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QUELQUES DEVOIRS HOftS DE FRANCE.
Hors de France , nos premi^*s regards se porte* ront naturellement sur les colonies françaises^ C'est d'abord là que nous chercherons notre église. C'est la d'abord que son activité extérieure doit se porter. Puissionfr-nous n'avoir pas à y constater son absence, ou une insuffisance de travaux, une inintelligence de sa haute mission , qui seraient presqu'aussi déplorables ; et s'il faut que nous ne l'y trouvions pas dans la situation qui lui appartient, puissions-nous lui indiqua quelques-uns des moyens les plus simples de la conquérir !
Nous allons commencer par Alger.
S'il était nécessaire que l'exemple de ce que font les autres, nous apprit ce que nous avons à feûnenons*
112 QUBLQUSS raVOIBS HORS DB FRANCB
mêmes , j'engagerais tous les protestants de France à lire attentivement la lettre que Févèque d'Alger, H. Dupuchy adressait au pape, il y a une année, pour lui rendre compte de ses travaux.
Ils verraient , par ce document, qui cependant ne peut tout dire, puisque bien des pas ont été faits depuis sa publication, avec quelle activité Féglise romaine s'établit sur ce nouveau champ ; combien de fondations elle a opérées en peu de temps, au milieu des désordres d'une occupation toujours inquiète et contestée.
A Alger même, deux églises et bientôt trois ; quatre chapelles et bientôt six.
Dans la province d'Alger , cinq églises et quatre chapelles, un grand séminaire et un petit séminaire conunencés, des maisons d'orphelins et de nouvelles cathqliques, quatre établissements de sœurs et deux defrères de saint Joseph ; bientôt, des dames du fia— oré ecmr, un collège de jeunes arabes.
Dans l'Ouest, à Cherchel, un seul prêtre ; à Mosta* ganrai, deux mosquées converties en égUdeS; à Oran, une église, bientôt une très-belle chapelle, vax établissement de religieuses trinitaires.
Dans l'Est, à la Calle, une église qu'on va relever ; à Bone, une petite église, le terrain déjà acheté pour une plus grande, bientôt des sœurs ; à Goiisfaiiitîne , une belle mosquée convertie en église , trois nm* sionnaires et six sœurs ; à Philippeville , bientôt six sœurs, une chapelle^ ime église provisoire, uaenouveUe église fondée; sous peu , deux chapelles «1 un sonolttahnê à âtova ; à Bou^ie^ vmBéf^iM.
Ajoutez à cela que tous les hôpitaux, toutes les prisons sont considérés comme catholiques , et que des aumôniers cathohques y sont attachés.
Joignez -y les aumôniers qui suivent les expéditions ; les associations de persévérance ; les diverses sociétés catholiques, et toutes ces choses excellentes qu'on a créées, développées, et dont la vue ne pourrait que nous réjouir, si elle ne nous reprochait énergiquement notre inaction.
Voilà ce qu'a fait le catholicisme à Alger.
Voici, ce qu'à mon avis, nous devons chercher à v faire :
Notre principale attention doit se porter sur les colonisations protestantes. Bien que cet intérêt ne soit pas le seul, bien que nous ayons à pourvoir d'une manière plus complète à la prédication de l'Évangile en Afrique, bien que nous ayons, même après la récente création des oratoires de Delga, d'Ibrahim et d'Oran, à réclamer de nouveaux pasteurs, bien que nous ayons à demander des aumôniers protestants pour les expéditions , pour les prisons , pour les hôpitaux, bien que nous ayons à présenter contre certains actes de suprématie catholique des observations dont la place n'est pas ici , il est (je le répète) un point de vue qui me semble dominer tous les autres, quelque importants qu'ils soient d'ailleurs.
Je demande la permission de m'y attacher.
Si aucune émigration de protestants ne se dirigeait vers l'Algérie , ce ne serait assurément pas moi qu chercherais à les y attirer. Je sens trop les dangers que l'avenir leur réserve. Je crois trop fermement
lU QUELQUES DEVOIRS HORS DE FRANCE.
que la nationalité arabe demeurera distincte, hostile ; et qu'à un jour donné , jour funeste , où les forces de la France seront occupées ailleurs , où une lutte sei*a engagée en Europe , tous les arabes se retrouveront ennemis comme à la première heure , tous à cheval , tous, sans qu'il en manque un seul, et sans que les intervalles de paix, les soumissions de trrbus, les démonstrations imposées par une nécessité passagère, aient pu effacer dans un seul cœur la haine du franc, du chrétien, de l'usurpateur.
Il y a là un immense péril, un péril que le développement ruineux de notre occupation militaire, que les victoires sur Abd-el-Kader ne feront pas disparaître ; un péril qu'on ne peut conjurer que par un prodige, par une colonisation compacte, nombreuse, vraiment agricole ; une colonisation qui fonde, vis-àvis de la nationalité arabe , une autre nationalité non moins forte, un peuple européen, en état de se défendre et de se suffire.
Il s'agit donc de jouer le tout pour le tout.
La colonisation, si elle est incomplète ou impai*faite, devient là source d'incalculables désastres. Elle entraîne la ruine de tous ceux qui s'y sont engagés.
La colonisation, si elle réussit entièrement, si elle s'adresse à des populations morales, si elle sait les grouper, les attacher à leur nouvelle patrie, si elle compte ses travailleurs (et par conséquent ses soldats) par centaines de mille, la colonisation devient le salut de tous.
Or, on peut le dire, d'après le système actuelle-
ment suivi , l'alternative n'existe même pas. Elle se réduit à un seul terme , et c'est le premier.
Il est donc de notre devoir d'empêcher, en ce moment, que nos coreligionnaires n'aillent chercher en Afrique une ruine certaine; et,* dans le double intérêt de notre pays et de notre foi, nous devons travailler à obtenir les garanties en dehors desquelles il ne peut y avoir que des colonisations isolées , sans cohésion , sans lien commun et sans avenir.
J'ai parlé de l'intérêt du gouvernement. — Et, en effet , il ne peut attirer de nombreux colons qu'en leur offrant une nouvelle patrie en Afrique. Il faut qu'aux peuples émigrants (et presque tous sont dés peuples réformés), il faut qu'aux Alsaciens, aux Suisses , aux Allemands, il offre l'attrait de territoires fertiles et sûrs , de territoires spécialement réservés a leur culte, de villages protestants, où ils retrouveront leurs églises, leurs pasteurs, où ils retrouveront la patrie absente. Alors, et alors seulement, le gouvernement peut espérer de déterminer des émigrations considérables; et (ce qui n'est pas moins important) de fixer sur la terre africaine de véritables cultivateurs, de ces hommes qui s'attachent, parce qu'ils tiennent déjà à quelque chose. Alors seulement , il jettera quelques masses solides , respectables, résistantes, sur le sol mobile et agité de l'Algérie.
Ajoutons qu'il paraît comprendre la nécessité d'agir dans ce sens ; et qu'en accordant aux trappistes une concession de deux milles hectares , il vient de prendre l'engagement tacite de fournir à notre culte les
moyens de planter aussi une croix en Afrique, comme signe de ralliement.
Mais rintérét du protestantisme n'est pas moins évident.
S'il obtient de sérieuses garanties ; s'il reçoit la promesse que certains villages dont la salubrité aura été constatée , que certains territoires dont la fertilité et la sûreté seront hors de doute, doivent être réservés aux colons alsaciens , suisses , wurtembergeois ; qu'une église protestante y sera bâtie , qu'un pasteur y sera attaché à chaque population réformée de mille âmes , par exemple ; alors il devient possible , sinon d'encourager, du moins de diriger, de sanctionner par des informations et des conseils , ce mouvement d'émigration qui, à tout prendre, trouvera (dans ce cas), à Alger, plus de chances favorables qu'aux États-Unis ou au Brésil ; ce mouvement qui , partout où il se porte , a besoin d'être régularisé , patroné , placé sous la garde de l'expérience , si l'on veut éviter les effroyables souffrances qu'il enfante , et dont le bruit ne nous revient que comme un écho affaibli , des rivages du Nouveau-Monde ; ce mouvement qu'il appartient à la France de surveiller en ce qui concerne l'Algérie, comme il appartient à l'Angleterre et à l'Allemagne de le surveiller en ce qui concerne l'Amérique. Alors il devient possible de faire céder les craintes encore sérieuses de l'avenir à la pensée d'organiser , par une colonisation ainsi préparée , la plus sûre et la plus belle des missions évangéliques.
Car je partage sur ce point l'opinion exprimée par VEspérance. Il n'y a pas d'évangélisation plus sûre ,
au milieu des Arabes , que l'exemple de colonies pieuses. Ils n'ont vu jusqu'ici (a quelques honorables exceptions près) que des colons fainéants, dépravés, sans patrie et sans culte. Ils se sont très-sincèrement et très-légitimement trouvés supérieurs à ces prétendus chrétiens. Cette comparaison, tout à leur avantage , n'a pu que les confirmer dans leur haine pour l'Évangile. — Le jour où ils rencontreraient, non plus la fausse civilisation , mais la vraie ; non plus le nom ou même les formes du christianisme , mais ses puissantes , ses touchantes réaUtés , ses réalités de travail , d'union , de pureté , de charité , de sanctification ; ce jour-là s'élèveraient dans leur cœur les premiers doutes , et Dieu ne laisserait pas son œuvre inachevée.
Ainsi, la seule solution du problème d'Alger qui soit acceptable pour la politique , est aussi la seule qui satisfasse la religion. L'une et l'autre ont besoin de populations cohérentes et assimilées, pour qu'elles puissent résister dans l'occasion; de populations attachées au sol et trouvant auprès d'elles tout ce que réclament les nécessités morales de notre nature, pour qu'elles travaillent, qu'elles se suffisent et qu'elles ne soient pas tourmentées d'un désir insatiable de changement ; de populations morales , - pour qu'on les respecte ; de populations nombreuses, pour qu'on les craigne ; de populations chrétiennes , pour qu'on les aime. Ainsi , dans cette circonstance comme dans toutes , les vrais intérêts de la terre se confondent avec les vrais intérêts du ciel.
J'ignore si cette pensée sera accueillie. Il v a des
objections h tout, et la proposition de fonder des villages protestants subira le sort commun. On craindra de compromettre le sentiment de nationalité française ; conune si le mélange des protestants français, comme si Tempire des lois françaises, l'autorité de l'administration française , la protection des troupes françaises , la vue constante du drapeau français, la prédication même d'un pasteur français, le recours en France pour toutes choses , ne devaient pas produire à la longue l'effet qu'on peut désirer ; comme si la nationalité française devait se fortifier et s'honorer beaucoup plus , en s'incorpbrant pêle-mêle un ramassis de vagabonds, rebuts de tous les pays; comme s'il ne fallait pas aller au plus pressé , et créer à tout prix une forte nationalité européenne , avant de tant s'inquiéter de la nationalité française !
Mais enfin , si les obstacles étaient écartés , si le principe était admis , si le gouvernement consentait à nous accorder un des dix-huit villages qu'il fait construire en ce moment , il importerait de ne plus abandonner cette grande affaire au hasard. Des comités devraient se former en Alsace , en Allemagne, en Suisse , à Marseille et à Alger. Ils devraient correspondre avec un comité central , en communication avec le gouvernement. Les comités d'Alsace , d'Allemagne , de Suisse , se mettraient en rapport avec les colons disposés à partir ; ils constateraient leurs moyens de travail , leurs ressources , leur industrie , surtout leurs sentiments ; et n'accepteraient , pour nos villages , que ceux qui présenteraient à tous
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égards, de véritables garanties. Les comités de Marseille et d'Alger, donneraient aux arrivants les directions et la protection qui leur seraient nécessaires.
Je fais des vœux pour que ce plan soit mis à exécution, parce que je crois qu'il peut en sortir un brillant développement de vie chrétienne ; mais je me consolerais plus aisément d'un non-succès, par la pensée des dangers que courraient en Afrique, ceux que nous y aurions appelés ainsi.
Nos autres colonies ont été plus oubliées encore qu'Alger, par les protestants français. On peut dire que nous avons méconnu à leur égard , nos devoirs les plus élémentaires et les plus directs.
Il y a dans les colonies des soldats protestants que nous laissons sans secours. Il y a des nègres ouvertement païens, ou catholiques de nom, auxquels nous ne voulons pas porter la parole du salut. Il y a une grande, une terrible question, qui va se résoudre, et dont nous ne savons pas nous occuper.
Prenons-y garde. Ce sont ici des obligations strictes, que d'autres ne peuvent remplir. Ni le service religieux parmi les soldats, nil'évangélisationdes nègres, ni l'abolition de l'esclavage n'admettent l'intervention des étrangers. Il y faut des agents français. Nos colonies ne s'ouvriraient ni aux Anglais ni aux Allemands. Elles repousseraient les quakers comme les moraves..
Je ne sais, mais il me semble que ce simple fait de la présence aux colonies d'une garnison française, qui s'élève à huit ou neuf mille hommes et qui doit ren-
fermer trois cent-soixante protestants au moins, est de nature à nous dicter notre devoir. Ces hommes sont divisés, à la vérité ; et chaque colonie ne renferme que quatre-vingts ou cent de nos coreligionnaires. Mais, leur petit nombre n'est pas un motif d'abandon, surtout dans un climat funeste, qui engendre une foule de maladies et tue chaque année une partie de nos soldats. Nous ne nous figurons pas assez ce que doivent être les sentiments d'un pauvre jeune homme, habitué dans sa famille à remplir ses devoirs religieux ; et qui, séparé de tous, loin de son pays, privé, depuis qu'il a revêtu l'uniforme, de tout secours pastoral, meurt lentement sans qu'une voix amie lui rappelle la foi de son enfance, lui relise les belles promesses de son Dieu.
Il sera pourvu à ce pressant besoin, si les propositions que je ferai dans la seconde partie de mon travail, sont adoptées par les ministres de la guerre et de la marine. Mais, en attendant la réalisation de mesures nouvelles, qui , précisément à cause de leur gravité, ne pourront pas être immédiates, il faut bien que nous portions nous-mêmes secours à nos coreligionnaires délaissés.
D'ailleurs, en le faisant, nous atteindrons encore un autre but. Nous nous adresserons à une autre classe, sinon plus intéressante, au moins plus nombreuse. Je veux parler des noirs ou mulâtres libres.
Je n'ignore pas que ceux qui sont encore esclaves, esclaves de maîtres tous catholiques, ne peuvent être abordés par nos missionnaires. Mais, en laissant à part les esclaves, notre droit de vendre des Bibles et
des traités, notre droit d'ouvrir des écoles, de bâtir des chapelles et d'y prêcher la parole de Dieu aux hommes libres qui veulent l'entendre, ce droit, écrit dans la Charte, ne peut pas nous être plus contesté aux colonies qu'en France.
En vain objecterait-on qu'aux colonies, tout le monde est catholique ou censé l'être. D'abord, ce fait peut être contesté, et il serait facile de découvrir dans nos lies, notamment à Bourbon, des familles protestantes auxquelles nous sommes tenus d'offrir enfin quelques secours religieux. Mais, en supposant même l'assertion aussi exacte qu'elle l'est peu, je dirai qu'enFrance aussi, il y a des villes et des villages entièrement catholiques ou censés l'être, au sein desquels s'est installé le culte protestant. Aux colonies comme en France, ce culte n'a qu'une seule condition à remplir ; c'est de respecter l'ordre public. Aux colonies comme en France, il peut aller en tous lieux et admettre tous ceux qui jugent convenable d'y participer.
Où en serions-nous, grand Dieu, si l'on voulait nous emprisonner dans nos circonscriptions protestantes, et nous défendre (ce qui est la vie de tout culte) de porter la vérité autour de nous ! Après une telle mesure, il ne manquerait plus, pour être conséquent , que de placer un gendarme à la porte de chaque temple, pour empêcher l'entrée de ceux qui ne sont pas nés dans notre communion.
Oui, la liberté des cultes comme celle des individus exige impérieusement que, partout, sans exception, nous puissions ouvrir des lieux de prières; que, partout, sans exception, ceux qui veulent s'as-
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défendent avec tant de violence au milieu de nous ; une cause essentiellement protestante. Qui dit protestant , dit par cela même , dans l'opinion des noirs et des mulâtres, partisan de l'émancipation . Et en cela, ils ne se trompent point. J'espère , pour l'honneur de notre église française, qu'elle justifiera mieux chaque jour cette glorieuse réputation du protestantisme.
Elle la justifiera, en mettant à profit les dispositions favorables des hommes de couleur, pour leur présenter, au lieu des vaines cérémonies dont on amusait leurs regards, la profonde et austère doctrine de la Bible. Elle la justifiera , en se montrant véritablement amie de ces pauvres âmes qui se perdent ; en s'occupant d'elles , mais à la manière des chrétiens ; en leur parlant moins de leurs droits que de leurs devoirs; en commençant enfin l'œuvre encore négligée , à notre honte , l'œuvre de leur émancipation morale , plus importante que l'émancipation de la loi.
Ah ! ce serait en effet le premier pas que ferait la cause de l'abolition de l'esclavage au milieu de nous. Jusqu'ici elle a été immobile, impuissante, sans sympathie, et presque sans considération dans notre pays.
Pourquoi cela? La faute en est-elle toute entière au pays, à ses préoccupations d'intérêts matériels, à son indifférence religieuse? Non, la faute est à nous aussi, à nous, qui devions sentir que cette belle cause était avant tout une cause évangélique, et qu'il fallait la soutenir par les seules armes de l'Évangile.
Au lieu d'agir ainsi, nous nous sommes affaiblis, en nous associant à des hommes , honorables sans doute, mais dont le mobile n'était pas le nôtre. Nous avons laissé aux mains de la philanthropie, cette œuvre qui ne pouvait prospérer qu'aux mains de la foi et de la charité. Et le public ne s'y est pas mépris. Il a senti que , jusqu'à présent , il n'y avait rien de sérieux dans les efforts que l'amour des âmes ne dictait pas. Il est resté froid, comme nous étions froids nousmêmes.
Il en sera autrement, le jour où la grande transformation coloniale aura été entreprise, non plus au nom d'une sentimentalité vague ou d'une religiosité sans vigueur , mais au nom du christianisme ; mieux que cela, où elle sera devenue l'affaire d'une église, d'une église qui débutera par l'action. Alors on comprendra que la cognée a été réellement mise à la racine de l'arbre. On comprendra qu'il ne s'agit plus de déclamations froides ou de travaux intermittents. On se sentira réchauffé à la flamme de cette action chrétienne. On se sentira ému au contact d'une véritable émotion, de l'émotion de toute une église. On se sentira pénétré d'un involontaire respect à l'ouïe de ce langage nouveau, où chacun retrouvera ses devoirs : l'esclave, ses devoirs d'obéissance ; les maîtres, leurs devoirs de charité ; le législateur, ses devoirs d'émancipation.
Pour s'intéresser, il faut agir. Le protestantisme français, si indifférent jusqu'ici à une question qui touche à l'Évangile par tous les bouts, où le salut des âmes est engagé de tant de manières, le protestan-
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tisme français se réveillera, quand il aura ses ministres, ses évangélistes, ses colporteurs au sein de nos colonies. Ce ne sera plus pour lui une cause d'humanité, se sera sa cause. Les rapports des missionnaires, le récit de leurs difficultés, de leurs succès , de leurs espérances, entretiendront parmi nous une sympathie réelle et constante. Nous saurons ce qui se fait. Nous nous inquiéterons de ce qui doit se faire.
Pour nous, enfin, la queistion sera mise à l'ordre du jour.
Elle y sera mise aussi pour d'autres ; et ce ne sera pas le moindre résultat de notre intervention. L'église romaine se précipitera dans le champ où nous serons entrés. Les colonies se couvriront de missionnaires; et, si, dans le nombre, il y en a peu qui portent avec eux l'Évangile entier de Jésus^^hrist , tous du moins en répandront quelques pages autour d'eux. Il y aura un mouvement général de rénovation, de progrès moral ; et le grand travail préparatoire aura commencé.
Il aura commencé par nous au sein de la seule population de couleur. Il se continuera par d'autres au sein de la population esclave. Et, lorsque l'heure sonnera pour l'émancipation individuelle ou simultanée, il y aura, dans la classe libre, un noyau de chrétiens évangéliques auxquels les nouveaux affranchis pourront se joindre, soit qu'ils arrivent en masse à la liberté, soit que (comme je le désire), ils la conquièrent l'un après l'autre, par leur bonne conduite et leur travail .
Je le demande aux colons. Y a-t-il une solution
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plus favorable pour eux, que celle qui est basée sur l'éducation religieuse des noirs, sur l'institution de familles régulières, sur la prédication d'une religion d'humilité, de renoncement, d'amour, de devoirs ?
Je le demande aux abolitionistes. Y a-t-il une mesure plus décisive, plus propre a signifier aux colonies la fin prochaine et irrévocable de l'esclavage, que l'invasion des missionnaires de toutes les communions ?
Je le demande aux protestants. Notre culte ne se nierait-il pas lui-même en France, s'il oubliait de travailler à se reproduire dans les colonies françaises, au moment d'une crise si solennelle ?
Ce que nous ferons dans nos propres îles , nous sommes aussi appelés à le faire dans celles des îles voisines, où notre langue s'est conservée parmi les noirs. Je veux parler des colonies anglaises de Maurice , de Sainte-Lucie , de la Dominique et de l'état indépendant d'Haïti.
Là, de nombreuses populations noires, qui n'ont guère de chrétien que le nom , attendent que la France protestante ait enfin pitié d'elles. La France protestante ne restera pas sourde à cet appel pressant que Dieu lui adresse en leur faveur, quand il lui dit par la bouche de saint Paul : « Comment incoqneront'-ils celui eux qui ils rConi point cru? et comment croiront^ ils m celui dont ils n^ont point entendu parler? et comment en entendront-'ils parler, s'il ny a qu/elqu'un qui leur prêche? e( comment prêchera^C-on , sinon quil y en ait qui soient en^ voyés? ai mi quil est écrit ; Oh! que les pieds de ceux qui
amumcenl la paix sont beaux ^ les pieds , dis^je, de ceiut qui a$inanceni de bonnes choses, b
Ces pauvres nègres n'ont point entendu parler de ce nom, dont il est dit, que celui qui V incoque sera sauvé. Ils n'ont pas vu paraître, au milieu d'eux, ces beaux pieds des messagers de la Bonne - Nouvelle. Quelle responsabilité pour nous, si nous tardions encore !
Ne cherchons pas à nous tromper nous-mêmes, pour tranquilliser nos consciences. Ne disons pas, que Haïti , que Maurice ont leur clergé romain. Car ce clergé ne possède pas la vérité, la pure et éclatante vérité , qui saisit les âmes , qui les touche , qui les transforme. Ce clergé ne s'appuie pas sur cette solide base, qui prévient les chûtes. Il est tombé, tombé aussi bas que les nations qu'il est censé instruire ; tombé comme tombe , en général , le clergé catholique , presque partout où le voisinage et la surveillance de la communion protestante, n'excitent pas sa vigilance , en éveillant chez lui un instinct de conservation. Ne disons pas non plus que la Dominique et Sainte-Lucie ont leurs missionnaires anglais. Car les Anglais rencontrent, auprès de ces anciens esclaves français, des obstacles de plus d'un genre. Il leur est difficile de s'en faire suffisamment comprendre ; et bien souvent , cette demande nous est venue d'Angleterre : c Envoyez-nous, pour l'évangélisation des colonies jadis françaises , quelques missionnaires du midi de la France, également propres à parler leur langue et à supporter leur climat.»
Et, en effet, pourquoi l'Éternel aurait-il conservé, sous une latitude plus méridionale que partout ail-
leurs en Europe, une poignée de chrétiens évangéliques, si ce n'était pour les employer à la conquête religieuse des pays du sud? Pourquoi, malgré tant de persécutions, y aurait-il encore des protestants français , si ce n'était pour servir d'agents auprès de toutes les nations qui parlent l'idiome de la France ? Vis-à-vis d'elles, nous sommes les interprètes-nés de/ l'Évangile, les apôtres désignés par Dieu lui-même. Elles ont droit à notre intervention, et , si elles périssent, si elles demeurent plongées dans leur ignorance ou dans leurs superstitions, c'est à nous qu'il en sera demandé compte.
Le jour de la Pentecôte , quand les disciples commencèrent à parler les langues étrangères, chacun d'eux reconnut sans doute une mission spéciale et irrécusable , dans le don qu'il avait reçu. L'un s'achemina vers les Parthes, l'autre vers les Mèdes, le troisième vers la Lybie, celui-ci vers Rome, celui-là vers les Cretois ou vers les Arabes.
Eh bien ! nos obligations aujourd'hui ne sont pas moins claires. Si les miracles ont cessé , s'il faut de longues et pénibles études pour apprendre les langues étrangères et se mettre en état de prêcher, selon la parole du Seigneur, l'Évangile à toutes les nations, il y a un ordre écrit dans la langue native de chaque peuple. Il se doit, plus particulièrement, à ceux dont il peut se faire comprendre sans efforts. Déjà, de dignes missionnaires ont quitté la Suisse française , pour payer une partie de notre dette et de la leur, au Canada. Mais Saint-Domingue, mais les îles anglaises qui ont autrefois appartenu à la France , dans la mer
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des Indes et dans les Antilles, voilà des pays auxquels nous sommes encore débiteurs , pour parler le langage de saint Paul.
Doute-t-on de Taccueil qu'y recevraient nos instituteurs et nos évangélistes?
Mais, auprès de tous ces peuples , même de ceux qui professent la religion romaine , le protestantisme est en faveur. C'est pour eux, le culte de l'émancipation. C'est le culte de la nation qui a donné 500 millions pour libérer les pauvres esclaves. C'est le culte de ces hommes , dont l'opinion a forcé les déterminations du gouvernement britannique , c'est le culte des hommes qui sont venus dépenser leur vie dans les colonies, et apporter à leurs frères tous les genres de délivrances.
Il y a plus. Notre qualité de Français sera un nouveau titre à leur confiance. Malgré tous les souvenirs d'un cruel despotisme, ils sont invinciblement liés à nous par la communauté du langage, des mœurs ; par ces attaches si mystérieuses et si fortes, qui sont aussi lentes à se détruire, cpi'elles ont été lentes à se former. Dans l'île de France, comme dans l'île de Saint-^Domingue , à Roseau , comme à Port-Castries , nous nous sentirions en quelque sorte chez nous. Ce serait presque à des compatriotes que nous aurions à faire.
Et n'y a-t-il pas dans ces pensées même de patrie , dans cette mémoire d'une domination perdue ; n'y a-t-il pas quelque chose qui nous dicte impérieusement notre devoir ? Ces terres où l'on nous appelle aujourd'hui, elles ont été longtemps témoins de nos
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cruautés. Ces hommes auxquels on nous presse de porter l'Évangile, nous sommes allés les chercher sur un continent lointain ; nous sommes allés les ravir, au milieu des massacres et des incendies enfantés par notre avarice. Nous les avons arrachés à des familles en pleurs. Nous les avons entassés sur ces infômes bâtiments qui, selon l'expression de l'illustre Pitt, recelaient plus de souffrances et plus de crimes, qu'il n'en a jamais tenu dans un espace aussi resserré. Nous les avons gouvernés par le fouet, entretenus dans l'ignorance et dans une effroyable corruption. Un baptême, quelques mots de catéchisme peut-être, voilà tout ce que nous leur avons offert au nom de Christ ; et, sous nos yeux, ils se sont vautrés dans la fange des passions les plus grossières, sans que nous ayons daigné nous demander s'il n'y avait rien à faire pour ces soi-disant chrétiens auxquels l'instituticm du mariage restait étrangère.
Ah ! c'est aux Français à payer, en partie du moins, ce compte terrible de la France. C'est aux Français à réparer les maux que leurs pères ont causés. Le sang versé au Cap-Français, n'est point une expiation. Ce qu'il faut aux pauvres enfants de l'Afrique, ce n'est pas le sang des hommes , c'est le sang de Celui qui est mort sur la croix, pour expier les péchés de quiconque croirait en lui, et devant lequel il n'y a pJui m Juifs ni Grecs, ni libres ni esclaves.
Allons leur parler de ce sang qui dit de meilleures choses que celui d'Abel. Allons leur raconter les miséricordes infinies de notre Dieu. Allons leur apprendre à ne mettre leur confiance ni dans des oeuvres, ni
dans des cérémonies , mais dans le Rédempteur des noirs et des blancs. Allons leur prêcher cette foi qui sauve , cette foi qui sanctifie et qui régénère , cette foi qui change la vie par cela même qu'elle change le cœur. Allons leur prouver notre amour, et réclamer le leur. Allons établir l'alliance durable, l'ailiance évangélique des races , et chercher des frères parmi ceux qui n'étaient que des choses il y a cinquante ans.
Allons chercher aussi parmi eux des compagnons de service. Qui sait si Dieu , qui semble vouloir se servir des noirs de la Jamaïque ou d'Antigue pour évangéliser l'Afrique , ne veut pas se servir des noirs d'Haïti ou de Maurice pour évangéliser la Martinique, la Guyane, la Guadeloupe et Bourbon? Tout se lie dans le bien comme dans le mal. Il n'y a guère de crime qui n'en enfante d'autres. Il n'y a guère d'entreprise pieuse qui n'en produise ou n'en serve d'autres. J'ignore sans doute à quelle époque il nous sera permis d'employer , dans nos propres colonies , les missionnaires nègres que nous aurons formés ailleurs. Des préjugés , des craintes aveugles pourront les écarter quelque temps. Mais , ce qui est certain , c'est qu'un jour viendra où leur arrivée sera pour tous un bienfait ; c'est que là , et là seulement , se trouvera le contre-iK>ids de l'émancipation qui se prépare , et qu'elle aboutirait à une dissolution sociale , si nous ne tenions en réserve des auxiliaires nombreux qui proclameront dans les chapelles et dans les écoles , dans leur prédication et dans leur vie, ces grands principes d'humilité , de travail , d'affection
fraternelle pour les blancs , de respect pour les puissances établies , de pureté et de paix , que les âmes converties connaissent toutes et qu'elles connaissent seules. Assurément , il y aura place pour les noirs , dans ce vaste et difficile travail qui guidera tout un peuple de l'esclavage légal à l'indépendance légale , et de la servitude du péché à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Il y aura place pour eux, et ceux que notre église aura formé, ceux qui parleront notre langue, ceux que leurs souvenirs et leur éducation rapprocheront également de nous, ne paraîtront pas les moins acceptables aux yeux des colons.
Je viens de parler des obligations plus étroites qui nous sont imposées envers ceux que rendent particulièrement accessibles pour nous certaines circonstances extérieures. A ce titre , l'Espagne ne peut être passée ici sous silence.
Ce vaste pays catholique , où les germes de la réforme ont péri sous les pieds de l'inquisition, s'oflFre de toute manière à nos efforts.
Non-seulement les bûchers ne s'y dressent plus contre les dissidents ; mais , le gouvernement placé à sa tête a pu rompre en son nom avec le chef visible du catholicisme ; il a pu interdire momentanément toute relation entre le clergé de la Péninsule et celui qui seul a droit de le diriger. Je n'approuve pas cet acte , car j'y vois une intervention du pouvoir civil
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dans les affaires spirituelles ; mais je ccmstate ce fait énorme comme signe des changements accomplis.
Ces changements frappent tous les yeux ; la naticm la plus fanatique de l'Europe est devenue la plus incrédule. La domination exclusive de Rome y a porté ses fruits, comme en Italie. Les masses n'y sont plus catholiques ; et , par une conséquence , hélas ! nécessaire , elles n'y sont plus chrétiennes. Les ignobles masures qui couvraient, surchargeaient et dérobaient aux regards le beau monument de l'Évangile , l'ont entraîné avec elles, en s'écroulant.
Telle est la situation de l'Espagne, ouverte, comme elle ne l'a jamais été, à la propagation de la vérité. Mais cette situation a pour nous quelque chose de spécialement favorable.
Seuls voisins de l'Espagne, nos départements frontières sont en relations journalières avec les habitants de la Catalogne , de l'Âragon , de la Navarre » du Guipuscoa. Des deux côtés des Pyrénées , on se connaît, on se voit sans cesse, on conserve les mêmes habitudes , on parle le même langage.
Ce n'est pas tout. L'Espagne a voulu faire connaissance plus intime avec nous. Elle nous a envoyé trente mille de ses enfants. Ils ont habité longtemps notre territoire. Quelques-uns l'habitent encore.
Hé bien ! je le demande , avons-nous profité de ces circonstances si propices , si inespérées? Où sont nos Bibles espagnoles, nos Traités espagnols, nos livres espagnols de controverse et d'édification? Où sont nos évangélistes spécialement formés pour une œuvre aussi urgente? Les villes , les villages français
QUELQUES lŒYOlRS HORS DE IHANCB. 135
qui bordent les Pyrénées sont-ils devenus des dépôts de livres destinés aux Espagnols ? sont-ils devenus des stations de missionnaires ? et ces grands corps de réfugiés, les avons-nous enveloppés de nos efforts chrétiens , d'efforts proportionnés à la grandeur de l'entreprise? toute l'église de France s'est-elle précipitée sur ses armes, afin de livrer une bataille décisive ?
Personne n'ignore la réponse qu'il faut faire à ces questions. On a essayé quelques tentatives auprès d'un petit nombre de réfugiés. Mais, quant à ce travail audacieux, opiniâtre, qu'exige le service du Seigneur; quanta ces assauts incessamment répétés que le vrai soldat de Jésus-Christ sait livrer aux forteresses ennemies ; quant à ce zèle brûlant , qui dévore ceux qui se sentent en possession du salut , et qui voient des millions d'âmes se perdre par leur faute ; rien de semblable ne s'est manifesté au milieu de nous.
J'espère qu'il en sera autrement à l'avenir; car l'esprit de propagande apostolique est inséparable de la foi des apôtres , et cette foi se réveille au sein du protestantisme français. Encore incertaine , timide , regardant trop à sa faiblesse extérieure , et pas assez au bras de Dieu qui la soutient , elle calcule trop les difficultés et ne sait pas saisir les occasions. Mais , ses hésitations cesseront bientôt; autrement, elle ne serait pas la foi des apôtres. Elle rentrera en Espagne comme elle y était entrée il y a dix-huit siècles : avec le même coursée , la même espérance , et appuyée sur la même croix.
136 QUELQUES DBVOIES HORS DE FftANCB.
Que la mission s'entreprenne en même temps à l'intérieur de l'Espagne , et sur la frontière , et sur notre propre territoire. Le temps presse , trava%Uan$ pendant quil est jour ; car la nuit vient où personne ne peut travailler, fie permettons plus qu'il pénètre en Espagne un seul homme qui n'ait entendu parler de l'Évangile, un seul ballot qui ne contienne de bons livres. Agissons enfin conmie on agit quand on veut vaincre.
Surtout , ne disons pas que l'Angleterre fera ce que nous ne saurons pas faire nous-mêmes. Épargnons à cette œuvre nouvelle la calomnie banale qu'on jette à présent sur toutes les œuvres, c C'est de la politique , dit-on , et non de la religion ; car l'Angleterre seule y intervient. >
Cette odieuse supposition devient vraisemblable , grâce à notre indolence et à notre lâcheté. Comment croire , en effet , qu'il s'agisse réellement de l'intérêt des âmes et de l'avancement du règne de Dieu, là où un seul peuple , toujours le même , se présente sur la brèche? Comment croire qu'il s'agit de protestantisme , là où tant d'églises protestantes s'abstiennent , pour faire place à une seule ; là où n'apparaissent ni les agents de l'Allemagne, ni ceux de la Suisse , ni ceux de la Hollande , ni ceux des États- Unis?
Mais , de toutes ces églises réformées , il nr'en est aucune qui soit plus propre que la nôtre à faire tomber les accusations d'ambition hypocrite et de propagande politique, par sa coopération. Comme nation, la France est loin d'avoir les mêmes intérêts que l'Angleterre ; et quand on verrait des Français asso-
ciés aux Anglais pour répandre des Bibles, pour prêcher TÉvangile , pour multiplier et défendre les missions protestantes , on n'oserait plus attaquer ces actes par des insinuations empoisonnées. On n'oserait plus dire que les missionnaires protestants travaillent à l'aggrandissement d'un royaume qui n'est pas celui de Dieu.
C'est notre faute, s'il y a tant de grandes et saintes choses dans le monde qu'on flétrit du nom d'intrigues britanniques. Il faut bien qu'elles soient anglaises, quand personne ne sait en partager avec l'Angleterre la glorieuse responsabilité. Mais elles seront chrétiennes, elles seront protestantes^ le jour où tous les protestants y auront mis la main , quelles que soient d'ailleurs les prétentions hostiles de leurs diverses patries.
L'émancipation des esclaves est anglaise! la suppression de la traite est anglaise! les missions protestantes sont anglaises ! la diffusion des Bibles est anglaise! Sachons enfin mettre un terme à cet état de choses qui compromet une cause sacrée , en la confondant avec une autre cause fort profane. Protestons contre cette synonimie qui s'établit entre le gouvernement anglais et la propagande évangélique. Montrons-nous partout aux côtés de nos chers frères , de nos précieux alliés en Christ , les agents de la grande Bretagne , et élevons si haut la baimière du protestantisme , qu'elle enveloppe et cache à jamais dans ses plis, les misérables baimières des nationalités politiques.
Nous sommes tenus d'agir en Espagne » quand ce
ne serait que pour constater le caractère exclusive* ment religieux des tentatives qui s'y font.
Mais le même motif doit nous appeler ailleurs. Il doit nous faire sentir le besoin d'établir des relations suivies et vraiment fraternelles avec tous les protestants du monde. Rien de triste , rien de charnel et de mondain , rien d'opposé au vrai caractère du christianisme, comme ces barrières terrestres qui emprisonnent encore et séparent l'une de l'autre les fractions de l'église évangélique. Qu'elles tombent enfin devant la foi commune, devant l'amour ! Que les distinctions de patrie terrestre s'effacent enfin devant l'unité de la patrie qui est aux cieux ! Que la catholicité , ce caractère de la vérité auquel on n'a pas le droit de renoncer en son nom, reparaisse au sein du protestantisme!
Gomment ne pas s'afifliger, ne pas rougir, en pensant que nos églises françaises sont aussi étrangères aux ^lises allemandes, par exemple, que si elles n'avaient pas les mêmes espérances et les mêmes craintes, les mêmes amis et les mêmes ennemis, le même Évangile, le même Sauveur? Il y a en Allemagne des œuvres en souffrance , et nous l'ignorons. 11 y a en France des nécessités pressantes , et l'Ailem^igae ne nous tend pas la main. Où est donc cette communion des saints, don précieux du Seigneur? Qu'en avons-nous fait? Sommes-nous encore Us titetii-
bres les uns des autres? Peut-on dire des nations protestanteSy qu'il y a plusieurs membres^ mais un seul corps; et que les membres ont un soin muiv^l les uns des autres? Peuton dire , en parlant d'elles , que , lorsqu^un des membres souffre, tous les autres membres souffrent avec lui; et que lorsqu'un des membres est honoré^ tous les aiUre^ membres en ont de la joie?
Hélas ! le corps de Christ est comme divisé ; il Test encore, quoiqu'il le soit moins aujourd'hui qu'il ne l'était, il y a trois cents ans. Le travail incessant qui se fait vei'S l'unité, n'est pas assez avancé encore, pour que les coups frappés à Berlin, se fassent sentir à Paris, à Amsterdam, à Londres et à New- York. Nous ne nous souffrons pas des souffrances, nous ne triomphons pas des succès de tous nos frères. On ne convient même pas qu'il faille aspirer à une vraie catholicité protestante , et peut-être contestera-t-on les arguments que je viens d'emprunter à saint Paul. Peut-être fera-t-on remarquer que ce ne sont pas diverses églises, mais divers fidèles de la même église qu'il compare aux membres du corps de Christ. Peutêtre essaiera-t-on de réduire ce corps aux proportions d'une église française, d'une église allemande, d'une église anglicane ou d'une église hébraïque.
Comme si les apôtres l'avaient réduit, eux, aux proportions d'une église de Corinthe, d'une église de Rome , d'une église d'Éphèse , ou d'une église de Galatie !
Âh ! je pourrais multiplier les citations de saint Paul, et en faire ici qu'on ne contesterait plus. Je pourrais rappeler les secours que l'église de Thessa-
140 QDBLQCES DBVOIAS HORS DE FRANCB.
Icmique recevait de celle de Philippes, pour subvenir aux besoins de Tapôtre. Je pourrais rappeler ces collectes de Galatie et de Corinthe, de Macédoine et d'Achaie, destinées aux pauvres de Jérusalem; et je pourrais demander si les choses se passent encore de la sorte ; si , à l'époque où une grande société des missions luttait, en Amérique, contre l'extension croissante de sa tâche, à l'époque où ses membres, prosternés devant le Seigneur , lui demandaient une délivrance qu'il accorde toujours à ceux qui le cherchent lui seul, si, à cette époque, dis-je, les dons (si faibles Aissent-ils) de notre église de France, sont allés à travers l'Atlantique, témoigner de notre vivante affection.
Je pourrais demander si nous regardons les relations suivies entre les églises, comme entièrement inutiles de nos jours ; et si nous croyons que l'union du christianisme naissant n'a été servie en rien par ces salutations écrites, dont les lettres de saint Paul nous ont conservé de si touchants exemples ; et si la communion des saints n'était pas plus réelle , alors que les églises tfAsie saluaierU celles de Corinlhe.
Je pourrais demander enfin, s'il ne serait pas utile, aujourd'hui comme au temps des apôtres, de se visiter quelquefois au nom du Seigneur. Que de bénédictions s'attacheraient à ces pacifiques ambassades! Combien les témoignages de cet amour, qui franchit les distances , qui oublie les différences de langue ou de patrie; combien ces communications solennelles, entre des hommes rapprochés par des mobiles qui ne seraient pas ceux des autres vovageurs ; com-
QUELQUES DEVOIRS MOUS DE FRANCE. iM
bien ces échanges empressés de sentiments, de pensées, de secours et de prières ne toucheraient-ils pais toutes les âmes, et ne rendraient - ils pas plus sensibles la protection, la force et la fidélité de Dieu, en même temps qu'ils feraient abonder les joies de la fraternité chrétienne, qu'ils redoubleraient l'énergie et l'efficace de la- foi ! ayons donc aussi nos Jychique et nos Onêsimeipouvles envoyer^ à Thessalonique elà Ephèse.
Je sais bien que la situation anormale où le pouvoir civil a placé l'église protestante de France, ne lui permet pas d'agir officiellement, ne lui permet pas même d'exister. Elle ne peut, ni secourir d'autres églises, ni leur écrire, ni les visiter; et, lors même qu'on accueillerait les réclamations que nous exposerons plus tard, au sujet de son organisation synodale, il faudrait prévoir que les gouvernements, tant qu'ils prétendront se maintenir dans le domaine du spirituel, et qu'ils ne borneront par leur intervention aux mesures de police, de recouvrement ou de répartition des centimes d'église, chercheront à proscrire les relations, même les plus légitimes, entre les corps ecclésiastiques des divers pays.
Mais , ce que l'église elle-même est momentanément hors d'état d'accomplir, c'est aux membres de l'église à le faire. Est-il si difficile de réunir quelques secours, pour les œuvres protestantes des autres pays? si difficile de leur envoyer des témoignages écrits de notre attachement, de leur envoyer même des représentants de leurs frères dispersés en France ? N'oublions pas, que si nous persistions à négliger ces
actes, nous perdrions le droit de croire^ avec les chrétiens de toutes les dénominations, à la communion de$ êaints el à V Eglise universelle.
J*ai reconnu , d'ailleurs , et je me plais à répéter , que risolement des chrétiens évangéliques , leur arbitraire et grossier classement par circonscriptions politiques , cèdent tous les jours davantage au sentiment de leur unité réelle, au besoin de se rapprocher et de se connaître. Les preuves de cette grande révolution se retrouveront plus naturellement rassemblées dans la dernière partie de ce travail.
Contentons-nous de mentionner ici, non-seulement ces pensées de fondations communes , pour secourir les protestants de toutes les nations , pensées qui se font jour dans le pays le moins communicatif , en Allemagne ; mais, surtout , le fait significatif de l'association de la Prusse et de l'Angleterre, pour une même création religieuse, et cet autre fait, non moins significatif, non moins nouveau, d'un appel adressé à toutes les églises protestantes par celle d'Ecosse, afin que toutes, aux mêmes jours et aux mêmes heures, fassent monter les mêmes prières aux pieds de leur unique chef.
Il y aura eu, soyons-en sûrs, des bénédictions particulières, sur cette multitude d'hommes qui, au mois d'octobre dernier , se sont agenouillés à la fois , pour implorer la conversion du monde, dans toutes les langues du monde ; comme il y eu des bénédictions sur les fidèles, qui, en Europe, en Asie, en Afipique, en Amérique, dans les îles de la mer, s'assemblent.
le premier lundi de chaque mois, et prient pour les missions évangéliques.
Ces missions réclament spécialement l'application du principe d'association, que nous avons posé plus haut. Là surtout , il importe qu'on nous voie toujours auprès de nos dignes frères d'Angleterre. Là surtout, il importe que la France rencontre toujours des Français , et qu'elle ne puisse plus attaquer au nom de la politique les plus pures entreprises de la religion.
Personne n'est plus attaché que je ne le suis à nos belles missions françaises du sud de l'Afrique. Mais avons-nous le droit de nous y renfermer, quand la cause générale des missions protestantes exige notre présence en Chine, dans toute l'Océanie; quand, bientôt peut-être , elle l'exigera au Japon? Lorsque, en Syrie, la France cherche à combattre l'œuvre anglaise de l'évèché de Jérusalem; quand Taïti est aussi , comme théâtre de manœuvres anglaises , l'objet d'une jalousie nationale, dont la foi évangélique ressent les effets; quand les missions des îles Sandwich, tout américaines qu'elles sont, doivent l'odieuse expédition de notre marine , à la haine excitée par ce^ Anglais ^ qui se servent de la Bible pour seconder leurs projets d'agrandissement?
Ah! nous sommes des lâches; car le lendemain d'un pareil crime, des missionnaires français ne sont pas partis pour Honolulu ; et depuis , nous n'avons pas élevé la voix chaque jour pour flétrir cet acte sauvage, cet incroyable abus de notre pavillon. Le véritable amour de l'Évangile , comme aussi le véritable amour de la France, aurait dû nous inspirer
ikk QUETjQITES devoirs HOAS de FRANCE.
une autre conduite. Des protestations énei^ques et sans cesse renouvelées , auraient dû rendre à jamais impossible le retour d'actes sauvages que la conscience publique aurait fini par juger aussi sévèrement que nous-mêmes.
Que , du moins , il se conserve dans notre église , conune le plus sérieux des avertissements, le souvenir de cette journée néfaste qui, il y a trois ans, a vu le gouvernement chrétien , le gouvernement indépendant des îles Sandwich , obligé de courber la tète sous les violences d'un peuple ordinairement noble et généreux !
Ce gouvernement avait cru devoir user contre les missionnaires catholiques d'un droit dont il serait plus libéral sans doute de ne pas se servir, mais qu'on n'a jamais contesté aux États catholiques du sud de l'Europe , quand ils s'en arment contre les missionnaires protestants. Il n'avait pas interdit l'entrée de son territoire aux Français , mais aux ecclésiastiques français venant exercer leur ministère et lutter contre le culte établi ; de même que ce n'est pas aux Français que les États romains ou napolitains refusent l'entrée de leur territoire , quand ils l'interdisent aux pasteurs français venant exercer leur ministère et lutter contre le culte établi.
Si la France est décidée à imposer partout des traités , aux termes desquels ses nationaux soient admis à prêcher leur religion et à en célébrer les rites , indépendamment des règles posées par la législation intérieure des divers pays, nous sonunes en mesure de fournir à notre marine des occasions
QUELQUES DEVOIRS HORS nS FRANCE. 145
de se signaler plus glorieusement qu'elle ne Ta fait en triomphant de la paisible reine d'Honolulu. Il nous sera facile de constater que des sujets français, revêtus du caractère de ministres du saint Évangile, n'ont pas été admis à s'installer en cette qualité à Madrid , à Naples , à Rome , à Florence , à Milan , à Turin, et dans une partie de la Suisse. Nous prouverons que le Portugal , qui a déjà usé tant de constitutions depuis dix années , n'en a pas eu une seule qui permît l'exercice public du culte protestant. Voilà une longue suite d'expéditions dont le principe est d'avance accepté ; car ce principe, reposant uniquement sur des considérations de nationalité, ne variera pas, sans doute, selon qu'il s'agira de Français catholiques, ou de Français protestants.
Mais, non. Il n'y a pas eu de principe au fond de notre conduite. Il y a eu des préventions. Il y a eu de la haine. Il y a eu alliance monstrueuse entre la politique de l'État et une religion qui n'est plus celel de l'État. La violence qui installait le culte romain avec toutes ses pompes, au milieu d'une nation récemment gagnée au culte en esprit et en vérité^ ouvrait en même temps ses ports aux spiritueux de la France.
Le même jour , deux prohibitions ont été levées, sous la menace de nos batteries : celle qui s'appliquait au catholicisme , et celle qui s'appliquait aux eaux-de-vie !
Ce dernier acte achève de caractériser l'expédition. Personne , en effet , n'ignore les ravages moraux et physiques que l'eau-de-vie a produit de tout temps
parmi les peuples sauvages , et les scènes de débauche qui ont suivi immédiatement l'exécution de notre infâme traité , sont un commentaire assez éloquent pour nous dispenser d'en présenter d'autres.
Au reste , si les premiers résultats ont été déplorables , la Parole étemelle de notre Dieu est assez puissante pour y mettre un terme. Elle ne reculera ni devant Rome , ni devant le funeste commerce que le consul de France et quelques autres personnes n'ont pas craint d'entreprendre. Elle fortifiera les consciences mal affermies dans lesquelles une habile hérésie vient jeter un trouble nouveau. Elle reprendra à salut , elle relèvera , elle régénérera ceux qu'entraînent de grossières passions.
Ce qu'elle a déjà fait aux îles Sandwich, n'est-il pas le garant de ce qu'elle doit y faire encore? Où trouver, dans les annales de l'administration et de la politique, une transformation sociale qui puisse se comparer à celle que 60 pauvres missionnaires américains ont opérée au milieu de 150,000 sauvages?
Les marins qui les calomnient , oublient de comparer la sécurité dont ils jouissent aujourd'hui , avec les mœurs féroces et sanguinaires qui faisaient redouter autrefois ces peuplades cuivrées et tatouées , au milieu desquelles l'illustre Cook trouva la mort.
Ce qu'un grand nombre d'entre eux n'oublient pas , hélas ! c'est de comparer la sévérité actuelle de la plupart des femmes de ces îles, avec l'universelle dépravation qui y régnait , avant que la loi sainte de Jésus^Christ eût remplacé les superstitions du Tapou. Il faut bien le dire , quoiqu'un tel aveu soit de nature
à faire monter la rougeur sur nos fronts : là se trouve un des principaux griefs de nos équipages ; et Ton ne peut en douter, à la vue des violences auxquelles les matelots du Daniel se sont livrés contre la mission américaine , parce qu'une loi interdisait aux femmes toutes relations avec eux.
De tels griefs sont un bel éloge. Mais, pour faire l'apologie de l'œuvre accomplie aux îles Sandwich , il ne faudrait que la raconter.
Il ne faudrait que montrer ces hommes, qui jadis traitaient les femmes comme des créatures d'un ordre inférieur, qui ne les autorisaient ni à s'asseoir à la même table qu'eux, ni à manger des mêmes mets ; qui ne leur permettaient que la chair de chien ; qui n'avaient avec elles d'autres relations que celles du libertinage ; et qui à présent, sous l'influence de leurs missionnaires mariés, comprennent la sainteté des liens conjugaux; respectent leurs compagnes, et goûtent pour la première fois les joies sanctifiantes de la famille.
Il ne faudrait que montrer ces hommes, qui jadis tuaient plus de la moitié des enfants , et qui à présent les entourent de leur tendresse et de leurs soins.
Il ne faudrait que faire l'énumération des écoles, des imprimeries, des journaux qui se sont établis dans ce pays , où la langue naguère n'était ni écrite ni formée, et où à présent les Bibles, les Traités s'impriment de toutes parts et se distribuent à plus dix mille lecteurs.
Il ne faudrait qu'entrer dans les églises ; que parcourir les rues le Dimanche.
Partout, en dépit du désordre que le traité français a fait naître, on rencontre, et l'observation extétieure de la loi religieuse, et la conversion réelle des cœurs.
Tels sont les fruits de ces missions protestantes tant décriées, et sur lesquelles on est encore si bien venu à déverser en France les plus odieuses accusations.
Les méihodisies ( c'est l'expression, qu'à tort ou à raison, on emploie comme injure), les méthodistes sont cause de tous les maux. — N'est-ce pas à eux qu'on s'en est pris récemment de l'oppression dont, assurait-on, les Boers hollandais du Cap sont victimes? N'est-ce pas eux qui écrasent sous leur joug de fer les populations qu'ils se sont soumises? N'est-ce pas eux qui spéculent sur le droit de visite, sur l'affranchissement des noirs, et qui, sous couleur de religion, s'occupent uniquement de leurs propres affaires ou tout au moins de celles de la Grande-Bretagne? N'estce pas à eux que s'appliquent ces accusations récentes de nos journaux : « les missionnaires anglais et américains, sont des gens cupides, ignorants, qui cumulent avec la prédication le trafic le plus sordide * . . . . ^ Leurs ambitieux efforts semblent n'avoir encore eu d'autres résultats que d'assurer dans les Archipels, la prépondérance politique du pays qui les avait envoyés, en détruisant avec une épouvantable rapt' dite les populations quils étaient venus convertir ? »
Je ne sais si l'indignation que ces mensonges excitent en moi, n'est pas dominée par la compassion que j'éprouve pour les malheureux qui ne craignent pas de s'en faire les échos ; et qui sans avoir rien lu.
rien approfondi, sans is'être informés, ni de la vie de nos missionnaires, ni de leur mort ; ni de leur courage, qui affronte également les anthropophages de rOcéanie et les anthropophages du sud de l'Afrique, le climat meurtrier de la Guinée et le climat glacé du Groenland ; ni de leur influence, qui se traduit partout en douceur, en pureté, en véritable civilisation ; ni même ( pourquoi ne pas en faire mention ? ) des services qu'ils rendent à la science en ne voulant servir que le Seigneur, flattent lâchement les passions haineuses du vulgaire, et ajoutent au poids de cette croix déjà bien lourde, que Jésus-Christ a voulu placer sur les épaules de ses plus fidèles serviteurs.
Qu'ils examinent avant d'attaquer. Qu'ils comparent, avant de proclamer, comme ils le font, l'immense supériorité des missions romaines.
Dieu me préserve de vouloir rabaisser à mon tour une œuvre que l'amour des âmes peut seul inspirer; je serais inexcusable, de ne savoir reconnaître aucun bien dans une communion, qui, tout infidèle qu'elle est sur un grand nombre d'articles, n'en conserve pas moins assez de vérité pour qu'on puisse, avec le secours de la grâce, trouver le salut dans son sein. Qu'ils soient catholiques ou protestants, ces hommes qui quittent leur famille, leur patrie, et vont affronter mille périls pour obéir à la voix du Maître , je les respecte, et j'admire en eux les effets merveilleux de la foi chrétienne.
Mais, enfin, si l'on fait des rapprochements, il est impossible de ne pas en tirer une conclusion diamétralement contraire à celle qu'on nous donne , en
France, comme évidente par elle-même et incontestable.
S'agit-il de l'étendue et de l'importance des travaux missionnaires? L'église la plus nombreuse est celle qui fait le moins. L'Asie, la Polynésie, l'Afrique, ces grandes contrées païennes, ne comptent que bien peu de missionnaires romains, tandis qu'elles sont défrichées en tous sens par les ouvriers évangéliques. Il y a plus, et ceci est un reproche grave que j'adresse au catholicisme, un reproche dont l'honneur mondain sentirait lui-même la valeur.
Ses envoyés semblent plus jaloux de nuire aux protestants que de convertir les païens. Au lieu de s'attaquer à des pays où la Bonne Nouvelle n'a pas encore pénétré , et oii leur venue serait un véritable bienfait , ils préfèrent souvent s'installer au sein de stations déjà florissantes, ébranler des convictions trop récentes pour être toujours à l'épreuve des réflexions que font naître les diversités religieuses entre chrétiens. Ils préfèrent moissonner où d'autres ont semé , et profiter à la hâte des progrès accomplis par d'autres, pendant un demi-siècle de pénible labeur. Ils oublient que si la lutte des communions entre elles est une nécessité et un devoir dans les contrées chrétiennes , il y a mieux à faire auprès des peuplades qui n'ont pas encore entendu parler du salut par le sang de Christ ; qu'il faut se partager ce vaste champ , où il y a place pour tous les ouvriers , et ne pas oublier que saint Paul , écrivant aux Romains et leur annonçant quil a répandu l'Evangile depuis Jérusalem el les lieux voisins , jusquà VlUyrie ,
QIZELQUES DBVOIIIS HOKS DB FRANCE. 161
prend soin d'ajouter : c Et cela de manière que fat pr%$ à tâche (Tannoncer V Evangile où Von n^avait point encore parlé de Jésus^ afin de ne pas bàlir sur le fondemml quun autre aurait posé. »
S'agit-il de savoir quelle est l'église qui accomplit le plus sérieusement son œuvre ? quelle est celle qui vise aux conquêtes rapides , et celle qui ne se contente que des conversions réelles? quelle est celle qui se préoccupe de l'effet extérieur , et celle qui ne se préoccupe que du salut ? Ici , encore , je puis laisser / parler les faits.
Qu'on cherche dans le Journal des missions évangéiiques des récits semblables à ceux que contiennent les Annales de la propagation de la foi ^ et dont le paragraphe suivant , emprunté à la livraison de janvier 1841, donnera une idée. C'est M. Bataillon , missionnaire catholique dans l'île Wallis , qui parle :
« Afin de n'éproiîver aucune difficulté à conférer le baptême aux enfants, même sous les yeux de lem' mère , voici conunent je m'y prends. J'ai toujours avec moi un flacon d'eau de senteur , et un autre d'eau naturelle. Je verse d'abord quelques gouttes du premier sur la tête de l'enfant , sous prétexte de le soulager ; et , pendant que la mère se plaît à l'étendre doucement avec la main, je change de flacon , et répands l'eau qui régénère , sans qu'on soupçonne ce que je fais. * *
Grâce à ce système, qui convertit les gens sans qu'ils s'en doutent , et qui date de loin dans l'église romaine; car les jésuites se vantaient , on le sait , de baptiser les Chinois quand ils avaient le dos tourné.
le nombre des recrues nominales du catholicisme s'élève avec rapidité.
C'est ainsi que M. Pompallier , évêque de la Nouvelle-Zélande, écrit que le résultat d'une de ses courses a été de tourner à la foi catholique une ving^ taine de peuplades^ qu*il estime à plus de quinze mille naturels.
Le Semeur y qui cite ce fait , signale avec raison le contraste que présente ce prosélytisme si facile et si rapide , avec la marche , parfois si lente , de nos missionnaires protestants. Il rappelle qu'un prince d'un grand esprit et d'un grand pouvoir, Moshesh , roi des Bassoutos , qui aime les missionnaires français , qui comprend leur doctrine , qui l'expose avec un admirable talent , qui la défend contre ses détracteurs et la fait triompher par son éloquence ; qui approuve les usages chrétiens, qui croit tout , qui ne rejette rien , n'a pourtant pas été encore admis au baptême. Pourquoi ? parce que , comme il le dit lui-même avec tristesse , son cœur n'est pas changé comme son esprit est convaincu.
Je le demande à tout homme impartial , quelle est l'église qui a le mieux senti la gravité de ses devoirs? quelle est celle dont les messagers suivent le plus scrupuleusement les traces des apôtres ? Se fîguret-on saint Jean , saint Pierre ou saint Paul , baptisant les Juifs ou les Romains à la dérobée, et portant deux bouteilles , pour verser l'eau sainte à l'insu des mères sur la tête des enfants ? L'Écriture ne nous les représente-t-ellc pas , au contraire , toujours pénétrés , comme le sont nos missionnaires protestants , de la
nécessité de n'ouvrir l'église qu'aux conversions sincères et profondes?
Quand saint Pierre , à cette époque de miracles , amenait par sa prédication trois mille personnes à Jésus-Christ (et c'est le cinquième de ce que M. Pompallier a conquis dans une tournée) , se contentait-il des premières apparences ? Non. Il n'admettait au baptême que ceux qui , le cœur touché de componction , avaient dit aux apôtres : « hommes frères^ que ferons^ousl n Ces nouveaux chrétiens étaient si sérieusement convertis , qu^ils persévéraient tous m la doctrine des apôtres , et en la communion et la fraction du pain , et dans les prières ; et tous ceux qui croyaient étaient ensemble en un même lieu^ et ils avaient toutes choses communes ; et ils vendaient leurs possessions et leurs biens , et les distribuaient à tous , selon que chacun en avait besoin. Voilà ce qu'étaient ces gens que le Seigneur ajoutait à V église pour être sauvés.
Quand saint Philippe baptisait l'eunuque éthiopien, qu'il avait trouvé assis dans son chariot et lisant le prophète Ésaïe , il venait de lui demander s'il croyait de tout son cœur , et la réalité de la conversion de cet homme sincère et pieux , attestée par sa réponse , le fut encore mieux par cette joie qui le remplissait pendant quil continuait son chemin»
Quand saint Paul recevait le geôlier de Philippe au sein de l'Église , il venait d'entendre sortir de sa bouche cette question solennelle : ^ Seigneur, que fautil que je fasse pour être sauvé? » Et le nouveau disciple avait bien complètement accepté l'Évangile; car, à peine baptisé , il affrontait les persécutions. Il n'attendait pas que les gouverneurs lui ettssent fait dire : élargis
15ii^ QUELQUES DEVOlftS HORS DE FAANCE.
ces getM'lày pour les mener en sa maisony leur servir à mamy' ger et se réjouir , parce qu^avec toute sa maison il avait cru en Dieu.
Tel était le prosélytisme des apôtres. Tel était , avant eux , celui de leur Maître, qui désignait par les mots trop exacts de petit troupeau^ les rares disciples qu'avait conquis son divin ministère.
Puissent nos missionnaires marcher fidèlement sur ces traces adorables ! Puissent leurs progrès ne jamais perdre en profondeur , ce qu'ils gagneraient en promptitude et en étendue ! Qu'ils sachent toujours attendre et se confier , à l'exemple de FéUx NefT, ce grand missionnaire , qui écrivait à ses amis : « Prenons courage ; ne nous relâchons point , et si le temps nous semble long , à nous qui passons si rapidement sur la terre , "rappelons -nous que mille ans sont devant Dieu comme un jour , et qu'il ne retarde point l'accomplissement de ses promesses, comme notre folle impatience pourrait nous le faire croire. Si l'on voulait combler un lac , ou seulement pratiquer une digue ou une chaussée pour pouvoir le traverser, on jetterait des pierres pendant longtemps avant de rien connaître de ce travail, et plusieurs des ouvriers pourraient mourir ou quitter l'ouvrage avant qu'on vît rien sortir de l'eau. Cependant n'auraient-ils rien fait ? et , bien qu'on ne voie pas les matériaux qu'ils ont apportés , ne sont-ils pas aussi nécessaires que ceux qui sortent au-dessus de l'eau et forment le chemin? Ainsi en est-il de l'œuvre de Dieu. C'est un grand abîme que celui de l'incréduUté et de la corruption. On peut pendant bien longtemps y jeter force
paroles , force livres , force prières et force supplications , sans que rien paraisse ; et cependant , rien n'est perdu. Quand nous mourrions avant de rien voir sortir, nous n'en aurions pas moins travaillé utilement. »
Il importait de prouver à quel point on est injuste pour nos missions , à quel point on est parvenu à égarer parmi nous l'opinion publique.
Mais c'est principalement à l'occasion d'une mission nouvelle , de celle que la Prusse et l'Angleterre viennent de fonder en Palestine, que ce sentiment de haine contre les œuvres protestantes , né d'un sentiment de haine contre les Anglais, s'est manifesté avec violence.
On me pardonnera si je m'arrête un moment sur ce sujet , aussi grave pour notre église qu'il a été mal compris par elle. On me pardonnera si , avant tout, je traite avec la sévérité qu'elles méritent ces passions nationales , que des événements ré(îents ont surexcitées , et qu'enflamment toujours plus les déclamations furibondes des ennemis de la paix.
Personne, assurément, n'a senti plus vivement que moi les torts de l'Angleterre à notre égard , et je suis de ceux qui pensent que le traité du 15 juillet nous a imposé des devoirs de réserve , de dignité , de froideur , et qu'il a rendu pour longtemps impossibles ces relations cordiales , ce rapprochement intime et
sympathique auxquels il est venu brutalement mettre un terme • Quelles que fassent les fautes de notre gouvernement , rien ne peut justifier à mes yeux un aussi incroyable revirement de la politique anglaise, un aussi brusque abandon de l'allié qu'on appuyait depuis dix années, un aussi brusque appel à l'ennemi dont on s'était chargé de dénoncer à l'Europe la redoutable ambition. La France devait se montrer sensible à une telle conduite , et l'oubli complet des procédés en usage entre grandes nations , entre anciens amis, ne pouvait pas ne pas la blesser. Elle a bien fait de s'en apercevoir. Elle fera bien de s'en souvenir.
Je vais plus loin. Aux reproches que j'adresse à la Grande-Bretagne , comme Français , je n'hésite pas à en joindre d'autres dont la nature est moins spéciale. Il y a du mal , beaucoup de mal en Angleterre. La hideuse inégalité des fortunes y est un scandale permanent. Le cynisme de la corruption électorale y est un scandale k retours périodiques. Certains usages, tels que les ventes de femmes, accusent une grossièreté de mœurs qui me révolte autant que qui que ce soit. La guerre, entreprise pour obliger l'empereur de la Chine à admettre un poison qui détruit son peuple, me parait être un des grands crimes de notre temps.
Je ne suis donc pas disposé à tout admirer chez les Anglais. Mais, qu'il y a loin de là à ne savoir rien admirer, rien aimer chez eux; que dis-je? à leur vouer une de ces inimitiés implacables , aveugles , que le vrai patriotisme ne peut pas plus avouer que la vraie religion !
Quand je lis dans un journal français des paroles comme celles-ci : « Oui, nous provoquons de toutes nos forces à la haine du gouvernement anglais. Nous provoquons à cette haine spontanément, sciemment ; nous dirions presque froidement , si la froideur était possible après tant d'outrages » ; quand j'aitends retentir à mes oreilles ce langage forcené, qui fausse toutes nos appréciations en France, et qui nous calomnie aux yeux de l'Europe, qui lui fait croire que notre vieille réputation de légèreté est encore méritée , qu'incapables de rien juger sainement , toujours placés à un extrême, nous ne savons qu'exalter outre mesure ou détester avec exagération ; quand je vois l'influence de ces coupables folies s'étendre même sur la partie sage et modérée de la nation, et les hommes les plus calmes d'ordinaire, accueillir des griefs imaginaires ou se faire un jeu de déchirer les traités; alors, j'éprouve le besoin de protester contre cette tendance insensée autant qu'inique ; j'éprouve le besoin de défendre mon pays contré ses propres entraînements ; et , au moment où tant de voix puissantes s'élèvent pour accroître cette aversion de fraîche date, que les Anglais (je le dis à leur gloire) ne nous rendent pas ; au moment où elles remplacent par des injures équivalentes , une formule jadis fameuse, et dont le ridicule avait fait justice ; au moment où elles se réunissent contre la perfide Albion, je tâche d'élever aussi ma faible voix , mais pour dénoncer ces tristes fiireurs, pour proclamer ce qu'il y a de grand, ce qu'il y a de noble et de saint en Angleterre, pour rendre justice à ces actes mémorables, à ces
efTorts, à ces sacrifices que la politique a subis, que le christianisme a dictés, et que les annales des autres peuples envieront éternellement à celles de la Grande- Bretagne.
Non. Il ne sera pas dit que personne n'aura réclamé , parmi nous , contre la flétrissure imméritée qu'on veut imprimer aux plus généreuses entreprises , contre les calomnies et les mensonges qu'on a jetés à pleines mains sur un peuple rival ; comme si les calomnies n'étaient plus des calomnies, et les mensonges des mensonges, parce qu'ils ont un peuple rival pour objet! Ce peuple a une belle place dans le monde. Son rôle y est marqué, et s'il suffisait d'un mot pour précipiter la Grande-Bretagne au fond de l'Océan qu'elle domine, ou pour énerver son génie, arrêter ses travaux et ses progrès, jamais ce mot impie ne sortirait , ni du cœur d'un chrétien , ni des lèvres d'un ami éclairé de l'humanité.
Quelle part les préventions populaires , systématiquement soulevées contre nos voisins , ont-elles eu dans l'étrange accueil que nous-mêmes, protestants français, avons fait à la création de l'évêché protestant de Jérusalem? Je ne me charge pas de le déterminer. Mais , il est permis de croire qu'elles n'y ont pas été étrangères ; et tout en recherchant les autres sentiments qui ont pu contribuer à égarer momentanément notre opinion , nous n'aurons garde d'oublier celui-là.
Quoi qu'il en soit, peu d'erreurs auraient des conséquences plus funestes , si nous avions le malheur d'y persister ; au lieu d'imposer silence , par notre
coopération, aux bruits que la malveillance fait courir sur le but réel de l'établissement formé en Syrie, nous leur donnerions par nos propres défiances une irrésistible confirmation. Gomment croire, en effet, que quelques différences de discipline ou d'organisation, quelques susceptibilités d'églises eussent suffi à nous rendre insensibles aux avantages d'une telle mesure, et que, de gaîté de cœur, nous eussions mis en péril la conquête évangélique de la Terre-Sainte, au moment même où des événements décisifs se préparaient à en refaire le centre du monde politique et du monde religieux? Ne nous supposerait-on pas bien plutôt arrêtés par des motifs patriotiques, et par cette répugnance invincible qu'excite une œuvre hypocrite, où le faux zèle se met au service de l'ambition ?
On dira, peut-être, que les explications de nos journaux protestants sont là pour démentir une interprétation de ce genre. Mais, le public catholique ne les lit pas. Le gouvernement ne s'en informe guère; et, par cela seul que nous y demeurerons étrangers, par cela seul que nous ne lui accorderons ni nos contributions, ni notre appui moral, ni l'active association de nos missionnaires, l'évêché de Jérusalem apparaîtra aux yeux de tous comme une prise de possession de l'Angleterre, à laquelle la Prusse seule a eu la bonhommie de prêter les mains.
Je respecte sincèrement le courage de ceux qui se dévouent à la tâche ingrate et douloureuse de signaler toute apparence d'erreur ou d'usurpation ; qui , sentinelles vigilantes , gardent avec une défiante ja-
lousie le trésor de notre indépendance et de notre foi. Je sais qu'ils ont cru remplir un devoir, quand, à la nouvelle de l'envoi de M. Alexander, ils ont réprimé l'expression de la joie et de la gratitude qui demandaient à se faire jour dans l'église, et quand ils lui ont montré du doigt ce titre suspect : ëvéché de V église unie d'Angleterre et d'Irlande.
Leurs craintes étaient consciencieuses ; elles étaient même en partie fondées ; et il est bon qu'elles se soient produites. Elles auront exercé, sur l'œuvre elle-même, une heureuse influence ; car elles ne l'ont pas flattée. Elles lui ont dit ses vérités. Elles l'ont prémunie , elles nous ont tous prémunis contre des tendances qui n'étaient pas sans réalité. Je remercie donc les chrétiens éminents , qui , dans chaque circonstance nouvelle, ont les yeux ouverts sur les périls, sur les abus possibles. Us rendent de véritables services ; car rien ne serait plus funeste qu'une insouciante sécurité.
Mais, si le cri d'alarme est utile, ne faut-il pas aussi que le cri d'allégresse se fasse entendre ? Sans endormir la surveillance des uns, ne peut-on pas donner cours à l'enthousiasme, à la sympathie des autres ?
• L'enthousiasme ! la sympathie ! nobles et puissants mobiles que nous étouffons trop souvent, pour ne laisser place qu'à la critique! Qui nous rendra l'élan, la spontanéité, la confiance candide et la simplicité fraternelle ? Qui mettra, à côté de la foi expérimentée et soupçonneuse, la foi enfantine et primesautière ? Toutes deux sont nécessaires. Et malheur
à qui se prive des avis de la première ! Malheur surtout à qui ne connaît plus la prompte et joyeuse activité de la seconde !
En son absence, on court risque d'adopter cet esprit de mesquine jalousie et d'étroite personnalité religieuse, qui isole les églises, et les stérilise en les isolant ; cet esprit qui voit d'abord les inconvénients, et qui, souvent, ne voit qu'eux ; cet esprit qui est plus frappé de ses répugnances contre l'instrument que de son attachement pour le but, qui aime mieux qu'une œuvre ne s'accomplisse pas que de la voir entreprise par des mains étrangères ; qui, à la vue de quelques différences fâcheuses, de quelques prétentions mal fondées, oublie la base commune de foi et d'activité chrétienne.
Nous nous rappelons bien cette parole du Seigneur : c celui qui n^ est pas avec moi^ est contre moi^ et celui qui n* assemble pas avec moi y disperse. » Mais, on dirait souvent que nous avons oublié cette autre parole : ' c celui qui n* est pas contre nous, est pour nous.»
Elle était adressée aux Apôtres qui, incapables alors de comprendre toute la largeur de l'Évangile, avaient empêché un disciple de chasser les démons au nom de Jésus , parce qu*il ne le suivait pas. — ^ Ne Ven empé" chez point j» , dit le Sauveur ; et il nous enseigne ainsi à regarder comme des collaborateurs et des frères, ceux qui agissent en invoquant son nom , alors même qu'ils ne marchent pas avec nous.
Ou je me trompe, ou nous avons fréquemment violé ce principe.
C'est certes une digne sœur que cette église angli-
cane, qui consacre chaque année deux millions et demi aux missions évangéliques; qui ne recule pas devant des déficits de plusieurs centaines de miUe francs , et dont les travaux parmi les juifs ont dépassé ceux de la plupart des autres églises. Hé bien ! Nous n'en parlons guère , que pour lui adresser des reproches, qui, tout mérités qu'ils sont d'ailleurs, deviennent injustes, profondément injustes, quand on les présente seuls.
C'est encore une digne sœur que cette église we&leyenne, qui prouve sa foi par ses œuvres, et qui ùit ce qu'il ne fut jamais donné au rationalisme de faire, qui embrasse le monde entier dans ses 260 stations, qui soutient de ses sacrifices 370 missionnaires et 330 catéchistes, sans compter 5,890 maîtres non salariés. Elle a rendu, en France même, d'éminents services à la cause de l'Évangile. — Hé bien! Nous semblons l'avoir oublié. Frappés de quelques paroles imprudentes, de quelques tendances dangereuses, nous croyons être équitables quand nous les dénonçcms, sans placer à côté les témoignages innombrables qui racontent la fidélité de presque tous les disciples de Wesley, au milieu des peuples païens, c(»nme au milieu des nègres émancipés des colonies britanniques.
Lorsque Whifcefield crut devoir se séparer de ce Wesley, dont le nom vient de se placer sous ma plume , avec lequel il ne pouvait s'^itendre sur la doctrine de l'élection , il continua à l'aimer tendrement , et ce qu'il demandait à Dieu dans ses prières , c'était de lui accorder une place dans les demeures étemelles, auprès de ce frère vénéré.
Voilà l'esprit saintement catholique, sans être latitudinaire, dont nous nous écartons trop souvent, hors duquel toute grande manifestation religieuse dévient impossible. Il n'empêche pas que nous ne blâmions ce qu'il y a de vraiment blâmable dans les autres églises protestantes ; mais lui seul conserve intact le précieux lien de la foi commune ; lui seul relègue à leur véritable place les dissidences secondaires.
Cherchons donc à ne plus prendre les questions par leur petit côté, par le côté des objections et des imperfections inséparables de toute entreprise humaine. Essayons de lutter contre cette disposition, qui serait fatale si elle régnait seule, et qui ne nous a inspiré que des plaintes, lorsque le gouvernement français, réglant le régime des prisons, a pris la première, la seule mesure sincèrement favorable au protestantisme, qui figure encore dans nos annales administratives ; comme elle ne nous a inspiré que des plaintes, quand deux peuples puissants ont posé les bases de la première, de la seule œuvre franchement protestante, que l'histoire de notre époque puisse attribuer à une semblable initiative. Ne nous abandonnons pas aux impressions exclusivement critiques, qui aboutissent invariablement à des refus de concours ; qui vont jusqu'à nous faire voir dans l'église anglicane une autre église romaine, ou même une variété du catholicisme, et les débats entre ces deux églises , comme une sorte de querelle de Camille, à laquelle nous demeurerons étraûgers! Tâchons de comprendre qu'en exprimant le désir (f amener une unité essentielle de discipline aussi bien que
16i QUELQUES DEVOIRS HORS DE FRANCE.
de doctrine entre V église anglicane et les églises protestantes de r Europe, dont la constitution est moins parfaite que la sienne, rarchevéque de Cantorbéry a dit une chose fort inopportune sans doute, et qui peut même paraître blessante, quand on la rapproche du langage moins restrictif qu'à la même époque il tenait aun églises grecques; mais une chose cependant que pense toute église qui a foi en elle-même, une chose que nous pensons de notre côté, quand nous souhaitons amener à notre oi^nisation plus simple, plus apostolique, plus parfaite, l'église établie d'Angleterre. Sachons aussi respecter, respecter et aimer profondément, ce roi de Prusse, qui nous donne le spectacle nouveau du christianisme sur le trône, et ne nous attachons pas à le décourager dès son début, en l'accusant de rêver l'union des religions après l'union des douanes.
Si ces dispositions , qu'explique et que justifie la vivacité d'une première susceptibilité, bien honorable dans son principe, se transformaient en tendances durables et dominaient parmi nous ; si elles n'étaient pas mitigées et même étouffées quelquefois par l'allégresse générale que doivent exciter des actes tels que celui que la Prusse et l'Angleterre viennent d'accomplir; non, jamais rien de considérable ne pourrait se fonder au sein du protestantisme.
Après avoir méconnu ce qu'il y avait de beau dans l'établissement de l'évéché de Jérusalem ; après avoir mécohnu ce qu'il y avait de large, de fraternel, de conciliant, de propre à nous rassurer contre les prétentions anglicanes, dans la belle proclamation du
roi de Prusse , et dans sa réponse à la société pour la conversion des Juifs , où il comprend dans un même but toutes les églises protestantes du continent ; après avoir méconnu ce qu'il y avait de réjouissant dans le rapprochement solennel des deux grandes puissances protestantes auprès des fonds baptismaux du prince de Galles , qui empêcherait que nous ne fussions également hostiles à tout ce qu'on pourrait faire dans le même sens ?
La Prusse demande , pour les 500 protestants qui habitent Gonslantinople, le droit de célébrer le culte évangélique. — Pourquoi ne verrions-nous pas là, quelque menace cachée pour notre indépendance religieuse; tandis que le gouvernement français y verra quelque nouvelle machination de la Grande- Bretagne? Pourquoi ne serions-nous pas blessés, par la nomination d'un pasteur prussien, après l'avoir été par celle d'un pasteur anglais ?
Mais, non. Il n'en sera point ainsi. Nous ouvrirons les yeux sur l'intérêt d'une cause qui n'est pas la nôtre, qui est celle de Christ. Nous saurons nous réjouir de ce qui s'opère par le moyen des églises même dont l'organisation nousplait le moins, et dont le langage a le plus juste droit de nous choquer. Nous cesserons de tant craindre des hiérarchies impossibles, pour contempler avec joie cette magnifique unité de la foi, qui devient plus réelle chaque jour. Nous préparerons de rudes désappointements à ceux qui espéreraient que notre marche sera entravée par les prétentions des uns, les susceptibilités des autres, l'amour charnel des formules, l'attachement aux na-
f66 QUELQUES DEVOIES HOES DE FEANGE.
tionalitëSy et ces clameurs imprudentes qui , jusqu'à présent, ont accueilli parmi les protestants français, les démarches vraiment utiles à leur foi.
Il est peu de mesures qui méritent mieux d'être qualifiées ainsi, que l'installation officielle du protestantisme dans la Terre-Sainte. Sans vouloir sonder les profondeurs des Prophéties , il est difficile de se méprendre aux signes de notre temps, et de croire que la Syrie soit devenue le terrain des principales luttes politiques, sans que l'époque des révolutions religieuses qui la concernent se soit approchée de nous. Les gouvernements obéissent, sans le savoir, à une puissance plus élevée ; et ces flottes qui se promènent dans l'archipel ; ces ambassadeurs qui assiègent le divan; cette conquête graduelle des provinces du nord; ces révoltes successives des provinces méridionales ; cette attente des Grecs ; ces espérances des juifs; cette résignation morne des musulmans; ces préparatifs des Russes , tout nous dit que les grandes choses, depuis si longtemps prédites, ne sont pas loin d'éclater.
Et, dans un pareil moment, il se trouverait une communion chrétienne , assez oublieuse de ses intérêts et de ses devoirs , s'estimant assez peu ellemême, poar regarder comme indifférente son admission à Jérusalem ! Gela n'est pas possible. Gela n'est pas. Les chrétiens évangéliques n'ont pu attendre les avertissements que Rome vient de leur donner, en témoignant par son indignation et sa résistance, de l'importance qu'elle attache à cette conquête signalée de la réforme. Ils ont compris depuis long-
temps que ce n'était pas assez d'entretenir en Judée quelques missionnaires toujours menacés, et dont l'œuvre, entravée par les musulmans, l'était plus encore par les catholiques ; qu'il fallait s'y établir Solidement, et faire cesser l'exclusion injurieuse qui frappe notre communion seule, alors que toutes les autres ont leur place marquée auprès du tombeau de notre Sauveur. Ils ont senti le besoin de ramener enfin le christianisme apostolique, aux^ lieux d'où les apôtres étaient partis ; de montrer des pasteurs vraiment fidèles, des pasteurs maris tVune seule femme ^ à ce pays où saint Paul ordonnait d'en établir de semblables, et où saint Pierre menait partout avec lui une femm£y comme le faisaient aussi les autres apôtres et les frères du 5efgneur.
Il y a deux ans , une pétition avait été solennellement présentée au roi de Prusse, dans le but de provoquer la formation d'un état chrétien à Jérusalem.
Depuis plus longtemps encore , nos journaux religieux étaient occupés de la même idée.
A Genève, à Baie et ailleurs sans doute, on s'était réuni, concerté. On s'était entretenu d'un projet de colonies protestantes en Syrie. Le plan d'une exploration préparatoire avait été débattu, et quelques fonds versés pour une entreprise plus durable et plus efficace que de simples missions ; entreprise , au reste, impossible en ce moment, et que l'appui d'un centre protestant, la protection journalière d'une grande puissance, seront seules en état de garantir contre la rigueur des lois turques, et contre la violence des exactions.
Les simples missions existaient d'ailleurs, et leurs premiers résultats étaient de nature à en faire espérer de plus importants.
Il est donc hors de doute que l'évêché de Jérusalem répond à d'incontestables besoins , et que la conscience de ces besoins y affaiblie en France par de vives attaques, ne peut qu'y reparaître bientôt aussi générale qu'elle l'était avant que le nouvel établissement existât.
Comment n'en viendrait-on pas à se demander, si la marche qui a été suivie dans cette affaire ne serait pas par hasard la seule qui pût mener au but? et telle est en effet la conclusion à laquelle on est invinciblement conduit, quand on consent à entrer en compte avec les faits, au lieu de se placer, comme il arrive trop souvent, dans un monde idéal créé tout exprès pour justifier nos exigences,
Il s'agissait d'arracher au sultan une concession qu'il répugnait tellement à faire, que la demande n'a pu être admise d'abord que sous la forme modeste d'une permission de séjour, réclamée par M. Alexander. Qui était en mesure d'obtenir un tel résultat? les petits états protestants ? la Prusse seule? évidemment de telles interventions auraient été impuissantes. Il y fallait le bras redouté de l'Angleterre, de l'Angleterre encore établie sur les ruines fumantes de Saint- Jean-d'Acre et de Beyrouth.
Mais en recourant à l'Angleterre , pouvait-on s'adresser a une autre église qu'à l'église établie?
Et en s'adressant à l'église établie, pouvait-on espérer qu'elle dépouillerait tout d'un coup son
caractère , ses usages , ses maximes , ou même ses prétentions ?
Il y a là un enchaînement inévitable de causes et d'effets auquel on ne saurait échapper, à moins de vouloir le but sans vouloir les moyens, ce qui n'est pas aussi rare qu'on l'imagine. Permis à nous, sans aucun doute , de déplorer la nécessité où l'on s'est trouvé de recourir à une église qui s'est moins complètement débarrassée que d'autres des traditions funestes de Rome, et qui semble s'être complue à les étaler dans cette circonstance ; pourvu que nous reconnaissions cette nécessité , tout en la déplorant ; pourvu que nous sachions aussi nous réjouir de ce qu'enfin nos missionnaires, et un jour sans doute nos colonies , seront assurés de trouver en Syrie le fraternel appui d'un établissement reconnu ; pourvu que nous sachions louer Dieu , qui a placé à la tête de l'œuvre un homme profondément chrétien.
Mais, dit-on, n'avez-vous pas les circulaires de l'archevêque de Cantorbéry, et notamment celle que le gouvernement prussien a publiée comme une réponse péremptoire aux objections , et qui les confirme bien plutôt ? N'avez-vous pas rapproché ce document des articles publiés par les journaux anglais ; de cet article du Record, d'après lequel le roi de Prusse désirerait que deux membres de son clergé (entre autres l'évêque Néander) vinssent recevoir en Angleterre l'ordination épiscopale, et reconnaîtrait ainsi dans l'église anglicane une légitimité que l'église germanique ne i)osséderait pas; de cet article du Times, qui déclare, sans plus de façons, que Frédéric-
Guillaume ayant consenti à être parrain du prince de Galles , doit être considéré comme étant de désir et d'intention, membre de l'église anglicane ?
Oui , j'ai lu tout cela. J'ai même lu un article non moins yéridique de la Gazette de France^ d'après lequel la reine d'Angleterre songeait à se faire catholique ! J'ai lu tout cela , j'en ai gémi ; mais j'ai voulu com* parer à mon tour, comparer ce langage d'une des parties contractantes avec celui de l'autre ; comparer les déclarations de la Prusse et de son souverain avec les prétentions de l'anglicanisme. Cette comparaison m'a rassuré, et j'espère qu'elle rassurera pareillement tous ceux qui consentiront à se rappeler qu'il faut être deux pour conclure une alliance , et que s'il est une circonstance importante à constater, ce n'est pas la proposition de celui qui cherche à imposer le joug ; c'est le consentement de celui qui doit le subir.
Il y a une énorme différence entre un rapprochement fraternel et un assujétissement , entre l'acte d'une église qui s'associe en s^mir à l'œuvre d'une autre église, et l'acte qui consisterait à se reconnaître sa fille ; et il faudrait de bien graves raisons pour supposer de tels projets , dans un siècle comme le nôtre , quand on se rappelle les succès des négociations de Frédéric V^ et de la reine Anne , entreprises à une époque où les souverains étaient encore chefs réels de ces églises qu'ils essayaient de réunir.
Or, il est clair qu'aujourd'hui, la volonté ne manquerait pas moins que le pouvoir pour travailler à la réalisation de ce plan. Si le roi de Prusse peut être accusé d'avoir fait des concessions trop étendues ,
QUELQUES DEVOIRS HORS DE FRANCE. l7t
en admettant le veto absolu de l'archevêque de Gantorbéry sur ses propres candidats, la consécration des pasteurs allemands par l'évêque de Jérusalem , la signature des 59 articles , une liturgie conforme à celle de l'église anglicane , et la confirmation administrée par l'évêque aux troupeaux luthériens; il n'en est pas moins vrai que tout dans sa conduite , comme dans les manifestations de son église, proteste contre la folle et coupable pensée qu'on n'a pas craint de lui attribuer.
A peine cette imputation s'était-elle formulée , que les principales feuilles religieuses de l'Allemagne , Y Observateur chrétien y la Gazette évangélique de Berlin^ déclaraient à la fois , qu'elles ne pouvaient concevoir aucune crainte ; car , d'une part , le roi de Prusse était trop bon chrétien et trop bon protestant pour ne pas pénétrer les déplorables défauts du système épiscopal anglais ; et , d'un autre côté , l'église allemande était trop attachée aux saintes Écritures pour ne pas conserver toute son aversion contre un système qui ne peut exister que chez ceux qui ont sur le pastorat, et en particulier sur la dignité épiscopale, des idées en opposition directe avec la doctrine biblique de la sacrificaiure royale , attribuée à tous les croyants (1 Pierre II, 5), idées qui emportent naturellement les principes les plus exclusifs et les plus faux au sujet des pasteurs et de la succession apostolique , et qui contiennent l'aveu implicite que , pendant 300 ans , l'église allemande aurait manqué d'un des caractères essentiels de la vraie église.
Mais , le langage du roi de Prusse n'est pas moins
clair. On a peine à comprendre que des doutes aient pu subsister, en présence de sa déclaration du 16 novembre 1841. On y lit :
c Les négociations à entamer dépendaient de la question préalable de savoir, si la Grande-Bretagne était disposée à rendre justice à V indépendance et à l'honneur national de l'église germano-évangélique, et à traiter cette affaire d'après le principe arrêté , que la chrétienté évangélique se présenterait au gouvernement ottoman , sous le protectorat de l'Angleterre et de la Prusse, comme une unité , et aurait en partage tous les avantages d'une reconnaissance légale de la pari de ce gouvernement. — Ces bases furent acceptées. — On se réunit , dans la conviction que la diversité du culte chrétien, d'après les langues et les peuples et d'après leurs qualités particulières et les événements historiques , est , surtout dans V église évangélique , dominée par une unité plus élevée , par le Seigneur de l'Église , et que , dans cette unité , vers laquelle se portent toutes les diversités comme vers leur centre , réside la base de la véritable charité chrétienne... — Il a été fondé un nouvel évèché à Jérusalem , où tous les chré^ liens évangéliques pourront trouver, vis-à-vis du gouvernement ottoman , un centre commun de réunion ; mais oiiy en même temps , les protestants allmîands mamtiennefil l'indépendance de leur église ^ par rapport à leur confession et à leur liturgie particulières. »
Il me semble que ce sont là de belles paroles , bien propres à faire sentir la grandeur de l'œuvre nouvelle , à faire comprendre l'esprit de catholicité évangélique qui y a présidé, grâce à Dieu , et à démontrer
>QUBLQUE9 DBYOIRS HORS DB FRANCE. 173
que ja pensée d'un assujettissement à Téglise établie d'Angleterre, n'a pas été un instant abordée dans les conférences relatives à la reconnaissance légale, à la protection sérieuse dont on voulait doter en Orient toutes hs communions protestantes.
Ce n'est rien encore. Le souverain de la Prusse a si clairement établi que l'évêché devait être un point d'appui pour tous les chrétiens évangéliques de Syrie, à quelque dénomination qu'ils appartinssent, qu'un acte du parlement a investi l'épiscopat anglais du • droit nouveau d'accorder sa protection à d'autres communautés protestantes, sans toutefois entraver leur liberté religieuse (1).
C'est à l'action des églises à effacer en Syrie l'action des gouvernements. C'est aux formes presbytériennes ou allemandes, à y envelopper les formes anglicanes. Voilà la lutte comme je l'entends, la lutte du zèle, la lutte de la. charité. Voilà le moyen évangélique de combattre l'influence dominante de l'anglicanisme à Jérusalem, et de noyer le système aristocratique que l'on redoute, sous des flots de démocratie germanique et française. Ce moyen, tous les petits états protestants, à l'exemple de la Prusse, l'emploient déjà, et je suis sûr que ceux mêmes qui ont cru devoir nous mettre en garde contre la nature de l'œuvre, nous aideront à la dénaturer ainsi. Us ne voudront pas faire retomber §ur le protestantisme entier, les conséquences de quelques dissentiments secondaires.
(1) Voir la note à la fi» de la première partie.
il'* QUELQUES DEVOIRS HORS DE FRANCE.
La protection de révêché de Jérusalem nous est assurée d'avance. Le roi de Prusse (nous venons de le voir,) a pris soin de la stipuler formellement ; et tout au moins, avant d'en douter, avant de formuler une accusation qui serait bien grave si elle était fondée, y aurait-il justice à attendre que les faits eussent démenti les paroles. Pour ma part, je crois aux paroles ; et j'espère que, dans ses relations avec les nombreux missionnaires congrégatîonalistes, qui, de Jérusalem, de Bethléhem, de Beyrouth, de Damas, s'étendent jusqu'à Constantinople, l'évêque de Jérusalem prouvera bientôt que la fraternité solennellement promise, n'est pas au prix de la dépendance. Je suis donc autorisé à dire que nos missionnaires, et plus tard aussi, je l'espère, nos colonies, se placeront sans difficulté à l'ombre de la reconnaissance accordée par la Porte. Les Allemands et les Anglais nous tendront les bras. L'amour rend tout facile. Lui seul fait de grandes choses ; et c'est sous l'influence de ce sentiment, que la coopération de la Suisse et de la France évangélique achèvera de donner à la mission nouvelle ce caractère d'universalité protestante qu'elle doit avoir, pour répondre à la pensée de ses fondateurs.
J'ai parlé de la protection que nous recevrions ; n'oublions pas celle que nous aurions le doux privilège d'exercer à notre tour. Notre seule- présence défendrait l'établissement évangélique contre la jalousie de la France. Elle se sentirait assurément moins libre de lui faire la guerre, quand elle y rencontrerait des missionnaires français et des colonies françaises. Les populations catholiques de Syrie, qui
reconnaissent l'influence de la France , hésiteraienC peut-être à renouveler leurs manifestations grossières , dont les missions ont eu plus à souffrir que du fanatisme des musulmans.
Que ne produirait pas cette ligue purement religieuse des réformés du monde entier ! La main de Dieu semble lui avoir préparé en Orient de nombreux auxiliaires. D'une part, le Kurdistan vient de nous rendre (de nous montrer tout au moins et de nous montrer convertis à un christianisme apostolique) ces restes des dix tribus si longtemps perdues, qu'il avait jalousement gardées pendant deux mille cinq cents années , depuis qu'elles lui avaient été remises par Salmanasar. De l'autre , le Liban , qui vient d'envoyer des députés aux missionnaires américains de Beyrouth, et de leur demander des écoles ; le Liban , qu'un des membres de la Société des missions épiscopales de Londres va parcourir par son ordre , tandis que les jésuites y établissent une station; le Liban , labouré par la guerre civile , épuisé par les réactions, tiraillé en tous sens par les passions religieuses ou politiques , semble s'apprêter à de remarquables changements. Rien n'y ccmtribuera d'une manière plus favorable, que les colonies protestantes dont nous avons fait mention à plusieurs reprises.
Je suis , en effet , forcé de dire de la Syrie ce que j'ai dit d'Alger. Dans ces deux pays, le grand obstacle à la conversion des mahométans , c'est l'impiété , l'immoralité trop générales des prétendus chrétiens. Gomment la religion du Sauveur y ferait-elle des progrès , quand ceux qui sont censés lui obéir , Francs
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et Grecs , forment le plus honteux contraste avec ces Turcs et ces Arabes, religieux observateurs de la loi du faux prophète, qui, dans leurs maisons et dans leurs rues , et jusque sur le pont de nos bateaux à vapeur, s'agenouillent sans fausse honte pour prier. Il faut que Christ ait enfin , dans la Terre- Sainte , un peuple fructifiant par toutes sortes de bonnes cBuvres , un peuple dont la vie soit une prédication , et qui rende les musulmans attentifs à l'Évangile mis en pratique , au Heu d'entretenir leur aversion pour l'Évangile négligé, méprisé, tourné même en ridicule par ceux qui devraient le confesser et le défendre.
A travers mille obstacles, l'œuvre nouvelle se développe et grandit. L'église, l'école, le collège et l'hospice s'élèvent en même temps à Jérusalem, où l'Angleterre doit établir aussi une association de médecins chrétiens, une institution destinée à l'éducation des orientaux ; où elle doit transporter enfin l'établissement littéraire que la Société des missions avait fixé à Malte, et ses riches dépôts de livres imprimés en langues orientales. Les états protestants du nord de l'Europe apportent à l'envi leurs offrandes. Bientôt huit jeunes missionnaires allemands se dirigeront vers ce beau champ de travail.
Oh ! quand partiront les contributions , quand partiront les ouvriers de la France ! On les attend au milieu de ces populations mahométanes qu'il faut éclairer. On les attend au sein de ces vastes communautés israélites, dont les synagogues ont déjà entendu les paroles du salut, comme elles en retentissaient au temps où le Messie promis entrait le jour du
mbbai et «'y levait pour lire. On les attend sur cette montagne de Sion, où le culte se célèbre dès à présent en hébreu, en anglais, en allemand, où des missionnaires envoyés dans d'autres parties du monde, viennent dès à présent recevoir leur consécration, et où S0 reproduit le spectacle des premiers disciples qui allaient prêcher la repentame et la rémission des péchés à toutes les nations^ en commençant par Jérusalem.
L'importance de la question justifiera l'étendue des développements que j'ai présentés. Il ne s'agit de rien moins que de savoir si, seuls, nous manquerons au rendez- vous solennel de la chrétienté é vangélique ; s'il sera donné à d'injustes préventions contre l'anglicanisme, ou même à de justes susceptibilités, de nous faire méconnaître l'importance du but à atteindre ; si, en présence d'une œuvre excellente et nécessaire, d'une œuvre que l'anglicanisme seul pouvait accomplir ; en présence de la fidélité si souvent éprouvée de cette église, et des garanties qu'offre d'ailleurs la Prusse, nous nous laisserons arrêter par la gaucherie et la raideur tout anglaises, avec lesquelles les fondateurs ecclésiastiques de l'évèché ont mis en saillie, ont exagéré ce qu'il y a de faux dans leurs traditions; si, en un mot, le principe, auquel une partie de ce chapitre est consacrée, le principe de l'unité, de la solidarité protestante, principe qui demande à s'établir, et dont on nous propose de commencer l'application, sera ou non compromis.
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