‹ Intérêts généraux du protestantisme françaisChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

DBOITS on SE nATTACffKNT A l/ftOAI.rrt DES CDl.TBS.

Si la liberlé est le premier besoin de notre culte , il faut avouer aussi que c'est celui dont la prochaîne satisfaction est le moins douteuse. Dans un siècle comme le nôtre, il est impossible de résister longtemps à la volonté ferme et inébranlable de toute une église qui appelle sur ses actes, sur ceux des diverses congrégations évangéliques (quelles que soient leurs dénominations ou leurs formes], la surveillance de la police et la répression la plus impitoyable des désordres commis ; mais qui repousse au nom de tous l'intervention préventive du pouvoir, qui est décidée à ne jamais nier son propre droit, en en subor-

donnant Texercice à une autorisation préalable, qui ne demandera jamais à personne la permission d'assembler ses membres , la permission de leur parler des choses d'en haut, la permission de prier avec eux pour la France et pour le Roi. Il est impossible de lutter longtemps contre des prétentions aussi légitimes. Il est plus impossible encore de persécuter. La persécution, qui n'est aujourd'hui dans la volonté de personne, dépasserait les forces de tout le monde. Je suis peu inquiet de nos libertés religieuses, parce que je sais qu'elles sont admises de fait ; que notre société actuelle leur appartient , et qu'au besoin, elles pourraient dédaigner cette reconnaissance légale qu'une vieille routine de palais , une vieille tradition des parlements s'obstine encore à leur refuser; qu'elles pourraient dire d'elles-mêmes ce que disait de la république française le négociateur victorieux de Campo-Formio : c La république est comme le soleil. Il n'y a que les aveugles qui ne la reconnaissent pas. j»

Mais je suis moins rassuré sur la réalisation d'un autre principe, bien important aussi, du principe de l'égalité des cultes. Ici , la pente est glissante. Nos souvenirs nous poussent tous dans le même sens, les gouvernants comme les gouvernés , les protestants comme les catholiques. Les uns se souviennent de leur domination. Les autres se souviennent de leur assujettissement.

Et que parlé-je de souvenirs I C'est le spectacle de ce qui nous entoure , de ce qui n'a cessé de nous entourer , c'est l'aspect de cette chaîne

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lion interrompue d'actes uniformément empreints du même esprit , qui exerce sur nos sentiments une influence déplorable, qui énerve notre courage , qui paralyse notre volonté. Il y a comme une habitude acceptée par ceux mêmes dont elle blesse les droits.

Prenons-y garde. Ces droits sont essentiels. Tout se tient dans la vie des églises. Elles ne peuvent abandonner impunément aucune portion du patrimoine commun ; et si nous doutions de la place qu'occupe dans leur activité chrétienne , ce sentiment de confiance qui résulte d'une égalité admise sans restriction et pratiquée sans faiblesse , interrogeons les étrangers de notre culte, qui , après avoir habité un pays où l'égalité religieuse est complète ( comme en Prusse, par exemple), s'établissent pour la première fois au milieu de nous. Demandons-leur ce qu'ils éprouvent en prenant place au sein d'une communauté qui compte pour si peu, qui se tient si modestement à l'écart, qui parle si bas, qui agit avec tant de circonspection, et qui a l'air heureuse de se faire oublier. Ils nous diront s'ils ne se sentent pas gênés, contraints, s'il respirent librement.

Hé bien! l'égalité , je veux dire, l'égalité absolue des cultes , a été établie pour la première fois en France, lorsqu'en 1830 on a retranché solennellement la religion d'Etat de notre pacte fondamental.

Je sais qu'on a remplacé la religion d'État par la mention statistique et provisoirement vraie d'une religion de la majorité. Je sais même tout le parti, qu'à une autre époque , on a su tirer d'une telle expression. Sous le consulat, dans la convention avec

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le saint-siége, qui précède la loi du 10 germinal an X, le premier consul reconnaît que la religion catholique est celle de la grande majorité des Français ; et , de cette déclaration , conforme aux faits de ce temps, comme elle le serait encore aux faits du nôtre , le despotisme impérial fit jaillir un système de religion d'État plus réel, plus dur qu'il Tait jamais été, même sous la restauration ; un système de religion d'État « qui transformait les évêques en hauts fonctionnaires de l'empire ; qui livrait nos places publiques aux pompes du culte romain ; qui associait à ses cérémonies nos soldats, notre drapeau, notre administration; qui osait enfin (et c'est tout dire) placer officiellement des doctrines catholiques à la base de notre université.

Voilà ce que Napoléon a tiré de ces mots inoffensifs : c La religion catholique est celle de la grande majorité des Français. > Lui, qui avait ordonné aux négociateurs du concordat de déclarer qu'on n'entendait accorder aucune prééminence au culte catholique ! Lui qui avait eu soin de prévoir, dans le concordat même, le cas où le chef du gouvernement ne serait plus catholique !

La religion d'État tout entière peut se retrouver aussi sous ces mots plus inoffensifs encore : c La religion catholique est celle de la majorité des Français. * Il n'y faut que notre consentement tacite. Déjà l'édifice qu'on avait cru ruiné en 1830 , se reconstruit rapidement sous nos yeux. Continueronsnous à garder le silence ?

Il n'y a pas de milieu possible entre la religion

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d'État complète et la complète égalité. U faut que la modification introduite en 1830 ait un sens absolu « ou n*en ait littéralement aucun. En remplaçant la religion d'Etat par une mention de majorité numérique, on a voulu réduire les privilèges du culte romain à une simple préséance , à une simple priorité honorifique, que personne ne lui conteste; on a voulu ne lui conserver que les avantages inhérents au fait même de la majorité, l'avantage d'imposer aux corps constitués le chômage de ses fêtes particulières , l'avantage de faire valoir une sorte de présomption légale dans les cas douteux , et de traiter , par exemple, comme catholique, la classe si nombreuse des enfants trouvés ; on a voulu , en maintenant ces droits légitimes et nécessaires , anéantir tout lien entre l'État et un culte particulier ; on a voulu qu'il demeurât étranger , comme État , à tous les cultes, et que tous fussent égaux devant lui. Si l'on n'a pas voulu cela, la modification introduite n'a aucune signification.

J'aime autant, j'aime mieux la religion d'État ouvertement proclamée, que le système équivoque et sans franchise des religions préférées y des religions favorisées j des reMgions plus spécialement protégées, qu'on cherche à faire prévaloir depuis quelque temps.

M. Alphonse Pépin, dans son livre récemment publié, sur l'état du catholicisme en France, de 1830 à 1840, ne demande pas le moins du monde que le catholicisme redevienne la religion de l'État. Il se contente de demander que le pouvoir, en vertu du principe constitutionnel du respect des majorités, seconde

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et facilite 9 de préférence à tout autres ^ les idées religieuses delà majorité.

Et, en échange de cette simple préférence , il lui promet l'appui du clergé catholique. C'est une alliance qu'il propose^ un contrat qu'il offre à signer, et dans lequel l'État n'apporterait que cette préférence innocente , tandis que l'église romaine apporterait tout son concours. Voici comment s'exprime M. Pépin :

c L'église qui est protégée , favorisée spécialement par l'État, ne serait-elle à son tour tenue à aucune obligation envers les représentants de l'autorité temporelle ? M

Et plus loin :

c Tel est enfin le rôle que la nouvelle religion a fait au jeune clergé catholique. Celui de s'associer à l'autorité temporelle avec discernement... >

Sans doute, ce sont des paroles, des pensées individuelles, et ni le gouvernement, ni le clergé catholique lui-même ne tiendr|iient un pareil langage. Nonseulement, il ne se trouverait personne d'assez hardi pour nous déclarer , qu'en effet, le vote si solennel de 1830 a été un leurre, et qu'on a retranché le mot de religion d'État avec l'intention bien arrêtée de conserver la chose ; mais il ne se trouverait même personne pour soutenir officiellement le principe de la religion favorisée. Il y a des choses qu'on fait et qu'on ne dit pas ; des choses qu'on laisse dire aux hommes qui ne craignent pas de se comprometU*e. Mais ce qu'on essaiera, je le crains, c'est d'esquiver la question. On essaiera de prouver qu'il y a un moyenterme entre la religion d'État et l'égalité. On récusera

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la logique, cette pauvre logique, que les hwnmei fra/U^ ques, ces grands génies de notre époque, méprisent si profondément. On nous dira qu'il est possible de ccmserver ou de restaurer quelques-uns des usages anciens, sans rétablir par cela même le système dont ils faisaient partie. On distinguera entre la religion d'État et les actes qui la constituent.

A une telle doctrine, il n'y a qu'une réponse à faire ; c'est de la forcer à s'expliquer, c'est de lui demander quelle est la limite précise où commence la religion d'État, quels sont les actes qui la constituent, quels sont ceux qui, comme tels, ont été implicitement supprimés en 1830, et quels sont ceux qui ont survécu à la révision du pacte fondamental. On reconnaîtra bientôt que la distinction est impossible ; qu'il faut conserver tous les actes, ou les rejeter tous. On est ou on n'est pas dans le système des religions d'État. On admet ou on n'admet pas que l'État a une religion, qu'il la professe au-dedans, qu'il la représente au-dehors. On reconnaît ou on ne reconnaît pas qu'il y a une religion des fonctionnaires publics, une religion des grandes cérémcmies nationales, une religion de l'armée, une religion des tribunaux, une religion de la politique, une religion de la diplomatie ; en d'autres termes, une religion de l'État. Ceci n'est pas une question de plus ou de moins, c'est une question de oui ou de non. S'il y a , jusqu'à un certain point, un culte des fonctionnaires, en leur qualité de fonctiomlaires, il y a aussi un culte du roi, en sa qualité de roi^ il y a un culte des Chambres, en leur qualité de Chambres. Si l'on admet qu'il est, non pas né^

cessaire, sans doute/ mais convenable, que des pré* fets ou des maires protestants assistent, dans des occasions solennelles , aux cérémonies catholiques, il faut aussi faire sacrer à Rheims le roi des Français ; il faut en refaire le roi très-^chrétien , le fils aîné de Téglise romaine ; il faut ramener les deux Chambres à la messe du Saint-Esprit. Si les fonctionnaires sont censés catholiques, le roi est censé catholique, la législature est censée catholique.

Je ne comprends pas qu'on s'arrête à moitié chemin ; et du reste, on ne s'y arrêtera pas. Cette l(^ique, qu'on bafoue , est plus puissante que les habiles gens qui se flattent de la garrotter. Elle marche d'un pas ferme jusqu'au but. Elle déduit impitoyablement jusqu'aux dernières conséquences des principes qui ont été posés.

Le sacre de Rheims et la messe du Saint-Esprit sont plus près de nous qu'on ne se l'imagine peutêtre. Déjà les espérances du catholicisme s'expriment ouvertement à cet égard , et je lis dans un ouvrage récent où le principe de la religion d'État est soutenu : c Somme&-nous donc bien éloignés de l'époque, où le vainqueur de Marengo, l'auteur du concordat Napoléon, recevait l'onction sainte du souverain pontife ? 1

A qui la faute ? Je ne me lasserai pas de le répéter : à nous seuls. C'était à nous à parler, à agir, à lutter. Nous ne l'avons pas fait. Ce qui était facile en 1830, est moins aisé en 1842. Mais, l'évidence de notre droit est telle ; l'intérêt bien entendu du gouvernement , celui même de l'église romaine se confondent

si étroitement avec le nôtre ; il est si clair, que Inégalité complète est le seul terrain solide pour. tout le monde, et que la religion d'État ne peut reparaître sans compromettre à la fois l'État et la religion ; les principes invoqués par nous sont si incontestables, qu'il est permis de compter sur le succès , sur un succès dont personne n'aura à s'afiBiger.

Tout est grave , on le sent, en pareille matière. Il n'y a pas de petites démarches sur un terrain si glissant. Il n'y a pas de petites déviations en dehors du principe d'égalité. Je puis donc signaler ici des circonstances fiitiles en apparence , sans encourir le reproche de m'arrêter à des misères indignes de mon sujet. Dans une situation comme la nôtre, ces misères-là prennent une importance, qu'accroît encore leur rapprochement.

Voyons à quels signes le maintien ou la restauration de la religion d'État se trahit , dans notre administration intérieure. Nous indiquerons ensuite ceux qui les révèlent dans notre politique au dehors.

Je suis heureux de commencer cette énumération^ qui me coûte, par un fait que j'ai déjà mentionné, et qu'il est impossible d'imputer au gouvernement, par un fait dans lequel se révèle seulement cette timidité de notre église, cette préoccupation de sa faiblesse, cette influence des traditions d'un autre temps, que nous retrouvons à la base de toutes nos souffrances actuelles.

Aucune loi , aucun arrêté, aucune instruction ministérielle ne prescrit aux fonctionnaires publics d'assister, en cette qualité , aux cérémonies du culte

romain , à Tépoque des anniversaires nationaux , après les succès éclatants ou les délivrances signalées. Ils sont libres de se rendre à Téglise protestante, s'ils sont protestants; libres (ceci est essentiel aussi) de s'abstenir entièrement, s'ils sont incrédules.

Liberté précieuse; car, partout où elle n'existe pas, partout où le principe de la religion d'État impose aux personnes publiques une profession extérieure que leur cœur dément , partout où prévaut la vieille distinction hypocrite entre l'honune et le magistrat , l'idée même de la religion est compromise et abaissée. Qu'il est triste de voir un Naaman contraint de s'incliner avec son roi dans le temple de Rimmon ! Qu'il est triste de voir un Constantin se scinder en quelque sorte, et professer le christianisme conmie simple fidèle , tandis qu'en qualité d'empereur, il rempUt les fonctions de souverain pontife du paganisme ! Et de nos jours encore, quel est le sentiment que produit, en Grèce, la participation d'un roi catholique et d'une reine protestante , aux cérémonies d'un culte qui n'est pas le leur? L'édification ou le scandale?

Ah ! le peuple ne s'y trompe pas. Il sent que l'État respectif mieux la religion, en la laissant à part, en l'abandonnant aux consciences individuelles , qu'en la classant au nombre des cérémonies nationales, au nombre des conditions légales de certains emplois, qu'en plaçant dans toutes les bouches ses formules, que la minorité n'admet pas quand elles sont entières , que personne n'admet quand elles sont ar^ rangées.

A l'Égalité bes cultes. vn

. Mais, je le répète, aucune loi ou ordonnance n'établit parmi nous le régime du culte officiel, le régime du Valais ou de la Bavière. La première tentative avouée qui se soit faite dans ce sens, c'est la décision récente et très-grave de la cour royale de Grenoble, qui a repris l'usage d'assister comme corps, lor&de sa rentrée, à une messe du Saint-Esprit. Hors cela, il n'a pas été entrepris ouvertement sur l'indépendance religieuse des fonctionnaires. D'où vient donc que tant de ministres, d'administrateurs , de com-^ mandants militaires, de magistrats protestants, qui, comme individus , ne consentiraient pas à entrer dans les édifices catholiques, à assister à des pratiques qui blessent leurs plus profondes convictions, se condamnent cependant à prendre quelquefois place dans les cathédrales ? D'où vient que d'autres hommes, qui ont le malheur de ne rien croire, se sentent tenus, dans les mêmes circonstances, de faire agenouiller leurs uniformes? D'où vient , en un mot, que, par une sorte de convention tacite, ou (pour mieux dire) par une continuation de ce qui se pratiquait au temps de la religion d'État , les fonctionnaires semblent appartenir encore à un seul culte, qu'ils ont tous leur place marquée dans ses cérémonies, et qu'ils ne peuvent s'en sdbsenter, sans manquer à je ne sais quelle convenance de position, sans décompléter un cortège ?

Plusieurs, Dieu merci, ne s'arrêtent pas devant une telle crainte. Plusieurs vont atccomplir leurs devoirs de magistrats et de chrétiens, au milieu de leurs coreligionnaires. Mais qu'il s'en faut que nous

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soyons revenus à ce temps de simples et ferventes croyances, où les synodes du désert ordonnaient aux fidèles persécutés de se séparer à tout prix des rites d'un culte idolâtre! Qu'il s'en faut que nous soyons arrivés au temps où la présence d'un fonctionnaire protestant dans une église catholique eau* sera autant d'étonnement, autant de scandale, que son absence en causerait aujourd'hui ; au temps où, pour les grands anniversaires , il y aura des uniformes partout , aux Billettes et à l'Oratoire , comme à Notre-Dame ; et mieux encore, au temps où il n'y aura plus d'uniformes nulle part, au temps où les citoyens auront tous un culte, où l'État n'en aura plus !

Pour que ce temps arrive, il faut que nous cessions de regarder comme une choçe simple et naturelle, l'apparition d'un seul culte dans Tes solennités nationales.

Cette tendance , dont notre lâcheté ou notre peu (le foi sont les seules causes, se manifeste de toutes parts.

Lisons (je prends au hasard) le programme des fêtes qui ont eu lieu pour l'inauguration de la colonne de la grande^rmée, à 'Boulogne. Il y est fait menlion très-expresse d'une messe que dirale cardinal-archevêque. Les cultes non-catholiques sont entièrement omis.

Cherchez dans les journaux de Paris la lettre adressée par le roi aux consistoires, pour la célébration de l'anniversaire de juillet. Vous ne trouverez que la lettre adressée aux évêques. Celle qui nous concerne ne se publie plus«

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Cherchez dans les journaux de certains départements les circulaires préfectorales pour la même circonstance. Vous n'y trouverez qu'une circulaire aux curés et desservants.

Continuez vos recherches , et vous verrez que, le 15 octobre 1841, à dix heures, a été célébrée, dans toutes les églises et paroisses de Paris, une rnesse du Saint-Esprit , en l'honneur de la rentrée des classes. A ce service assistaient les professeurs, instituteurs, institutrices et élèves.

J'ignore si les expressions de cette note communiquée aux journaux doivent être prises dans toute leur extension. J'ignore également si ce service religieux de rentrée des classes (service que j'approuve de toute mon âme ) a été célébré par Tordre du ministre de l'instruction publique , de son consentement, ou à son insu. Mais, ce que je sais, c'est que rien de semblable n'a été demandé à nos églises pour les professeurs , instituteurs , institutrices et élèves protestants.

Depuis quelque temps, l'administration prend l'habitude de faire bénir, par le clergé catholique , des établissements qui , en eux-mêmes , n'ont rien d'exclusivement catholique.

Ici, le clergé de Suresne bénit le pont nouvellement construit dans cette commune.

Là , le curé de Marsall bénit la première pierre d'une forteresse.

Plus loin, les évêques réunis à Alger pour accompagner les restes d'Augustin , bénissent les villages de la Mitidja.

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Et ce qui a lieu dans les solennités ordonnées par l'État, se. passe aussi dans celles qui s'accomplissent en dehors de son action directe. Partout un seul culte.

C'est un évêque qui inaugure à Nancy les bateaux à vapeur de la Moselle et de la Meurthe.

A Bordeaux, c'est un évêque qui préside à l'ouverture du canal des Landes et du chemin de fer de la Teste.

Jusque-là, rien ne semble plus simple. La Lorraine et la Gascogne sont des pays catholiques.

Mais, en Alsace, qui bénira le canal de l'Ile et les barques à vapeur du Rhin à leur entrée dans la ville de Strasbourg ? Qui bénira le chemin de fer de Strasbourg à Baie, au milieu d'une foule dont la majorité est protestante ? C'est encore un évêque.

Et qu'on ne dise pas : < C'était un beau spectacle. C'était une belle preuve de tolérance. » La tolérance consiste à respecter la liberté religieuse des autres. Elle ne consiste pas à sacrifier sa propre foi. La tolérance , telle qu'on l'entend , devrait porter un autre nom. C'est indifférence qu'il faudrait dire. Cette tolérance-là est le mal de notre temps. Elle énerve tout. Elle mutile tout. Si elle éloigne quelques luttes, c'est qu'il faut des forces pour lutter, et que toute force périt sous son influence débilitante.

Par elle, nous devenons très-accommodants, trèspeu susceptibles , chaque fois qu'il ne s'agit pas de nos intérêts particuliers, mais seulement des intérêts de notre culte et de la place qu'il devrait avoir. Nous allons au-devant des demandes qu'on pourrait nous faire.

A l'égalitk des cultes. ii.83

Administrateurs protestants d'un chemin de fer qui traverse une province protestante, nous dédaignons de nous réunir dans nos temples pour implorer les bénédictions d'en haut sur cet instrument nouveau , qui peut produire tant de mal ou tant de bien ; nous préférons appeler un prélat romain , qui, avec plus d'appareil et d'éclat, récite des prières que nos pasteurs ne sont pas dignes, sans doute, de prononcer, et donne à toute une population réformée cette double leçon, dont elle n'avait pas besoin, qu'il n'y a qu'un culte en France qui puisse convenablement se produire dans les grandes circonstances, et, qu'à vrai dire, toutes les églises sont égales aux yeux de Dieu !

Membres protestants du congrès scientifique de Lyon, nous trouvons fort simple qu'on nous convoque préalablement à la cathédrale. Nous aimons mieux assister le cœur froid à des cérémonies qui nous font àourire et qui devraient nous faire pleurer; nous aimons mieux cela , que d'inaugurer, nous aussi , nos travaux dans les édifices de nôtre communion.

Ainsi , toujours et partout , nous sommes les premiers coupables. Nous ne pouvons pas articuler un reproche contre le gouvernement, contre l'église romaine elle-même, sans nous apercevoir qu'il retombe en entier sur nous.

Si nous étions moins froids et moins timides, on ne se hasarderait pas sans doute à faire figurer nos soldats, protestants ou catholiques, aux processions publiques d'Alger. On ne forcerait pas nos soldats, protestants et catholiques, à présenter les armes aux

kSk DROITS QUI SB RATTACHENT

ossements d'un grand serviteur de Dieu, qui, de son temps, combattait avec énergie les honneurs rendus aux reliques. On ne condamnerait pas ceux qui ont conservé fidèlement sa doctrine, à pratiquer ce que leur conscience repousse. On n'associerait pas le drapeau de la France , le canon de la France , aux solennités d'un culte qui est encore celui de la majorité des Français , mais qui n'est plus celui de la France.

On n'exhumerait pas les dispositions , longtemps oubliées, du décret de messidor an XII, sur l'entrée des évêques et archevêques dans leur résidence. On ne donnerait pas un tel éclat à cette résurrection des vieux usages, que le narrateur officiel de la réception faite au nouvel archevêque d'Avignon, après avoir parlé du dais de velours et or, des pénitents de toutes couleurs^ des honneurs militaires , des confréries, des maisons tapissées, des arcs de triomphe, de l'inscription qui appliquait à M. Naudo les paroles que l'Évangile applique à Jésus-Christ : Béni sait cdui qui vient au nom du Seigneur, est obligé de déclarer, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis 1789. On ne chercherait pas à restaurer en apparence, quand on ne le peut en réalité , les anciens privilèges épiscopaux ; témoin cet évêque d'Orléans auquel on vient de réserver, pour son entrée, une grâce à annoncer dans la prison, afin de simuler (autant que la législation le permet) les usages d'un autre temps. On ne convoquerait pas les gardes nationales, les garnisons, toutes les autorités pour recevoir au nom de l'Etat , les représentants d'un seul des cultes rétribués par

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l'État. On ne donnerait pas aux actes intérieurs et purement ecclésiastiques de ce culte, tels que la remise du Pallium à un nouvel archevêque, ce caractère de cérémonie nationale, que leur imprime la présence des hauts fonctionnaires et des troupes. On comprendrait que, si le gouvernement est tenu de maintenir l'ordre partout, il ne doit intervenir officiellement dans les pratiques religieuses d'aucun culte , et que les honneurs rendus aux évêques catholiques font ressortir l'abstention complète ( et fort convenable au reste) de l'État, lors de l'installation de ces évêques protestants que nous appelons pasteurs. Prenons-y garde. Le décret de l'an XII contient d'autres dispositions, qu'on laisse sommeiller encore, mais qu'une décision ministérielle du 25 octobre 1831 a déjà déclarées obligatoires, en se fondant sur cette considération, qu^à V époque de la promulgation du décret^ la religion catholique n était pas plus religion de VEtat quelle ne Vesl aujourd'hui. (Elle se contenterait bien de l'être autant. ) Ces dispositions ne tarderont pas à reprendre toute leur force, si nous continuons à nous taire. Un pas encore, et nos drapeaux salueront le saint-sacrement, et des escortes l'accompagneront, elles salves d'artillerie célébreront son passage, et les soldats s'agenouilleront devant lui, et ceux qui appartiendront à notre communion fléchiront le genou comme les autres. Or, si nous permettons qu'on en vienne là, ce sera la preuve qu'il n'y a pas en nous assez de foi et d'énergie pour lutter, comme en Bavière, contre un acte d'idolâtrie imposé à des protestants.

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Ce faux principe, reste inavoué de la religion d'État y en vertu duquel la France officielle serait catholique, en vertu duquel notre armée et notre drapeau appartiendraient au catholicisme, lui attribue encore nos rues et nos places publiques* Les autres cultes se renferment chez eux. Us n'imposent à qui que ce soit une participation involontaire à leurs pratiques, le spectacle de leurs prières et de leurs pompes. Un seul culte, toujours le même, étale aux yeux de tous des cérémonies qui peuvent, qui doivent blesser une partie des populations, et qui , simples et touchantes à quelques égards dans certaines provinces, prennent dans certaines autres un caractère fort peu édifiant , témoin la procession du 15 juillet dernier, à Toulon, où Ton voyait marcher au son du fifre et du tambourin, un gros bœuf, des agneaux et moutons chaînés d'ornements , et , sur un grand crucifix , une malheureuse colombe vivante fixée par un fil de fer et se déchirant ellemême dans ses efforts pour se dégager.

Mais il est au moins quelques localités où ces cérémonies extérieures sont formellemeiit proscrites : aux termes de la loi de germinal an X , elles ne peuvent avoir lieu dans les villes où il y a des temples destinés à différents cultes.

Croirait-on qu'il a été possible de fausser \me déclaration aussi claire? Dès le 30 germinal an XI, une lettre ministérielle annonçait que cette disposition ne s'appliquait qu'aux communes renfermant une église consisioriale. Delà, cette conséquence, que le chef-lieu de chaque consistoire était seul soumis à

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Finterdiction prononcée par la loi. De là, les processions de l'empire et celles de la restauration dans des villes où nous avions des temples.

Mais une simple lettre de ministre ne peut abroger un texte de loi. Ce texte subsiste. Il n'a rien perdu de sa force ; et si les processions catholiques suspendues depuis 1830 cherchent à reparaître aujourd'hui ; si elles reparaissent effectivement; si , à Dijon et ailleurs, les maires qui font leur devoir en défen* dant la sortie des processions, sont menacés de poursuites judiciaires ; si ailleurs une coupable complaisance permet des manifestations que la loi condamne, nous sommes toujours armés des mêmes droits, et c'est à nous de les faire valoir.

Qu'on me permette d'insister sur ce point, dont rimportance a été trop longtemps méconnue, et d'emprunter à M. le pasteur de Frontin une partie des détails intéressants qu'il a portés récemment à la connaissance de l'église. Il me sera facile d'établir, 1** qu'en interdisant les cérémonies extérieures dans toutes les communes où existent des édifices consacrés à différents cultes , la loi de germinal an X a fait une chose juste, une chose nécessaire ; 2** qu'elle l'a faite avec une clarté qui ne comporte pas deux interprétations ; 3** que le gouvernement n'a pas déguisé son intention d'échapper aux dispositions de cette loi, et d'anéantir en toutes circonstances la garantie essentielle qu'elle nous assurait ; 4** que notre devoir est de lutter fermement contre des illégalités chaque jour renaissantes .

Et d'abord, l'article 45 de la loi de germinal an X

repose sur un principe profondément juste. S'il en était autrement, je serais le premier à déclarer qu'il faut , non pas tolérer sa violation ( c'est toujours un grand mal ), mais réclamer la présentation d'une loi qui l'abroge.

Que fait cet article ? après avoir livré aux processions catholiques les rues et les places de plus de trente-six mille communes, il place un millier de communes sous l'empire d'une exception. Il ne se sent pas le droit de scandaliser les congrégations évangéliques ou Israélites, en plaçant sous leurs yeux le spectacle du culte romain.

Qu'on se demandât si l'article est allé assez loin ; je le concevrais. Mais, ce que je ne saurais comprendre, c'est qu'on blâme la faible restriction apportée aux manifestations publiques du catholicisme. Supposons un moment que les rôles soient intervertis ; que le protestantisme ait ses processions, qu'il veuille célébrer l'anniversaire de la réforme en promenant dans nos villes et dans nos villages des emblèmes rappelant la restauration de la foi apostolique , la condamnation du pouvoir papal et du culte des images, la communion sous les deux espèces , etc. , ne s'élevera-t-il pas de toutes parts ce cri : « Vous ne pouvez pas aflQiger les regards des catholiques par de tels spectacles ! C'est une tyrannie exercée sur les consciences. La présence d'un seul catholique doit forcer la réforme à renfermer dans ses temples l'exposition de sa foi. »

Eh bien ! nous sommes moins exigeants ; nous ne demandons pas que la présence d'un protestant seul

A LEGALITE DES CULTES. hS9

force les catholiques à renfermer dans leurs églises l'étalage d'une idolâtrie qui nous blesse, comme l'expression de nos croyances pourrait les blesser. Nous nous contentons de la règle posée par le législateur de l'an X, de la règle sans laquelle on verrait se reproduire partout ce qui vient de se passer à Achicourt, où le reposoir a été placé en face du temple, et où le pasteur a été obligé de suspendre le service divin.

Nos prétentions sont-elles injustes ou exagérées 7

J'ai dit, en second lieu, que le texte de l'article 45 ne comportait pas deux interprétations.

On a équivoque sur le sens du mot temple qui y est employé , et la circulaire mim*stérielle de l'an XI a déclaré qu'il fallait entendre par là un chefAieu de con^ sistoire.

Or, il était aussi simple d'écrire chefMeu de consis^ toire que d'écrire temple ; et le législateur connaissait parfaitement la portée de ces deux expressions. Il employait le mot temple dans les articles 46 et 47 de la loi même qui nous occupe, et l'employait dans le sens que nous lui attribuons, dans le sens qu'on lui a toujours attribué. Le rapport de M. Portalis l'employait dans le même sens. Toutes les lois , tous les décrets, tous les actes de l'administration des cultes, toute la correspondance entre le ministre et nos pasteurs, l'emploient dans le même sens. Le projet d'ordonnance qui a si justement effrayé nos églises, l'employait aussi dans le même sens, puisqu'il parlait du cas où il y aurait plvfsieurs temples dans la même section.

Supposer que temple veut dire chef4ieu de consistoire.

<^90 DROITS QVl SE UATTAGUBNT

c'est supposer que les conseils municipaux peuvent refuser de délibérer sur les frais de réparations né* cessaires aux temples qui ne sont pas placés au cheflieu des consistoires, puisque le décret du 5 mai 1 806 ne parle que des temples. C'est supposer que le mot temple a une application plus restreinte que le mot église consistoriale^ puisque le premier signiSerait cheflieu de consistoire dans l'article 45 de la loi organique ^ tandis que le second ( de l'aveu même de l'empire ) signifie église quelconque dans SOQ article 8 , et assure un traitement à tous nos pasteurs , en le promettant aux pasteurs des églises consistoriales.

Le sens de l'article 45 est si peu contestable, et son exécution constitue, aux yeux du gouvernement luimême, une violation si manifeste de la loi , que la commission réunie après la révolution de juillet , et dans laquelle siégeaient MM. Portails, Siméon, Dupin aîné , Jauffret , n'a été d'avis de continuer cette exécution, qu'en tant qu aucune réclamation ne serait élc'véepar les protestants et les israélites.

Quoi qu'il en soit , elle a continué , et l'intention d'échapper à tout prix aux dispositions protectrices de la loi oi^anique, s'est révélée à des signes non équivoques. — C'est là ma troisième proposition.

Il suffirait assurément, pour l'établir, de mettre le fait en présence du droit.

La loi dit que les cérémonies extérieures n'auront pas lieu dans les communes où existent des temples consacrés à divers cultes.

Les processions de la Fête-Dieu se sont faites partout, ou presque partout cette année.

A l/ÉGALllÉ DBS C(JLTfiS« <^91

Mais il est bon d'étudier de plus près les inoyens employés, dans le but d'éluder une prohibition claire et précise.

S'agit-il d'églises qui ne sont pas situées au cheflieu d'une consistoriale? on leur applique l'interprétation inventée par la circulaire ministérielle de l'an XL

S'agit-il d'églises situées au chef-lieu d'une consistoriale ? on a recours à l'un de ces trois subterfuges , également indignes, et qui supposent également l'intention d'annuler le principe posé en germinal, sans affronter les embarras d'une modification législative.

Ou l'on place le consistoire de Lyon à la Croix- Rousse, qui n'a pas de temple; le consistoire de Marseilles, dans le faubourg de Sainte -Marguerite, qui n'en renferme pas davantage ; le consistoire de Rouen, au village de Bon-Secours, qui ne compte pas dixprotestants.

Ou ( ce qui est plus scandaleux peut-être ) ou stipule, en instituant un consistoire , la faculté de continuer les processions catholiques ; c'est-à-dire qu'on met à l'exécution d'un article de loi la condition qu'un autre article sera violé impunément ; c'est ce qu'on a fait quand on a établi l'église consistoriale de Gaen, sans préjudice des cérémonies extérieures du culie romain ; c'est ce qu'on a fait à Rouillé (Vienne), ville qui contient 2,000 protestants à côté de 60Q catholiques , et dans laquelle le préfet s'est opposé, les réserves en main, à l'interdiction des processions extérieures.

Ou enfin , à défaut de fictions et de réserves, on inr

k9^ DROITS QUI SB RATTACHBNT

voque Tusage ; et c'est ce que nous voyons à Montauban, à Besançon, etc.

Au reste, l'intention d'esquiver l'exécution sincère et loyale de la loi n'est plus contestée par le gouvernement. Voici ce que nous lisons dans les observations qu'il a présentées au Gonseil-d'État, au sujet de l'affaire de Dijon :

c L'article 45 de la loi de germinal an X n'a jamais été rigoureusement appliqué. (Et ici le ministre des cultes cite les circulaires qui ont interprété cet article) Sous l'Empire, on ne s'en tint pas là. On s' efforça même (Téviter les occasions d'appliquer Varticle 45 ainsi interprété Sous la Restauration , les processions furent partout autorisées. ...»

La loi a si complètement disparu ; elle a si bien fait place à l'arbitraire administratif , que , dans une lettre destinée à rassurer les protestants de La Rochelle sur le rétablissement des cérémonies publiques d'enterrement, le ministre déclare qu'il n'est pas disposé à lever , en ce qui concerne La Rochelle , l'interdiction des processions catholiques. Cette lettre vaut la peine d'être citée, car elle reconnaît pleineihent la justice du principe qu'on a foulé aux pieds dans la France entière.

c II ne s'agit pas ici de ces processions dans lesquelles le culte catholique expose aux fidèles les objets de son adoration , e< où , par conséquent, les convictions religieuses des protestants peuvent se trouver froissées. Il n'est nullement question du rétablissement de ces sortes de cérémonies, et il ne doit rien être changé à ce qui existe à cet égard à La Rochelle. :»

A l'Égalité des cultes. 493

Deux autres lettres du même ministre achèveront de lever tous les doutes.

La première, en date du 2 décembre 1840 , s'exprime ainsi : « L'intention du gouvernement n'est pas de maintenir indéfiniment et d^une manière absolw des reS" irictions que les circonstances ont seules motivées, j

La seconde, en date du 20 janvier 1841 , se référant à la précédente, ajoute : c Quant aux processions extérieures, l'intention du gouvernement n'est pas de maintenir d'une manière absolue la restriction de Varticle 45 de la loi de germinal an X, qui les prohibe dans les villes oiiily a des temples destinés à différents cultes. »

Donc, l'article 45 prohibe les processions dans les villes où sont nos temples.

Donc , le gouvernement prend sur lui àe ne pas maintenir d*une manière absolue les restrictions portées dans une loi, et une loi organique !

Je ne pense pas que l'évidence de notre droit puisse être plus complète. Reste à savoir s'il convient de la revendiquer , et tel est l'objet de ma dernière question.

Abandonnerons-nous le pasteur et le consistoire de Dijon, qui ont élevé courageusement la voix , et qui viennent de saisir le Conseil-d'État d'une réclamation, où toutes nos églises sont intéressées? Abandonnerons-nous les consistoires de La Rochelle, de Metz , de Lille , de Toulouse , de St-Agrève , de La Mastre, de Pouzanges , de Meaux, etc., qui ont pris la même cause en main ?

On parle de générosité ! On s'alarme des privations que notre fermeté imposerait à nos concitoyens ca-

i9k DROITS QUI 9R RATTACHENT

tholiques ! mais nous n'avons pas le droit d'être généreux aux dépens de notre église ; et puis, la générosité consiste à se priver volontairement d'avantages incontestés. Elle ne consiste pas à subir d'injustes et arrogantes prétentions. Il ne faut pas que la générosité ait toutes les apparences de la faiblesse. — Attendons au moins que la loi ne soit plus violée, que nos garanties ne soient plus mises en doute , pour iaire si bon marché de nos garanties et de la loi. L'église romaine aujourd'hui, nous saurait peu gré de nos soi-disant sacrifices; et elle aurait raison.

Le fait est qu'il y a dans notre silence moins de grandeur d'âme que de lâcheté. Nous craignons que la création des nouvelles églises protestantes ne soit entravée , par cela seul qu'elle entraînera la suppression des cérémonies extérieures.

Qu'est-ce à dire ? nous redoutons qu'on en vienne jusqu'à nous déclarer que , malgré l'existence des troupeaux protestants , malgré ce qu'on fait ailleurs pour des troupeaux catholiques moins considérables, on ne veut pas accorder les temples et les pasteurs ! Je ne crois pas qu'on l'ose. Être sciemment, systématiquement injuste, c'est ce que le gouvernement ne pourrait faire , sans entrer à vis ouvert dans le régime des persécutions. Or , se préoccuper aujourd'hui de telles craintes, et immoler des droits positifs à ces appréhensions imaginaires , ce serait faire un étrange calcul.

Remarquons, en outre, que toutes les garanties se tiennent ; que tous les abus se tiennent aussi. On croit ne sacrifier que l'article 45 de la loi de germi-

A l'Égalité des cultes. 4.95

nal an X , et Ton sacrifie le principe même de l'exécution scrupuleuse des lois qui nous sont favorables. On croit ne permettre que les processions illégales , et Ton permet à un seul culte de considérer comme son domaine exclusif, non-seulement la voie publique, mais les établissements , mais Tadministration, mais tout ce qui est public, et ce qui devrait être neutre en France.

Une fois entrés sur le terrain des concessions, on ne sait plus où l'on s'arrêtera. Voyez, sans quitter le sujet qui nous occupe , voyez l'interdiction des cérémonies extérieures ; elle frappe toutes les communes avant l'an X. En Tan X elle frappe encore celles qui renferment des temples; en l'an XI elle n'atteint plus que celles où sont placés des chefs-lieux de consistoires. Plus tard elle cesse de s'appliquer (grâces à des fictions, à des arrangements scandaleux) au plus grand nombre de ces dernières communes. Plus tard encore elle ne s'applique plus à aucune. Enfin , des arrêtés municipaux ordonnent de tendre sur le passage des processions , et l'autorité judiciaire déclare ces arrêtés obligatoires pour les populations protestantes.

Voilà jusqu'où l'on peut , jusqu'où l'on doit aller. Quand on fait le premier pas, on fait aussi les autres. Qui empêcherait , par exemple (et ce sera ma dernière réflexion ) , que l'église consistoriale de Paris ne fût replacée à Charenton ? les souvenirs historiques né manqueraient pas à l'appui d'une telle mesure , et les bonnes raisons ne manqueraient pas non plus. Pourquoi la capitale serait-elle seule privée de

496 DROITS QUI SB a4TTACHBNT

ces pompes catholiques qu'on réclame avec tant d'instance pour le reste du royaume ?

Je ne voudrais pas qu'on se méprit sur mes inten* tions. Il est bien loin de ma pensée de chercher à limiter la liberté religieuse de qui que ce soit. Je la veux entière pour tout le monde. Mais je ne crois pas que l'exercice de la liberté puisse aller pour quelques-uns, jusqu'à gêner la liberté de conscience chez les autres. Liberté entière du culte dans les maisons, liberté entière du culte dans les églises de toutes les dénominations, car nul n'est contraint d'entrer dans telle maison ou dans telle église. Mais il n'est personne qui ne soit forcé de passer dans la rue ; et c'est pour cela que la rue ne doit être envahie par aucun culte privilégié.

Fidèle à ces principes de liberté et d'égahté parfaites, je serais le premier à demander l'abrogation des lois qui abolissent les congrégations d'hommes ; et leur rétablissement si rapide ne me laisse d'autre regret que celui qui résulte de toute illégalité. Je trouve bon qu'il y ait aujourd'hui plus de couvents de trappistes qu'en 1789. Je trouve bon qu'il y ait des» lazaristes. Je trouverais bon qu'il y eût des jésuites, et personne ne déplorerait plus que moi, que des obstacles fussent opposés à la restauration d'un ordre tristement célèbre, d'un ordre qui reparait en France avec l'éloge de la guerre des Albigeois et l'apologie de la Ligue.

Je vais plus loin. Rien ne me semble plus naturel, plus légitime, plus nécessaire que ces missions catholiques , dont les abus et les excès ne sauraient

A l'Égalité des cultes. i97

faire condamner le principe. Je les défendrais au besoin. Mais ce que je ne défendrais pas (et ici reparait la distinction que j'ai établie plus haut) , ce que je ne défendrais pas, ce sont ces énormes croix qu'elles laissent ordinairement comme trace de leur passage, et dont la plantation sur nos places publiques, aussi illégale que les processions extérieures dans les communes où il y a des temples, ne peut se concilier avec le respect dû à la conscience des juifs, et même avec le respect dû à la conscience des communions chrétiennes qui repoussent le culte des images.

Ce que j'ai dit jusqu'ici est grave. On comprendra, je l'espère , tout ce qu'il y a d'intérêt pour nous et pour tous, à étouffer ce germe de religion d'État qui est resté au fond de nos usages, de nos lois , et qui, depuis quelque temps, commence à se développer et à grandir. On comprendra qu'il vaut la peine de surveiller une tendance, dont les progrès sont si rapides , qu'elle inscrit des privilèges ecclésiastiques dans le projet de loi sur l'instruction secondaire; qu'elle intimide le gouvernement , au point de lui faire chercher , près de Vienne en Dauphiné , une commune rurale qui n'oppose pas autant d'obstacle que la ville à l'installation du culte protestant ; qu'elle menace de faire ainsi renaître le bon temps , où les religiormaires étaient relégués à la campagne ; qu'elle installe des frères et des sœurs dans nos établissements officiels, sans se croire obligée de leur ôter leur caractère mixte ; qu'elle confie nos quartiers de détenus et nos élèves-institutrices à des corporations

^»9S DROITS Q13I SE RATTACDENT

catholiques, et qu'elle ferme aux professeurs protestants les principales chaires de nos collèges royaux. On comprendra la nécessité d'empêcher qu'il n'y ait en France une religion des fonctionnaires , nne religion de l'armée, du drapeau; une religion des cérémonies nationales, une religion en possession des rues et des places publiques.

Une telle religion serait bientôt la religion de TÉtat.

Mais j'hésite à aller plus loin. Je ne sais si je dois ajouter à ces considérations si sérieuses , quelques remarques qui paraîtront l'être moins. Toutefois, l'apparence seule est contre elles. Elles sont aussi sérieuses que les autres ; car elles manifestent aussi clairement cette tendance que notre mutisme a favorisée, cette tendance qui se concilie avec une parfaite bienveillance pour notre culte , mais qui n'en aurait pas moins pour effet prochain de l'effacer presque entièrement aux regards, pour leur présenter avec un éclat toujours croissant te culte de la majorité.

Je poursuis donc.

Personne ne conteste la préséance aux représentants du catholicisme. Us ont, ils doivent avoir le pas en France sur les ministres des autres cultes. Mais de là, à accepter des distinctions telles que celles qui tendent à s'établir, il y a assurément fort loin.

Peu s'en faut qu'on ne nous applique à la lettre le décret du 24 messidor an XII, sur les rangs et préséances, décret qui plaçait les présidents de nos consistoires loin derrière les évêques, après les magistrats de tous les rangs, après les sous-préfets.

A l'Égalité des cultes. ^OO

après les maires, après tout le monde, à la dernière place enfin.

Sous l'empire même, ce décret n'était pas appliqué à la rigueur; car nous voyons que, lors des présentations du premier de l'an, les consistoires calvinistes et luthériens ( c'était ainsi que les désignait le Moniteur ) n'étaient séparés du clergé que par l'interposition de la cour de justice criminelle, du corps municipal et de l'état-major.

Sous la restauration, les usages ont varié; mais la place de nos consistoires était en général celle qu'ils occupent encore aujourd'hui, entre les juges-de-paix,* les ingénieurs et les notaires.

Chacun le sent : cette place est peu convenable , et il y a dans l'idée même de culte quelque chose qui réclame le respect , quelque chose qui se maintient distinct des diverses magistratures , si honorables soient-elles.

Que l'empire, dont la pensée brutale n'a vu que des fonctionnaires partout et a incorporé les croyances comme l'enseignement à l'administration générale du pays, que l'empire ait traité de la sorte les représentants d'une petite église, d'une église qui faisait tache dans son unité ; que la restauration , avec sa religion d'État franchement avouée, ait conservé un classement qui maintenait les distances entre les petits cultes tolérés des protestants ou des juifs, et le grand culte national ; cela se comprend à merveille.

Mais, que notre gouvernement nouveau consacre, aggrave même ces traditions d'un mauvais temps, c'est ce qu'on ne peut s'expliquer qu'en pensant d'une

part , à la timidité de notre église ; de l'autre , à la vitalité d'un principe tel que celui de la religion d'État.

Quand un tel principe a dominé quelque part; quand il s'est mêlé à toutes choses ; quand il est descendu dans toutes les branches de l'administration , qu'il s'est approprié tous les signes de la puissance, ceux qui sont graves et substantiels comme ceux qui ne semblent que futiles^ il ne se laisse pas déloger aisément. Chassé d'une place, il reparait dans une autre. Vaincu momentanément dans les affaires, il se réfugie dans l'étiquette ; et alors, il semble que ce soit pitié de le poursuivre jusque-là. Affaibli, effacé dans la vie réelle , il cherche dans YAlmanach royal d'obscures compensations. Il y rétablit à petit bruit ses privilèges. Il s'y crée peu à peu des droits, en attendant l'heure où il pourra les appliquer partout et ouvertement.

Voilà pourquoi il faut vaincre la répugnance qu'on éprouve à s'occuper de choses dont l'apparence est petite, mais dont les conséquences sont énormes. Voilà pourquoi il ne faut rien laisser passer dans la moindre liste, dans le moindre cérémonial, qui puisse impliquer le rétablissement d'un ordre de choses solennellement aboli.

L'honneur des pouvoirs publics, qui, en modifiant l'article 6 de la Charte, ont annoncé qu'ils faisaient une chose sérieuse ; le salut de nos institutions nouvelles et de cette dynastie, des pas de laquelle nous voulons écarter tous les périls ; l'intérêt même du culte catholique, qui n'a jamais été plus respecté que

quand il s'est abstenu de dominer, et qui, en ressaisissant une position momentanément perdue , cède sans le savoir, à la plus fimeste des tentations ; tout nous dit qu'il importe d'être vigilant, inflexible ; de ne rien pardonner à cet ennemi commun qu'on nomme religion d'État , de le signaler sous tous ses masques , de le suivre dans toutes ses retraites , et de prendre au sérieux (puisqu'il nous y force) des questions que nous aimerions mieux dédaigner.

Aussi bien , les démarches , même les plus légitimes, demandent à être faites à temps. Aujourd'hui, nous nous adresserons à la sagesse du gouvernement , avec la certitude d'être écoutés et compris. Aujourd'hui, nous ne dénoncerons pas en vain cette tendance nouvelle, dont la mort de M. de Quélen et le rapprochement d'une partie du clergé catholique ont donné le signal. Aujourd'hui, nous n'invoquerons pas sans succès les vrais principes. Le mouvement vers la reconstitution d'une religion d'État est trop récent encore et trop peu sûr de lui-même, pour n'être pas facilement arrêté. On n'a pas encore assez réparé , assez complété , assez réuni les restes de l'ancien ordre de choses, pour qu'il soit devenu impossible de le détruire sans combat. Nous sommes encore à ce moment , où il suffit de montrer certains principes et de les appeler de leur nom , pour les vaincre.

Montrons donc le principe renaissant des religions d'État jusque dans les réceptions des Tuileries. Disons que la place assignée à nos consistoires , indigne en elle-même , est plus indigne encore par le

502 DUOITS QDl SB RATTACHENT

contraste de celle qu'occupe le clergé romain. Disons (quoi qu'il nous en coûte) que, si les consistoires protestants sont admis le 1^' janvier après tout le monde , ou peu s'en faut , et si M. rarchevèque de Paris est admis le 31 décembre avant tout le monde, comme cela avait lieu en 1823 ; si la présence officiellement constatée du président du conseil et du garde-des-sceaux, si la publication officielle des discours achèvent de donner à la réception de l'archevêque un caractère de solennité qui fait ressortir encore la sèche mention de ce qui nous concerne , il y a là un signe évident de cet esprit de retour au passé, auquel il est si doux de s'abandonner quand personne ne s'en effraie.

Disons que ce qu'il y a peut-être de plus pénible pour nous dans les usages qui ont prévalu , c'est le silence gardé sur les discours de nos consistoires et sur les réponses si pleines de bienveillance que leur adresse le roi. Publiés sous la restauration , ces discours l'ont été encore après la révolution jusqu'en 1833, et l'on ne saurait comprendre le motif qui nous priverait de ces communications précieuses à plus d'un titre, de ces paroles de profonde et chrétienne fidélité prononcées au nom de l'église, de ces paroles de bonté, de sympathie, de juste et égale protection que le roi daigne faire entendre à son tour, et qui remueraient si puissamment tous nos cœurs.

Ajoutons que ce qui se passe à Paris, se passe aussi dans les provinces, et dans celles mêmes qui renferment, comme l'Alsace , de nombreuses popu-

A L ÉGALITÉ DBS CULTES. 503

laticms protestantes. Les voyages des princes» ceux des ministres fourniraient de nombreuses occasions de signaler les distinctions établies entre le clergé catholique et notre clergé. Le premier parait seul, harangue seul , fait seul les honneurs des établissements mixtes. Le second n'est reçu (quand il est reçu) qu'après les fonctionnaires du cinquième ordre.

Montrons encore le même principe se glissant depuis peu dans les pages discrètes de YAlmanach royal.

Là, tout est pesé. Tout changement doit se justifier avant d'être admis. Il y a des raisons d'État derrière la moindre modification des listes , comme il y en a dans l'ordre (si indifférent en apparence) des réceptions officielles.

Eh bien! un changement très-significatif s'y est introduit. Le nonce n'y figure plus , avec les autres ambassadeurs, dans la liste alphabétique des États représentés. Il est seul excepté de ce classement commun.

Le pape est traité avec la même faveur. Seul , il est admis, avec les souverains de la maison de Bourbon, avec les familles régnantes d'Espagne, de Naples et de Lucques, dans une petite liste à part, qui précède la liste générale des souverains, classés selon l'ordre alphabétique de leurs États.

Il y a plus. Son ambassadeur en France va, dit-on, prendre chez nous la présidence du collège diplomatique ; c'est-à-dire que , la question de savoir si la règle posée par le congrès de Vienne pour les pays où

bÙk DKOITS QUI SB RATTACUBNT

le catholicisme est la religion de VEiat^ la question de savoir si la France est officiellement catholique, sera résolue affirmativement. On n'avait pas osé la trancher encore , et tel était le motif de l'envoi d'un simple internonce. Mais, le temps des hésitations et des scrupules semble être passé. En annonçant la nomination d'un nonce à Paris , la Gazette universelle de Leipzick déclare qu'elle voit dans ce fait la preuve la plus frappante du vif désir qu'éprouve aujourd'hui le gouvernement français, de se trouver dans les meilleurs rapports avec Rome.

Au fond de ce retour à d'anciens usages, au fond de ces concessions, si peu importantes en apparence, et qui ont dû être si aisément accordées aux désirs du clergé romain, voici ce qu'il y a réellement , ce qu'il vaut la peine d'y faire voir.

Pour le gouvernement de la France, le pape n'est plus seulement un souverain : c'est le chef de l'église, c'est le Père commun des fidèles, c'est le vicaire de Jésus-Christ.

Il est impossible de donner une forme plus innocente à une redoutable prétention.

Je passe aux signes par lesquels la tendance que j'ai signalée en France se manifeste dans notre conduite au dehors. Mais, on m'arrête.

€ Ne voyez-vous pas, me dit-on, qu'il s'agit ici de politique et non de religion? Si notre gouvernement

A l'Égalité des cultes. 505

se fait, vis-à-vis des étrangers, le représentant exclusif des intérêts catholiques, ce n'est pas que le catholicisme soit encore la religion de l'Élat; c'est que notre rôle obligé consiste à nous appuyer dans le monde , sur un principe qui ne soit point celui de l'Angleterre. L'extension du protestantisme, c'est l'extension de l'influence britannique. Il faut donc que les progrès du catholicisme deviennent ou demeurent ceux de l'influence française. Ceci n'est pas une question de croyance, mais de patriotisme, mais de nationalité. La distinction entre la religion d'un État et ses actes extérieurs est si profonde , que Richelieu n'a pas craint de s'appuyer sur les pays protestants. ^

Pour répondre dès l'abord à ce dernier argument, je dirai que Richelieu donnait au-dedans de si solides gages à l'église romaine, qu'elle pouvait bien n'être pas trop alarmée de l'infidélité qu'il lui faisait audehors. Elle pouvait admettre, elle, la distinction entre la religion de l'État et la politique extérieure de l'État. Pour nous, qui verrions partout, au-dehors comme au-dedans, cette prétendue politique tourner invariablement contre notre culte, il ne nous serait pas aussi facile de croire qu'il ne s'agit pas de croyances , mais de nationalité.

D'ailleurs, le raisonnement nous mènerait loin; et de toutes les manières de rétablir la religion d'État, la plus dangereuse, sans contredit, consisterait à la rétablir au nom de la politique.

Avec ce principe, on refuserait l'appui de la France à nos missionnaires protestants français

dans le monde entier, car ils préparent la voie aux Anglais.

On leur fermerait rentrée de nos colonies, car leur aclion y faciliterait la conquête, toujours menaçante, de l'Angleterre.

Que dis-je , on ne tarderait pas à combattre , en France même, les progrès de TEvangile; car ses progrès n'auraient d'autre effet que de nous dénaiio^ naliser.

Il y aurait beaucoup à dire sur un tel principe , au point de vue même de la politique. Il serait facUe de montrer à quel point la France s'affaiblirait, en adoptant une marche invariablement hostile à une partie des Français ; une marche qui blesserait syslématiquement et dans ce qu'elle a de plus intime, la conscience de toule une église française, ses espérances, ses affections les plus légitimes et les plus sacrées. Ce serait une bien mauvaise politique que celle qui irait chercher quelques milliers d'alliés catholiques en Syrie, et qui , chez nous, placerait un million et demi de sujets fidèles et dévoués en dehors des intérêts communs !

Mais c'est au nom d'un autre sentiment , c'est au nom de notre dignité de citoyens, au nom de notre honneur, au nom de notre sûreté même, que nous devons flétrir, dès qu'elle ose se montrer, cette détestable théorie, qui installerait la politique à la base de la religion d'État, cette théorie qui représenterait tout protestant comme un partisan né de l'Angleterre , qui ferait peser je ne sais quelle suspici(m vague sur notre foi, sur nos personnes, sur nos

relations ; qui ferait consister le patriotisme à nous combattre*

Ah ! qu'on le croie bien , ce patriotisme n'est nulle part plus brûlant, plus éprouvé que dans le cœur des protestants français. Et il y en a, du patriotisme, il y en a beaucoup dans ce cri d'un homme convaincu que l'église romaine marche à sa ruine, qu'elle y entraîne tout ce qui s'attache à elle, d'un homme qui ne veut pas voir son pays s'atteler par-derrière à cette cause irrévocablement perdue.

Il y a du patriotisme, et beaucoup, dans le cri d'un homme qui ne voudrait pas que la France s'attachât exclusivement au principe qui a abaissé, corrompu , ruiné tous les États où il s'est établi : l'Espagne , l'Italie, l'Amérique méridionale.

Il y a du patriotisme dans les avertissements que j'adresse à notre gouvernement nouveau , afin qu'il évite recueil où la restauration s'est brisée. Trop de voix répéteraient un jour, avec une intention qui n'est pas la mienne, ce que je suis seul à dire aujourd'hui !

C'est au nom de la politique, mais au nom d'une politique qu'elle n'a plus le drmt de professer, que la France se présente vis-à-vis des autres peuples en qualité de puissance catholique.

C'est au nom de la politique, que la France se montre catholique à Alger. N'est-il pas aisé de comprendre que nous ne pouvons inspirer du respect aux Arabes, en nous faisant voir tels que nous sommes, sans religion nationale, et divisés entre plusieurs cultes? N'est-il pas évident qu'il faut que la

pensée de la France s'identifie à leurs yeux avec celle d'un culte, d'un culte splendide, d'une grande hiérarchie?

De là y cette mission à la fois politique et charitable que l'État a confiée à l'évêque d'Alger, et qu'il a remplie avec un dévouement que nous savons honorer autant que personne. De là, ces négociations où le représentant d'une église représente la France auprès d'Abd-el-Kader. De là, ces prisonniers catholiques et protestants ramenés par un prêtre catholique.

De là encore, ces cérémonies catholiques solennellement exposées aux regards de tous. De là, ces messes militaires rétablies avec éclat (et je voudrais qu'elles le fussent en France comme à Alger); mais rétablies, sans que les autres cultes soient mis en possession des mêmes avantages. De là, ces aumôniers catholiques attachés enfin, Dieu merci, à toutes les expéditions ; ces aumôniers qui administrent et confessent les pauvres soldats mourant par le fer, et les soldats plus nombreux que moissonne la maladie ; ces aumôniers accordés aux seuls catholiques, et à côté desquels nos pauvres protestants succombent sans consolations et sans secours.

Je sais qu'il n'est pas très-facile de satisfaire à nos besoins sous ce rapport, et je me réserve d'indiquer plus loin quels changements il sera nécessaire d'opérer, pour y parvenir, dans l'organisation de nos régiments. Mais je constate dès à présent ce fait , qu'en Algérie, et aux yeux des Arabes, la France est un pays catholique.

A l'Égalité des cclt£S. 509

Et demandez aux habitants des îles Sandwich et de Taïti s'ils pensent que la France ait aboli la religion d'État, la France qui s'est présentée chez eax avec des prêtres catholiques , qui les a forcés à les recevoir, et qui s'est peu souciée de savoir si cette violence exercée sur des églises si chères aux chrétiens évangéliques, sur des églises naissantes et déjà prospères, qui comptent par vingt mille leurs communiants et leurs écoliers , ne contristerait pas profondément, ne blesserait pas dans ses plus tendres, dans ses plus légitimes affections, toute l'église protestante de France !

La politique est aussi mise en avant pour justifier le rôle que la France remplit, qu'elle n'a cessé de remplir dans la Syrie. Là aussi, les sympathies religieuses les plus légitimes sont foulées aux pieds, pour conserver et continuer ce protectorat exclusif des catholiques, dont la France est en possession depuis si longtemps. Qu'importent les vœux de toute une église française, justement préoccupée des progrès du protestantisme en Orient? Qu'importe le principe posé en 1830, et qui interdit à notre gouver-, nement de se donner comme le représentant d'un seul culte ? Il faut conserver une influence française en Orient. Il n'y a que des esprits étroits et fanatiques , qui puissent se préoccuper plus des progrès du protestantisme que de ceux des Anglais. Ils exagèrent le principe, pour en exagérer les conséquences. Si la religion d'Étal a été supprimée en 1830, on a conservé la religion de la majorité ; et si le gouvernement français a cessé de représenter

exclitsivement le catholicisme, il a continué à le représenter principalement. Il ne suffit pas de modifier les Chartes; il faut encore tenir compte des faits. Or, le catholicisme est un grand fait, dont tout homme sensé et vraiment politique tiendra grand compte au-dedans comme au-dehors. S'il peut fournir des points d'appui à notre politique, notre politique est bien maîtresse d'en profiter.

Et c'est ainsi que nous retombons toujours sur la même question , question qu'il faudra vider bientôt , car sa solution renferme celle de beaucoup d'autres. N'a-t-on rien fait, absolument rien, en modifiant l'article 6 de la Charte constitutionnelle? A-t-on changé les mots ou les choses ? Tout ce qui était permis avant ce changement, l'est-il encore après, au-dehors comme au-dedans ?

Poser cette question, c'est la résoudre. Je ne veux pas rentrer dans son examen. Je ne veux pas prouver de nouveau , à quel point il est impossible d'imaginer un terme moyen entre la religion d'État , et la neutralité complète de l'État, en matière religieuse. Je veux seulement montrer combien il nous importe d'obtenir la modification de ce protectorat exclusivement catholique, que tous les ministères ont exercé en Orient , au nom de la France.

M. Guizot , lui-même, a cru devoir continuer cette politique traditionnelle ; et peut-être, lui était-il plus difficile de l'abandonner, précisément à cause de sa qualité de protestant.

Toujours est-il qu'il s'est expliqué dans ce sens , lors de la discussion de l'adresse à la Chambre des

A l'Égalité des cultes. 511

Pairs, quand M, deMontalembert s'est élevé contre la création d'un évêché protestant à Jérusalem, et qu'il a demandé au. cabinet, sinon de s'opposer à cet établissement, du moins d'y répondre par quelques garanties nouvelles données aux populations catho*liques , qui habitent les saints lieux ou qui les entourent.

C'est encore le même esprit qui a dicté , dans le projet de budget des affaires étrangères, la note jointe à la proposition de créer un consulat à Jérusalem. Elle est ainsi conçue : < Plusieurs puissances viennent d'établir des consulats , et même un évêché, à Jérusalem, afin d'assurer la protection la plus active à leurs coreligionnaires. La France, à qui est dévolu, le droit de protéger la religion catholique en Orient, ne doit négliger aucun moyen de remplir cette mis* sion. »

C'est le même esprit qui fait que nous parlons de nos congrégations religieuses s'établissant en Egypte, que, non contents de consacrer 150,000 fr. par année à secourir le catholicisme syrien ; non contents de fonder des bourses dans le collège catholique d'Autourah , et de consulter les évêques catholiques d'Orient sur la conduite que la France doit tenir, nous discutons les questions qui se rattachent aux capitulations françaises et à la protection des Maronites, avec une sorte de fanatisme anti-protestant.

C'est le même esprit qui pousse notre gouvernement à se faire officiellement convertisseur, à prêter chaque jour aux missionnaires du culte romain les vaisseaux et les forces de la France. C'est lui qui

5i2 DROITS QUI SE RATTAGHBNT

vient d'inspirer à M. David son inconcevable sortie contre les missionnaires américains, dont les rêveries iransailarUiques (il me permettra de le lui dire)^ constituent la foi d'une trentaine de ses collègues. C'est lui qui a inspiré à M. Guizot sa déclaration récente sur notre alliance avec l'Espagne, < alliance d'autant plus naturelle et intime^ » s'est-il écrié « que V Espagne est car ûiolique; » d'où il faudrait conclure qu'il nous serait difficile d'avoir désormais des alliances intimes avec les puissances protestantes, avec l'Allemagne, avec la Hollande, avec la Suisse! C'est lui qui inspirait à M. de Carné ces paroles graves, où se révèlent avec clarté les tendances du moment : < Il est incontestable que la politique se fait aujourd'hui par la propagande religieuse, autant que par les principes politiques eux-mêmes..,. L'influence de la France est partout associée au triomphe de l'idée catholique. »

La religion d'État est là toute entière , et sous la forme la plus dangereuse.

Qu'on me comprenne bien. Je ne demande pas que la France renonce à ses capitulations. Je ne demande pas qu'elle abandonne à l'oppression des musulmans les chrétiens catholiques de Syrie. Je suis d'avis qu'on les secoure , qu'on les protège, qu'on leur donne appui auprès de la Porte. Les crédits ouverts pour subvenir aux besoins des Maronites, ne me paraissent pas trop élevés.

Mais je demande que cet appui , cette protection , ces secours de la France cessent d'avoir un caractère exclusif. Je demande qaè les pauvres chrétiens protestants , déjà fixés en Syrie, que ceux qui s*y établi-

A l'Égalité des cultes. 513

ront plus tard soient défendus aussi contre la persécution. Je demande enfin que le gouvernement comprenne le profond et légitime intérêt qui s'attache pour nous ( malgré quelques susceptibilités passagères) à cet évêché de Jérusalem, à ce centre évangélique officiellement reconnu par la Porte, à ce point d*appui offert à toutes les communions protestantes.

Loin de le combattre comme une œuvre anglaise, j'aurais voulu qu'il s'y associât comme à une œuvre chrétienne ; qu'il lui enlevât ainsi ce caractère anglais qu'il redoute , pour lui restituer son vrai caractère, un caractère exclusivement religieux. J'aurais voulu que notre gouvernement prouvât ainsi que sa protection se portait également sur tous les cultes. J'espère qu'il saisira d'autres occasions de le montrer en Orient.

Et les occasions ne manqueront pas; car, si la question d'Orient est la grande question de la politique, elle est avant tout la grande question de la reli-^ gion. Ce serait une religion morte que celle qui s'inquiéterait peu d'avoir ses représentants, ses missionnaires, ses colons , sa protection assurée sur cette terre sainte, où toutes les communions trouvent leur berceau, où toutes savent que les événements prédits doivent s'accomplir , où toutes lisent ce prochain accomplissement et dans l'affaiblissement de l'islamisme, et dans la préoccupation croissante des puissances européennes, et dans ces préparatifs des hommes qui obéissent sans le vouloir aux oracles bibliques. -^

Il n'y avait pas d'intérêt plus pressant pour le pro-

testantisme, que celui d'avoir , lui aussi , son représentaut avoué à Jérusalem. L'élise de France Ta senti. Elle le sentira mieux chaque jour. Il faut qu'elle puisse compter, pour la conservation de ce bien précieux , sur l'appui d'un gouvernement qui se doit à tous les cultes, ou ne se doit à aucun.

Alors même qu'il n'existerait pas de protestants en Syrie, nous aurions le devoir et le droit d'y planter notre drapeau, d'y commencer une œuvre trop longtemps ajournée. Mais il n'en est point ainsi. Déjà Jérusalem renferme des Juifs protestants ; déjà un temple protestadt s'y bâtit ; déjà les missionnaires protestants ont commencé leurs travaux et obtenu des succès; déjà diverses peuplades les ont appelés.

L'œuvre est donc entamée. J'espère qu'elle se cour tinuera, et que notre église y prendra une noble part. J'espère que nul ne manquera à ce rendez-vous solennel qui est donné à tous sur la terre de la promesse. J'espère que le travail commun, le travail évangélique fera oublier les petites jalousies internationales. J'espère qu'il n'y aura plus pour personne , en Judée , ni Anglais, ni Prussiens , ni Français; mais des proiesumis. J'espère qu'alors notre gouvernement sentira qu'il ne peut prendre parti entre les deux cultes, et que sa mission en Syrie est de protéger , non les catholiques seuls , mais tous les chrétiens.

J'en ai dit assez , sans doute, pour démontrer aux plus prévenus que le principe de la religion d'État n'a pas encore été rayé de l'ordre des faits , comme il l'a été du texte de la constitution.

A l'Égalité des cdltbs. 515

Tout le monde cpn viendra que le principe vit, qu'il se manifeste dans les plus petites choses et dans les plus grandes , dans les questions d'étiquette et dans les questions de politique étrangère ou d'administration intérieure. Tout le monde conviendra qu'il est j depuis quelque temps, en voie de progrès.

Peut-être même était-il inutile d'en appeler sur ce point aux actes officiels que j'ai cités. Il aurait suffi d'interroger le sentiment public ; et il nous aurait répondu que , de tous côtés , se révèle dans le clei^é catholique , cette activité exigeante et hautaine , qui a toujours caractérisé ses jours de domination.

Ce n'est assurément pas moi qui blâmerai chez les évoques l'exercice d'un droit que je revendique pour mon église , du droit de soutenir hautement, énergiquement leur cause, et de combattre sans ménagement, au nom de leur foi, tout ce qui semble la menacer.

Je trouve donc parfaitement légitimes ces lettres épiscopales, ces mandements polémiques, dont l'apparition vient de soulever quelques débats.

Mais , ce que je ne suis pas seul à remarquer, c'est que les armes dont on a repris l'usage , étaient restées bien longtemps dans l'arsenal ; c'est que d'autres armes, également enfouies depuis l'époque de la religion d'État, les miracles, viennent de revoir également le jour dans les colonnes des journaux catholiques ; c'est que les prétentions au privilège ne s'étaient pas , depuis longues années , produites avec autant de hardiesse et d'ensemble qu'elles l'ont fait

au sujet du projet de loi d'instruction secondaire, projet sur lequel pèse le veto suspensif du clergé romain, quoiqu'il lui accorde des immunités exagérées; c'est que les résistances de ce clergé contre la communalisation des écoles protestantes ont pris une énergie toute nouvelle ; c'est que les vexations exercées contre nos malades dans les hôpitaux se multiplient ; c'est que des tentatives pour la conversion et l'enlèvement de nos enfants (tentatives dont les tribunaux feront justice ) essaient aussi de se reproduire.

Qui ne serait frappé du changement qui s'est récemment opéré dans les allures du catholicisme français ?

Il agit avec une franchise à laquelle nous n'étions pas accoutumés. Il ne s'impose plus aucune gène; il se montre tel qu'il est. Le culte de la Vierge est redevenu son dogme privilégié. C'est la Vî^e qu'on prêche dans ses chaires. C'est à la Vierge que les mandements adressent les fidèles; et M. le curé de Notre-Dame-des-Victoires, directeur de l'association de V ImmacuUe^Concepiion de la Vierge^ vient de publier un document, qui établit qu'en octobre dix-huit cent quarante-deux, 260,850 personnes (dont 127,763 hommes ) , portaient la médaille de l'Immaculée- Conception.

Les journaux catholiques ne reculent plus devant la publication des faits miraculeux : l'apparition de la Vierge à M. de Ratisbonne ; la guérison de M"* de Maistre, par l'application de l'image du chanoine del Buffalo ; le nouveau prodige opéré à Plombières par

A l'égalité DBS CCLTES. 517

le même chanoine ; les stigmates saignants de la femme duVar ; la venue solennelle de notre Seignew, qui s'est montré aux yeux des missionnaires catholiques de la Chine , tout cela n'a pas suffi. Un décret papal, dont une ordonnance royale vient d'ordonner la publication , institue en France une procédure de canonisation; c'est-à-dire une procédure qui doit constater au moins deux miracles dans la vie de J.-B. de Salles. Que dis-je! une procédure! l'envoyé de Rome, M. l'abbé Rosatini , sera obligé d'en instituer dans toutes les provinces, s'il veut satisfaire aux nombreuses demandes qui lui sont adressées pour de nouveaux saints; ici, pour Germain Cousin; ici, pour Pierre Fourier.

Les ordres religieux se multiplient à l'infini. Jamais les autorisations de communautés nouvelles n'ont été plus nombreuses. Les frères Prêcheurs s'organisent; la demande des cloîtres (demande fort légitime en elle-même ) se glisse presque dans les colonnes de quelques journaux politiques ; la concession accordée aux trappistes en Algérie , fait éclore une foule de prétentions nouvelles. On rêve des couvents militaires dans l'Atlas , des corporations religieuses et guerrières, des chevaliers porte-glaives^ châtiés de gouverner et de défendre nos possessions, d'où aérait exclue, bien entendu, toute diversité de croyances. On rêve la reconstitution européenne de l'ordre de Malte, son empire sur Jérusalem, la Syrie, etc.

A côté de ces plans plus ou moins chimériques , nous trouvons des preuves réelles et palpables de l'ascendant qu'exerce de nouveau le clei^é romain.

A Saint-Jean-de-Royan et à Brest, des curés scmt nommés membres de conseils-g^éraux. Ces conseils ont eu à s'occuper presque partout de demandes en supplément de traitement, qui leur sont présentées par les évêques. Un tel retour aux bonnes traditions devait soulever des résistances. Il en a rencontré dans plusieurs départements , et dès à présent on a pu pressentir la lutte terrible qu'on se prépare , en poursuivant jusqu'au bout la restauration d'un état de choses constitutionnellement aboli. Mais la passion aveugle les plus sages, et dans l'ivresse du triomphe il est difficile de calculer les chances funestes de l'avenir.

Le catholicisme a demandé et obtenu (si je ne me trompe) des évéques dans nos colonies.

Le catholicisme a repoussé avec violence la pensée de concéder aux protestants des églises qui lui sont devenues inutiles.

Le catholicisme a fait plus. Il a osé réclamer la suppression de la statue de Luther , qui figurait à Strasbourg dans le bas-relief du monument de Guttembei^. Ce n'est pas tout. Sa réclamation a été accueillie. Sous les yeux des protestants de l'Alsace, l'effigie du réformateur allemand a été honteusement retranchée. Le croira- t-on : en 1842, en France, dans une province où on lit la Bible , au pied d'un monument élevé à l'inventeur de Fimprimerie , de l'imprimerie qui n'est un bienfait que parce qu'elle reproduit la Bible, on a prononcé et exécuté, contre le traducteur de la Bible, contre l'homme dont Dieu s'est servi pour rendre la Bible au peuple, une sen-

A l'Égalité de» cultes. 649

tence d'indignité. Qu'aurait-on fait de mieux aux plus mauvais jours de la religion d'État? Qu'a fait de mieux le fanatique roi de Bavière ? lui aussi a banni Luther ; il lui a fermé les portes de sa Vallalha, et sa Vallalha est devenue odieuse et ridicule aux yeux de l'Allemagne tout entière.

< Les catholiques seraient douloureusement affectés en voyant l'image de Luther, qui a attaqué le pape et l'église ; mais les protestants ne doivent éprouver aucun sentiment pénible, en voyant l'image de Bossuet, qui a calomnié la réforme, qui a excité contre elle les sanglantes persécutions de Louis XIV. > Voilà le raisonnement qui sert d'apologie à l'acte sauvage que je viens de rappeler, le raisonnement dont nous confessons la justesse , quand nous acceptons en silence de pareils outrages.

Cet argument, tiré de l'extrême susceptibilité d'un culte et de la parfaite insensibilité de l'autre, on l'applique aux grandes choses comme aux petites. Il n'avait pas inspiré la loi de régence ; je dois le croire, puisque personne n'a relevé les paroles par lesquelles j'ai constaté à la tribune, qu'aucune considération religieuse , de l'aveu du gouvernement et de la commission, n'avait déterminé le choix de M. le duc de Nemours ou dé l'exclusion de M"*® la duchesse d'Orléans. Toutefois, il est certain que s'il n'était pas à la base de la loi, on a cherché à l'y mettre, et que les commentaires de plusieurs journaux ont semblé justifier les craintes conçues à cette époque par un grand nombre de protestants. Il est certain, en outre, que les réclamations insolentes auxquelles a donné

lieu raccomplissement des fonctions de tutelle, réservées à la veuve du prince royal , ont suscité de nouvelles et plus vives appréhensions. Au reste, l'expérience va se faire* Si la liberté de Tauguste tutrice n'est pas* entière, si on lui retire, en quelque manière que ce soit, l'éducation de ses enfants (c'està-dire la tutelle tout entière) , nous saurons à quoi nous en tenir sur les motifs qu'on met en avant. Nous saurons que c'est à notre religion , à notre religion seule qu'on en veut. Nous saurons que l'incapacité politique, qui frappe si haut, doit atteindre aussi les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale.

Encore une fois , l'expérience va se faire sous les yeux de la France , sous les yeux de l'Europe et du monde, qui la suivent avec anxiété. Puisse le résultat nous prouver que nous aurions tort de chercher une pensée sérieuse d'avenir dans certains écrits, dont il faut bien s'occuper, malgré leur absurdité ; car l'église romaine les lance comme des ballons d'essai ; et ce n'est pas la moins frappante preuve de son audace croissante. Puissions-nous être amenés à ne voir que la pensée individuelle de M. Voisin dans la brochure sur Vunion intime et nécessaire qui existe entre la religion et la politique, brochure où l'on invoque comme seul bon, le système politico-religieux de l'antiquité, qui proscrivait l'hérésie à titre de crime capital et faisait boire la ciguë à Socrate , mais où l'on consent à se déclarer satisfait d'une loi qui bornerait au seul catholicisme Je salaire et la reconnaissance officielle de l'État !

En attendant que nous soyons rassurés par d'au-

très faits , nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de ceux qui se produisent autour de nous. A tant de signes il est difficile de se méprendre. On sent que le clergé catholique se flatte d'avoir ressaisi une posi-. tion momentanément perdue.

Et pourquoi le nier ? Ce n'est pas pure illusion de sa part. Le gouvernement s'est laissé aller à un en* trainement que les plus sages et les plus fermes subissent toujours à un certain degré, l'entraînement des réconciliations.

Oui. C'est une vérité de tous les temps et de tous les lieux, qu'on accorde davantage à un ennemi qui revient, qu'aux amis qui sont demeurés fidèles. C'est pour l'enfant prodigue qu'on tue le veau gras , c'est à lui quon apporte la plus belle robe^ qu'on met un anneau au doigt et des souliers aux pieds^ et quant au fils qui est resté à la maison , on ne lui donne pas même un chewreau pour se réjouir avec ses amis.

C'est ainsi que les choses se passeront toujours, et doivent se passer. Mais , quand le temps des réjouissances est écoulé, les prérogatives de l'inconduite et du repentir doivent cesser aussi. Les deux fils sont égaux aux yeux de leur père.

J'ai compris ce premier moment de réaction involontaire en faveur du clergé, qui avait marchandé les prières pour le roi, et dont les principaux membres avaient évité le contact d'un pouvoir usurpateur. Mais, cette efiusion passée, l'église, qui n'a pas cessé d'être dévouée et soumise , peut bien faire valoir ses droits à l'égalité.

Répétons-le, et qu'on nous comprenne bien. L'État

n'a plus de religion. Mais que tous les gouvernants, que tous les gouvernés en aient une, et qu'ils la pratiquent. C'est le plus ardent de mes vœux.

Quand j'apprends qu'un ministre du roi va à la messe, je ne l'accuse nullement de faire de la reli* gion d'État. Je l'approuve, je l'honore ; et si je fais des vœux pour que ses convictions chrétiennes s'épurent à la lumière de l'Évangile, je ne m'en réjouis pas moins de ce qu'il respecte cette portion de vérité que son église conserve encore.

Que chacun suive sa religion. Que chacun la porte haut. Que chacun en fasse profession courageuse et publique, princes, ministres, fonctionnaires et Français de tous les rangs. Rien de mieux, pourvu que ce soit ia religion ; pourvu qu'il n'y ait pas une religion des princes, des ministres et des fonctionnaires, une religion qu'on endosse avec l'uniforme, et à laquelle la France doive quelque chose déplus, que la liberté et la protection promises à tous les cultes par son pacte fondamental .

Il me reste à rechercher, dans le budget, les traces de la religion d'État. Elles y sont peut-être plus visibles que partout ailleurs.

Mon intention n'est assurément pas d'établir un compte de sous et deniers ; encore moins, de retirer ou de contester à d'autres une portion de ce qu'ils

A l'égalité DBS CULTES. 6SS

reçoiyent, et dont nous sommes heureux de les voir en possession.

Je yeux seulement prouver à quel point les règles de l'égalité proportionnelle ont été foulées aux pieds jusqu'à présent ; à quel point il importe de réclamer, non pas quelques augmentations partielles, mais la sonune entière à laquelle nous devons prétendre.

En présence d'une injustice aussi criante, en présence surtout des besoins immenses de notre église, je ne me sens pas le droit de faire le magnanime à ses dépens, et de mépriser, en grand seigneur, les intérêts d'argent, lorsqu'elle manque du strict nécessaire.

Le budget des cultes , tel qu'il est présenté pour 1843, alloue 56 millions à l'église catholique.

Il alloue à l'église protestante un milUon vio^six mille francs (1).

D'où il résulte, que si nous admettons qu'il y ait en France 53,000,000 de catholiques, et 1,500,000 protestants, le budget accorde un franc neuf centimes par tête de catholique , et soixante-huit centimes seulement par tête de protestant.

Il en résulte aussi que l'augmentation à laquelle

(I) La fin de ce chapitre a été écrite et publiée Tannée dernière. Je n'y change rien d'essentiel, parce qu'il n'y a rien d'essentiellement changé dans la situation financière de notre église.

Le seul fait nouveau qui mérite d'être signalé^ c'est l'adoption de raroendement que proposaient depuis si longtemps MM. Delessert, Hartmanni Diétrich et Toulon, dans le but d'augmenter de 175,000 francs notre budget, et d'élever le traitement de la dernière classe de pasteurs.

La Société des inléréu généraux du proieslanlisme fronçait avait

nous aurions immédiatement droit dépasserait la somme de six cent mille francs.

J'entends d'ici l'objection qui accueillera ces chiffres :

€ On ne peut établir aucune comparaison entre le culte catholique et le culte protestant. Les dépenses du premier dépassent nécessairement celles du second. La hiérarchie à elle seule entrahie des firads immenses, j»

Il suffirait, pour répondre à cette objection, de décomposer le chiffre total du budget catholique, et de montrer quelle faible part doit être imputée à cette hiérarchie, à ce luxe dont on fait tant de bruit. L'argument aurait eu une grande valeur avant 1789, quand le catholicisme français enrôlait jusqu'à 160,000 individus dans les rangs de ses clergés séculier et régulier, quand il dévorait un revenu de 180 millions ; mais, à présent (et je le dis à son honneur), il ne consacre pas plus d'un million k l'entre-

rait déposer publiquement sur le bureau des deux Chambres une pétition destinée à exposer l'ensemble de nos besoins.

Sa démarche fut-elle sans influence sur le concert qui s'établit à rinstant même entre tous les députés protestants, sur le consentement inattendu du ministre, qui dans la note jointe à son budget arguait d'une impossibilité prétendue, sur un succès enfin qu'on était loin de prévoir quelques jours auparavant? Il importe assez peu de résoudre ce problème. Ce qui importe, c'est de remarquer que, du jour où l'on a voulu fortement, on a réussi. Âccusera-t-on encore notre imprudence, quand nous dirons : « Ce n'est pas en se taisant ; ce n'est pas en s'abstenant ; ce n'est pas en se faisant humble et petit, qu'on obtient justice ; mais, en réclamant, en agissant, en déployant l'énergie et la dignité qui conviennent aux défenseurs d'tme noble cause. »

A l'Égalité dbs cultes. 825

tien de ses hauts dignitaires et aux dépenses qu'entraîne son organisation particulière. A présent, le budget , qui lui accorde , nous Tavons vu , un franc neuf centimes par tête de catholique, ne réserve que * trois centimes, sur cette moyenne, pour l'objet qu'on affecte de signaler.

Et que sont ces nécessités spéciales du catholi* cisme , à cdté de celles qui pèsent sur notre église !

S'est-on bien rendu compte des charges d'un clergé marié ?

S'est-on bien rendu compte des charges énormes que crée la dispersion des protestants, des besoins nombreux qu'elle fait naître , et de l'impossibilité absolue où elle nous met le plus souvent, de confier (sans péril) autant de fidèles à un pasteur, que l'église romaine en confie à un desservant ?

Je sais que les choses se passent tout autrement , et que nos ministres ont des troupeaux beaucoup plus considérables que les curés. Mais, ce fait, résultat nécessaire de la faiblesse des allocations qui nous sont affectées, est précisément un de ceux qui s'élèvent avec le plus de force contre l'ordre de choses qu'on a maintenu. Il n'en reste pas moins vrai que, dans une situation normale, les frais spéciaux que sa hiérarchie et ses cérémonies imposent à l'église catholique , seraient plus que compensés par les frais spéciaux que nous imposent le mariage des pasteurs et la dispersion des troupeaux ; en sorte que l'égalité

proportionnelle serait à peine juste à notre égard.

Je prie , d'ailleurs , que l'on remarque l'extrême modération de mes calculs.

Safr DROITS QUI SB RATTACHENT

J'accepte comme exactes l'évaluation la plus élevée de la population catholique, et l'évaluation la plus basse de la population protestante.

Je prends pour base unique les allocations du ministère des cultes.

Je ne vais pas chercher au ministère de l'instruction publique l'exemption de la rétribution universitaire accordée aux petits séminaires, les frais de service divin alloués à la Sorbonne.

Je ne vais pas chercher au ministère de la guerre les frais alloués pour ce service aux hôtels d'invalides, ceux qu'entraînent les aumôniers des hôpitaux militaires.

Je ne vais pas chercher au ministère de la marine les allocations qui concernent les aumôniers de ses trois bagnes, de ses cinq hôpitaux, et celles qui entretiennent le culte catholique à la Guadeloupe, à la Martinique, à la Guyane, à Bourbon, au Sénégal, à Saint-Pierre et Miquelon, dans l'Inde française.

Je ne vais pas chercher au ministère de l'intérieur le traitement des aumôniers et des sœurs dans tous les hôpitaux civils du royaume; non plus que les sommes considérables qu'on accorde chaque année aux édifices catholiques, dans l'intérêt des arts.

Je ne vais pas chercher au ministère des finances jusqu'où s'élèvent les franchises de port ou les dégrèvements d'impôts accordés aux établissements catholiques^ et quel est le chiffre exact des immeubles que le domaine leur a formellement ou tacitement abandonnés.

Je ne tiens aucun compte des splendides logements

affectés aux évéques» de ceux que l'État affecte aux élèves des séminaires catholiques.

J'oublie le casuel, qui souvent fait plus que doubler les traitements du clergé romain.

J'oublie les secours votés par les départements et les huit ou neuf millions que votent les communes.

J'oublie les articles secondaires du budget de l'État, qui attribuent une subvention aux seules maisons catholiques de missions étrangères, et qui pousse sa sollicitude jusqu'à prévoir les frais de pré* sentation de pain béni à l'imprimerie royale.

Surtout, j'oublie les biens immenses que possède l'église catholique, ceux que l'État lui a remis ou res« titués ; ceux qui dépendent des menses épiscopales, ceux des chapitres cathédraux et collégiaux, ceux des séminaires, ceux des cures et des fabriques, ceux qu'acquièrent chaque jour les établissements ecclé* siastiques reconnus par la loi, et qui, par conséquent, peuvent recevoir des dons et legs, savoir : les évéchés, les grands séminaires (sous la restauration seulement, ils ont reçu sept millions et demi), les petits séminaires (sous la restauration seulement, ils ont reçu plus d'un million), les chapitres, les fabriques des cathédrales, les fabriques des paroisses et chapelles, les cures, les desservances, îes congrégations de femmes (il y en à plus de dix-huit cents, et Ton en autorise de nouvelles tous les jours). Ces biens sont une propriété légitime, qu'on ne peut attaquer sans ébranler toutes les autres propriétés. Mais, il est certain que le reveim n'en est pas déduit du budget catholique, tandis que les 84,000 francs que

produisent les propriétés d'Alsace et de Franche- Comté sont déduits du budget protestant.

On ne contestera donc pas le résultat auquel je suis parvenu. Une allocation supplémentaire de 600,000 francs est indispensable, pour établir enfin une sorte de proportion équitable entre les crédits affectés aux deux cultes.

Elle est indispensable surtout pour faire cesser rétat d'extrême souffrance dans lequel se trouvent nos églises. Je demande la permission de le signaler en peu de mots ; car les besoins parlent plus haut que tous les calculs. Ce qu'on n'accorderait peut-être pas au désir d'égaliser les ressources des deux communions, on l'accordera à la nécessité de prendre en pitié l'indigence de l'une d'elles.

C'est d'abord dans nos établissements d'instruction ecclésiastique que cette indigence se manifeste.

Ils sont (humainement parlant) la base même de l'église. Tout son avenir y est enfermé. Veiller sur eux, les soutenir, les compléter , tel est assurément notre premier intérêt.

Eh bien ! cet intérêt est presque entièrement méconnu. L'enseignement religieux est loin d'être organisé pour nous en France d'une manière satisfaisante.

Il lui faut, en effet, trois classes d'établissements :

Les premiers, que représentent les petits séminaires dans l'église romaine, et qui sont destinés à donner à tous, mais principalement à ceux qui doivent entrer un jour dans la carrière ecclésiastique, une éducation semblable à celles des collèges univer-

A L*ÊGALITÊ DBS CULTES, 529

sitaires, sauf Taction plus directe du principe religieux.

Les seconds, que représentenl les grands séjninaires, et où se donne l'instruction spéciale, l'instruction théologique, aux jeunes gens qui embrassent le saint ministère.

Les troisièmes enfin, que représentent les facultés de théologie catholiques , et où l'enseignement des dogmes, celui de l'histoire de TÉglise, ne se donne plus aux seuls étudiants en théologie, mais au public entier, à tous ceux qui veulent suivre les leçons ; de même que les cours des facultés de droit, de médecine ou de littérature se font pour tous ceux qui dé« sîrent y assister.

Il ne me sera que trop facile de prouver que, sur ces trois classes d'établissements, deux nous manquent d'une manière absolue, et que la seule que nous possédions, est encore privée des ressources nécessaires à son développement.

Nous n'avons rien qui corresponde aux petits séminaires. — Mais j'ai déjà parlé d'une fondation qui «1 tiendra lieu, celle de notre collège protestant, auquel le gouvernement accordera sans doute un secours analogue à celui que reçoivent les instituts catholiques, exemptés de la rétribution universitaire. Là, pourra s'accomplir cette première préparation au pastorat, qui doit marcher avant les études exclusivement théologiques, et dont le principal mérite est d'être une préparation involontaire, de précéder la vocation, de s'appliquer indistinctement et à ceux qui entreront dans la carrière ecclésiastique et à ceux

530 DROITS QCI se RATTACHENT

qui suivront d'autres carrières, de laisser enfin aux enfants toute leur indépendance d'avenir, de développer toutes leurs facultés, et d'exercer sur tous une influence chrétienne dont tous auront égalem^it besoin.

Nous n'avons rien non plus qui corresponde aux facultés de théologie catholiques.

Nous n'avons rien , et c'est tout au plus si nous nous en apercevons nous-mêmes, grâce à ce nom de facultés que nous avons laissé donner à nos écoles de Strasbourg et de Montauban. Il nous semble parfois que, si les catholiques ont des facultés, nous ayons aussi les nôtres ; et ce mot mal défini nous fait à tel point illusion, que nous parvenons à Yoir deux instî* tutions distinctes dans chacun de nos établissements ihéologiques. Nous y voyons à la fois des facultés et des séminaires.

Ce sont des séminaires; rien de plus, rien de moins. Ce sont des séminaires, car les articles organiques, l'ordonnance du 31 juillet 1621 , le règlement du 31 décembre 1841 les nomment ainsi. €e sont des séminaires, car l'exemption du service militaire est accordé à leurs élèves comme à ceux des grands séminaires catholiques, et ne le swait certes pas à des élèves de faculté. Ce sont des séminaires, car des bourses y sont attachées comme aux grands séminaires catholiques, et ne le seraient certes pas à des facultés. Ce sont des séminaires; car entre eux et les séminaires catholiques, il y a assimilation constante ; car entre eux et les facultés catholiques, il y a contraste incessant. Ce sont des séminaires; caries

A L*ÉGAIJT^. DBS CVLTB9. 681

cours s'y donnent aux seuls étudiants en théologie ; or il y a une différence énorme entre un enseigneflieat de séminaire destiné à former des pasteurs, et «n enseignement de faculté destiné à exposer pour le public tout entier les croyances de l'église.

L'importance de ce dernier enseignement ne sera pas contestée. De tous les £aiits qui révèlent encore au milieu de nous le maintien d'un principe de religion d'État, il en est peu qui soient plus graves que l'adaùssion d'un seul culte aux chaires publiques d^ facultés.

Comment faut41 le faire disparaître?

Est-^ce en sollicitant pour nous-mêmes une ou deux chaires^ à câté des six facultés et des trente-huit pro*^ lesseurs catholiques? Est-ce en revendiquant pour nous une allocation de 6 ou 8 mille francs à côté de^ 138,400 francs que l'État accorde à ses facultés? Est-ce en denuindant que le gouvernement français (qui« comme tel, ne doit professer aucun culte) fasse en faveur de notre église ce que le gouvernement pro*^ èestant de Bade a fait en favair de l'église romaine» à laquelle il a accordé la acuité catholique de Fribourg en Brisgau ; ce que le gouvernement protestant d^ Wurtemberg vient de faire en faveur de la même église, pour laquelle il a créé la faculté catholique de Tubingue? Est-ce en demandant enfin, que la foi protestante, enfermée jusqu'ici dans ses séminaires, «n sorte pour se produire officiellement, sous l'autorité de l'État lui-même, dans un enseignement public, offert à tous, tel que celui des facultés catholiques 4e Paris, de Bordeaux, etc. ; tel enfin que celui de la faculté protestante de Heidelberg.

Ou serait-ce plutôt, en réclamant la suppression des facultés catholiques?

C'est sans hésiter que, pour mon compte, j'adopte ce dernier moyen; et je suis sûr que les catholiques éclairés y consentiront sans peine, car ce n*est pas avec des professeurs universitaires qu'ils peuvent combattre ces tendances qui les alarment dans l'université. D'ailleurs, l'État est souverainement impropre à accepter la direction et la responsabilité d'un haut enseignement théologique. Jusqu'ici les inconvénients d'un tel rôle se sont peu manifestés, parce que les facultés catholiques, maîtresses absolues du terrain, et livrées par l'absence même de toute contestation, de toute rivalité, k un engourdissement profond , n'ont fait aucun bruit, excité aucune émotion, suscité aucun embarras. Mais, du jour où des chaires protestantes seraient ouvertes, les chaires catholiques se réveilleraient. Ce jour-là, il y aurait lutte sérieuse, et le choix des athlètes prendrait une importance telle, que le gouvernement ne pourrait plus se le réserver. On sentirait que c'est là une affaire d'église, et non plus une affaire de gouvernement; que les églises seules, à leurs risques et périls, ont le droit de désigner et de diriger les hommes qui expriment le mieux leur foi; que, s'il est impossible de conserver à un seul culte le privilège d'exposer publiquement ses dogmes au nom de l'État, il est plus impossible encore d'engager l'État dans l'exposition publique et contra-» dictoire des dogmes de plusieurs cultes.

Il faut donc songer à abolir les facultés catholiques officielles, bien Join de penser à l'institution officielle

d'uDe faculté protestante. Mais ce qu'il ne faut surtout pas oublier, c'est que l'enseignement de faculté est indispensable à toutes les églises, et qu'il manque entièrement à la nûtre ; que s'il ne doit pas, s'il ne peut pas recevoir l'attache du gouvernement, il est nécessaire que les églises, elles, le donnent sous leur propre responsabilité, ou tout au moins, sdus la responsabilité des professeurs. Toutes les églises nous doivent des facultés de théologie, l'État ne nous en doit aucune.

J'ai cherché à montrer ailleurs que l'ouverture d'un cours public de dogmes évangéliques est une des nécessités les plus pressantes de notre temps ; qu'un cours semblable est le complément obligé de ceux que suivent nos étudiants dans les diverses facultés ; qu'il est aussi le complément obligé de la prédication de nos pasteurs; qu'il répond à d'autres besoins, s'adresse à un autre auditoire, comporte une autre allure.

Je ne reviendrai pas sur ce point. Il me suffira d'avoir prouvé que l'instruction ecclésiastique manque à la fois, chez nous, de sa base et de son couronnement; qu'elle n'a ni petits séminaires, ni facultés; qu'à la différence du catholicisme, elle ne possède aucun de ces établissements généraux qui s'adressent à tous, sans distinction de vocation ou de carrière.

Peut-être mes paroles feront-elles comprendre au gouvernement combien nous pouvons nous plaindre ici de sa justice distributive. Peut-être nous donneront-elles, à nous-mêmes, un sentiment plus précis de nos devoirs. Peut-être la distinction que j'ai éta-

iik DROITS QCi bE RilTTACUBNT

blie entre les écoles de tbéologie et les fiicultés, (xmr tribuera-t-elle à éclaircir certaines questions débattues dans notre église, comme elle contribuera » sans aucun doute à faciliter la substitution de l'église au gouvemement dans la nomination de nos professeurs, eu nous permettant de repousser l'analogie tirée des facultés catboliques où le cboix appartient an ministre, et d'invoquer celle tirée des grands sémîviaires où le choix appartient aux évêques.

Il me semble qu'il y a eu quelque méprise dans les discussions auxquelles a donné lieu la proposition de transférer à Paris le séminaire de Montauban. Comme séminaire, il ne peut être mieux placé que là où il est. Gomme faculté, il ne pourrait être plus mal plàeé ; et la raison en est simple. Il ne faut que des étudiants à un séminaire. Â une faculté, il faut un public. Notre faculté protestante libre (quand nous en aurons une, comme il y en a une à Londres), se fixera évidemment à Paris ; c'est là qu'elle entaI^era une œuvre nouvelle, une œuvre hardie, qui veut du courage, de la prudence, du talent, qui, pour tout dire en un mot , veut beaucoup de foi. Quant à l'école théolo* gique, je ne vois pas pourquoi on chercherait à la déplacer.

Ce qui est plus important, c'est de la doter, c'est de doter nos deux séminaires de tout ce qui leur manque ; car, si ces établissements sont les seuls que nous possédions, ils n'en sont pas plus complètement organisés pour cela.

Et ici, je me hâte de le dire, c'est de leur organisation extérieure, de leurs ressources que je parle, non

A I. ÉGALITÉ DBS CULTES. 535

de leur ense^emeiH ou de leur esprit. Sous ce dernier rapport, je voudrais pouvoir rendre à l'école de Strasbourg, le témoignage que Téglise entière rend à celle de Montauban. J'espère, je crois, que le temps approdie où nous ne serons plus forcés de distinguer entre elles. Mais je ne viens pas reprocher au gouvernement la place qu'occupent encore, dans l'école de Strasbourg, les ftinestes doctrines du rationalisme. Je me renferme dans la question financière. Je réclame pour nos séminaires des allocations moins insuffisantes.

La nécessité d'y fonder des chaires nouvelles a été si souvent et si complètement établie, que je me contenterai de la rappeler.

Mais on a moins parlé d'une autre nécessité, plus pressante encore peut-être ; celle d'accroître le nombre et surtout la valeur des bourses que le gouvernement y entretient.

Leur nombre, qui ne dépasse pas soixante, est trop foible pour qu'on puisse en accorder k tous les étudiants pauvres. On est forcé de ne leur donner en commençant que des demi-bourses.

Et, d'un autre côté, la valeur des bourses entières ne dépassant pas 400 francs, il est presque impossible que des jeunes gens, qui ne sont pas casernes comme ceux des séminaires catholiques, puissent vivre à ce prix, sans recourir à l'assistance de leurs familles déjà gênées.

Or, voici ce qui résulte de cet état de choses. Malgré le principe posé par notre législation, et souvent ( ce qui est plus grave), malgré les intérêts de leur foi, les

536 DllOlTS QUI SK RATTACHENT

étudiants français vont chercher à Tétranger des secours et un appui que la France leur refuse. Ils. trouvent à Genève des pensions de 600 et de 800 francs; souvent même des frais de voyage en Allemagne, que fournit le fonds considérable créé par les réfugiés français au temps des persécutions.

L'intention de notre gouvernement est-elle que les Français fassent leurs études théologiques à Genève 7 L'église française n'y voit-elle aucun inconvénient? S'il en est ainsi, je n'ai rien à dire ; mais s'il 6n est autrement, l'église réclamera avec ardeur, et le gouvernement accordera, sans hésiter, un notable accroissement de subvention aux écoles de théologie pour l'entretien des bourses.

U est difficile de faire, à moins de frais, plus de bien à notre culte.

Car il s'agit, en définitive, d'une vingtaine de mille francs. U s'agit de porter à 46,000 francs l'allocation de 26,000 qui nous est accordée aujourd'hui. Moyennant cette faible augmentation, nous serons traités comme les catholiques, dans le rapport des populations. Leurs grands séminaires, dont la position est loin d'être trop bonne depuis les suppressions qui les ont frappés en 1831 , reçoivent cependant encore une somme de 1,010,000 francs, représentant 2,525 bourses, c'est-à-dire environ 3 centimes par tête de catholique français; tandis que les protestants ne reçoivent guère plus d'un centime et demi par tête pour le même objet.

Comment douter de l'accueil qui est réservé à une réclamation si simple, si légitime, si modeste ? Gom-

A L B6ALirÉ DBS CULTES. 537

ment douter qu'on n'augmente notre crédit, el qu'en outre, on ne consente à profiter de cette augmentation pour élever la valeur des bourses encore plus que leur nombre ? La première de ces mesures serait la plus nécessaire. Dans nos séminaires surtout, on leswélèves ne sont pas casernes, il importe avant tout de leur assurer une pension qui suffise à leur entretien et les détourne d'aller faire leurs études hors de France. L'allocation de 46,000 francs à laquelle nous avons droit permettrait de porter le nombre des bourses à quatre-vingts environ, et leur valeur à 600 francs.

Je ne quitterai pas cet important sujet, sans sou* mettre aux hommes prudents qui, avec raison selon moi, redoutent pour la France d'aujourd'hui l'expérience d'une séparation complète entre les églises et l'État, une remarque propre à les frapper.

Au temps où nous nous suffisions à nous-mêmes, où nous payions nos pasteurs, où nous construisions nos temples, nous entretenions aussi à nos frais les brillantes facultés de Sedan, de Nimes, de Saumur. Tâchons que le contraste ne soit pas trop grand entre la misère des établissements dotés aujourd'hui par l'État, et la splendeur des établissements que soutenaient jadis les libres contributions des fidèles. Tout le monde ne ferait pas la part des temps. Plusieurs concluraient d'un tel contraste, qu'en obtenant l'indépendance absolue de toutes les églises, en leur appliquant à toutes le syMme volonlairty il y aurait à la fois, pour les protestants de France, notable économie et progrès marqué ; moins d'ai^ent dé-

S38 l>RmTS QUI SE KATTACmSlflT

pensé, et une dotation plus large de ions les serTicesu

Et à cette pramière réflexion, je ne puis m'enq^è» dier d'en ajouter une autre plus générale.

Les yéf itaUes conservateurs sont ceux qui sareat faire la part des nécessités réelles, qui s'en rendait Qonpie, et qui, le moment venu, n'hésitent pas kle6 signaler avec fermeté, avec modération, dans un sentiment sincèrement dévoué aux institutions existantes.

Les véritables révolutionnaires sont ceux qui vivent au ymv le jour ; qui ne veulent rien voir, rien exa«miner, rien entendre; qu'exaspère, même dans une bouche amie, la moindre parole de chs^ement, de développement, de progrès ; ceux qui ne marchent plus, et qui détestent le mouvement ; ceux qui ferment les yeux, et qui craignent la lumière ; ceux qui voi»draient que tout participât autour d'eux à leur systématique immobilité.

Cela est vrai en religion comme en p^tique ; et c'est pour éviter que la première n'ait sa révolution, comme la seconde a en les siennes ; c'est pour défendre une base encore nécessaire, que je fais la guerre aux abus qui la compromettent. Ces abus sont les vrais ennemis de notre oi^anisation. Ce n'est qu'en l'améliorant qu'il est permis de la conserver; et toutes les personnes vraiment sages, sauront distinguer entre la conduite d'un homme qui énumère avec gravité ( et je l'avouerai même), avec douleur, des réclamations toutes essentielles, toutes Êiciles à accueillir ; et l'inquiétude malveillante ou déraisonnable de ces hommes toujours mécontents, qui ne savent pas s'arrêter

A L'KGALrrÉ DES CVLTIiS. &39

heure pour jouir de ce qu'ils ont obtenu^ qui veulent toujours ajouter des libertés à des libertés, des concessÎQns à des concessions, des droits à des droits^ sans s'inquiéter de savoir ce que deviennent les libertés, les ccucessioiis et les droits déjà acquis ; de ces honunes qui ignorent le rôle du temps dans les affaires humaines, et qui ne songent pas à donner aux lois qu'ils ont faites la consécration de la disréeu

Nul ne condamne plus que moi cet esprit turbulent, incapable de rien fonder.

n n'y a qu'un autre esprit qui me paraisseplus da» gereux encore. C'est esprit engourdi et imprévoyant^ incapable de rien sauver.

Pour sauver notre établissement religieux, il lant que tous les besoins constatés y trouvent leur satis^ faction. Il Êiut que l'État, qui se charge de payer les cultes, assure à chaque culte le noiob^e de ministres sans kquel il ne peut subsister, assure à chaque ministre le traitement sans lequel il ne peut vivre. Ibrchander ces choses-là, neles accorder qu'à regret, peu à peu, sans paraître se douter du respect qui est du à dés nécessités de cet ordre, c'est vouloir la ruine, et la ruine rapide de ce principe d'union financière entre l'État et les églises qu'on a la prétention de soutenir.

Or, que se passe-^il depuis la suppression de la religion d'État?

Onze fois en onze années un amendement plus que modeste a été repoussé par la Chambre des députés, (kize fois en onze années le gouvernement a refusé de le prendre en considération.

Quand une proposition plus complète, mais beaucoup trop modeste encore à mon avis, a été présentée par MM. Delessert, Hartmann et Dietrich, leur zèle dont nous devons tous être reconnaissants, Fautorité de leur nom et de leur parole, n'ont obtenu du Cabinet ( et ce point est malheureusement un de ceux sur lesquels tous les cabinets se sont accordés) qu'une promesse d'examen et d'intérêt.

Une promesse moins insignifiante a pris place dans l'exposé des motifs du budget des cultes en 1 840. Le ministre y a reconnu la nécessité d'élever le traitement de la classe de pasteurs la moins rétribuée. Il a reconnu cette nécessité, mais il n'y a pas satisfait; et quand est venue la discussion de la loi de finances, les députés protestants ont dû se contenter d'une nouvelle promesse, et faire taire même les exigences les plus impérieuses de notre culte, devant les charges extraordinaires qui pesaient alors sur le pays.

Cette année, que contient le projet de budjet? Encore une promesse ; encore un plaidoyer pressant, et que je crois sincère, en faveur de nos ministres; encore des déclarations desquelles il résulte, d'une part, que leurs traitements doivent s'élever au-dessus de ceux des curés catholiques, parce qu'ils n'ont pas comme eux de casuel ; de l'autre, que la funeste décroissance qui se fait sentir dans le nombre de nos étudiants en théologie n'a pas d'autre cause que l'insuffisance des ressources afifectées au pastorat. Puis des regrets exprimés sur l'ajournement que Yétat de nos finances impose à une amélioration aussi légitime.

A l'Égalité des cultes. 541

Or, il s'agit d'une allocation supplémentaire de 175,000 francs !

Certes, si nous avions eu un peu d'énergie et de fer* meté, si nous ne nous étions pas contentés de quelques démarches, honorables sans doute, mais sans persis*tance et sans ensemble ; si nous avions ce sentiment profond de notre droit, qui s'impose aux autres et qui ne se laisse pas oublier, on ne serait pas venu (comme on l'a fait le plus naturellement, le plus inno* cenmient du monde) nous parler de l'état des finances^ à propos d'un pareil crédit.

L'état de nos finances I Mais a-t-il empêché les augmentations qui figurent dans les propositions Eûtes pour tous les départements ministériels ? Mais empéche-t-il l'armement de nouveaux bateaux à vapeur, la construction des grandes lignes de chemin de fer ?

Et, pour ne parler que du budget des cultes, saiton ce que l'état de nos finances a permis d'ajouter cette année au budjet catholique, sans parler des sommes nouvelles affectées au chapitre des évèques et à celui du clergé paroissial ? Il a permis d'y ajouter 800,000 francs pour la construction et la réparation des édifices paroissiaux et diocésains !

On dit que c'est une nécessité ; qu'il &ut bi^i réparer et construire. Mais à coup sûr, cette nécessité existe pour tout le monde, elle existe pour nos temples comme pour les églises ; et cependant, nous ne voyons pas qu'on propose d'élever le crédit de 120,000 francs invariablement affecté à cette partie de nos besoins.

Et puis, disons-Le. S'il y a une nécessité pour les

5^2 DBOIT!l QCI SB BATTACHBirr

édifices , il y en a une, et d'un ordre phis éAevé^ pour le s<Hn des âmes ; et lorsque tant de troapeanx protestants réclament vainement des pasteurs ; lorsque tant de pasteors sont dans une situation p^i couYe* nadUe; lorsque tant de vocations sont décoongées, au détriment des églises, on ne peut pas opposer à de tels besoins une situati<m financière qui p^met de oonsaerw |Nrès d'un million au matériel d'mi ^uUft eidte, en sus de ses ressources ordinaires*

L'état de nos finances a sans doute servi constam*^ ment de digue contre les prétentions mineuses du protestantisme. Il n'a permis d'accueilUr que quelques augmentions d^soires, de 20,0M fi'ancs. Mais ce qu'il a p^mis, c'a été de rétablir, en moinsde dix années, le niveau normal du budget eathoKque^ qui en 1852» avait été abaissé an-dessous de 34 mil* lions.

J'a^rouye enti»i»nent de tels votes* Il était adieux que l'église catholique eût été réduite à une situation, qm', bien qu'elle £&t moins déplcM^le que la nôtre, n'était cep^idant pas ce qu'elle devait être. J'approuve entièrement ces accroissem^oits de crédit, d<mt la moyenne est de 150,000 francs d^uis quelques années, et qpii ont enfin permis de donner à mi plus grand nondi>re de vicaires l'indemnité de 350 SmH» , de diminuer les emplois vacants, de fournir à la dépense du binage. J'approuve «itièrraient la création de 900 nouvelles succursales, qu'on demande cette année même, après en avinr créé 82§ en six ans. J'approuverais aussi l'élévation du traitement des desservants, malgré le casuel dont ils jouissent.

A L EGALITE DBS CULTES. 543

Mais je ne puis admettre que ce qui a été trouvé très^facile pour un culte» soit tout-à-fait impossible pour l'autre; et que l'état de nos finances permette d'ajouter des millions d'un côté, tandis qu'il interdît d'ajouter de l'autre ( et pour des besoins plus sérieux encore) quelques centaines de mille francs. .

Noos pouvons les obtenir, sans cesser de mériter cette réputation d'indigence qui nous est acquise aux yeux de toute l'Europe protestante. Nous aurons en<KH*e les pasteurs^ les moins bien rétribués, et les moins ncmibreux. Nous serons même encore bien kÀn des traitements affectés aux ministres du désert, qui { ainsi que vient de le prouver ce consistoire d'Aiguevive dont les réclamations et les recherches persévérantes trouveront, je l'espère, de nombreux imitateurs) recevaient des fidèles persécutés une soçame annuelle, équivalant à 2,400 francs de notre monnaie. Il y aura encore une grande distance entre nous et les églises véritablement organisées. On pourra toujours parler des ptmwres pratesianis di Pramce; et nous devrons nous en réjouir. Car, s'il y a un excès à. préférer, c'est celui qui nous rapproche de Jésus-Christ et des apôtres. Mieux vaut la misère que le luxe ; et la tache de l'église anglicane, si fidèle d'ailleurs et si glorieuse à tant d'égards, ce sont ses 200 millions de rentes et ses prélats grands sagneurs.

Au reste, nous n'avons pas à craindre de donner jamafê sur un tel écueil, et il est maJheureusaoïent certain que la pauvreté excessive des mimstres peut avoir ses inconvénients, non-seulement pour eux e* pour leur &mille, mais pour l'église. Elle ramène for r

cément vers la terre des regards qui ne devraient se diriger que vers le ciel. Elle fait naître des préoccupations, qui altèrent le courage, qui nuisent à Taetivité, .et que la foi même la plus ardente réduit difficilement au silence.

La nécessité d'élever le traitement des 500 pasteurs qui ne reçoivent que 1 ,200 francs, a été reconune par tout le monde. Mais je ne crois pas que la mesure projetée dût s'arrêter à cette classe. Les tôO pasteurs dont le traitement excède 1,200 francs occupent des résidences où la vie matérielle est plus chère, et leur petit nombre permettrait d'améliorer leur position, sans imposer de grandes chaînes au budget.

On n'oubliera pas sans doute que l'assimilation de nos nûnistres aux curés, est contestable sous tous les rapports. Elle le serait même au point de vue hiérarchique. On pourrait demander pourquoi le terme de comparaiscMi a été choisi si bas, quand les pasteurs protestants sont en réalité des évéques; quand ils pourraient prendre sans usurpation ce titre des premiers pasteurs apostoliques, quand leurs fonctions enfin, leurs droits, leur caractère les rapptodient de répiscopat, et les distinguent profondément de tout ecclésiastique subord(»iné.

liais je néglige ce côté de la question. Je veux que nos pasteurs soient de simples curés. Encore faut-il qu'on tienne compte de ce casuel, souvent considérable, dont ils sont privés. Encore faut-il qu'on tienne compte de leur position de pères de famille. Encore faut-il qu'on se rappelle que, pour eux, il n'y a pa$

A l'Égalité des cultes. 5i5

de retraites semblables aux canonicats, et que, seuls de tous les fonctionnaires mariés, ils ne lèguent àleurs enÊmts et à leurs veuves aucun droit à pension. Ils sont donc obligés, pour leur assurer quelques ressources après eux, d'opérer sur leurs traitements des prélèvements considérables, dont les curés sont dispensés par leur célibat.

Qu'on ne craigne donc pas d'accorder quelque chose de plus à toutes les classes de pasteurs. Nonseulement, on ne les élèvera pas jusqu'à la position des ministres anglicans ; mais on les laissera encore au-dessous de celle qu'occupent les ministres du culte dans tous les pays protestants.

C'est 240,000 francs environ qu'exigera cette aug» mentation; et, réunie à celle des bourses dans nos séminaires, elle laissera encore 340,000 francs de libres sur l'augmentation totale de 600,000 francs à laquelle j'ai prouvé que nous avions droit.

Ces 340,000 francs pourront être appliqués à accroître le nombre des pasteurs et celui des temples.

Il y a là un besoin qui n'est pas moins réel que celui dont nous venons de parler. Mais il en a été moins souvent question dans les discussions parlementaires, et dans les notes qui accompagnent le budget des cultes.

Je ferai pour le nombre, ce que j'ai fait pour le traitement. Je ne prendrai pas mon point de comparaison hors de France. Je ne me demanderai pas ce qui se passe dans les pays où le culte évangélique est vraiment organisé. Je ne rappellerai pas qu'en Angleterre, où l'église établie entretient 18,000 pasteurs

pour 6 millions de iidèles, les 5 millions de dissidents n'entretiennent pas moins de 14,000 pasteurs par leurs contributions volontaires. Je ne rappellerai pas que ces contributions volontaires soutiennent 12,000 pasteurs aux États-Unis ; qu'elles assurent des conducteurs spirituels à des troupeaux qui souvent ne dépassent pas 300 âmes et qui jamais ne s'élèvent au dessus de 1,000.

Non. C'est en France seulement, dans l'examen de nos besoins, dans la constatation de ce qu'obtient le culte catholique, que je veux chercher une justification à nos demandes .

Et encore ne ferai-je pas usage de tous les arguments que pourraient me fournir, sans sortir de France, les faits de notre propre histoire.

Au temps où nous n'avions ni l'Alsace, ni la Franche-Comté, où l'église protestante française ne comprenait pas encore nos frères de la confession d'Augsbourg, le synode national d'Alençon comptait 647 pasteurs prësmu. A cette même époque, c'était au nom de 2,150 églises réformées, que Théodore de Bèze et ses collègues comparaissaient au colloque de Poissy.

Je sais que les persécutions si diversement, si ingénieusement, si opiniâtrement cruelles, qui ont pesé sur ces églises pendant un siècle, ont réduit le nombre des protestants. Je sais que beaucoup ont été contraints de chercher un asile en Hollande, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne. Je sais qu'il ne faut plus parler aujourd'hui de 2, 1 50 églises réformées. Mais, il est constant aussi que certaines circonstances

A L*BGALnÉ DBS CULTES. 5^7

ont contribué à faire descendre le chiffre de nos pasteurs entretenus par l'État, fort au-dessous du chiffre réel des églises à desservir.

Quel est le fait qui a servi de base à l'organisation officielle de notre culte en l'an X ? Était-ce, comme pour le culte romain, une organisation précédemment établie, et dont on pouvait constater tous les détails? nullement. Il n'y avait eu, avant l'an X, aucune organisation officielle de l'église protestante en France. Elle avait passé, des mains de l'oppression catholique, aux mains de l'oppression révolutionnaire ; et quand, la terreur finie, la restauration volontaire du culte avait eu lieu, les pasteurs encore vivants s'étaient partagé le pays. De là, des paroisses immenses, et une foule de besoins méconnus.

Cet état de choses imparfait, essentiellement provisoire, est précisément celui que le gouvernement consulaire a pris pour point de départ.

Je suis loin de lui en faire un crime. Il était difficile d'apprécier sur-le-champ toutes les nécessités d'un culte qui n'avait jamais eu qu'une existence indépendante, et qui, depuis 120 années, n'avait plus qu'une existence mystérieuse et illégale. Il est tout simple, qu'au premier moment, on s'en soit tenu à< consacrer la situation provisoire où on le trouvait. Mais , depuis lors , la vérité s'est fait inutilement jour. La progression du nombre des pasteurs n'a point marché, depuis l'an X, d'un pas plus rapide que celle du nombre des curés. La proportion primitive entre ces deux nombres s'est à peu près maintenue; et siujourd'hui encore, le budget accorde

okS DROITS QUI SB RATTACHENT

à 33 millions de catholiques, partout agglomérés, plus de 34,000 curés ou desservants; tandis qu'il accorde moins de 700 pasteurs à 1 million et demi de protestants dispersés.

Les ministres du culte romain, dont les troupeaux sont réunis, n'ont pas, en moyenne, 1,000 âmes à desservir chacun.

Les ministres du culte évangéUque, dont les membres sont épars, en ont plus de 2,000 !

Aussi, M. le garde-des-sceaux pourrait-il dire combien il a, dans ses cartons, de demandes dont la légi^ timité est incontestable et incontestée, mais que le défaut de fonds oblige d'ajourner indéfiniment.

Il- y a des départements ( entre autres celm* des Deux-Sèvres ) où des populations protestantes trèsconsidérables sollicitent depuis longtemps et en vain des temples et des ministres. Il y en a, où les ministres actuels ne peuvent suffire à une tâche qui excède visiblement leurs forces.

Et partout, n'est-il pas évident que la nomination d'un pasteur rencontre des obstacles que ne reuîcontre pas celle d'un curé? Combien faut-il de catholiques dans une commune, pour y justifier l'ouverture d'une église et l'installation d'un desservant? Combien faut-il de protestants, pour motiver la concession d'un temple et l'appel d'un ministre ? Les faits répondent de tous côtés à cette question ; et il y a plus d'un canton en France, qui ressemble à celui qu'on a cité à la tribune, où une population protestante de 8,150 âmes n'a que 2 pasteurs, tandis qu'une population catholique de 3,500 âmes a 8 jcurés.

A l'Égalité des cultes. 549

On arrive au même résultat , soit qu'on parcoure les campagnes» où notre dispersion se fait plus douloureusement sentir et réclame une institution nouvelle, celle des pasteurs ambulants; soit qu'on vienne dans un grand centre, tel que Paris, où les ministres succombent sous le fardeau, où ils tombent malades à tour de rôle, et où, malgré leur zèle et leur activité excessive, les occupations obligées, prédications, baptêmes, mariages, enterrements, séances des consistoires et des comités, dévorent tout leur temps et n'en laissent presque plus pour ces soins non moins essentiels, qui se rapportent à chacun des membres de l'église individuellement, et qui seuls peuvent établir un lien commun, constituer un véritable trou* peau.

Je pourrais répéter ici ce que j'ai déjà dit au sujet des écoles de théologie. Il y a un moyen bien sûr de combattre le principe de l'indépendance financière des églises, c'est de ne laisser nulle part aux pasteurs indépendants le soin honorable de pourvoir à des besoins insatisfaits. Cette guerre-là au moins sera légitime, et tout le monde sera forcé d'y applaudir.

Ceux qui tiennent comme moi à notre église nationale, ceux qui croient que son maintien est une nécessité de notre pays et de notre temps, ceux-là ont deux œuvres à accomplir : presser hardiment le succès des justes réclamations de cette église ; faire prévaloir dans son sein les saintes, les austères doctrines du salut par Christ. Quand elle accomplira toutes les œuvres, quand elle professera toutes les vérités, alors, son triomphe sera certain, et ce triomphe sera

550 DKOITS QUI SB KATTACHENT

eelui de tous les chrétiens évangéliques. L'église nationale vaincra, et personne ne sera vaincu.

Je ne m'occupe en ce moment que de la moindre des deux œuvres que je viens d'indiquer. C'est la moins importante, et c'est aussi la plus facile. — Car, de quoi s'agit-il pour nous satisfaire ? Il ne s'agit, ni d'enlever à l'église romaine une portion quelconque de ce qu'elle a , ni de nous traiter plus favorablement qu'elle. Il s'agit de consacrer les 340,000 fr. d'augmentation auxquels nous aurons encore droit après avoir élevé le montant des bourses de théologie et le traitement de tous les pasteurs ; de les consacrer , dis-je , à la création d'un certain nombre de places nouvelles, ainsi qu'à la construction de quelques temples.

Pour ce dernier objet , il suffirait d'ajouter une trentaine de mille francs au crédit ordinaire de 120,000, et l'on doterait ainsi tous les troupeaux successivement des édifices qui leur manquent. On ne laisserait plus aux fidèles eux-mêmes, le soin de répondre à ces appels pressants que renferment nos journaux religieux.

' Quant aux places nouvelles de pasteurs, il me semble qu'on pourrait pi^océder de la manière suivante :

75,000 francs seraient consacrés à la création de cinquante places de pasteurs ambulants dans les consistoriales où nos coreligionnaires sont le plus dispersés. Il serait ainsi pourvu à l'une des nécessités que fait naître notre situation spéciale en France. Nos églises, qui se souviennent encore des

A l'Égalité des cultes. 551

ministres ambulants et des écoles ambulantes du désert , salueraient avec joie ces nouveaux guides, qui porteraient la parole de vie aux fidèles abandonnés, qui feraient briller TËvangile dans des lieux où il se montre rarement, qui surveilleraient les écoles, donneraient la communion, organiseraient le culte , soutiendraient ou réveilleraient la foi , et serviraient de centre commun à une foule de fractions presque imperceptibles et trop négligées de notre église. Quel admirable début, quel solide apprentissage pour les jeunes ministres, que cette vie active , laborieuse, qui exigera plus de force et plus d'indépendance qu'ils n'en auraient peut-être à une autre époque de leur vie , et qui leur fera connaître, dès l'abord, tous les devoirs de leur noble carrière, comme elle leur en fera goûter toutes les douceurs !

Une somme de 20,000 francs serait employée à couvrir en partie les frais extraordinaires de leurs tournées, en accordant à cbacun d'eux un supplément annuel de 400 francs.

Enfin, il resterait 215,000 francs pour créer, au sein des populations protestantes agglomérées, 140 places nouvelles de pasteurs.

Voilà quelles proportions il faut donner aux demandes de notre église. Il ne nous est permis ni de les amoindrir , ni de les scinder ; car il ne nous est pas permis d'accepter une autre position pour elle, que l'égalité parfaite; et l'égalité exige, comme je l'ai prouvé en commençant , que le budget protestant soit immédiatement accru de 600,000 francs au moins , dont on disposerait ainsi qu'il suit :

S5â DROITS QUI SB EATTAGH£NT

20,000 francs de plus pour les bourses de nos écoles de théologie ;

240,000 francs pour élever le traitement de tous les pasteurs ;

30,000 francs pour augmenter le fonds destiné aux constructions de temples;

75,000 francs pour créer cinquante places de pasteurs ambulants ;

20,000 francs pour leurs firais de tournées ;

215,000 francs pour créer cent quarante places nouvelles de pasteurs.

Sans doute, on ne trouverait pas sur-le-champ deux cents pasteurs nouveaux. Hais, les places une fois créées, ce serait aux consistoires à les remplir. L'État ferait pour nous ce qu'il fait sans cesse pour les catholiques, quand il institue des succursales, qui restent plus ou moins longtemps vacantes, faute d'ecclésiastiques.

Mais le principe serait posé, et les traces de la religion d'État auraient disparu du budget de la France.

Il n'est peut-être pas inutile de remarquer en terminant, quelle est l'époque que nous avons choisie pour attaquer cette religion d'État.

Il y a eu un jour où tout le monde s'acharnait sur le culte catholique, où ses ^lises étaient dévastées, ses palais épiscopaux pillés, où les Chambres lui arrachaient l'une après l'autre, toutes les ressources dont il avait joui.

Il ne fallait pas de courage alors pour combattre l'église romaine, pour dénoncer et anéantir ses der-

A l'égalité DBS CDLTB9. 653

nières prér(^atives. Il en fallait pour la siautenir; et c'est ce qu'ont iait les protestants, ministres, députés, préfets. Ils ont tous protégé d'un commun accord ce culte qui n'était pas le leur, ce culte qui les avait opprimés si longtemps. Leurs actes et leurs paroles en témoignent.

Mais aujourd'hui que le calholicisnie reprend faveur, aujourd'hui qu'il a pour lui , el l'appui empressé du pouvoir , et l'engouement passager de l'opinion; aujourd'hui qu'il faut du courage pour l'attaquer comme il en fallait naguère pour le défendre, aujourd'hui seulement nous faisons entendre nos plaintes.

On ne nous accusera pas au moins d'abuser des circonstances , et d'unir nos ellbrls à ceux de l'anarchie, de l'impiété. On ne nous criera pas que nous faisons cause commune avec ces ennemis fanatiques et intolérants de tous les cultes, chez lesquels le seul nom de prêtre soulève de grossières fureurs.

Tant que ces passions anti-sociales , tant que ces préjugés funestes ont dominé, nous nous sommes abstenus. Nous n'avons jamais accepté, jamais nous n'accepterons de tels alliés; et c'est pour maintenir dans toute sa pureté la cimse sainte de l'Évangile, qu'après nous être tus quand l'irréligion hurlait, nous avons choisi pour parler contre les privilèges injustes du culte romain, le moment de la l'éaction cathuli(|ue.

i;HAP1TRR OliATRIÉME.

k 4PKCI\I:ITE

Est-ce assez, puui- une église, de gouverDer ellemême ses affaires ecclésiastiques, d'être libre, d'être traitée en tout comme l'égale des autres églises? Non. Il lui faut encore des établissements spéciaux pour ses enfants, potir ses prisonniers, pour ses malades. Il lui faut des établissements où elle domine, où son influence s'exerce d'une manière exclusive et sou-

verauie.

. Pourc]uoi cela-; dira-t-on. Laissez chanue culte dans son sanctuaire. Qu'il y règne, qu'il y parle, qu'il y agisse seul et en maître, qu'il y travaille comme il l'entendra au salut des âmes qui viennent à lui , des

S56 DROITS QUI SB RATTACHEIfT

âmes qui lui sont confiées; mais, du moins, que hors du sanctuaire, il n'y ait plus ni catholiques^ ni protestants ; qu'il n'y ait plus que des citoyens. A quoi bon établir des distinctions, toujours funestes, au sein de nos collèges et de nos écoles, au sein de nos bagnes et de nos prisons, dans nos hôpitaux et dans nos. bureaux de charité? N'élaipssons pas, resserrons au contraire ces divisions qui classent en diverses catégories les habitants d'un même pays. Les établissements nationaux doivent être mixtes, quand la nation est mixte elle-même, et rien n'empêche d'ailleurs , que , sans &ire cesser l'union complète sous les autres rapports , il ne soit pourvu , par des mesures particulières, aux besoins religieux de tous ceux qui dépendent de ces établissements. >

Voilà précisément ce que je nie ; et avant de demander aux faits , à l'examen détaillé des établissements dont il s'agit, une justification trop complète de ma façon de penser, je crois pouvoir établir a priori , par des considérations générales incontestables, que s'il est un principe fimeste à tout le monde, à la religion de la majorité, à celle de la minorité, à l'État même dont on fait valoir ici l'intérêt, c'est le principe du mélange des protestants et des catholiques dans nos institutions d'instruction publique, dans nos institutions charitables et pénales.

Ce principe est fiineste à la religion de la majorité, et cela, par le motif bien simple, que son effet le plus ordinaire est d'exclure toute religion. Quelle religion professer au milieu de personnes dont les croyances

ne. diffèrent pas seulement sur quelques points secondaires, mais sont opposées quant aux dogmes les plus fondamentaux? Il faut, ou s'abstenir entièrement, ou instituer je ne sais quel compromis religieux, quelle religion fabriquée exprès pour les établissements mixtes, une religion mixte aussi, une religion effacée, affadie, réduite à la morale, privée de ce sel dont parle l'Évangile et que la foi ne conserve qu'à la condition de rester entière, une religion qui n'est plus vraie pour personne , salutaire pour personne.

Et le culte de la majorité ne souffre pas seulement sous ce rapport. Il souffre aussi , parce que ses exigences les plus légitimes ne peuvent être admises, là où les exigences, légitimes aussi, des autres cultes sont forcément méconnues. Le catholicisme n'a eu ses ordres religieux dans les prisons, que depuis qu'on s'est décidé à accepter le principe (bien imparfaitement appliqué encore) de la concentration des détenus protestants dans un petit nombre de quartiers spéciaux. Il n'aura ses aumôniers dans les régiments et sur les vaisseaux, que lorsqu'une mesure de classification religieuse sur laquelle nous reviendrons, aura permis d'affecter des aumôniers aux soldats et aux marins de notre culte. Il n'aura ses frères et ses sœurs dans toutes les écoles, où il désire avec raison de les introduire, que lorsque les écoles purement protestantes auront été créées et reconnues partout. Il n'exercera sans contestation dans les hôpitaux un empire contre lequel nous protestons aujourd'hui et contre lequel nous combattrons avec

plus de vivacité chaque jour, que lorsque nous aurons obtenu des hôpitaux, des salles, des chambres exclusivement réservés à nos malades.

Ainsi, chacune des réclamations protestantes est aussi une réclamation catholique, et l'organisation dont nous venons nous plaindre, écrase en même temps que notre culte, celui de la majorité des Français.

Mais ce sont les minorités qu'elle blesse le plus profondément. Et cela doit être; car s'il est quelqu'un qui puisse secouer parfois le joug, qui ose parfois enfreindre cette règle de silence et d'inaction, droit commun des établissements mixtes en matière religieuse, c'est la majorité. Elle seule se permet de désigner officiellement l'université comme catholique. Elle seule y impose à tous ses maigres, ses prières. Elle seule y place sous la direction de proviseurs, de professeurs, de maîtres d'études presque tous catholiques, les collèges même d'Alsace ou de Languedoc, qui contiennent moins d'élèves catholiques que de protestants. Elle seule s'empare des hôpitaux, et place ses sœurs au chevet de tous nos malades. Elle seule élève, dans les prisons et dans les écoles, des prétentions qui ne se satisfont qu'à nos dépens.

On le voit donc ; le culte de la minorité ne peut qu'être doublement ennemi des établissements mixtes ; car si leur principe fondamental , celui de l'indifférence religieuse, y prévaut, il est opprimé comme les autres cultes; comme eux, il est dépouillé de ce qui fait son essence et sa vie ; et si ce prin-

cipé est violé , si une manifestation significative, si des actes positifs de foi ne craignent pas de se produire, il en résulte pour lui, non une consolation et une joie, mais un excès d'oppression et de souffrance.

J'ai dit enfin que le gouvernement, que le pays tout entier étaient intéressés à supprimer le caractère mixte de certains établissements publics ; et, qu'au point de vue même de la politique, il importait d'y faire pénétrer promptement le principe de la spécialité.

Peut-être serait-il permis de regarder cette asser* tion comme la conséquence rigoureuse des considérations qui précèdent.

S'il est vrai que rien ne nous manque plus au-dedans, qu'une population chrétienne ; s'il est vrai que rien ne nous manque plus au-dehorsy qu'une réputation chrétienne ; s'il est vrai que la seule bonne politique aujourd'hui soit celle qui hâte les progrès de l'Évangile, et que l'humble instituteur, qui amène quelques âmes à Dieu , fasse plus pour le bien réel de l'État, pour sa prospérité, même temporelle, que le premier ministre qui dirige les négociations ou la police du royaume ; et s'il est vrai , d'un autre côté, que la foi s'étiole et périsse dans l'atmosphère desséchante des établissements mixtes, qu'elle soit forcée de se transformer, de se réduire, ou, pour mieux parler, de s'anéantir pour s'y faire admettre, que les croyances du petit nombre y soient toujours étouffées, que celles même du grand nombre subissent le même sort, et ne parviennent à y vivre parfois qu'en

devenant oppressives, ne serons-nous pas en droit de conclure que nul ne perd plus que l'État à l'organisation actuelle de ces établissements ?

On sent tout ce qu'il y a de faux à distinguer entre les intérêts de l'État et ceux des citoyens ; et la question que j'examine est irrévocablement tranchée pour qui sait que la foi est la source unique de toute vie; qu'assurer la foi, protéger la foi, la foi pure, la foi entière, la foi croyante^ la foi qui est une vive repré^ êentaiion des choses qu*on espère et une dénumslralion de celles quon ne voit point (pour parler le langage de saint Paul) , c'est ouvrir la source féconde, la source unique des vertus publiques et privées. Qui croit , fait. Croire véritablement au sacrifice de Jésus- Christ, y croire comme si on le voyait de ses yeux, connue si, prosterné au pied de la croix, on entendait de ses oreilles la grande parole : « Tout est accùm-^ pli: ^ croire à l'amour de Dieu , y croire, non comme à une tradition , à une vérité abstraite , à un dogme sans vie, mais connue à un fait que l'on sent, dont on subit à chaque heure l'impression toute puissante, c'est être contraint d'aimer à son tour, et de se dévouer, et d'obéir. Croire à la révélation écrite et à Faction de l'Esprit-Saint qui ouvre pour nous cette Bible, fermée pour ceux qui périssent ; croire à cela, non pas d'une manière vague, générale, et sauf à rejeter ce qui nous choquera le plus dans les Écritures; mais y croire à la lettre, voir dans chaque verset une parole infaillible de notre Dieu , une parole qui s'adresse à nous , que nous ne sommes pas chargés de concilier avec d'autres paroles, mais à laquelle nous

sommes tenus de nous conformer exactement ; c'est être contraint de marcher dans la voie étroite. Croire à la présence de Dieu, y croire véritablement, savoir qu'il est là, devant nous, derrière nous, à notre droite et à notre gauche , qu'aucune de nos actions, aucune de nos pensées les plus secrètes ne lui échappent; pouvoir s'écrier avec le Psalmiste : c Oùirai-je loin de ton esprit^ el où fuirai^je loin de ta face? Si je monte aux cieuXy tu y es ; si je me couche au sépulcre, {y voilà. Si je prends les ailes de Vaube du jour, et que je me loge au boiU de la mer; là même, ta main me conduira et ta droite me saisira. Si je dis: Au moins les ténèbres me couvriront; la nuit même sera une lumière tout autour de moi. Même les ténèbres ne me cacheront point à toi, et la lumière resplendira comme le jour, et les ténèbres comme la lumière. » Croire de cette manière à la toute science, à la toute présence de Dieu , c'est devenir incapable de faire sous son regard ce que nous n'oserions pas faire sous le regard des hommes ; c'est devenir incapable de penser ce que nous n'oserions pas dire. Croire qu*il ny a point de salut en aucun autre que Christ, car aussi (ajoute le livre des Actes) il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui soit donné aux hommes , par lequel nous devions être sauvés; croire cela sérieusement, savoir que ceux qui ne se réclament pas de ce nom ne seront pas sauvés; le savoir aussi certainement que nous savons en plein midi que le soleil est sur l'horison , c'est être forcé de travailler, de prier incessamment pour l'évangélisation de la France et pour les missions étrangères.

Ainsi , il n'y a pas une croyance , quand elle est

56â nnons qui sb rattachent

entière, quand elle est ce qu'elle doit être, ce que je voudrais qu'elle fût dans mon cœur, ce que je n'espère pas qu'elle soit jamais au sein des établissements mixtes , il n'y en a pas une qui ne soit une force, et qui ne se métamorphose en actes. Croire d'une certaine manière, c'est être dans la nécessité, dans l'absolue nécessité d'agir; c'est subir un esclavage , j'en conviens ; mais notre cœur est toujours esclave ; et heureux ceux qui, selon les paroles de saint Paul, demennen^ esclaves de la justice^ après avoir été esclaves du péché!

Et voilà pourquoi rien ne peut remplacer la foi vivante. Voilà pourquoi toute organisation qui la compromet , est jugée par cela seul, jugée au point de vue du salut des peuples, comme au point de vue du salut des âmes.

Hais tant de gens tiennent à distinguer entre ces deux points de vue, et s'imaginent que, pour les affaires de ce monde, l'intérêt bien entendu supplée à la foi , qu'il ne m'est pas permis d'en rester là. Je suis tenu d'examiner encore le grand aliment, qui représente les établissements mixtes, comme fondant l'union du pays et l'harmonie de ceux qui l'habitent.

On affirme que, si les religions peuvent perdre quelque chose à la confusion qui s'y établit, l'État, lui, est évidemment intéressé à faire dominer le titre de citoyen sur les titres de catholique et de protestant , à effacer toutes les distinctions, à renverser toutes les barrières, à établir une véritable unité.

C'est une (>eiisée qui a séduit beaucoup d'esprits, que celle de fonder la paix générale de l'État sur une religion commune, une religion où la morale universellement admise dominerait seule, et d'où seraient exclus les dogmes sur lesquels on est en désaccord, une religion de braves gens, qui laisserait aux théologiens et aux bigots leurs éternelles disputes.

Pour ne citer qu'un nom, et un nom célèbre, je rappellerai que Thomas Morus, dans son uiopie, hanissait des temples mêmes , les paroles et les actes qui ne convenaient pas à toutes les croyances. Il voulait que chacun célébrât chez soi, en famille, les mystères particuliers à sa foi ; mais que le culte public fût organisé de manière à ne contredire en rien le culte domestique et privé.

Je ne relève pas ce qu'il y a d'absurde dans une religion sans dogmes, ce qu'il y a d'impuissant dans une morale qui marche seule, ce qu'il y a de stérile et de méprisable aux yeux de tous dans une foi ar«rangée de main d'homme et mutilée à plaisir. Je ne rappelle pas que ceux qui ne sont plus ni protestants, ai catholiques, ne sont tout simplement plus chrétiens. Ce que je veux établir, ce sont les inconvénients de ce triste système, même en ne considérant que l'union solide des citoyens.

Et d'abord , il ne s'agit pas d'élever entre eux un mur de séparation éternelle ; et ce débat doit être réduit à ses véritables proportions. Loin d'être constamment isolés, les membres des différents cultes se retrouveront et se mêleront partout ; dans les luttes

politiques , dans le commerce, dans les relations sociales, en toutes circonstances, excepté celles où la religion doit jouer un grand rôle, ils seront unis, confondus.

Pour être sortis d'écoles diverses , pour faire soigner ses malades dans des salles distinctes, et pour enfermer ses prisonniers dans des quartiers spéciaux, il n'est pas à dire qu'on soit étrangers les uns aux autres ; surtout quand la vie , les passions communes vous ressaisissent de tous côtés. On peut bien taire à la religion la petite part qu'elle réclame dans l'éducation, dans la prison et l'hôpital, sans mettre en péril la part énorme que les affaires humaines savent se faire, aujourd'hui surtout, dans notre existence entière. Ne nous effrayons donc pas trop de ce fantôme d'isolement.

Mais, je vais plus loin. Je dis que, pour que l'union soit ferme, il faut qu'elle rapproche les intérêts semblables, sans rien faire perdre aux intérêts distincts, et qui doivent l'être. Au sein des établissements mixtes, le sentiment des susceptibilités de communions est constamment éveillé , et il le sera bien plus encore dans quelques années, à cause de l'impor tance croissante que prennent les affaires religieuses au milieu de nous. Où l'on cherchait un élément de concorde , il est certain qu'on trouvera bientôt une source de dissentiment.

Et ce n'est pas tout encore. La paix d'un État sera bien plus inébranlable, et l'État lui-même sera bien plus fort, avec des hommes diversement, mais réellement convamcus, qu'il ne le serait avec des hommes

A LA SPÊCIAUTÉ. 565

chez qui manquerait absolument cette conviction, qui dirige les regards en haut, crée une immense charité, une soumission complète aux pouvoirs établis , et fournit à tous les principes utiles un indispensable point d'appui. On bâtit avec des blocs raboteux et inégaux ; on ne bâtit pas avec du sable.

Ce que je soutiens ici pour les convictions religieuses , est également vrai pour les convictions politiques. Ce serait un triste service à rendre à un État que de les pulvériser toutes. Il y a plus de ressource et d'avenir là où de fortes opinions se combattent , que là où personne ne croit à rien, ne s'intéresse à rien, où tout est paisible comme dans les cimetières ; et non-seulement il y a plus d'avenir, mais il y a plus d'union réelle. Au fond de ces croyances hostiles, subsiste une large communauté de sentiments nationaux. Ruinez les croyances hostiles, les sentiments nationaux s'effaceront en même temps; et, au jour du péril , dans ce pays si uni et si tranquille, vous découvrirez avec terreur un pays en décomposition.

Il est aisé d'ailleurs d'éprouver le système qui vour drait fonder l'harmonie des citovens sur la destruction de tout ce qui peut leur donner des intérêts séparés et distincts. Il suffit de l'appliquer dans toute sa rigueur.

Assurerait-on la paix d'un État en diminuant le nombre de ceux qui, le Dimanche, se séparent pour aller au temple ou à la messe , et en augmentant le nombre de ceux qui restent ensemble au cercle ou aii cabaret?

L'assurei'ait-oii en instituant un culte mixte où tout le monde irait, et en supprimant les cultes distincts qu'on ne peut suivre qu'en se divisant?

J'ai honte de poser de telles questions. On n'a ja« mais affermi l'ensemble en mutilant chaque partie.

A ceux qui ne comprennent la paix que fondée sur l'affaiblissement des sentiments et des convictions, je citerai un divin exemple.

Notre Seigneur a-t-il recommandé à ses apôtres de dissimuler et d'adoucir la vérité qu'ils étaient chargés de défendre? Leur a-t-il permis de transiger avec les passions et les idolâtries dominantes? Bien au contraire. Il a ordonné, il a prédit le combat ; et le combat a été long, terrible. Il a bouleversé jusque dans ses fondements la société antique. A plusieurs reprises, il a secoué nos sociétés modernes, et des flots de sang chrétien ont été répandus. Et ce qui s'est passé dans la société, s'accomplit chaque jour au sein des familles. L'Évangile , qui est la seule base solide de leur union , est aussi la cause de leurs divi-r sions les plus durables et les plus profondes. Le Seigneur l'a voulu. Ce n'est pas sur une foi traitable, accommodante, déguisée ; c'est sur une foi entière, indomptable , aussi soumise aux puissances et charitable envers les personnes qu'impitoyable pour les erreurs ; sur une foi toujours prête à lutter -par les confessions de ses missionnaires et par le sang de ses martyrs , qu'il a fondé sa paix , cette paix de Dieu qui surpasse toule intelligence , cette paix qu'il nous a donnée, mais non pas comme le inonde la donne.

Qu'on médite bien cette déclaration. Ce n'est pas

seulement par sa nature que la paix de Dieu diffère de la paix du monde ; c'est encore par la manière dont elle est donnée.

Il ne faut pasoublierquefePrt'nceffe la paix , àont\A venue avait été célébrée dans lescieux par cet hymne : ■ Paix sur la ttrrt, > qui nous a annoncé V Evangile lie paix, qui a ouvert sa carrière terrestre en disant : 9 Heureux reiixquiproatreiulapaix,» et qui l'aachevée en répétant plusieurs lois aux disciples : « La paixsoit avec voua, > dont les apôlres, qui terminaient leurs épitres inspirées par ces mots : c La grâce et la paix coHi toieiil données et miiliipliées, > allaient par le monde, s'écrianl sans cesse : * A^z la paix avec ions les hommes, lieclierchom les choses qui iwit à la paix. Pecltercliez la paix avec loul le inonde, » il ne faut pas oublier, dis-je, que c'est lui qui a dit aussi : « Ne pensez pas que je nois venu apporter la paix sur la terre ;je siiis vetiu apporter, non la paix, mais l'e'pèe : car je suis venu mettre la division entre leftlgellepêre, entre ta fille et la mère, entre la betle-(ille et la

bttle-mére Celui qui aime son père ou sa mère plus que

moi, n'est pas digne de moi. n

Voilà la paix de l'Évanj^ile. Aut'oiidde cette contradiction apparente , sachons reconnaîlre et recueillir une faraude vérité ; c'est qu'il n'y a de paix réelle et solide que relie qui se conquiert |iar des luttes douloureuses, que celle qui ne s'achèle par aucune faiblesse, par aucune apostasie, que cellequi ne coûte rien à nos consciences , qui ne fait rien perdre à notre foi.

Le monde, lui, a inventé une autre paix. On se la procure en amoindrissant toutes les convictions, en

effaçant I^s angles de toutes pensées trop rudes. Mais, de celle-là, il est permis de dire avec Jérémie : c Chacun a la paix dans la bouche, — Ils ont pansé la plaie de la fille de mon peuple à la légère^ disant : La paix. La paix. El il n'y avait point de paix. » Ou avec Ézéchiel : c Ils chercheront la paix ; mais il n'y en aura point. »

C'est parce que je désire que mon pays cherche et trouve la paix véritable, que je repousse de toutes mes forces une organisation qui altère la foi. Un de nos prédicateurs les plus éloquents , M. Adolphe Monod, a écrit quelque part : c De la foi, de la paix. Peu de foi, peu de paix. Beaucoup de foi, beaucoup de paix , » et cela est vrai des nations comme des églises. Où en sont venues les églises qui ont établi leur union dogmatique sur le silence et l'inaction, sur la prétention systématique des points controversés, et sur l'interdiction des actes qui pouvaient blesser quelqu'un ou quelque chose ? — Où en viendraient les nations qui établiraient l'union publique sur l'amortissement général de tous les sentiments énergiques, et qui se croiraient bien paisibles, parce qu'il n'y aurait plus chez elles ni convictions religieuses, ni convictions politiques ? — Quelle discorde effroyable et sans remède ne sortirait pas de cette mensongère tranquillité ?

Les établissements mixtes doivent donc être combattus au nom de la politique.

Mais ils doivent surtout l'être au nom de la religion. Car, dans les questions qui touchent au salut des âmes, le côté religieux est le grand côté. Il est impossible de les envisager autrement , quand une fois

A LA SPÉCUUTÉ. 569

on les a entrevues par-là. La foi qui a les promesses de la vie à venir, a aussi les promesses de la vie présente. Mais malheur et honte à qui se laisserait mener par ce dernier mofif ! Le chrétien ne s'informe pas tant des conséquences temporelles de ses principes. Il rend grâce à Dieu, sans doute , de ce qu'il a béni , même pour cette terre, les vérités destinées à procurer le salut éternel ; mais , quand il en serait autrement, il ne déserterait pas une seule de ces vérités.

Aussi, la question des établissements mixtes estelle dès à présent tranchée pour la partie vivante de toutes les églises. Le protestantisme français ne s'arrêtera pas devant la crainte de se mettre à part , de se constituer à l'état de petite minorité, auprès de la grande nation catholique. Une église qui céderait à de telles craintes serait une église jugée ; et ce ne sera pas l'Église de Christ qui y cédera. Elle a fait parmi nous trop de sacrifices réels à ses croyances , pour reculer devant un péril imaginaire. Rien ne lui nuit que ce qui affaiblit la foi. Rien ne la sert, que ce qui consolide la foi. Elle le sent. Elle le sait. Elle agira toujours en conséquence .

S'effraierait-elle à la pensée de se rencontrer ici avec les catholiques zélés ? Mais c'est une rencontre à laquelle nous devrons nous résigner fréquemment ; et quant à moi, je la trouve de bon augure. Le principe de la foi est le même dans toutes les communions ; et quand elle est sincère, elle leur fait sentir à toutes les mêmes besoins, elle les amène toutes aux mêmes démarches.

Il est certain toutefois que , parmi . les reproches

qui nous seront adressés » aucun ne sera plus facilement accueilli que cette accusation banale de complicité avec le catholicisme.

c Quoi ! s'écriera-t-on, c'est au moment où l'église romaine attaque l'université, au moment où les évéques écrivent contre elle, que vous, protestants, faites cause commune avec ses ennemis ! Vous sacrifiez tous les avantages qui auraient pu résulter d'une conduite opposée ! Vous ne sentez pas ce qu'il y aurait d'habile à profiter des plaintes épiscopales et de la mauvaise humeur qu'elles excitent, pour vous concilier la faveur du gouvernement ! Vous ne voyez pas que, derrière ces plaintes, il y a ^envahissement du jésuitisme ; et que, pour vous donner la puérile satisfaction de posséder 2 ou 5 collèges protestants, vous livrez le pays entier à la plus pernicieuse des influences ! »

On le voit, pour répondre à cette critique, il faut que j'aborde l'examen particulier de la première classe des établissements mixtes, de celle où se montrent peut-être le mieux les vices du système actuel ; je veux parler des établissements d'instruction publique.

Entrons donc en matière; et disons, pour commencer, qu'il faudrait mépriser profondément une église assez habile, assez maîtresse d'elle-même, et, pour tout dire, assez indifférente en matière de foi,

pour suivre le conseil qu'on nous donne ici, et pour faire de la tachqut au sujet de l'éducation de la jeu* nesse. — Dieu merci, nous n'en sommes plus là« L'ar* gnment s'est trompé de quelques dix ans. Il aurait eu succès sous la restauration, quand le protestantisme sommeillait encore. Mais aujourd'hui, il vient trop tard ; et, loin de spéculer sur notre froideur à l'égard des maux spirituels qui afiSigent justement les catholiques zélés ; loin de nous cristalliser, comme quelques-uns l'auraient voulu, à l'état de dépendance du pouvoir civil; loin d'abdiquer notre existence propre, pour accepter une existence administrative^ nous nous sentons ( c'est notre gloire ) plus chatouil* leux, plus susceptibles que d'autres, en matière de foi.

Disons ensuite, que, si la coïncidence (imprévue assurément ) entre les réclamations des deux églises est un fait, non à déplorer, mais à prendre en grande considération ; s'il est plus propre que tous les raisonnements à démontrer que des besoins nouveaux s'élèvent parmi nous, et qu'en présence de croyances plus vivantes, le vieux système de l'éducation natiouale a fait son temps ; il faut cependant distinguer sous plusieurs rapports, entre nos attaques et celles du clergé romain.

D'abord, nos attaques ne vont, ni à la suppression immédiate de l'université, ni à l'établissement à notre prolit, d'un nouveau monopole. Elles vont purement el simplement à la libre concurrence, sous la surveillance sévère et indispensable de l'État, en ce qui concerne les conditicms d'aptitude et de moralité.

Nous n'aimons pas l'éducation universitaire ; nous en avons dit nos motifs^ et nous allons les compléter. MaiSy nous ne refusons pas à l'université le droit de rester au nombre des concurrents, et le plus redoutable. Nous ne lui refusons pas le droit d'offrir ses collèges aux familles, qui ne sentiraient pas, comme nous la sentons, la nécessité d'établissements plus appropriés à leur foi. — Nous ne voulons pas davantage que des privilèges nous soient accordés; qu'on nous affranchisse de conditions communes. Loin de nous réunir aux évêques sur cet article, nous n'avons pas de griefs plus forts contre eux, que leurs inconcevables prétentions, et l'ajournement, par leur fait, d'une loi qui satisferait à nos vœux. Que tous soient libres ; que tous soient égaux, l'État, les églises, les particuliers ; nous ne réclamons pas autre chose.

Nos désirs ne vont pas au-delà de la promesse faite par la Charte : c liberté de l'enseignement. > Nous ne voulons pas que cette liberté soit réalisée dans l'enseignement secondaire, autrement qu'elle ne l'a été dans l'enseignement primaire, depuis la loi de 1833, par le maintien de la surveillance et des diplômes, par la suppression des autorisations préalables. Nous serons pleinement satisfaits, le jour où des collèges privés pourront s'ouvrir en justifiant d'un certain nombre de professeurs gradués, le jour où ces professeurs eux-mêmes pourront s'engager dans des collèges privés, sans perdre aucune de leurs prérogatives imiversitaires.

Nous disons, avec la loi du 29 frimaire an II : «l'enseignement est libre » , avec la loi du 27 brumaire an III :

c la loi ne peut porter atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des écoles particulières et libres, sous la surveillance des autorités constituées» , avec la constitution directoriale : c les particuliers ont le droit de faire des établissements d'instruction et d'éducation. » Mais nous disons tout cela sérieusement» avec l'intention de faire passer ces grands principes dans les faits, au lieu de les étouffer sous des dispositions accessoires, après les avoir emphatiquement proclamés. Et nous le disons prudemment^ avec l'intention de réserver à l'État la constatation des garanties de capacité et de moralité.

Ainsi définie, notre doctrine ne rencontre d'autres adversaires, que les despotes républicains ou monarchiques, de Robespierre à Napoléon. Elle a pour elle tous les hommes qui ont admis à quelque degré la liberté de l'esprit humain, Talleyrand, Condorcet, Daunou, Chaptal, etc.

Il est un second point sur lequel nos plaintes se séparent profondément de celles de l'épiscopat. Nous croirions, quant à nous, commettre la plus criante des injustices, si nous mettions en cause le personnel de l'université ou ses intentions.

Le personnel universitaire n'est pas seulement illustre par le génie de plusieurs de ses membres, estimable par les lumières de tous; il est encore aussi religieux, aussi moral que le comporte notre pays et notre temps.

Sans doute, il y a du scepticisme dans l'université; mais n'y en a-t-il pas encore plus dans le pays ? et depuis quand l'éducation nationale peut-elle échap«^

57b DROITS QUI SB RATTACUBMT

per à l'influence des sentiments nationaux ? C'est même là un des défauts essentiels de ce genre d'éducation, un de ceux qui la rendront toujours suspecte aux hommes sérieux de toutes les communions. Mais, s'en prendre à tels ou tels ; leur reprocher leur manque de foi, et oublier que ces mêmes hommes, ou d'autres également attachés à l'université, ont travaillé les premiers à réagir contre l'incrédulité du dernier siècle ; qu'ils ont les premiers remis en honneur les mots et les choses de la religion; que la chaire universitaire a protesté, quand la chaire évan* gélique se taisait encore ; oublier ce que nous devons à ces hommes, qui ne sont malheureusement pas chrétiens, mais qui ont ouvert courageusement la voie au christianisme; c'e^t manquer, selon nous, aux lois de la reconnaissance et de l'équité.

Pour ma part, je ne me sens libre d'exprimer toute ma pensée sur le détestable principe de l'éducation nationale, qu'à la condition de rendre pleine justice aux hommes honorables qui s'y dévouent. C'est au principe, ce n'est pas à eux que je m'en prends, lorsque des doctrines peu conformes à la vérité révélée sont exposées au nom de l'Etat, ou (ce qui est plus fréquent ) lorsque la vérité révélée est laissée dans l'ombre, lorsqu'elle n'est ni attaquée ni défendue. Avec le principe de l'éducation nationale, il est parfaitement impossible que le christianisme règne dans les écoles, tandis que, partout ailleurs l'État le foule aux pieds de mille manières, tandis qu'il fait travailler le Dimanche dans les ateliers publics, et qu'il pres^ crit aux forçats la violation d'un des commandements

de Dieu ;*tandis qu'il prive de tous secours religieux nos soldats et nos marins, quatre ou cinq cents mille hommes, dont les âmes sont offertes en holocauste à l'intolérance de nos préjugés incrédules.

Quand l'Etat fait toutes ces choses» il va bien sans dire que son enseignement n'est pas évangélique. Mais à qui la faute ? au système, ou aux hommes qui l'appliquent ? Je ne crains pas de le dire. Les hommes valent mieux que le système. Les hommes ont été souvent pieux, plus souvent disposés à favoriser une tendance spiritualiste. Placés ailleurs, la plupart reprendraient au profit de la religion une liberté d'allures que l'organisation universitaire ne comporte pas. C'est grâce à eux, que cette organisation a porté moins de fruits amers, qu'elle ne contenait de germes funestes dans son sein.

Et cette organisation elle-même, la condamneronsnous sur tous les points? n'y trouverons-nous rien à imiter? à admirer? Il est impossible qu'une institution qui a bientôt 40 ans de durée dans un pays où rien ne dure, il est impossible, dis-je, qu'elle ne renferme rien de bon. J'ai déjà mis en saillie un des caractères de l'éducation universitaire, et j'ai dit qu'il la plaçait au-dessus des établissements privés ; c'est son parfait désintéressement. L'université remplit une mission. Elle ne spécule jamais. J'ajoute, qu'elle a accompli une œuvre importante , difficile, et que nul autre peut-être ne pouvait accomplir comme elle : l'œuvre de la popularisation de l'enseignement à tous ses degrés. Elle a inauguré dans les collèges le principe de notre nouvelle législation, le principe de

radmissibilité de tous les Français à tous les^ emplois. Dernièrement encore, elle a créé une école dans chaque commune, et a posé les bases d'un de ces progrès qui se transforment en habitudes, en besoins nouveaux, et sur lesquels il n'est plus permis de revenir.

Voilà un grand service rendu par l'université ; et ce n'est pas le seul. Elle a le mérite des corps qui se recrutent lentement, qui ne se modifient que peu à peu. Quand un changement brusque et radical s'introduit dans la société qui l'environne, elle défend et protège pendant quelque temps le régime qui a succombé. Elle interdit les réactions trop promptes; elle ménage la transition entre les idées du jour et celles de la veille. Il est incontestable que, sans le corps universitaire, l'enseignement national aurait subi, en 1815, un changement de direction beaucoup plus complet. A la vérité, le péril n'aurait pas existé, si nous n'avions pas eu d* enseignement national en 1815; où, tout au moins, le remède aurait été placé à côté du mal. Il n'est d'ailleurs dans la pensée de personne d'abolir le corps enseignant. Évidemment, il faudra toujours, avec la liberté comme avec le monopole, des professeurs reconnus capables, tenant leur droit et leur titre de l'autorité publique ; des professeurs qu'un nouveau régime sera forcé d'accepter des mains du régime ancien, et qui exerceront toujours, comme le corps universitaire l'a exercée, une influence prudente et modératrice.

Enfin, l'université a lutté, lutté honorablement et sans cesse, contre le principe d'irréligion qu'elle

porte dàtis son sein. A son origine, elle a essayé d'aller contre sa propre nature, d'effacer de ses mains le caractère essentiellement, irrévocablement mixte des établissements qu'elle dirige. Elle a voulu se déclarer catholique. Plus tard, et à plusieurs reprises, elle a fait effort pour admettre, autant que possible, rélément religieux. C'est la calomnier que de prétendre qu'elle Ta systématiquement combattu. Il serait plus vrai de dire qu'elle l'a systématiquement appelé, mais en vain, au sein d'une organisation qui le repousse.

Il y a plus. Elle a cherché à être tolérante, à offrir des garanties aux cul tes en minorité. Je n'en voudrais d'autre preuve que cette circulaire de novembre 1 835, par laquelle M. Guizot assure des aumôniers protestants à la plupart des collèges et des écoles normales primaires, par laquelle il facilite l'instruction religieuse dans les écoles, et établit la nécessité de communaliser les écoles spécialement protestantes ou catholiques.

Ici, comme partout, l'intention est excellente. Mais le système de renseignement national, de l'enseignement mixte, est plus fort que les meilleures intentions; et M. Guizot semblait le pressentir lui-même, quand il disait dans cette même circulaire : c Les écoles mixtes sont les plus nombreuses, et aussi celles où il est le plus difficile d'assurer, pour les familles de croyances diverses, la réalité et la liberté de l'instruction religieuse. On a quelquefois pensé que pour y réussir, il suffisait de substituer aux leçons et aux pratiques spéciales de chaque culte, des leçons

et des pratiques susceptibles en appar^ice de s'appliquer à tous les cultes. De telles mesures ne répondraient au vœu réeU ni des familles, ni delà loi; elles tendraient à bannir des écoles l'enseignement religieux, positif et efficace, pour mettre à sa place un enseignement vague et abstrait. >

Les mesures adoptées ont-elles assuré renseigne^ ment religieux positif et efficace que le gouvernement désirait comme nous? Est-il possible dans les établi»* sements mixtes? et les établissements nationaux peuvent-ils n'être pas mixtes chez nous ? Telle est la question à laquelle nous nous attachons exclusivement. Nos attaques ne se confondront que sur ce seul point avec celles du clergé romain. Mais sur ce point, nous serons d'accord ; et la crainte de l'invasion des jésuites ne nous aveuglera pas à un tel degré, que nous consentions, pour l'éviter, à laisser nos iils sans éducation chrétienne. Nous trouvons fort injuste, que les familles qui aiment les jésuites, ne puissent pas, en France, leur confier leurs enfants. Si la liberté produit des collèges de jésuites, cela prouvera qu'il en fallait, et qu'il était odieux de les repousser. Mais la liberté produira aussi des collèges jansénistes, des collèges évangéliques. Elle laissera subsister les col* léges universitaires ; et nul ne pourra se plaindre, comme aujourd'hui,.de l'impossibilité où la loi même le place, de trouver une éducation publique qui ré* ponde à ses vœux, en dehors des établissements mixtes de l'État.

Je crois avoir écarté ce préjugé, que fait nantre, dans beaucoup d'esprits, la coïncidence de nos do-

léances nvec celles des évéques. J'ai accepté, sans hésiter, ce qu'il y a de bon, d'heureux, d'honorable dans cette coïncidence. J'ai rejeté, sans hésiter, une assimilation complète, dont les faits démontrent la &usseté.

Après avoir rendu pleine justice au personnel de l'université, à ses actes, à ses intentions ; après avoir montré ce que je n'accepte pas dans les réclamations épiscopales, savoir, d'un côté, le désir de substituer un |Nrivilége à un monopole, le privilège romain au monopole de l'État, et de l'autre côté, les accusations dirigées contre des hommes auxquels on vouchmit fiiire porter les fautes de leur temps, de leur position et de leur pays ; je me sens plus à Taise pour dire enfin ses vérités à ce système d'éducation nationale, qui répond à de vieux préjugés révolutionnaires et impériaux, qui tient à beaucoup d'autres traditions, à beaucoup d'autres principes contemporains, et qui caractérise parmi nous tout une école soi-disant libérale, avec laquelle le vrai libéralisme aura à vider bientôt une des plus grosses questions des temps modernes.

L'éducation nationale est nécessairement mixte dans un pays comme le nôtre ; c'est-à-dire, qu'elle y est mille fois plus funeste que dans ces pays oix le despotisme est au moins logique, et où la religion est natioMle comme l'enseignement. Là, du moins, tout se lie, et la nation n'est pas tenue de bannir la religion de ses écoles. Elle peut même lui laisser la première place, l'influence dirigeante. Mais, chez nous qui n'avons pas osé, qui n'avons pas pu appliquer

dans toute sa rigueur le principe de la nationalité ; chez nous, qui avons subi la diversité des cultes ; chez nous, qui avons été inconséquents, Dieu merci; l'importation du système antique de l'éducation nationale a produit ce résultat inconnu de l'antiquité, que toute religion précise et vivante a été retranchée de l'éducation de tout un peuple.

Je n'insiste pas sur ce premier fait. Il a déjà été caractérisé plus haut. A lui seul, il suffirait pour condamner le principe auquel il est étroitement uni en France. Il y compromet à la fois les progrès de l'Évangile, et le développement de l'instruction ; car il est évident que, tant que les différents cultes ne seront pas en possession de leurs écoles spéciales^ ils opposeront une objection insurmontable à toute tentative de coercition, même indirecte. Les églises auront le droit et le devoir de signaler comme oppressives^ toutes mesures ayant pour but de leur imposer la fréquentation d'écoles, justement suspectes à leurs yeux.

Cette remarque est décisive. Quand notre éducation nationale n'aurait d'autre défaut que d'être néces-^ sairement mixte, il faudrait la repousser. Mais elle appelle d'autres reproches, que je n'ai pas encore exposés.

Avant tout, je lui reproche son origine. Elle nous vient en ligne directe des républiques de l'antiquité, en passant par Rousseau, la révolution française et Napoléon. Hé bien! Je dis que c'est là une origine suspecte, suspecte de despotisme, suspecte de mépris pour les droits des consciences individuelles. ;

L'accusation de despotisme surprendra peut-être, parce qu'il s'agit de républiques. Mais, ne sait-on pas tout ce qu'il y avait de tyrannie dans les républiques de l'antiquité ? Ne sait-on pas ( pour ne pas sortir de la question religieuse ) que l'Aréopage faisait boire la ciguë à Socrate, coupable d'hérésie ; et, qu'à Rome, le sénat réglait souverainement la foi de chaque citoyen? Jamais le gouvernement d'un seul n'ose, de lui-mémo, ce qu'ose le gouvernement de tout le mondé. La souveraineté du peuple a deux faces. Si vous la considérez dans sa formation, elle élève tous les individus, elle en fait des membres du souverain. Si vous la considérez dans son application, elle les écrase, elle les anéantit. Personne n'a de droits visà-vis du droit émané de tous. Et voilà pourquoi il n'est pas de base telle que le despotisme républicain, pour y établir à son aise le despotisme monarchique. Des deux faces de la souveraineté du peuple, on en efface une. Sa formation disparait. Son application subsiste.

Le mécanisme gouvernemental d'une république fonctionne admirablement pour un despote. Il n'y a que le ressort à changer. Les Césars de Rome n'eurent qu'à se déclarer consuls, tribuns du peuple, souverains pontifes ; et les lois de la république se trouvèrent excellentes pour eux. Napoléon n'eut qu'à se faire nommer Empereur des Français ; et la législation révolutionnaire lui fournit plus de moyens de tyrannie, qu'il n'aurait osé en imaginer lui seul.

Ceci est vrai des républiques de l'antiquité, et de la nôtre, qui s'en est inspirée. Je n'ignore pas qu'il existe, de l'autre côté de l'Atlantique, une république

58S OaOlTS QUI se aATTACUBNT

plus réellement libérale, malgré les crimes de sa législation sur l'esclavage et sur la classe de couleur, une république où les droits de la conscience individuelle sont distingués avec soin des droits du pouvoir collectif. C'est là une distinction fondamentale. Elle séparera le libéralisme nouveau du libéralisme révolutionnaire. Le libéralisme nouveau refuse certaines choses à l'État, qu'il soit despotique ou populaire, qu'il procède de l'élection ou de l'hérédité. Il lui refuse les choses de conscience. Il lui refose l'église et l'école.

Mais il s'agit ici d'une des œuvres du vieux libéralisme. Elle est despotique à l'excès. Son point de départ c'est l'anéantissement de l'individu et de tous ses droits. La religion nationale, l'éducation nationale, la nation chargée de pourvoir à tout pour chacun de ses membres, la nation administrant leur intelligence et leur foi, comme elle administre les finances ou la justice ; tel est le principe fondamental des républiques de l'antiquité, principe prôné par Rousseau, appliqué par la révolution, conservé et organisé à son profit par l'empire.

A Sparte, quand les enfants avaient atteint l'âge de sept ans, ils étaient enlevés à leurs familles et confiés à l'éducation publique, qui était la même pour tous. Telle est la manifestation la plus rigoureuse et la plus pure du principe républicain antique. Il est tout simple qu'elle ait eu lieu dans la ville, où l'intimité même de la vie de famille était proscrite, où les citoyens prenaient leurs repas en public.

Il est tout simple aussi que Rousseau se soit attaché

à ce principe, qui cadrait singulièrement bien avec Fensemble de ses doctrines.

Aussi, dit-il dans son Emile (et cette phrase pose admirablement notre question) : c II Êiut opter entre faire un homme ou un citoyen ; car on ne peut faire à la fois l'un et l'autre. »

Et il prouve que son choix est fait ; que Thomme doit disparaître et que le citoyen doit tout absorber, quand il ajoute bientôt après : c Les bonnes institua tiens sociales sont celles qui savent le mieux déna* turer Thomme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans Tunité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de Tunité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'était ni Gaïus, ni Lucius; c'était un Romain »

Le même sentiment se fait jour dans son livre sur le gouvememmi de la Pologne^ où nous lisons ceci : c C'est l'éducation qui doit donner aux âmes la forms nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu'elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité »

c Je veux qu'en apprenant k lire, un Polonais lise des choses de son pays...- On juge par là, que ce ne sont pas les études ordinaires, dirigées i)ar des étrangers et par des prêtres, que je voudrais faire suivre aux enfants. La loi doit diriger la matière, l'ordre et la forme des études.... »

Puis, vient la proposition de créer des bourses pour les pauvres.

Puis, celle d'empêcher les jeux séparés, et de

forcer les parents qui préfèrent l'éducation domestique, à envoyer leurs enfants aux exercices publics èl communs.

Rousseau a raison d'appeler cela des rouUs incan^ nues aux modernes ; car tout le génie antique est làdedans. C'est le culte de la patrie dominant tout, écrasant tout.

. La révolution française ne s'y est pas trompée ; et, sur ce îpoint comme sur beaucoup d'autres, son instinct s'est rencontré avec celui de ce Rousseau, qui a si bien exprimé les tendances de son siècle.

Que lisons-nous dans la déclaration des droits de l'homme, de 1791 ? — c II sera créé et organisé une instruction publique, commune à tous les citoyens. » — et à l'article suivant : c II sera établi des fêtes nationales, pour entretenir la fraternité entre tous les citoyens. »

Le décret de 1793, sur l'instruction publique, élève à sa plus haute puissance la théorie de l'enseignement donné à tous par l'État. — Après avoir établi des instituteurs chargés d'enseigner les connaissances nécessaires aux citoyens pour exercer leurs droits, remplir leurs devoirs, etc. , il les charge de faire une fois par semaine k tous les citoyens, sans distinction ^'âge ni de sexe, des lectures et des instructions.

La déclaration des droits de 1793 garantit de nouveau à tous les Français une instruction commune.

Il vaut la peine de parcourir la disposition du décret de frimaire an II, sur l'organisation de l'instruction publique.

Par l'article premier, la convention charge son

comité d'instruction de lui présenter les livres élémentaires des connaissances absolument nécessaires pour former des citoyens, et déclare que les premiers de ces livres sont les droits de Thomme, la constitution, le tableau des actions héroïques et veilueuses.

Par Tarticle second, les citoyens et citoyennes qui donneront l'enseignement primaire, sont tenus de se conformer aux livres élémentaires adoptés et publiés à cet effet par la représentation nationale.

Par l'article sixième, les pères, mères, tuteurs et curateurs sont tenus d'envoyer leurs enfants et pupilles aux écoles du premier degré.

- Par l'article quinzième, les jeunes gens qui, au sortir des écoles du premier degré, ne s'occupent pas du travail de la terre, sont tenus d'apprendre une science, art ou métier utile à la société.

Que trouvons-nous dans tous ces actes, si ce n'est un long et persévérant'effort, pour appliquer la formule de Rousseau, la formule qu'il avait empruntée lui-même à la civilisation antique et païenne? — Instruction commune, livres choisis et publiés par l'État, obligation d'envoyer ses enfants aux écoles de l'État, obligation même de suivre, après l'école, une des carrières prescrites par l'État ; rien n'y manque, au moins quant à l'intention; car. Dieu merci, les forces et le temps manquèrent à la république, pour infliger à toute une génération ce déplorable enseignement.

En l'an YI ( nous sommes sous le directoire ) les mêmes traditions se maintiennent, mais un peu mitigées. L'État n'a plus la prétention d'être seul instituteur en France. Il se contente de soumettre les

écoles et maisons d'éducation particulières à la surveillance des administrations municipales, pour y faire prospérer l'instruction républicaine, pour s'as» surer que Ton donne aux enfants les droits de l'homme, la constitution et les livres élémentaires adoptés par la convention ; pour veiller à ce qu'on s'honore du titre de citoyen.

Vient le consulat. Il ne répudie pas l'héritage de la convention. Sa loi du 1 1 floréal an X sur l'instruction publique (véritable transition, sous ce rapport, de la république à l'empire) prévoit des écoles primaires établies par les communes, ou tenues par des maîtres particuliers , mais avec l'autorisation du gouvernement ; des lycées et des écoles spéciales entretenus par l'État, où il crée 6,400 bourses.

L'empire enfin s'est emparé de tous ces précédents républicains, si bien accommodés au despotisme. La loi qui a fondé l'université, nia fait autre chose qu'organiser ce que la convention s'était contentée de décréter ; que transporter dans l'ordre des faits ce qu'elle avait laissé à l'état de théories. L'université, c'est l'apogée du système; c'est l'application puissante des principes en faveur depuis Rousseau ; c'est le gouvernement seul maître d'école, seul directeur de lycées, seul professeur de facultés.

Voilà une création très-tyrannique assurément, mais aussi très-forte et très-complète, comme toutes celles de ce temps. Il n'y manqua qu'une chose, une chose qui dépassait le pouvoir du souverain d'alors, et que la république seule avait osée. Il manqua à l'éducation nationale le corollaire d'une religion na-

▲ LA SPÉCULITÉ. 687

tionale. C'est par-là que le système impérial doit périr.

Dans Tes républiques anciemies, FÉtat avait son culte, culte imposé à tous les citoyens. Rousseau, en honune omséquent, avait ccMnpris cette nécessité, et il imposait aussi, sous peine d'exil, la religion de rÉtat. La convention avait cédé aux mêmes lois de la logique. Elle avait institué son culte de l'Être suprême et proscrit toutes les autres croyances , au moment mémeoiielle posait lesbasesde l'instructioniiationale.

L'empereur, lui, ne put pas aller aussi loin. Il fut obligé (à son grand regret, j'en suis sûr,) d'admettre comme un fait la diversité des communions. Il se contenta de les garolter toutes aussi étroitement que possible, de les assujétir à son autorité, de leur ôter toute vie, toute action propres, d'en faire de simples branches de l'administration générale du pays.

Mais quelque empriscmné que fût le principe de liberté religieuse admis par l'empire, il n'en subsista pas mcHns , comme l'ennemi-né de l'éducation nationale. C'est lui qui se lève aujourd'hui contre elle, plus fort, plus vivace qu'elle ; et il la tuera.

L'éducation nationale ne pouvait vivre , qu'à la ccmdition de s'appuyer sur un culte, national aussi, ou qu'à la condition de l'inditférence perpétuelle de toutes les communions. Cette indifférence existait, au moment où l'université fut fondée. Elle ne s'est que trop prolongée depuis. Mais, aujourd'hui qu'elle cesse, tout change de face. On sent qu'il faut faire la part des églises, en matière d'éducation; qu'en séparant d'elles l'école et le collège, cm les a violemment

5M DROITS QDi SB RATTACHBNT

mutilées ; que TÉtat a usurpé sur les consciences in« dividuelles, en prétendant administrer et gouverner les études et les croyances, toutes choses qui ne s'administrent et ne se gouvernent pas.

Voilà jusqu'à quelle hauteur s'élève le dissentiment entre l'école moderne de la liberté d'instruction, et l'école des traditions antiques, l'école de Rousseau, de la république et de l'empire, l'école de l'éducation nationale.

Et la lutte n'est pas seulement entre le despotisme et la liberté, entre l'État et les églises ; elle est encore entre les principes étemels, immuables de la foi, et les principes passagers, variables de la politique.

Il est de l'essence de l'éducation nationale, de subir successivement les tendances de tous les ré** gimes qui s'en emparent. C'est une arme qui passe de main en main, et qui se manie au profit des causes les plus opposées. Le rassurant 'système, que celui qui transforme selon l'époque, les bases mêmes de l'éducation ! qui la fait républicaine en 93, militaire en 1810, catholique en 1820! qui, tantôt, enseigne aux enfants la morale, et forme le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées ( ce sont les termes du décret de brumaire an III) ; tantôt leur enseigne la morale de l'honneur ; tantôt la morale des jésuites! qui se modifie pour le degré, comme pour la nature de l'instruction ! qui supprime les collèges aux mains de la convention , et qui les rétablit aux mains de l'empire! qui, le 7 ventôse an III, abolit, ou peu s'en faut, l'enseignement littéraire dans . ses écoles centrales , où il donne des

bourses aux élèves qui, dans les fêtes de la jeunesse, ont plus particulièrement obtenu les suffrages du peuple! qui, quelques années après, fonde les lycées, où les études classiques sont mises en honneur, et où les bourses appartiennent aux fils des officiers et des soldats !

Dira-t-on que ces grandes révolutions sont closes, et que ce qui a pesé sur le passé n'est pas à redouter pour l'avenir? Je le désire plus que personne. Je l'espère même ; et ma confiance au bon sens de mon pays, me fait croire qu'il ne se jettera pas dans de nouvelles expériences, désormais sans issue. Je le crois. Mais, enfin, qui oserait se porter garant d'u0 avenir indéfini ? qui répondrait que les fous ne l'emporteront jamais sur les sages, dans un pays surtout, où rien n'est bâti sur le roc de l'Évangile, où tout est bâti sur le sable des intérêts, des habitudes et des passions? qui ne sait, au moins, qu'en évitant même les grands bouleversements, l'administration intérieure du pays restera sujette à de nombreuses et profondes variations?

Et c'est à cet État, qui, sous un même nom, are* présenté tour à tour tant de choses diverses , tant d'instincts contraires ; c'est à lui que vous confieriez les nouvelles générations! vous prendriez cet être mobile et capricieux pour l'arbitre unique des sentiments à inculquer à vos enfants !

Ah ! l'on ne tire pas ainsi au sort les destinées futures d'un pays. Il faut les soustraire à toutes ces chances, à tout cet imprévu de l'éducation nationale. Il faut que l'avenir, quelles que soient les épreuves qu'il nous garde , ne puisse pas s'emparer des tradi-

500 DKOITS <H» SB RATTACHENT

tUms établies, pour Êiçminer à soa gré notre jeunesse. C'est pendant la paix qu'on doit se préparer à la guerre , organiser son armée, bâtir ses forteresses, garnir ses arsenaux. La guerre déclarée, il ne serait plus temps. De même , c'est pendant que l'État est disposé à favoriser les tendances sérieuses, morales, évangéliques , qu'il faut poser les principes qui l'arrêteraient ; le jour où il serait devenu violent, impie, ennemi de toutes croyances, ce jour venu , il ne serait plus temps de lui résister.

C^est dans la prévision des mauvaises époques , qu'on est tenu de poser de bons principes ; comme c'est dans la prévision des crimes, qu'on fait les lois. Supposez toutes les époques paisibles et tous les hommes parfaits ; nos discussions en seront fort abrégées.

Eb bien! nous ne voulons pas conserver une oi^nisation, en vertu de laquelle , à une heure donnée (et Dieu veuille l'écarter de nous !), une nouvelle convention pourrait décréter, que les premiers livres a remettre aux mains des enfants, sont leê droiu de l'homme^ la eanstituiian et le iàbkau des actions kért^ques ùu vertueuses. «— Nous voulons placer dans leurs mains un livre, qui a traversé dix-huit siècles de bouleversements sans s'altérer. Nous voulons donner une base solide à l'éducation, et c'est pour cela que nous ne la remettrons plus aux mains de ce Protée, qu'on nomme État.

Et ce Protée, qui se métamorphose sans cesse , est en même temps, par une contradiction bizan*e et fatale, le plus constant des niveleurs. Il est niveleur

dans le plus mauvais sens du mot. Sa pensée incessante, sous ses transformations les plus diverses, étant ( comme Ta dit Rousseau ) de faire , non des hommes, mais des citoyens ; il travaille avec persévérance à établir parmi nous une désespérante uniformité. Son ennemi personnel, c'est l'individu. Il faut que, sous ses coups, l'individu disparaisse. Plus d'originalité, plus de vie propre et indépendante. L'éducation nationale pétrit les intelligences et les cœurs à l'image de la nation. Son niveau, comme tous les niveaux, n'élève point ce qui est bas, mais abaisse ce qui est haut. Plus de tête qui sorte de la foule. Une grande masse d'hommes médiocres; une donnée commune de connaissances, de moralité, de religion; tel est le beau idéal de la vieille école révolutionnaire et impériale, en fait d'égalité et d'union.

Elle ne peut qu'avoir horreur des individualités religieuses. Il faut qu'elle absorbe le protestant et le catholique dans le Français. Elle le fait , alors même qu'elle cesse de le vouloir.

Elle crierait à la calomnie, si nous l'accusions de poser les principes, dont d'autres, plus hardis et plus logiques, tirent de redoutables conséquences ; si nous lui disions que les communistes, que les phalanstériens ne sont que des continuateurs moins timides de son œuvre, des disciples plus complets de l'école de Rousseau.

Rien n'est plus vrai cependant. La diversité des fortunes brise l'unité nationale. Les familles sont aussi des individualités distinctes, qui ont leurs intérêts , leurs jouissances à elles seules , et qui nuisent à la

dM DROITS QUI SE RATTAGHENT

fîision absolue, à la fraternité universelle. Il ne sulBSt pas de dénaturer l'homme dans les collèges , il faut dénaturer les familles. Il faut (je cite encore Rousseau, qui a si bien exprimé ce que d'autres ont mis en pratique), il faut transporler le moi dans Vvnilé commune, en sorte que chaque particulier ne se croie plus un , mais partie de f unité , et ne soit plus sensible que dans le tout.

Je le demande : la propriété, les familles ne sontelles pas directement opposées à une telle théorie ?

Le système de la nationalité devrait aller aussi loin que les phalanstériens et les communistes. Il a reculé devant les dernières conséquences , et je l'en loue. Mais elles n'en sont pas moins enfermées dans son principe, dans ce principe dont l'université actuelle n'a plus la conscience , je le crois ; dans ce principe qui se sent atteint de mort, et qui se cache, et qui bat en retraite; mais qui se ranimera (soyons-en sûrs ) avant de succomber ; car il tient à beaucoup de choses parmi nous, et le coup qui le menace ne le frappera pas seul.

On me pardonnera d'avoir insisté longuement sur cette première question. Elle est grave. Toutes les autres en dépendent, et la discussion qui s'engage au sujet de l'université est une de celles dans lesquelles les églises ne peuvent trop définir leurs termes, circonscrire leur terrain, préciser la portée de leurs actes, l'étendue de leurs alliances.

Quant à moi, indépendamment des considérations générales que je viens de développer , je ne pouvais hésiter sur la manière de juger l'éducation nationale.

A LA SPÉCIALITift. 593

cette éducation mixte par essence , par principe, par nécessité. Je ne pouvais hésiter , car cette éducation a été la mienne. Je Fai reçue dans les conditions les plus favcMrables. Point de collège qui (ut supérieur pour la sagesse de sa direction, de sa discipline, pour la régularité de Tinstruction religieuse protestante , à celui ou j'ai été élevé. Dans ce collège, aucun élève qui ait conservé avec sa famille des relations plus, suivies, plus excellentes, plus propres à le soutenir; aucun qui ait eu plus à se louer des professeurs, des maîtres d'études ; aucun qui ait plus uniformément obtenu, et même mérité (c'est une déclaration que je bis aujourd'hui sans le moindre orgueil, on peut m'en croire) une réputation de bon sujet.

Or, je me souviens avec terreur de ce que j'étais, au sortir de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations. Étions-nous de bien excellents citoyens? Je l'ignore. Mais, assurément, nous n'étions pas des chrétiens. Nous n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la vie évangélique.

Ah I le mal est plus grave qu'on ne l'imagine, et c'est précisément parce que tout le monde ne le sent pas, parce que le nombre des élèves confiés à l'éducation nationale s'accroît chaque année (comme s'accroît, au reste, le nombre des élèves confiés à ces institutions particulières qui, presque toutes, ont les mêmes inconvénients, sans avoir les mêmes avantages ) ; c'est précisément parce que les collèges mixtes ne sont que l'expression trop fidèle du génie

négatif et décoloré de notre époque, c'est pour cela qu'il importe de jeter bien haut le cri d'alarme.

C'est à cause de la faveur dont ils jouissent, qu'il faut appeler l'attention des catholiques et des protestants consciencieux sur l'inévitable affaiblissement du mobile chrétien dans des établissements où tout est fondé sur l'émulation ; où les encouragements de chaque jour, comme les paroles solennelles de la fin d'année, ne s'adressent d'ordinaire qu'à l'esprit de vanité, à l'esprit d'ambition, à l'esprit que notre Sauveur a le plus sévèrement condamné ; où le mélange des religions exclut l'action vive, avouée et constante d'une foi déterminée ; où l'étude de l'antiquité est tellement dominante et exclusive, qu'on n'y apprend guère, en fait de sentiments, que ce qu'il faudra s'efforcer, l'Évangile à la main, de désapprendre plus tard, et qu'on y puise, sur tous les devoirs, sur toutes les relations sociales, ces idées profondément fausses que Charles Nodier dénonçait en ces termes (1) :

c L'enseignement des collèges,- alors comme au<» jourd'hui, se composait en grande partie de faits antérieurs au christianisme ^ de notions empruntées à la brutale philosophie des païens , de mensonge^ l>ompeux qui donnaient à des frénésies absurdes tout i'attrait de la vertu et tout l'éclat de la gloire. Cette génération avait été nourrie , comme l'élève du Centaure, avec la moelle des bêtes sauvages. Il ne £aiut pas s'étonner qu'elle en ait eu la férocité. C'est

(1) Souvenirg de la Révolution.

A LA SPÉCIALITÉ. ISW

ainsi qu'à nous autres , enfants perdus des écoles d' Athènes et de Rome , s'étafit fait connaître la libérté... »

Nous ajouterons , iious : C'est ainsi que s'est fait connaître, que se fait connaître h présent encore, et la charité, et le support des injures, et la confiance en DieUi et le détachement de la gloire humaine, et toutes ces vertus évangéliques , dont l'antiquité païenne a fait des vices.

Que serait*<;e, si nous examinions la question au pmnt de vue exclusivement protestant ! Il n'y a pas de place naturelle pour nos enfants dans ces collèges , qui comptent plus de cent cinquante prêtres catholiques parmi leurs proviseurs et leurs régents ; dans ces collèges où l'enseignement de la philosophie est fréquemment réservé à des ecclésiastiques ; dans ces collèges qui repoussent systématiquement de certaines chaires les professeurs de notre communion, alors même que les élèves de notre communion sont les plus nombreux ; dans ces collèges auxquels le conseil royal recommande des livres renfermant de violentes attaques contre la réforme, U Cahier éC histoire moderne, par M. Burette, ou VAhrëgë de MM. Anzart et Rendu; dans ces collèges où les professeurs d'histoire (on l'a vu au collège royal de Saint -Louis) peuvent faire impunément l'apologie de la Saint - Barthélémy ; dans ces collèges où les non-catholiques sont forcés d'entendre à genoux les prières adressées à la Vierge.

Rien ne doit nous arrêter, quand il s'agit de modifier un pareil état de choses. La loi destinée à consa-

crer la liberté de rinstniction secondaire nous en fournira les moyens. Il ne nous restera qu'à profiter de la faculté offerte à tous, et à réclamer pour les établissements que nous fonderons les dispenses de rétributions universitaires ou les bourses que le gouvernement ac<x>rdera aux petits séminaires.

Si la loi nouvelle se fait attendre, réclamons et obtenons la reconnaissance d'un collée évangélique de plein exercice, tel que Juilly, tel que Sorrèze, tel que Stanislas, tel que les nombreux établissements privés, entretenus par le catholicisme et autorisés par l'État.

Si nous ne pouvons parvenir à fonder un collée, ayons au moins des institutions qui placent à côté des cours universitaires, une éducation fi-anchement chrétienne.

En tous cas, un changement, un prompt change* ment est nécessaire pour nous. Il l'est même pour les catholiques, et j'en ai déjà donné la preuve.

Parmi le^ intérêts communs aux deux cultes, que compromet le régime des établissements mixtes, il en est un que je me reprocherais de ne pas mentionner. — M. Rendu a rai$on, selon moi, de soutenir que c'est au sein de l'éducation commune, que le recrutement des clei^és doit s'opérer. Il faut que lés vf)cations précèdent l'enseignement spécial et professionnel , au lieu de le suivre. Ouvrez les grands séminaires aux jeunes gens qui embrassent l'état ecclésiastique, avec pleine conscience de leurs actes; mais n'ouvrez pas de petits séminaires aux enfants, qui n'ont encore pu juger de rien. Donnez à tous

réducation générale dont tous ont besoin ; plus tard, TOUS appellerez chacun aux études particulières que sa carrière exige.

Ces principes sont incontestables ; et cependant , qui oserait les admettre, qui pourrait les pratiquer, tant que les établissements où se donne l'éducation commune ne sont point placés sous l'influence avouée de l'église qui doit leur demander ses pasteurs?

Qu'on ne dise pas que mon accusation porte sur l'éducation publique tout entière. La question n'est nullement entre elle et l'éducation domestique. Je suis prêt à reconnaître l'utilité de l'éducation publique à beaucoup d'égards, et même sa nécessité dans certains cas. Il est bon que les hommes destinés à la vie publique aient passé par le rude apprentissage de l'instruction commune. Trop souvent, l'influence exclusive de la famille développe une cer^ taine mollesse de mœurs, une habitude de délicatesse, un manque d'énergie et de savoir-faire, dont je reconnais les graves inconvénients. Reste à chercher, si l'on ne peut pas emprunter aux collèges universitaires ce qu'ils ont de bon, et repousser ce qu'ils ont de funeste. Or, la question me semble avoir été résolue par l'institut évangélique de Sainte -Foy. L'expérience qui s'y fait justifie en même temps l'éducation publique et l'Évangile. On y devient très -chrétien, très-protestant; sans cesser d'être très-Français.

Mais laissons ces collèges, dont nous avons eu déjà occasion de parler ailleurs; et fixons un moment nos regai*ds sur un autre degré de l'enseignement.

Si la spécialité religieuse est nécessaire quelque part, c'est dans les écoles élémentaires et dans tout ce qui s'y rattache.

On peut le dire, sans crainte de se tromper : une école mixte est forcément une mauvaise école. Qui ne sait, qui ne répète aujourd'hui ( et avec raison ) que l'instruction sans éducation est plutôt un inconvénient qu'un avantage ; qu'il est dangereux de développer l'esprit sans former le cœur; que les lumières acquises sont des forces neutres, qui peu* vent servir au mal comme au bien ? Qui ne sait aussi qu'il faut, pour former le cœur, une religion vivante, reconnue et acceptée conune souveraine maîtresse?

Or, voici ce que devient la religion dans les écoles mixtes. Elle devient une de& branches de Venmgnemeni. On fait de l'arithmétique, on fait de la lecture et de la géographie avec l'instituteur ; on fait de la religion avec le pasteur ou le curé.

Mettez à côté de semblables écoles, celles qui sont spécialement affectées à un seul culte, et que dirigent des hommes à la hauteur de leur mission. Comparezleur les écoles des frères de la doctrine chrétienne. Comparez-leur celles que dirigent les maîtres sortis de nos écoles normales protestantes. Comparez-leur surtout les écoles spéciales des pays protestants, de la Prusse par exemple. Là^ la religion est positive, puissante, dominant et pénétrant l'enseignement tout entier. Elle ouvre, elle termine les leçons. Elle se mêle à toutes les explications. Elle marque de son sceau les encouragements et les reprochés* Elle

A LA SI'ÉCIALITÊ. 699

laisse son empreinte dans chaque étude. EUe préside au choix des livres, des chants. Elle crée au curé, au pasteur, leur place véritable de surveillance, de direction ; au lieu de leur ouvrir à la dérobée une porte de derrière, comme dans les écoles mixtes, qui leur livrent une portion des élèves pendant une heure, et les éconduisent après.

Le bien que peuvent produire des écoles spéciales est incalculable; car enfin, elles feront pour les masses ce que les collèges spéciaux doivent faire pour la classe aisée. C'est l'avenir même du pays qui est enfermé dans ces questions.

On ne saurait donc les examiner avec trop de soin; et je me sens d'autant plus libre d'apprécier en cette matière les funestes effets du système mixte, qu'il m'est permis d'y faire abstraction de ma qualité de protestant ; que je puis oublier les inconvénients par^ ticuliers auxquels le culte de la minorité est nécessairement assujetti, pour ne m'occuper que des intérêts généraux de tous les cultes. En présence des écoles mixtes, il n'y a plus ni catholicisme, ni protestantisme. Il n'y a que des religions également empressées h extirper un principe qui les tue toutes.

Ce principe, je le sais, n'a pas été admis en France sans quelque adoucissement; et la loi qui organise l'instruction primaire, en le posant comme règle générale, a introduit des exceptions qui permettent d'y échapper. Si nous voulions rechercher, pour la combattre, une législation rigoureusement et logiquement mixte , ce serait en Hollande et dans certains états de l'union américaine, dans les états de Mas-

sachusset et de New-York par exemple, qu'il faudrait la chercher.

Là, règne la prétention de fonder purement et simplement des écoles civiles. En vain, le roi de Hollande, par un arrêté du 2 janvier 1842, vient-il de chercher à améliorer ce système , établi par la loi du 2 avril 1806. Ses améliorations n'ont été que des garanties contre le prosélytisme de la majorité. Elles n'ont eu pour but que d'assurer une juste part à chaque communion dans les conseils de surveillance et dans les chaires d'instituteurs. Elles n'ont eu pour résultat que de donner une force nouvelle au système hollandais, puisque l'arrêté défend sévèrement aux maîtres des écoles primaires et normales d'enseigner les dogmes de quelque communion religieuse^ de donner queU que explication^ ou de se servir de quelque expression qui puisserU blesser une communion quelconque. En même temps, on accorde aux enfants des divers cultes une heure par jour d'enseignement religieux distinct par leurs ministres et curés.

Ce perfeciionnemeni du système hollandais exprime, plus crûment peut-être que tout ce qu'on pourrait dire , à quel point un tel régime est déplorable et faux. Aussi, je n'hésite pas à prendre parti pour les catholiques de Hollande et d'Amérique, dont les réclamations sont, au reste, déjà soutenues par la fraction la plus vivante du protestantisme de ces pays. Je n'hésite pas à condamner la résistance tyraunique et inintelligente d'une partie de ma propre église, en Hollande et aux États-Unis, tout aussi vivement que je condamne la résistance de l'église catholique en

France, quand elle combat la création des écoles spécialement protestantes, création qui a pour conséquence immédiate et implicite la spécialisation des écoles catholiques elles-mêmes, qu'elle débarrasse d'un élément étranger.

Je ne crains pas, qu'en général, le catholicisme français méconnaisse assez ses propres intérêts pour résister à nos demandes. Il ne pourrait le faire, sans se mettre en contradiction avec le catholicisme belge, qui , appelé à choisir entre le système français de l'enseignement national ( c'est-à-dire de l'enseignement mixte), et le système anglais de l'enseignement libre ( c'est-à-dire de l'enseignement gouverné par les églises), n'a pas hésité à préférer le second système , et vient d'obtenir le vote d'une loi à laquelle je ne reproche pas d'avoir retiré à l'État la direction réelle des écoles, mais de lui en avoir conservé la direction apparente, et de lui avoir fait ainsi une position sans franchise et sans dignité. Ici donc encore (et je m'en félicite), les tendances sérieuses des deux cultes se soutiendront, loin de se combattre.

Cependant , je dois le dire, il y a, chez une partie du clei^é romain, une disposition à rejeter, à contester aveuglément tout ce que l'église protestante désire ; alors même que l'église catholique pourrait en 4)roliter. Les difficultés inconcevables qu'a rencontrées la commimalisation de l'école de Quincy (Seineet-Marne ) , la coalition entre les haines étroites du catholicisme et l'avarice municipale , les longues hésitations du pouvoir en présence de réclamations

60i DROITS QUI 9B EATTACUClfT

dont rinjustice était évidente , ont été pour nous on avertissement, qui de longtemps ne s'oubliera. Ce qui s-oubliera moins encore, c'est le refus opposé aux protestants de la Bastide-Rouairouze , qui ont sollicité vainement la reconnaissance officielle d'une école spéciale, renfermant de nombreux élèves , et soutenue par des sacrifices persévérants.

' Il importe de bien établir qud est notre droit.

Notre droit consiste à obtenir la communalisation (ou pour employer un mot moins barbare), la reconnaissance de nos écoles spéciales comme établissements communaux. Notre droit consiste à assurer par-là aux instituteurs protestants le logement et le traitement qui leur sont nécessaires. Ainsi seulement, nous profiterons des centimes généraux, départementaux et communaux que nous payons comme tout le monde. Il serait dérisoire de nous dire : c Vous êtes les maîtres de fonder des écoles spéciales, si bon vous semble ; mais ce sera à vos frais, et les secours de l'État, des communes, des départements resteront affectés aux seules écoles catholiques. »

Tel n'est pas le langage de la loi du 28 juin 1853, sur l'instruction primaire ; car son article 9 déclare formellement que, lorsque le besoin s'en fera sentir, des écoles communales spécialement affectées aux divers cultes seront établies.

Tel n'a pas été non plus le langage du gouvernement. Dans une circulaire de novembre 1835, que j'ai déjà citée, M. Guizot annonçait l'intention de veO- 1er à ce que les écoles spéciales ne fiissent pas refusées, là où elles étaient nécessaires, et de vaincre

ropposition de ces conseils municipaux, qui, soit par des préventions passionnées (je cite les termes), soit pour échapper à un surcroil de dépenses, repoussent l'établissement d'écoles spécialement affectées à un culte autre que celui qui domine dans leur sein, quoique cet établissement soit vivement sollicité par la minorité de la population , et puisse seul satisfaire à ses besoins religieux.

Et non-seulement le gouvernement a proclamé nos droits; mais souvent (j'aime à le constater) il les a consacrés par ses actes. Souvent il a imposé d'office des communes récalcitrantes. Plus souvent, il a agi d'accord avec les autorités municipales , dans la reconnaissance simultanée d'une école spécialement catholique, et d'une école spécialement protestante. C'est bien quelque chose, qu'en dépit de notre langueur , quand les réclamations d'églises isolées et celles de la société protestante d'instruction primaire se faisaient seules entendre à longs intervalles , on soit arrivé à réduire les écoles mixtes au chiffre de 2,000, tandis que le chiffre des écoles spécialement catholiques a atteint 28,000, et celui des écoles spécialement protestantes, 600.

J'emprunte ces nombres au dernier rapport publié par M. le ministre de l'instruction publique, et quoique la désignation d'école spéciale n'y soit pas, je le crains, employée dans toute sa rigueur, quoiqu'on ait été probablement entraîné à considérer comme catholiques des écoles réellement mixtes, mais dirigées par des frères , ou dans lesquelles le nombre des enfants protestants est très-faible ; il est toute-

6M UBOITS QUI SB aATTACHBNT

fois certain que les écoles mixtes ne sont pas la règle en France, mais bien Fexceplion, et que les faits, à cet égard, sont beaucoup plus rassurants que la loi.

Cette loi peut, ce me semble, s'interpréter de telle sorte, qu'on admette les écoles spéciales au rang des établissements communaux , toutes les fois que le nombre des enfants de la minorité le permet ; toutes les fois qu'on peut , en réunissant même les filles et les garçons ( réunion qui a lieu sans inconvénient dans plusieurs de nos départements , en Allemagne et ailleurs ) atteindre un minimum de vingt ou ' trente.

Si une telle interprétation n'est pas admise ; s'il parait impossible, en présence de la loi actuelle, de travailler résolument à la destruction de ces écoles mixtes, dont le nombre est encore beaucoup trop élevé ; si l'on ne croit pas pouvoir imposer d'office aux communes la reconnaissance de toutes les écoles spéciales destinées à une population d'enfants, qui dépassera le minimum fixé plus haut ; alors , il faudra attaquer la loi èlle-mème. Appuyés sur nos souffrances, sur celles de tous les cultes, appuyés sur le sentiment d'une absolue et irréfragable nécessité, il faudra lutter jusqu'à ce que nous en ayons obtenu la modification; et nous lutterons avec d'autant plus d'énergie, que la nécessité d'avoir partout des écoles spécialement protestantes ^rend chaque jour une évidence croissante en présence de deux grands faits : d'abord, l'envahissement des écoles mixtes l>ar les ordres religieux catholiques ; ensuite , l'influence de la force qu'on vient d'assurer aux écoles

A LA SPÉCIALITR. 605

mixtes, lorsqu'on en a greffé un grand nombre sur des collèges communaux.

Ce que j'ai dit des écoles, s'applique également aux salles d'asile. Il importe plus qu'on ne le pense communément, que, dès le bas âge, les en&nts reçoivent l'impression d'une foi caractérisée et précise, telle que les établissements mixtes ne sauraient l'accepter. D'ailleurs, la spécialisation des salles d'asile permettra seule d'y introduire, d'une part, les sœurs catholiques; et de l'autre , ces diaconesses qui sont si admirablement propres à une telle œuvre, et qui ont déjà fait leurs preuves en Allemagne d'une mâroière si décisive et si touchante. On le sent ; l'emploi des diaconesses et des sœurs devient impossible, dès qu'elles sont gênées dans la manifestation de leur foi ; dès qu'il n'y a plus harmonie complète entre leur mission et leur croyance ; dès que des considérations, dont la gravité ne peut être méconnue, viennent les gêner dans leurs actes de piété , dans leurs explications, dans leurs prières, et même dans la décoration extérieure de leur classe.

Ceci m'amène à parler des instituteurs. C'est à eux, c'est aux écoles normales où ils se forment, qu'il est le plus urgent d'appliquer le principe delà spécialité. On ne peut réserver ce principe aux seules écoles primaires, sans renoncer à ses plus beaux fruits.

Il y a un pays protestant , la Prusse, où cette vérité a été bien comprise. La minorité catholique y a ses écoles normales comme la majorité protestante. L'école normale de Prûnn, n'est pas moins favorisée

dans les provinces rhénanes, que Técole normale de Neuwied.

Hé bien t nous , minorité protestante, nous devons exiger en France la même chose. Nous ledevonsd'autant plus, que, quelle que soit la tolérance trop réelle de la plupart des directeurs, il n'en est pas mmns vrai que tous sont catholiques , même à Fécole normale de Nismes, où, depuis 1831, 166 élèves-maitres protestants ont été formés, tandis qu'on n'y a ins* truitque 108 catholiques.

Mais, encore une fois; ce n'est pas sur ce terrain que je place la question. Je parle dans l'intérêt corn* mun de tous les cultes; et je dis que, malgré les ef* forts sincères qu'a fait le gouvernement , pour a$su«rer, dans ses écoles normales mixtes, une large place à l'élément religieux , la force d'un principe détestable l'a emporté sur la sienne.

Sans doute, les curés auront éprouvé ce qu'éprouvent si vivement tous les pasteurs pieux qui donnent des cours de religion aux élèves de leur communion, dans les écoles normales officielles ; l'impossi-. bilité d'y exercer sur les cœurs une influence décisive , et d'élever ces hommes aii niveau de leur mo* deste, mais sublime ministère.

Au reste , les faits sont sous nos yeux. Il n'est personne qui ne puisse apprécier les deux prindpes par les résultats qu'ils ont amenés, c Vous les jugerez à leurs fruits, > a dit le Seigneur.

Or, je le demande aux catholiques comme aux pro^ testants : tout en rendant pleine justice smx institu<^ teurs formés dans les écoles de l'État ; tout en recon-

naissant qu'ils sont instruits, réguliers dans leur conduite , ne faut-il pas avouer aussi qu'il est rarement possible de les appeler avec confiance à la tète d'une école spéciale? presque tous ne sont-ils pas incrédules, ou (ce qui ne vaut guère mieux) habitués à décorer du nom de religion je ne sais quel extrait moral de toutes les religions? Y en a-t-il beaucoup qui voient dans leur carrière autre chose qu'un gagnepain? beaucoup qui travaillent par amour pour Dieu?

Hélas ! la réponse à cette question est écrite dans les comptes-rendus de la justice criminelle , dans le chiffre si lamentable, si accusateur des condamnés qui savent lire. Elle est écrite dans les procès-verbaux des conseils-généraux eux-mêmes, qui signalent avec effroi l'incrédulité des instituteurs formés par les écoles normales officielles. Les délibérations du conseil-général de l'Orne s'en plaignent énergi-» quement.

Quelle différence entre ces hommes et ceux que produisent les établissements spéciaux! Voyez, sans sortir de France, si les frères de la doctrine chré* tienne ne sont pas mille fois supérieurs, sous les rapports essentiels, aux jeunes gens sortis des écoles normales mixtes. C'est un hommage que je suis heureux de leur rendre , et que je leur ai déjà rendu , quand une mission temporaire m'a appelé, soit à inspecter les écoles de l'arrondissement de Lyon , soit à diriger l'analyse des rapports de tous les inspecteurs du royaume.

Mais j'éprouve surtout le besoin de citer ici les instituteurs protestants , formés dans nos modestes

608 DSOiTS QUI se «attachbiit

écoles normales, sous les yeux de quelques pasteurs. Heureuses celles de nos écoles qui peuvent obtenir de tels maîtres ? Ce que le catholicisme a demandé aux corporations religieuses, la seule puissance de rÉvangile (quand on lui permet d'agir) le produit chez ces dignes jeunes gens. Ce sont yraiment des frères laïques. Pour eux, le devoir est tout. Ils ne font plus un métier ; ils suivent une vocation ; secondant ou suppléant les ministres , lisant la parole de Dieu aux malades, mêlant leurs convictions chrétiennes à tout leur enseignement.

Il ne s'agit que de faire croître ces germes , qui existent parmi nous ; car il y aurait folie à essayer d'une organisation nouvelle , quand on a le bonheur d'en posséder une déjà éprouvée, et qui ne demande qu'à recevoir du développement. Soutenir les écoles normales protestantes qui se sont formées dans les départements, et celle qui vient de se former à Paris ; en fonder de nouvelles ; mais toujours dans le même système, dans le système des petites écoles, des éco* les psHMôrales, où l'élève-maître, introduit dans la famille, est soumis à une influence plus personnelle, plus directe et plus journalière ; telle est la marche bien simple que nous avons à suivre pour introduire dans- les écoles normales une spécialité également nécessaire à tous les cultes.

Notre devoir est tracé. Celui du gouvernement ne l'est pas moins. Il faut qu'il assure à nos établissements une part convenable dans les subventions et les bourses des départements et du trésor. On n'a pas plus le droit en ce qui concerne les écoles nor-

maies, qu'en ce qui concerne les écoles ordinaires ou les salles d'asile, de nous renvoyer aux établissements mixtes, et de nous déclarer que, si nous vou* Ions autre chose , nous pouvons nous le procurer à nos frais.

C'est avoir répondu à une semblable déclaration, que d'avoir prouvé qu'il nous est moralement impossible de profiter des établissements officiels , et qu'il est de l'intérêt de tous que nous en sortions. Plutôt que d'y placer nos élèves-maîtres; plutôt que de les exposer à la funeste influence de l'irréligion ; plutôt que de compromettre ce que nous avons de plus prédeux, l'éducation de nos enfants et l'avenir de noti*e église, nous accomplirons tous nos sacrifices. Mais nous nous devrions à nous-mêmes de protester contre le refus de nous faire participer aux avantages communs, quand nous participons aux charges communes.

Ce refus n'est d'ailleurs pas probable ; car l'État , en introduisant les ordres religieux catholiques dans ses écoles normales , n'a pas dû se dissimuler qu'il reconnaissait, par cela même, la nécessité de nos écoles normales protestantes. Il ne peut venir à la pen«> sée de personne, de soutenir que nos élèves-maitres soient à leur place dans un institut départemental qui, comme celui d'Aurillac, est dirigé par les frères de la doctrine chrétienne.

L'observation s'applique, à bien plus forte raison, aux écoles normales d'institutrices, dont on commence à s'occuper enfin , et que les conseils-généraux soutenus par le gouvernement s'empressent

610 riROlTS OUI SB BATTAGHBIfT

avec raison de fooder dans tous les départements.

La seule ordonnance du 30 août dernier a créé quatre de ces écoles » en les plaçant sous FautcM-ité des sœurs.

Dès-lors, les établissements spécialement destinés à former des institutrices de notre culte sont implicitement acceptés.

Ils répondront à un besoin impérieux. Le régime des écoles mixtes nous est encore plus contraire quand il s'agit des filles, que quand il s'agit des garçons. Si les instituteurs sont en majorité laïques, les institutrices sont en majorité religieuses ; et je ne sache pas de danger plus réel pour notre foi , que celui que nous lui laissons courir ^xa livrant à une telle directi(m l'éducation première de presque tout un sexe, du sexe qui exerce peut-être le plus d'in«flu^ice sur la vie spirituelle de l'église.

Ne négligeons dont pas cet immense intérêt. Ou^ vrons des écoles normales protestantes d'institutrices. Réclamons en leur faveur des avanta|[es égau^i^ à ceux dont jouissent les écoles n(H*males catholiques, et ne souffrons le maintien d'aucun privilège, pas même de celui qui consiste à délivrer des brevets de capacité aux soeurs sur la seule présentation de leurs lettres d'd[>édience, pas même de celui qui consiste à soustraire fréquemment aux visites des inspec* leurs les écoles tenues par elles.

Avant de quitter les établissements d'instruction publique, remarquons qu'il en est auxquels notre principe de classification religieuse ne peut malheureusement pas s'appliquer , et . dans lesquels il im-

porte, ph» qu'ailleurs peut*étre, d'assurer à notre culte tous ses moyens de surveillance et d'action. Je citerai l'école militaire de Saumur, l'école d'artillerie de Metz , l'école de Saint-Cyr qui renferme 600 élèves, le collège militaire de La Flèche qui a 400 boursiers, l'école des eaux-et-forêts, les écoles vétérinaires, les écoles des arts-et-métiers , les écoles navales, les écoles et compagnies de mousses établies à Bardeaux, à Brest, à Toulon et à Cherbourg; 1^ autres instituts militaires ou maritimes , la maison royale de Saint-Denis et ses succursales.

Avons-nous des aumôniers auprès de ces établissements, qui tous renferment des élèves de notre culte. Sont-ils régulièrement visités ? La position dr^ l'église protestante y est-elle ce qu'elle devait être ? Ne peut-on pas dire de la plupart d'entre eux ce qui est malheureusement trop vrai de Saint-Cyr, où quarante élèves protestants , privés de tout secours religieux^ restent le Dimanche dans les salles d'études, pendant que leurs camarades vont entendre une messe, qui seule, au reste, établit pour eux une distinction entre le jour du Seigneur et les autres jours?

Je me contente de poser ces questions ; et je termine en rappelant que si nous avons quelque part des devoirs plus pressants à remplir et des droits plus évidents qu'ailleurs aux secours et à l'appui du gouvernement, c'est là où une organisation purement protestante est impossible ; c'est dans les collèges mixtes qui continueront à recevoir quelques-uns de nos enfants ; c'est dans les écoles mixtes où leur nombre sera trop faible pour justifier une séparation absolue ;

MUMT» QCl 9B SAIT JOUXT

c'esl enùa dans les institiitioiis mixtes que je viens d'énnmà'er.

Si, des établissements d'instruction publique, nous passons aux établissements pour peines, nous y renomtrerons les mêmes droits à réclamer, les m^nes devoirs à accomplir. Nécessité d'introduire la spécialité religieuse partout où elle est possible, nécessité d'acoroitre nos moyens d'édification et de surveillance partout où cette spécialité ne peut s'appliquer; voilà ce qui ressortira encore de notre examen.

J'ai traité, dans une autre partie de mon travail , de ce qui omceme les jeunes détenus des deux sexes. Je n'y reviendrai pas. Mais ce serait peu de porter secours à cette classe, quelque intéressante qu'elle soit, si nous négligions les autres, et si notre ^lise ne suivait, n'entourait, ne soutenait en tous lieux ceux de ses membres que la loi pénale a frappés.

Ses obligations vis-à-vis d'eux sont claires; car, d'un côté, elle voit qu'ils sont malades et qu'ils ne connaissent pas le seul remède à leurs maux, le remède qui est dans ses mains ; d'un autre côté, eUe croit que la conversion d'un voleur ou d'un assassin n'est pas plus difficile, qu'elle est moins difficile souvent que la conversion d'un hotméu homme. Elle croit que Jésus en venu sauver ceux qui élaienl perdus ; quil nesl pas venu appeler les jusies^ mais les pêcheurs ; et que le sentiment

A LA SPÉCIAUTÉ. 018

du péché, de la maladie, est la première condition de la guérison et du salut. Elle ne partage pas le préjugé du monde, qui condamne sans appel quiconque a comparu devant un tribunal correctionnel ou un jury ; qui déclare (pour en finir), qu'il n'y a plus de ressources ; et qui sourit de pitié en voyant qu'on s'obstine à régénérer de tels misérables.

Les chrétiens doivent èlre moins durs. Surtout, ils doivent être plus humbles. Ils doivent se sentir trop indignes aux yeux de Dieu, pour se placer si haut audessus de qui que ce soit. Ils savent m qui ils aru cru. Ils savent que c'est précisément dans l'infirmité qu'éclate la puissance de l'Étemel ; qu'il a choisi les choses folles du mondes pour confondre les sages ; qu^il a choisi Us choses faibles du numde^ pour confondre les fortes ; qu*il a choisi le^ choses viles du monde et les plus méprisées^ même cdles qui ne sont poitU^ pour anéantir celles qui sont ; afin que personne ne se glorifie devant lui. Le chrétien se rappelle cette déclaration : c Si Dieu est pour nous^ qui seracontrenous?» Et il sent que Dieu est pour lui, quand il porte au sein des prisons la lumière de sa parole. Il n'ignore pas que cette parole vivante est efficace, plus pénétrante qu'aucune épée à deux tranchants, qu'elle atteint juS' qu'au fond de l'âme et de l'esprit^ des jointures et des moelles. Il n'ignore pas qu'elle a été adressée à tous, à tous sans exception ; que tous sont appelés ; que Christ à souffert la mort pour tous ; que Dieu les a tous renfermés dans la rébellion pour faire miséricorde à tous ; que l'ordre a été donné par le père de famille : c tnt^teez tous ceux que vous trouverez ; » et que c'est à tous ceux qui ont soif qu'il a été dit : c veikcz et que celui qui voudra de l'eau

tnVe, 011 prenne graïuitemetu. » Il ne se s^it pas le droit (l'exclure un seul de ses frères de la grâce qui Ivi est si nécessaire à lui-même. Il est donc tenu, étrœtement tenu de prêcher rÉvangile à ceux qui ont s«bi et Himté une publique flétrissure.

Les d>Ugations du gouvernement ne sont pas moins sérieuses. Quelle que soit sa pensée sur TeflOM^acité des efforts tentés au sein des prisons, il doit comprendre qu'il ne pourrait sans crime entraver de semblables efforts. Quelle que soit sa pensée sur kpuissance de la foi parmi les condamnés, il dcMt comjHr^sdre qu'il ne pourrait sans crime placer un seul d'entre eux dans l'impos^bilité de suivre le culte auquel il appartient. Il doit comprendre que la captivité crée certains droits, par cela même qu'elle empêche l'exercice de beaucoup d'autres ; et que le droit d'asMSter réguliè* raouent aux pratiques de sa commimion, nait inflexible, absolu, sans réserve et sans exception, au profit de quiconque a perdu la liberté d'aller quand il lui plaît au temple ou à la messe , alors même qu'on aurait cent motifs de supposer qu'il n'aurait pas profité d^ sa liberté pour cela.

yîs^à-vis des prisonniers, tous les actes prennent une gravité nouvelle, et Tinacticxi devient, elle aussi, un acte, un des plus irrémédiables. Ce qu'xm n'apporte pas soi-même aux prisonniers, on le leur re* fuse. Ce qu'on ne leur fournit pas soi-même, on le leur défend. Pour le plus impie des prisonniers, il y a un ccNnpte à demander au gouvernement. Il lui inter*dit le culte, s'tt ne le met pas à sa portée. Il lui ferme l'église, s'il ne vient pas la lui ouvrir. Cet homme;

A LA SPÉaALlTi. 615

depais sa sentence, s'est transformé en enfimt. Ce n'est phn qu'un être dépendant et soumis. Or, la dépendance a pour effet immédiat et nécessaire, de déi^acer la responsabilité.

Cette responsabilité de l'État a été bien lourde jusqu'ici. Cependant, il travaille depuis quelque temps a en alléger le poids ; et il y travaille avec succès, car il s'est décidé à enb*er dans la seule voie qui mène au but, dans la voie de la spécialité religieuse. Il s'est décidé à exécuter enfin, quoique d'une manière trop partielle encore, l'arrêté du 6 mai 1839.

Or, cet arrêté est le début d'une révcJution, d'une révolution qui ne s'arrêtera qu'à la concentration de êom$ les détenus protestants dans un seul pénitencier ; et il importe d'autant plus d'eu apprécier dès à présent toute la portée, que, faute de s'en rendre compte, on s'est attaqué, dans notre pro{H*e église, à quelques unes de ses dispositions essentielle. On a oublié la grande œuvre d'avenir, pour ne voir que les petits inconvénients de l'application actuelle et les inévitables souffrances d'un régime de transition. Je tiens donc à calmer, avant tout, des appréhensions dont je respecte profondément la source. Je ne puis douter qu'elles ne disparaissent en présence de la simple vérité ; et que, réunis autour du même drapeau, nous ne recouvrions pour le bien commun, ces forces que des divisions, des incertitudes momentanées nous avaient fait perdre.

Nôtre drapeau doit être l'arrêté de 1839. Aujourd'hui, nous avons à en demander l'application plus complète au sein des maisons centrales. Demain,

6(6 DROITS QDl SB RATTACHENT

nous aurons à en tirer les conséquences qu'il renferme, quant à l'oi^anisation exclusivement protes** tante de nos quartiers spéciaux dans ces maisons. Bientôt après, nous réclamerons son extension partout où elle sera possible, son extensicm aux bagnes, aux prisons départementales, aux établissements militaires pour pednes. Enfin ( et cette époque, je l'espère n'est pas éloignée) , nous aborderons, le même arrêté à la main, la discussion du projet de réforme pénitentiaire ; et nous nous appuierons sur les faits accomplis, pour obtenir l'affectation d'un pénitencier spécial, dans lenouveau régime qu'elle établira.

Tel est l'ensemble des progrès que nous sommes appelés à accomplir dans un temps très limité. Il y faut l'unanimité des efforts. Il faut que, tout malentendu cessant, les protestants français s'accordent à désirer une seule chose : la spécialité absolue de leurs quartiers dans la future organisation pénitentiaire. Il faut qu'aucun d'eux n'ignore quelle est retendue de la question actuelle, et que ce qui se décide en ce moment. pour la seule classe des réclusionnaires et des condamnés à plus d'un an de prison enfermés dans les maisons centrales, se décide implicitement aussi pour la classe des forçats, pour celle des condamnés à moins d'un an, pour toutes les classes enfin de détenus ; car le caractère essentiel de la réforme qui se prépare, sera la suppression de toute distinction entre les classes, comme entre les maisons qui les reçoivent, et l'établissement d'une nouvelle échelle de pénalités, dont la durée seule déterminera les degrés.

A LA SPto ALITÉ. 617

Dans quel sens désirons-nous que cet immense <lébat soit tranché, -en ce qui nous concerne? Dans le sens de la spécialité, qui nous permettra de nous em* parer de nos coreligionnaires condamnés, de lesenve» lopper de notre sollicitude, de notre amour ; de les placer sous Tinfluence directe et journalière du pur Évangile ; de les arracher à toute influence contraire ; de leur donner, non-seulement des pasteurs, mais des visiteurs, mais des gardiens protestants ; de les concentrer, au milieu de nos populations les plus compactes et les plus pieuses ; de les surveiller dans la prison ; de les recueillir au dehors ; de les suivre et de les protéger en tous lieux? ou dans le sens du régime mixte, qui laissera nos protestants dispersés et confondus dans des agglomérations catholiques, au sein desquelles notre esprit ne saurait dominer ; qui les privera de Tappui journalier, collectif, efficace de leur église ; et qui se transmettra des maisons centrales aux pénitenciers, perpétuant ainsi, pour notre malheur et notre honte, une organisation funeste, que nous aurons pu et que nous n'aurons pas voulu renvei'ser ?

L'hésitation semble impossible. Nous avons hésité cependant; hésité, malgré les avantages innombrables de la spécialité, qui permet seule la grande propagande, celle de l'église, de l'église vivante, de l'église surveillant et relevant ses membres tombés, de l'église présentant ses progrès, son incontestable supériorité aux méditations de ses adversaires ; hésité, malgré les inconvénients si connus du régime mixte, qui tourne quelquefois au profit de tel ou tel

618 DROITS QUI S£ RATTICBENT

cQhe, et tous les jours au prolSt de rincrédaiité ; hésité, pour ne pas sacrifier quelques pensées de prose* lytisme, très légitimes en elles-mêmes, et que je loue partout, en priscm comme ailleurs, mais qui, dans un état normal, et à part même la spécialisaticm dont il s'agit, ne peuvent jamais se produire aussi librement dans une {n*ison que dans la société !

Les hmnmes respectables, qui ont reculé devant les sacrifices, douloureux sans doute, que leur imposait, sous ce rapport, la concentration des détenus protestants -dans un petit nombre de maisons centrales, me permettront-ils de l&ar dire, que, sous rimpressicMi d'une gène nouvelle, ils ont méconnu les avantages nouveaux ; qu'ils ont abordé la question par son petit côté, et qu'ils n'ont pas assez tenu compte des réalités de la vie, des nécessités administratives ?

Je doute qu'il se trouve jamais une administration, ( et ici je parie des pays protestants comme des pays catholiques ) qui admette au sein des prisons, même mixtes, un droit illimité de conversion. Je doute même que la dignité des divers cultes soit fort relevée, quand ils servent de jouet aux mauvaises passions, aux haines, aux vengeances des prisonniers ; quand la fréqu^itation alternative de la chapelle catholique et de la chapelle protestante, devient entre leurs mains, comme nous l'avons vu, un moyen de faire porter à leurs supérieurs la peine de tels ou tels actes.

Sans me prononcer sur ce point , qui ne touche *>as à nos intérêts actuel, je me demande si, le pro-

M LA 8PBCIAUTÉ. tlS

sélytisme admis, il est permis d'espérer raisonnablement que^ dans nos prisons mixtes» il doive toiiraer en noire faveur.

Je croîs beaucoup à ta puissance de la vërîté; et c'est la plus claire, la plus profonde, la plus inébranlable de mes convictions, que, dans la société où ils sont aux prises, l'Évangile finira par triompher de Rome. Je ne doute pas plus de la ruine future du catholicisme, que de l'inspiraticm du livre où cette rinne est prédite. Mais, dans des maisons où tout est catholique, où tout va le devenir encore plus, où les corporations d'hommes et de femmes se substitumiA aux gardiens , il m'est difficile d'espérer que nos eflEcM't& isolés, sans ensemble et sans appui, aient plus de puissance que les efforts comlnnés d'une multitude d'adversaires. Je ne vois pas pourquoi le régime mixte nous serait plus favorable dans les prisons qu'il ne Test^dans les hô[Mtaux, où nous n'avons eu encore que des pertes à déplorer, des persécutions à subir. Ici , il en serait de même ; et je ne puis partager les illusions de ceux qui voudraient cons^ver la conlu* sion des cultes, afin de conserver -des relations plus libres avec les détenus catholiques et de les amener à nos croyances.

Sans doute l'Étemel peut tout, et nous-mêmes fou* voM ioui en Chrisi qm noms fortifie. Mais il est écrit aussi : < Tu ne tentenn pe» le Seigneur iom Dieu^ > et c'est tenter Dieu , que de persister dans les positions extrêmes, où chaque heure veut son miracle ; tandis qu'il est aisé d'en sortir par des moyens simples, naturels; d'en sortir au prix de quelques sa-

crifices amplement compensés par de nouvelles bénédictions. Ne l'oublions pas, c'est Satan qui propose à Jésus de se précipiter des créneaux du temple. C'est Satan qui lui rappelle qu'il esi ordonné aux anges de le porter en leurs mains^ de peur guHl ne heurle son pied contre quelque pierre. C'est Satan qui montre cet excès de foi.

Aux mains de Satan, la foi même se corrompt; et les Écritures (qu'il cite, lui aussi,) se changent en poisons mortels. Par lui , nous recherchons les périls inutiles. Par lui , nous négligeons les moyens humains. Qu'importent quelques périls de plus ou de moins, puisque notre Dieu est le Tout-Puissant? Qu'importent de misérables moyens humains^ puisque Dieu seul donne la volonté et V exécution selon son bon plaisir ? Tels sont les arguments diaboliques qui jettent les uns dans l'action imprudente, les autres dans l'inaction absolue, qui créent les énergumènes et les contemplatifs.

Le disciple fidèle reçoit en même temps les deux paroles de son Maître. Tout procède de Dieu ; et il le prie. L'activité, la prudence lui sont ordonnées; et il agit. Il agit comme si ses actes devaient décider toutes choses. Il prie avec le sentiment que toutes choses sont dans la main de son Dieu, il sait que les apôtres ne voyaient en eux-mêmes que des serviteurs, inutiles, et qu'ils rapportaient à un autre le succès de leurs prédications ; ce qui ne les empêchait pas de prêcher en temps et hors de temps ^ de parcourir le monde entier^ souffrant la faim et la soif, nus, soufiDetés, errants çà et là , comme si l'oeuvre

A LA SPiCIALITÉ. 6S1

entière dépendait d'eux. Les apôtres déclaraient ^ue ceint qui plante n'esl rim^ que celui qui arroH n'est rien , ce qui ne les empêchait pas de planter et d'arroser.

Gardon&-nous d'appliquer k l'Éyangile la logique du monde, celle du démon ; la logique qui , ne pouvant pas concilier les deux côtés de l'Évangile , en retranche un ; qui veut nous faire choisir entre ces deux déclarations : c Vous êtes sauvés par grâce » et « Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement >; entre les passages qui parlent de la Providence divine, et ceux qui parlent du travail humain, qui recommandent l'action, la prière, la prudence ; entre ceux qui affirment l'élection, et ceux qui affirment la liberté.

Tout cela est dans l'Évangile. Tout cela, je ne crains pas de le dire, est dans nos cœurs, dans notre raison, dans notre expérience de chaque jour. Nous sentons qu'il est aussi impossible de mutiler l'homme que de limiter Dieu. Nous croyons à l'éternelle et inmiuable volonté de Dieu, sans fatalisme. Nous croyons à l'activité responsable, à la libre détermination de l'homme, sans lui attribuer aucun mérite. S'il y a là un mystère, ce n'est pas le seul. Et mieux vaut accepter ce mystère (cette contradiction, si l'on veut), en écoutant notre conscience et la Bible, que d'inventer, malgré la Bible et la conscience, ou un Dieu incomplet et changeant, ou un homme réduit à l'état de machine.

Ces considérations qui paraîtraient trop graves et trop développées, si l'on ne regardait qu'au sujet qui les provoque, se justifieront peut-être par la

•22 Mom igci fc mâmâCÊÊSur

néeeMité de combattre, dans mo raie, Vet^\frii qni oie parait s'être révâé ici, parmi nous ; on esprit de fin, qoi tend à mépriser la pmdenee, a reganler conune mondaines tontes les qoestions de simple organisation, à nier le rAle des préc^otions homaines, des moyens faomains, le Wtte de rhomrne en on mot, qoand il ne faodrait q«e nier sa gloire.

Voyons donc ce qoe la prodence homaine nous dit, au sojet do nf>oveao régime qoi s'introdoit dans les prisons ; et, pour en mieux joger, examinons rapidement les divers modes d'organisation, les seuls possibles en dehors de celui-là.

La première organisation qui se présente à la pensée, est celle qui existait avant l'arrêté de 1859, celle qu'il a eo pour but de faire cesser, celle qu'on a tant de peine à abandonner réellement, et dont il reste malheureusement encore tant de traces dans nos prison».

Celle-là laissait pkis de liberté qoe le régime nooveau, au pnisély tisme catholique et protestant. J'en conviens. Mais j'espère que personne n'ira jusqu'à la regretter; car, à l'exception de quelques maisons centrales où le nombre des détenus protestants était lissez considérable pour motiver l'organisation de leur culte, ils étaient partout placés dans cette odieuse alternative, ou d'aller à la messe, ou de se passer de tout secours religieux .

Ou'un tel oindre de choses ait pu s'étaUir; qu'il ait pu tlurer, et cela dans un temps où l'on déclare avec raison que la régénératicm des prisonniers ne doit

A LA SPiCIAUTi. 623

s'accomplir que par le christianisme; qu'une ftus aboli par un acte ministériel, il ait pu se maintenir deux ans encore ; c'est une accusation terrible contre notre lâcheté. Ne pensons pas que, pour être étran* gers au gouvernement, nous ne portions pas notre part de la respœisabilité de ses actes. Quand nous n'avons pas protesté, protesté chaque jour et par toutes les voies, contre l'abandon absolu de nos pauvres frères, contre la peine spirituelle qui les attéi* gnait et qu'on n'avait pas le droit de leur infliger, nous nous sommes associés à l'iniquité dont ils étaient victimes, et qui n'en était pas moins indigne, pour n'être pas sentie par le plus grand ncHnbre d'entre eux.

Voilà ce dont nous avons oublié de nous plaindre sous l'ancien état de choses , nous , qui savons si bien nous plaindre des imperfections passagères du nouveau I

Combien y avait-il de maisons centrales où par* vinssent les secours pastoraux? Hélas I II sufiU de jeter les yeux sur une carte, et d'y chercher les localités suivantes : Beaulieu, Cadillac, Clairvaux, Clermont, Embrun, Ëysses, Fonte vrault, Gaillon, Limoges, Loos, Mont-Saint-Michel, Poissy, Rennes, Riom, Doulens. C'était là qu'étaient enfermés nos détenus. Et combien y en avait-il qui se trouvassent au centre d'une population protestante ? Comhiea pouvaient recevoir et recevaient réellement des visites, même irrégulières, de laïques ou de pasteurs? Pour combien, l'arrêt qui les condanmait à la réclusion a<-t41 été en même temps une condam-

nation à demeurer isolés de leur église, à ne plus entendre cet appel, qui s'adresse à tous, auquel tous peuvent répondre, à la onzième heure comme à la* première ? Combien sont morts , sans qu'une seule fois, leur conscience ait été avertie? Combien sont morts , réclamant en vain les consolations de leur culte ?

Oui , il y en a qui sont morts ainsi ; et Ton pourrait citer des exemples d'hommes ou de femmes, qui ont demandé un pasteur à leur dernier moment , sans pouvoir l'obtenir. Il est arrivé que, faute de pasteur, on leur a offert (et ce n'est pas chose que je blâme j de recevoir le curé. Le curé a exigé une abjuration, et l'a obtenue.

Ainsi, jusqu'au bout, et par notre faute (par notre crime, veux-je dire),, des hommes et des femmes de notre communion ont vécu et sont morts, entendant toujours résonner à leurs oreilles, cette -déclaration trop fondée : c Choisissez entre le culte catholique et rien. * ^

Un tel régime a duré jusqu'en 1839 sans contestation ! et il y avait une église protestante en France!

t Ce régime est horrible , dira-t-on. Personne ne pense à le conserver. Mais, n'y aurait-il pas moyen de placer des aumôniers protestants dans. toutes les prisons, et de faire cesser ainsi un immense scandale, sans recourir aux mesures de concentration et de spécialité. >

Ceci est le second mode d'organisation possible ; possible, à la rigueur; car, en en faisant la dé-

pense, l'État est maître d'attacher un aumônier de notre culte à chaque maison centrale, même à celles qui ne renferment que trois, que deux, qu'un seul prisonnier protestant ; même à celles qui sont éloignées de tout centre évangélique, et où l'aumônier ne pourrait remplir en même temps les fonctions de pasteur.

Cela est possible ; mais, qui ne sent, qu'en fait, cela ne se fera jamais; que jamais on n'acceptera une telle dépense ; que jamais on ne consentira à créer des places fixes d'aumôniers protestants, dans des maisons qui peuvent parfois ne contenir aucun détenu de leur communion ? Réclamer des mesures aussi peu praticables, ce serait donner les mains à la continuation, partielle au moins, de l'ancien système. Or, nous n'avons pas le droit d'accepter cette continuation, fût-ce pour un seul jour, fût-ce pour un seul homme.

Il faut donc se rabattre sur un troisième mode d'oi^anisation, qui a encore cela de commun avec les deux premiers , qu'il repousse la centralisation et la spécialité absolue, qu'il conserve la confiision des détenus, et qu'il conserve aussi dans une certaine mesure la liberté du prosélytisme religieux au sein des prisons.

Forcé de renoncer à avoir des aumôniers partout, on se contente d'en demander pour un certain nombre de maisons. Mais on voudrait un nombre plus considérable que celui qui vient d'être fixé par le gouvernement. On délirerait (et ce vœu a été exprimé, si je ne me trompe, par un consistoire, par

6i6 DROITS QUI SB RATTACHENT

des pasteurs que je vénère, et qui me pardonneront peut-être de les avoir combattus^ quand ils connai* tront mes motifs) ; on désirerait que les {prisonniers protestants fussent maintenus dans toutes les maisons dont la population dépasse mille détenus.

Je n'examine pas si ce chiffre est assez élevé ; si » en le tixant, on s'écarte sensiblement du second système ; si l'incapacité qu'on veut créer pour certaines maisons, en frappe un nombre suffisant. Je suppose le but atteint ; et je conviens tout d'abord qu'un tel système n'a rien d'inexécutable. Je ne lui reproche absolument qu'une chose ; c'est de nous faire perdre tous les avantages attachés à la concentration rigoureuse.

Encore ici, comptons avec les réalités. Informonsnous des faits.

Les quartiers spéciaux ne sont possibles, que lors^ que le nombre des prisonniers protestants permet de leur consacrer un local, un personnel distincts. Or, sur les 18 ou 19 mille détenus (bcHumes et femmes) que renferment nos maisons centrales, ncMis n'avons pas 500 protestants.

il s'en faut, certes, que je m'afflige de l'exigoîté de ce chiffre. Mais, quand je pense qu'il n'y a, en tout, que 19 maisonl^ centrales, dont 8 sont affectées aux hommes seuls, 4 aux femmes seules, et 7 aux deux sexes réunis, je ne puis m'empêcher de trouver que c'est bien assez d'avoir ouvert 3 de ces maisons à nos condamnés et 2 à nos condamnées.

Au lieu de penser qu'on a désigné trop peu de quartiers spéciaux, je serais tenté de croire qu'cm en a

désigné trop; car enfin, chaque quartier ne contiendra guère qu'une centaine de protestants, et je suis convaincu que, bientôt, nous travaillerons tous à n'avoir plus qu'une seule maison pour nos hommes, une seule pour nos femmes. Ce serait, à mon avis, le plus notable progrès auquel nous pussions aspiror.

Garenfin, tout gît dans la spécialité sérieuse et complète. Si nous ne parvenons pas à avoir des quartiers véritaUemept distincts, distincts par un isolement absolu» distincts par leur personnel tout protestant, par un personnel de gardiens ou de diaconesses, cboiais sur les indications de notre église ; distincts par rinfluence purement évangélique que pasteurs e|»laiique$ exerceront pendant la durée de Tempri-» sonneinent comme après, a titre de visiteurs comme à titre de patrons ; si nous ne parvenons pas à avoir cela, nous aurons manqué une occasion unique de Mre pénétrer notre foi dans les maisons centrales, avec toute sa puissance et son efficace. Nous aurons laissé échapper le corps pour Tombrç. Au lieu d'une vie protestante, qui les entoure sans cesse, au lieu d'une atmosphère protestante qui les presse et les pénètre de toutes parts ; nous n'aurons donné qu'un culte protestant aux prisonniers de notre communion.

Ce culte, qui manque encore aujourd'hui à une partie d'entre eux, a son importance, je le reconnais. Mais qui oserait comparer un tel résultat à celui que nous pouvons atteindre, à celui que nous atteindrons, si nous savons ( chose nécessaire dans ce monde) , si nous savons chmsir?

Il faut choisir entre* les quartiers spéciaux, et 1^

6t8 DROITS QUI SB RATTACHENT

faculté de continuer, parmi les détenus catholiques, des tentatives de prosélytisme, auxquelles chaque jour, sachons-le bien, apportera de nouvelles restrictions, et que l'adoption de l'emprisonnement solitaire fera nécessairement cesser.

J'avoue que, de tous les systèmes, celui de la spécialité absolue est le plus contraire à ce prosélytisme. Il le rend impossible en isolant les quartiers protestants. Il avance pour lui de quelques jours l'arrêt de mort prononcé par le régime pénitentier, qui ne peut manquer de prévaloir.

C'est là un sacrifice, et qui doit coûter beaucoup aux dignes pasteurs déjà engagés dans celte belle œuvre, déjà réjouis par des commencements de cdtaversion, par des marques de la confiance que leur témoignent les prisonniers d'un autre culte, déjà témoins des premiers et heureux effets de la distribution des livres saints. Hais, sur ce point aussi, et quels que doivent être nos légitimes regrets au sujet de certains faits particuliers, rendons-nous compte de notre véritable position.

Le gouvernement a adopté, et l'on ne peut que l'en féliciter, le principe de la substitution des ordres religieux aux gardiens, rarement recommandables, de nos prisons.

Qu'on lise la circulaire et l'arrêté du 22 mai 18#1 , M. Duchâtel y rappelle que le ministre de 1839 (qui voulait l'isolement des sexes comme celui des cultes, et dont les intentions ont été aussi lentes à se réaliser pour le premier point que pour le second), avait prescrit l'affectation exclusive aux femmes d'un certain

A LA SPiaAUTË.

nombre de maisons centrales, ainsi que remploi des femmes seules dans le service intérieur de ces mai* sons. Il ajoute, que des sœurs ont successivement remplacé les gardiens dans les quatre maisons de femmes et jdans les quartiers spéciaux qui leur sont affectés, au sein des maisons qui renferment encore les deux sexes.

Là, les sœurs surveillent nos protestantes comme les catholiques. .

Elles soignent les protestantes malades comme les catholiques.

Elles tiennent Técole pour les protestantes comme pour les catholiques.

Et ce qui s'est fait pour les sœurs, va se faire aussi pour les frères. — Ils ont déjà remplacé les gardiens de la maison de Nimes, à titre d'essai : et les détenus protestants, malgré les .réclamations réitérées du consistoire, y sont soumis à leurs soins.

Allons plus loin. — Ce qui s'est fait pour les maisons centrales de force et de correction, se prépare aussi pour les prisons départementales. — L'extension du service des corporations religieuses à ces derniers établissements a été autorisé par la circulaire du 30 octobre 1841.

On peut donc le dire : la pensée, l'excellente pensée de confier les détenus des deux sexes à des hommes et à des femmes que dirigera un sentiment de devoir envers Dieu, est dès aujourd'hui adoptée pour tous les degrés de l'emprisonnement. Elle est partout en voie d'application.

Ce fait certain , incontestable, est bien propre sans

doute à iiouâ faire Véfléchir sur la naïveté de coti«fiance avec laquelle le gouyemement suppose notre indifférence ou notre lâcheté, puisqu'il n'imagine pas même que nous ayons à réclamer des employés protestants pour nos propres quartiers, et qu'il y installe sans hésiter^ des frères et des sœurs cathdiqueii.

Mais n'est-il pas bien propre aussi à nous faire tonnelier du doigt la folie qu'il y aurait à rêveir un avenir de propagande protestante dans les prîsôkis , iaû \ieû de nous attacher au bel et grand avenir que nous offre le système de la spécialité étroite et rigoureuse?

Oui, c'est là qu'il faut en venir. Nous avons vu qu'il est aussi impossible de s'arrêter au système ancien, qu'au système qui voudrait d'és aumôniers protestants dans toutes les prisons, qu'au système enfin qui admettrait une concentration modérée.

Spécialité absolue ! Tel «doit être notre cri ; telle doit être notre devise. Là seulement, nous trouverons pour nous-mêmes et nous laisserons aux autres cette pleine liberté de développement religieux , qui ne se concilie pas plus dans les prisons que dans les écoles, avec la confusion des différents cultes.

Assurément, la spécialité entraîne, élleaussi,quelques sacrifices. Elle présente, surtout à l'origine et au moment de la transition, quelques inconvénients graves, que tous nos efforts doivent tendre à atténuer le pins promptement possible , mais qui sont loin de balancer ses avantages.

Je ne compte pas au nombre de ces inconvénients, la prétendue difficulté des transports, et les dangers que des voyages un peu plus longs dans les voitures

A LA SPfalALITi. 631

oeUiilures feraient courir à nos condamnés. — Des exemples nombreux» notamment celui que j'ai déjà cité, des jeunes détenus amenés de Clairvaux à Mettray par la voiture eellulaire, et qui ont Tait ainsi, sans souffrance aucune, un voyage de cent lieues, prouvent que les craintes conçues à ce sujet sont fort exagérées. Si les voitures cellulaires produisaient des effets pareils à ceux dont on a parlé , il faudrait les supprimer immédiatement pour toutes les catégories de prisonniers. Ce serait la seule conclusion k tirer d'un lait aussi grave ; et quant à la centralisation de nos protestants, elle s'opérerait par d'autres moyens, que l'État, qui a bien d'autres transports à opérer, et qui n'a le droit d'exposer la vie ou la santé de personne, serait tenu de nous fournir. Mais, je le répète, je ne crois pas à l'exactitude de ces allégations, très-sincères dans la bouche de ceux qui les produisent, et que leur charité a admises sans les contrôler suffisamment.

Ici, se montre un des écueils sur lesquels la réforme des prisons est venue se briser le plus souvent. Il vaut la peine de le signaler. Autant nous avons le devoir de veiller au bien véritable des prisonniers, de les soustraire à la contagion du vice, et de les soumettre a la sainte contagion de l'Évangile ; autant nous avons à nous défier de cette philanthropie imprévoyante, qui tendrait à faire entièrement disparaître les privations attachées à l'emprisonnement. Je viens de le dire, il n'y a qu'un instant : l'État n'a le droit d'exposer la vie ou la santé d'aucun détenu. Ifeis , la vie et la santé une fois sauves , il faut se

eau DROITS QUI SR RATTACHENT

garder d'aller plus loin, et d'oifrir plus de bien-être au condamné qu'à Fouvrier libre et honnête.

Cela n'arrive déjà que trop, et c*est un des principaux reproches que mérite notre mode d'incarcéra* tion. Si le détenu, qui a son pain assuré chaque jour, tandis (jue l'ouvrier libre est souvent privé de toutes ressources ; qui est soigné dans la maladie comme dans la santé, tandis que l'ouvrier libre ne peut tomber malade sans compromettre les moyens d'existence de tous ceux qui l'entourent ; si le détenu, qui travaille modérément, tandis que l'ouvrier libre épuise souvent ses forces ; qui entasse chaque jour des économies nouvelles, tandis que l'ouvrier libre est parfois heureux de couvrir ses dépenses par ses recettes; si le détenu, qui jouit d'ailleurs, comme l'ouvrier libre, de la société des hommes dont les sentiments s'accordent le mieux avec les siens , était, par-dessus le marché, admis à se procurer tous les plaisirs dont un ouvrier libre dispose, il est évident que l'un des caractères essentiels de l'emprisonnement aurait disparu. Les récidives, si nombreuses, si menaçantes par leur accroissement successif, se multiplieraient encore au sein de notre société épouvantée.

Je ne m^associe donc à aucune de ces lamentations sur la fatigue des voyages, sur la suppression du tabac, que saîs-je ? Ces lamentations devraient porter sur la captivité elle-même ; car si le tabac est devenu (comme on le dit) un besoin pour certains hommes, la liberté est un besoin aussi. Une fois entré dans le champ des besoins de ce genre, nous y ferons beau-

coup de chemin. Pour l'homme qui s'enivre habituel* lement, le vin est devenu un besoin» un besoin impérieux, et qu'il ne peut cesser de satisfaire, sans s'exposer à quelques malaises. Nous donnerons du tabac aux uns, du vin aux autres; des chaises de poste serviront aux voyages ; et quelque jour, nous supjNrimerons une dernière souffrance, la souffrance de n'être pas libre !

.Rien ne compromet les réclamations sérieuses, comme celles qui ne le sont pas. Rien ne compromet les vraies améliorations, comme la poursuite des fausses. Si nous tenons à faire accueillir nos vues sur la classification religieuse, sur le culte, sur la sur* veillance morale des détenus , tâchons de n'y rien mêler qui trahisse des préoccupations moins sensées. Montrons-nous aussi frappés de la nécessité de rendre enfin un caractère pénal aux établissements pour peines^ que de la nécessité d'y introduire un principe régénérateur.

D'autres plaintes ont été émises par quelques-uns de nos coreligionnaires ; et celles-là méritent qu'on s'y arrête. En les appuyant, et en y joignant celles que l'état des prisons me suggère à moirmême, je me sens d'autant plus fort, que je n'ai pas épargné ce que je regarde comme les préjugés d'une portion de notre église.

Le gouvernement aura vu que je n'étais pas moins franc vis-à-vis des protestants, que vis-à-vis de l'église romaine ou du pouvoir.

On se plaint de l'imperfection du mode actuellement suivi pour constater, dans chaque maison cen-

631 DROITS Qm SE ftATTACHSNT

traie, la religkm des aiTÎvants. — Or, cette première constatation est d'une impmtance extrême ; précisëment à cause de la séparation des protestants, et de la difficulté qu'éprouve nécessair^nent, dans un tel syst^e, Tabandon ultérieur du culte originairement déclaré.

On assure que les déclarations des condamnés ne sont ni contrôlées ni vérifiées ; et que des protestants peuvent être entraînés à se faire inscrire comme catholiques, pour imiter la grande majorité de ceux qui les ont précédés»

On assure même, qu'il y a dans nos maisons centrales des protestants connus pour tels , signalés comme tels par les pasteurs, et sur lesquels Tadministration ne veut prendre aucune des informations propres à lever les doutes ; des protestants qu'elle laisse aller à la messe, alors qu'elle interdit avec une vigilance au moins sév^e toute communication entre nos aumôniers et les détenus catholiques; alors qu'elle empêche jusqu'au don d'un Nouveau-Testament.

Eh bien! l'arrêté du 6 mai 1839 avait prévu ces difficultés. Il contient, en principe, le remède à ce genre d'abus ; car son article premier charge l'administration de vérifier, s'il y a lieu, l'exactitude des déclarations faites à l'arrivée.

, Or, il serait utile de généraliser cette vérification, et facile de la simplifier, en comprenant toujours le fait du culte parmi ceux que l'itistruction judiciaire est chaînée de rechercher.

C'est ici le lieu de {»*ésenter une d^servation, qui

A LA SPiCUUTÉ. tM

portera sur plusieurs choses qui me restent k 4ire.

Il est Yrai que c'est radiiiiiiistrati(»iv en définitive, qui sera diargée de trancher ces 'graves questkMis d'États Mais comment en seraitHl autr^ttent au sein des prisons? Exigerons-nous des arrêts de tribu*» naux ? Transformerons*nous les maisons centrales en autant d'arènes, où les détenus, armés de Imn dreiu^ entreraient en lutte avec leurs chefs ? ou enfin, sacrifierons-nous tous les bienfaits de la spécialité rdigieuse à ce soi-disant principe, qui défendrait de remettre à personne (même en prison) le pouviMr de rien décider sur la croyance des détenus ?

J'en appelle avec confiance à tous les hommes de sens. — Ces grande^ difficultés théoriques, qui n'empêchent pas le classement par culte en Bavière et ailleui*s, doivent-elles l'empêcher chez nous? serat»il dit que, dans un pays où toutes les voies sont ouvertes aux réclamations ; où la publicité, k elle seule, offre, contre les abus réels, la plus solide des garanties , nous nous défierons à ce point de l'administration, que nous ne puissions lui confier, même sous le contrôle de nos pasteurs et des inspecteurs bénévoles par lesquels nous devons faii^ visiter régulièrement toutes les prisons, l'autorité discrétionnaire dont elle a un indispensable besoin ?

Cette remarque s'applique principalement à .une seconde plainte qu'on articule, et sur laquelle il importe de ne jamais faiblir, quand elle est fondée en fait.

îl parait que certains directeurs de maisons centrales ont rempli avec partialité la mission délicate et

696 UROITS QUI SB KATTACHBHT

essentieUement provisoire, dofA ils cmt été investis» a regard des changements de religicm. Appelés à reocmnaitre la sincérité et la persistance de Fint^itâf» que peuvent manifester les prisonniers, de se mettre en relation avec le ministre d'un culte qui n'est pas le leur, et de suivre même ce culte , ils auraient omstamment et uniformément refusé les demandes mêmes les plus sérieuses de ce genre, que des ca* tholiques leur adressaient. Il y a plus, ces requêtes souvent reproduites auraient été le motif de châtiments rigoureux.

De tels actes sont en contradiction directe avec l'esprit comme avec les termes de l'arrêté de 1839. Quand ils se produisent (et ils cesseront de se produire, quand la séparation des protestants sera devenue entière), il est de notre devoir de les signaler, et de compléter par la garantie de notre v^ilance chrétienne, les garanties nécessairement imparfaites qu'il a été possible de donner sur ce point à la liberté de conscience, pendant le passage du r^ime ancien au régime nouveau, et dans un lieu qui ne comportait ni les discussions, en quelque sorte juridiques, entre les directeurs et les prisonniers, ni la brusque et capricieuse transition d'un culte à l'autre, aussi contraire à l'ordre, aussi inconciliable avec le système des quartiers spéciaux, que Aineste au respect qui doit entourer la religion.

Passé le temps de la transition, la mission provisoire des directeurs cessera. Comme le prosélytisme sera devenu impossible, ses conséquences le deviendront également. Mais, il importe, en attendant, de

faire respecter la liberté de quiconque annonce uû désir sincère, sérieux, persévérant de conversion. Il importe d'obtenir l'exécution loyale de l'article 6 de Tarrété de 1839, qui charge les inspecteurs généraux, dans leurs tournées annuelles, de prendre les informations les plus exactes sur l'usage que les directeurs auront lait de la faculté qui leur a été attribuée ; qui leur demande un rapport sur cet objet, pour chaque maison centrale ; et qui réserve au ministre le soin de statuer ce qu'il appartiendra.

On voit que le mal avait été prévu, et que le remède avait été indiqué dès l'origine. C'est à nos aumôniers, c'est à nous, à ne négliger aucun des degrés de la juridiction établie. C'est à nous à réclamer avec une fermeté respectueuse auprès des directeurs, auprès des inspecteurs, auprès du ministre; et j'ai la confiance que jamais nous n'aurons à porter notre cause, en dernier ressort, devant les chambres et devant l'opinion publique.

J'ai la confiance aussi, que les trois réclamations qu'il me reste à formuler, en mon propre nom, seront accueillies avec bienveillance. Elles ont pour but l'application , sincère , l'application vraiment fructueuse du système de spécialité. Je ne crois pas me méprendre sur leur justice et sur leur modération.

Je demande d'abord, que des frais de routes supplémentaires soient accordés, lors de leur sortie, à ceux des prisonniers protestants que l'on aura déplacés, pour les amener dans nos quartiers spéciaux ; et cela, en raison de la distance qu'ils auront à parcourir de plus, pour rentrer chez eux. Je demande

qu'ils soient mis ainsi sur le même pied que les ea« tholiques qui restent dans la maison centrale la plus voisine du lieu de leur jugement.

Reftiser ces frais de route , ce serait foire acheter la profession de la foi protestante dans les pirisans, noo-seulement par la fatigue d'un plus long voyage, mais par un sacrifice pécuniaire ; ce serait exiger que les détenus de notre culte fissent acte de vertu , au moment où ils se déclarent protestants.

Les accorder, ce n'est pas créer un privilège en notre faveur. C'est à peine établir réalité. Ce n'est pas, d'aiUeurs, imposer au trésw une dépense bien considérable.

De quoi s'agitfil en effet? de 15 centimes par lieue. C'estnà-dire, que, pour une moyenne de 40 lieues, il faudrait accorder 6 francs par prisonnier protestant libéré ; et comme on en libère à peine une centame tous les ans , c'est tout au plus 600 francs à leur compter, sur chaque exercice.

On ne repoussera pas une allocation aussi juste. Si, par impossible, elle était momentanément repoussée, notre église (sans cesser de la réclamer, pour l'honneur du principe de l'égalité des cultes) s'empresse* rait de la fournir elle-même.

Ma seconde réclamation n'est pas plus juste ; mais elle est plus importante .

La mesure de translation de nos détenus protestants, dans les maisons d'Ensisheim, de Melùn, de Nîmes, de Hagueneau et de Montpellier, est loin de s'accomplir à la rigueur. Après avoir déploré son ajouraem^t, nous sommes forcés de

déplwer aujourd'hui la manière dont elle s'exécute.

J'espère qu'on ne tardera pas à la prendre plus au sérieux. J'espère qu'il faut mettre beaucoup ici sur le compte de l'hésitation et des difficultés du début. Il est toutefois certain, que» dans plusieurs maisons catholiques, on a laissé un certain nombre de détenus protestants. On a laissé ceux qui étaient près de finir leur peine, parce que, les transférer, c'était faire beaucoup de dépense, pour peu de temps. On a laissé ceux qui ne paraissaient pas désireux de partir, parce que, en les laissant, on respectait à la fois la liberté de détermination en matière religieuse» et les intérêts du trésor.

Hé bien ! ce n'est point ainsi que la mesure doit s'exécuter. Elle ne peut atteindre son but, si la concentration des protestants n'est complète ; et il n'est dans le droit de personne, de prescrire ou même d'autoriser l'exil de quelques-uns de nos détenus, loin des secours religieux préparés pour tous. Personne ne peut leur ordonner ou leur permettre de demeurer dans cette position que nous trouvions intolérable il y a un an, dans cette position que le départ des autres protestants et l'établissement des corporations catholiques ne peuvent qu'aggraver encore.

Non-seulement il serait odieux de refuser le départ à un seul des protestants qui le désirent, mais il le serait d'accueillir le refos d'un seul de ceux qui, poussés .par un sentiment naturel, reculent devant la perspective du voyage. On ne peut avoir deux poids et deux mesures. La même sévérité, la même pru-

6{h0 DROITS QCI SE RATTACHENT

(lence qu'on oppose aux catholiques qui voudraient cesser de l'être, il faut qu'on l'oppose aussi aux protestants qui seraient portés à déserter leurs devoirs de protestants .

Rien ne serait plus aisé, que d'éviter la spécialisation religieuse [après l'avoir décrétée, sous prétexte de la mauvaise volonté de nos détenus.

Il importe donc que tous soient transférés ; tous, sans exception. — Or, combien d'exceptions n'a-t-on pas admises ! Je le demande.

En 1839, nous avions 45 protestants à Glairvaux, 27 à Embrun, 23 à Eysses, 8 à Fontevrault, IB à Caillou, 5 à Limoges, 8 à Loos, 17 à Poissy , 15 à Riom, 1 à Rennes. Nous avions 2 protestantes à Cadillac, 8 à Glermont, une dans chacune des maisons de Limoges, de Fontevrault et de Clairvaux.

Il est probable que la population de toutes ces maisons, qui sont désormais exclusivement catholiques, a conservé jusqu'en 1842 la même place à l'élément protestant. Et cet élément en a-t-il été partout dégagé? J'ai le regret d'en douter. On a probablement pensé que quelques-uns de ces chiffres ne méritaient aucune considération. Mais, ici, les petits chiffres sont aussi essentiels que les gros ; car il y a des âmes sous chaque chiffre ; et je ne sais pas même si le protestant unique de Rennes, si les protestantes isolées de Clairvaux ou de Limoges, ne doivent pas nous toucher davantage, que les groupes plus nombreux des autres prisons.

Enfin, ma troisième réclamation, et la plus importante, se rapporte à l'organisation sérieuse de nos quartiers spéciaux.

Ce n'est pas tout de concentrer les détenus protestants dans un petit nombre de maisons, et de leur donnerdes aumôniers. Cette premièremesure n'est qu'un acheminement vers la spécialité absolue des quartiers; et c'est ce qu'indiquait clairement cet arrêté de 1839, que je cite toujours, parce qu'il est la base essentielle du nouveau régime.

Cet arrêté annonçait, dans un de ses considérants, que son but principal était d'amener l'affectation exclusive, soit des maisons centrales, soit, au moins, des quartiers de ces maisons, aux détenus d'une même communion religieuse.

Et cette déclaration si décisive a reçu une force nouvelle de l'article 23 de l'arrêté du 22 mai 1841, aux termes duquel les dames laïques qui, dans quelques maisons centrales, peuvent être préposées à la surveillance des femmes, sont appelées à y exercer les fonctions attribuées aux sœurs parle même règlement. Évidemment, on a préparé ainsi la place de nos diaconesses dans les quartiers de femmes protestantes.

Or, préparer la place de nos diaconesses dans les quartiers de femmes, c'est préparer celle des gardiens protestants dans les quartiers d'hommes ; c'est préparer l'organisation réelle et complète des quartiers exclusivement protestants, telle que l'avait en vue l'arrêté de 1839.

On a pensé, avec raison, à introduire les frères dans les prisons, et on leur a soumis, à Nîmes, les détenus protestants ; mais on a dû comprendre que les réclamations trois fois reproduites du consistoire,

seraient suivies d'autres réclamalions. On a dû comprendre qu'il était aussi impossible d'installer défimtivement les frères comme gardiens dans nos qiiartiers de Nimes, de Melun et d'Ensisheim ; qu'il serait impossible d'y conserver les gardiens actuels, si dépravés pour la plupart, et de condamner les protestants seuls à un tel régime, tandis que les catholiqaes seraient entourés d'hommes pieux et respectables.

Le complément d'organisation de nos quartiers ne peut donc pas se reAiser longtemps. Mais il faut que nous, nous soyons unanimes et ardents et persévérants à le réclamer. Il faut que nous envisagions dans toute son étendue, le bien que ces pauvres âmes^rées, ces âmes que le Seigneur est venu sauver, peuvent retirer d'un entourage exclusivement pieux, d'un isolement absolu par rapport aux prisonniers catholiques, de soins assidus, d'une adminisfratioD enfin plus chrétienne que cdle qui les gouverne aujourd'hui ; plus chrétienne même, sous le rapport matériel; car il est certain que, dans nos quartiers, nous trouverions moyen de supprimer ce travail d'emballage et d'expéditicm, qui, pour une partie des prisonniers, continue le Dimanche. Nous trouverions moyen d'empêcher que quelques détenus (et toujours les mêmes) fussent enlpêchés d'assister au culte, par le service de propreté, de cuisine ou d'infirmerie.

Il s'agit donc d'une amélioration bien considérable dans ses effets.

Mais elle est bien simple dans son principe, bien simple dans ses moyens ; et s'il était nécessaire de rassurer notre gouvernement, en lui citant Texem-

A LA SPÉCtAMT^. 613

pie d'un souverain 9 dont le zèle catholique n'est assurément pas douteux, et qui n'a pas craint d'appliquer à ses prisons le système de spécialité absolue ; nous rappellerions ici l'ordonnance rendue en 1841 par le roi de Bavière, et en vertu de laquelle les détenus catholiques sont entièrement séparés des protestants dans toutes les prisons, maisons de force et de correction du royaume. — Quant aux forçats, ceux d'entre eux qui appartiennent au culte catholique, travaillent aux forteresses de Marienbourç, Oberhaus et Rossemberg. Les protestants travaillent à la forteresse de Wûrzbourg.

En demandant au gouvernement' de compléter son CBuvre, timidement commencée, n'oublions pas de commencer la nôtre.

Il fmt avoir des diaconesses à présenter pour nos quartiers de femmes.

Il faut avoir des gardiens pieux à présenter pour nos quartiers d'hommes.

Il feut organiser, auprès de tous les quartiers, la visite régulière des prisonniers ; visite qui prendra encore plus d'importance, quand le régime cellulaire de jour et de nuit aura été adopté.

H faut enfin, qu'au moment de la libération, nos femmes trouvent à leur portée un refuge comme celui de Paris. Il faut que tous nos détenus, hommes et femmes, trouvent auprès de leurs quartiers des sociétés de patronage, dont i'action sera favorisée par nos relations aVec les sociétés semblables établies dans la Suisse protestante, et par les échanges que nous pourrons essayer, en conservant toujours, et

6%h> DROITS QUI SB RATTACHENT

provoquant dans chaque pays, la surveiDance des pasteurs et des patrons.

Hélas! le système des quartiers spéciaux, dont Fadoption sera si utile aux détenus de nos maisons centrales , ne pourra s'appliquer que bien difficilement aux autres établissements pour peines , qu'B me reste à parcourir rapidement.

On le sait : les maisons centrales ne reçoivent que les hommes et les femmes condamnés à la réclusion, ou à un emprisonnement d'un an et au-dessus, ainsi que les femmes condamnées aux travaux fcurcés. Les hommes et les femmes condamnés à moins d'un an d'emprisonnement, les prévenus , les accusés, les condamnés que l'on transfère, forment la populaticm des prisons départementales. Les lionunes condamnés aux travaux forcés forment celle des bagnes. Les militaires sont placés dans des établissements particuliers.

Voilà donc trois classes, qui, étrangères aux maisons centrales, demeureront étrangères aussi aux bienfaits de la spécialité. Nous serons obligés (sauf quelques cas exceptionnels, à Paris , par exemple) de laisser les protestants qui en font partie , mélé^ aux catholiques. Nous ne pourrons que réclamer pour eux les secours religieux de notre culte, dont ils sont privés pour la plupart.

Cette déplorable impuissance, à laquelle l'organisation actuelle nous condamne, est faite pour nous déterminer à presser de tous nos efforts la solution de la question pénitentiaire, et à la presser dans le sens le plus large, dans le sens

A LA WÈCÎALITÈ. 6kf

de la gradation pénale, réduite à la seule durée.

La réfcHrme ainsi conçue, ferait disparaître, en grande partie du moins, les prisons départementales. Elle supprimerait entièrement les bagnes. Elle ferait cesser la nécessité de classer à part les militaires, puisque, tout en étant enfermés dans les mêmes bàp timents que les condamnés civils, ils demeureraient aussi isolés qu'ils le sont aujourd'hui. Il n'y aurait plus que des pénitenciers généraux, où la séparation des prisonniers protestants pourrait s'opérer, comme on travaille à l'opérer dans les maisons centrales, à cette seule différence près, qu'elle atteindrait des catégories nombreuses qui lui échappent malheu* reusement encore.

C'est vers ce résultat que nous marchons forcément. Sous nos yeux, et sans dessein arrêté, l'aboli* tion des bagnes et des prisons départementales s'ac* complit peu à peu au profit des maisons centrales, qui doivent tout absorber. Chaque année, le nombre des forçats et celui des condamnés à moins d'un an diminue. Chaque année , le nombre des condamnés à plus d'un an et des réclusionnaires s'accroît. Le rapprochement de ces deux faits a une signification facile à saisir.

Mais cette marche, toute réelle qu'elle est, ne saurait être assez rapide aux yeux des protestants français. J'ai cru utile de leur rappeler quel immense intérêt ils ont, d'abord, à obtenir une prompte solution de la question pénitentiaire ; ensuite, à l'obtenir aussi ample, aussi radicale que possible, à l'obtenir escortée de la modification du code pénal, et sup-

646 DIIUITS QUI SB AATTACHBNT

primant les anciennes classifications ; enfin » à n'aborder le nouveau r^ime , qu'aiM*ès avoir affermi , IK>ur Ty transporter, la conquête de leurs quartiers spéciaux.

Au reste, s'il est essentiel de s'entendre, de se concerter sur un but à atteindre, sur une discnssiim future; il est plus essentiel d'assurer à l'état de choses existant les amélioraticMis qu'il réclame. Nous savons trop ce que durent les recherches, les hé^tations, les débats préalables, et combien de temps s'écoule toujours entre la première pensée d'une loi et son adoption; surtout quand il s'agit d'une loi qui a le double tort d'entraîner de grandes dépenses et de ne toucher qu'aux intérêts moraux du pays. Nous savons trop cela, pour ne pas porter dès à présent toute notre attention sur les établissements où la spécialité religieuse ne peut aisément s'établir; sur les prisons départementales, sur les bagnes , sur les pénitenciers et ateliers militaires.

Il y a trois causes principales qui ferment les prisons départementales au classement religieux: le grand nombre de ces prisons et l'infinie dispersion des protestants qu'elles renferment, le chiffre peu élevé de leur population, son excessive mobilité.

Ce qu'il est possible d'organiser dans nos 1 9 maisons centrales et au milieu de leurs 18,000 coddamnés à un emprisonnement de plus d'une année, n'est plus praticable , on le sent , . dans des prisons sans nombre, qui, à elles toutes, ne contiennent

A LA SPiCIAUTÉ. Wi

qa^vate population à peine supérieure à celle des Hiaisoiift centrales ; une population qui se compose 4e 6,000 honunes et de 1 ,500 famines condamnés à moins d'un an ; d'une centaine de garçons ou de filles enfermés par mesure de correction paternelle ; de 5 ou 600 prisonniers pour dettes ; d'un millier de détenus pour dettes envers l'État ou recommandés pour sûreté d'amendes ; d'environ 9,000 accusés, prévenus, reclus on détenus par mesures administratives; de 500 condamnés aux travaux forcés^ attendant leur transfèrement ; d'un pareil nombre de condamnés de toute espèce en appel ou exk pourvoi ; d'un nombre un peu moindre de cot* rectionnels, autorisés à subir leur peine dans les prisons départementales, à charge de fournir à leur entretien.

Comment appuyer sur une base aifôsi peu homogène, aus^ variable, aussi fractionnée, un système dont le principe est la concentration et l'unité ?

Et cependant, là aussi, les besoins sont immenses, urgents ; là aussi , nos c^ligations sont sérieuses. Et nous ne les avons pas remplies. Nous ne les connaissons même pas ; et notre premier soin doit être de visiter cette multitude de prisons ; de constater, de réunir les faits; de préparer enfin des conclusions, en vertu desquelles nous puisions réclamer et agir.

Je sais que Paris est une exceptiou. Mais, je ne puis m'empécher de frémir, en comparant ce que nous y faisons, ce que nous y savons, ce que nous y avons obtenu, avec les nécessités qui s'y

révèlent, dans les seules prisons départementales.

Qu'on me suive de la Force, maison- d'arrêt pour les prévenus, aux Madelonnettes , maison d'arrêt pour les prévenues ; à la Conciergerie, maison de justice pour les accusés et les accusées ; à Sainte-* Pélagie , maison de correction pour les condamnés ; à Saint-Lazare, maison de correction pour les condamnées ; aux prisons pour dettes ; à Saint-Denis , maison de répression de la mendicité et du vagabondage pour les deux sexes ; à Villers-Cotterets, dépôt de mendicité pour les deux sexes aussi ; au nouveau Bicêtre de la rue de la Roquette, dépôt des transferements pour les condamnés et condamnées qui attendent l'ordre du départ ; aux bâtiments neufs de Saint-Lazare, maison de correction pour les filles publiques détenues administrativement ; et qu'on termine cette triste et longue tournée, qu'on ferme ce cercle infernal, en revenant au point de'départ, en retrouvant à l'horrible dépôt de la préfecture de police, où ils ne font que passer comme inculpés, mais où ils passent tous pour se souiller à jamais, ces malheureux que nous avons vus successivement prévenus, accusés, condamnés, en transfèrement, détenus par mesure administrative.

Eh bien ! voilà l'ensemble des prisons départementales de la Seine. Qu'y faisons-nous? Je répète ma question. Je n'entends pas dire que ces établissements ne soient jamais visités par nos pasteurs ; encore moins , que les eflForts tentés à Saint-Lazare par quelques dames de notre communion, ne doivent être comptés pour rien. Je n'efttends pas nier ce

qu'on a déjà commencé pour l'amélioration du régime intérieur des prisons de Paris, et même, dans Tune d'elle, pour le classement religieux. Mais, je suis épouvanté de ce qui nous échappe. Il est bien temps d'y pourvoir complètement.

Si, dans les autres départements, la complicatic» est moins grande , les ressources sont moins grandes aussi.

Combien y a-t-il de prisons départementales où les protestants reçoivent des secours réguliers? Combien où les pasteurs soient avertis de la présence des prisonniers de leur communion , et mis à même de les suivre ?

Combien n'y en a-t-il pas, au contraire, où les protestants sont conduits à la messe, où plusieurs sont entraînés à faire abjuration? Je cite ces déplorables résultats de notre abandon, de l'oubli absolu de nos droits et de nos devoirs. II y en a de plus déplorables encore.

Et nous sommes d'autant plus coupables, que des actes officiels ont, à plusieurs reprises, reconnu et consacré d'avance les prétentions que nous n'avons pas eu le courage d'élever.

Dans son règlement pour les prisons départementales du 5 octobre 1851, M. d'Ârgout a assuré aux aumôniers prote^ants les mêmes attributions qu'aux aumôniers catholiques, en ce qui concerne le culte, l'instruction, la visite des infirmeries. Il a ordonné que les décès fussent communiqués aux premiers comme aux seconds.

C'est encore aux prisons départementales que

s'appMque la drcnlaire de M. DochâUiel, du 30 octoiMre 1841; et si les tendances du momait s'y font sentir dans la mention toute spéciale qoi y est bàbe de raumônier catholique, de la célébration de la messe, etc.; si le ministre s^y élève avant tout contre ceux qui voudraient exclure de nos prisons les signes du catholicisme et ses cérémonies ; il n'en est pas moins vrai, qu'il déclare les dispositions arrêtées par lui, communes aux ministres de» antres ctthes.

Sachons £ûre valoir , en faveur de nos prévenus et de nos condamnés , ces paroles mûiistérielles qui ne se rapportent qu'aux seuls prévenus , mais qui sont également vraies des deux classes, et dont Féaergie n'a pas été surpassée par ce que nous avons dit nou&* même : « C'est le droit de tout prévenu de demanda, d'exiger en quelque sorte, qu'on le mette à même de remplir les devoirs de sa religion. Ce qu'il ferait sous ce rapport dans l'état de liberté, il doit pouvoir le Êûre dans la prison, si telle est sa vdionté. Si cette aatislaction lui est refusée , il est fait violence à ses croyances religieuses, dans ce qu'elles ont de plus libre et de plus respectable. >

Sachons faire valoir l'article 54 de l'arrêté qui suit cette circulaire. Il étend formellement aux autres rdii^kons les dispositions en vertu desquelles un aumônier catholique est attaché à chaque prisœi , y célèbre le culte, fait les instructions religieuses, visite les injSrmeries , et est informé des décès, f C'est, on le voit, la répétition de ce qu'avait près* crit M. d'Ai^out).

A LA 8f ÉClALiTÉ. ttt

Sachcms faire valoir rarticle i 19, cpù dédare^ plus dw'eiueiit aaoorei s*U est pcMiUe, que ks éétemis appartenant à un des cultes reconnus, airtres.i|ue les eatboliqtteSy recevront les secours d'un minîstre de l^ir communion.

Voilà une base solide, officielle, sur laquelle nous pouvons nous appuyer, afin d'obtenir Fd^paisation de notre culte dans les prisons départementales.

Tout y est encweà faire, et pour constater la pré* sence des prisonniers protestants, et pour leur assurer des soins religieux.

Sur le premier point, dont l'importance n'édiappera à personne, nous devons soUîciter des mesures semblables à celles dont les maisons centrales ont été et seront l'objet. Nous devons demander que les déclarati(Mis des arrivants soient reçues et ecmtrôlées; que les pasteurs reçoivent immédistitement avis.

Sur le second point, il faudra bien consentir à distinguer entre les prisons où nos coreligionnaires sont nombreux, et celles où leur clûffre, toujours bas, s'efface parfois entièrement. • .

Aux unes, on ne peut refuser des aumémers protestants; et leur nomination dans beaucoup de priscms ne peut que suivre de près les rechercbes auxquelles nous allons nous livrer, celles que le gouvernement aussi s'empressera sans doute de . prescrire.

Aux autres, il conviendra d'attacher, à titre d'aumôniers collectifs, quelques-uns de ces pasteurs ambulants, dont j'ai parlé dans le chapitre qui {précède;

et qui , pouvant visiter chacun plusieurs prisons , s'adapteront merveilleusement aux besoins de nos détenus isolés.

Il serait difficile, ce me semble, de donner une forme plus modeste à des réclamations dont la justice est évidente, et qui ont été consacrées d'avance par les arrêtés de deux ministres du roi.

Au moment d'aborder une autre classe d'établissements pour peines, les bagnes, je me sens éihu par un grand souvenir qui, dans le cœur des protestants français, restera éternellement uni à ce triste nom.

Grâce à François V^ d'abord; puis, à Louis XIV et à Louis XV, les bagnes ont été peuplés de nos malheureux et illustres coreligionnaires. Au milieu du siècle dernier, celui de Toulon renfermait encore une cinquantaine de martyrs. Je ne sais; mais, le contact de ces vénérables représentants des églises du désert me semble avoir consacré ces lieux, dont l'infamie n'a pu les atteindre, et qui ont conservé conmae un reflet de leur gloire, de leur sainteté.

Et serait -il même besoin de ce souvenir, pour nous recommander les trois mille forçats, qui, plongés dans une nuit profonde, dans la nuit de leurs crimes, de leur ignorance, de leur dépravante communauté, ont à peine entrevu par intervalles la pure lumière du salut ; les trois mille forçats, qu'on abandonne indignement, dont la France chrétienne ne s'occupe pas, comme si la France chrétienne réprouvait ces hommes pour lesquels le temps de la

A LA SPAGI ALITÉ. 653

conversion, le temps de la patience et de la miséricorde de Dieu n'est point encore passé ; comme si , vis-à-vis d'eux seuls, elle mettait en doute l'efficacité de l'Évangile.

c L'Esprit du Seigneur et sa sainte Parole ne sont pas plus impuissants sur les tigres et les léopards, que sur les agneaux et les colombes ; pas plus sur les os desséchés pour les faire revivre, que sur les cœurs de pierre pour les changer en cœurs de chair. »

Voilà ce que m'écrivait dernièrement un de nos pasteurs qui, depuis quatorze années, a consacré aux condanmés protestants d'un de nos bagnes, une portion de sa vie déjà surchargée. Malheureusement, cette portion est insuffisante ; et les ministres , qui , dans nos différents bagnes, ont entrepris volontairement, sans mission officielle, de donner de temps en temps quelques secours aux forçats de leur communion, n'ont pu qu'essayer, qu'ébaucher à peine une œuvr^ qui exigerait beaucoup plus de temps qu'ils ne peuvent lui en donner.

Quelle mission plus belle, que de prêcha Christ dans ces repaires où le démon semble triompher et dominer sans partage!

Je ne raconterai pas ce qui s'y passe. Il est des choses qui ne se racontent pas. Mais, je dirai que, par l'effet du régime qui y règne, l'effroyable lèpre du vice, du vice dans ce qu'il a de plus révoltant, de plus odieux, se communique rapidement à ceux-là mêmes qui, lors de leur entrée, n'étaient pas arrivés au dernier degré de la corruption, mais qui tous

65b DROITS Qtl SB «ATTACHENT

finissent par s'incliner devant cette horrible puissance dn mal y cpi'engendre la vie en commun.

Ah ! sans doute , il n'y a point de remède suffisant contre une telle maladie , si ce n'est la suppression absolue des bagnes et l'application générale de l'isolement de jour et de nuit. C'est là la réforme la plus urgente de notre temps , celle à laquelle nous de* vous travailler sans relâche, que nous devons réclamer tant qu'il nous restera un souffle, réclamer au nom de ces âmes qu'on achève de flétrir, réclamer au nom <de ce christianisme qu'on prive de tous ses moyens d'action, au nom de cette sodété qu'on livre à une âivasion incessamment croissante de vices et de crimes, au nom de notre responsabilité à lôus ; car (je ne saurais assez le répéter) , nous sommes tous responsables du maintien d'un tel état de choses ; et , pour pouvoir dire que nou$ m sommes fiêU, il hvA que nous ayons usé nos forces à en presser la destruction.

Mais cette entière destruction est liée à l'ensemble de la question pénitentiaire ; et tant d'autres questions semblait plus importantes aujourd'hui ; il y a une telle réaction contre tout ce qui peut être suspect de philanthropie; que le régime actuel, ce ré^me auquel, pour notre honneur, nos descendants ne voudront plus croire, pourra bien , tout provisoire qu'il est, durer plusieurs années encore.

Il fout donc l'améliorer, en attendant qu'on le détruise.

Et le premier progrès, le plus essentiel, doit consister a introduire enfin la religion dans les bagnes.

A lA SPtoAUTÉ. 6SS

C'est tout au plus, si le catholicisme lui-même y figure autrement que pour la forme. Quelques messes ; de rares confessions ; c'est là tout ce qu'on lui accorde ; et si, plus heureux que nous, il a des aumôniers en titre, leur action parmi les forçats n'est nullement en harmonie avec les besoms.

Je rédame donc pour les catholiques comme pour nous ; car, U y a place pour eux et pour nous dans tons les établissements publics ; et, loin de nous élever contre leurs droits, nous ne pouvons mieux les servir qu'en faisant valoir les nôtres. Nos intérêts se cour fondent presque partout. U n'y a que deux points, sur lesqnels nous leur fiu'ons constamment la gnerre i leurs prétentions à maintenir ou à restaurer les restes de la rel^[ion d'État; et leurs dogmes anti«évangé* liqnes, contre lesquels nous saurons maintenir cette longue protestation de dix-huit sièdes, qui, commen»eée avant même qu'il n'y eût une Rome papale, dans la bouche infaillible des apôtres, puis, dans la bouche faillible des pères , s'est continuée sans interruption, depuis qu'il y a une hérésie romaine, et a donné une signification si noble et si sainte à notre titre de protManis.

C'est au nom des catholiques, comme au nôtre, que nous dénonçons le détestable usage de £dre travailler les forçats le Dimanche, sauf à les ramener des chantiers une ou deux heures plus tôt que les jours ordinaires. — Il n'y a pas de terme pour qualifier la conduite d'une nation, qui ordonne à des hoounes absolument dépend»its d'elle, de violer un des commandements du Seigneur. J'aimerais autant que

rÉtat prescriTh des adultères ou des vols aux forçats. Le crime social ne serait pas plus grand ; car ce n'est pas à nous à établir des distinctions, des gradations d'importance, entre les lois du même Dieu.

Assurément il n'y a rien de prémédité ou de sys^ tématique dans ces actes de l'administration. Elle feit travailler les forçats le Dimanche, comme elle feit exécuter le Dimanche ses autres travaux ; et, disonsle, elle a pu prendre pour un assentiment , l'indifférence, le silence prolongé du public, même religieux.

Je suis certain qu'elle cédera aussi aisément aux réclamations évangéliques, qu'elle a cédé aux traditions de l'impiété révolutionnaire et impériale. EUe n'a pas de parti pris pour le mal ; bien s'en faut ; et, en ce qui nous concerne spécialement ( car c'est parlà que je dois finir), elle n'a cessé de montrer, toutes les fois que nous avons su la mettre en demeure, les dispositions les moins équivoques de bienveillance.

C'est ainsi que, sur la demande de nos pasteurs, elle s'est empressée de leur fournir des locaux pour leur culte ; et qu'elle a donné l'ordre de prévenir les forçats protestants au moment de sa célébration .

L'administration ne nous a donc volontairement entravés en rien. Et cependant, voici les graves réclamations que nous avons à présenter.

D'abord, aucune mesure n'est prise pour constater, au moment de leur arrivée, la religion des condamnés; et il en est résulté une mcertitude constante sur le chiffre réel des protestants. On serait

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suions des différences qui ont existé entre le recensement imparfait des pasteurs et le recensement, bien imparfait encore et purement approximatif, que le gouvernement a opéré. Or, il n'est pas permis, en pareille matière, de se contenter d'un à-peu-près ; et nul ne s'étonnera, si nous demandons, pour les bagnes, ce que nous avons demandé pour les maisons centrales et pour les autres prisons : le contrôle des déclarations de chaque arrivant, par les recherches préalables de l'instruction judiciaire et par les recherches ultérieures de l'administration ; enfin, la conununication régulière des protestants avec leur ministre, et l'appel immédiat de celui-ci, en cas de maladie.

Nos coreligionnaires, en second lieu, sont tenus parfois de participer aux cérémonies catholiques, et c'est ce qu'aucune puissance au monde n'a le droit d'exiger d'eux. Au bagne de Rochefort (je cite ce seul exemple) on célèbre la messe dans le vestibule, pour tous les condamnés et à la vue de tous. On prêche quelquefois dans les salles, et l'on prêche pour tous. A l'hôpital, tous sont indistinctement soignés par les sœurs, et visités par l'aumônier catholique.

En troisième lieu, nous n'avons auprès des bagnes aucun aumônier protestant. Les quelques demandes qui ont été faites pour en obtenir, n'ont point été accueillies ; et il est, en vérité, difiQcile de deviner le motif de ces refus, ou de les concilier avec cette bienveillance que le ministère de la marine n'a cessé de nous témoigner.

Le nombre de quarante à cinquante protestants que renferme chaque bagne est bien suffisant pour justifier l'allocation d'un petit crédit, qui permettrait aux pasteurs, si occupés déjà, et chargés de si énormes paroisses, d'attribuer à des sufEragants une partie de leurs travaux, et de consacrer aux forçats des soins, qui, dans l'état actuel, sont insuffisants et irréguliers.

Le digne pasteur de Brest (et ceux de Rochefort,de Toulon, sont dans une position analogue) a à desser* vir Brest; l'annexe de Quimper, qui est à trente lieues ; celle de Morlaix , qui est à quatorze , et les nombreuses communes du Finistère où il y a des protestants. Il faut qu'il donne l'instruction religieuse aux élèves protestants de l'école navale et des collèges ; qu'il visite les malades protestants , quelque* fois nombreux, de l'hôpital maritime* Au milieu de tant de devoirs, le service religieux du bagne est souvent interrompu ; il l'est forcémml. J'espère que nous comprendrons tout ce qu'il y a de reproches dans ce mot ; et qu'à Brest ,- comme à Rochefort , comme à Toulon , nous obtiendrons les sommes nécessaires pour rétribuer des aumôniers protestants. Nous y avons d'autant plus droit, que, dans ces villes, le catholicisme a plusieurs aumôniers pour le bagne, pour l'hôpital civil, pour l'hôpital maritime , pour les écoles et collèges, pour les cimetières.

Voilà ce qu'on ne peut pas nous refiiser. Ce qu'on peut nous refuser, je le reconnais , et ce qui serait toutefois le plus signalé bienfait pour nos forçats , en attendant la suppression des bagnes ; ce que nous ne

saurions solliciter avec assez, d'ardeur ; ce serait la concentration dans un seul bagne , de tous les condamnés protestants.

Je sais quelles objections rencontrera cette mesure. Mais, si elle pouvait être admise ; si la réunion de 120 ou 130 forçats pouvait s'opérer; si le principe si précieux de la spécialité religieuse pouvait s'appliquer à ce quartier protestant; si l'influence de nos pasteurs et de nos troupeaux pouvait s'y exercer d'une manière exclusive ; si l'on pouvait nous réserver une salle de l'hôpital et y introduire nos diaconesses ; je crois que le gouvernement ne se féliciterait pas moins que nous des résultats d'un tel régime , et que l'organisation réclamée pour nos prisons ne serait pas trouvée moins efficace au sein des bagnes.

Que ne peut-elle s'appliquer également aux établissements militaires pour peine ! mais , là encore , là surtout, j'ai peu d'espoir; et je pense qu'il faut nous contenter d'exiger ce qu'on n'a le droit de nous dénier nulle part, des aumôniers de notre culte.

3,000 militaires, environ , sont condamnés chaque année par les conseils de guerre. — De ce nombre il faut déduire tous ceux dont la peine n'excède pas six mois d'emprisonnement ; car ils sont confondus avec les condamnés civils , et l'organisation que nous avons revendiquée pour ceux-ci, leur sera applicable.

Restent le pénitencier militaire de St.-Germain , qui contient 500 condamnés ; celui de Lyon , qui en contient 200 ; celui de Toulouse qui en contient 100 ; celui de Metz qui en contient 100; celui d'Alger qui

en contient 200. Restent les ateliers de militaires condamnés au boulet. On en trouve 400 dans celui de Tîle d'Oléron, 600 dans celui de Belle-Ue-en-Mer, 600 dans celui d'Alger, 200 dans celui de Bone, 200 dans celui d'Oran.

C'est donc un effectif de plus de 3,000 condamnés ; et, sur ce nombre, il doit y avoir au moins une centaine de militaires protestants.

Y aurait-il moyen de les concentrer dans un seul pénitencier et dans un seul atelier? Je l'ignore. Mais je sais , qu'à défaut de cette mesure , qui seule permettrait l'entier développement de l'action religieuse au milieu d'eux , il est du moins nécessaire d'exiger qu'aucun des condamnés protestants ne reste privé des secours de son culte.

Nous nous sommes habitués à considérer les soldats ejt les marins comme étrangers, par état, à toute influence chrétienne. Si le catholicisme admet ce principe, nous ne cesserons de le repousser, pour notre part. Le moment viendra bientôt de rechercher les moyens de mettre un terme au scandale du régime actuel, dans nos régiments et sur nos vaisseaux. Mais, quant aux militaires condamnés (les seuls dont j'aie eu àm'occuper ici ), notre devoir est de leur porter la Parole du Seigneur ; notre droit est d'obtenir les moyens de le faire régulièrement.

Dans tous les établissements pour peine , nos devoirs etnos droits se donnent la main.

A LA SPiCUUTÉ. 661

Ils se donnent aussi la main dans une autre classe d'établissements, dans les établissements charitables.

Parlons d'abord des hôpitaux.

Là, le mélange d'individus appartenant à divers cultes produit des effets qui diffèrent à plusieurs égards de ceux qu'entraîne le système mixte dans les établissements pour peines et dans les établissements d'instruction publique. Tout germ^ de vie religieuse n'y est pas étouffé. Il y est satisfait (et je m'en félicite sincèrement) aux besoins spirituels de la majorité des malades ; mais ce n'est qu'au prix de douleurs intolérables infligées à la minorité.

La minorité, nous en avons déjà fait la remarque, est destinée à souffrir toujours dans les établissements mixtes. Ou toute religion précise disparaît, et elle en souffre autant que la majorité. Ou un culte parvient à se soustraire aux conséquences ordinaires de la confusion ; et ce culte n'est jamais le sien ; et ses souffrances ne font que s'accroître.

Or, voici ce qui arrive aujourd'hui dans les hôpitaux.

En fait , les protestants en sont exclus. La plupart, quelque misérables qu'ils soient, refiisent d'en profiter. Ceux qui, réduits à la dernière extrémité, consentent à s'y laisser conduire, sont forcés d'endurer mille persécutions, et prennent souvent le parti de cacher leur foi.

Qu'on se représente nos malades protestants , exposés jour et nuit , et dans un état qui altère les for-

ces de l'àine en brisant celles du corps» aux instances de sœurs catholiques ! Qu'on se les représente appelés à choisir entre une dissimulation coupable et une lutte de tous les instants, entre les murmures de leur conscience et le mécontentement des personnes de qui ils attendent tout leur soulagement I

£t je suis le premier à le reconnaître : rien n'est plus respectable en soi, et indépendanunent des abus grossiers de la force , que le sentiment qui porte les sœurs à tenter la conversion des protestants, et qui, tout au moins, se trahit par l'expression involontaire de chagrin que la moindre profession de protestantisme fait naître sur leur figure et dans leurs manié* res. Une sœur qui, voyant un malade prêt à comparaître devant Dieu , ne mettrait pas tout autre considération de côté , pour s'occuper avant tout du sa* lut de cette âme, qu'elle croit exposée à une condam* nation étemelle ; une telle sœur n'aurait ni foi , ni charité. Je n'accuse donc pas, en thèse générale. Vintolérance des sœurs, ou celle du clergé romain qui les seconde et les approuve.

Mais j'accuse ce système mixte qui, au sein des hôpitaux, rend de tels faits nécessaires et presque légitimes. Je dis qu'il y crée pour nos protestants une position inégale, violente , inacceptable. Je dis qu'il les exclut tous moralement. Je dis qu'il en éloigne effectivement le plus grand nombre. Je dis qu'il n'y aura des hôpitaux pour eux, que le jour où, dans des salles spéciales, ils recevront les instructions religieuses de'leurs pasteurs, les soins de sœurs et de gardes toutes protestantes. Je dis que , les hôpitaux

actuels ne reçoivent pas les protestants , puisqu'Us n'y sont admis qu'à la condition d'y vivre , tout malades qu'ils sont , dans un état de tension d'esprit aussi contraire à la santé du corps qu'à celle de l'âme ; obligés de déployer un courage plus qu'ordinaire pour conserver , pour professer leurs croyances , pour lire leur Bible , et surtout pour appeler les mi* nistres de leur communion. Je dis qu'il vaudrait mieux être exilé formellement de tous les établissements charitables , que de voir quelques-uns de nos coreligionnaires recourir à l'hypocrisie pour capter la bienveillance des sœurs ; tandis que d'autres , révoltés, meurent la rage dans le cœur et le blasphème à la bouche.

Assurément, les choses ne se passent pas toujours ainsi. Il arrive souvent que, dans les grands hôpitaux surtout , le zèle religieux s'émousse lui-même , et que le nombre des malades diminue l'intérêt qui s'attache à chacun d'eux. Alors naît une sorte de tolérance , dont je ne me sens pas le courage de me réjouir. Et voilà cependant la meilleure situation que nous puissions espérer pour nos protestants ! Une situation, où ils sont privés de ces secours spirituels de chaque minute , que des diaconesses de leur communion peuvent seules leur donner ; où tout se réduit à quelques visites de pasteurs ; où les souffrances de l'âme n'ont plus qu'une forme négative !

Par malheur, la forme positive se reproduit fort

souvent. Elle se produit dans certains hospices des-

• tinés aux enfants, où l'abjuration de ceux qui sont

protestants est comme une condition tacite d'admis-

6M DttOITS QUI SB HATTACHENT

sion. Elle se produit dans les hôpitaux ordinaires ; et il n'est personne qui n'en sache de tristes exemples ; personne qui ait pénétré dans ces salles, au milieu des statues de la Viei^e ornées de chapelets, au milieu des images de saints collées à tous les lits, sans pressentir toutes les tortures morales qui y attendent les protestants. Il n'est personne qui n'ait remarqué la préoccupation habituelle de nos malades , et qui n'ait reçu de quelques-uns la recommandation de ne pas trahir leur croyance aux yeux des sœurs.

Les faits dont nous avons à gémir sont en grand nombre. Je me contenterai d'en citer un seul.

Une malade protestante entra le 7 octobre 1841, à l'hospice NeckeTy à Paris. Elle fut placée au lit n^ 19, de la salle Sainte-Eulalie. Huit jours après son arrivée, sa vie était en danger, on s'occupa de son âme. Elle déclara qu'elle était protestante ^ et demanda un pasteur. Mais on lui répondit qu'on n'avait eu jusqu'alors aucun malade protestant , et qu'on ne comuit^ sait pas de pasteur. Pendant qu'elle était privée de connaissance, on lui passa au cou des médailles bénites. Les sœurs la visitèrent assidûment ; lui donnèrent des livres , entre autres l'/tnttalton, et des traités sur des conversions de protestants au catholicisme. L'aumônier de l'hospice la visita souvent. On lui amena un homme qui avait abjuré le protestantisme lors de son séjour dans f hospice ; et il fit ce qu'il put pour l'engager à se faire catholique.

Il est difficile, au premier moment, de ne pas s'indigner de la conduite de ces sœurs, de cet aumônier et des supérieurs ecclésiastiques qui ( si je ne me

trompe ) ont approuvé tout ce qui s'était fait. Voilà une pauvre femme qui a failli expirer sans obtenir un pasteur dont elle avait besoin. On n'en comaissaii poiy à l'hospice Necker ! Contenons toutefois cette indignation qui voudrait se porter sur les personnes , et sachons la diriger contre Torganisation, qui donne nécessairement naissance à de semblables abus. Sachons comprendre tout ce qu'il y a d'amour sincère et consciencieux pour les âmes , dans ces efforts , même illégaux et violents, pour amener leur conversion. Mais sachons comprendre aussi que, tant qu'on n'aura pas mis à part nos malades , ils seront exposés partout aux mêmes tentatives, aux mêmes relîis.

Les hôpitaux mixtes pourraient être tolérables, si, comme en Russie (et l'on voit que je ne choisis pas un gouvernement bien libéral en matière religieuse), il y avait à la fois dans chacun, une chapelle et un pasteur de chaque communion.

Il n'en peut être ainsi sans doute. Nous ne serons jamais traités , dans les établissements mixtes , sur un pied d'égalité tellement complète, que les persécutions s'arrêtent d'elles-mêmes ; que la profession libre de tous les cultes soit encouragée ; que personne ne se sente coupable d'être protestant. Et c'est pour cela qu'il n'y a pas d'hôpitaux en France, qui nous soient véritablement accessibles. '

Or, ce n'est pas un petit mal que d'être exclus de la libre et entière jouissance de tous les hôpitaux civUs du royaume.

Il y a une quinzaine d'hôpitaux ou hospices dans

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chaque département, et leur nombre total ne s'élèye pas à moins de 1 ,329 pour le royaume.

Us possèdent des immeubles dont le revenu dé» passe neuf millions. Leurs redevances en nature, estimées en argent, valent trois millions. Leurs rentes sur l'État et sur les particuliers, montent à six millions. Les subventions et les allocaticms qu'ils reçoivent , s'élèvent à dix-neuf millions chaque année. Leurs dons et legs , à un million. Leurs itecettes diverses, à treize. Ce qui porte leur recette totale à plus de dnquante-et-un millions.

Si , de cet énorme budget , nous défalquons neuf millions destinés à une classe que ne peut atteindre le principe de la spécialité , à la classe des enfants trouvés , nous arriverons au chiffre de quarantedeux millions de francs , qui s'appliquent chaque année au profit de cent cinquante mille individus , et dont une partie devrait être employée à soulager les protestants.

Cette part n'est point mise à notre disposition ; car oa ne nous admet à en jouir qu'à la condition d'accepter les soins des sœurs catholiques, et de vivre presque entièrement privés des consolations de notre foi, au moment même où elles nous seraient le plus nécessaires.

Il ne suftit pas d'ouvrir les portes à tout le monde ; encore faut-il que tout le monde puisse entrer, entrer avec une égale confiance, entrer avec la certitude de conserver et d'exercer ses droits de conscience les plus précieux. Les portes des hôpitaux nous sont ouvertes sans doute comme aux catholiques. Mais, en

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dedans, tout est propre à réjouir un cattu^ique et à eoDtrister un protestant ; tout est destiné à fortifiai le eœur de l'un, et à tourmenter le coeur de Tautro. Aussi, la plupart des malades protestants, surtout des protestants pieux, reculent-Us, je le répète, devant répreuve, et préfèrent*ils les privations physiques qu'ils ont à subir chez eux, aux souffrances morales qui les attendent à l'hôpital. Chez eux, au moins, ils n'entendront que des paroles conformes à leur foi. Chez eux, la Bible peut rester toute grande ouverte, sans exciter le mécontentement de personne. Chez eux, an connaît des pasteurs : et leur moindre désir de les voir, est immédiatement exaucé.

Quelle dérision, de nous dire : « Vous avez votre part aux hôpitaux communs. L'hôpital ne distingue pas. II reçoit indifféremment les protestants et les catholiques 1 » — Sans doute, l'hôpital ne distingue pas. Mais notre bon sens, mais notre conscience, mais notre expérience de chaque jour distinguent ; ils distinguent dans les hôpitaux, entre ceux qui souffrent de leur organisation et ceux qui en profitent; ils distinguent au-dehors, entre ceux qui, jusqu'à la dernière extrémité, s'éloignent avec terreur de l'hôpital, et ceux qui s'y font porter dès la première atteinte de la maladie.

J'insiste sur ce point ; parce que, prouver que le régime actuel nous prive de la libre participation aux biens qui sont le patrimoine de tous, c'est prouver la nécessité d'un changement.

En effet, ce n'est pas notre droit au partage qui sera contesté. Il ne peut pas l'être. La propriété des

hôpitaux est aux protestants comme aux catholiques. Elle vient de donateurs protestants comme de donateurs catholiques. Les protestants paient, comme les catholiques, les subventions des communes, des départements et de rÉtat.

Il y a plus. S'il fallait établir que, de tous les citoyens français, les protestants sont ceux dont la participation aux bienfaits de ces institutions charitables est la plus légitime et doit être le moins; entravée, nous rappellerions que les biens. des consistoires furent donnés aux hôpitaux par Fédit de 1684 ; que, quatre années plus tard, quand Louis XIV réunit au domaine royal les biens des consistoires, ministres et religionnaires, ce fiit encore pour les appliquer aux hôpitaux, écoles, etc.

On aurait mauvaise grâce à refuser aujourd'hui l'égalité, à ceux qu'on a persécutés si longtemps.

Il est vrai que le refus ne portera pas sur le principe ; il portera sur l'application. Gomment établir la spécialité religieuse dans les hôpitaux ? Gonunent assurer, par une organisation nouvelle , l'exercice plus complet de ces droits que nul ne conteste? Comment faire cesser, pour les protestants, cette gène que tout le monde déploré , mais qui semble être l'inévitable conséquence de leur état de minorité?

Il est aisé de lever ces difficultés, si formidables au premier abord.

Partout, on peut nous réserver, dans les hôpitaux, un nombre de lits proportionné au chiffre de la population protestante. Partout, on peut les isoler par une cloison.

Voilà un moyea qui peut s'appliquer aux plus petites villes, à celles où nous sommes le moins nombreux ; car il n'est pas plus difficile de séparer quatre lits que d'en séparer cent; et l'organisation purement protestante, les soins de nos sœurs, les visites r^^ières de nos ministres, s'adapteront aussi bien à une chambre de quatre malades qu'à une salle de cent.

Et puis, il y aura plus de localités qu'on ne se l'imagine, où nos malades seront nombreux ; car, du moment où leurs justes répugnances auront cessé, où ils trouveront dans les salles spéciales des moyens de guérison morale et physique, qu'ils ne pourraient pas espérer dans leurs maisons, les protestants pauvres ( ceux dont nous plaidons la cause, et qui ne la

plaideront jamais eux-mêmes) quitteront leurs maisons et viendront aux hôpitaux, qui, au lieu d'en recevoir deux ou trois mille comme aujourd'hui, en recevront six ou sept milljB ;. c'est-à-dire, le contingent de malades que doit payer une église de quinze cent mille âmes, quand le contingent d'une église de trente-trois millions s'élève à cent quarante ou cent cinquante mille.

Ce n'est pas tout. Il y a beaucoup de villes en France, où le nombre des malades à l'hôpital dépasse cinq cents, et où, par conséquent, le nombre des malades protestants ne tardera pas à dépasser vingtquatre, en moyenne.

Rhein>s, Toulouse, Grenoble, Angers, Amiens, Nîmes, Saint-Etienne, Orléans, Glermont, Montpellier, Dijon, Tours, Rennes, Caen, Douai, Àix, Arras,

le Havre, Poitiers, Avignon, Limoges, Valendennes, Metz, Saint-Omeret Meaux sont dans ce cas.

Strasbourg et Nantes ont plus de mille malades.

Marseille et Bordeaux en ont quinze cents.

LyoD, Rouen et Lille en ont deux mille.

Paris ena seize mille.

Qui ne voit que, dans tontes les villes que je viens de nommer, l'objection tirée de notre petit nombre (objection inadmissible dans tons les cas) ne peut même pas faire nattre une apparence de difficulté?

Il suffira de désigner, comme recevant seul les protestants, un des deux hôpitaux de Nantes, un des deux hôpitaux de Strasboni^, un des six hôpitaux de Bordeaux^ un des six hôpitaux de Marseille, nn des six hôpitaux de Lille, un des deux hôpitaux de Rouen, nn des trois hôpitaux de Lyon, un des vingttrois hôpitaux de Paris; et ainsi de suite, pour toutes les villes qui possèdent plusieurs hospices.

Quand le nombre des lits protestants, calculé d'après le rapport des populations, ne nécessitera qu'une chambrée spéciale, on se contentera de la séparer par une cloison. Quand il justitiera raffcctation exclusive d'une salle, on nous réservera une salle. Quand il justifiera l'affectation exclusive d'un hôpital, on nous réservera un hôpital.

Rien n'est donc plus simple que ce que nous demandons. La spécialité religieuse qui s'établira, ici par chambres, là par salles, ailleurs par hôpitaux, n'en sera pas moins réelle et bienfaisante partout.

Je crois même avoir démontré, que les cas où nous aurons besmn de vastes chambres, de salles et

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même d'hôpitaux à nous» seront plus fréquents qu'on ne se le figure au premier moment.

C'est à Paris, et probablement aussi dans les villes où la population protestante est considérable, comme Nimes, Strasbourg, etc., qu'il sera convenable de recourir à l'abandon d'un hôpital entier. Les avan* tages de cette disposition seront évidents; car le principe de la spécialité, conmie tous ceux qui sont vraiment justes, porte d'autant plus de fruits, qu'il est plus rigoureusement appliqué. Une seule prison protestante serait préférable aux cinq quartiers spéciaux que nous réclamons ; je l'ai déjà remarqué. Un seul hôpital protestant à Paris, un seul à Ntmes et à Strasbourg, seraient préférables aux 83 salles distinctes qu'on pourrait nous offrir dans la première de ces villes, et aux 2 ou 3 salles distinctes qu'on pourrait nous offrir dans chacune des autres.

Est-il nécessaire de dire que nous sacrifierions avec joie, à la spécialité religieuse, cette autre spécialité dont on fait tant de bruit : la spécialité de traitement? Nous savons bien qu'il y a, à Paris, des hospices affectés à certaines maladies déterminées, et qui doivent avoir quelque supériorité sur ceux qui reçoivent tous les malades indistinctement. Cependant on guérit en province comme à Paris ; et notre position, dans notre hôpital protestant parisien, ne serait pas plus fôcheuse, à tout prendre, que celle des malades de province. Nous nous y résignerons sans hésiter.

Quel motif pourrait empêcher que notre réclamation ne fût accuallie?

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