l'évêque. Quand la diète de Hongrie, s'occupant du même sujet, blâme le primat d'obtempérer aux brefs du pape, je me range du côté du primat. Rien ne me blesse, comme cette contrainte exercée sur un clei^é qui serait méprisable, s'il consentait légèrement à ce qu'on lui demande ; s'il accomplissait un des actes les plus sotennels de son ministère, sans se soucier des conséquences ; s'il foulait aux pieds les règles

de son église et les instructions de son chef.

Ne nous montrons jamais insensibles à l'oppression de l'église catholique. Ne souhaitons jamais que la main des princes hâte sa chute. Elle doit tomber ^ous une main plus puissante et plus sainte que la leur. Ne soyons jamais de ceux pour qui le but justifie les moyens. Surtout, ne dissimulons pas les fautes du protestantisme. Il a été quelquefois tyrannique; mais, je suis heureux de constater que les nations greques ou même catholiques, ne sont pas celles qui ont traité l'église romaine avec le moins de rigueur.

Quel spectacle ne nous présente pas la Russie! C'est au moment où le spirituel se sépare partout du temporel, que son gouvernement fonde une véritable théocratie, une papauté impériale, et qu'il va recrutant les chrétiens orientaux, groupant les races slaves autour du saint synode de Pétersbourg. Commencée par Pierre-le-Grand , qui s'était placé à la tète du synode et avait secoué la suprématie du patriarche de Constantinople ; poursuivie par ses successeurs, qui, pour mieux confondre les deux domaines, ont admis les empiétements de l'église sur l'État, aussi bien que les empiétement de l'État sur l'église ; successivement sanctionnée par toute une législation qui subordonne à la fois les décisions ecclésiastiques au consentement du czar, et certaines décisions des tribunaux civils au consentement de l'autorité ecclésiastique, la coupable entreprise vient de se développer avec une violence inoUïe.

De toutes les parties de l'Europe protestante et

A L'iHriHfcPEMDANCB »D SPIRITUEL. 331

catholique, un long cri d'indignation s'est élevé, lorsqu'on a appris par quels moyans Nicolas avait obtenu l'accession des Grecs-unis de Pologne à l'orthodoxie russe, et leur séparation du siège romain ; par quels moyens il pressait la conversion des dissidents que renferme encore son empire. Le même sentiment d'horreur a accueilli chez tous les hommes généreux, les révélations contenues dans l'allocution récente du pape. Placés brusquement en face d'une véritable religion nationale, d'un système logique et complet, nous avons tous reculé d'épouvante. Nous avons flétri la conduite de ce souverain, qui juge les choses de la foi , qui interdit les communications entre un clergé et son chef, qui empêche l'introduction des rescrits et bulles, qui défend la conversion des orthodoxes et de quiconque a une seule fois adhéré à l'orthodoxie , qui ne permet les mariages mixtes que sous la condition d'élever les enfants dans l'orthodoxie , qui supprime ici des églises , là nomme des évêques et des suffragants catholiques , sans l'intervention dii chef du catholicisme.

Disons-le bien, la surprise n'a pas été moindre que l'indignation ; c'était comme une rencontre imprévue entre le XIX® siècle et le XVP. L'occident avait avancé dans un sens; l'orient dans le sens contraire. Ce que l'un avait travaillé à détruire , l'autre l'avait reconstruit avec non moins d'opiniâtreté. La Russie avait marché au rebours de la civilisation ; et rien peut-êtren'annonce plus clairement une lutte, rien n'indique mieux le rôle terrible qui semble réservé aux peuples slaves.

On comprend , par ce que je viens de dire , que je n'invoque pas à Tappui de ma thèse les persécutions de Nicolas (persécutions, au reste , qui n'épai^ent pas plus les protestants que les catholiques). Je n'aurais garde de ranger un ensemble de faits aussi exceptionnels, aussi étrangers à la marche des idées et des institutions vraiment européennes, parmi ceux qui révèlent encore , au sein de l'Europe moderne, l'empire des traditions antiques. C'est dans ce qu'il a de normal , de régulier, c'est dans son application paisible et incontestée , que je veux surprendre le régime de l'épiscopat séculier, et montrer que, s'il a beaucoup reculé , il n'a pas entièrement disparu.

Je récuse même le témoignage des contrées catholiques, où l'influence des passions politiques et l'excitation causée par une révolution récente peuvent exciter contre l'église romaine (la seule dont je m'occupe en ce moment) des mesures qu'on n'aurait pas prises en temps ordinaire.

Ainsi, je ne m'armerai pas des décrets de la reine de Portugal , qui , malgré les avances du saint siège et l'envoi flatteur de la rose d'or, retirait naguère au pape le droit d'accorder les dispenses , et autorisait les évèques à en décider de leur propre autorité. C'est monstrueux assurément, et il n'est pas besoin d'être ami de Rome , pour se sentir froissé par des actes qui déplacent arbitrairement les compétences ecclésiastiques, et qui admettent ou repoussent la suprématie papale , c'est-à-dire la base essentielle du catholicisme, selon que tel ou tel parti a prévalu

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dans le royaume, selon que telle négociation a man* que ou atteint son but.

Je ne m'appuierai pas non plus sur ce qui se passe en Espagne; sur ces défenses de recevoir et d'exé* cuter les lettres du père commun des fidèles; sur ces défenses d'appeler à Rome dans les causes ecclésiastiques, et d'y faire confirmer les évèques nommés par les chapitres ; sur cette condamnation ({ui frappe, dans la personne de l'évèque des Canaries, la fidélité aux règles fondamentales de son église ; sur ces lois et ces ordonnances qui ont fait dire au pape luimême : c La religion catholique est menacée publiquement en Espagne d'une complète destruction. »

Cependant, après avoir fait dans tout cela une large part à l'exaltation révolutionnaire, n'est^il pas juste de faire aussi la part des fausses maximes qui subsistent, des prétentions héréditaires que le gouvernement espagnol a conservées, et en vertu desquelles il se croit appelé à fixer de temps en temps la mesure d'obéissance au siège romain, la mesure de catholicisme orthodoxe qu'il permet à ses sujets, comme il fixe la mercuriale des vins ou des blés ? N'est-il pas évident que, dans ce pays, où le souverain casse les décisions spirituelles du pape, où le pape casse à son tour les ordonnances et les lois temporelles du souverain, la vieille confusion des deux principes s'est maintenue, aussi bien que la vieille lutte ?

Au reste, laissons là ces peuples arriérés, que nous avions d'avance exclus de notre champ d'étude , qui pratiquent , avec la foi de moins et en sentant qu'elles ne peuvent durer, les maximes du XVP

siècle» qui punissent encore Fhérésie comme un crime, inscrivent un seul culte dans leurs constitutions, et ne séparent pas le citoyen du croyant. Il est tout simple que l'église romaine y soit opprimée , puisqu'elle y est persécutrice. Ce n'est qu'aux dé* pens de sa liberté propre, qu'on achète le droit de ruiner celle des autres; et la fable du cheval qui veut se venger du cerf, explique admirablement la situation gênée des églises qui ont voulu se venger de leurs adversaires, en recourant au bras séculier.

Il eut recours à rhomme, implora son adressé. L'homme lui mit un frein, lui^ sauta sur le dos.

Ne lui donna point de repos Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie.

Et cela fait, le cheval remercie L'homme, son bienfaiteur ; disant : Je suis à vous, Adieu ; je m'en retourne en mon séjour sauvage. Non pas cela , dit l'homme. Il fait meilleur chez nous.

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc. Vous serez bien traité.

Et jusqu'au ventre en la litière.

Hélas ! que sert la bonne chère , Quand on n'a plus la liberté !

C'est de l'histoire, et non-seulement pour l'Espagne, mais pour les parties les plus avancées de l'Europe, pour celles où l'on peut trouver l'expression sincère des idées de notre temps. C'est de l'his* toire pour la Bavière catholique, où des ordres de cabinet défendent aux prêtres catholiques de remplir un de leurs devoirs les plus sacrés, en attaquant les dogmes du protestantisme, interdiction qui ne de-

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vienl; pas plus légitime parce qu'elle s'applique aux deux communions à la fois, et immole d'un seul coup à la volonté du prince toute la polémique religieuse de la chaire. C'est de l'histoire pour la France même, où le culte de la majorité est en même temps accablé de faveurs et de chaînes, où il est dominant et garotté.

Les faits se pressent sous ma plume à l'appui de cette dernière assertion. Que je considère les dogmes de l'église catholique, ses institutions religieuses ou son clei^é ; partout je rencontre la main profane de notre gouvernement civil.

Dira-t-on que Rome n'a que ce qu'elle mérite, et qu'en publiant la bulle unam sanctamy qui soumet l'État à l'église, elle a provoqué elle-même la réaction qui soumet ] 'église à l'État? Dira-t-on que les états-généraux , les rois et les parlements français sont excusables d'avoir réduit en servitude, qui prétendait les asservir; et que, puisque les Boniface VIII et les Innocent III ont porté la main sur la couronne des rois, il était bien permis aux Louis XIY et aux Napoléon de se faire une église gallicane à leur fantaisie, et de limiter à leur profit l'autorité des souverains pontifes?

Je ne saurais admettre une semblable argumentation. Les excès, j'en conviens, appellent et expliquent des excès contraires. Mais, ils ne les justifient point. Les nécessités de la légitime défense pouvaient aller jusqu'à repousser les atteintes à la souveraineté du prince, jusqu'à réprimer un sacerdoce qui cessait d'être spirituel et inviolable à ce titre , du moment où il s'aventurait dans le domaine tem-

336 DROITS QUI SB hattachbiit

porel. On avait le droit de défendre la royauté contre des empiétements coupables, comme on avait le droit de résister par la force aux troupes du pape, et de le combattre en sa qualité de monarque. Mais, il y a loin de là, à ce tissu de négations et de contradictions choquantes, qu'on décore du nom de libertés de r église gallieane. Il y a loin de là, à Tinterventiott sacrilège de rÉtat dans les matières purement ecclésiastiques.

Jamais on ne réprimera avec assez de sévérité les tentatives d*une église qui sort de son domaine propre, qui attaque les lois et le souverain, ou qui essaie de se créer une juridiction exceptionnelle , comme l'inquisition; qui essaie de mettre le bras séculier, les pénalités civiles, au service de sa doctrine. Jamais on ne respectera assez les actes qu'une église accomplit sans sortir de son domaine , les actes qui proclament son dogme ou qui établissent sa discipline, sans recourir à aucun moyen extérieur de coercition.

Et puis, soyons de bonne foi. Le temps des envahissements du pontificat n'est-il pas complètement passé? Qui redoute les foudreâ du Vatican? Quel est le trône qui chancelle sous les coups de la papauté ? Et si de telles attaques étaient encore à craindre, serait-ce avec les armes du contrôle séculier qu'on parviendrait à leur résister ? Serait-ce en leur opposant des avis du conseil d'État , ou en poursuivant pour abus les prêtres qui les auraient publiées, qu'on fermerait l'entrée du royaume aux bulles d'excommunication, à celles qui délieraient les sujets de leur serment de fidélité? Serait*ce en refusant de les recevoir dans le royaume, qu'on enlèverait leur force à

A L*1NDÉPBNDANCB DU SPIRITUEL. 337

ces documents, publiés et commentés par cent journaux?

Le gallicanisme n'a donc plus même de prétexte ; et cependant, nous le conservons précieusement ; et il ne se passe guère de mois sans que nous insérions dans quelque ordonnance royale, la grave formule, qui, en admettant une bulle, réserve les libertés de réglise française.

Il est bon que ces abus soient dénoncés par des voix protestantes. Elles ne sauraient être suspectes; car rien ne semble plus favorable aux protestants, que le système qui nationalise le catholicisme. Pousser à un isolement de plus en plus grand les église^ particulières , les éloigner autant que possible du centre commun, exciter leurs désirs d'indépendance et les prétentions de leurs clergés, fomenter les querelles entre les gouvernements et Rome, ménager les causes de rupture , voilà le rôle que devraient prendre les réformés, s'ils ne voulaient être qu'huiles. Entre une organisation distincte et un schisme^ il n'y a qu'un pas. Le passage est glissant, de l'exaltation du pouvoir des évêques à la négation du pouvoir des papes, de la juridiction des conciles nationaux au rejet des conciles œcuméniques. Quelle admirable chance à exploiter ! Quelle occasion favorable de détacher les églises du centre catholique et de les amener au pur Évai^ile, d'exciter la susceptibilité des politiques , le dégoût des hommes pieux, et d'enlever son dernier prestige à l'ennemi que nous voulons vaincre!

Oui, sans doute; mais, cet ennemi, il nous répugne

de le vaincre par de tels moyens. Il nous répugne de le voir mutilé, désarmé, déshonoré par une puissance qui n'est pas celledela foi. Nous aimons mieux l'avoir en face, revêtu de toutes ses armes , appuyé surlesgrandsprincipes catholiques : l'unitéde l'église visible , l'infaillibilité des conciles généraux , l'autorité suprême des papes en l'absence de ces conciles, que de n'avoir affaire qu'à ce je ne sais quoi sans couleur et sans consistance, qu'on appelle le gallicanisme, qui affirme l'unité de l'église et la fractionne en subordonnant les décisions générales au consentement de chaque clergé national , qui affirme l'infaillibilité des conciles généraux et la détruit en soumettant les canons de ces conciles à l'examen des gouvernements, qui affirme l'autorité suprême des papes et la conteste tous les jours en condamnant les doctrines ultramontaines.

« Yogliono il papismo senza il papa » disait le pape actuel en parlant des puséistes; et cette parole ne serait pas moins juste , appliquée aux gallicans. Nous n'avons pas besoin , pour convaincre d'erreur le catholicisme, de rencontrer un catholicisme qui se nie lui-même, qui choisit parmi les canons, repousse des brefs, croit à peu près aux conciles, à peu près au pape, à peu près au consentement de l'église , et compose de ces quasi croyances, une croyance entière au tribunal infaillible (quel qu'il soit) qui doit Suppléer l'interprétation individuelle des Écritures.

Et voilà le catholicisme que nos lois et nos arrêts travaillent à faire depuis si longtemps !

On se souvient de l'époque où le parlement pros-

A L INDÉPKNDANCB DU SPIRITUEL. 339

crivait l'office de Grégoire Vil. Le législateur de Tan X a été fidèle à ces traditions. Il a soumis à l'autori*' sation préalable du gouvernement, la publication des actes de la cour de Rome qui paraissent librement dans l'Angleterre protestante, et dont les États-Unis protestants ne songent pas à s'inquiéter.

Au reste, la règle établie rencontra tant d'obstacles à l'application, qu'il fallut, dès le 28 février 1810, introduire une exception dans la loi, pour les brefs concernant le for intérieur. Il aurait été difficile, en effet , de maintenir la tutelle du garde-dessceaux, sur les solutions données aux cas de conscience par la pénitencerie romaine.

Mais, si l'on recula devant le ridicule de cet examen, on ne recula pas devant l'odieux de l'examen auquel on soumettait les canons mêmes des conciles, c'est-à-dire, la révélation infaillible de la vérité chrétienne.

La loi organique de germinal n'admet en France les conciles généraux, qu'après constatation de leur conformité avec les droits et franchises de la république.

Il semble impossible, au premier abord, que l'on se soit bien rendu compte de la portée de cette disposition, qu'on ait bien sérieusement voulu déclarer au catholicisme français, que les décisions arrêtées par les conciles œcuméniques seraient révisées par les membres du corps législatif ou du conseil d'État, et ne seraient tenus pour bons en France, qu'autant que le Saint-Esprit aurait eu soin d'y respecter les libertés du gallicanisme.

SkO DROITS QUI SE RATTACHENT

Cependant, il suffit de lire le rapport de M. Portalis, pour s'assurer qu'on a bien su ce qu'on faisait et ce qu'on disait. Après avoir déclaré que tous les catholiques reconnaissent l'infaillibilité des conciles-géné^ raux, le savant rapporteur fait ses réserves, et elles sont de nature à légitimer toujours le refiis d'admettre les décrets d'un concile dont on serait mécontent. Réserve , dans le cas où la convocation du concile n'aurait pas été consentie parles souverains. (L'église romaine, esclave dans chaque pays, l'est donc encore, lorsqu'il ne s'agit que de son gouvernement central, et l'interprétation de la Bible, la révélation des dogmes, la fixation de la discipline, ne peuvent avoir lieu sans la permission de la diplomatie ! ) Nouvelle réserve, dans le cas oii le concile aurait traité d'autres matières que celles de sa compétence, et où une assemblée infaillible aurait commencé par se méprendre sur l'objet de son infaillibilité!

Les nobles appréciations ! et que la notion d'église en sort digne et grande ! Mais l'église elle-même n'en demandait pas davantage. N'était-elle pas habituée à n'avoir de conciles que sous le bon plaisir des princes, et à mendier l'autorisation de satisfaire aux besoins spirituels de ses peuples, l'autorisation de résoudre les problèmes de la foi? N'était -elle pas habituée , en outre , à voir repousser ces solutions inspirées, par des nations qui n'en restaient pas moins catholiques et moins soumises pour cela? La France n'avait-elle pas rejeté, ne rejette-t-elle pas encore les décrets du concile-général, tenu en

A l'jndépbnuancb du spirituel. 341

1215 à Latran; de ce concile où, par parenthèse, fut formulée pour la première fois avec clarté la doctrine, alors récente, de la transubstantiation ? La France n'avait-elle pas agité, dans les états^énéraux, tenus à Blois en 1576, en 1588 et 1615, la question de savoir si elle recevrait ou non le concile de Trente lui-même ? Ne Tavait-elle pas admis enfin , en le réduisant aux canons expressément consacrés par des ordonnances?

Après avoir traité de la soite les dogmes, il est naturel qu'on se soit peu gêné avec les institutions du catholicisme, avec ses ordres religieux. Une interdiction générale , ou peu s'en faut , s'est appesantie sur eux.

A la vérité, la réaction catholique multiplie aujourd'hui les couvents d'hommes et de femmes , malgré ces lois illibérales, qu'il vaudrait mieux rapporter que de les violer comme on le fait. Mais , le principe subsiste dans nos Godes, et une réaction en sens contraire pourra l'invoquer. Or, autant je trouve juste et nécessaire qu'on ne crée de privilèges au profit de personne , que l'on impose aux membres des communautés catholiques l'accomplissement de tous leurs devoirs de citoyens, qu'on ne les dispense ni du service militaire, ni de l'impôt, ni des grades universitaires, etc., qu'on les considère, en un mot, comme citoyens, et non comme religieux ; autant je me révolte à la pensée de refiiser la vie des cloîtres aux hommes qui s'y sentent poussés par leur conscience. Que cette conscience soit bien ou mal éclairée, il n'importe; le droit est le même, et sa violation aussi

•nZ DROITS QDI SB BATTACHBNT

coupable. L'Éiat n'est |>as chaîné dediriger nos besoins religieux. Ce De sont pas des textes de lois, ce soDt des textes bibliques qu'il laut opposer aux fausses croyances.

N'est-ce pas uae honte que l'entrée de notre territoire soit encore fermée aux jésuites? On ne me soupçonnera pas de partialité en leur faveur. Je erras leur influence mauvaise , leur morale relâchée. Je crois qu'ils sont toujours ce qu'ils étaient au temps de Pascal. Je crois qu'ils exagèrent l'ultramontanisœe, et je ne fais pas à l'église romaine l'injure de la juger d'après cet extrême, non plus que d'après l'extrême gallican.

Toutefois , il me semble odieux de dire à ceux de nos concitoyens qui ont mis leur confiance dans cet ordre religieux.'et qui vont le chercher an loin pour lui remettre leurs enfants : ■ Nous ne vous permettrons pas d'introduire les jésuites en France. La piété de l'État s'alarme de leurs df^mes. La moralité de l'État s'effraie de leurs principes. L'éducatic» de l'État redoute leur concurrence. > Je le répète, point de piivil^es. Exigez de chaque jésuite enseignant, les certificats et les diplômes que doit présenter tout professeur. Mais, eo les assujettissant aux conditiràis «Hnmunes, oITrra-leur les avantages ounmuns. Sans imiter l'Autriche et les cantons catholiques de la Suisse, qui les appellent et leur soumettent l'ea- >t-ignenient ; sans imiter tel état de l'Amérique méri- •licnale, la Nouvelle-Grenade, par exemple, qui vi^it de les doter richement; sans imiter l'Ai^leterre, qui leur accorde, en Irlande, une énorme subventimi ;

A l'indépendance du spirituel. 343

sachez vous montrer aussi laides, aussi justes que ces protestants anglais, qui ne se croient pas perdus, parce que des religieux de tels ou tels ordres ont usé de leur droit en bâtissant des couvents, en fondant des instituts, en préchant et propageant leurs doctrines.

Ce n'étaient pas là les maximes de Louis XIV et de ses imitateurs. Préoccupé du besoin de détruire ce qui échappait à son autorité, le monarque qui ordonnait de convertir par la violence les protestants de ses États et de raser Port -Royal, frappait, d'un autre côté, sur le pontificat romain ! Réussir dans ces trois entreprises contre la réforme, contre le jansénisme et contre Rome, c'était résoudre le problème des religions nationales ; c'était faire rentrer le culte tout entier dans l'administration générale de l'État ; c'était transformer l'accomplissement même des devoirs de l'homme envers Dieu , en instrument politique. Réussir, c'était exclure à la fois toutes les manifestations du christianisme des apôtres, du christianisme cosmopolite, et leur substituer un christianisme français, un christianisme revu par le roi ou par ses ministres ou par ses maîtresses, par Letellier, par Louvois ou par M™® de Maintenon; un christianisme refondu au besoin par les États du royaume, ou par les Chambres du parlement sur la réquisition de Messieurs les gens du roi ; un christianisme aux armes de France, fleurdelysé, déclaré bon et valable entre le Rhin et les Pyrénées , entre les Alpes et l'Océan.

Dieu n'a pas permis que cette grande révolte de la

34i DBOITS QUI SB RATTACHBNT

chair et du monde atteignit le but sacrilège qu'elle s'était proposé. Mais il en est resté quelque chose. Et si le projet d'asservir le clergé catholique n'a pu se réaliser entièrement parmi nous, il a cependant laissé des traces nombreuses dans les engagements qu'on lui impose, dans le contrôle qu'on exerce sur ses relations avec le siège romain, dans la juridiction qu'on a établie sur ses actes ecclésiastiques.

C'est à l'assemblée de 1682 que remonte l'origine de ses engagements. Bossuet, qui y fut l'organe secret de Louis XIV, travailla plutôt à la retenir qu'à l'exciter. L'ardeur des évêques à seconder les vues du roi, effraya le roi lui-même, qui craignit de tomber dans le schisme proprement dit.

On sait qu'il ne s'en fallut pas de beaucoup ; que le pape refusa longtemps, et avec raison, de donner des bulles aux membres de cette assemblée ; qu'ils furent enfin forcés de faire amende honorable, et d'écrire, du consentement de Louis XIV, une lettre dont la diplomatie avait d'avance fixé les termes.

Le grand roi aurait été bien surpris et bien humilié, si on avait pu lui prédire , à quel honune il était réservé de retirer, un siècle plus tard, les concessions arrachées à sa vieillesse. Au moment de s'asseoir sur le trône des Bourbons, le général victorieux qui venait de donner à la France plus de provinces que Louis XIV n'en avait saanfié à l'établissement de son petit-fils en Espagne, voulut réparer aussi sur un autre point les défaites d'une politique qu'il faisait sienne. Cette politique avait accepté la bulle Unigenitus et désavoué les quatre propositions

A l'indépendance du spirituel. â45

de Bossuet. Napoléon fit des quatre propositions, la base même de l'enseignement catholique en France.

La loi organique des cultes obligea les professeurs des séminaires à signer la déclaration faite par le clergé en 16S2.

Depuis ce temps, le clergé romain n'existe chez nous, qu'à la condition d'enseigner que les papes n'ont le droit de rien prescrire qui porte atteinte aux usages de l'église gallicane , et que leurs décisions en matière de foi ne sont décidément obligatoires qu'après avoir été confirmées par le consentement de l'église.

Peu importe que ce soit inintelligible et absurde. Peu importe que cela blesse la conscience des vrais catholiques , et que les décisions du vicaire de Jésus- Christ y impuissantes contre certaines maximes locales , subordonnées à une confirmation qu'il n'est jamais possible de constater et toujours possible de nier par conséquent, perdent toute leur valeur, en faisant perdre au catholicisme toute sa signification. Il n'en est pas moins vrai qu'une fois entré dans cette voie, on n'en est plus sorti.

Le décret du 25 février 1810 transforma en loi de l'empire le fameux édit rendu par Louis XIV, au sujet de la déclaration de 1682. Défense nouvelle fut donc feite d'enseigner d'autres doctrines. Ordre fut donné de n'admettre au grade de licencié , que les étudiants en théologie qui les auraient soutenues dans leurs thèses. Il n'y eut plus de prêtres, que ceux qui pensaient que le pouvoir des papes dans les choses spirituelles est limité par les décrets du concile de Constance, sur l'autorité des conciles généraux ; que

3M DBOITS QUI SB BATTAGUDnr

les usages de Té^^ise gallicane smit invioiaMes; et qae les jugements dn saint si^e ne devinaient d^ nitifs qne par le consaitement de ré^^ise. (In fidei qnoqne quaestiimibns praecipnas snnuni pontifids esse partes , ejusque décréta ad omnes et singulas ecclesias pertinere , née iamm irrefarmabiU este juii" cium f ni eeeUêiœ cansensue aeeesierit. )

Enfin, la dernière assemblée dn clergé de France, fidèle héritière des évèques de Louis XIV, a renouvelé ea 1826 les déclarations de 1682, et montré à quel point les traditions sont puissantes sur ceux-mèmes qui devraient être les premiers à en secouer le joug, à quel point Tesprit de servitude est prompt à nattre de la servitude, à quel point il est difficile de conserver le goût de Tindépendance quand on en a perdu Tusage , à quel point on s'attache au milieu dans lequel on vit, à la routine qu'on a longtemps suivie, à la situation , fat-elle peu digne, que les circonstances ont Êiite , qui ne compromet que des principes abstraits , et qu'on ne pourrait changer sans effort.

Les ministres du culte romain seront probablement surpris et fort peu reconnaissants des protestations que j'élève en leur faveur. Ils trouvent trèsnaturel que l'État détermine leurs croyances ; et si les papes ont condamné, avec la déclaration de 1682, la théologie de la loi organique et du décret de 1810; s'il est difficile de les accorder avec le concile de Trente; n'ont -ils pas, pour se rassurer contre la désapprobation directe du pape et la désapprobation indirecte du concile , le sentiment exprimé par les prélats du royaume ?

A l'indépendance du spirituel. 3^7

Ils ne s'inquiètent donc pas de si peu de chose et leurs notions d 'église ne leur semblent nullement obscurcies ou compromises, pour avoir accordé aux usages gallicans, au consentement de l'église et même aux Chambres , au ministère ou au conseil d'État, une p^*tion de cette autorité infaillible qui a déjà tant de peine à se poser quelque part, tiraillée qu'elle est depuis des siècles entre les papes et les conciles.

Le clergé n'a rien à objecter à l'article 207 du Code pénal, qui punit d'amende et de prison ceux de ses membres qui, sans permission, correspondent avec Rome.

Il n'a rien à objecter aux dispositions de la loi organique , qui admettent le recours comme d'abus, quand il y a, ou infraction des règles consacrées par les canons reçus en France, ou attentat aux libertés, coutumes et franchises de l'église gallicane, ou procédés propres à troubler arbitrairement les consciences.

Je cite les termes. Il est bon de le dire, car on m'accuserait d'exagérer l'absurdité de notre législation. Il ne s'agit pas seulement, comme on le voit, des prêtres qui commettent de véritables délits , qui répandent des calomnies, qui attaquent en chaire le gouvernement, qui célèbrent le mariage religieux sans s'inquiéter du mariage civil, qui abusent des prérogatives attachées à leur caractère sacré. Il s'agit de prêtres qui troublent arbitrairement les consciences, qui prêchent avec trop de force, qui se montrent trop scrupuleux dans l'administration des sacrements, qui décident avec trop de rigueur les ques-

tions de conscience ecclésiastique relatives à l'inbumation.

Mais le clei^é, qui reçoit ses dogmes des mains de l'État, et qui lui soumet ses relations avec le chef de l'Église, peut bien accepter aussi sa décision dans l'exercice journalier de son ministère. Il y a longtemps d'ailleurs, que le pli est pris. Le parlement ne réprimait-il pas, par des procédures criminelles, la témérité des prêtres qui exigeaient des billets de confession, pour admettre leurs paroissiens à la communion ? Ne faisait-il pas donner les sacrements à coups d'arrêts aux appelants de la bulle Unigenitus?

On ne réclame donc pas. On ne s'étonne pas même. Tout au plus s'élève-t-il des protestations contre l'aggravation d'un tel régime. Quand les gallicans purs et systématiques proposent de faire quelques pas nouveaux dans la voie de la confusion ; quand ils demandent que l'État empiète encore plus qu'il ne l'a fait sur le spirituel ; quand le conseil-général de la Vendée émet ce vœu : t Que le gouvernement nomme les desservants comme les curés, et qu'ils ne puissent être changés arbitrairement de résidence par les évêques, • on s'étonne, on s'irrite ; et cependant, ce n'est là qu'un simple développement du principe dont on a accepté l'empire.

Je n'ai dû indiquer ici qu'un seul des aspects de ce principe : la souveraineté qu'il attribue au gouvernement civil en matière de dogmes, d'enseignement et de discipline. J'ai dû me borner à démontrer que l'indépendance du spirituel n'est encore qu'une théorie, et qu'en ce qui concerne le catholicisme lui-

A l'indépendance du spirituel. 349

même, le progrès des idées est loin de s*être reproduit dans les faits.

Je sais qu'il y a autre chose dans le système gallican qu'une usurpation de l'État et un asservissement de l'Église. Il y a un accommodement de conscience, une transaction commode, qui est du goût de tous les siècles, et particulièrement du nôtre.

On a peur de l'ultramontanisme proprement dit- On s'écarte avec horreur des indignes souvenirs de la congrégation. Et, comme on n'ose pas tirer les conséquences de ces sentiments, comme on ne veut pas reconnaître qu'une église qui ne peut se montrer entière sans paraître hideuse, qu'une église qu'on est obligé de mutiler, de voiler en partie, ne saurait être en possession de la vérité ; qu'une papauté contre laquelle on est obligé de se mettre en garde, dont on est obligé de contrôler les décisions en matière de foi, ne saurait être préposée par le Seigneur pour tenir sa place ici-bas ; comme on ne veut pas se faire protestant, et chercher la lumière où elle est, dans l'Évangile dégagé des traditions, interprétations et formules, on se réfugie dans un milieu impossible, absurde et froid, mais qui a le mérite d'éviter les exagérations de tout genre.

Les lumières des docteurs qui, à l'exemple d'Érasme, ont eu plus de connaissance que de foi ; la piété des chrétiens qui, à l'exemple des jansénistes, ont eu plus de foi que de courage ( j'entends le courage qui va jusqu'à l'entière vérité, quelles que soient les conséquences), se sont également arrêtées sur ce terrain où rien ne fructifie, sur ce terrain si

fertile en avortements; et aujourd'hui, les hommes honnêtes et modérés, qu'un instinct natif de droiture écarte de Rome , mais auxquels manquent hélas ! et les lumières d'Érasme et la foi de Jansénius, s'y donnent également rendez-vous.

J'espère beaucoup du réveil de la science, delà foi, du courage, et aussi du réveil de l'Église qui se souviendra de sa dignité. Battu de tous côtés, l'édifice politico-religieux des cultes nationaux s'écroulera; et alors, il faudra se décider : être entièrement de Rome, ou entièrement de l'Évangile. Le parti si nombreux du juste-milieu chrétien n'existera plus.

Or, les juste-milieu, je l'ai déjà dit, et je le répète, et je le répéterai tant qu'il me restera un souffle, les juste-milieu , cette plaie de l'époque éclectique où nous vivons, sont impuissants en religion comme en politique. C'est parce qu'il n'a pas mérité son nom, que le parti du juste-milieu vient de sauver en France, la cause de l'ordre et du progrès. Il était bien complètement du côté des lois, du côté de la monarchie, du côté de la paix, du côté de la conservation ; et s'il a eu ses jours de faiblesse et de revers, c'est pour avoir voulu quelquefois faire du juste-milieu , pour avoir craint d'être trop monarchique, trop conservateur.

En présence des crises sociales , il s'est toujours ravisé. Les crises tuent les tiers-partis , et celle qui se prépare au sein de la chrétienté effacera d'emblée le gallicanisme. Le combat sera livré par dessus sa tête , et ce qu'il renferme d'hommes sérieux ne tardera pas à l'abandonner. Il ne manque au catholi-

A l'indépendance du spirituel. 35f

cisme que de vivre, pour redevenir Indépendant.

J'en dirai autant au protestantisme , dont nous allons à présent examiner la situation. Si nous la trouvons peu conforme au type que nous avons conçu, aux exigences du spiritualisme chrétien, à Tidée d'Église universelle que le Fils de Dieu a introduite dans le monde, nous saurons où il faut chercher le remède. La foi a toutes les promesses, et pour être plus respectés , il ne nous manque que de mieux croire •

Remarquons toutefois, que notre communion est loin d'avoir provoqué par ses propres tentatives d'usurpation, les envahissements de l'État. Ses souffrances, égales à celles de la communion romaine, supérieures peut-être, sont bien moins méritées.

La réforme a fait la part assez grande , trop grande auxpuissances séculières. Rarement, elle a cherché à les dominer. Malgré les souvenirs du gouvernement de Calvin, malgré l'empire qu'exerce aujourd'hui encore l'église établie dans cette Norvège où le Storthing n'ose pas voter sur l'admission des israélites, sans avoir pris l'avis ( favorable , j'ai hâte de le dire) des facultés de théologie; malgré l'empire qu'elle exerce dans cette Grande-Bretagne où le ministère a plus d'une fois reculé devant la colère du clei^é anglican, et retiré les mesurés d'^alité religieuse que l'Irlande réclamait avec justice ; malgré ces exceptions, si rares autrefois, plus rares aujourd'hui, et qui sont à la veille de disparaître sans retour, je puis dire qu'il n'y a rien 4sms le protestantisme qui soit de nature à éveiller la jalouse susceptibilité des souverains. Vis-à-vis de lui, ils ne saiH

352 DROITS QOl SE RATTACHEHT

raient invoqaer Texcase de la défense pwsonnelle.

U était dans la destinée de cette religion , qui a remis en honneur la doctrine, si longtemps oubliée, de Jésus, et rétabli le vrai sens des paroles : € Rendez à César ce qui e$t à César y » de subir les conséquences de Terreur qu'elle avait eu la gloire de vaincre , et d'expier sous la réaction aveugle du droit des princes, Tambition criminelle des pontifes romains. C'est à ses dépens qu'on a lutté contre les prétentions de ses adversaires, en foulant aux pieds la seconde partie du précepte : c Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. »

Oui, la grande objection à l'indépendance du spi« rituel, la seule dont l'apparence soit sérieuse, est tirée de la constitution de l'église papale, qui s'appuie au dehors sur un chef revêtu d'une souveraineté temporelle , mêlé aux s^tations du monde , et trop souvent enclin à mettre son autorité ecclésiastique au service de ses haines ou de ses amitiés politiques. Les lois sur les cultes ont malheureusement été faites en vue du catholicisme , et sous l'impression de ces écarts condanmés par l'Évangile, qui ontmis jadis en péril la dignité des couronnes et la sûreté des États.

Nous avons été soumis à ces lois ; et cependant, on chercherait vainement dans l'histoire, les royaumes que nous avons mis en interdit , les sujets que nous avons déliés de leurs serments, les ligues dans les* quelles nous avons figuré à titre d'église. On chercherait même vainement dans nos relations avec l'étranger, quelque chose qui rappelle les rapports nécessaires et journaliers qui existent entre le pape et les moins ultramontains des évéques.

A l'indépbndancb du spirii:cbl. 353

M. l'évèque d'Alger n'est assurément pas ennemi du gouvernement qui l'a nommé et qui le soutient. Eh bien ! telle est la puissance des traditions romaines, qu'il lui échappe rarement un mot de reconnaissance envers ce gouvernement. Dans ses compterendus, il dit : c fat un hôpital, /ai une prison. * Tous les établissements publics sont désignés par lui comme rentrant dans son domaine exclusif. Parle-t-il de ceux qui l'ont aidé dans son œuvre , il cite d'abord le pape , auquel il a voué une obéissance sans mesure ; ensuite , sa vraie mère et admirable protectrice , f illustre et sainte associatian pour la propagation de la foi. Quant à ceux qui ont fondé l'évêché, cédé les mosquées, construit les églises, il n'en est fait nulle mention.

On sait que je respecte l'ultramontanisme. C'est le seul système logique pour qui admet le dogme anti-scrtpturaire du vicariat de Jésus-Christ. Je le respecte , mais je ne puis m'empêcher de trouver dans le langage et dans le^ actes auxquels il donne inévitablement naissance , l'explication la plus naturelle de la servitude qui pèse aujourd'hui sur toutes les communions , et qui enveloppe les innocents avec les coupables.

Je n'entreprendrai pas de la décrire de nouveau. Ce qui a été dit de l'église romaine est également vrai de la nôtre. Que le culte protestant soit celui de l'État, celui de la majorité ou celui de la minorité, il est courbé sous le joug des princes. Les princes , et par ce mot j'entends aussi les magistrats républicains, jugent en dernier ressort de ses confessions

de foi. Les princes maintiennent ou entravent sa discipline. Les princes nomment ses évéques, et cmifirment ses pasteurs. Les princes s'immiscent dans ses correspondances avec l'étranger, comme dans ses affaires les plus intimes. Les princes violentent sa conscience comme celle des catholiques au sujet des mariages mixtes. Les princes assujettissent ses dissidents (cela est vrai notanunent du canton de Thurgovie) à faire bénir leurs mariages par une église qu'ils ne reconnaissent pas , à faire inscrire leurs enfants sur ses registres de baptême, à les faire entrer dans ses écoles. Les princes la réglementent et la pétrissent , pour ainsi dire à leur gré.

Enfin , les princes dogmatisent pour sœi compte. Ne nous réjouissons pas quand ils dogmatis^fit dans le sens de nos convictions ; car ce serait leur reconnaître le droit de dogmatiser en sens opposé. Affligeons-nous et humilions *• nous , au contraire, en voyant de telles questions soumises à un tel arbitrage. Affligeon&-nous , humilions-nous, quelle que soit la sentence des arbitres. Oui, mon cœur se serr« à la lecture de ces mandements orthodoxes que les conseils de Zurich, de Bâl^Ville, d'Argovie, de Berne*, ont publié, lors du dernier jeûne fédéral. Il se sen^ à la lecture des déclarations chrétiennes que le roi de Prusse a opposées aux tentatives du rationalisme. Il se serre à la lecture des arrêtés pris par le cabinet de Berlin, pour autoriser les Sociétés d'étudiants ayant pour base la vérité historique du christianisme, et pour repousser d'avance celles qui reposeraient sur une base différente. Les feibles avantages que

A l'indépendance du spirituel. 355

produit rintervention des princes dans la doctrine, me rappellent ses immenses inconvénients. Je sens que rindépendance du spirituel est plus compromise par l'intervention bienfaisante que par l'intervention hostile, de même que l'indépendance des citoyens est plus compromise par un despotisme doux et intelligent , que par une stupide et brutale tyrannie. Ce que je redoute, ce que je repousse avant tout, c'est la doctrine qui admet les mauvais moyens, pourvu que le but soit bon.

Le protestantisme n'est donc pas mieux traité que Rome par les gouvernements civils, quoiqu'ils n'aient pas eu les mêmes motifs de se mettre en garde contre ses envahissements. Que dis-je ? Ils l'ont moins bien traité.

fl n'y a plus de pays civilisé (et je m'en félicite) ou les princes proscrivent le catholicisme. Mais, il y en a plusieurs dont ils ferment l'entrée au culte ré» formé. Cette différence est énorme , sans doute , et cependant je n'y insisterai pas , car les contrées où prévaut encore un pareil régime, ne rentrent réellement pas dans notre cercle d^études. Ce n'est point là qu'il faut se rendre afin de mesurer le progrès des idées et le niveau de la civilisation. Ce n'est point en tispagne ou en Italie que se font les destinées mo« raies de l'Italie et de l'Espagne. Que l'indépendance du spirituel prévale franchement en Angleterre, en Allemagne et en France, elle pénétrera également dans les contrées où les principes du moyen-âge , désavoués déjà par les esprits d'élite et sans racines au sein des masses, se conservent à grand'peinc

dans une pratique hésitante , incomplète et comme honteuse d'elle-même.

Qu'on ne s'étonne donc pas, si nous nous arrêtons beaucoup moins à nous plaindre de l'exclusion absolue qui nous y firappe, que des excès, moins grossiers en apparence, auxquels s'abandonne l'État-évêque, chez les peuples qui sont en possession de résoudre aujourd'hui les problèmes sociaux.

Prenons la France pour exemple : elle inflige au protestantisme des souflrances, qui n'atteignent pas l'église romaine.

Elle fausse profondément , contre lui seul i l'une de ses plus glorieuses, de ses plus libérales institutions : le mariage civil.

Que deviendra cette grande conquête de notre temps, lorsqu'on aura cousu aux conditions de mariage énumérées par le Code, celles que mentionne le droit-canon ; lorsqu'un maire aura autre chose à demander que le consentement des parents, l'âge et les publications régulières; lorsqu'un prêtre sorti du catholicisme sera considéré comme atteint d'une incapacité ineflaçable, en vertu de son ancien caractère?

Je tiens à le déclarer. C'est le principe qui nous préoccupe. Quant à l'application , elle nous touche assez peu. Nous connaissons plusieurs frères vénérés qui , après avoir été curés catholiques , se sont convertis au pur Évangile , et qui ne songent pas à se marier.

Mais, ils pourraient y songer, sans que nul Mt autorisé à les entraver ou à les blâmer en rien. Ceci

est plus grave qu'il ne semble au premier abord ; car c'est tout simplement le droit d'abjuration qui est attaqué dans son essence, en même temps que le mariage civil est vicié dans la sienne.

Le prêtre catholique qui abjure ses erreurs, qui accomplit cet acte de conscience et de devoir, cet acte que la foi exige et que l'honneur mondain cherche à flétrir, cet acte d'autant plus honorable qu'il est plus calomnié, ne viole pas seulement les promesses relatives à l'obéissance, au sacerdoce, au célibat. Il viole encore (semblable en cela au simple fidèle, qui passe de Rome à notre église, ou de notre église à Rome) , il viole toutes les promesses du baptême et de la première communion , et s'il fallait admettre la jurisprudence de la cour suprême, d'après laquelle le gouvernement serait appelé à assurer le maintien des canons de l'église, reçus en France , on aurait tort de s'arrêter aux canons sur l'obligation du célibat et le caractère indélébile de la prêtrise. On devrait se souvenir de ceux qui déclarent le caractère conféré par le baptême aussi indélébile que celui contracté dans l'ordre, et de ceux qui regardent les vœux du baptême comjne violés par l'abandon de l'église romaine. On devrait traduire devant les tribunaux, tout catholique qui se convertit, car il foule aux pieds les canons reçus en France, aussi complètement que le prêtre, devenu protestant, qui se marie.

Il faut choisir. Ou les catholiques n'ont pas le droit d'adopter la foi évangélique, parce qu'en le faisant, ils violeraient de solennels engagements, et enfrein-

(Iraient les règles d'église dont la France s'est portée garante. Ou le droit de conver^on existe pour tout le inonde, même pour les prêtres, auquel cas il serait assez extraordinaire de leur imposer encore* le respect de quelques canons qui constituent autant de sacrilèges à leurs yeux , et de leur dire : « Vous pouvez déchirer une partie de vos engagements, à la condition d'en observer quelques-uns. Vous pouvez vous faire protestants, à condition que vous resterez prêtres catholiques jusqu'à un certain point. Vous pouvez chercher la vérité dans la Bible, à condition que vous n'y lirez pas l'anathème prononcé par saint Paul, contre ceux ^ fat aux derniers tempSy se révolteront de la foi^ s^ adonnant aux esprits sédue-' teurs et aux doctrines des démons, enseignant des mensonges par hypocrisie et ayant une conscience cautérisée, DÈrEiiJ^ANT DE SE MARIER, Commandant de s^ abstenir des viandes que Dieu a créées pour les fidèles. >

Cette défense de se marier que l'Esprit-Saîiit signale comme un des signes auxquels on reconnaîtra la grande hérésie, qui peut mieux qu'un prêtre romain en comprendre l'énormité ? Qui doit mieux que lui, apprécier la sagesse de cette condamnation formulée par les saints livres ? Qui doit mieux que lui, ne voulût-il pas en user lui-même, réserver avec soin dans ^ conscience, une liberté si jalousement gardée par les apôtres ?

Et l'on prétendrait l'y faire renoncer ! Parmi tant = de promesses saintement violées, on voudrait maintenir celle-là ! Au catholicisme qui est mort dans le cœur de l'ancien prêtre, on voudrait faire survivre

A l'indépendance du spirituel. 359

les liens catholiques qu'il abhorre, qu'il a brises, qu'il a pu, qu'il a dû briser, le jour où sa conscience a rejeté le joug de l'église romaine ! C'est impossible, et néanmoins cela est. On croit rêver, lorsqu'on entend dire que les cours du royaume font peser sur des protestants (et fiit-ce sur des incrédules, l'iniquité serait égale,) les engagements purement ecclésiastiques , qu'ils ont contractés , quand ils appartenaient à une communion qu'ils Tiennent de répudier. On croit rêver ; et néanmoins, les choses se passent ainsi. Oui, aujourd'hui, en France, malgré le progrès très-réel des lumières et delà tolérance, malgré les dispositions d'un Gode qui sépare profondément l'union civile de l'union religieuse, le mariage de Luther ou de Zwingle ne pourrait s'accomplir ! La liberté qui existait en Allemagne en 1515, n'existe plus parmi nous en 1842 !

Des faits nombreux en déposent. Le dernier dont j'aie eu connaissance se rapporte à un ancien vicaire des Herbiers (Vendée), qui, ayant abjuré le catholicii^ne pour entrer dans l'église française , a fait afficher ses bancs dans la commune de Fouillé , où il a desservi pendant plusieurs années une des succursales, alors placées sous la suprématie de l'abbé Ghâtel. Le maire de Fouillé ayant procédé, selon son devoir, à la publication du mariage de cet ancien vicaire, qui n'était plus ni prêtre, ni catholique, le préfet de la Vendée l'a suspendu de ses fonctions , et le procureur du roi s'est empressé de rappeler à l'adjoint la circulaire du garde-des-sceaux, en date du 27 janvier 1841.

Citer un tel exempte , c*est prouver assez ce que je disais plus haut : que nous nous inquiétons du principe et nullement des cas particuliers. Non-seulement le protestantisme n'est point ici en cause, mais il s'agit d'une soi-disant église française , sur le compte de laquelle les protestants n'éprouvent aucun embarras à s'exprimer librement. La réforme de l'abbé Ghâtel a consisté à détruire le reste de vérité que Rome conserve au milieu de tant d'erreurs. Il n'y a plus trace de christianisme dans sa doctrine , et nous nous sentons moins éloignés du pape que de lui.

Toutefois , quoi que puisse être l'église française , f&t-elle expressément basée sur la négation des dogmes révélés ; fut-elle l'équivalent de la religion saint-simonienne , ou même de l'athéisme proprement dit, un prêtre ne peut y entrer sans abjurer ses anciennes croyances. Or, le droit d'abjuration est inviolable , qu'il soit exercé par un pasteur ou par un laïque , qu'il soit exercé par un protestant devenu catholique , par un catholique devenu protestant, par un catholique ou un protestant devenu membre de l'église française, devenu membre de l'église saint - simonienne , devenu incrédule avoué. Tout homme qui se déclare désormais étranger à la foi qu'il avait professée, exerce un acte de souverainetéindividuelle, que les tribunaux ne peuvent ni réformer ni restreindre. Pour ces déterminations consciencieuses ou intéressées , éclairées ou aveugles, courageuses ou lâches , excellentes ou déplorables , saintes ou criminelles , on n'est justiciable que de l'Étemel.

La disposition que je signale , et qui ne tend à rien

A L'iNràPBNDANCE DU SPIBITUBL. 86i

moins qu'à placer certaines croyances sous la garantie de la puissance publique, n'a pas seulement faussé l'institution du mariage civil , elle menace de vicier Texécution d'une de nos lois les plus importantes : celle qui régit les écoles.

La délivrance des certificatsde bonne vie et mœurs, nécessaires pour exercer les fonctions d'instituteur, deviendra, si Ton n'y prend garde, une occasion de persécuter sans cesse les cultes en minorité ; déjà, un ancien curé , converti au protestantisme , n'a pu se mettre à la tête d'une école protestante, parce qu'on a considéré son changement de religion comme un crime. Déjà un instituteur protestant s'est vu repousser de sa carrière, parce qu'un maire, blessé du zèle avec lequel il poursuivait la conversion des catholiques, a jugé convenable de lui refiiser un certificat de moralité.

Voici ses torts, que j'énumère en détail, afin qu'on ne m'accuse pas de rien dissimuler ; qu'on les analyse, qu'on les pèse , qu'on les additionne , et qu'on me dise ensuite ce que signifierait la liberté de conscience, dans un pays où il serait permis d'en extraire une déclaration d'immoralité , et par suite un arrêt d'incapacité définitive prononcé contre l'homme le plus irréprochable, d'ailleurs, et le plus exemplaire qu'il soit possible d'imaginer.

Il avait cherché à propager sa foi. Il avait attaqué par tous les moyens ce qui compromet selon lui, selon nous, le salut des âmes. Est-ce immoral? qu'on le déclare ; et nous saurons à quoi nous en tenir.

Il avait vendu des gravures destinées à fixer l'atten-*

tiou sur ridolàtrie romaine, que le protestantisme tout entier condamne, après TÉvangile. Je ne demande pas si c'était prudent, convenable, si c'était la meil* leure forme à adopter pour combattre le mal» Je répète ma question : était-ce immoral ?

U avait omis, par pure ignorance, de soumettre ses gravures au visât de l'administration avant de les mettre en vente, et avait été fort justement condamné pour ce fait, en vertu des lois de septembre ; de même qu'en vertu des lois de police, les plus bon* nêtes citoyens sont condamnés chaque jour pour des contraventions involontaires. Était-ce immoral ?

Je n'ajoute aucun commentaire.

Mais, les points que je viens de toucher intéressent plus l'avenir que le présent. Il y a là moins de souffrance que de péril . — On n'en saurait dire autant de ce qu'il me reste à examiner, et qui se rapporte sur-* tout à la législation spéciale .des cultes. Nous avons vu qu'elle consacre la dépendance spirituelle ducatholi« cisme. La nôtre y est plus clairement écrite encore.

Il est temps de dire ses vérités à cette fameuse restauration des cultes, qui n'a été que leur asser^ vissement. La restauration, elle, se faisait toute seule. Dès le mois de vendémiaire an XV ( quatre ans avant le concordat), 52,214 paroisses, sur 40,000, avaient r'ouvert leurs églises, et 4,571 se préparaient à les r'ouvrir. A la même époque, les protestants avaient rétabli leur culte public et recommencé à entretenir leurs pasteurs, comme ils le faisaient au seizième, au dix-septième et au dix-huitième siècles, durant les périodes de tolérance et durant celles de persécution.

A l'indépendance du SPIBITIJEL. 363

Leurs synodes aussi ne pouvaient tarder à rq[mrattre«

Et c'est là précisément ce que le ;premier consul ia empêché. Il n'a pas voulu, qu'au moment où les autres libertés périssaient, la liberté religieuse pût se reconstituer et ramener la vie religieuse avec elle. Les articles organiques et le concordat ont prévenu cette anomalie. Leur rédaction est tout empreinte de despotisme. Leur exécution l'a bien été davantage. . Le génie essentiellement administrateur de Buonaparte s'émut à la pensée d'administrer aussi la religion. Il n'y vit qu'un moyen de gouvernement, qu'une force à organiser ; et s'il est vrai que, dans les délibérations où le projet s'élabora, on ait passé en revue toutes les hypothèses, une France protestante, une France schismatique, une France gallicane, rien n'exprimerait mieux l'instinct brutal du gouvernement qui a présidé à cette création si vantée.

La suite, au reste, l'a bien prouvé. Rome n'était pas assez annulée, assez assouplie par le concordat, et l'Empereur se mit en lutte contre le contrat qu'il avait signé ; et la captivité du pape prouva au monde ce qu'il entendait par les privilèges d'église.

Quant à nous, il ne parla pas de nous retirer les articles organiques. Il lui suffit de ne pas les exécuter. Et comme aucun murmure ne se fit entendre parmi nous; comme le principe d'inertie, déposé dans notre organisation nouvelle, se développa aussi vite que le gouvernement pouvait l'espérer, il ne fut pas nécessaire d'y revenir. Nous avions été tués du premier coup.

Je rougis, lorsque j'entends des protestants français répéter ces formules banales d'admiration ou de

gratitude qu'on est convenu d'accoler à l'œuvre la plus rétrograde et la plus perfide des temps modernes. N'avon&-nous pas vu ce qu'est devenue notre ^lise, sous ce régime démoralisateur ; et si les textes sont muets, les faits du moins, les résultats incontestables ne prennent-ils pas une voix ; ne nous disent-ils point ce que fut la restauration de l'an X ? N'avons-nous pas vu le protestantisme français languissant et désuni, privé de centre, privé de discipline, ouvrant ses chaires aux doctrines les plus opposées, perdre toute force pour agir, et n'en conserver que pour contredire, jusqu'au moment où la contradiction a péri ellemême, et où l'unité s'est retrouvée dans la mort ?

La mort était dans l'église officielle. Et d'où est venue la vie nouvelle? De l'église indépendante, des J;roupeaux placés en dehors du salaire de l'État. Voilà un fait que je recommande aux méditations des partisans de la loi organique , qui sont en même temps ennemis (comme je le suis moi-même) de l'esprit de séparation , et qui tiennent à conserver, à reconstituer cette belle église de France, dont la loi oi^anique avait prononcé l'arrêt fatal.

A quoi bon rappeler ici toutes les mutilations qu'elle lui a fait subir? Ce que nous avons dit du culte catholique est également vrai du nôtre. C'est aussi l'État jugeant de nos formulaires, de nos confessions, de notre discipline ; l'État révisant les dogmes et confirmant le clei^é ; l'État restreignant les rapports avec les églises-sœurs.

C'est, de plus, l'État modifiant les formes essentielles de l'organisation réformée, et transportant le

A L'iNDiPBNDANCB DU SPIRITUEL. 365

droit d'élire des anciens, des chefs de famille, aux plus imposes.

C'est l'État désignant de son autorité privée les séminaires qui, en France et hors de France, doivent seuls former nos pasteurs.

C'est l'État nommant les professeurs des séminaires situés dans le royaume, tandis que les évè» ques nomment les professeurs des séminaires catholiques.

Or, cette différence est énorme. Au moyen des séminaires, un gouvernement qui a un plan et qui le suit, peut, humainement parlant, faire d'une église ce qu'il veut. Comment l'empereur de Russie a-t-il préparé le honteux changement consacré par le synode de Polotsk , où tout un clergé s'est porté de l'église latine à l'église grecque, sans paraître se douter qu'il y eût là, autre chose que des questions de politique et de nationalité ; qu'il y eût des questions de foi ? Il ne l'a pas seulement préparé par ses violences et ses menaces, mais surtout par les séminaires dont il choisissait les professeurs, et au sein desquels il faisait élever les ftiturs prêtres grecs-unis de la Russie blanche et de la Lithuanie.

La loi organique ne s'est pas arrêtée là. Qu'on s'en prenne à son texte ou à son interprétation, à son intention primitive ou à l'application qu'elle a reçue, il n'importe. Ce qui est certain, c'est que, grâce à elle, notre église a perdu son gouvernement propre, son centre normal, son lien historique et nécessaire.

Il n'y a plus eu de synodes protestants, en France» depuis l'an X.

Quel grief! Et à côté de celui-là, que sont ceux (si graves d'ailleurs ) du catholicisme, dont on peut affaiblir, mais non détruire l'autonomie, auquel on est forcé de laisser , au moins en partie , la direcv tion spirituelle de la papauté ?

Le législateur de l'an X n'a pas osé d'abord avouer toute sa pensée. Il écrit un article 5, qui déclare qu'aucun changement n'aura lieu dans la discipline sans l'autorisation du gouvernement, et reccmnait par - là même notre discipline, ainsi que l'organisation synodale qui lui sert de base. Il écrit une section troisième, intitulée des synodes j et qui les reconnaît plus expUcitement encore. Il en règle la composition. Il leur confie les matières purement ecclésiastiques. Il subordonne leur convocation à l'agrément de l'autorité publique , en prescrivant de lui communiquer les matières dont on traitera. Il veut que le synode se tienne en présence du préfet ou du sous-préfet. Il limite à six jours la durée de la session

synodale.

Il y a là*dedans bien des choses odieuses. Ces réunions de six jours, qui n'ont lieu que sous le bon plaisir de l'administration; ces réunions dont on évite avec soin de définir la nature, afin de pouvoir refuser plus tard les synodes nationaux; ces réupions qu'on charge de diriger nos affaires spirituel les, et qu'on se réserve le droit d'ajourner ou d'empè*- (dier au besoin; ces réunions irrégulières, incertaines et illusoires, satisfont assez mal sans doute aux nécessités d'une église, qui peut moins se passer de synodes que le catholicisme de conciles, car elle

A l'indépendance du spirituel. 867

concentre tout dans ses synodes , les décisions solennelles et le gouvernement journalier. Et cependant, en écrivant cela, le législateur de Tan X, accordait plus qu'il ne voulait tenir. Il conservait encore le mot, bien décidé à proscrireia chose, et à ne donner au protestantisme français qu'un seul synode : la section des cultes non catholiques, où Ton s'occupe de ses intérêts, en même temps que de ceux des juifs, et la décision suprême d'un garde^ies^sceaux étranger à sa communion.

Tel est le régime sous lequel nous vivons depu»» larestawratiùn de notre culte. Voilà quarante ans qu'on demande, et quarante qu'on refuse la convocation d'un synode national.

Grande leçon pour ceux qui se paient de phrases, et croient que le droit écrit est quelque chose , lotsque l'exercice du droit dépend de l'arbitraire administratif. Les synodes subordonnés au consentement préalable, ont eu le sort des états-généraux faculta-r tifs. Nous n'avons pas le droit de réunir nos synodes, piftîftqu'ffli a le droit de les refuser, hat nation, avant 1789, n'avait pas le droit d'être représentée, puis** qu'on avait le droit de se passer d'elle. Les journaux n'avaient pas le droit de publier leurs opinioiis, à l'ë^ poque où la censure avait le droit de les interdire. Les instituteurs n'avaient pas le droit d'ouvrir des éec^es, quand le ministre avait le droit d'accorder ou de refuser l'autortôation . Et, pour anticiper sur le chapitre suivant, nous n'aurons plus le droit de taiir des réunions religieuses, si nous reconnaissons ja« mais aux maires le droit de les permettre.

Arrètons*nous un moment en face de Tœuvre de germinal.

C'est en lui coupant la tète, qu'elle rétablit la rdi-* gion réformée.

Elle ressuscite ( admettons cette prétention ) une église presbytérienne, à condition qu'elle deviendra congrégationaliste.

Oui, la violence a été jusque-là. Quand le protestantisme est mort légalement, sous Louis XIV, il était presbytérien. Quand il a été supprimé de fait, par la révolution, il était presbytérien encore, et avait conservé sous la croix son gouvernement synodal. Quand le chef catholique du gouvernement consulaire le réorganise, il lui impose les formes du congrégationalisme.

Il y avait une église au moment de la mort. Il n'y a plus que des églises au moment de la résurrection.

Mais ce n'était pas assez de dénaturer le protestantisme, on l'a pétrifié en même temps. A cette église qui vit de liberté, qui appelle l'examen, l'action, le progrès, on n'a interdit qu'une chose : le mouvement.

En effet, la loi oi^anique a moins usurpé que supprimé le gouvernement des affaires protestantes. Elle a dépouillé les synodes sans enrichir le pouvoir civil. Elle a dit à l'Église : « Tu ne décideras rien. Liturgies, confessions, réclamations diverses, surveillances des séminaires, discipline pastorale, tu laisseras tout à l'abandon. » Et l'élise a répondu : c Le pouvoir civil ne décidera rien non plus, il ne touchera ni aux dogmes, ni à l'organisation. »

A l'indépendance du spirituel. 369

Et il en devait être ainsi. On peut couper un membre. Mais, le transplanter, le greffer sur un autre corps, l'y faire vivre et fonctionner, c*est plus difficile. On a pu réduire le protestantisme au silence et à l'inaction, mais faire parler et agir à sa place les bureaux de la chancellerie, c'était une entreprise qui dépassait les forces du premier consul.

La chancellerie est restée muette, et elle a eu raison. Elle a sagement obéi au sentiment de sa profonde incompétence. Et d'ailleurs, l'eût-elle oubliée, l'Église, elle, ne l'oubliait pas. Elle l'en aurait fait souvenir.

Chaque fois que l'État s'est essayé à faire quelque chose au milieu de nous, à innover, à modifier, il s'est trouvé que non-seulement il n'y entendait rien ; mais qu'une profonde, invincible et légitime défiance repoussait instinctivement tout ce qui venait de lui. "Cette double cause explique l'accueil fait naguère au fameux projet sur l'administration de l'église réformée. Il avait deux torts : d'être mauvais d'abord ; et ensuite, de régler en conseil d'État ce qui devait se régler en synode.

Les nombreux consistoires qui l'ont rejeté ne se dissimulaient assurément pas les abus et les lacunes de l'État actuel. Et s'ils ont refusé le remède, c'était autant en considération de la main qui le présentait, qu'en considération de sa nature.

Ainsi , la situation est aujourd'hui ce qu'elle était il y a quarante ans. Le gouvernement ne permet pas à l'Église d'agir , l'Église empêche l'action du gouvernement ; et jusqu'à la reconstitution dés sy-

Dodes, rimmobilité absolue est seule possible.

L'immobilité d'une église protestante !

Ce qui est immobile est immuable, et en décrétant la suppression de nos synodes, on a enlevé à notre foi son caractère distinctif. Jadis elle s'appuyait sur la Bible seule. Elle repoussait toute tradition. Elle était toujours maîtresse de réformer ses symboles, sa discipline, sa liturgie. Aujourd'hui on l'a clouée à certaines traditions, clouée à certaine liturgie, à certains symboles. De par la loi, il lui a été défendu d'y rien changer ; et la confession de foi de La Rochelle (que mon but n'est pas de louer ou de condamner ici) est resté notre drapeau officiel. Que nous y consentions ou non, nous n'en aurons pas d'autres. La puissance séculière le veut ainsi.

Une conséquence fort différente résulte encore de l'immobilité qu'on nous impose. Le désordre est consacré comme situation normale de notre église, et c'est un gouvernement dont la gloire a été de vaincre partout l'anarchie, qui l'entretient de propos délibéré parmi nous !

Qu'est-ce, en eflfet, qu'une église où personne ne commande, où personne ne décide, où aucune question grave, je ne dis pas de dogmes seulement, mais d'organisation et de discipline , ne peut être résolue par qui que ce soti ? Une église où le choix de l'État fait les professeurs de séminaires , où l'imposition des mains de quelques pasteurs fait les ministres du saint Évangile, où l'élection d'un consistoire et la confirmation du gouvernement font les pasteurs, sans garantie , sans surveillance commune , sans constata-

tion de doctrine? Une église où le sentiment de Tuniformité, de la solidarité s'efface; où tout est lutte, fractionnement, désordre; où les petites tyrannies locales s'établissent en Fabsence d 'un centre d irigeant? Une église où aucune résolution générale ne peut se prendre ni pour le culte , ni pour la liturgie , ni pour les psaumes, ni pour les écoles, ni pour les pauvres, ni pour les malades, ni pour les diaconats?

En vérité, se croit-on le droit de nous condamner à vivre ainsi?

C'est un principe fondamental de notre église, que les professeurs des séminaires sont nommés par le synode. On nous force à y renoncer. On nous impose tantôt les concours , tantôt la désignation directe du gouvernement, et cela, en présence des séminaires catholiques, dont les évêques élisent eux-mêmes les professeurs, quoi qu'en dise la loi du 25 ventôse an XII.

C'est un principe fondamental de notre église, que (sauf les cas de tris-grande nécessité) le synode provincial, ou du moins le colloque de sept pasteurs , ont seuls le droit d'admettre, après examen approfondi, les proposants au saint ministère , quels que soient les témoignages académiques qu'ils puissent produire. On nous ordonne d'ouvrir nos temples à tout bachelier en théologie qui a trouvé des pasteurs pour le consacrer.

C'est un principe fondamental de notre église, qu'une certaine discipline doit être exercée sur ses m^nbres. On nous en dépouille entièrement.

Il y a des paroles de l'Évangile, relatives à Texcom-

munication. Il y a des ordres du Seigneur qui ont trait à la juridiction morale de l'Église et à l'apaisement des disputes qui s'élèvent entre frères. On décide que cela n'aura pour nous aucun sens, et que notre église , à nous , ne sera qu'un prêche.

Il y a des protestants disséminés. Il y a des troupeaux corrompus. Nous avons besoin de recueillir et de rassembler des informations précises sur la répartition y sur la moralité , sur la criminalité de nos coreligionnaires. Il faut que nous soyons en mesure de connaître et d'agir avec ensemble. On nous déclare qu'il vaut mieux que nous nous ignorions les uns les autres , et que nous restions hors d'état de porter le remède où est le mal.

De grands devoirs nous sollicitent de toutes parts,

et ce que j'en ai dit dans la première partie de ce travail en donne une faible idée. De saintes œuvres,

de pauvres églises en souffrance réclament notre

sympathie et nos secours. On nous signifie l'ordre

de rester dans l'inaction.

Toutes ces énormités sont contenues dans une seule, dans le retranchement de notre organisation synodale.

On semble avoir oublié , nous avons peut-être oublié nous-mêmes à quel point elle est essentielle à notre culte. De quelque côté que nous tournions les yeux , nous le voyons partout (excepté en France) appuyé sur les synodes.

Et cela n'est pas vrai de l'église réformée seulement. Cela est vrai de l'église de la confession d'Augsbourg. Malgré ses consistoires-généraux, qui

 l'indépendance du spirituel. 373

pourraient à la rigueur lui en tenir lieu , puisqu'ils satisfont jusqu'à un certain point , au principe d^administration de l'église par l'église ; elle a aussi ses synodes , et leur renvoie les grandes questions.

Il n'y a que l'église anglicane qui semble échapper à la règle commune. L'épiscopat a la prétention de tout remplacer. Et néanmoins, les synodes d'évêques anglicans ne sont pas rares en Ecosse , sans parler des réunions moins importantes qui se tiennent périodiquement en Angleterre , avant la session du Parlement.

Les synodes d'Allemagne datent de loin. Dès l'année 1526, celui de Homberg était convoqué par le landgrave Philippe de Hesse ; et cet usage s'est si bien conservé , que l'intolérante Bavière n'a pu se refuser elle-même à permettre la réunion de plusieurs synodes protestants. Elle s'est bornée à limiter leur pouvoir, en revendiquant pour l'autorité civile le droit de ratifier leurs décisions, et en refusant presque toujours de les ratifier lorsqu'elles sont essentielles. C'est dans un synode que les protestants bavarois ont consenti, en 1818, à la fusion des deux communions protestantes, qu'un synode avait approuvée l'année précédente pour le grand-duché de Nassau, que des synodes adoptèrent les années suivantes pour Baden, pour le Wurtemberg et pour d'autres états , parmi lesquels la principauté de Cobourg-Lichtemberg se distingue par l'introduction d'une organisation presbytérale , et de synodes annuels.

En Prusse , les synodes provinciaux furent seuls consultés , et la résistance que quelques-uns d'entre

37$k DROITS QUI SB RATTACHENT

eux opposèrent au projet d'union fit renoncer à l'idée de convoquer un synode généraL Mais» cette idée n'est pas abandonnée , l'opinion publique s'en émeut, et la demande des synodes généraux se fait jour fré* quemment au sein des réunions provinciales , qui d'ailleurs (constituent déjà une représentation réelle de l'église , si nous en jugeons par la gravité des questions qui leur sont soumises à Berlin , à Breslau , et ailleurs.

Je ne veux que mentionner en passant les autres assemblées protestantes du nord de l'Europe , dont l'autorité mal définie, n'est pas encore ce qu'elle sera un jour, mais où se trouve cependant le germe du système représentatif qui est propre à l'église évangélique. C'est à ce titre que doivent figurer ici les synodes diocésains de Brunswick , de Mecklembourg, les réunions de pasteurs de Weimar, de Hanovre, de Holstein , les synodes annuels des évéques Danois , et les conférences moins fréquentes du clergé de Suède.

Si les classes du canton de Vaud , la comps^ie et le consistoire de Genève sont loin de répondre à l'idée que nous nous faisons d'un gouvernement ecclésiastique , parce qu'on peut leur adresser deux reproches, auxquels n'échappent pas d'ailleurs toutes les assemblées dont je fais mention : le reproche d'exclure l'élément laïque, et le reproche d'admettre l'inta^vention du pouvoir civil ; si les synodes généraux des autres cantons réformés de Zurich , de Claris , de Scfaaffouse , d' Appenzell , de Saint-Gall , des Grisotis , d' Argovie sont également éloignés du type

A l'indépendance du spirituel* 375

normal, des synodes dirigeants du XVP siècle ; on ne peut contester qu'ils n'atteignent en partie le but , et ne retirent à l'État , l'appréciation d'un grand nom<p bre de problèmes exclusivement religieux.

Nommer les Pays-Bas , c'est réveiller le souvenir d'un grand synode, celui de Dordrecht. C'est éveiller aussi le souvenir des Français réfugiés, qui, sur cette terre de liberté , réunissaient leurs synodes au commencement du XVIIP siècle, et y dressaient les listes des confesseurs que portaient les galères de Marseille. Aujourd'hui encore, les synodes généraux de La Haye, auxquels assiste (précaution légitime) un commissaire royal , décident souverainement des intérêts ecclésiastiques de la Hollande protestante.

L'assemblée générale de l'église presbytérienne d'Ecosse n'est pas le moins illustre des synodes existants. Elle compte trois à quatre cents membres, et la présence d'une commission de la reine n'ôte rien , on l'a vu récemment, à la vigueur de ses résolutions.

Il serait superflu d'insister davantage, et d'aller chercher aux États-Unis le libre développement du principe synodal. Personne ne doute que nous ne l'y rencontrions ; et je crois plus utile de consulter notre propre histoire, pour constater le rôle que les synodes ont joué dans l'église réformée de France.

S'il était vrai qu'ils fussent nés avec elle ; qu'avec elle ils eussent traversé les jours de tolérance et les jours de persécution; qu'avec elle ils se fussent réfugiés au désert ; s'il était vrai qu'ils l'eussent constamment et souverainement gouvernée, pendant ses deux siècles d'orageuse existence ; s'il était vrai que

376 DROITS QCI SE aATTÂCBENT

leur gouvernement aussi sage, aussi paisible que courageux, n'eût jamais compromis les intérêts de rÉvangile, jamais menacé les droits de FÉtat, nous saurions ce qu'il faut penser de cet acte soi-disant réparateur, qui n'a pas craint de reconstituer sans eux notre église réformée.

C'est le 26 mai 1559, au moment des persécutions les plus cruelles, quand les protestants confessaient Jésus-Christ au milieu des flammes, et quand leurs biens étaient confisqués au profit d'une Diane de Poitiers, c'est alors que se réunit en secret à Paris, dans une maison du faubourg Saint-Oermain, notre premier synode national, celui qui fit la confession de foi, la discipline, organisa les consistoires, les colloques, les synodes provinciaux et le synode général, toutes ces institutions en un mot, qui forment encore notre charte ecclésiastique, institutions qu'on n'a pu abolir, qu'on n'a pas formellement abolies, et qui reparaîtront le jour où nous aurons un peu de la foi de ces hommes qui affrontaient, non les quelques inconvénients, les quelques résistances dont on nous menace, mais la colère de Henri IL

La voix des synodes nationaux ne fut jamais étouffée par le bruit des guerres de religion. Nous les trouvons à Lyon en 1563, à Vortreil en 1567, à La Rochelle en 1571, à Figeac en 1573, le lendemain de la Saint-Barthélémy.

Plus tard, le premier droit que l'édit de. Nantes reconnut aux protestants, fut celui de tenir leurs synodes nationaux et provinciaux en présence de commissaires du roi.

A l'indépendance du spirituel. 377

Sous Henri IV, les synodes nationaux de Gap et de La Rochelle, réunissent près de cinq cents pasteurs.

Rassemblé en 1614, après l'assassinat de Henri IV, le synode national de Tonneins fiit agité par de vives et légitimes inquiétudes. On avait fait Texpérience du gouvernement des Florentines, et la reine, qui venait de prendre la direction des affaires, était une Médécis.

Cependant, les synodes de Vitré, de Marennes, d'Alais et de Charenton qui suivirent Tavénement de Marie et précédèrent celui de Richelieu, ne fiirent pas troublés dans leurs délibérations.

Le cardinal lui-même, quoiqu'il persécutât en France la réforme qu'il secourait en Allemagne, ne détruisit pas, au plus fort de sa guerre de La Rochelle, le gouvernement propre des protestants. Deux synodes de Charenton et un synode d'Alençon, témoignent des ménagements qu'il croyait devoir garder encore envers nos institutions fondamentales.

Mazarin les respecta pareillement, et nous voyons, jusque sous le gouvernement personnel de Louis XIV, un synode national se réunir à Saint-Maixant.

Ce fut ( remarquons le bien ) en entravant la con- '^ vocation des synodes nationaux, qu'on prépara la revocation del'édit de Nantes. Le synode qui s'assemble en Saintonge trois années avant le signal des violences, ne représente plus l'église, mais une province. Bientôt, les réunions provinciales cessent à leur tour ; ou plutôt, elles perdent leur caractère oflSciel. Elles ne se tiennent plus ostensiblement. Elles sont obligées de se cacher comme le culte lui-même, devant les espions et les bourreaux de Letellier . Elles se cachent,

et n'en subsistent pas moins. Le protestantisme sous la croix avait eu ses synodes au XVI* siècle. Le protestantisme reconnu avait eu les siens au XVIP. Le protestantisme du désert a eu les siens aussi au XVIIP.

La guerre des camisards est suivie des synodes de Languedoc, de Dauphiné, du Vivarais, des Cévennes. Plusieui's sont simplement désignés comme provinciaux, d'autres prennent le titre de nationaux, bien que deux ou trois provinces au plus y soient représentées. Comment, du reste, la nation protestante tout entière n'avouerait-elle pas ceux, qui seuls osaient la représenter ?

Nous aurions des leçons à demander à ces pauvres et courageux synodes, dont M. Charles Coquerel a retracé avec intérêt l'histoire, dans un livre auquel j'emprunte ici plus d'un détail. Aussi fidèles au Roi du ciel qui soutenait leur foi qu'au roi terrestre qui l 'opprimait, on les voit d'une part, donner de sévères avertissements à ceux qui se soumettaient aux lois sur les mariages et les baptêmes, à ceux qui faisaient acte de catholicisme; et, de l'auti'e, censurer ou même excommunier en cas de récidive, ceux qui, pour se dispenser de payer les droits , faisaient ou autorisaient la contrebande.

Le synode de 1744 (synode vraiment national, puisque la Saintonge, la Normandie et le Poitou, y sont représentés ainsi que le Languedoc, le Vivarais et le Dauphiné ) se montre pénétré de cet esprit de soumission chrétienne, car, ayant appris la maladie de Louis XV, les membres qui le composent se jet-

tent à genoux, pour demander à Dieu le rétablissement de sa santé, et ordonnent des prières dans les églises.

Le monarque n'en tint aucun compte ; et ce Ait en vain que, repoussés par lui, les protestants français tâchèrent d'intéresser à leurs malheurs le congrès d'Aix-la-Chapelle. Des affaires plus importantes préoccupaient les plénipotentiaires ; le mémoire du synode national de 1748 ne fut pas pris en considération.

Suivit une période de demi-tolérance, pendant laquelle on continua néanmoins à enlever quelquefois les enfants des réformés pour les convertir dans les couvents, et à déclarer nuls les mariages que l'église romaine n'avait pas consacrés. Cette période, qui se prolongea jusqu'aux mesures libérales qui précédèrent de si peu la révolution, nous présente encore des synodes. Le synode national de 1756 où se trouvaient 65 pasteurs; le synode national de 1763, qui réprimanda la province de Normandie pour ne s'y être pas fait représenter ; le synode provincial de 1766, qui, instruit de la mort de M. le pasteur Guizot, témoigna le vif regret que lui causait la perte de cet excellent serviteur de Dieu ; enfin, le synode provincial de Jarnac, réuni au commencement du règne de Louis XYl.

L'esquisse que je viens de tracer est bien incomplète. Et cependant, elle en dit assez pour rendre tout raisonnement inutile.

«Que devient en présence de ces assemblées si paisiMes et si respectueuses, l'objection banale, qui

dénonce nos synodes commejdes instruments de désordre politique? Il y a eu en France des protestants, et je le déplore, qui ont repoussé la force par la force. Mais, à quelles provocations, à quelles violences n'ont-ils pas été exposés ! Et d'ailleurs, avec quelle énergie leurs représentants légaux n'ont-ils pas maintenu les droits sacrés de la couronne, le respect des lois qui ne portaient pas atteinte à la liberté religieuse, et une fidélité patriotique, que les offres des puissances ennemies ne parvinrent jamais à ébranler !

On craint pour le gouvernement constitutionnel le voisinage de notre gouvernement républicain! On craint la contagion de notre suffrage universel !

Mais, a-t-on trouvé beaucoup d'inconvénient à faire varier le cens selon la nature des élections, et à l'abolir même parfois? Quand presque tout le monde nomme les conseillers municipaux, quand tout le monde nomme les officiers de la garde nationale, l'organisation des collèges censitaires qui nomment les députés, en est-elle ébranlée? Le serat-elledavants^e, parce qu'une poignée de protestants procédera au choix de ses représentants ecclésiastiques, et prendra pour base l'égalité des intelligences et des intérêts, en matière de religion ?

Les synodes ont-ils républicanisé la Hollande, l'Ecosse, l'Allemagne?

Si le pouvoir royal devait redouter chez nous une pareille influence, la liberté, elle, devrait redouter à plus forte raison, l'influence du gouvernement autocratique, du gouvernement absolu au-

A l'indépendance du spirituel. 381

quel le pape habitue la majorité de nos compatriotes.

Non. Laissez ces vieilles calomnies. Maintenez distinctes la sphère de la politique et celle de la religion. Que l'église reprenne sa véritable nature ; qu'elle revienne, quant au dogme et à la discipline, une société particulière, et vous n'aurez pas beaucoup plus à vous inquiéter de sa forme de gouvernement, que de la forme des compagnies industrielles, qui, chaque jour, établissent le suffrage universel parmi leurs actionnaires, et initient des millions de Français au système purement républicain.

Une seconde objection qu'on a coutume de nous opposer, c'est qu'il faudrait permettre les conciles catholiques, si l'on permettait les synodes protestants.

L'assertion est contestable. En effet, le catholicisme ne demande pas à ses conciles ce que nous demandons à nos synodes, la solution des difficultés ordinaires, la direction des affaires coursmtes. Il n'a pas besoin des conciles, comme nous des synodes, pour obtenir, ce qu'il faut obtenir à tout prix, le gouvernement de l'église par l'église dans les choses de l'église.

Et d'ailleurs, pourquoi refuser aux catholiques qui en sollicitent le rétablissement, les solennités auxquelles a constamment présidé un esprit de sagesse et de modération? Le gouvernement a-t-il eu à se plaindre, ou des réunions décennales et quinquennales, ou des concilesdiocésains, métropolitains, nationaux, du clergé français! Rien, ce semble, n'est moins effrayant que le retour d'assemblées semblables à celles de 1727, et à celles qu'on autorisait en

382 DROITS QUI SB RATTACHBIfT

1797, en 1811, en 1826 pendaDtque Ton continuait à interdire nos synodes.

Le catholicisme a bien ses conciles aux États-Unis, où s'est tenu récemment le quatrième concile de Baltimore. Il les a en Hongrie, où le concile de 1822 rappela les Jésuites, il pourrait les avoir en France, sans que le sol en fut ébranlé.

Mentionnons en terminant une troisième objection qui se produit moins ouvertement que les autres, et dont l'origine est fort différente, f Que deviendrait , dit-on , l'orthodoxie avec ces synodes , au sein desquels dominerait évidemment aujourd'hui une majorité rationaliste ? Ne feraient-ils pas prévaloir un système anti-chrétien ? N'excluraient-ils pas systématiquement les pasteurs et les professeurs évangéliques ?»

En dût-il être ainsi , nous devrions réclamer nos synodes. Juger les principes d'après leurs conséquences immédiatement probables, c'est les compromettre sans retour. En ce moment, les orthodoxes repousseraient les synodes , parce qu'ils craindrai^it une majorité rationaliste. Plus tard, les rationalistes repousseraient les synodes , parce qu'ils craindraient une majorité orthodoxe.

Il n'obtiendra jamais d'institutions représentatives, le pays où chacun calcule les chances de triomphe qu'elles présentent à son opinion , le pays où personne ne les demande pour elles-mêmes , mais pour l'avantage qu'il en tirera.

Elle ne recouvrera jamais son indépendance spirituelle , l'église où personne ne voit plus haut , {dus

A l'indépendângr du spirituel. 389

loin que la lutte actuelle , où personne ne veut que ce qui sert ses convictions, où Tinstrument qui blesse est brisé sur-le-champ, où Ton abandonne les synodes dès qu'ils peuvent nuire, où l'on fermerait les temples dès que l'erreur y retentit, où l'on sacrifierait les séminaires dès qu'ils forment de mauvais ministres, l'organisation régulière dès qu'elle gêne, l'unité d'église dès qu'elle cesse de satisfaire , la liberté des cultes dès qu'on s'en sert contre la vérité.

Rien de plus difficile , de plus rare , et de plus nécessaire cependant, que d'accepter les inconvénients du bien que nous voulons , le chemin , souvent épineux, du but que nous nous proposons d'atteindre.

Et puis, qu'il y a d'incrédulité et d'ingratitude , au fond de nos craintes ! Nous redoutons les tendances rationalistes qui domineraient un premier synode; nous redoutons l'exclusion systématique de l'orthodoxie ! Mais, comment l'orthodoxie a-t-elle pénétré dans nos églises depuis quinze ans? à travers toutes les exclusions systématiques. Aucun séminaire ne l'enseignait : Genève, Strasbourg, Montauban étaient unanimes contre elle. Les consistoires la repoussaient , et les élections de pasteurs étaient entre les mains de ses ennemis. Elle a triomphé cependant. Dieu l'a voulu, et Genève, Montauban, Strasbourg ont formé des ministres fidèles. Dieu l'a voulu , et les consistoires hostiles ont choisi de vrais disciples du Sauveur. Et nous craindrions que la vérité ne vînt se briser à présent, contre la faible majorité d'un synode , où de nombreuses voix s'élèveraient en sa faveur ! Celui qui a fait le plus, ne ferait pas le moins !

38i DROITS QUI SB BATTACHENT

Celui qui a commencé l'œuvre, serait impuissant à Tachever ! La bras de notre Dieu serait raccourci t

J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sens de , mes paroles. Je me rappelle qu'il a été dit: c Vous ne tenterez pas VÉtemeL » Je sais qu'il est défendu de chercher le péril pour le péril. Mais, il est permis , il'est ordonné d'accomplir son devoir malgré le péril. Or, c'est un devoir de retirer enfin les choses saintes des mains profanes qui les administrent. C'est un devoir de revendiquer les attributions essentielles de l'église; et je connais peu d'entreprises qu'on puisse aborder avec plus de tranquillité de conscience, avec une certitude plus complète d'être approuvé par Celui qui change en bénédictions, les épreuves acceptées pour son service.

Que le gouvernement daigne écouter nos avertissements. Ils sont dictés par une sincère affection. Le moment vient où il ne pourra plus refiiser les synodes. Ne vaudrait-il pas mieux devancer un pareil moment, et obéir, non à la nécessité, mais à la justice ? Ce que M. Vincens prédisait , il y a treize ans , est à la veille de s'accomplir.

« A mesure que le protestantisme acquerra de la vie , écrivait-il , il sentira qu'il peut exister à part et se gouverner par lui-même , non-seulement dans les choses matérielles qui ne lui manqueront pas , mais dans les choses de religion qui lui manquent aujourd'hui presque entièrement.... Il est impossible, qu'avant quelques années , le protestantisme ne $orte pas de la position détestable où il se trouve, et n'acquière pas une grande partie de ce qui lui manque en fait

A l'indépendance du spirituel.

d'organisation et de gouvernement religîeux ; et cela même, sans une révolution fondamentale dans se$ rapports avec Tautorité civile. *

Ce qui manquait donc encore au protestantisme 1829, pour ressaisir son indépendance spirituelle, ^tait la vie, d'après les déclarations de M. Vincens -même. Eh bien! cette vie qu'il a désirée, est ie des principes qu'il combattait. Elle se répand le corps de l'église ; quand le corps entier sera lé, il se redressera, et alors la restauration des ^es apparaîtra comme un fait, un fait pacifique ;istible.

les conférences pastorales, leur importance chaque jour. Elles se demandent déjà, s'il pas mieux substituer à leur composition lite et volontaire, une délégation régulière ^toires, c'est-à-dire, s'il ne vaudrait pas transformer en synodes. Ah! nous tou- [ien près à la réorganisation de notre gouecclésiastique. Un peu plus de cette vie Incens appelait sans le savoir, qu'il aimait •e sans se l'avouer, et rien ne pourra s'op- Tr (rien que la persécution avouée) aux changements extérieurs que la révolutinn intérieure aura préparés.

J'ai exposé les faits. J'ai montré à quel point ils s'écartent de la théorie généralement admise de nos jours ; et c'est précisément à cause de ce contraste entre les idées et les réahtés , qu'un semblable examen m'a paru aussi nécessaire que je le disais en commençant. Tout le monde respecte en principe

l'indépendance du spirituel , puisque le Joumd des DéhaUy dans un article récent (dont je suis loin d'accepter d'ailleurs, les jugements sur le roi de Prusse et sur l'église évangélique d'Allemagne), n'a pas craint de faire la déclaration suivante : c II ne faut pas imaginer qu'on puisse former un corps de religion comme un corps d'armée , qu'on puisse ranger et aligner les consciences comme des soldats , leur donner un mot d'ordre et un uniforme, i En publiant ces lignes , qu'on ne saurait trop approuver, le Jour^ nal des Débats était sûr d'exprimer une pensée à laquelle personne ne contredirait. Mais, vienne l'application ; viennent les graves réclamations dont nous venons d'entretenir nos lecteurs , et nous le rencontrerons peut-être dans les rangs de nos adversaires.

Voilà pourquoi il fallait descendre sur le terrain de la pratique , convaincre d'inconséquence ceux qui ont le langage , et non les actes de la liberté ; convaincre d'illusion ceux qui se paient de mots , et négligent les choses.

Un autre motif me commandait d'entrer dans ces développements.

D'excellents chrétiens demandent la séparation de l'église et de l'État. D'autres soutiennent l'union, pour la France, s'entend. Je tenais à montrer qu'on peut être, et très-franchement, de ce dernier parti , sans déserter sur aucun point les intérêts sacrés de l'indépendance spirituelle. Ayant à distinguer ma cause de celle de M. Vinet, je tenais à marcher le plus longtemps possible a ses côtés. Je sentais le besoin de sortir du vague des généralités , au sein des*

quelles on né voit souvent, ni combien on est opposés, ni combien on est d'accord ; le besoin de fixer le point précis où je suis forcé de quitter un homme dont on ne se sépare pas sans regret , et de reconnaître ce qu'il y a d'éternellement vrai dans sa thèse , afin de mieux combattre ce qu'elle renferme de momentanément dangereux.

Bien des efforts sont perdus , bien des coups portent à faux dans ce débat , parce qu'on n'y rend pas justice à ses adversaires. Les extrêmes s'y prêtent un appui mutuel , et faute de s'entendre sur les articles non contestés, les opinions intermédiaires se laissent enrôler sous l'une ou l'autre de ces bannières, qui ne sont réellement pas les leurs. Chacun s'exagère lui-même , parce qu'il s'exagère l'ennemi.

N'était la crainte de la séparation absolue , qui ne peut s'accomplir parmi nous, qu'en mettant en pièces l'église réformée de France et ses précieuses institutions, il y aurait bien peu de gens qui s'attachassent à l'incohérente et sacrilège organisation qui nous régit.

N'était la crainte de la dépendance spirituelle, qui ne peut durer qu'en faisant descendre au rang d'une administration nationale , ce qu'on appelle encore (par dérision, sans doute) l'église réformée de France , bien peu de gens proposeraient de rompre entièrement les liens entre cette église et l'État.

Qu'on s'explique donc. Quand, les lois à la main, on aura montré ce qu'on veut détruire et ce qu'on veut conserver ; quand les uns auront prouvé qu'à leurs yeux l'union n'est pas la dépendance ; quand

les autres auront fait voir qu'à leurs yeux Tindépendance n'est pas la séparation , nous serons étonnés de nous trouver presque unanimes sur des questions qui semblaient nous diviser profondément, et d'avoir réduit , à des proportions fort rassurantes , les partis extrêmes qui nous effrayaient.

Ami de Téglise établie, c'est surtout aux amis de cette église que j'adresse ici un pressant appel. S'ils veulent combattre efficacement les doctrines qui la menacent, qu'ils se montrent les plus jaloux défenseurs de nos droits, les plus ardents à dénoncer notre servitude, à revendiquer nos institutions religieuses ; qu'ils ne laissent pas à d'autres le privilège de soutenir un principe qui doit leur être aussi cher qu'à qui que ce soit ; qu'ils ne laissent pas à d'autres le droit de dire : c Nous seuls comprenons, nous seuls aimons l'indépendance du spirituel ; nous seuls pouvons rendre à l'église réformée de France les^ institutions qu'on lui a ravies. C'est en se détachant de l'église actuelle , en abandonnant ce corps mutilé , dégradé , méconnaissable , que l'on parviendra à reconstituer l'église ancienne , l'église libre et vivante des derniers siècles. C'est en dehors , et non en dedans de l'organisation officielle que nous retrouverons la vieille organisation modèle. »

Il semblerait parfois que nous prenons à tâche de justifier un tel langage, et que les partisans de l'union ne travaillent qu'à la ruiner plus sûrement. Il y a telle défense qui lui fait plus de tort que beaucoup d'attaques ; tel ami qui lui fait plus de tort que beau-» coup d'ennemis.

A l'indépendance du spirituel. 389

Quels sont , en Ecosse , les véritables soutiens de l'union? l'église, qui ne demande qu'à la maintenir, à la consolider, en stipulant l'indépendance du spirituel ? ou l'État qui , sous prétexte de la maintenir aussi , repousse cette juste réclamation , l'État qui va peut-être hâter ainsi, pour le presbytérianisme et pour l'anglicanisme lui-même, le moment de la séparation absolue?

J'espère que les hommes qui veulent conserver un lien eiitre l'Église et l'État, serviront mieux leur cause en France , que sir Robert Peel ne s'apprête, dit-on , à la servir en Angleterre. Chargée dés iniquités du régime actuel , transformée en protectrice des abus , en ennemie de l'indépendance spirituelle , la pauvre union succomberait bientôt, et succomberait justement.

Quant à moi , loin d'attaquer , daiis le système de M. Vinet, ce qui se rapporte au maintien des droits de la conscience individuelle, à la condamnation des religions territoriales, à l'émancipation complète du pouvoir ecclésiastique , je ne fais aucune difficulté de reconnaître que la séparation absolue est ellemême un système fort acceptable, certaines circonstances étant données.

Assurément, le plus beau temps du christianisme, le plus pur de tous , a été celui de son entier isolement. La persécution des princes fît moins de mal que leur protection usurpatrice; et je crois fermement que l'avenir appartient au régime qui a marqué les premiers pas de l'Évangile dans le monde. Le moment de ce régime doit venir pour tous les peuples,

comme yieiidraaussi le moment de la théocratie finale dont parle Ésaïe : c Ia$ rois seront tes nourriciers^ et les prin* cesses^ leurs femmes^ tes nourrices; ils se prostemeratU devam toi le vis(ige contre terre ^ et lécheront la poudre de tes pieds. »

Ne devançons pas les temps, et sachons voir autom* de nous les graves obstacles qui empêchent encore qu'on ne fasse cesser les relations extérieures entre l'Église et l'État. Mais ne donnons pas ces relations pour des dogmes. N'oublions ni les grandes choses des trois premiers siècles, où elles n'existaient nulle part, ni les grandes choses du dix-septième siècle, où elles n'existaient point sur notre sol. Ne confondons pas l'influence incontestable et . incontestée du spirituel sur le temporel ou du temporel sur le spirituel» avec la prétendue nécessité de leur union légale. Oui, sans doute, notre société, nos lois, nos mœurs actuelles sont sorties de la prédication de Jésus- Christ, ainsi que la société musulmane de la prédication de Mahomet. Il n'y a pas de filiation plus certaine» La philosophie, l'économie politique, tout relève parmi nous du christianisme, et ses adversaires eux-mêmes lui doivent leurs principales armes. Est-ce à dire, que les codes doivent consacrer l'union entre la religion et l'État, entre la religion et les économistes, entre la religion et les philosophes ? Que serait-ce donc s'il se trouvait que l'influence dont on argumente n'a jamais été plus décisive, que lorsque les rapports légaux étaient le plus complètement rompus !

La société civile et la société religieuse ne peuvent pas s'ignorer. Cela est certain. Elles agiront toujours

A l'indépendance du spirituel. 39t

Tune sur l'autre. Et cependant, elles peuvent n'avoir aucune connexion légale. Régulièrement établie en France avant la dévote tyrannie de Louis XIV, la séparation de l'église protestante et de l'État ne nuisit ni à l'État ni à l'église. Secrètement pratiquée plus tard, elle n'a disparu qu'en 1801, lors de l'installation des cultes officiels ; et tout nous dit qu'elle doit reparaître un jour.

L'expérience que nous en avons faite n'est nullement propre à nous détourner d'une expérience nouvelle, et les inconvénients de son application aux États-Unis, sont évidemment rachetés par les avantages. Il n'est pas même nécessaire de passer l'Atlantique, pour se rassurer à cet égard. De vastes églises séparées prospèrent sous nos yeux; et les 24,000 Vaudois des vallées du Piémont, ces vénérables témoins, que Dieu avait gardés à travers les siècles pour confondre l'église de Rome, ces hommes qui se trouvèrent protestants sans avoir besoin de réforme, parce qu'ils avaient conservé le protestantisme des apôtres, ressemblent en cela encore à l'église primitive, qu'ils rétribuent eux-mêmes leurs pasteurs. Ils ne reçoivent aucun secours de l'État, qui les tolère et ne les reconnaît point. Or, cette situation entretient la vie dans leurs troupeaux, et la plupart refuseraient de la changer.

Quels sont donc les motifs qui commandent de repousser aujourd'hui en France, ce qu'on y a pratiqué jadis, ce qu'on y pratiquera plus tard, ce que d'autres peuples pratiquent ou vont pratiquer?

Le premier, le principal nous est fourni par nos

lois, par riotre constitution elle-même. Un article de la Charte met l'entretien des cultes chrétiens à la charge de l'État ; et voici ce que décide ce seul article :

Il décide qu'il y aura en France une église protestante dont les dépenses seront inscrites au budget. Il décide que la grande majorité des protestants français, que les masses appartiendront à cette église. Il décide que les nobles traditions, les précieuses institutionsde la réforme française y demeureront attachées.

Voilà les bases que nous sommes contraints d'accepter ; car, pour les modifier, il faudrait rayer un article de la Charte, et pour rayer un article de la Charte, il ne faudrait rien moins qu'une révolution. Personne dans notre église ne désire de révolutions, et tout le monde est amené par conséquent à considérer comme immuables les faits que je viens d'énumérer.

Cela admis, quel serait parmi nous le seul résultat possible des idées de séparation? Elles n'auraient aucune chance sérieuse d'entraîner les masses, de constituer une église non salariée par l'État, qui tint la place de l'ancienne église réformée de France. Elles ne sauraient que détacher du corps de l'église un certain nombre de membres, et souvent, les plus pieux , les plus avancés, ceux dont l'absence se ferait le plus cruellement sentir au sein des majorités délaissées. Elles ne sauraient que livrer ces majorités, et avec elles les futurs synodes, et avec elles le nom et jusqu'à la réputation de la réforme française, aux mains flétrissantes du rationalisme.

Je comprends la séparation, même en France,

A l'indépendance DC SPIRlttEL. 3^3

lorsque certaines circonstances l'exigent. Il est de tristes, mais évidentes nécessités auxquelles j'obéirais comme un autre. Lorsqu'un troupeau est privé de tous moyens d'édification, lorsque la vérité ne lui est pas annoncée par ses pasteurs consistoriaux, la conscience permet, que dis-je? elle ordonne de Tévangéliser par d'autres moyens. Les missions intérieures, les chapelles, tout ce qu'on a essayé depuis quelques années au sein des églises languissantes, est digne de notre reconnaissance et de notre respect. J'ai dit ailleurs les services que l'église indépendante avait rendus à l'église officielle, et quoique je regrette que la première n'ait pas été retenue par une pensée d'attachement à notre unité protestante, quand elle a passé de l'œuvre indispensable à celle qui ne l'était pas, de la prédication à l'administration des sacrements, je ne puis assez louer la foi courageuse qui ne se laisse point arrêter par de vains scrupules, quand il s'agit d'accomplir un devoir et d'annoncer l'Évangile de salut à ceux qui périssent.

Mais, on peut faire cela, sans être animé (bien s'en faut) d'un esprit de séparation. On peut le faire, en priant le Seigneur de rendre bientôt inutile l'emploi de ces remèdes extraordinaires et douloureux. On peut le faire, en considérant la suppression d'une évangélisation temporaire comme le plus beau de ses résultats.

L'esprit que j'attaque est fort différent. Pour lui, la séparation est à la fois un moyen et un but. Ce qu'il combat dans l'église salariée par l'État, ce n'est pas seulement l'erreur qui domine dans quelques

paroisses, c'est le fait même du salaire. Son hostilité ne s'arrêterait donc pas en présence de l'orthodoxie, car l'orthodoxie salariée ne lui semble point orthodoxe. Son hostilité va plus loin que le dogme. Elle en veut au lien, et, tant qu'il ne sera pas rompu, elle ne s'apaisera point.

Eh bien ! cet esprit-là, je le conçois chez les peuples où il peut espérer de s'introduire dans les lois, après s'être formulé dans les faits. Partout où l'on peut se dire : < Séparons-nous de l'église officielle ; ^itrainons un certain nombre d'hommes à s'en séparer pareillement, et formons des congrégations indépendantes; on s'y habituera peu à peu; plus tard, le gouvernement lui-même déchirera le contrat qui l'unit aux divers cultes, et notre église se ralliera tout entière autour de nous ; nous l'aurons transportée du régime ancien au régime nouveau, sans la pulvériser et l'anéantir ; > partout où l'on a le droit de concevoir de telles espérances, il est concevable qu'on tente ce difficile et périlleux mouvement. Mais, lorsque la constitution déclare que, hors le cas de révolution, l'église officielle subsistera; lorsque le bon sens déclare à son tour que la multitude restera longtemps, toujours peut-être, dans le sein de l'église officielle ; lorsque la charité s'indigne à la pensée d'abandonner la multitude à ceux qui régareraient ; lorsque les sentiments d'affection, de fidélité que nous devons aux institutions glorieuses de la réforme , s'alarment à la pensée d'un fractionnement sans espoir de rapprochement ultérieur, d'un fractionnement où les institutions doivent périr;

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alors la question prend un autre aspect, et le système de séparation réduit à détruire, à isoler, à diviser, à éparpiller les églises, ne saurait être jugé aussi fayo<« rablement que le système de séparation qui aspire à fonder, à réunir, à reconstruire, après avoir démoli.

Est-ce à dire que la séparation, même celle qui n'a pas le droit de donner rendez-vous au grand nombre sur le terrain où elle entraîne le petit ; même celle des pays qui ont élevé l'entretien des ^lises par l'État au rang d'un principe constitutionnel, ne doive être accepté dans aucun cas? Si l'église officielle sacrifiait l'indépendance du spirituel ; si elle renonçait à repousser l'intervention du gouvernement dans ses affaires intérieures , si toute chance était perdue, de supprimer cette confiision sacrilège; il n'y aurait pas à hésiter. Les chrétiens dignes de ce nom seraient forcés de protester par leur retraite contre une intolérable profanation, et de suivre l'exemple des presbytériens d'Ecosse, qui, tenant k l'union , tiennent cependant encore plus à la suppression du patronage séculier.

Jusque-là, et tant qu'il nous sera permis d'espérer la conquête de ces synodes, qui seuls peut-être auraient assez de puissance pour déclarer un jour ]a rupture et emporter l'église avec eux , malgré l'insertion obligée d'une allocation protestante au budget , je m'écrierai : ^ Ne nous hâtons pas de disperser ce qui a besoin de rester uni. Attendons, du moins, que la grande question des synodes soit définitivement gagnée ou perdue. Attendons que la séparation soit devenue un devoir senti par toutes les cons-

ciences délicates , ou qu'elle puisse s'opérer ( en la supposant encore nécessaire) sous les ordres de nos représentants ecclésiastiques, à l'état de masse conapacte , d'armée régulière qui s'éloigne sans rompre ses rangs, sans perdre ses chefs, et qui emporte avec elle son drapeau. Notre drapeau, ce sont les institutions qu'on nous a ravies. Essayons de le reprendre, au lieu de le déchirer. Qu'on le revoie briller à notre tête, et tout le protestantisme s'en ressentira, chez nous et ailleurs.

Singulier moment pour se disperser, que celui où une telle bataille va être livrée ! Singulier pays pour prêcher la séparation systématique, que celui où ces trois circonstances se rencontrent en même temps : la Charte qui maintient à jamais une église salariée ; l'absence d'une représentation centrale, capable de parler et d'agir en notre nom, de déplacer avec elle l'église réformée de France , et de se faire suivre des masses; enfin, la dissémination de nos co-religionnaires , qui augmente pour nous et les dangers du système volontaire, et les avantages du salaire officiel; qui rendrait plus précaire, après la séparation, la situation des troupeaux indigents ou peu nombreux , el qui rend plus évident aujourd'hui le bienfait de cette concentration intelligente , de cette concentration protectrice nécessaire aux faibles et aux pauvres, en vertu de laquelle les ressources de tous se confondent au profit de tous dans les mains du syndicat national.

Je résume ma thèse, et je détermine le point précis où elle se sépare de celle de M. Vînet.

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