‹ Intérêts généraux du protestantisme françaisChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le titre que je viens d'écrire suffirait pour indiquer le caractère essentiellement pratique de cet essai. C'est de faits que je veux parler, c'est sur le terrain de la vie réelle que je veux descendre , au milieu de nos moeurs, de nos lois, des actes de notre adminis* tration , au milieu des détails de notre existence de chaque jour. Je cherche à y constater la mission de relise protestante, ce qui lui manque, ce qu'elle doit faire, ce qu'elle doit rédamer, ce qu'elle doit espérer.

Mon but n'est pas plus élevé. Je ne prêche pas la foi; je la suppose.

Ai-je besoin d'ajouter, que je ne me méprends pas sur l'importance relative du travail que j'ai entrepris ? Je sais que, sans la foi, sans la foi confiante, absolue à toutes les vérités révélées, il n'y a ni œuvres, ni vie, ni courage, ni dignité, nî avèîtîf. Je sais que là est le fondement, le seul sur lequel on puisse bâtir quelque chose de solide. Je sais que celui qui répand la foi, qui l'épure, qui l'affermit dans quelques âmes, fait une œuvre infiniment plus haute et plus importante que la mienne. Mais je crois que la mienne , toute subordonnée qu'elle est, a son importance aussi, et même sa nécessité. -

S'il est nécessak*e ayant tout deierqîre en Celui qui nous a aimés le premier, pour l'aimer à notre tour, et puiser dans cet amour le principe d'une vie nouvelle, d'une vie dévouée au service de Dieu et au bien réel de nos frères ; il est nécessaire aussi de connaître les besoins sur lesquels notre dévouement doit se porter. S'il faut avant tout avoir reçu la force d'agir, il faut aussi se rendre compte du but et du mode le plus convenable de notre activité.

Je né pourrais en présenter ici toutes les applications, qu*en commençant par rechercher et constater tous nos droits ; car un grand nombre de devoirs ne naîtront pour nous que du jour où les droits quî y correspondent seront enfin exercés. Mak j*at mieux aimé laisser cette première partie Incomplète etf renoncer à l'avantage dy grouper l'ensemble des actes quî , relativement à nos circonstances actuelles ,

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devront constituer la vie définitive du protestantisme français ; je Tai mieux aimé que de violer une seule fois le grand principe évangélique , qui veut que les églises comme les individus, se rendent bien compte de leurs devoirs avant de s'inquiéter de leurs droits.

J'espère, d'ailleurs, que quelques lacunes que doive présenter , dans cette première partie, Ténumération de nos devoirs encore négligés (ce sont les seuls dont je m'occupe) , il ne sera pas inutile pour nous d'avoir jeté ce simple coup-d'œil sur une partie des œuvres spéciales , dont nous n'avons plus le droit d'ajourner la fondation ou le développement, sur une partie des obligations générales qui pèsent sur nous et auxquelles notre conduite, notre langage, nos efforts de chaque heure n'ont pas encore satisfait.

Quant à moi, je déclare que rien encore ne m'a plus profondément humilié que cette étude de notre situation. Rien ne m'a mieux fait sentir mes torts, et ne m'a plus vivement excité à les réparer.

Est-ce à dire que je méconnaisse les progrès accomplis depuis quelques années? Ce serait manquer à la fois de justice envers l'église et de reconnaissance envers Dieu.

Mais il y a deux manières de considérer les œuvres qui s'accomplissent déjà parmi nous.

Quand on regarde en arrière ; quand on jette les yeux sur cet état de langueur mortelle auquel nous avons été arrachés ; alors, en présence de ces grandes associations bibliques , évangéliques ; en pré-

sence de ces missions entreprises, de ces bons livres imprimés , de ces bibliothèques fondées , de ces traités répandus , de ces écoles normales et primaires protestantes , de ces maisons d'orphelins , de ces sociétés de secours mutuels ; en présence de ce travail pour répandre la vérité parmi les protestants disséminés , parmi les catholiques , parmi les juifs ; en présence de ces maisons qui s'ouvrent pour recueillir nos femmes libérées et pour former nos diaconesses ; en présence de tant de choses nouvelles et bénies, on se sent encouragé, fortifié; on se sentirait presque enorgueilli, si l'on ne savait à qui en revient toute la gloire, si l'on ne savait qu'il n'y a là que des actions de grâce à rendre.

Mais quand on regarde en avant ( et il est bon de le faire quelquefois ; il est bon d'échapper à l'étroit horizon des œuvres connues , admises, qui ont droit de cité) ; quand on se reporte par la pensée vers ce qo'il reste à faire pour remplir les devoirs les plus inmiédiats et les plus simples ; oh! alors, on échappe bien complètement au danger de l'orgueil; c'est au découragement qu'on est près de succomber, en voyant l'effrayante insuffisance des efforts qu'on avait crus si puissants. Alors on a besoin de penser moins à sa propre faiblesse, qu'à la force et à la fidélité de son Dieu.

C'est principalement sur les devoirs spéciaux que

nous avons à remplir en France, que .porte une remarque présentée plus haut. Ils sont presque tous si intimement unis à certains droits, que l'accomplissement des uns ne peut se séparer de l'obtention des autres. — Il n'en est pas de même des devoirs spéciaux que nous aurons à remplir hors de France , et auxquels le second chapitre sera consacré. Encore moins des devoirs généraux, des obligations morales auxquelles toute notre conduite doit obéir, et dont je traiterai au chapitre troisième et dernier de cette première partie. Mais ici , dans ce chapitre que j'écris» je suis obligé d'omettre et d'ajourner presque toutes les œuvres nouvelles, qui, bientôt je l'espère, solliciteront de cent manières notre zèle évangélique.

Voyons cependant si, sans parler de ces œuvres nouvelles que l'énumération de nos droits fera jaillir ; sans parler des œuvres anciennes, que notre premier devoir est de soutenir avec dévouement , il n'y a pas , dans la sphère d'activité intérieure de notre église, des développements ou des créations dont le besoin ne puisse plus être méconnu.

Cette sphère d'activité comprend cinq parties principales.

La première, la plus importante , et celle au reste dont on s'est le plus occupé jusqu'ici, c'est la propagation directe de la vérité par la prédication et par les bons livres.

La seconde comprend les efforts à tenter pour détruire de funestes habitudes ou en créer de meilleu-

res, et pour faire cesser au milieu de nous la violation publique des lois de Dieu.

La troisième a pour objet les établissements d'instruction publique.

La quatrième, les établissements pour peines.

Et la cinquième, les établissements de charité.

Si la propagation directe de la vérité en France n'est pas aussi active qu'elle devrait l'être , on ne peut toutefois se plaindre qu'elle y soit entièrement négligée. Ce serait méconnaître les grâces que Dieu nous accorde par le moyen de nos Sociétés bibliques, par le moyen de cette Société évangélique qui, selon le précepte de l'Apôtre, a surmonté le mal par le bien, et fait taire les calomnies à force de services rendus.

Mais l'œuvre biblique et l'œuvre évangélique exigent de nouveaux développements. Elles ont besoin peut-être de s'associer d'une manière plus intime, d'unir plus habituellement la distribution et l'explication des saints livres, de recruter des lecteurs de Bible pour venir en aide aux évangélistes proprement dits, et d'instituer ces réunions destinées à l'explication familière de l'Évangile, dont V Espérance a sollicité la création.

Elles ont besoin aussi de pourvoir à* l'accomplissement des obligations, trop méconnues jusqu'ici, qui nous sont imposées vis-à-vis des Israélites français.

On a imprimé une Bible pour les vieillards. On

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Eut une Bible pour les aveugles. Mais, il est une Bible qu'on u'a pas âiite, en FFanee, c'est la Biide des jttifsi.

Il n'en a pas été de même, dans cette Allemagne^ où tant de missioDuaîres s'occupent spécialement de la conversion des Israélites ; dans cette Anfleu terre , dont la capitale renferme une place éU Palep* line, qu'occupent les chapelles et les écolei» des juifs convertis; dans cette Ecosse, dont l'Oise vient de confier à toutes les langues du monde un appel adressé à tous les juîfe du monde. Dans t^hacun de ces pays, on a senti la nécessité d'imprimer 1^ di-* verses parties de 1' Anciei>«Tesiament , arec le texte béhre« en» regard ; d'accepter comme point de dé^ part les usages des israéKtes ; mais de placer une traduction sous les yeux de tous, el d'enlever aânsi le boisseau qui couvre encore la hmière plaeëe dans leurs mains.

C'est ainsi que la Société anglaise pouif la confiner* sion des juifs, a publié dans les deux langues, d'a^ bord le Irvre de Synagogue, c'es<;-«à-^ire Moïse, et les morceaux de semaine; puis, les Psaumes; pois, les Prophètes ; puis , l'ensemble de l'AncienhTesta^ ment; et enfin, le Nouveau.

J'ignore s'il est nécessaire, ou même convenable, de suivre toutes ces gradations. Mais , ce que je sens profondément, c'est que nous sommes tenus d'éclairer, pour les Israélites, cet Ancien-Testament qui doit les conduire au Nouveau ; c'est qu'il fout prendre pour point de départ cette révélation qu'ils admettent; et que des Bibles hébraïques, avec la

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traduction en regard , propres à être acceptées par eux , à être adoptées dans leurs écoles , ne peuvent que produire un grand bien , sous la bénédicticm de Dieu.

Je suis firappé de l'état d'abandon dans lequel nous laissons les missions françaises parmi les juife, et du peu d'appui que nous accordons à la Société des amis d'Israël. On dirait que nous avons oublié les grandes promesses attachées à la conversion du peuple de Dieu, et l'obligation qui pèse sur tous , de hâter ce grand jour , où , la croix en tète , ils iront reprendre possession de la terre promise. Et corn* ment (aujourd'hui surtout) pourrions -nous excuser notre inertie ? Y a-t-il eu depuis la naissance du christianisme, une époque où les oracles et les pro* messes qui concernent les juifs aient reçu des événements extérieurs une plus saisissante clarté? Qui pourrait lire aujourd'hui , sans en comprendre le sens et l'importance, ce chapitre onzième de l'Épître aux Romains, où sont annoncées avec tant de force la réconciliation future du peuple de Dieu, et l'immuable dilection que lui réserve celui dont les dans el la voca" lion sont sans repentance? Qui pourrait lire, sans faire un utile retour sur lui-même, ces déclarations de l'apôtre : c Si quelques-unes des brandies ont été reIran' chéeSf et si toi, qui étais un olivier sauvage^ a$ été enté en leur place, et fait participant de la racine et de la graisse de V olivier, ne te glorifie pas contre les branches ; car^ si tu te glorifi>es, ce n^ est pas toi qui portes la racine, mais c^est la

racine qui te porte Si tu as été coupé de V olivier qui

de sa nature était sauvage, et as été enté contre la nature

sur Volimer franc^ combien plus ceux qui le sonl selon la nature, seroni^ih entés sur leur propre olivier ?. Car, m^ frèreSy je ne %>mx pas que vous ignoriez ce mystère, afin que vous ne vot^s en fassiez pas accroire; c^est qu^il est arrivé de r endurcissement en Israël dans une partie, jusqu^à ce que la plénitude des Gentils soit entrée; et ainsi, tout Israël sera sauvé sdon ce qui est écrit.

Il vit et il règne, comme au temps de Salomon, rÉtemel qui lui dit : c J'ai exaucé ta prière et la suppliacation que tu as faite devant moi. » Il se souvient des pa» rôles de cette supplication : < Si, au pays où ils au^ rom été menés captifs ^ ils reviennent à euoD-mémes, et se repentant, ils te prient au pays de ceux qui les auront «mmenés captifs, en disant : Nous avons péché, nous avons fait iniquité, et nous avons fait méchamment; s'ils retoument donc à toi de tout leur comr et de toute leur éme, dans le pays de leurs ennemis, qui les auront emmenés captifs ^ et s'ils t'adressent leurs prières en regardant vers le pays que tu as donné à leurs pères; vers cette ville que tu as choisie , et vers cette maison que j'ai bâtie à ton nom ; alors exauce des deux, du domicile arrêté de ta demeure, leur prière et leur supplication, et maintiens leur droit; et pardonne à ton peuple qui aura péché contre toi, et même pardonne^leur tous les crimes qu'ils auront commis contre toi, et fais que ceux qui les auront emmenés captifs aient pitié d'eux et leur fassent grâce; car ils sont ton peuple et ton héritage. »

Déjà , ceux qui les avaient emmenés captifs ont pitié d'eux et leur font grâce. La longue et dure servitude des dix-huit siècles s'adoucit et s'efface de toutes parts. Les spoliations, les outrages, les tortures ont fait place à l'égalité civile, ou même, à l'égalité po-

litiqne. Si quelques pays catholiques, grecs et pro« testants, l'Italie, la Russie, l'Âlleinagne, demeurent eu arrière, il n'en est pas moins évident que la rënc«lion s'accomplit et que, là même où elle ne s'accom* {jyit pas encore , elle se prépare ; notamment dans cette Russie que nous venons de citer, et qui s^était montrée si fidèle jusqu'ici, envers ses deux miliimis et demi d'israélites, aux traditions persécutrices du moyen* âge. Il n'en est pas moins évident qu'au nombre des moyens que Dieu emploie pour ramener à lui la postérité de Jacob, l'un des plus puissants est la cessation de cette excommunicatimi sociale, (fcâ entretenait à la fois l'avilissement moral des juifs, et leur haine contre le christianisme.

Il y a plus, la condition principale de leur rappel api^oche visiblement de sa réalisation. S'il est impos^ si|>le de dire dès à préaeiit que la plénitude dis Geniils soit mirée; s'il est impossible de contempler Sans un serrement de cœur cette foule innombrable qui reste encore étrangère à l'alliance de grâce , il est égale* Oiçnt impossible de méconnaître que , partout , les dernières conquêtes, les conquêtes décisives se pré-* parent pour le christianisme. En Europe, l'islamisme ébranlé et se repliant de toutes parts devant l'ascen* dant, d'une autre civilisation, ne peut tarder à succomber comme culte en même temps qu'il succombera comme puissance ; car chez lui les deux choses sont étroitement, indissolublement unies , et d'ailleurs , il y a dans la chute même, un enseignement que les peuples fatalistes comprennent vite. L'Afrique est cernée par une sainte propagande, qui â semé saii$

nombre sur ses rivages les tombes de ses martyrs , et qui aujourd'hui lui prépare , au sein des séminaires de la Jamaïque , une armée de missionnaires noirs. L'Océanie se transforme sous l'influence bénie de l'Évangile. L'Amérique n'a plus de territoire entièrement soustrait à cette influence. L'Asie enfin, l'immense Asie , attaquée au cœur , sent chanceler toutes ses religions avec celle de l'Inde, comme tremblent toutes les branches de l'arbre, quand la cognée est mise à sa racine. Sur quelque partie de la terre que nos regards se portent , nous y voyons les messagers de Christ. Les pays que les voyageurs n'avaient pas osé parcourir sont habitéi^ par eux. Encore une de ces secousses que la main du Tout-Puissant sait imprimer aux nations , et pour lesquelles il se sert des ambitions ou même des crimes de l'humanité ; qu'il achève de renverser sous les coups des Anglais, les barrières si longtemps respectées du céleste empire ; et le dernier ordre du Sauveur prêt à remonter auprès de son Père , aura été littéralement suivi : c Allez et prêchez V Évangile à toutes les nations. »

N'aperçoit-on pas aussi parmi les juifs, quelques signes précurseurs de ce changement moral dont parle Salomon dans sa prière : c S'ils reviennent à eux» mêmes j et se repentent »? En Angleterre, un mouvement remarquable de réforme s'accomplit parmi les Israélites, et retranche ^de la liturgie tout ce qui se rapporte au Talmud. En Allemagne, les juifs demandent un synode général, pour réformer la Synagogue. Herschell, dans son Esquisse de ïéiat des Juifs , nous parle de la piété de ceux qui habitent la Pologne. Elle est

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de nature à faire honte aux chrétiens de nom, elle est de nature à exciter en nous Tespérance de trouver de l'écho dans ces cœurs déjà humiliés et repentants, dans ces cœurs que la Loi et les Prophètes ont préparés à recevoir Celui à qui la Loi el les Prophètes rendent témoignage.

Le même auteur atteste ce sentiment général d'attente qui régne parmi eux. Tous croient que le Messie est proche. Tous ont les yeux fixés sur la Palestine, et n'attendent qu'un signal pour reprendre le chemin de Jérusalem. Un grand nombre ont même déjà contracté l'engagement de s'y rendre à la première occasion favorable , et d'y attendre le Messie promis , dans le jeûne et la prière. N'est-ce pas le sentiment exprimé dans les grandes supplications de la dédicace : c S'ils t^ adressent leurs prières, en regardant au pays que tu as donné à leurs pères , vers cette ville que tu as choisie , el vers cette maison que fai bâtie à ion nom j» ?

Ainsi s'avance ce grand jour , ce jour marqué depuis tant d'années, où l'Église ouvrira ses portes pour laisser rentrer ce peuple élu, qui l'avait quittée. Déjà un juif converti au pur Évangile, l'évêque Alexander, est allé appeller ses frères de dessus les ruines, si longtemps muettes, du temple de Salomon. Déjà le monde chrétien tressaille tout entier, en pensant aux bénédictions immenses que le Seigneur attache à leur retour. Déjà les paroles inspirées résonnent à toutes les oreilles : c Si leur chute est la richesse du m^onde^ et leur diminution la richesse des Gentils^ combien plus le sera leur abondance ! Si leur rëjection est la réconciliation du monde ^ quelle sera leur réception ^ sinon une résurrection d^ entre les morts! »

Une résurrection d'entre les morts! et seuls, dans réglise évangélique, nous resterions insensibles à de telles promesses ! et nous ne ferions rien pour hâter un tel moment ! et nous ne comprendrions pas à quel point notre croyance protestante est intéressée à recevoir dans son sein ces hommes que Dieu, qui ne pardonne pas à demi , n'arrachera pas sans doute à leur égarement, pour les confier à une communion peu fidèle ! et nous ne voudrions pas assurer à la foi que nous professons, le glorieux privilège de recevoir, par l'accession d'Israël, la plus solennelle sanction que la vérité ait encore reçue depuis qu'elle est prêchée sur la terre I et nous hésiterions à conunencer sérieusement en France l'œuvre biblique parmi les juifs!

Au reste, si notre premier devoir est de répandre la Bible, ce n'est pas le seul ; et, aujourd'hui que tout le monde lit, il n'est rien de plus urgent que de mettre de bons livres à la portée de tous.

Car l'instruction n'est qu'une force, excellente ou funeste, selon qu'eUe s'applique au bien ou au mal.

Il bénira pendant sa vie entière, il bénira pendant l'éternité l'instruction que vous lui avez donnée, celui pour qui elle a ouvert le trésor des saintes Écritures, celui qu'elle a introduit dans la société et sous l'influence de ces esprits d'élite, dont la vie s'est usée à expliquer, à défendre, à faire aimer la vérité.

Mais, que de malédictions contre cette même instruction, contre ces mêmes écoles, dans la bouche de celui qui , sans elles , n'aurait connu ni les violentes et haineuses passions de la presse périodique, ni

cette littérature crapuleuse, qui s'adresse aux vices les plus bas de notre nature, ni cette sciencej fauêse^ meni ainsi nommée, que la science complète et par conséquent chrétienne, désavoue, dont les demi-découvertes , les demi-lumières , ne s'adaptent que trop bien à la demi-instruction du grand nombre, et qui dessèche, au souffle des railleries et des blasphèmes, les faibles germes de la foi.

Oh ! qui n'a frémi en entrant dans une salle d'école, en se demandant, si, parmi les élèves que les mêmes leçons réunissent sur les mêmes bancs, il n'y en a pas quelques-uns, beaucoup peut-être, pour qui il eût mieux valu s'en tenir éloignés ! Qui n'a frémi, en pensant que quelques-uns, beaucoup peut-être, n'y acquéraient pas seulement l'ambition de s'élever^ sans en acquérir la puissance ; mais y recevaient encore la déplorable faculté de dévorer les mauvais livres, qui sont aujourd'hui la pâture presque exclusive du peuple; (1) que quelques-uns, beaucoup peut-être, continueraient leurs exercices de lecture, dans les œuvres de Voltaire ou de Dupuis,

(1) 11 est trop vrai qu'au moment où les incrédules du dernier siècle sont repoussés, non seulement par les chrétiens , mais par les incrédules éclairés de notre temps , la classe laborieuse qui ne les connaissait pas il y a cinquante ans, se nourrit de leurs écrits. On lit même ce qu'on ne peut pas comprendre. On lit ce qui est mortellement ennuyeux. On lit par devoir. On lit par bon ton. On lit tout, pourvu que les attaques contre le christianisme soient bien grossières.

En 1833, le préfet du Rhône fit faire le relevé des livres que les paysans achetaient à Lyon, quand ils y venaient vendre leurs denrées. C'était Volney, Diderot, etc.

qii*mie spéculation odieuse répand à vil prix dans les campagnes , tandis qu'une autre spéculation , plus infernale encore , les traduit pour les Indous , qui apprennent ainsi le mépris de la Bible , avant que nos missionnaires leur aient porté la Bible elle-même! Les bibliothèques populaires ont donc un grand rôle à remplir à présent. Il n'y a plus d'église complète sans son école. Il ne doit plus y avoir d'école complète sans sa bibliothèque populaire. Et par ce mot, j'entends une bibliothèque composée exclusivement de livres pieux. Le nombre en est assez considérable , pour que l'on puisse , dans tous les genres : récits , morale , histoire , voyages , apologétique, science, réunir un choix suffisant de volumes simples, clairs, édifiants, et véritablement /^opti/atres. D'un autre côté , si l'on sort du cercle des ouvrages nettement chrétiens, si l'on aborde les mémoires, la littérature proprement dite, le théâtre, on court risque de faire beaucoup plus de mal qu'on ne produit de bien; et les tendances de notre mauvais cœur sont telles , que les livres de cette catégorie finissent par être les seuls demandés.

On croyait fonder une bibliothèque religieuse ; ou a fondé un cabinet de lecture.

Ce n'est pas dans cet esprit que la Société de Toulouse a composé les bibliothèques populaires dont elle a doté un grand nombre de nos églises. Mais, malgré son secours, malgré les efforts tentés en plusieurs lieux , il est certain que nous sommes encore bien loin du but, de ce but qu'il faut atteindre, et que nous atteindrons. Car, en vérité, il suffit de le vouloir.

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Eiofin , les distributions de Bibles et les bibliothèques populaires ne satisfont pas encore à tous les besoins. Il est une classe nombreuse d'hommes que nos colporteurs n'aborderont jamais y qui ne franchiront jamais le seuil de nos bibliothèques, auxquels nous-mêmes, individuellement, nous n'oserons jamais offrir de bons livres, et pour qui, cependant, nous pouvons faire quelque chose, non -seulement par nos prières, mais par nos actes.

C'est en faveur de cette classe, qu'on a fondé, à Genève et ailleurs , de modestes sociétés dont les membres sont inconnus, et, qui d'elles-mêmes , ou sur la demande secrète de quelques amis chrétiens, adressent des traités religieux à beaucoup de personnes, qui n'en auraient pas lu autrement.

Ces discrets et charitables envois y sont acceptés avec reconnaissance , par ceux-là mêmes que révolterait le plus vivement l'idée de recevoir un tel don , d'une main connue. Je n'aime pas l'anonyme. Je crois qu'il se concilie rarement avec ce principe de courageuse sincérité, de confession publique de notre foi, qui est la base même du christianisme. Mais, je conviens, qu'en cette occasion, les résultats les plus réjouissants sont venus le justifier.

Eh bien! ce qu'on a fait jusqu'ici pour les traités, je voudrais qu'on le fît, qu'on le fît surtout pour les livres. Il a paru quelques ouvrages vraiment supérieurs, s'appliquant aux divers préjugés, aux erreurs du rationalisme ou de l'incrédulité, comme à celles du catholicisme romain, des ouvrages excellents, dignes d'être lus, et qui se font lire. Je voudrais qu'on

en choisit un très-petit nombre ; et que, pour réduire autant que possible le prix de chaque tome, on imprimât à 10 ou 20 mille exemplaires chacun de ceux qui auraient élé admis. Puis, un comité, sur la demande secrète des amis qui lui seraient connus, adresserait en son propre nom et gratuitement, aux personnes qui lui auraient été désignées, les livres ou traités les mieux appropriés à leurs besoins.

Ou je m'abuse, ou nous serions coupables de négliger ce moyen si simple d'atteindre un grand nombre d'âmes précieuses, qui restent en dehors de notre cercle d'activité.

J'en appelle ici à quiconque a rencontré dans sa vie un homme auquel les convenances du monde ne lui permettaient pas de s'adresser sans détour, auprès duquel la prudence même de l'Évangile lui interdisait de faire des tentatives directes de prosélytisme, plus propres à l'éloigner de la foi chrétienne qu'à l'y ramener, et dont il aurait voulu pouvoir fixer l'attention sur un de ces ouvrages, pleins d'édification et de vérités, qui remuent le cœur, ébranlent les préjugés de l'esprit, et qui, sous la bénédiction divine, savent exciter une première prière dans le fond d'une âme, lui apprendre à douter de ses doutes, l'entraîner sur le chemin des recherches humbles et sérieuses.

On a insisté, et avec raison, sur la nécessité d'écrire de bons livres. Mais il en existe déjà, et plus qu'on ne l'imagine. Il en existe pour chaque degré d'instruction, chaque nuance de caractère, chaque direction d'étude, chaque position extérieure, chaque

situation morale. — L'un sans doute, a besoin d'être touché; l'autre d'être convaincu. Celui-ci sera pluà sensible au spectacle des vertus que crée le christianisme; celui-là, à la déduction des ai^ments historiques et doctrinaux, sur lesquels il s'appuie comme religion. Ici, il faut élever le monument de la foi sur une terre nue et désolée ; là, il faut renverser avant de bâtir, et ruiner d'abord le système humain qui masquerait l'Évangile et qu'on prendrait pour lui. Eh bien ! les livres qui répondent à ces diverses nécessités, sont sous notre main. Il ne nous manque que de savoir les prendre, et de savoir nous ein servir.

Ah ! ne repoussons pas légèrement la simple et modeste institution qui nous permettrait de faire lire à tel homme la Lucile de M. Adolphe Monod, ou la Théopneusiie de M. Gaussen, ou les Prophélieê de Keith ; à tel autre, Y Histoire de la Réforme de M. Merle d'Aubigné, ou l'écrit contre l'église romaine de M. Malan ; à un troisième, les Discours de M. Vinet, ou YEwngile sous la Croix de M. Grandpierre ; à un quatrième, les Essais de Wisemann ou de Buckland, sur les rapports de la science avec la révélation ; à un cinquième, le Récit des travaux missionnaires^ ou celui de la mort des chrétiens les plus illustres et des incrédules les plus renommés, ou la vie d'un Ûonthier, d'un Oberlin, d'un Félix Neff.

Après la propagation directe de la vérité, viennent

ies mesures qui peuvent servir à combattre certains vices ou à faire respecter la loi de Dieu.

Les chrétiens de France ne sont pas encore assex préoccupés de la nécessité de combattre les progrès, tous les jours plus effrayants, de l'ivrognerie. Et cependant , elle sévit autour d'eux avec une violence croissante ; et les grandes villes, comme Paris, sont décimées par ses ravages, auxquels on ne peut comparer que ceux des épidémies les plus meurtrières. Que de ^milles désunies ! Que de femmes et d'enfants abandonnés, maltraités, plongés dans la misère! Quelle étroite relation entre le cabaret et les plus mauvais lieux! Que de crimes dont l'origine se trouve dans l'abus des liqueurs , et surtout de l'eau-de-vie! Quelle dégradation morale, intellectuelle et physique ! combien d'êtres qu'un entraînement terrible, et auquel il est rare qu'on échappe quand on y a une fois cédé, précipite successivement dans le désordre, dans la folie ou l'idiotisme, dans les maladies les plus douloureuses, en attendant qu'il les fasse descendre prématurément au tombeau !

Le cœur se serre en pensant à cette inévitable succession de maux, qui, pareille à une roue d'engrenage, emporte avec elle et broie en entier, les infortunés qui y ont engagé un seul doigt de leur main. N'y a-t-il donc aucun moyen de lutter contre cette contagion ? Faut-il s'écrier , comme nous sommes trop souvent tentés de le faire : c La conversion du cœur peut seule triompher des fautes de la conduite. L'évangélîsation est l'unique remède. Que la foi se répande ; et l'ivrognerie , avec son hideux cort^ ,

M QUBLQUES DEVOIRS BN FRANCB.

disparaîtra devant elle» de même que tous les autres vices. Ce n'est pas à corriger les fruits qu'il faut s'attacher, mais à greffer l'arbre ; et quand l'arbre sera bon, ses fruits le deviendront naturellement aussi. »

Ce langage est raisonnable. Ce langage est chrétien. Cependant il faut s'en défier, car il est facile d'en exagérer la portée ; et alors il abrite bien des lâchetés, bien des négligences ; il endort nos consciences vis-à-vis des souffirances morales et physiques que nous nous dispensons de soulager, sous le commode prétexte qu'il vaudrait mieux les guérir. Eh ! sans doute, cela vaudrait mieux. Sans doute, il vaudrait mieux extirper la racine du mal, que d'en arrêter les progrès ou d'en prévenir les manifestations. Sans doute, il vaudrait mieux convertir le cœur, que d'introduire une moralité extérieure dans la conduite. Il vaudrait mieux augmenter le nombre des chrétiens, que de diminuer seulement le nombre des ivrognes et des débauchés.

Mais, est-il donc impossible de faire le moins, sans cesser de faire le plus ? Faudra-t-il interrompre ou ralentir la propagation directe de la vérité qui sauve et qui sanctifie, la prédication, le colportage évangélique, parce qu'on s'occupera aussi des mesures à prendre pour combattre certaines conséquences pratiques du péché qui habite en nousJ N'y a-t-il pas, au contraire, une relation intime et nécessaire entre ces deux œuvres? Est-ce parmi les hommes abrutis par les liqueurs fortes que la foi chrétienne fait le plus de conquêtes ? Et, si rien ne lui résiste plus obstinément qu'une certaine honnêteté mondaine, n'est-il pas

QUBtQGES DBVOIBS EN FRAKGB. M

vrai aussi que certains excès, qui usent les facultés» tuent le eœur, et mettent Thomme au niveau deshrur tes, semblent élever un infranchissable obstacle entre l'Évangile et les malheureux qu'ils ont dégradés ?

Ne soyons pas plus rigoureux, plus absolus que le Seigneur. Tâchons d'avoir un peu de cette foi simple, dont parle saint Paul quand il dit : c Elle croit touL Elle espère tout. » Oui, croyons, espérons que les mesures charitables que réclame la situation de la classe ouvrière, mesures qu'il importe, d'ailleurs, de placer franchement sous la bannière évangélique^ et non sous le drapeau décoloré d'une philanthropie vulgaire ; espérons qu'elles pourront servir à la conversion des âmes, après avoir servi à arrêter leur corruption.

C'est aux sociétés de tempérance que les pays protestants, les États-Unis, l'Angleterre, la Suède, la Norvège, le Danemark, etc. , ont eu principalement recours ; et il vaudrait la peine d'examiner si ce moyen si simple ne pourrait pas être employé aussi parmi nous, en donnant à l'association une base bien positive, comme le serait la renonciation absolue à l'eau-de-vie et aux liqueurs. Il est évident, en efifet, que c'est pour avoir voulu proscrire aussi l'usage salutaire et naturel du vin, ou lui fixer des limites arbitraires et mal définies» que plusieurs so^ ciétés de tempérance ont manqué leur but. En se bornant à l'interdiction des liqueurs, on obtiendrait le double avantage d'ôter tout prétexte plausible ^ux refiis d'adhésion, et de rendre visible, pour la conscience la moins délicate^ la violatkm des engager

4i <imiJQX!Efi DRVOmS en FRAlfCfe.

ments contractés. On s'en prendrait, d'ailleurs, an principal ennemi de nos populations ouvrières ; car Teau-de-vie leur fait plus de mal que le vin.

Je sais bien que les sociétés de tempérance ont été Représentées comme des créations moins charitables que patriotiques. On a dit qu'elles étaient fondées dans des pays qui ne produisaient ni vins, ni eauxde-vie, pour faire la guerre aux importations de Pétranger, ^t favoriser l'usage des boissons indigènes. Mâts, les distilleries de grains et de pommes de terre êtmi trèSHaombreuses en Angleterre. Elles le sont '^ùcùte j^us en Suède ; et cependant on n'a pas sup- 'ptitaé tes sociétés de tempérance en leur faveur; et 10S résultats, au contraire, en ont été tels, que le nombre des distilleries suédoises a été réduit d'un ^art par l'action des sociétés, avant qu'elles fassent entièrement supprimées par la loi. Que les distilleries Mîent ou ne soient pas populaires dans le Nord ; que tes paysans de la Saxe les aient attaquées en 1816, parce qu'ils les accusaient de faire renchérir les pommes de terre; que la Norvège les ait même interdite^ depuis longtemps par ce seul motif, peu importe. Il n'en est pas moins avéré que, dans un temps où l'industrie est sacrée, ainsi que tout ce qui y touche, les <*rétîens de Suède et d'Angleterre n'ont pas plus reculé devant les kïdustrîes nationales que devant les industries étrangères, et qu'aucun prétexte n'a été laissé à la mauvaise foi, pour calomnier leurs inten^ikM^s a^rès des Français^

Au «leslie, j'espère que les calomnies ne nous arrê* iepfML ipas, ^ roMVre «lous paraît bonne en^lle-mène .

Nous ne nous laisserons pas effrayer non pins par le ridicule dont on a cherché à la couvrir. Hélas ! le ridicule revient de plein droit à tout ce qui se faît«ci«bas de grand, de noble et de chrétien. CeU sa pre* mière épreuve, et il est rare que ce soit la dernière* Pour moi, en voyant d'une part l'effroyable plaie que les sociétés de tempérance ont entrepris de cicatrhser, en voyant les 600,000 ivrognes de la Grande- Bretagne, dont 5,000 meurent chaque année, et 157 chaque jour ; en voyant, d'autre part, les résultats obtenus, qui sont tels que les États-Unis seuls comptent 70,000 ivrognes corrigés dans leur Société de tempérance ; en voyant tant de cabarets qui se ferment, tant de malheureux rendus à leur famille, à leur foi, à leur raison, à leur santé, je n'ai pas le courage de demander si le monde trouve cela ridicule. Cette pensée de ridicule ne m'aborde surtout pas, quand j'essaie de faire pour mon propre pays, le compte lugubre qu'on a fait pour l'Angleterre, et quand je me demande à quel chiffre on pourrait évaluer parmi nous les victimes de l'intempérance, que chaque jour qui s'écoule emporte dans l'éternité.

J'ai cherché à débairasser la question des préjugés qui l'encombraient. J'ai cherché à en faire sentir l'importance. Je n'ai pas prétendu la résoudre. Peut-être y a-t-il autre chose et mieux à faire, que ce qui a été tenté dans d'autres contrées. Une seule chose reste certaine, c'est qu'il n'est plus permis de ne rien faire.

Faudrait-il appeler le législateur sur ce terrain? Je ne le pense pas. Des lois comme celles de la principauté de Waldeck ou des iles Sandwich, qui transfor-

Tt

!A QQBLQCBS DBV01R8 BN FRANGB.

ment Tivrognerie en délit ou en cause de prohibition dû mariage ; des lois même conmie celles de la Prusse, qui se contentent d'organiser une police préventiye des cabarets, ne sauraient s'accorder avec les principes généraux de nos codes. Tout au plus serait-U possible d'examiner si les octrois de nos grandes villes ne devraient pas diminuer les droits qui pèsent sur le vin , et augmenter ceux qui pèsent sur les eaux-de-vie.

Mais cette mesure rencontrerait peut-être de graves difficultés dans l'application, et notamment à cause de l'essor qu'elle donnerait à la contrebande des eaux-de-vie, qui, sous un petit volume, représenteraient im droit plus considérable encore qu'il ne l'est aujourd'hui. Voyons donc si, à nous seuls ^ sans recourir à l'intervention des pouvoirs publics, nous ne serions pas en état d'agir avec quelque efficacité.

Il est d'abord une action de tous les jours qui appartient à quiconque emploie des ouvriers, et qui produirait de grands résultats, si elle était consciencieusement, fermement exercée. Le choix des hommes que nous faisons travailler dans nos manufactures ou dans nos champs, n'est déterminé en général que par des considérations d'habileté ou de force. Nous tenons compte de la fidélité, lorsque cela nous est personnellement utile. Mais quant à la moralité proprement dite, il est rare, infiniment rare que nous y ayons égard, à moins qu'il ne s'agisse du service de notre propre maison. L'ivrogne, le débauché sont accueillis par nous sur le même pied que l'honmie

QUELQUES DEVOIRS EN FRANCE. kb

honnête et pieux , pourvu que leur travail ou celui de leur famille soit en égale proportion avec le salaire que nous accordons.

Et nous nous plaignons souvent des désordres qui régnent dans nos fabriques ; de ceux qui affligent les villages dont les habitants exploitent nos propriétés ! Nous nous affligeons de voir les e£Ports des pasteurs impuissants ; et les scandales les plus honteux retentir périodiquement à nos oreilles , tandis que les habitudes les plus criminelles offensent journellement nos regards ! Nous gémissons, et nous ne savons pas agir. Nous ne savons pas relever, au profit de la morale publique , une influence légitime , naturelle et trop longtemps abandonnée. Nous laissons tomber en oubli la magistrature la plus forte peut-être dans les campagnes comme dans les villes, parce qu'elle est la plus honorée et la plus libre : celle du propriétaire , celle du fabricant pieux, qui juge sans appel ; qui fait la loi, et qui l'applique.

Si nous savions déclarer qu'il n'y aura plus de travail chez nous pour tout homme qui, par lui-même ou par les siens , aura participé à certains désordres ; si après l'avoir déclaré nous savions tenir parole, même à nos dépens, et dût-il nous en coûter nos meilleurs ouvriers ou nos plus intelligents contre-maîtres , il s'opérerait bientôt autour de nous de remarquables changements. On sait ce qu'est devenu, sous l'influence d'une règle semblable, l'immense établissement manufacturier de Lowell , aux États- Unis, et avec quelle sécurité les fermiers de l'Union y envoient leurs filles, qui , après v avoir gagné une

Ï6 QUELQUES DEVOIRS EN FRAlfCE.

dot, en sortent aussi pures qu'elles y étaient entrées. En France aussi, Je connais telle ville où l'exemple du principal fabricant suffirait à entraîner les autres ; tel village où le concert de deux propriétaires firaipperait de mort les habitudes enracinées depuis des siècles, et opérerait cette transformation extérieure, qui, pour être distincte du renouvellement des cœurs et lui être inférieure à tous égards , n'en a pas moins son importance aux yeux du chrétien.

Assurément cette idée peut soulever des objections. Quelle idée n'en soulève pas? Son application peut rencontrer des difficultés. Les ouvriers repoussés par les uns peuvent être accueillis par les autres. Il peut même se former une honteuse coalition contre notre ligue du bien public. Je comprends tout cela ; et je sens aussi combien il en coûtera à la charité de faire ces premiers exemples , qui seront nécessaires , pour qu'on croie à la réalité de la règle établie. Mais, nous arrêterons-nous donc toujours au côté négatif des discussions? Ce qui nous perd , ce qui nous énerve, ce qui nous tue , c'est le développement de l'esprit critique, de cet esprit aussi impuissant qu'il est facile. Les siècles qui produisent , qui agissent , ce ne sont pas les siècles d'analyse fine et subtile ; ce sont les siècles de forte synthèse. Les hommes qui mènent à bien leurs projets , sont ceux qui les conçoivent simplement, qui en voient à distance les lignes caractéristiques , et non ceux qui les examinent à la loupe , pour y découvrir quelques défauts.

Après tout , c'est à chacun d'apprécier la responsabilité qui pèse sur lui comme propriétaire ou

comme fabricant , et de voir jusqu'où il veut pousser ses exigences, sous le rapport de la moralité. Il existe, Dieu merci, d'autres moyens encore de combattre les vices dominants de la classe ouvrière; et si ces moyens sont moins applicables aux campagnes qu'aux villes, il faut convenir aussi que ces dernières en ont un besoin plus pressant.

Je veux parler des lieux de réunion qu'on peut offrir aux ouvriers pour les détourner des cabarets. Il est certain que, pendant leur jeunesse, et jusqu'à l'époque où l'excitation fébrile de l'ivresse est devenue pour eux un besoin, c'est moins leur goût pour les boissons spiritueuses qui les entraîne aux lieux où elles se vendent, que le désir de trouver une société et des distractions qui remplissent le temps dont ils ne savent que faire.

En remontant à la cause principale du mal , nous en avons constaté le remède. Il faut que les ouvriers non mariés (les autres possèdent les plus saintes et les plus précieuses des ressources, celles de la vie de famille ) cessent d'être placés à leurs heures de repos, entre l'ennui et la démoralisation. Il faut qu'ils puissent trouver une société, mais non celle qu'ils fréquentent aujourd'hui. Il faut qu'ils puissent trouver des distractions ; mais des distractions innocentes. Il faut enfin satisfaire, mais pour leur bien, aux instincts naturels et légitimes de leur nature.

Est-il si difficile d'organiser pour eux des cercles, où tout serait simple et en harmonie avec l'existence qu'ils mènent chez eux et dont on serait coupable de les dégoûter, mais où des ouvrages et des

U QI»LQII£S DBVOIBS EN FftAHGB.

journaux choisis seraient mis à la disposition de ceux qui aiment à lire ; où des leçons intéressantes sur les sciences élémentaires, la géographie, Thistoire, les principes de la morale et de la religion, les missions évangéliques, etc., seraient faites de temps en temps? Serait*il bien difficile de rendre ces réunions plus attrayantes pour des jeunes gens encore honnêtes, que ne le sont celles qui se forment autour des bouteilles? ou éprouverait -on quelque scFupule à vaincre un attrait par un autre attrait , et à suivre l'exemple de Dieu lui-même, qui n'a voulu triompher de l'amour du monde, qu'en suscitant un plus puissant amour «dans nos cœurs ?

ie ne pense pas qu'on mette en doute l'influence que de semblables établissements sont susceptibles d'exercer. Ce n'est plus ici une action purement négative. C'est une action positive, et dont on ne saurait prévoir tous les développements. Détourner beaucoup d'âmes précieuses du vice grossier qui les attendait ; les initier à des jouissances nouvelles et sans péril ; mettre à la portée de ces jeunes gens, trop abandonnés jusqu'ici, les livres qui développent l'intelligence et ceux qui remuent le cœur, ou affermissent la foi ; continuer leur éducation , à peine ^buncbée dans les écoles, par des instructions orales où la pensée chrétienne domine toujours, et arriver pour un certain nombre, jusqu'à l'évangélisation proprement dite ; ce n'est pas une œuvre vulgaire ou indifférente.

Elle est déjà commencée dans quelques pays protestants. EUe porte des fruits abondants, aux £^ats^

Unis; et, à côté de nous, Genève a établi ses cercles et ses cours populaires.

Que dis-je? à Paris même, nous assistons à un pre* mier essai, qui, tout incomplet qu'il semble être encore, malgré l'insuffisance des ressources et du locale a produit un bien sensible dans l'église de la Confession d'Augsboui^. Le Dimanche, de quatre heures à neuf, le lieu de réunion est ouvert. Des commissaires pris parmi les ouvriers , surveillent avec un zèle admirable tous les détails de l'arrangement matériel. Pendant une ou deux heures , des leçons sont données par des hommes dont le zèle a sa source dans la foi, et la journée se termine par une exhortation et une prière, que M. le pasteur Meyer ou M. le pasteur Vallette prononcent ordinairement.

J'ai la ferme confiance que nous n'en resterons pas là. Nous donnerons à cette institution naissante l'extension qu'elle réclame. Nous serons jaloux de la transplanter dans toutes les églises protestantes du royaume. Nous nous occuperons enfin des vrais intérêts du peuple ; car ceux qui disent qu'on ne fait pas assez pour lui, ont plus raison, et surtout , autrement raison, qu'ils ne le pensent eux-mêmes.

Ce serait s'occuper de ses vrais intérêts, que de lui rendre son jour de repos. L'incrédulité, qui parle beaucoup des classes laborieuses , et qui se prétend plus bienfaisante envers elles que le christianisme ne l'aété, estparvenueà supprimer leurs Dimanches.Elle est parvenue à les courber sous une servitude intolérable. Elle a étendu le travail à la semaine entière ; tandis que l'industrie, cette autre reine du siècle, l'a

60 QUBLQDES DEVOIRS BN FHANCB.

étendu des heures du jour à celles de la nuit. Et les laires sont restés les mêmes ; car les salaires se pro-* portionnent aux besoins , et les besoins de Thomme qui travaille sept jours sur sept, ne sont pas plus grands que ceux de Thomme qui travaille six jours ; les besoins de Thomme qui travaille dix-huit heut^ed sur les vingt-quatre , ne sont pas plus grands que ceux de l'homme qui travaille douze heures.

Voilà donc les lois du dieu du monde , de ce Mcim^ fnm que les hommes adorent, et auquel on n'a pas cessé, auquel on ne cessera jamais d'offrir des vic« times humaines ! Que l'on compare ces lois à celles du Dieu de la Bible !

Il a dit : c Tu trataillertu 9iœ jours, el lu feras lautê tan (Buvre, mais le septième jour est le repos de V Etemel ion Dieu. Tu ne feras aucune œuvre en cejùurAà , ni toi, ni ton fUê, ni ta fille , ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail^ ni ^étranger qui est dans tes portes ; car V Etemel a fait en six jours les deux, la terre, la mer, et tout ce qui est en eux , el s^est reposé le septième jour. C'est pourquoi T Étemel a héni kjour du repos et Va sanctifié. »

Tel est Tordre qu'on transgresse scandaleusement au milieu de nous ; et si j'ai parlé des résultats funestes que cette violation avait entraînés pour la classe la plus nombreuse, ce n'est pas que le mal soit essentiellement dans les résultats. Il est, avant tout, dans la violation elle-même , dans le reniement public, effronté de la religion que nous prétendons professer encore, dans le crime national dont nous nous rendons coupables.

Ce crime national, c'est par ses mœurs et non par

ses lois, que la nation doit le réparer. Ne nous adressons pas au code , pour faire régner la vertu. Maintenons l'utile distinction entre le délit et le péché. Ne mêlons pas ce qui doit rester séparé , ce qui doit le devenir de plus en plus, le temporel et le spirituel, la loi des hommes et la loi de Dieu. N'oublions pas, en outre, qu'il y a des juifs en France. N'oublions pas qu'il y a des incrédules ; et que, si les uns ont le droit de regarder comme tyrannique, tout acte des pouvoirs pubhcs qui les forcerait à chômer le Dimanche, tandis que leur foi maintient le repos au samedi ; les autres ont le droit de regarder comme également tyrannique, tout acte qui leur imposerait une association quelconque à des manifestations religieuses.

Que ferons nous donc? nous donnerons l'exemple. Nous nous abstiendrons de tout ce qui pourrait autoriser les faibles, ou scandaliser les simples. Nous comprendrons que c'est une de ces circonstances où le Seigneur veut que notre lumière luise devant les hommes. Nous ne céderons pas lâchement au courant ; mais , nous nous dresserons contre lui, appuyés sur un bras qui n'est pas le nôtre.

J'ai parlé plus haut de l'influence que quelques propriétaires, quelques manufacturiers fermement résolus, pouvaient exercer sur les habitudes d'ivrognerie et de désordre qui régnent dans les villes et dans les villages; ici, c'est mieux encore; l'influence appartient à tous, au pauvre comme au riche, à l'ouvrier comme au fabricant, à l'homme privé comme à l'homme public. Que chacun, en mesurant

la force dont il dispose , mesure par là même sa responsabilité.

Sans doute l'exemple donné de haut aura plus de puissance. Un ministre du roi qui respectera le jour du Seigneur , qui le fera respecter autour de lui et loin de lui , dans les travaux entrepris pour le compte de rétat ; qui n'acceptera pas une fois pour toutes le commode prétexte de ses devoirs conune membre du gouvernement , pour oublier ses devoirs conune membre de l'Église de Christ ; un tel ministre rendra plus de services à notre cause que beaucoup d'obscurs citoyens.

Sans doute, le riche propriétaire qui arrête les travaux de ses champs; le riche fabricant qui arrête ceux de ses manufactures, font plus pour la sanctification du Dimanche, que ceux qui sont placés sous leurs ordres.

Sans doute encore , ceux qui font bâtir , ceux qui voyagent , ceux qui tiennent magasin , sont appelés à faire plus de mal ou plus de bien, que les manœuvres qui construisent leur maison , que les postillons qui conduisent leurs voitures, que les commis qui détaillent leurs marchandises.

Mais le plus humble des chrétiens peut apporter sa pierre à l'édifice , comme aussi il peut scandaliser ses frères et les entraîner au mal. Souvent , les refus consciencieux d'un pauvre ouvrier dont l'activité est connue , et qui refiise un travail dont le produit serait nécessaire à sa famille , frapperont salutairement ses camarades et son maître. Et qui sait si sa conduite , après avoir été cause d'une modification dans

les habitudes de ceux qui Tentourent, ne sera pas cause des changements plus lointains, plus considérables, que ce premier changement entraînera?

Non ; personne , pas même un enfant , n'a le droit d'abriter ses transgressions derrière son impuissance prétendue. Personne n'a le droit de dire : c Quand je fais le mal, je ne nuis qu'à moi seul. » Dieu a fait de la solidarité la loi générale de ce monde. Si le salut est essentiellement individuel, comme l'est aussi la foi , il est vrai néanmoins que nous ne nous dégageons jamais des liens de l'éducation , de l'usage , de l'exemple. Nous subissons toujours, comme nous exerçons toujours des influences. Notre famille, notre église, notre village , notre nation , ne sont pas pour nous de simples abstractions , mais de bienfaisantes ou de redoutables réalités. Et, de notre côté, nous agissons sur notre famille, sur notre église , sur notre village , sur notre nation. Nous ne péchons pas pour nous seuls. Nous ne croyons pas pour nous seuls. Volontairement ou non, directement ou non, nous ne cessons de nous communiquer aux autres. Le Seigneur a voulu nous employer comme instruments dans le gouvernement de ce monde. C'est par nous qu'il a voulu évangéUser la France soi-disant chrétienne ; c'est encore par nous qu'il veut appeler à lui les païens de la Cafrerie et des Indes; et s'il entrait en jugement avec nous , il nous demanderait compte de bien des âmes dont nous ne nous supposions pas responsables.

L'idée de solidarité fait naître assez naturellement celle d'association , et je me trouve ainsi conduit à

proposer l'imitation de ce qui se pratique dans plusieurs parties de rAllemagne , notamment dans la Prusse et le Wurtemberg. Des sociétés y ont été fondées dans le but exclusif d'amener la sanctification du Dimanche. Les associés s'engagent pour euxmêmes , et , en ce qui dépend d'eux , pour tous leurs subordonnés. Les marchands s'engagent à ne pas faire vendre ; les fabricants à ne pas faire travailler ; et déjà, des industries considérables sont soumises à cette règle , qui se généralise chaque jour.

Voilà ce qu'il serait facile, ce qu'il est nécessaire de fonder parmi nous. Les commencements seront peutêtre faibles et méprisables aux yeux des honunes. Mais Dieu aime les œuvres dont l'origine est petite. Insensiblement s'accroîtrait le nombre de ceux qui viendraient rendre témoignage à la vérité , de ceux aussi qui viendraient chercher, au sein de l'association , l'appui moral dont leur faiblesse aurait besoin. Bientôt peut-être , la plus grande partie de l'Église serait rangée sous le même drapeau.

Quel bien ne produirait pas en France cette règle uniforme , adoptée et suivie par un nombre considérable de chrétiens évangéliques ! Quel motif d'émulation pour l'église romaine ! Quel changement pourrait s'opérer en peu d'années ! Quels progrès, surtout si nous nous efforcions , comme en Angleterre ', de transporter à un autre jour que le samedi le paiement de nos ouvriers, afin d'écarter du jour du Seigneuries scènes d'ivrognerie et de débauche qui le profanent.

Aujourd'hui, sachons-le bien, nous sommes en scandale au monde entier. Le voyageur qui revient

de Constantinople ou d'Alexandrie, y a vu les musulmans accomplir avec ponctualité les ordres de leur faux prophète. Il les a vu interrompre le cours des affaires les plus importantes , pour célébrer les longues fêtes du ramadan. Le voyageur qui a visité les États-Unis , l'Angleterre , la Suisse , y a vu tout un peuple extérieurement fidèle aux ordres de son Dieu. Le voyageur qui a parcouru TÉcosse, a pu y apprendre que la Bourse elle-même (chose unique ! ) a protesté par une baisse sur les actions, contre le projet d'établir la circulation , le Dimanche , sur un chemin de fer. Mais, que ces voyageurs arrivent en France , ils ne pourront pas admettre que le peuple qui l'habite fasse profession de croire en Celui qtii ordonne de sa^nctifier le septième jour, quand il verra que, le septième jour, les magasins de Paris sont ouverts , les ateliers en mouvement , les chantiers de l'État en pleine activité , à l'exception de ceux qui dépendent du ministère des Cultes, qui vient enfin d'accorder, aux évêques et aux consistoires , qu'on cesserait de construire , le Dimanche , les temples du Dieu vivant !

Il y a du pharisaïsme en Angleterre ! Il y en a aux États-Unis ! — C'est malheureusement probable. Mais, faudra-t-il s'éloigner de la religion , parce que l'hypocrisie en affecte les formes? Faudra-t-il fuir la vertu , parce qu'il y a des hommes qui en font métier et marchandise ? Quand notre Sauveur adressait aux Pharisiens de son temps , cette parole redoutable, qu'on ne saurait faire assez retentir aux oreilles des Pharisiens de tous les temps : «: Malheur à vous , Pha--

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risims hypocrites ! » a-t-il défendu de pratiquer en vue de Dieu, ces actes pieux dont ils se paraient en vue des hommes. A-t-il défendu de prier, parce que les Pharisiens dévoraient les maisons des veuves sotjLS le pré" texte de faire de longues prières? A-t-il défendu de porter la vérité à ceux qui l'ignorent, parce que les Pharisiens couraient la mer et la terre pour faire un pro^ sélytey et qu^ après quil Vêtait devenu , ils le rendaient fils de la géhenne deux fois plus queux? A-t-il défendu de payer la dîme , parce que les Pharisiens payaient la dîme de la menthe, de Vanet et du cumin; et qu*ils laiS" saient les choses les plus importantes de la loi, cest^cndire le jugement^ la miséricorde et la fidélité? N'a-t-il pas soin d'ajouter au contraire , pour qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ses déclarations : c // fallait faire ces choses^ci et ne point laisser celles-là? *

Ah! malheur aujourd'hui, comme au temps où ces paroles furent prononcées , malheur à ceux qui aiment les premières places dans les synagogues et les salutations dans les marchés? Malheur à ceux qui nettoient le dehors de la coupe et du plat , tandis que le dedans est plein de rapines et d'intempérance ! Malheur à ceux qui semblables aux sépulcres blanchis paraissent beaux par dehors y tandis quau dedans ils sont pleins d* ossements de morts, et de toutes sortes d'ordures !

Mais malheur à ceux qui aujourd'hui, comme aux temps où Moïse, près de mourir, mettait devant Israël tant la vie et le bien, que la mort et le mal , malheur, aussi à celui qui tie garde pas les commandements de VEternely ses ordonnances et ses droits! Malheur à celui qui ne garde pas ses sabbats I

Nous sommes coupables quand nous affectons une obéissance, qui n'est pas dans nos cœurs. Mais, nous sommes coupables aussi quand nous n'obéissons pas du tout. N'allons donc pas nous jeter dans l'impiété en haine de l'hypocrisie; et tâchons de suivre les lois que Dieu nous a laissées dans sa parole , en lui demandant de rendre notre fidélité tous les jours plus sincère , plus humble. Demandonslui de ne pas rétablir seulement ses sabbats dans nos vies, mais de les rétablir dans nos âmes. Qu'il ne nous amène pas seulement à chômer le Dimanche, mais à le sanctifier ; qu'à côté de l'œuvre extérieure qui nous est prescrite , il fasse avancer l'œuvre intérieure , sans laquelle la première ne saurait être ni durable , ni sainte , ni agréable à ses yeux.

J'aborde une nouvelle classe de devoirs; ceux qui ont pour objet les divers établissements d'instruction publique, dans leurs rapport avec notre église.

Ici encore, je serai bref. La seconde partie me fournira l'occasion de combler quelques-unes des lacunes que je suis forcé de laisser dans la première. Contentons-nous donc de jeter les yeux , en passant, sur les différents degrés de l'enseignement public.

A première vue, le degré supérieur semble n'offrir aucune prise à notre activité. Pouvons-nous influer directement sur l'étude du droit, de la médecine, des lettres, de la philosophie, des sciences, de la théolo-

gie catholique ? Dépend-il de nous de fairenommer tels ou tels professeurs; d'imprimer à certains cours une direction moins hostile à notre foi ? Non , certes ; et j'ajouterai même que cette hostilité ne doit ni nous surprendre, ni nous effrayer outre mesure. Pourquoi nos convictions, celles d'une imperceptible minorité, seraient-elles ménagées ou soutenues dans les leçons des facultés ? Pourquoi l'Évangile , qui n'a qu'un petit nombre de sectateurs en France, serait-il prêché par les professeurs français? Il faut prendre son parti de la contradiction , de la lutte , et ne pas rêver pour sa croyance une existence paisible et non contestée. Je vais plus loin. Puisque nos enfants doivent rencontrer un jour l'incrédulité dans le monde , il est bon qu'ils apprennent à la connaître dans leurs études. On ne croit bien, que quand on a pesé les objections. On n'est à l'épreuve, que quand on a été tenté. La philosophie , le matérialisme ont le droit de s'exprimer dans les écoles ; et leur place y sera légitime, tant qu'ils en conserveront une dans la société. La Bible n'a pa$ besoin de bâillonner ses ennemis pour les vaincre.

Mais s'il est naturel, s'il peut même être utile que les étudiants trouvent l'erreur sur leur route ^ n'estce pas à nous à leur préparer aussi la vérité ? Sommesnous libres de leur refiiser tout secours , toute direction, toutes lumières; et leur abandon ne ferait-il pas peser sur nos têtes une lourde responsabilité ?

Ce jeune homme qui arrive à Paris pour se livrer à des études sérieuses , qui parcourt les noms des professeurs entre lesquels il veut choisir, et qui ne

trouve pas sur cette longue liste , où chacune des branches des connaissances humaines est représentée, un seul interprète de la foi évangélique ; ce jeune homme n'est pas placé dans une situation normale. Il est forcément repoussé vers le scepticisme. Son attention n'est pas appelée sur la seule chosenécesêaire.

Dira-t-on qu'il peut suivre les cours de la Faculté de théologie catholique? — Oui, je le sais. Il peut entendre l'exposition des erreurs déplorables et des périlleuses superstitions de l'hérésie romaine. Il le peut ( et veuille le Seigneur bénir pour ceux qui les entendent, les quelques vérités salutaires qui brillent encore au milieu de cet impur mélange ! ) ; mais le fera-t-il ? Sera-t-il du très-petit nombre de ceux qu'attire un tel enseignement ? Devons-nous désirer qu'il y assiste , s'il est catholique ? Nous y résigneronsnous, s'il est protestant ?

Reste une dernière ressource. Nos églises sont ouvertes. La vérité qui sauve y est annoncée. Ce jeune homme est maître d'en profiter. — C'est-à-dire, qu'il est maître d'assister de temps en temps à une prédication ! C'est-à-dire que nous ne lui offrons rien qui ne soit offert à tout le monde ! C'est-à-dire que nous ne voulons pas opposer l'étude à l'étude , la science à la science, une série de preuves à une série d'objections ! C'est-à-dire, que nous ne savons pas voir quels besoins particuliers fait naître une vie de recherches curieuses , avides , inexpérimentées , comme sont les recherches de la jeunesse !

Ah ! si le gouvernement ne fait pas pour notre culte ce qu'il fait pour le culte romain , et ce qu'il ne de-

yrait faire pour personne; s'il renferme dans nos séminaires, décorés du nom menteur de Facultés , l'enseignement de la théologie protestante ; c'est à nous à combler une fimeste lacune, et à réaliser, en partie du moins, l'idée que notre vénérable coreligionnaire , M. Stapfer , n'a cessé de présenter pendant sa vie , et que je suis heureux de pouvoir placer encore sous le patronage de son nom.

Que des chaires libres se dressent au sein des grandes agglomérations d'étudiants ; que les hommes vraiment supérieurs dont notre église s'honore en France ou en Suisse, viennent y remplir un ministère , qui , peut-être , n'aura pas son égal en importance. Qu'ils y annoncent avec éclat , mais surtout avec foi, avec la certitude que le Seigneur bénira cette œuvre entreprise en son nom , les grandes vérités de l'Évangile. Qu'ils racontent sans faiblesse l'histoire de l'Église. Qu'ils accusent sans ménagement les erreurs de Rome et celles de la fausse science. Qu'ils arborent enfin d'une main ferme le drapeau des hautes études protestantes, en face des adversaires étonnés.

Alors un résultat immense sera obtenu. Grand nombre d'étudiants , même catholiques , s'empresseront autour de ces professeurs nouveaux ; et ceux que la curiosité aura entraînés d'abord, seront retenus par la force victorieuse de la vérité ; beaucoup d'âmes seront affermies dans leur foi ; beaucoup trouveront enfin un point d'appui contre ces attaques sous lesquelles tant d'autres avaient succombé. La vraie science théologique, celle qui n'a son fondement que dans la Bible, cessera enfin de témoigner par son

absence, du discrédit où semble être tombée la vraie religion. De graves et fortes leçons , multipliées par la presse , feront rayonner au loin cette pure clarté, qui, pour la première fois, aura traversé l'épaisse atmosphère des écoles.

Voilà ce que nous nous devons à nous-mêmes, ce que nous devons aux jeunes gens de notre communion. Mais cela même ne suffirait pas. Nous sommes tenus de leur assurer des secours de tous les instants.

Il n'y a pas d'époque plus dangereuse pour les jeunes gens, que celle où, échappés à la tutelle paternelle , à la discipline des collèges , ils sont lancés brusquement dans un monde nouveau pour eux, mis en pleine possession d'une liberté plus complète (je ne crains pas de le dire) , qu'elle ne le sera à tout autre moment de leur vie, chargés de l'entière direction de leurs études, de leurs plaisirs, de leurs dépenses, exposés au sein d'une grande ville à la contagion de tous les vices, à la séduction de tous les exemples, et à peine entrevus de loin en loin par quelques parents ou amis, qui ne peuvent exercer sur eux aucune intïuence sérieuse et suivie.

Je ne crois pas qu'il y ait un seul père, une seule mère qui n'ait frémi , au moment de se séparer ainsi de ses enfants, et de les livrer complètement à euxmêmes, sans guide, sans appui. Où trouver une maison qui les accueille, et qui, sans exiger un accroissement de frais que beaucoup de fortunes ne comportent pas, les entoure d'une influence chrétienne , de soins vigilants et affectueux ; leur refasse comme une nouvelle vie de famille ?

Il ne s'agit pas, bien entendu , de continuer le collège, de maintenir un assujétissement qui ne saurait se prolonger sans inconvénient , de supprimer une liberté d'action à laquelle on ne s'initie que par l'expérience, et dont il faut faire l'apprentissage à ses risques et périls. Non, les maisons d'études que je pro-* pose, que je sollicite , ne sont pas des lycées ou des prisons. Ce sont des maisons dans chacune desquelles des étudiants peu nombreux trouveront des conseils, souvent bien nécessaires , pour leurs travaux , des avertissements affectueux pour leur conduite , une surveillance active alliée à une large indépendance, des réunions instructives et édifiantes à l'heure des repas, le culte domestique pour terminer la journée. Ce sont des maisons, qui empêcheront que les habitudes de piété ne se perdent , que les relations utiles ou convenables ne s'abandonnent, que le temps ne se gaspille indignement , comme il arrive presque toujours aux étudiants qui ne travaillent que pour l'examen.

Ces maisons , dont la fondation n'entraînerait aucune formalité universitaire (car il n'existe point d'analogie entre elles et les institutions annexées aux collèges et assujéties à l'obtention préalable d'un brevet, par l'article 103 du décret de 1818.) ces maisons, qui devraient s'ouvrir simultanément à Paris , à Aix , à MontpelUer, partout où affluent les étudiants; qui devraient y être assez nombreuses pour permettre de réduire le chiffre des élèves admis dans chacune d'elles, et de conserver ainsi la vie de famille; ces maisons, dis-je, reposeraient sur la même base que

QUBLQOBS DBYOIRS BN FRANGB. éS

notre collège : Fintérèt collectif des pasteurs, dés églises, leur surveillance de chaque joQr , et Téld-* guemeut rigoureux dé toute pensée de apëcolation.

C'est un principe nouveau, mais qu'il tknî tiOtti} décider à appliquer fermemeiit , que le principe des fondations purement [Yeuses, et toutdbis, non gra-tuites. Ici, TappUcation en serait encore plus simple que pour le collège , car la première nôse éë fonds serait nulle. On pourrait ne louer successireioent les diverses maisons nécessaires, qa'au fur et à mesuré des demandes en placement desélèved. L'éedHOËKfid résultant de la^ vie commune, de» location* en bloé, de la vigilance d'une maîtresse de maiscm exercée , compenserait certainement la dépense oecasiouûéé par le traitement des directeurs ; et les frais à la charge des familles n'excéderaient pas le tan& moyen, celui qui résulte de la vie ordinaire d'étudiant, dâiid des chambres séparées.

Tous les ans, un compte publiquement rettdu pér« mettrait de fixer le prix des pensions pour Tatiliée suivante , de manière à couvrir exactement leis âé* penses par leis recettes.

Oh I que de bien ne produiraient pas ces modestes ^blissem^its ! avec quel empressement nos core* ligionnaires des départements n'y recourraient-ils pas I quels résultats ne devrait-on paâ attendre de l'influence de relations tontes chrétiennes, et surtout de l'influence personnelle des directeurs, ehoisb parmi les hoseames les plus éclairés et les plus dignes, de l'influence de leurs femm«s , de femûes pîeoses , cette influence qui man<pe peotHëtre phm qtt'atMttne

M OVBLQCBS DBVOiaS BN FRANGB.

autre aux pauvres étudiants de nos écoles ! quelle ressource pour les associations charitables déjeunes gens, pour notre excellente* Société des amis des pauvres I

Je m'arrête. J'ai trop de choses à dire et trop peti de temps à y consacrer , pour m'étendre autant que je le voudrais sur chaque sujet important.

Je me contente d'avoir montré la double base d'enseignement et de surveillance, sur laquelle il importe d'appuyer enfin l'éducation supérieure des étudiants protestants. Des cours libres, pour éclairer et fortifier leur foi. Des maisons pieuses, pour les recevoir; c'est tout ce que semble réclamer de nous en ce moment le degré supérieur de l'instruction publique.

Le degré secondaire a de plus grandes exigences. Il ne suffirait plus ici de compléter ou d'amender, par quelques créations accessoires, le système général que maintient l'Université. Nous sommes tenus de lui substituer un nouveau système.

Je ne crois pas qu'il y ait de besoin moins contestable, que celui auquel la fondation d'un collège protestant devrait satisfaire. Il s'agit d'une véritable nécessité, nécessité que le catholicisme a merveilleusement sentie dans tous les pays où il eist en minorité, et à laquelle il a pourvu par ses nombreux collèges d'Angleterre, d'Amérique; nécessité qui le préoccupe tellement, qu'aux portes de Genève , et malgré la proximité du grand collège catholique de Fribourg, il songe, dit-on, à fonder un nouvel établissement du même genre.

Que dis«je ? en France même , et quoiqu'il soit la

religion de la majorité, il a déjà ses collèges spéciaux, et il se prépare à en créer un grand nombre, le jour où la loi sur l'instruction secondaire sera votée. Ce jour-là , libre enfin d'agir , il apparaîtra dans Tarène avec toute la puissance que donnent le nombre , la richesse , les ressources françaises et étrangères , le vif sentiment de l'importance de cette lutte suprême dans laquelle on se disputera la France.

Et quelle sera notre attitude alors ? Nous présenterons-nous désarmés comme aujourd'hui , réduits à quelques institutions excellentes sans doute , mais éloignées du centre intellectuel , et qui ne prétendent pas marcher de pair avec les grands collèges? Opposerons-nous à toute cette jeunesse élevée sous l'influence austère d'un même sentiment , qui aura vécu longtemps dans une même atmosphère catholique ; lui opposerons-nous une jeunesse élevée dans les collèges universitaires , où la religion , et surtout notre religion , joue un si petit rôle ; où l'instruction est païenne et l'éducation nulle? Prenons garde. Ceci est une question d'avenir ; et si nous sonuneillons pendant que d'autres marchent , nous nous trouverons dépassés.

Je suis prêt à rendre pleine justice aux collèges mixtes de l'université. J'y ai été élevé , j'ai apprécié tout ce qu'on y trouve , en fait d'études et de discipline. Mais, ce qui leur manque, surtout pour des protestants, je l'ai senti vaguement quand j'y étais; je l'ai clairement reconnu depuis.

D'abord , la domination extérieure du catholicisme y est encore trop visible pour ne pas blesser, la cons-

66 QOEIjQVES devoirs en FRANCE.

cience des protestants sincères , et ne pas ébranler la foi des enfants , qu'on expose pendant de Icmgues années à regarder comme indifférente leur association aux pratiques d'un autre culte. Des aumôniers protestants sont bien attachés à ces collèges. Mais , on sent qu'ils sont encore régis par le décret de 1808, qui a fondé l'Université, et dont l'article 38 est ainsi conçu : c Toutes les écoles de l'université prendront > pour base , 1** les principes de la religion catho- » lique... » On sent qu'ils sont encore régis par ces ordonnances des 17 février 1815 et 27 février 1821, qui nomment les évêques membres des bureaux d'administration des collèges , et soumettent tous les collèges à la surveillance de l'évêque diocésain. On le sent , quand on voit les élèves protestants forcés de s'agenouiller avec les autres , au moment où l'on récite les prières latines à la Vierge , blasphématoires à leurs yeux.

Je sais que dans les villes où les élèves protestants sont extrêmement nombreux , comme à Nismes , on les sépare des catholiques, pour les prières du matin et du soir. Mais dans ces villes mêmes , et à côté d'une mesure équitable , nécessaire , que les plus simples convenances devaient faire introduire partout , la prédominance du catholicisme se révèle à d'autres signes. Au collège de Nismes, où la majorité des élèves est protestante, le proviseur, le censeur et tous les professeurs sont catholiques , sans exception.

Si je cite ces faits , ce n'est pas que je veuille les reprocher au gouvernement, qui n'a fait que suivre les

traditions reçues , et obéir aux nécessités qui pèsent sur les établissements mixtes, nécessités qui, en tous pays, les rendent dangereux pour les minorités , surtout pour les minorités silencieuses et intimidées. Je veux faire comprendre que la place naturelle de nos enfants, n'est pas dans les collèges universi-, taires.

Mais il y a pour cela un motif plus grave encore , et qu'il ne sera pas aussi facile de faire disparaître. L'éducation religieuse n'existe réellement pas dans les collèges.

La tâche ineffaçable , la condamnation permanente des établissements mixtes , c'est l'obligation où ils se trouvent de reléguer la religion à son heure , comme l'une, et (le plus souvent) comme la dernière des leçons. On y feit, bien ou mal , son cours de christianisme ; mais le christianisme n'y pénètre pas toutes les branches de l'enseignement ; il n'y exerce pas cette domination absolue à laquelle il a droit , et en dehors de laquelle il n'est point d'éducation vraiment bonne.

Ce sera l'un des étonnements de l'avenir , que d'apprendre qu'une société qui se disait chrétienne , a voué les sept ou huit plus belles années de la jeunesse de ses enfants , à l'étude exclusive des auteurs païens; qu'elle les a nourris, exclusivement noilms de leurs fausses idées , de leurs fausses vertus , de leurs fausses gloires ; qu'elle les a élevés dans le culte de la patrie , de l'honneur , de cette renommée qui vous survit et qu'on ne paie jamais trop cher ; qu'elle leur a lentement et laborieusement inspiré

68 QCBLQOBS DBVOIBS EN FBANCB.

tous les sentiments les plus opposés à TÉvangile ; que cet Évangile a été relégué à une place tellement subordonnée , tellement infime , qu'il a pu rarement contre-balancer l'influence de ces détestables doctrines , si bien adaptées à nos penchants naturels ; et qu'au nom de Jésus-Christ , on s'est efforcé de faire beaucoup de disciples de Socrate ou de Zenon.

Dans un collège vraiment évangélique , il n'en irait plus ainsi. Sans rejeter l'étude des grands modèles antiques , sans négliger en rien les études classiques qui sont nécessaires pour former le goût , on saurait distinguer les questions littéraires des questions morales. Des professeurs chrétiens, délivrés de ces entraves qui enchaînent tout homme forcé de s'adresser à des auditeurs de plusieurs communions , sauraient relever, dénoncer, ce principe d'orçueil qui est l'âme des livres païens. Ils sauraient restituer à nos grands auteurs chrétiens, la place qui leur revient de droit. Ils sauraient rendre sa place aussi , à l'histoire qui doit nous toucher le plus, à l'histoire sacrée, à l'histoire chrétienne, à l'histoire des missions évan* géliques , depuis les apôtres jusqu'à nos jours. Ils sauraient, sans faire de cours de théologie, imprégner tout leur enseignement de religion , non d'une reUgion vague , indécise , la seule qui ose apparaître dans les établissements mixtes , mais de notre religion , de l'Évangile entier , du pur Évangile.

Et cet Évangile aussi reprendrait sa place, sa place souveraine et première dans les études, pour la reprendre un jour dans la vie , et faire cesser cette folle et inconcevable entreprise (cette gageure, pour

mieux dire) de former des chrétiens avec Cicéroii et Plutarque ; de former des Français du dix-neuvième siècle , avec des Grecs et des Romains de l'antiquité. Quels chrétiens on a formé ainsi , nous l'avons vu aux fêtes de la Raison ; quels Français , nous l'avons vu à cette perpétuelle et effroyable parodie de la Grèce et de Rome qu'exprimèrent les noms, le langage, et plus encore les sentiments de tous, des Girondins conune des Jacobins, des victimes comme des bourreaux , depuis la Constituante jusqu'à l'Empire. Si la parodie des noms et du langage a cessé, la contagion des sentiments continue. Elle est allée plus loin, descendue plus bas. Ceux qui ne fréquentent pas le collège, l'ont subie comme les autres.

Que le protestantisme répudie enfin ce dernier reste des tendances scolastiques , qui , vaincues par lui au seizième siècle , se sont perpétuées au sein de l'université.

Religion de l'intelligence et du cœur, qu'il replace enfin l'éducation du cœur à côté et au-dessus de rinstruction offerte à l'intelligence. Que, tout en maintenant de fortes études, des études classiques, il sache introduire enfin, dans un collège à lui, l'élément de surveillance morale qui manque tout-à-fait aux collèges de l'État.

C'est peut-être ici qu'éclatera avec le plus d'évidence la nécessité de la fondation que je sollicite. L'éducation , proprement dite , n'a pas de place dans les établissements universitaires. Les enfants ne sortent de cette atmosphère de tendre vigilance, de sollicitude constante pour leurs âmes, qui les enve-

70 qli:lquës dkvoias kn Franck.

loppait daiis leurs familles, que pour entrer dans une véritable société avec ses passions , ses débats , ses luttes, ses intrigues, ses sympathies et ses haines. Ils sont exposés à cette rude épreuve, dont je serais loin de contester les avantages pour eux , si quelque secours , quelque appui leur étaient offerts en même temps ; mais qui , dans Tétat d'abandon absolu où on les laisse , ne présente que bien peu de chances favo* râbles.

Quels sont, en effet, les hommes chaînés de veUler jour et nuit sur les élèves, de vivre avec eux, de les diriger à chaque instant? Quels sont les hommes qu'on appelle à s'occuper de la partie morale de leur développement, à suppléer jusqu'à un certain pcMut l'affection des pères et des mères? Ce sont des maîtres d'études, dont je ne veux pas contester le mérite ou suspecter les intentions, dont la position difficile, laborieuse, tourmentée, m'inspire même une véritable pitié ; mais qui, presque tous, occupés d'autres travaux, n'acceptant cet enfer d'une classe à diriger, que comme un moyen essentiellement provisoire de subvenir aux frais de leurs propres études, n'apportant dans l'accomplissement d'une mission qui pourrait être si grande, que des sentiments de dégoût, ou, tout au plus, de résignation; n'ayant ni vocation, ni mobile religieux qui les pousse, qui les élève au-dessus des misères apparentes , pour leur faire voir les magnifiques réalités de leur rôle, ces jeunes âmes à guider, à régénérer, à aimer; ne présentent aucune des solides garanties (jue des parents chrétiens doivent rechercher avant tout, quand ils

prennent la résolution de se séparer de leurs fils.

Dans un collège évangélique , les choses se passeraient tout autrement. Le choix des maîtres d'études serait regardé comme le plus important. Leur position serait agrandie , entourée de la considération , du respect qui sont dus aux hommes chaînés de l'éducation de la jeunesse. On n'appellerait à ces belles fonctions que des chrétiens éprouvés, soutenus et guidés par le sentiment du devoir, appréciant la valeur des âmes, connaissant toute leur responsabilité.

Qui ne sent l'immense révolution qui résulterait de ce seul fait ! qui ne voit que lui seul permettra de substituer un mobile nouveau, celui du devoir, celui de l'amour pour Dieu , au mobile déplorable de l'émulation, qui règne seul aujourd'hui dans nos établissements d'instruction publique, comme seul il règne dans notre société ! Qui n'éprouve le besoin de ' rompre enfin avec ce régime d'orgueil, de jalousie, de souffrances mauvaises et de jouissances empoisonnées , de rivalités sans compassion , et de triomphes sans humilité , qui ruinent au sein de tant de jeunes âmes , le peu de principes évangéliques que , l'instruction religieuse y a déposés ! Qui ne comprend , après cette revue rapide des inconvénients que les collèges actuels présentent pour tout le monde et principalement pour nous ; qui ne comprend, à la pensée des avantages d'une instruction forte , mais chrétienne , d'une instruction accompagnée de l'éducation sans laquelle elle n'est plus qu'un danger ; qui ne comprend, à la pensée de ce nombre, tous les jours croissant , d'élèves qui se précipitent dan^ les

7i QUELQUES DEVOIRS EN FRANCE.

carrières lettrées , et auxquelles il est bien temps de donner une nourriture plus substantielle et plus saine, qui ne comprend que l'expression employée en commençant n'était pas trop forte, et qu'il s'agit bien ici d'une véritable nécessité !

Je crois fermement que ce qui est nécessaire est toujours possible.

Si toutefois ce principe , en dehors duquel il n'y a point d'action grande, constante et féconde, n'était pas accepté par tous ceux qui liront ces lignes, qu'ils veuillent bien examiner avec moi les diverses objections qu'on peut opposer à notre projet.

On le contestera, sans doute, sous le point de vue delà légalité. Impossible, dira-t-on, de créer un collège sous l'empire des lois qui nous régissent et qui maintiennent le monopole universitaire en pleine vigueur.

Il est vrai. Mais rien n'empêche la fondation d'un institut où régneront nos croyances , que dirigeront les maîtres d'études chrétiens qui, à eux seuls, réalisent le plus considérable des progrès auxquels nous devions aspirer; un institut qui, en attendant qu'il ait le droit de se suffire sous le rapport de l'enseignement, fera suivre à nos enfants les coursd'un collège.

Cela est parfaitement légal , et par cela même , nous aurons posé la base du futur collège , que nous ne sonunes pas autorisés à créer sur le champ de toutes pièces, et qu'il vaut peut-être mieux que nous soyons forcés d'ouvrir comme simple maison d'éducation, avant que nous puissions l'ouvrir aussi comme maison d'enseignement.

Une fois cet institut établi, une double voie nous est ouverte pour le transformer en collège de plein exercice.

Ou les Chambres voteront la loi qui doit reconnaître la liberté de l'instruction secondaire, loi promise par la Charte, et dont Tajoumement deviendra plus impossible chaque jour ; et alors nous userons d'un droit offert à tous ; nous en userons, non pas aveuglément et à tout hasard , sans avoir rien prévu , rien préparé ; mais en nous appuyant sur une base solide, posée à l'avance, éprouvée, perfectionnée; nous en userons en nous contentant de développer, de compléter une institution déjà existante, déjà en possession de la confiance de l'église et des familles.

Ou, à défaut de ce vote ( si probable cependant) , nous aurons recours à l'ordonnance du 27 février 1821 ; et conformément à son article 21 , qui permet de convertir en tîoUéges de plein exercice , sans qu'elles cessent d'appartenir à des particuliers, les maisons d'éducation qui auront mérité la confiance des familles , nous demanderons au gouvernement de nous accorder ce qu'il a déjà accordé à d'autres , et ce qu'il sera difficile de nous refuser longtemps, en présence de garanties aussi sérieuses que celles offertes par notre institut. Alors, il jouira des privilèges accordés aux collèges royaux et communaux. Il pourra même (en exécution de l'ordonnance que j'ai citée) être autorisé à recevoir des élèves externes.

Je ne crois pas qu'on puisse opposer au projet dont je parle le petit nombre des élèves protestants. N'est-il pas évident, au contraire, qu'un seul collège

Ik QCBLQUfiS DEVOIRS EN FRANCE.

ne suffira pas longtemps , et que les familles protestantes qui, faute de mieux, envoient aujourd'hui leurs fils dans les établissements de l'État, celles qui vont chercher pour eux, dans la Suisse française, une éducation plus conforme a nos croyances, ne tarderont pas a réclamer la fondation au sein des provinces protestantes, de plusieurs autres collèges, moins distingués sous le rapport des études , mais qui n'exigeraient ni autant de dépenses, ni autant de déplacements.

On n'objectera pas non plus la prétendue impossibilité de réunir un corps de professeurs distingués, qui soient prêts à se consacrer à l'enseignement de notre jeunesse , et que nous puissions opposer avec honneur au professorat catholique ou universitaire . L'appel que nous adresserions aux agrégés protestants serait entendu; et, certes, les dix ou douze professeurs qu'exige un collège en pleine activité, seraient choisis de manière à ne rester au-dessous de personne, sous aucun rapport.

Reste la difficulté d'argent. Elle n'est pas plus sérieuse que les autres. Elle l'est si peu, que la spéculation privée pourrait s'emparer de l'idée que je viens d'émettre, et y trouver son profit. Mais, il ne faut pas que les choses se passent de la sorte. Il importe, plus que je ne puis le dire, de conserver de l'organisation universitaire ce qu'elle avait de vraiment grand, de vraiment bon ; ce qui a fait, ce qui fera son étemelle supériorité sur tous les établissements de l'industrie particulière , c'est qu'elle ne spécule pas ; c'est que son affaire à elle, c'est d'enseigner, non de gagner de l'argent.

Ce principe doit servir de base à notre collège. Créé par des chrétiens, dont le nom suffirait pour écarter toute idée de commerce , surveillé par des pasteurs qu'unirait un même sentiment, le seul qui fesse vivre et prospérer les œuvres , incessamment placé sous les regards de toute une église, il serait et demeurerait une fondation pieuse. Jamais il n'aurait d'autre caractère.

Un compte-rendu sur les dépenses et sur les recettes (les secondes ne tarderaient pas à dépasser les premières,quelque modéré que dût être le prix des pensions), établirait chaque année la situation de l'établissement. Ses excédents de recettes seraient invaria-' blement affectés à l'extinction des déficits antérieurs et à l'amortissement du capital de fondation. Une Ibis cet amortissement complété , le prix de pension devrait être strictement ramené au chiffre qui couvrirait la dépense.

Il serait permis d'espérer qu'on en viendrait bientôt là, et que le gouvernement, dès l'origine, ne nous refuserait pas la création de quelques bourses, ou du moins un secours analogue à la subvention considérable qu'il accorde aux petits séminaires, ces collèges spéciaux du catholicisme, qu'il exempte de la rétribution universitaire.

Nous-mêmes, nous ne tarderions pas à sentir la nécessité de créer un assez grand nombre de bourses dans le collège ou les collèges protestants. Toutes nos églises comprendraient l'importance d'établir enfin un moyen d'éducation gratuite et chrétienne, pour les enfants de nos pasteurs les plus dévoués et les plus

pauvres. Nous pourvoirions ainsi, par des ressources spéciales , aux charges spéciales qui pèsent sur un clergé marié ; et nous comblerions une des lacunes qui nuisent le plus peut-être au recrutement rapide de ce clergé : je veux parler de l'interruption forcée que subissent , pendant le séjour des enfants au sein des lycées, ces traditions de zèle et de piété , si propres à déterminer les vocations.

Il m'est impossible de quitter le sujet important que je viens d'effleurer , sans dire un mot de ce qui a été déjà fait au milieu de nous , afin de soustraire nos enfants à l'éducation des établissements universitaires. Toutes les familles protestantes de France connaissent l'excellent institut de Sainte-Foi. Son existence est un fait heureux , dont nous aurons à tenir grand compte dans l'organisation plus parfaite qu'il s'agit de préparer. Si l'institut de Sainte-Foi se prête à une transformation , sans laquelle il ne saurait répondre entièrement au but que l'église doit se proposer ; s'il cesse d'être entreprise particulière pour devenir établissement public et entrer dans un r^ime qui exclue toute spéculation ; s'il consent à recevoir sous le rapport des études, les développements qu'exigerait son admission comme collège de plein exercice ; si la fondation de nos bourses peut s'y effectuer sur un pied convenable , je reconnaîtrai avec empressement qu'au lieu de créer à Paris notre premier collège protestant, il y aura avantage à l'ouvrir dans une localité où les principaux éléments sont réunis , et où les principes de l'éducation chrétienne sont dès à présent pratiqués avec succès.

Après l'instruction supérieure, après l'instruction secondaire , l'instruction primaire semble appelée à fixer notre attention. Mais , ici , si nous avons beaucoup à faire, nous avons plus encore à réclamer ; c'est le point de vue du droit qui l'emporte sur celui du devoir. Le plan de ce travail exige donc que nous ajournions ce que nous avons à en dire.

J'éprouve cependant le besoin de déclarer , sans plus attendre, que rien, à mes yeux, n'égale l'importance des écoles ; et par là j'entends tous les établissements qui s'échelonnent , depuis les salles d'asile, où les plus jeunes enfants reçoivent leurs premières impressions, jusqu'à ces écoles normales qui sont à la fois le couronnement et la base de l'édifice, car elles forment les instituteurs, elles en font des chrétiens ou des incrédules, des hommes de devoir ou des hommes d'intérêt, des instruments de progrès moral ou des instruments de perdition.

Les écoles ! les écoles ! ce doit être le cri de quiconque est doué de quelque prévoyance. C'est dans les écoles que se prépare l'avenir du pays. C'est là que se fait la grande, la seule grande politique de nos jours. Les lois s'abrogent. Les traités se rompent. L'organisation administrative se modifie. Rien de ce que l'on décrète n'est assuré du lendemain; rien, excepté ce qui concerne le régime des écoles. La moindre mesure y amène des résultats immenses; car elle affecte la direction morale de toute une génération. Aucune semence ne périt dans cette terre féconde ; mais elle produit des fruits abondants, des fruits doux ou amers , selon la nature de la semence elle-même.

78 QCBLQUES DKVOIRS EN FRANCR.

Ah ! tout est sombre et menaçant autour de nous. Le culte de la matière fait chaque jour des conquêtes ; et le peuple qui nous environne vit comme si sa vue ne s'étendait pas au-delà de l'étroit horizon de ce monde* Mais, il y a encore une espérance, une planche de salut. Les écoles peuvent enseigner aux enfants ce que les pères n'ont pas voulu comprendre.

La corruption, qui s'efface ou se dissimule au sein des classes élevées, s'est généralisée au sein des masses. Elles ont moins de foi et plus de vices, plus de besoins factices et moins de ressources réelles. De quelles catastrophes ne sommes-nous pas menacés ! Mais , il y a un remède à ce mal , un remède aussi universel dans son action que le mal lui-même. Les écoles peuvent amener à l'Évangile , les fils de ceux que le dix-huitième siècle nourrit encore de ses rebuts.

C'est surtout à l'aspect des grandes cités, à l'aspect de Paris , de Lyon , qu'on éprouve le besoin de fixer les yeux sur la seule chance de régénération qui nous soit offerte. Quand on a pénétré dans ces hideux quartiers où il y a quelque chose de plus laid que la misère et la dégradation physique ; où il y a quelque chose de plus sale que la fange du ruisseau ; dans ces quartiers où le cœur se soulèverait de dégoût, s'il n'était pénétré de compassion ; dans ces quartiers où tout est ordure , immondices , et où s'agite une population gangrenée de vices héréditaires , qui ne se fait bien voir qu'aux jours d'émeute, au milieu de laquelle l'armée ne se recrute plus , au milieu de laquelle le bagne se recrute toujours ; quand on a mis le pied

QCBLQCES DEVOIRS £N FRANCE. 79

dans ces parties immondes de nos capitales, où le christianisme n'est plus même un nom , où le mariage est aboli , où la famille est dissoute , où les fils et les filles cessent de connaître leurs parents dès qu'ils peuvent se passer d'eux, où le suicide et l'assassinat déciment incessamment ceux que la débauche a laissé vivre , où la haine des riches a toute sa taille , où la charité la plus humble , la plus discrète , a peine à se dérober aux malédictions et aux insultes ; alors, on n'a plus rien à apprendre sur l'étendue des devoirs qui nous sont imposés envers les pauvres ; on sait à quoi s'en tenir sur l'obligation de donner libéralement ; on comprend la nécessité des bonnes écoles. Fonder une école évangélique , comme celle de la rue Saint-Maur, c'est accomplir une des œuvres les plus urgentes de notre temps. Pourquoi faut-il que ce quartier seul ait été doté d'un établissement pareil ? les résultats ne sont-ils pas dès à présent constatés ? la police même n'a-t-elle pas reconnu que , sous l'influence de ces leçons , sous l'influence de ces Bibles que les enfants rapportent à leurs familles , plusieurs espèces de délits , autrefois fréquents , avaient disparu du quartier ? Comment n'avons-nous pas encore introduit dans d'autres quartiers , plus corrompus que celui-là , cette bienheureuse contagion du christianisme , qui de l'école se transmet à la rue , et pénètre, plus ou moins, dans chaque demeure? L'expérience est faite. Il n'y a rien à hasarder ; ajoutons , qu'il n'y a rien à attendre , et qu'ici du moins , l'action qui nous est prescrite est parfaitement indépendante de la revendication de nos droits.

Il n'en est pas de même des améliorations à introduire dans les diverses classes d'établissements pénaux, où nos coreligionnaires sont enfermés. C'est au gouvernement que nous sommes forcés de nous adresser avant tout, pour assurer la satisfaction de leurs besoins spirituels, au sein des bagnes , des maisons centrales et départementales, des ateliers et pénitenciers militaires.

La seule classe de prisonniers que nous puissions aborder librement , et la seule aussi dont je compte parler dans cette partie de mon travail , c'est celle des jeunes détenus , que l'État confie volontiers aux établissements particuliers fondés en leur faveur , (juand ces établissements présentent de suffisantes garanties.

Voyons donc ce que nous sonunes appelés à faire , d'abord pour les garçons , et puis pour les filles de notre communion, qui ont été enfermés, soit par l'effet d'une condanmation prononcée aux termes del'article 67 du Code pénal , soit à la suite d'un acquittement prononcé aux termes de l'article 66 du même Code , soit par mesure de correction paternelle et en conformité des articles 375 et suivants du Code civil .

Il faut bien croire qu'il y a nécessité de prendre des mesures spéciales en leur faveur , puisque cette nécessité a été sentie dans tous les pays où l'Évangile exerce une puissante influence ; dans tous les pays protestants.

Voyez les États-Unis. Partout et depuis longtemps, à Boston , à Philadelphie , à New-York , des refuges sont ouverts pour les enfants coupables de fautes légères.

Voyez l'Angleterre. A côté des établissements privés , tels que Técole de lord King et celle de lady Byron , s'élèvent des instituts publics ; celui de Victoria, àWarwick ; celui de Brenton, à Hackney-Wick; celui de de Parkhurst , situé dans File de Wight , visà-vis Southampton , et qui renferme plus de trois cents enfants graciés sous condition et soumis à la vie agricole.

Voyez la Suisse. L'institut de Bachtelen , près de Berne (et ce n'est pas le seul), recueille les enfants vicieux ; et les groupant par familles de douze élèves, il les régénère peu à peu sous l'influence du christianisme, des bons exemples et du travail.

Voyez l'Allemagne. Là , sur le plan fourni par le docteur Julius, s'élève aune lieue de Hambourg, l'établissement de Horn , qui renferme à la fois et sans inconvénient , des maisons habitées par les filles , et d'autres habitées par les garçons. Là , l'Évangile occupe la place qu'il doit avoir ; et le sentiment d'affection vraiment filiale qui unit les élèves à leur excellent directeur, M. Wichern, est telle, que beaucoup , quoique sortis depuis longtemps , viennent passer le Dimanche dans la colonie. Là enfin , on forme des instituteurs en les mettant à la tète des familles de douze élèves , des écoles , etc. , et , à part le directeur , tous les fonctionnaires sont ordinairement entretenus par les états voisins , qui envoient

leurs élèves-maitres à cette école normale d'un nouveau genre.

Voyez enfin la France. Elle est arrivée la dernière ; mais elle est arrivée. Dès le 3 décembre 1832, une circulaire du ministre des travaux publics engageait les préfets à chercher des personnes qui consentissent à recevoir, pour les élever, les enfants acquittés conformément à l'article 66 du Code pénal.

Et six ans plus tard , des hommes généreux répondaient par la fondation de Mettray à cet appel, auquel, nous seuls , protestants français , n'avons pas encore répondu ; nous , que l'exemple de tous les pays protestants du monde devait pousser les premiers dans cette voie. Et avant peu d'années , d'autres établissements semblables à Mettrav s'élèveront sur d'autres points du royaume. Et bientôt aussi, des colonies spéciales seront ouvertes aux enfants condamnés , aux enfants enfermés par correction paternelle , aux diverses catégories que les statuts de Mettray n'admettent pas.

Ne serons-nous point excités à jalousie ?

Mais, dit-on, nos enfants profiteront comme les autres de l'établissement qu'on a créé , et de ceux qu'on créera.

Je réponds , qu'en fait , il n'en est rien ; et que Mettray, qui renferme cent-cinquante colons , ne compte dans ce nombre aucun protestant.

J'ajoute qu'on a eu raison d'en agir de la sorte ; que , bien qu'un article du règlement prévoie la présence de colons non-catholiques , et leur accorde la faculté de recevoir, avec l'autorisation du directeur,

les soins d'un ministre de leur communion ; il y aurait eu folie à compromettre , dans un établissement nouveau , l'unité d'esprit et de direction d'où dépend le succès. L'autorité religieuse du curé de Mettray doit être aussi universellement acceptée , que l'autorité administrative du directeur. Tout serait ébranlé, le jour où quelques colons diraient au curé qu'ils n'ont pas confiance en ses conseils , le jour où les sœurs de l'infirmerie seraient forcées d'y introduire un ministre.

Et s'il est vrai que l'intérêt bien entendu de Mettray lui interdise l'admission des jeunes détenus protestants , il n'est pas moins vrai que l'intérêt bien entendu des jeunes détenus protestants réclame un institut distinct de Mettray, un institut dirigé selon nos doctrines , uniquement surveillé par des hommes de notre croyance , dominé enfin et gouverné par le principe évangélique , que tout établissement mixte est condamné à repousser, et qu'aucun établissement catholique ne peut recevoir entièrement.

Il en est ainsi ; et nous n'agirions pas ! et nous retarderions, fût-ce d'un jour, une fondation si nécessaire ! et nous oublierions que, si nous avons de grands devoirs à remplir vis-à-vis des prisonniers adultes , nous en avons de plus sérieux encore vis-àvis desprisontiier^ enfants , vis-à-vis de cette classe, plus accessible que d'autres à de bonnes impressions, plus facile à détourner du mal dont elle n'a pas encore une longue habitude, et qu'on ne peut abandonner au régime des prisons ordinaires , sans la condamner, en quelque sorte , au crime et à l'endurcissement !

Si. QUELQUES DEVOIRS EN FRANCE.

Non. Nous ne prononcerons pas contre ces pauvres enfants , une sentence si cruelle.

Nous ne leur dirons pas : c Si vous étiez catholiques, on pourrait vous envoyer à Mettray , où la santé se rétablit rapidement , où l'action d'une vie saine , l'action de cette vie fortifiante et naturelle de l'agriculture , dissipe à vue d'oeil tous les principes de maladie, qu'une triste hérédité vous a transmis peutêtre, que votre enfance vagabonde et dépravée n'a fait qu'accroître, et que le régime des prisons a complétés. Vous, protestants, et vous seuls, vous resterez courbés sur vos métiers ; vous seuls, cloués à vos travaux de rouennerie, demeurerez ou deviendrez lymphatiques , scrophuleux , incapables de tout effort. »

Nous ne leur dirons pas : c Si vous étiez catholiques , on pourrait vous envoyer à Mettray, où l'âme se relève sous la douce impression de l'affection et de la confiance qu'on inspire ; où les cœurs flétris reprennent peu à peu ce sentiment de dignité, qui ne peut mourir sans que le sentiment de la responsabilité , de l'obligation morale , ne disparaisse en même temps ; on pourrait vous envoyer à Mettray , où l'esprit du christianisme ( bien qu'il n'y domine pas peutêtre aussi souverainement qu'on pourrait le souhaiter) , exerce cependant une influence bénie et puissante ; où les principes d'attachement et de devoir, ont plus contribué que l'uniforme, à prévenir toute évasion ; où l'on a vu ces jeunes colons , habitués jadis au vol , au vagabondage , donner avec empressement , pour les inondés du Rhône , une partie de la masse qu'ils avaient apportée de prison ,

et joindre à cette offrande l'économie produite par la privation volontaire d'une partie de leurs aliments. Vous , protestants , et vous seuls , resterez nécessairement privés de ces chances de guérison morale, cent fois plus précieuse que la guérison physique qu'on vous refuse aussi ; vous seuls, resterez nécessairement confinés dans les quartiers spéciaux des maisons centrales et des maisons de correction , dont l'organisation , quoique perfectionnée depuis quelque temps , ne présente cependant que des garanties imparfaites , et où vous ne devriez plus trouver place, depuis l'introduction des ordres religieux catholiques ; introduction qui aura bientôt lieu partout , et que tout le monde approuvera , mais qui a commencé précisément par la maison de Nismes , l'une de celles où les protestants sont le plus nombreux. »

Ah! prenons-y garde. Si nous tenions un tel langage aux jeunes détenus de notre culte, nous les exposerions sans défense , à une tentation presque irrésistible d'apostasie. Tout , autour d'eux , prendrait uiie voix pour leur crier de sortir, à quelque prix que ce fût , de cette catégorie maudite, de renoncer à la profession extérieure de cette foi , sans racine dans leur âme , sans valeur à leurs yeux , qui les exclut des avantages communs et les condamne à une réclusion sans espoir.

Je ne crois pas que la nécessité de fonder une colonie protestante , puisse être mise en doute.

On se rejettera , selon l'usage , sur l'impossibilité d'y réussir.

Y a-t-il assez de jeunes détenus protestants pour

86 QUELQUES UEVOIHS KN FHANCK.

constituei' un établissement viable? la dépense ne sera-t-elie pas trop forte ? ne résultera-t-il pas, du fait même de notre dispersion sur toute la surface du territoire , une difficulté qu'on ne pourra surmonter pour le transport et la concentration des colons ? Telles sont les objectionsqueje vais examiner rapidement.

Sur le premier point , il n'est que trop facile de répondre.

Nos maisons centrales contiennent plus de cent cinquante garçons condamnés, aux termes de l'article 67 du Code pénal , et plus de trois cent cinquante acquittés, aux termes de l'article 66. Les maisons départementales en contiennent plus de cent appartenant à la dernière catégorie. Les maisons de correction de Marseilles , Belle vaux , Toulouse , Lyon , Rouen , Amiens et Strasbourg en contiennent plus de cinq cents également acquittés. La prison de la Roquette et celle des Madelonnettes , à Paris , le Pénitencier de Bordeaux et la colonie de Mettray en contiennent près de sept cent cinquante , toujours de la même classe.

C'est donc plus de dix-huit cents garçons , presquit tous acquittés , comme ayant agi sans discernement au-dessous de l'âge de seize ans , et rentrant ainsi presque tous dans les conditions précises des statuts de Mettray, mais entre lesquels nous ne distinguerions pas , nous qui sommes à l'état de minorité en France. En effet, nous ne pouvons prétendre à un établissement spécial pour les enfants de notre culte, qui , au lieu d'être acquittés aux termes de l'article 66 , auraient été condamnés aux termes de l'article sui-

vant ; et nous devrons solliciter l'autorisation d'opérer, dans notre colonie, une réunion sans inconvénient, une réunion déjà admise au sein des maisons centrales.

Il semble même qu'on pourrait nous permettre de recevoir, dans le même institut, les quelques garçons protestants enfermés par mesure de correction paternelle , conformément aux articles 575 et suivants du Code civil , et qu'on ne fait pas difficulté de placer , comme les autres enfants , à la prison de la Roquette.

Le chiffre total des trois classes de jeunes détenus, acquittés, condamnés et enfermés par mesure de correction paternelle, s'élève, ou peu s'en faut, à dix-neuf cents. Il s'est sensiblement accru depuis que des établissements plus convenables se sont ouverts. Le même sentiment qui empêche les tribunaux d'ordonner la séquestration pour les filles, aussi fréquemment que pour les garçons; le même sentiment qui, à l'égard des garçons eux-mêmes, leur défendait autrefois d'appliquer fréquemment une mesure dont les conséquences ne pouvaient être qujB déplorables, ce sentiment les pousse, dès à présent, à multiplier des arrêts, dont la sévérité sera, un jour, bénie par ceux qu'ilis atteignent. On peut dire, sans craindre de se tromper, que le nombre des jeunes garçons détenus ne tardera pas à dépasser deux mille.

Si nous appliquions à ce nombre ( qui n'est , à vrai dire, qu'un minimum,) un calcul basé sur le rapport qui existe entre les populations protestantes et catholiques, rapport qui, en réduisant autant que possible la première de ces populations, ne peut-être

au-dessous d'un vingt-deuxième de protestants, nous arriverions au chiffre de quatre-vingt-dix jeunes détenus de notre conununion.

Mais si au lieu de regarder au rapport des populations, nous regardons au rapport moyen entre les pénalités, au rapport entre le nombre de condamnés catholiques et protestants que nous trouvons dans les bagnes, dans les maisons centrales et dans les autres prisons ; rapport qui révèle dans nos églises protestantes (et cela doit être) un niveau supérieur de moralité ; nous abaisserons le chiffre probable des jeunes détenus protestants à une soixantaine environ.

Ce chiffre, je voudrais que les faits vinssent prouver que je Tai grossi. J'ai lieu de croire, cependant, qu'il est à peu près exact, et j'espère qu'il lève pour tout le monde la première difficulté. Car, en supposant même que le gouvernement continuât à ne remettre les enfants qu'après leur avoir fait passer une année en prison, ce qui réduirait d'un tiers environ le nombre de ceux qui nous seraient confiés, nous arriverions encore à un total de quarante colons, bien suffisant pour justifier la fondation que je propose. Un pareil établissement , et même , un établissement moindre ( comme le nôtre pourrait l'être en commençant), serait assurément en état de vivre d'une vie indépendante et régulière. C'est assez de trois ou quatre familles de dix colons chacune, pour admettre toutes les variétés désirables de classification morale et de travaux.

Examinons a présent la question financière, et

nous reconnaîtrons sans peine qu'il n'en ressort aucun genre d'impossibilité.

Chacune des maisons de Mettray ( contenant quarante-trois personnes) a coûté, y compris le mobilier, 8,300 Ép.; ce qui fait moins de 200 ép. par colon.

De plus, on a cru devoir construire une chapelle qui a coûté 32,000 fr., ou plus de 100 ép. par colon; et un quartier de correction qui a coûté 35,000 fr., ou plus de 100 fr. encore par colon.

La dépense totale de construction et d'ameublement s'élèvera donc, pour Mettray, à 400 fr. au moins par colon.

Mais, dans un établissement tel que celui que je propose , cette dépense pourrait et devrait être infiniment réduite. Nous imiterions moins l'élégance de l'institut français, que la simplicité des instituts anglais, suisse et allemand. Nous n'oublierions pas les constructions rustiques de Hom , . et cet asile de Hackney-Wick, où, dans de simples granges fermées, servant d'école et de dortoir, on n'aperçoit d'autre mobilier que des lampes et des hamacs suspendus aux poutres.

Non-seulement les maisons des colons seraient plus simples qu'à Mettray, mais nous ferions l'économie de la chapelle , la salle d'école suffisant pour le culte; et nous ferions aussi l'économie presque complète du quartier de correction, si dispendieusement établi à Mettray.

Il en résulterait que la dépense totale de la fondation ne dépasserait pas 200 fr . par colon, ou 1 2,000 fr. pour soixante. Si nous joignons à cette somme celle

que pourra nécessiter l'acquisition du terrain sur lequel les constructions devront s'élever, et de quelques hectares destinés aux travaux de jardinage , nous arriverons à un chiffre de trente ou quarante mille francs pour frais d'établissement.

Or, ces frais seraient en grande partie couverts par la subvention que le gouvernement nous accorderait; et qui, s'étant déjà élevé à 150,000 fr. pour la colonie de trois cents jeunes détenus , fondée à Mettray, ne saurait rester inférieure à 20,000 ou 30,000 fr. pour notre colonie de quarante ou de soixante.

Quant aux dépenses journalières de la colonie , je crois qu'elles seraient couvertes par ses recettes de chaque jour.

Nous obtiendrions de l'État (à qui seul nousaunons à faire, puisqu'il a pris entièrement à sa charge, depuis 1841 , la dépense des jeunes détenus, et l'a retirée aux départements), nous obtiendrions, dis-je, de l'État, les 80 fr. une fois payés, et les 80 centimes par jour qu'il alloue, à Mettray, pour chaque colon. Or, ce revenu, joint à ceux qui naîtraient pour nous de la vente des produits de nos jardins, dans la ville à peu de distance de laquelle l'institut devrait être situé, et de l'exploitation de quelques autres terres dont nous pourrions devenir fermiers, serait suffisant, sans doute, pour payer le traitement du directeur, ceux de deux ou trois excellents contre-maîtres dont le choix aurait une importance extrême, et l'entretien très-simple des élèves.

La recette l'ésultant du ti'avail des colons n'a pas

encore été constatée à Mettray, parce qu'elle est entrée en déduction des travaux de construction et d'appropriation auxquels on les a appliqués. Mais, elle ne tardera pas à paraître. Les vignerons des environs ont loué des colons à 50 centimes par jour, et il est hors de doute, que l'on trouvera dans le travail de ces jeunes gens un produit destiné à couvrir une partie des dépenses générales.

Il est trop probable toutefois que Mettray, qui s'est établi sur un pied d'élégance et presque de luxe, aura de la peine à couvrir jamais ses dépenses d'entretien par ses recettes ordinaires. Les souscriptions considérables qu'il reçoit et les subventions que l'état lui accorde pour la fondation, ont été en partie appliquées à Veniretim. Et tel est le danger le plus grave qui menace son avenir.

Quant à nous , notre but devrait être, dès l'abord , de proportionner exactement les dépenses aux recettes ordinaires ; de créer un établissement qui se suffise , et qui ne dépende pas , comme Mettray , de la continuation de certains secours exceptionnels.

Notre gloire, notre couronne, ce serait précisément la simplicité , je dirai presque la rusticité de notre institut.

Voilà donc une fondation dont l'importance est incontestable, et qui n'exige ni frais de premier établissement, ni frais d'entretien; une fondation qui n'exige qu'une chose; de la volonté. Il est vrai que la volonté est plus rare que l'argent.

Deux mots encore de la troisième objection ; celle

qui se rapporte aux distances à parcourir pour amener les colons.

Je conviens qu'il naîtra quelques difficultés de la dispersion des protestants dans tout le royaume. Il faudra faire faire d'assez longs voystges à une partie de nos jeunes détenus.

J'en conviens. Mais, c'est aussi ce qui se passe à présent pour Mettray, et sans inconvénient grave. Les colons y sont amenés , tantôt par la diligence et sous la conduite d'un des directeurs ou amis de l'établissement; tantôt par les voitures cellulaires.

Ce sont ces voitures qui y ont amené les détenus de Clairvaux; et leur voyage de cent lieues, accompli par cette voie , ne les a aucunement fatigués.

Les mêmes moyens seront à notre disposition. Les distances à parcourir ne seront pas plus longues ; et loin de nous plaindre de ces distances , nous aurons presque toujours à nous en féliciter, car elles sépareront absolument les jeunes colons du théâtre de leurs désordres. Nous n'oublierons pas que les départements les plus éloignés de Mettray, ont toujours regardé cet éloignement comme un avantage.

Je crois avoir épuisé la série entière des objections que peut rencontrer le projet d'une colonie protestante. Elle est nécessaire. Elle est possible ; possible sous le triple rapport de la population , de la dépense et des transports.

A l'œuvre donc ! à l'œuvre ! Ce n'est plus le momoment d'examiner , d'étudier , de comparer ce qui s'est fait en divers pays. C'est le moment de faire à

notre tour quelque chose. On Ta dit : c le salut des âmes ne s'ajourne pas. j>

Nous profiterons et de Texpérienee de Mettray , et plus encore des expériences bien connues de TEurope protestante.

La première nous apprendra qu'il est nécessaire de s'établir sur un terrain fertile , afin d'éviter les diflBcultés insurmontables que la stérilité du sol a opposées aux entreprises de colonisation , en Hollande et ailleurs. Elle nous apprendra qu'il ne faut enseigner aucune des industries de grandes villes, mais former dans l'institut, des vignerons , des cantonniers , des piqueurs , et surtout des jardiniers.

Les secondes nous apprendront quelle est la place que doit occuper l'Évangile au milieu de ces jeunes gens , que les dangereux mobiles de l'honneur mon* dain , de l'émulation , de l'intérêt bien entendu peuvent amener momentanément à une conduite régulière ; mais que la conversion d'un cœur touché de l'amour deChrist, peut seul régénérer véritablement. Elles nous apprendront la nécessité de n'admettre que des honunes vraiment pieux à la tète des ateliers et de l'école de la colonie , la nécessité de faire respirer aux colons une atmosphère toujours la même , de sainteté et d'amour.

Toutes nous apprendront à ne pas abandonner ces jeunes gens après leur sortie ; mais à exercer sur eux un patronage, que nos relations pastorales, en France et à l'étranger, rendront aussi facile qu'eflScace.

Toutes nous apprendront enfin, qu'il faut repousser dès l'abord, l'idée d'annexer notre établissement à

celui de Mettray ; que la distinction des quartiers ne suffirait pas pour remplir le but ; qu'il faut que tout soit distinct , direction , local , travaux , comme tout sera distinct dans l'esprit même des deux institutions.

Je n'ai parlé, dans ce qui précède, que des jeunes garçons détenus. Il est temps de dire quelques mots des jeunes filles , qui , elles aussi , sont condamnées ou acquittées, ou séquestrées pendant un certain temps.

Leur nombre est beaucoup moins considérable ; mais nos obligations ne sont pas moins étroites à leur égard.

Les maisons centrales en renferment plus de quatre-vingts. Les prisons départementales, une dixaine. Les maisons de correction de Belle vaux, Lyon , Rouen , Amiens et Paris (à Saint-Lazare) , plus de cent.

Ce sont donc deux cents jeunes filles (sans compter une vingtaine d'autres , qui sont enfermées par mesure de correction paternelle) ; et sur ce nombre , il est permis de supposer qu'il y en a constamment cinq ou six de notre communion.

Que ferons-nous pour elles ?

Je crois qu'on pourrait , sans inconvénient , leur affecter une petite maisonséparée dans notre colonie; et que cette réunion des deux sexes dans le même institut, n'aurait pas plus d'inconvénients en France qu'il n'en a eu en Allemagne .

Mais je n'ose pas faire une proposition qui pourrait sembler hasardée. Je tiens pour l'honneur et le succès de toutes mes demandes , à n'en présenter aucune

QUELQtES DEVOIRS BN FRANCE. 95

qui puisse soulever l'apparence d'une objection légitime.

Et d'ailleurs, la place de nos jeunes détenues n'estelle pas trouvée? Le refuge , fondé par M. le pasteur Vermeil, ne s'ouvrira-t-il pas avec empressement pour les recevoir? Et n'est-il pas d'autant plus permis d'espérer que l'administration y autorisera leur transfèrement , que beaucoup de jeunes détenues catholiques sont remises à des congrégations religieuses ; et qu'à Paris notamment, une maison subventionnée à cet effet par le département , celle des dames de charité , dite du refuge de Saint-Michel , recueille et élève les jeunes filles enfermées par mesure de correction paternelle ?

Je viens de mentionner, pour réclamer son appui, l'admirable institution des reftiges. Qu'il me soit permis d'en solliciter le développement, avant de quitter ces établissements pour peines, dans lesquels nous n'avons pu que jeter un coup d'œil , mais que nous retrouverons plus tard.

La concentration des prisonnières de notre culte dans les maisons centrales de Montpellier et de Haguenau, nécessite la prompte création de deux nouveaux refuges. Il ne suffira pas en etfet d'organiser des soins pastoraux et des visites pieuses auprès de ces deux quartiers protestants ; il faudra organiser aussi des asiles , où puisse se compléter le travail d'amendement commencé dans les prisons.

Quant au refuge de Paris, il a besoin de s'agrandir, de se proportionner aux misères morales qui l'entourent , et de persévérer dans la voie où il vient d'en-

96 QUELQUES UBYOIKS BN FRANCE.

trer, eu s'adjoignant un asile pour les jeunes filles déjà livrées au vice et repoussées, pour ce motif, des autres instituts de bienfaisance. Si nous avons des protestantes dans les prisons, nous en avons dans des lieux plus infâmes, nous en avons que leur genre de vie amène à l'hôpital. Là aussi , nous ne pouvons hésiter à les recueillir. Les libérées de Thôpital , comme les libérées de la prison ont droit d'entrer au refuge. Les unes ne sont guère plus corrompues que les autres ; et nous voyons auprès de nous des asiles catholiques sur lesquels nos prières doivent appeler toutes les bénédictions d'en haut , recevoir, ensemble ou séparément, ces deux classes de pauvres et infortunées créatures.

Est-il besoin d'ajouter que, pour accroître l'œuvre, il faut accroître les dons ?

La dernière catégorie de devoirs que j'ai indiquée en France, embrasse ceux que nous sommes appelés à remplir auprès des pauvres et au sein des établissements charitables.

Il n'y en a pas, dont l'accomplissement soit plus étroitement lié à la revendication des droits que nous mentionnerons dans une autre partie. Il n'y en a donc pas, dont il soit plus impossible de s'occuper à fond dès à présent, et nous nous contenterons de fixer ici notre attention sur les œuvres particulières, dont la fondation ou le développement dépendent de nous seuls, et sont principalement exigés par la pré-

vision même de la position nouvelle , que le succès de nos dëmardies nous fera dans les hôpitaux.

La plus importante de ces oeuvres, c'est celle des gardes, diaconesses ou sœurs de charité protestantes ; qui, répondant à un besoin véritable, reproduisant au sein de Téglise réformée du XIX® siècle une des institutions de Téglise apostolique, la reproduisant telle qu'elle était au commencement, et non pas telle qu'elle est devenue , quoique belle encore , dans l'église rmnaine, s'est fait jour successivement en Allemagne, en Angleterre, en France , en Suisse ; qui, après avoir placé de dignes servantes du Seigneur dans les hôpitaux et les salles d'asile des bords du Rhin, vient d'en faire monter aussi au milieu des pauvres crétins recueillis par le docteur Guggenbuhl dans l'asile neigeux de l' Abendberg ; et qui , née à peine chez nous, va se trouver dans l'heureuse obligaticm d'y grandir rapidement.

Les besoins, déjà considérables , vont le devenir encore plus. — Car, pour ne parler ici que des villes à grands hôpitaux, faudra-t-il moins d'une vingtaine de diaconesses à Paris, dans notre hospice ou dans nos quartiers spéciaux, contenant sept ou huit cents malades? en faudra-t-il moins d'une dizaine dans une ville protestante comme Nismes, ou comme Strasbourg? en feudra-t-il moins de quatre à Montpellier? moins de trois à Lyon , à Rouen , à Marseille , à Bordeaux, à Lille, à Nantes? en faudra-t-il moins de deux à chacune des villes de Rheims , Toulouse, Grenoble, Angers, Amiens, Saint-Étienne, Orléans, ClermôAt, Dijon, Tours, Rennes, Caen, Douai , Aix,

98 QCKLQDBS DEVOIRS EN PRANGB.

Ârras, Le Havre, Poitiers, Avignon, Limoges, Valenciennes, Metz, Saint-Omer et Meaux? en faudrait-il moins d'une dizaine sur cette terre d'Afrique, où les attend une de leurs plus belles missions?

Voilà donc plus de 100 diaconesses; réclamées par les grands hôpitaux seulement.

Le soin de nos malades à domicile, qui bientôt, je l'espère, ne connaîtront plus d'autres gardes, en exige évidemment le même nombre.

Les petits hôpitaux, si nombreux, ne pourront pas s'en passer longtemps.

Les hôpitauxmilitairesou maritimes, encore moins.

Les quartiers spéciaux de femmes protestantes dans nos prisons auront besoin de leur être exclusivement confiés.

Les nouveaux refuges en demanderont aus^.

Ainsi, pour les malades et les prisons, et en passant sous silence les salles d'asile et les écoles où nos diaconesses ne seront pas moins indispensables , 250 diaconesses au moins, pourront être prochainement employées.

Il en résulte que l'œuvre ne peut pas conserver les proportions modestes où elle s'est enfermée jusqu'ici.

Déjà, un premier progrès est heureusement accompli. Strasbourg et Nismes ont suivi l'exemple de Paris ; et dans ces deux centres protestants, conune dans la capitale du royaume, comme à Kaisers werth, comme à Londres , comme à Echallens , commç à Zurich , comme partout où l'institution nouvelle se forme , l'initiative et la direction ont appartenu à la foi orthodoxe, la seule fécondé, la seule agissante en

bonnes œuvres, la seule qui puisse donner aux choses qu'elle fonde une base indestructible d'amour et de dévouement.

Il y a des avantages de plus d'un genre , à cette décentralisation qui- s'est opérée.

D'abord, elle permettra d'instruire un plus grftnd nombre de diaconesses , et surtout , de les envoyet* dans les différentes localités où on les réclame, sans les déplacer trop complètement , sans rompre ces habitudes respectables et ces liens de famille, auxquels l'homme a fait la guerre souvent , le christianisme, jamais.

En second lieu, elle nous préservera du plus grand danger que nous puissions courir dans cette excellente entreprise, du danger des règles absolues, des organisations uniformes. Ici , on préfère le nom de sœurs; ici, celui de diaconesses; ici, le simple nom de gardes. Les uns confieront l'administration à une directrice, les autres à un pasteur et à sa femme, les derniers à un comité. Auprès du système de la réclusion et de la vie commune , figurera celui de la liberté et de l'application immédiate aux soins des malades. Ainsi se maintiendra cette bienheureuse diversité, qui constatera que l'œuvre ne repose, ni sur l'esprit de corporation, ni sur l'esprit de couvent, mais uniquement sur l'esprit de foi, de charité, de sacrifice, que fait naître l'acceptation sincère de l'Évangile , et dont les souffrances des malades sollicitent la manifestation permanente et régulière.

Mais, le progrès que je viens de mentionner ne saurait suffire. Il faut que les trois établissements

100 QUELQUES DEVOIRS Elf FRANCE.

qui sont nés successivement en France , se mettent en mesure de former un nombre beaucoup plus élevé (le sœurs, gardes ou diaconesses.

Je sais bien que le grand obstacle à cet accroissement, consiste dans l'absence complète de salles spéciales où rinstruction pratique puisse s'acquérir. On dit : c Quand nous aurons nos hôpitaux ou quartiers h nous, alors nous pourrons créer notre personnel.» Mais, comme l'administration dit, de son côté : t Quand vous aurez un personnel, je vous donnerai des quartiers et des hôpitaux, » nous risquons de tourner longtemps dans le cercle vicieux où nous sommes engagés, et de n'avoir point de sœurs, faute d'hôpitaux; tandis que nous n'aurons point d'hôpitaux, faute de sœurs ; à moins que nous ne sachions nous donner à nous-mêmes, le premier champ d'études et d'application qui nous manque.

C'est ce que nos amis de Nîmes ont compris dès l'abord ; car* ils n'ont entrepris l'œuvre des gardes chrétiennes, qu'en fondant une maison de charité, ou petit hôpital protestant. La nécessité d'une fondation semblable , se fait sentir aussi à Paris ; déjà un petit hospice , pour les enfants malades , a été joint à la maison des diaconesses ; et il est à croire qu'elle sera prochainement dotée de son plus indispensable auxiliaire. Un asile , dont on ne peut les priver plus longtemps , sera ouvert , nous l'espérons , aux malades de notre communion, si tourmentés dans les hôpitaux mixtes ; et nous appuierons enfin , sur un acte spontané de l'église, les réclamations que nous adressons à l'État.

Il né s'agit pas ici de fondations difficiles et dispendieuses. La maison de charité dont nous venons de parler, et dont l'idée première appartient de droit au vénérable pasteur qui a introduit l'œuvre des sœurs protestantes au milieu de nous, se soutiendra par le paiement des pensions modiques , auxquelles nous serons obligés de subordonner les admissions; et quant aux sœurs elle-mêmes, on sait que si elles ne doivent ni recevoir ni connaître la rémunération accordée à leurs services, par les malades auprès desquels elles exercent leur beau ministère de dévouement et de charité, cette rémunération n'en est pas moins destinée à couvrir bientôt les principaux frais de l'institut.

Je ne quitterai pas ce sujet sans dire un mot de la pensée que fait naître presque inévitablement l'œuvre des diaconesses , pensée que je crois fausse, dangereuse , et que je repousse en passant , puisque mon sujet m'y amène, quoique mon but en écrivant cette première partie soit beaucoup moins de combattre les erreurs que de recommander les vérités.

On se dit (et c'est la vue de ce qui se passe au sein de l'église romaine qui nous dicte , à notre insu , ce langage) : « Pourquoi ne pas faire pour les hommes ce que nous faisons pour les femmes ? nous formons des sœurs , formons aussi des frères ; nous formons des diaconesses, formons aussi des diacres. >

Rien ne semble plus naturel au premier abord. En effet, nous avons plusieurs œuvres qui exigeront un certain nombre de chrétiens dévoués, qui acceptent d'humbles fonctions, et qui s'v consacrent pour

l'amour du Seigneur. Il faudra des chefs d'ateliers pour la colonie de jeunes détenus protestants. Il faudra des gardiens pour les quartiers protestants des prisons.

Cela est vrai. Mais on ne forme pas de tels agents ; on les cherche au sein de nos troupeaux; on les trouve, et oh leur indique une vocation où leur zèle évangélique les fait entrer.

Nous n'avons pas d'institut pour former les colporteurs. Je ne pense pas qu'il soit à désirer d'en avoir un pour former les ouvriers chrétiens chargés des travaux manuels dans nos missions.

Un premier inconvénient des instituts fondés en vue de ces modestes emplois , c'est qu'ils risquent de donner , avec un certain degré d'instruction , une certaine dose d'orgueil ; qu'ils créent des positions intermédiaires dont le caractère est mal défini, qu'ils font des demi-ministres , des demi-instituteurs , des demi-missionnaires , que toute leur piété a peine à préserver du désir trop naturel de franchir encore un degré.

Mais je veux que cet inconvénient soit évité par un genre d'oc<;upations très-distinct , par une manière de vivre telle qu'elle ne puisse fevoriser en rien de funestes idées d'ambition , telle en un mot , que l'ouvrier y demeure ouvrier , avec ses habitudes et ses allures d'ouvrier ; on n'en subira pas moins l'inconvénient attaché aux organisations humaines , l'inconvénient de passer comme un vernis uniforme sur tous ceux qu'on y fait entrer, de substituer quel-

QtJELQtTËS DEV01US EN FRANCE. 103

quefois la règle au dévouement , la discipline à la spontanéité de l'Évangile.

Cet inconvénient grave , il faut bien l'accepter , quand une éducation spéciale est absolument nécessaire.— Ainsi point d'instituteurs sans école normale, où ils acquièrent les connaissances indispensables ; point de missionnaires sans une maison de missions, où ils puissent étudier la théologie et les langues ; point de diaconesses aussi, et je le regrette, sans un institut où elles fassent leur premier apprentissage.

Mais quand il ne s'agit que de zèle, que de piété, gardons-nous de gâter l'œuvre de Keu en y mêlant la nôtre. N'organisons pas la volonté, et n'enseignons pas le dévouement. Laissons au catholidsme sa charité enrégimentée et "disciplinée. Conservons précieusement la sainte liberté des temps apostoliques , cette liberté vis-à-vis des hommes, qui a pour base une absolue soumission vis-à-vis de Dieu. N'en sacrifions que ce qu'il est absolument néceîssaire de sacrifier pour atteindre quelques buts déterminés. — Croyons bien que les conversions opérées dans la vie ordinaire sont plus solides que celles qui se font dans 'un institut, et qu'on peut compter davantage sur le chrétien éprouvé, qui au sein même de l'église , aux prises avec les tentations , avec les difficultés de l'existence , a cx^mbattu victorieusement ; que sur un élève, éprouvé aussi, je le veux, mais plus jeune, et qu'on préserve avec soin de tout contact dangereux , pour le livrer ensuite à lui-même et le précipiter brusquement dans la carrière la plus épineuse.

Puisqu'il le faut absolument, ayons des maisons

lOi QCELQUBS DBVOIRS EN FRANCE.

pour l'instruction des diaconesses. Ayons-les , mais en veillant à y conserver le grand principe de dévouement volontaire , toujours volontaire. Ayons-les, en en écartant les vœux. Ayons-les , en y maintenant la liberté d'en sortir avec honneur par le mariage. Ayons-les , mais qu'on y reste , comme si l'on y rentrait spontanément chaque jour ; qu'on y porte , non les lourds fardeaux du pharisaïsme, mais le joug léger de Jésus-Christ.

Et puisque nous avons le bonheur de n'être pas forcés , même à cette déviation partielle, en ce qui concerne la nouvelle classe d'ouvriers chrétiens qu'il faudra constituer bientôt, abstenons-nous de toute oi^anisation. Prenons les hommes dont les sentiments auront été constatés par leur conduite. Sachons (selon la parole de Christ) les reconnaître à leurs fruits. Nous en trouverons dans les ateliers; nous en trouverons dans les champs ; et que leur mission les conduise au sein de nos prisons , de nos bagnes , de nos colonies ou de nos hôpitaux ; ils iront avec joie au nom du Seigneur.

Ceci me conduit à dire que le véritable diaconat n'existe encore que bien imparfaitement au sein d^ notre église.

A côté de ces hommes et de ces femmes qui se consacreront d'une manière plus spéciale au soin habituel des malades et des prisonniers ; il y a place aussi pour d'autres diacres , pour d'autres diaconesses , dont les obligations ne sont pas moins sérieuses aux yeux de Dieu.

C'est ici que doit éclater dans sa puissance l'élé-

ment de charité volontaire et libre auquel Je fais appel. Il n'y a personne, homme ou femme, riche ou pauvre , oisif ou occupé , qui ne puisse , et ne doive par conséquent, donner quelque chose de son temps à la visite des malades et des indigents.

Mais, outre ces œuvres individuelles, les plus précieuses de toutes , il est une œuvre collective que l'église est tenue d'accomplir. Elle est tenue de connaître tous ses membres , de les suivre , de les secourir , de les envelopper de sa constante charité. . . et elle ne le peut qu'au moyen d'un diaconat , suffisamment actif et étendu.

Ce que quelques consistoires ont fait ; ce que font les anciennes diaconesses de Strasbourg , les diaconesses qui restent dans leurs familles et qui se marient ; ce que vont faire les dames de Montauban , sous la direction de leurs pasteurs ; ce que fait en partie , au milieu de nous, la Société des amis des pauvres; ce que font les membres de la Chapelle Taitbout ; ce que font les dames de la Société biblique protestante, pour ceux de nos coreligionnaires dont les enfants suivent les écoles protestantes; il est temps de l'établir partout. Quelle est l'église où l'on ne trouvera pas des personnes pieuses disposées a se charger tous les ans d'un chiffre déterminé de visites officielles (si je puis employer ce mot), et h en rendre compte? quelle est l'église qui ne pourra pas assurer ainsi la revue complète et fréquente de la partie indigente du troupeau?

Les pasteurs, surchargés comme ils le sont do mille devoirs, ne peuvent pas suffire à tout. Le nom-

bre des diacres en titre n'est pas proportionne à la tache immense dont ils sont censés s'acquitter, et leur zèle, s'il était moins éprouvé, courrait risque de s'amortir par la vue même de celte disproportion. Il faudrait cependant que des rapports journaliers s'établissent enfin entre les diverses fractions de la même église. Il faut qu'on se voie, qu'on se connaisse, qu'on s'aime , qu'on s'appuie les uns sur les autres. La véritable notion d'église ne naît qu'à ce prix.

Et c'est à ce prix aussi que naît cette union des classes, dont l'absence se fait si tristement sentir, et qui est impossible par toute autre voie. La solution du redoutable problème qui trouble aujourd'hui l'humanité , cette solution qui ne se trouve ni dans les progrès de l'industrie humaine , ni dans les formes }>erfectionnées du gouvernement, ni dans les droits [politiques prêches par les uns, ni dans l'organisation du travail que vantent les auti*es ; elle se trouve dans l'action réunie des trois diaconats : le diaconat discipliné des hôfMtaux , le diaccmat collectif de l'Église , et le diaconat volontaire des individus.

L'Évangile qui a les promesses de la vie à venir, a aussi les promesses de la vie présente , et la société ne sera raifermie sur ses bases, que lorsque l'Église , l'église des apôtres , l'église du premier siècle , aura repris toute sa charitable et volontaire activité.

Je ne saurais assez le redire ; le chapitre que je termine en ce moment est fort loin de présenter la

QUELQUES imVOIRS EN FRANCE. 107

revue complète des devoirs nouveaux que nous impose, en France, le réveil de la vie religieuse, et dont Taccomplissement peut seul soutenir , accroître , féconder cette vie , sans laquelle le protestantisme ne sérail plus que ce qu'indique son nom, une protestation très-légitime assurément , mais enfin , une protestation; c'est-à-dire une doctrine négative qui rejetterait les erreurs, sans leur substituer les vérités.

Je ne suis pas de ceux que les noms effiraient, et je l'ai bi^i prouvé ; car j'ai constamment employé ce twme si impropre de protestantisme. Il me semMe qu'une fois les mots adc^és, il faut s'en servir, et ne pas tant s'inquiéter de l^ir origine. Que notre bienheureuse foi cesse d'être ce qu'elle a été trop longtemps, et l'expression par laquelle on la désigne perdra sa signification critique. Que la chose soit excellente, et le nom le deviendra.

Soyons donc protestants ; mais rappelons-nous que cela v^it dire chrétiens, humbles disciples de l'Évangile, adorateurs soumis de ce Dieu qui, en nous donnant sa parole infaillible, nous envoie aussi son Esprit, pour ouvrir l'intelligence de ceux qui la lisent avec prière ; rappelons-nous que cela veut dire , membres fidèles de l'Église vraiment universelle, vraiment catholique, de l'église des réformateurs, de l'église des Vaudois, de l'église apostolique, de cette église contre laquelle rC<ml jamais pre'valu les portes de V enfer , et qui a toujours compté des adhérents au sein même des hérésies qui, comme celle de Rome, ont cmiservé, sous l'épaisse enveloppe des inventions humains, les grandes vérités du salut. Rappelons-nous,

qu'être protestants, ce n'est pas seulement nier ; c'est surtout affirmer. Ce n'est pas seulement examiner ; c'est surtout croire. Ce n'est pas seulement contester l'autorité spirituelle des hommes; c'est surtout se soumettre à l'autorité de Dieu ^ Ce n'est pas seulement rejeter la tradition ; c'est surtout accepter les Saintes- Écritures, les accepter comme de petits enfants acceptent les ordres de leur père, en s'efforçant de les comprendre, en sollicitant au besoin des explications , mais sans chercher à en pénétrer tous les buts, à en suspecter la justice , à en concilier les contradictions apparentes. Rappelions-nous enfin, qu'être protestants, c'est justifier par sa conduite les glorieux privilèges de sa foi. C'est agir, comme ont agi tous ceux qui ont conservé dans des cœurs fervents le pur dépôt des vérités révélées; c'est travailler plus que d'autres, donner plus que d'autres, sacrifier plus que d'autres*

Les occasions ne nous manqueront pas , et notre seconde partie achèvera je l'espère, de nous rassurei' à cet égard. Là, nous commencerons à nous faire une idée approximative du déploiement de zèle et d'énergie que réclament nos enfants, nos malades, nos prisonniers, nos soldats, nos marins ; et nous entreverrons la gravité de ces questions de liberté, d'égalité religieuse, de gouvernement ecclésiastique, dont la défense nous est confiée. Là seulement, apparaîtra à nos yeux l'ensemble de ce mouvement vigoureux , mais pacifique, qui, pendant de longues années peutêtre, nous sera demandé par le Seigneur.

Qu'il daigne, ce divin Maître, bénir les efforts qui

seront tentés pour sa gloire. Qu'il provoque, chez un grand nombre de nos frères, le besoin d'avancer beaucoup plus loin que je n'ai pu le faire moi-même, dans ce grand examen de conscience , auquel les églises doivent se livrer comme les individus ; qu'il leur donne de sonder beaucoup plus profondément les plaies du protestantisme, d'apprécier plus sainement ses besoins, et d'énumérer plus complètement ses saintes obligations.

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