‹ Intérêts généraux du protestantisme françaisChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

DBVOmS GÉNiRAITX.

Nos obligations morales ne se résolvent pas toutes en l'accomplissenient de certaines œuvres déterminées. Il en est (et ce sont les plus hautes) qui pénètrent l'ensemble de notre conduite et impriment à nos sentiments, à nos facultés, à nos actes, une direction uniformément chrétienne. Je me propose de les examiner dans ce chapitre.

Après avoir essayé d'énumérer quelques-uns de nos devoirs particuliers en France et hors de France, je suis tenu, sous peine de laisser une lacune énorme dans ma première partie, d'examiner encore les de-

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Yoirs plus généraux que les protestants français ont à remplir.

Je le ferai en m'attachant aux considérations qui s'appliquent à tout le monde, qui , du moins , intéressent le plus grand nombre. Je n'entrerai pas dans le détail des diverses vocations.

Il y aurait beaucoup à dire sur chacune d'elles.

Personne n'ignore quel bien peut faire un pasteur vraiment évangélique, dévoué à son sublime apostolat ; quelle autorité il prend sur les âmes ; quels désordres on voit reculer devant son amour et sa fermeté ; quels trésors de piété , de paix , de zèle il verse autour de lui ; quel élan il imprime aux œuvras du christianisme, à celles même de la civilisation; et combien de temps se conservent ses traces bénies, après que le Seigneur l'a rappelé.

Mais, ce qu'on semble ignorer parfois, c'est le rôle réservé dans l'évangélisalioii du monde, aux professions qui lui semblent le plus étrangères ; c'est l'influence sanctifiante d'un médecin chrétien, qui ne craint pas de confesser sa foi auprès des malades, et qui encourage, au lieu de les étouffer, les pensées sérieuses d'un mourant ; c'est la belle mission d'un avocat, qui , en refusant son ministère à toutes les causes mauvaises ou douteuses , en n'acceptant le joug d'aucune doctrine relâchée, secoue les consciences endormies, et donne à sa parole la dignité, la force d'un jugement en premier ressort.

Je m'arrête. Il suffit d'avoir montré ce que l'appréciation de telle ou telle carrière pourrait fournir à Ténumération de nos devoirs généraux. Rêve-

UBVOlilS GÉNBHAUX. IM

oonSt à présent, à ceux qui doqs concernent tous ou presque tous, à un égal degré. Us se rangent nati»« rellement sous quatre chefs principaux.

Les premiers se rattachent à notre qualité de sim^ pies fidèles.

Les seconds, à notre qualité de citoyens.

Les troisièmes, à notre qualité d'administrateurs des biens que Dieu nous a confiés.

Les quatrièmes, à notre qualité de membres d'mie ^lise, dont la situation, vis-à-vis de l'État et visrà« vis d'elle-même, veut être surveillée et défendue.

Et d'abord, en notre qualité de simples fidèles, nous ne pouvcms ni enfreindre ni remplir le |4us se^ cret, le plus personnel de nos devoirs, sans entraver ou hâter les progrès de notre foi.

Gela est vrai des chrétiens du mcmde entier ; mais plus Picore de ceux que le Seigneur a placés, à l'état de minorité imperceptible , au milieu d'une masse qui leur est étrangère. A ceux-là, il a donné une sin« gulière puissance, soit pour le bien, soit pour le mal. A ceux-là , il redemandera beaucoup , car il leur a beaucoup confié.

Cette situation était celle de la première société chrétienne, perdue et comme noyée parmi les multitudes juives et païennes. Elle aurait dis-» crédité et flétri la sainte cause qui lui était confiée , la t)oix de vérùi aurait été hlasphémée à cause d^éUe^ si sa

flSS OEVOIRS GÉNÉRAUX.

conduite n'avait pas été supérieure à la condmte des infidèles. Mais, elle se souvenait du signe auquel Jésus avait dit que Von reeomnaiirait i« disciples , et elle arrachai ta ses ennemis même un aveu, qui contenait l'assurance implicite de ses triomphes : c Voyez comme ils s'aiment. >

Cet aveu des persécuteurs de la vieille Rome , a trouvé un écho, un sublime écho, quatorze siècles plus tard, dans la bouche des persécuteurs de la Rome moderne, c Que nous mourions comme ces gens-là ! > s'écriaient les catholiques de France, en contemplant les bûchers allumés par François P'. Alors, comme au temps de Julien ou de Néron , il suffisait qu'un homme se retirât de la dissipation et du vice, pour devenir suspect , et à juste titre^ de pencher vers l'Évangile. L'inquisition papale ne s'y trompait pas plus que les juriconsultes impériaux ne s'y étaient trompés. Elle savait qu'un Occhin, le capucin vénéré de l'Italie litière, celui dont Charles- Quintdisait : cCethonune ferait pleurer des pieires,» devait par le seul effet de ses vertus se rapprocher du protestantisme. Elle ne pouvait pas douter qu'il n'entrât, même à son insu, dans le chemin qui menait à Genève, à Genève, où les saintes tendances tle la réforme , qui devaient se manifester plus tard de tant de manières, et au milieu même des camps austères de Condé, se résumaient déjà si glorieusement dans la régénération d'une cité débauchée , et dans la lutte incessante entre les prêcheurs et les Uberiins.

Le protestantisme français fera de nouveau ses preuves aux yeux de la foule indifférente ou hos*

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tile qui Tentoure. Ce n'est qu^en voyant nos bonnes (buvres, que les hommes pourront glorifier notre Père qui est dans les deux. C'est quand ils seront forcés de convenir que notre foi produit ce qu'aucune autre doctrine ne peut produire ; quand ils nous verron i plus humbles que d'autres et plus fermes, en même temps plus pacifiques et plus dévoués, plus charitables et plus laborieux, plus éloignés du crime que punit le code et des péchés qui oifensent Dieu ; c'est alors qu'ils commenceront à se demander sérieusement si la vérité n'est point en nous.

Pour répandre l'Évangile dans le monde, Dieu s'est servi de la vie des chrétiens de Jérusalem, de Corinthe et de Rome, comme des voyages d'un Saint-Paul. La sévérité des mœurs des réformés leur a gagné plus d'âmes que les écrits d'un Luther, L'excellence relative des populations où règne le pur Évangile, le dévouement des missionnaires protestants, les simples vertus des moraves ou des quakers, des méthodistes ou des vaudois font plus d'impression, aujourd'hui encore, que beaucoup de livres de controverse; et si le monde ne veut pas recevoir toutes les doctrines des saints livres, il en est une dont il ne peut s'empêcher de sentir la justesse et l'application : c Au>cun mauvais arbre ne porte de bons fruits. — Cueillezrvous des raisins sur les épines, ou des figues sur les buissons ? »

Le digne missionnaire Lacroix racontait naguères à Genève, que les Hindous sont moins touchés des arguments présentés par les prédicateurs chrétiens, que de la patience, de la douceur avec laquelle ils

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supportent les interruptions et les injures. Eux aussi jugent de l'arbre par ses firuits, et de la doctrine par le caractère de ceux qui l'annoncent.

Oh ! si nous étions un peuple converti ! Si nous aimions Dieu de tout notre ctBur, de toute noire âme , de toute noire pensée^ et notre prochain comme nous-mêmeê 1 Si n&u8 nouê abstenions de toute apparence de mal 1 qui serait en état de nous résister? qui oserait compter notre petit nombre? comme toute la pâte se soulèverait, émue par Faction d'un peu de levain I

Ministres, pairs, députés, magistrats, propriétaires, fabricants, ouvriers protestants, nous sommes tous appelés à confesser le Seigneur par notre conduite autant que par nos paroles. N'ayons pas seulement le langage , mais les actes de la foi. Travaillons à notre propre conversion , c'est le moyen de convertir ceux qui nous entourent.

Nous voulons ramener les juifs ; et c'est, ai-jedit, l'une des œuvres les plus essentielles de notre temps. Mais, comment y réussir, tant que les juifs auront le droit de nous reprocher nos crimes , nos vices, notre idolâtrie ; tant que nous ne les aurons pas excités à jalousie, comme l'ordonnait saint Paul?

Nous voulons détourner les catholiques de leurs vaines pratiques. Mais comment y réussir, tant que les catholiques auront le droit de se dire aussi pieux , aussi charitables, aussi purs que nous?

Nous voulons toucher le cœur des incrédules? Mais comment y réussir , tant qu'ils ne reconnaîtront les chrétiens qu'à quelques formules sans effet , à quelques œuvres pharisaïques?

Je n'exprime pas comme je la sens la grandeur du rôle qui s'offre aux protestants français. Us organisent le prosélytisme, et ils ont raison, car il n'y a pas de foi là où manque le prosélytisme. Seulement, qu'ils n'oublient pas la chose principale, c'est-à-dire, l'édification de leur propre église. Qu'en s'occupant des autres comme ils le doivent, ils n'oublient jamais de s'occuper d'eux-mêmes.

Je voudrais que la foule immense qui les presse et qui les observe , fut obligée de les estimer, de les aimer; d'aimer et d'estimer leur croyance. Je voudrais qu'on recherchât les ouvriers protestants, parce qu'ils seraient plus actifs et plus rangés. Je voudrais qu'on recherchât les domestiques protestants, parce qu'ils seraient plus fidèles. Je voudrais qu'on se confiât de préférence à un homme d'affaires protestant ; qu'on ne pût pas soupçonner la probité d'un marchand protestant. Je voudrais que la seule qualité de protestant fut , sinon une garantie , du moins une présomption favorable ; qu'elle fît supposer des maîtres indulgents, des fabricants occupés du bien moral de ceux qu'ils emploient, des soldats obéissants et braves, des citoyens soumis aux puissances supérieures, dévoués aux intérêts du pays, oublieux des leurs. Je voudrais que le titre de protestant devînt, parmi nous, pour ceux qui le portent, une sorte d'engagement tacite, qui ne leur permettrait pas de faillir. Je voudrais que les mauvais même fussent retenus par la crainte de compromettre un honneur qui ne leur appartiendrait pas , ainsi qu'il arrive dans l'armée, où l'esprit de corps donne du courage aux

lâches, et dans les familles, où les traditions de droiture et de loyauté contiennent à leur insu les membres qui tenteraient d'en dévier.

Mais, pour que les mauvais soient dominés, il faut que les bons soient nombreux. Pour que l'émulation du bien naisse parmi les protestants de France , il faut que beaucoup de protestants deviennent de véritables chrétiens.

J'espère, je crois fermement que Celui qui a commencé cette œuvre en nous^ daignera l'achever. Et alors, les plus aveuglés reconnaîtront son doigt; car, s'il est des miracles que les magiciens d'Egypte peuvent contrefaire, il en est d'autres que Dieu seul sait accomplir par les mains d'Aaron et de Moïse, ses ser^ viteurs. Or, le miracle des eaux changées en sang n'est rien , comparé au miracle d'un homme égoïste et charnel changé en un homme de charité et de prière. Personne ne s'y trompe, et quand notre petite église se signalera par de tels prodiges, sa cause sera gagnée dans les intelligences , alors même qu'elle ne le serait pas encore dans les cœurs.

Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée. Je suis loin de faire appel à l'orgueil. Tous les fruits de l'orgueil sont maudits. Je ne demande pas que nous étalions, que nous proclamions nos propres mérites. Je ne demande pas que nous recourions à la publicité. Je ne demande pas que nous insérions dians les journaux les hauts faits, les vertus de nos pasteurs ou de nos fidèles.

Soyons les premiers à secourir nos frères en péril , et les derniers à donner nos noms pour les bulletins.

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TravaîUcms silencieusement, modestement. Effaçonsnous* Ayons Thumilité du cœur , nous sentant inférieursauxautres^etrepoitanttoutmériteauSeigneur.

Mais cette humilité, excellente et nécessaire quand elle s'applique à nous-mêmes, serait impie et criminelle si elle s'appliquait à notre foi. Pour elle, nous devons être tiers. Pour elle, nous devons ré* clamer l'attention du monde. Nous devons agir comme les apôtres, qui, en prêchant l'Évangile, racontaient les effets de l'Évangile. Au lieu de mettre la lumière sous un boisseau^ plaçon$^lasur un chanddierf afin qu^elle édaire toute la maison.

Et surtout, n'oublions pas que chacun de nous est préposé à la garde d'un précieux trésor , du trésor commun, de la bonne renonunée de l'Évangile. Rappelons-nous qu'en France plus qu'ailleurs, le devcHr de glorifier Dieu par notre vie est un devoir pressant; que nos vices sont aussi des scandales, des scandales qui retombent sur la Bible , et qui en éloigneat peut-être un grand nombre de nos concitoyens. Ne tenons pas pour une chose secondaire ou indifférente, l'opinion desFrançaissur la communauté protestante.

Il y a dans les faits une éloquence que rien d'humain ne peut égaler ; et une hypothèse que nous devrions changer en réalité, suffira pour le faire comprendre.

Je suppose que la différence qui existe en notre Êiveur, dans l'application de tous les genres de pénalité, s'accrût à tel point que les plus prévenus ne pussent s'empêcher d'en être frappés. Comment pourrait^on contester encore la supériorité de notre

foi ? Déjà, on le sût, le rapport qui existe entre soà détenus et notre population est moms éle^é que eehn qui existe entre le diiffre des condamnés catholiques, et lo chiffre de leur population. Nous sommes plus brgement représentés an sein des Chambres et des Académies, que dans les bagnes et dans les prions. Il y a longtemps qu'un pasteur protestant n'a acconif* pagné un condamné à Téchafaud. Ikds, l'honorable supériorité que notre foi s'est ainsi conquise, est loin d'avoir encore atteint ce degré d'évidence et d'éclat que nous devons ambitionner pour elle.

Il faut que nous arrivions à soustraire presque en* fièrement les communautés protestantes à l'action des tribunaux français ; et pour cela, la première condition est que l'Évangile y soit prêché tous les jours plus fidèlement , pins fortement , prêché de bouche et d'exemple. Il faut que l'innocence devant la \(Â des hommes, y soit précédée et produite par l'aveu d'une culpabiUté complète devant la loi de IMeu, et par l'humble acceptaiion d'mi pardon gratuit* Il Êiut aussi que la surveillance , l'appui réi^proque^ la conmonmanté fraternelle des hunùlîations, le senti-* ment de l'existence œllective deviennent des réalités entre tous les membres d'une m^iie église, entre tontes les églises àa royaume. Il faut que les {»remiers pas d'un protestant dans la carrière du crime soient immédiatement s%nalés et arrêtés par les efforts de tous. Il faut qu'une mise en accusation devi^Eme un évaiement parmi nous , un événement qu'on tache de prévenir, et qu'on se oom* mnnique kes uns aux autres,, afin die eonnaitee les

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parties malades et d'y porter , le remède (xmve^ nable.

Ncms ayons la statistique criminelle de FÉtat. U nous manque encore celle de l'église. Et celle<-là n'est pas la moins nécessaire. Elle ne sereyût pas la moins instructive. Je ne pense pas qu'il fut bien difficile d'en réunir les éléments, de les coordonner, de lés compléter sans cesse » et de donner enfin une satîs- Êic^ion régulière au besoin que nous avons de justifia notre foi par notre vie, devant trentenjualre millioiis de compatriotes, qui ne savent pa& le prix du pur Évangile.

Le succès aurait des conséquences inestimables. Mais il est au prix d'une vigilance incessanle qui se porte avant tout sur nous-^mémes. La liste des devoirs importants que nous néglige(ms, au grand préjudice de notre église et au grand scandale du monde, esH trop longue pour que je pnétende l'épuiser. J'essaierai, seulement d'en citer qudques articles.

Ainsi, nous avons toujours un prétexte pournims soustraire à la sanctification du jour du Seigneur. Les intérêts de l'État, ceux de nos £uniUes, l'éducation de nos enfants, les devoirs de notre profession, les habitudes de la population ouvrière, l'ur^nce^es ré^ coites, les néces^t^ de la concurrence industrielle^ tout nous est bon ; tout suffit à légitimer nos désobéis*» sauces. Notre Sauveur n'a-t-il pas guéri les malades aux jours de sabbat? n'a*t-il pas rappelé que les sacrificateurs violent le sabbat, qu'on circoncit,' k jour du sabbat, qu'on détache son bœuf, le jour du sabiont? n'a44l pas déclaréque le sabbat est fait pour l'hûmme.

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et non Thomme ponr le sabbat? On admet donc, en général, le commandement qni prescrit le repos du septième jonr, mais on le viole dans chaque cas particulier. On Fadmet ponr les autres, mais on se s^it autorisé à l'enfreindre soi-même. On l'admet ; et cependant , lorsque la voix d'un archevêque de Paris s'élève devant le trône pour exprimer V espoir qui H sera passible au gouvernement de faire cesser les travaux pubUcs pendani les jours consacrés à Dieu, on sait mieux faire ressortir l'inconvenance d'un langage où ne règne pas la mesure imposée aux compliments oflGiciels, qu'en louer la courageuse fidélité.

Si c'est le r^[)os absolu qui nous choque dans l'observation du Dimanche, il est aisé de nous rassurer. Nous pouvons sanctifier cette journée, sans la consacrer à l'oisiveté. Outre le service divin , auquel nous sommes tenus d'assister, il est des occupations spécialement réservées au Dimanche, et que nous paraissons ignorer. C'est le Dimanche que, libres des travaux qui nous absorbent les autres jours, nous pouvons méditer avec un soin particulier le livre qu'on ne médite jamais trop. C'est le Dimanche, que nous pouvons lire les ouvrages excellents que Dieu Sût naître chaque année, pour développer notre in-^ telligence, ouvrir notre cœur et fortifier notre foi. C^est le Dimanche, que nous pouvons nous consacra plus complètement à la surveillance de ceux qui nous entourent, à l'éducation religieuse de nos enfants, aux devoirs de notre paternité spirituelle. C'est le Dimanche enfin, que nous pouvons trouver, même en dehors de la famille, un noble emploi des facultés.

des lumières que Dieu nous a accordées. On sait le bien que produisent les écoles du Dimanche. Les petites villes, les villages où nous passons une partie de Tannée, nous confieraient avec bonheur leurs enfants ; et notre voix, une voix connue, trouverait aisément accès dans de jeunes âmes, où nos explicar tions de l'Évangile et nos leçons produiraient d'autant plus d'impression que nous ne serions ni ministres, ni instituteurs. Voilà les travaux du Dimanche, ceux en faveur desquels on peut invoquer l'exemple du Fils de l'Homme qui guérissait les malades le jour du sabbat.

Et n'y a-t-il pas des malades, aujourd'hui encore ; des malades auxquels nous devrions porter, sinon la guérison miraculeuse de leurs infirmités phy-. siques, du moins le remède merveilleux de leurs infirmités morales? Croyons-nous avoir tout fait, quand nous avons donné de l'argent ? pensons-nous que la visite des pauvres et des afQigés soit l'attribut exclusif des femmes, et qu'il soit permis aux hommes de s'abstenir, dans une des œuvres où leur intervention (précisément parce qu'on en a moins l'habitude ) aurait le plus de puissance et d'efficacité ?

Ici, nous négligeons de faire le bien qui s'offre à nous. Plus loin, nous faisons le mal, que notre exemple semble autoriser pour un grand nombre de nos frères.

On n'attend pas de moi que je fasse mention des grands scandales et des grands crimes ; car on sait qu'en commençant cette première partie, consacréeà l'exposition de nos devoirs négligés (comme la seconde l'est à celle de nos droits méconnus), j'ai eu soin de dé-

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clarer que je passerais sous silence tous les devoirs admis , tous ceux qu'on ne nie pas , du moins , en principe.

C'est ainsi que, dans les deux chapitres précédents, j'ai parlé des œuvres nouvelles qui nous réclament : du collège protestant , des maisons d'études , de la colonie de jeunes détenus, de la société pour la distribution des bons livres, de celle pour la sanctification du Dimanche, des villages protestants à Alger , des missions aux colonies, de l'évangélisation de l'Espagne, des relations à nouer avec les autres églises protestantes , et je me suis tu sur tout ce qui se pratique au milieu de nous : sur les missions au sud de l'Afrique, sur l'œuvre biblique, sur l'œuvre évangélique, sur l'impression des livres religieux, sur les établissements d'orphelins, etc. Si j'ai dit quelques mots de fondations déjà opérées, comme les réunions d'ouvriers et les instituts de diaconesses, c'est uniquement parce que, à peine nées, ces institutions réclament un accroissement qui est presque une création nouvelle.

Il en est de même dans le chapitre que j'écris en ce moment. Ce que j'ai fait pour les œuvres spéciales, je dois le faire aussi pour les devoirs généraux , pour les devoirs qui affectent l'ensemble de notre conduite. Je ne recommanderai pas de fuir le meurtre ou l'adultère, l'avarice ou le mensonge. Je n'entreprendrai pas un cours de morale ; mais je rappellerai quelques obligations oubliées ou contestées.

L'observation que je viens de présenter empêchera , je l'espère , qu'on ne soit trop surpris , en

voyant que je parle de choses secondaires ou puériles en apparence, et que j'en néglige d'autres, dont l'im-» portance est bien supérieure. Mon seul motif est que les premières n'ont pas encore droit de cité dans la France protestante , tandis que les secondes y, sont universellement acceptées.

Prenons un exemple sur-le-champ.

A l'idée des cruautés dont les hommes sont victimes, il n'y a personnp qui ne se récrie, et, à cet égard, les arrêts de l'opinion sont unanimes, s'ils ne sont pas toujours respectés.

S'agit-il , au contraire , des animaux ? on nous voit exercer ou permettre des traitements dont nous ne songeons même pas à nous repentir. Au lieu de les protéger contre d'odieuses violences, nous les sacrifions à nos moindres caprices. Tantôt ils périssent d'une mort lentement douloureuse, ou subissent des mutilations et contractent des maladies, afin de mieux satisfaire aux recherches de notre goût; tantôt ils succombent sous les coups et l'excès du travail, afui de contenter notre avarice; tantôt nos enfants, à notre vue, les déchirent dans leurs jeux, ou les immolent sans pitié dans leurs premières études, dans ces études où ils devraient puiser l'amour de Dieu et le respect de ses créatures. C'est-à-dire que notre influence est aussi funeste qu'elle aurait pu être bienfaisante. Notre douceur aurait pu suppléer en quelque manière à une législation protectrice, et notre dureté, au contraire, encourage de coupables, de lâches actions. Nous aurions pu développer en nous , chez nos enfants, chez nos domestiques , chez

nos voisins , des dispositions tendres et compatissantes, qui, appliquées aux bétes privées de raison, s'étendent aussi à nos semblables, et tiennent de plus près qu'on ne le croit à la charité de l'Évangile. Au lieu de cela, nous excitons une barbarie trop naturelle à nos cœurs ; nous prenons et nous donnons des leçons qui restent ; car celui que n'émeuvent pas les tortures infligées à un insecte, celui que ne trouble pas l'aspect d'un cheval que se disputent l'excès des fatigues et l'excès des châtiments , celui qui considère sans sourciller un oiseau se débattre dans son sang, celui-là est tout préparé à contempler froidement les douleurs des autres hommes , celui-là aura des pieds légers pour répandre le sang^ il aura un de ces cœurs plus secs et plus durs que la pierre, à laquelle l'Écriture a comparé tous les cœurs, un de ces cœurs sur lesquels glisse trop souvent la grâce pénétrante de Jésus.

Que sera-ce si, non contents d'endurcir les âmes, nous contribuons encore à les corrompre ! C'est ce qu'il nous arrivera de faire, si nous ne sentons k quel point est sérieux le choix de nos divertissements. Tout le monde convient qu'il y a des plaisirs mauvais; mais chacun fixe une limite différente. L'un se contente d'exclure certains spectacles, où tout est souillé, le but comme les moyens ; l'autre exclut tous les spectacles, convaincu qu'il n'en est aucun qui ne place ceux qu'il appelle sous les yeux du public, et les femmes en particulier, dans une position inconciliable avec les principes du christianisme. Je n'entends pas vider ce débat; mais j'en

appelle aux consciences de mes coreligionnaires. Je les prie de déterminer eux-mêmes leur conduite, d'après les règles si délicates et si précises que nous donne le quatorzième chapitre de TÉpître aux Romains : < Je sais, disait l'Apôtre au sujet des viandes, je sais et je suis persuadé par le Seigneur Jésus, que rien vCesi souillé de soi-même; mais cependant, si quelqu^un croit qu^une chose est souillée, elle lui est souillée,,. Celui qui s'en fait scrupule, est condamné s'il en mange, parce qu'il nen m^xnge point avec foi; or, tout ce qui ne se fait point avec foi est un péché, »

C'est à nous à examiner où commencent nos scrupules ; car c'est là que commence, pour nous, le péché. Mais le chapitre que j'ai cité nous fournît un autre principe, dont l'oubli serait d'autant plus coupable, que notre réputation d'attachement à l'Évangile peut donner plus de gravité à nos actes : « Usez plutôt de discernement en ceci , de ne mettre point d'achoppement ou de scandale deimnt votre frire, . . Si ton frère est attristé de te voir manger d'une viande, tu ne te conduis point en cela par la charité. Ne détruis point par la viande celui pour qui Christ est mort. Que l'avantage dont vous jouissez ne soit point exposé à être hlâmé. »

Ce mot de viande, qui revient plusieurs fois dans les passages que j'ai cités, réveille dans mon esprit la pensée de plusieurs devoirs que nous négligeons habituellement.

Le premier est celui dont saint Paul exprime l'accomplissement , quand il dit : « Je mortifie mon corps et je le soumets, » Nous avons eu raison, sans doute, de rejeter les abstinences méritoires, les macérations,

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les maigres de cette église, qui a réalisé la prophétie : c Quelques-'um se révolteront de la foi^ . . . défendant de te marier^ commandant de s'abstenir des viandes que Dieu a créées pour les fidèles, j» Mais, à force de nous éloigner de Rome, prenons garde de nous éloigner aussi du Seigneur, qui plaçait le jeûne à côté de la prière, dans rénumération des moyens par lesquels le démon doit étra combattu.

Soumettre notre corps , sera toujours une de nos plus étroites obligations. Ne rien refuser à son corps, satisfaire tout ses appétits , ce n'est pas assez pour se dire chrétien, et pour regarder en pitié les inventions erronées du catholicisme. Et combien de protestants qui font consister en cette grossière liberté une partie de leur religion !

Notre religion doit nous enseigner à être sobre , à lutter incessamment contre Tempire de la chair, à ne tomber, ni dans l'exagération qui réglemente les privations et les transforme en mérites , ni dans l'exagération qui n'en veut aucune.

Elle doit nous enseigner aussi à rendre grâces, selon les ordres précis et multipliés que le Saint- Esprit nous a donnés dans les Écritures. Je ne crois pas que le relâchement du dernier siècle ait laissé parmi nous de trace plus honteuse, que l'abandon de ces pieux usages qui élevaient à Dieu les cœurs de tous les chrétiens , au moment où ils s'apprêtaient à jouir des biens que sa miséricorde leur avait accordés. Le scandale subsistera au milieu de nous tant que cet usage n'aura pas repris possession de nos familles, tant que nous continuerons à assouvir brutalement

notre faim, sans que notre pensée s'élève pins haut ; tant que nous n'aurons pas réservé une place , et la première, à ce Sauveur qui attend que nous lui outrions la porte, pour entrer chez nous , souper avec nous y et nous avec lui.

Nous devrions lui ouvrir nos maisons, le faire asseoir à notre foyer, faire dominer sur notre existence entière le sentiment de sa présence adorable. 3e rougis de honte, en confessant qu'aujourd'hui encore , les familles protestantes chez lesquelles le cnhe domestique est établi, ne forment, en France, qu'une imperceptible minorité. Que de bénédictions nous éloignons ainsi ! quelle paix , quelle um'on fraternelle , quelle sainteté nous refusons de faire régner sous notre toit, en refusant de confondre chaque jour tous ceux qui y habitent , les maîtres et les serviteurs, les parents et les étrangers, autour de la même Bible , et aux pieds du même Dieul' Il y a peu de choses plus touchantes, que de voir, en Angleterre , les membres les plus occupés du Parlement , les hommes d'État dont la vie semble appartenir aux agitations de la politique , consacrer régulièrement à lire la Parole inspirée , et à l'expliquer dans le cercle étroit de leur intérieur, une voix que la foule écoute avec admiration sous les voûtes de Westminster.

Le culte domestique est la base la plus solide de l'Église. C'est aussi le lien le plus étroit entre les diverses classes qui la composent; car lui seul donne aux rapports, si importants , entre les maîtres et les serviteurs , le caractère qu'ils doivent

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avoir. CVst par lui qu'on apprécie à sa valeur, l'importance de la communauté de foi , l'inconvé*nient qu'il y a toujours à la compromettre , en appelant sous son toit des incrédules ou des membres de communions différentes. C'est agenouillés ensemble, qu'on se sent vraiment égaux, de cette égalité évangélique, qui n'enlève rien à la subordination et au respect, mais qui crée l'affection et qui restitue au mot famille, sa large, sa patriarcale signification.

Le principe aristocratique, les distinctions sociales conservent encore dans notre culte public une domination choquante. Pourquoi, dans la maison de Dieu ', ces places que l'usage réserve aux riches ? Pourquoi ces prières plus longues , plus instantes , plus répétées pour un riche malade , que pour le dernier des mendiants, qui , du fond de son lit de souffrances, réclame les mêmes supplications? Pourquoi encore, ces secours spirituels qui se multiplient au chevet des premiers , et qui manquent parfois auprès des seconds? Ah! tâchons que les plus humbles membres du troupeau soient les plus visités. Apprenons tous , pasteurs et laïques, le chemin de leurs demeures. Qu'il devienne évident pour tout le monde, que les âmes sont d'un prix égal devant l'Église , comme elles le sont devant Dieu.

Encore une fois , je crains peu que les inégalités nécessaires que créent la naissance , la fortune et l'éducation, soient compromises ou effacées. Je crains bien plutôt que les classes , qu'il ne faut pas confondre, mais qu'il faut unir par les liens d'une

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affection réciproque, dont il faut faire une seule congrégation de fidèles condamnés par le même péché, relevés par le même salut , appelés à une même espérance et destinés à se réveiller à une même immortalité, ne se maintiennent jalouses, hautaines, hostiles, jusque dans les parvis de TÉterneL Je crains bien plutôt que la haine des uns et la morgue odieuse des autres ne se conservent sous le vernis du christianisme, d'un christianisme contre lequel je proteste, car je n'y reconnais pas la religion prêchée par celui qui èlail doux et humble de cœur^ qui prit la forme d'un serviteur y qui lavait les pieds de ses disciples. Le vrai christianisme touche les âmes, il les rend douces, patientes, charitables. Surtout, il fait une guerre impitoyable à l'orgueil.

L'orgueil corrompt tout ce qu'il touche. Il pénètre sous le toit de la famille. Il y sépare le maître des serviteurs. Il y compromet la meilleure solution peut-être, que puisse recevoir le grand problème des relations amicales entre les classes, celle qui se poursuit dans la vie commune, et qui sera trouvée le jour où, sous l'influence du culte domestique et de la foi vivapte, une obéissance filiale y répondra à un commandement paternel. L'orgueil entre aussi dans les temples, et nous avons vu qu'il y marquait les places, qu'il y établissait des distances, des barrières de plus d'un ^enre.

Avouons même, à notre honte, qu'il n'est pas entièrement étranger au maintien d'un usage que la réaction contre le catholicisme a d'abord fait naître, et qu'un sentiment vrai de notre misère morale au-

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rait dû abolir depuis longtemps. Sans lui, nous prierions à genoux, au lieu de conserver en présence du Seigneur une posture qui n'est pas celle de Fadoration et du respect.

Je sais que les formes ne sont pas l'essence de la prière. Je sais que Dieu regarde aux cœurs et qu'on peut le prier debout ; mais on peut aussi élever son âme vers lui sans se découvrir ; et qui voudrait cependant, que cette attitude fiât admise dans nos assemblées ?

Oui, maintenons avec grand soin ce précieux principe, que le culte réclamé par l'Étemel consiste essentiellement dans les émotions intimes de l'âme; mais n'allons pas jusqu'à établir l'indifférence absolue des actes extérieurs. Il v a là deux écueils à éviter, et nous ne pouvons le faire qu'en nous tenant étroitement collés à la Parole inspirée.

Qu'y trouvons-nous ? le Tout-Puissant qui déclare que tout genou fléchira devant lui, et quau nam de Jésus, tout genou doit se ployer, dans les deux, sur la terre et sous la terre; le roi Salomon, qui s'agenouille à la vue de toute l'assemblée d'Israël ; le prophète Daniel , qui se met trois fois le jour à genoux, qui prie et célèbre son Dieu, comme il avait fait auparavant, lorsqu'il apprend que le roi Darius a promulgué son décret contre quiconque invoquera un autre Dieu que lui ; saint Pierre qui se met à genoux pour prier, auprès du corps de Tabitha ; saint Paul qui s'agenouille et fait la prière avec tous ces fidèles d'Ephèse , qui fondaient m larmes à cause de cette pa^ rôle qu'il leur avait dite , qu'ils ne les verraient plus ; et toute l'église naissante de Tyr, qui met les genoux en

terre sur le rivage pour faire la prière^ quand elle accompagne le même apôtre à son navire.

Je souffre, quand je vois le protestantisme presque entier ne pas suivre de telles traces, quand je le vois seul dans la chrétienté, seul peut-être dans le monde, se tenir raide et droit devant le Dieu qu'il implore* J'espère que le moment n'est plus éloigné, où il effacera cette distinction, — je veux dire cette tache, — qui altère sa pureté. Il s'humiliera publiquement devant le Seigneur. Une telle humiliation est un privilège, et les idolâtres eux-mêmes l'ont compris; car, en Chine, le maître adore à deux genoux, tandis que l'intendant n'en plie qu'un seul, et que le pauvre esclave ne peut que s'incliner.

Il n'est personne parmi nous qui ne puisse, qui ne doive y employer son influence. Ce n'est pas le seul devoir que nous ayons à remplir comme fidèles ; et, ainsi que nous venons de le voir, ce n'est pas le seul que nous ayons négligé jusqu'à présent.

Mais si, en dehors des œuvres positives, nous sommes appelés à faire beaucoup pour notre église, par l'unique puissance d'une vie privée plus réellement assujettie à l'Évangile, nous ne sommes pas appelés à faire moins en sa faveur, par une vie publique que la loi divine gouvernerait.

Si nous avons méconnu la sainte mission qui nous

202 DBVOiaS OÉKÂRAUX.

était confiée en notre simple qualité de fidèles, nous n'avons guère mieux compris le rôle plein de grandeur que nous offrait le christianisme, en notre simple qualité de citoyens.

En cette qualité , nous avons le droit d'intervenir par nos écrits , par nos discours , par nos votes , par nos pétitions , dans toutes les discussions qui s'agitent en France. Nous avons le droit de descendre dans ce vaste champ de l'administration et de la politique, qui touche par tant de côtés aux intérêts moraux et religieux de nos compatriotes ; et nous restons inactifs , isolés , désunis ! Nous semblons ne pas comprendre qu'il y a place pour un parti chrétien, au milieu de tous ces partis !

Mais , cette place est marquée ; elle est immense. Aujourd'hui plus que jamais , la part réservée au principe évangélique dans la lutte gigantesque qui s'engage est une noble et large part. Aujourd'hui plus que jamais , le faisceau des questions qui lui appartiennent est un faisceau serré et épais. Aujourd'hui plus que jamais , son département (pour employer l'expression consacrée en cette matière) est le premier des départements.

En face de ces phalanges nombreuses qui inscrivent sur leur bannière : intérêts matériels ; qui , dès le commencement du siècle^ , couraient sus aux idéologues, et qui , plus tard , les ont poursuivis sous un autre nom , sous le nom de philanthropes ; en face de ces phalanges dont les manifestes ont été écrits par les disciples de Fourrier et de Saint-Simon , par des hommes qu'on désavoue (car ils rendent odieuses ,

DBVOIRS GÉNÉRAUX. 203

en les systématisant , ces tendances charnelles auxquelles on veut obéir sans s'en rendre compte) ; en face de cette armée où tout se tient , où tout s'ap« puie y où le même mot d'ordre est dans toutes les bouches, et le même sentiment dans tous les cœurs ; il est temps de ranger en bataille les soldats trop long* temps dispersés du Dieu vivsuit ; il est temps de les rallier au nom des intérêts moraux solidaires. Aux doctrines qui proclament le règne des passi(»is et la glorification des sens, il est temps d'opposer les doctrines toutes spirituelles de l'Évangile.

Il n'est pas une pensée généreuse , pas uq projet émané de l'amour des âmes, pas un plan destiné à seconder dans ses progrès la partie la plus élevée de nous-mêmes, qui, par cela seul, ne mérite notre sympathie. Ce n'est plus le moment de choisir. Nos adversaires ne choisissent pas. Leurs attaques s'adressent moins aux détails de chaque mesure , qu'à la tendance qui s'y révèle. Nous donc aussi, nous devons jious attacher à la tendancCé II faut placer enfin une protestation solennelle , une protestation systématique à côté de cette haine aveugle de la philanthropie , qui devra un jour à sa perversité , d'échapper à un immense ridicule.

Je déclare que, pour mon compte, j'étais fort éloigné d'ambitionner le titre de philanthrope. Je le trouvais trop aurdessous de celui de chrétien. Mais depuis qu'il est de mode de le honnir ; depuis que Finsolence des roués s'est excitée au point d'insulter des choses qui , pour n'être point parfaites , n'en sont pas moins dignes d'être respectées; depuis que les intrigants «t

90k INBTOIRS GÉNÉRACX.

les hsàiSieè qui ne sont qu'habiles , ont osé parlai âe leurs mépris ; depuis, qu'au nom de l'esprit pratique, de l'esprit d'albires, ils ont enveloppé dans le même anathème tout ce qui dépasse leur niveau ; depuis , qti'eaa jetant la pierre à la philanthropie, ils ont inventé mi commode prétexte pour honorer de leurs attaques les œuvres de la religion et de la charité ; depuis qu'ils sont parvenus à remporter une première victoire s«r la sainte croisade dirigée contre la traite des noirs ; depuis lors je me sens poussé à réclamer, moi aussi, le nom fléferi de philanthrope.

fant que durera , en France, cette réaction honteuse, cette mode indigne d'une nation intelligente et généreuse, ce sera un devoir pour tout homme de coeur, de prendre place dans les rangs de ceux que poursuit un préjugé stupide.

Ge n'est pas dans un tel moment que le rôle poli-tique des chrétiens paraîtra milice. Il comprend Tensembledes questions qui constatent au milieu de nous la vie d'un principe immatériel , qui se tiennent par mille liens étroits, qui sortent d'une même origine et marchent à une même destinée , dont les triomphes et les revers sont communs, et dans lesquelles éclate la solidarité dont nous parlions plus haut.

Voyez les conséquences d'un seul vote; du vote qui, en frappant l'année dernière le droit de visite, a moins estimé la proclamation par l'Europe entière d'un grand principe de moralité internationale, que de misérables griefe, ignorés pendant dix années , et revêtant tout d'un coup , pour les besoins de la cause , une surprenante gravité. Écoutez ce long cri de joie» Il

n'échappe pas seulement aux trafiquants de chair humaine, à leurs associés, à leurs bailleurs de fonds, à leurs complices, à tous ceux qui trempent dans un crime dont l'histoire a Tair d'une fable, tant est monstrueuse son atrocité, et qui a versé plus de sang africain depuis un demi-siècle, que la politique et la religion n'en ont fait couler parmi nous depuis huit cents ans ; que n'en ont fait couler et nos guerres d'Italie, et nos guerres avec les Anglais, et nos guerres d'Allemagne, et celles de François P', et celles de Louis XIV, et celles de Napoléon, et les persécutions contre les albigeois, et les persécutions contre les huguenots, et les persécutions contre les riches, les nobles ou les suspects. Le cri de joie qu'ont poussé les complices directs du vol, de l'assassinat , des froides et longues violences qu'on désigne par le nom maudit de traite, a été répété par les propriétaires d'esclaves du monde entier. Il nous a été renvoyé à la fois par les rivages des Carolines, par ceux du Brésil , de Cuba, de la Guadeloupe, par ceux de l'Espagne et du Portugal. Les vieux abus ont relevé la tête. Ils ont senti qu'on venait de leur assurer à tous une prolongation d'existence. Plus d'abolition de l'esclavage; plus de réforme des prisons sous l'impression de l'échec essuyé par la croisade évangélique du XIX® siècle. Le même coup avait frappé de discrédit et d'ajournement toute une classe d'intérêts. Le même coup avait éveillé et fortifié toute une autre classe.

C'est à nous à recueillir les vaincus, à les réunir, ne fût-ce que pour constater leur importance et leur

nombre. Trop souvent, à voir notre défaut de confiance, de courage et d'enthousiasme, on dirait que nous ignorons la beauté, la grandeur de notre cause ; que nous ignorons à quel point est vaste et riche le domaine ouvert à notre activité chrétienne. Je vais essayer d'y jeter un coup-d'œil rapide , d'indiquer quelques-unes des questions qui nous réclament et qui devraient nous appartenir.

J'en ai déjà nommé deux sur lesquelles les droits de propriété du parti évangélique sont irrévocablement établis. On sait à qui revient l'honneur d'avoir supprimé jadis en Europe la traite et l'esclavage des blancs. On sait qui vient d'accomplir en partie, et qui poursuit avec une infatigable persévérance en Afrique, en Amérique et en Asie, la suppression de la traite et de l'esclavage des noirs. La religion de Christ est seule capable de tels miracles. Elle se montrera, chez nous aussi, digne de sa mission. Elle ne reculera ni devant les colères, ni devant les sarcasmes. Elle imprimera au mouvement incertain qui s'est manifesté jusqu'ici, une direction claire et précise. Elle y intéressera l'Église. Elle en fera une œuvre de devoir, de conscience, une de ces œuvres qu'on respecte , alors même qu'on les combat.

L'amélioration du régime des prisons est une question non moins vaste, et pour la solution de laquelle les pays protestants, États-Unis, Angleterre, Suisse, nous offrent à l'envi des modèles à étudier. Les victimes du système actuel se comptent, en France, par cinquantaine de mille, et le nombre croissant des récidives nous dit assez vers quel ave-

nir nous marchons à grands pas. Le salut de la nation, le salut des âmes s'unissent pour réclamer un prompt remède, et pour protester contre les conséquences de la vie en commun. Il s'agit de faire cesser un véritable crime social ; car la société qui achève de tuer le sens moral chez les malheureux qu'on lui confie, se rend coupable du plus cruel des assassinats.

Ce n'est pas le lieu d'examiner en détail les divers problèmes, que soulève l'organisation de chacune des branches de notre instruction publique. J'ose dire qu'il en est peu qui renferment en eux-mêmes le germe de plus de bien ou de plus de mal, peu qui soient plus dignes de fixer l'attention des esprits sérieux. Qu'on en juge par un seul exemple :

Les écoles' de Droit forment chaque année des milliers de jeunes gens, dont l'aptitude est plus ou moins constatée, mais dont l'avenir est on ne peut plus incertain. Ce sont en général des demi-savants, qui ont pris en mépris la profession de leur père, qui ne daigneraient être ni marchands, ni fermiers, et auxquels l'Université a accordé un diplôme, sans leur assurer une carrière. La plupart ont juste assez de talent, assez de lumières, pour attaquer la religion et troubler l'État. C'est la classe la plus dangereuse dans un pays où tout se discute. Les débouchés que leur offrent le barreau, le professorat, la magistrature, ne peuvent suffire à leur nombre toujours croissant. Oisifs, dénués de ressources, ils ne peuvent manquer d'être mécon-

tents , et de constituer à la longue un nouvel élément de bouleversement, dans notre pauvre France si souvent bouleversée. Je sais qu'il y en a dont le mérite se fait jour» Il y en a qui percent la foule, et qui, trouvant place dans Tordre de choses au milieu duquel ils vivent, s'intéressent à son maintien. Il en est même, qu'une modération naturelle ou les principes d'une éducation pieuse, contiennent mieux que ne l'aurait fait une position acquise. Mais la foule, à laquelle manquent également le frein des principes et le frein de la position, la foule qui périt écrasée sous une concurrence impitoyable, qui en sait assez pour se croire propre à tout et qui ne parvient à rien ; la foule qui est jeune, qui parle et qui écrit, qui dispose de tous les moyens de facile influence propres à agir sur un peuple comme le nôtre, la foule est inévitablement portée à essayer des changements qui ne peuvent lui nuire et qui peuvent la servir.

Et cette foule augmente sans cesse ! chaque année lui jette de nouvelles victimes, de nouveaux alliés, et grossit la menace qui s'élève contre nos institutions !

C'est là un mal immense, n'est-ce pas? Et je n'en ai raconté qu'une partie. Je n'ai pas essayé de peindre la gangrène morale, qui s'attaque à ces cœurs ulcérés, k ces imaginations sans aliment, à ces intelligences sans emploi, à ces existences inutiles, déplacées, qui vont demandant à la littérature ou au journalisme une nourriture insuffisante et malsaine, qui s'agitent faute de travail, et qui

sont aussi éloignées de la vraie indépendance que de rattachement à Tordre établi.

Certes, il vaut la peine de chercher un remède, et s'il était vrai que ce remède fut là , sous notre main ; qu'il consistât dans une limitation analogue à celle qui régit toutes les études spéciales ; qu'il ne fallût qu'étendre aux écoles de Droit, la règle si heureusement imposée à l'école Polytechnique, à l'école de Saint-Cyr, aux écoles de Marine, des Ârtset-Métiers, etc. ; nous serions bien coupables de ne pas réclamer avec énergie l'adoption d'une mesure dont l'application est aussi facile que ses conséquences seraient étendues.

Une démonstration complète m'entraînerait trop loin. D'ailleurs, l'idée que je présente demanderait à être mûrie, et je ne me sens pas encore le droit de la donner pour une Vérité. Mais je ne puis m'empêcher de rCTfiarquer qu'elle semble répondre à toutes les exigences.

Elle assure aux diplômes une valeur que rien autre ne saurait leur conférer; car les examinateurs, obligés de renfermer les admissions dans les bornes des véritables besoins, et ne pouvant plus recevoir un candidat sans en repousser par cela même un autre, excluraient nécessairement toutes les médiocrités. De là, de fortes études remplaçant les préparations insuffisantes dont on se contente trop fréquemment aujourd'hui. Ce serait déjà un grand progrès.

Et ce ne serait pas le seul. A l'avantage d'arrêter dès l'abord les vocations mal déterminées et de repousser les jeunes gens peu capables, à une époque où

2ie DBtOlRS GiMftRAIIX.

ils peuvent encore se diriger vers d'autres carrièMs ; à l'avantage d'élever rinstruction dans les écoles de Droit au niveau qu'elle atteint par le seul fait de la limitation dans l'école Polytechnique , on joindrait celui de ne développer aucune intelligence à laquelle on ne pût assurer un emploi. Il est évident, en eifet, qu'en fixant le chiffre des étudiants qui serai^it admis chaque année dans les écoles de Droit» et en fixant essentiellement ce chiffre d'après les néces^* tés rigoureusement constatées de la magistrature , du professorat et du barreau, le gouvernement contracterait l'obligation de réserver un certain nombre de places aux licenciés et docteurs.

Il n'y aurait que profit, selon moi, à saisir cette occasion pour soumettre à la condition du diplôme l'entrée dans les sous-préfectures et dans les bureaux, et pour introduire , avec mesure, au sein de notre administration française, les principes et les garanties qu'on admire dans le système prussien.

En limitant, d'une main, le nombre des licenciés, il faut leur offrir, de l'autre, une carrière , ou leur attribuer tout au moins , le monopole des candidatures à certaines carrières. Présentée ainsi, la révolution dont il s'agit serait accueillie par notre jeunesse comme un bienfait , et en fixant un délai de trois ou quatre années avant la mise à exécution, on préviendrait toute résistance sérieuse.

Je me suis arrêté sur ce projet, afin de montrer par un seul exemple , à quel point sont graves et élevées les questions qui composent le patrimoine de la politique chrétienne. On ne peut les résoudre sans

toucher aux fondements mêmes de la société. Si les intérêts matériels ont une grandeur que je suis loin de méconnaître, on conviendra qu'ils glissent souvent à la surface , et sont loin de pénétrer, comme les intérêts moraux, dans les entrailles d'une nation.

Quel sujet de méditation que cette législation des enfants trouvés , dont on s'est beaucoup plus occupé jusqu'ici au point de vue de l'économie, qu'à celui de son influence sur les mœurs ! et cependant , cette influence est énorme. Je ne crois pas qu'on ait encore inventé , depuis que le monde existe , une provocation plus directe au dérèglement, que la fondation des hospices où les fipuits du dérèglement sont recueillis. La suppression des tours , les déplacements d'enfants ne sont que des demi-mesures. Il n'y a évidemment qu'une proposition qui mérite d'être approfondie , et dont l'adoption puisse amener des résultats considérables , c'est la suppression des hospices eux-mêmes. Mais une semblable proposition ne peut être appréciée, on ne peut la soutenir ou la combattre avec vigueur, qu'autant qu'elle aura été l'objet de travaux consciencieux. Il faut qu'on l'examine sous les deux faces ; qu'on mette d'abord en présence les souifrances qu'entraînerait la suppression , et celles qu'entraîne le régime des hospices , où huit , et même neuf enfants sur dix périssent dans le courant de la première année ; qu'on rapproche ensuite les crimes que ferait naître la suppression (s'il est vrai qu'à la longue elle ne prévienne pas plus d'infanticides qu'elle n'en cause,) et ceux qu'enfante le régime des hospices , qui multiplie les relations coupables; qui, par cela

seul qu'il alimente le nombre des naissances illiciles, augmente le chiffre des infanticides, et qui l'augmente encore , en affaiblissant d'avance dans le cœur des mères un lien qu'elles se savent sûres de briser. Il faut surtout qu'on évite de confondre avec les conséquences définitives de la suppression , le mal passager que toute transition amène avec elle.

C'est encore un problème important , et à quelques égards , difficile , que celui du maintien de la police secrète. Les passions politiques s'en sont emparées. Il serait temps que la foi chrétienne y pénétrât à son tour. A ses yeux , les principales difficultés disparaîtraient ; car, elle ne saurait admettre qu'il soit jamais permis de faire le mal , afin d'arriver au bien. Elle n'accepterait pas la prétendue nécessité d'enrégimenter des hommes corrompus , chargés d'en surveiller d'autres, et de surveiller en corrompant. Elle se garderait de désarmer la société ; et , en lui proposant de remplacer par une armée d'agents ostensibles son armée d'agents secrets, elle saurait lui montrer quel immense péril cette masse de malfaiteurs entretenus aux frais de l'État , organisés par lui , initiés à ses traditions, font peser sur la tète des bons citoyens. Elle saurait lui montrer que ce foyer permanent d'infection placé au centre de la capitale , est aussi un foyer d'intrigues ; que ce grand crime est aussi une grande imprudence ; que ces malheureux qui se vendent au gouvernement , vendent le gouvernement aussi ; qu'ils trompent par ses ordres, et le trompent ; qu'ils trahissent pour son compte , et le trahissent ; qu'ils surprennent , arrêtent quel-

ques criminels, et sont prêts à mettre un jour leur infâme discipline et leur expérience dépravée au service du crime triomphant.

Mais, ce n'est pas à la police seule qu'il importe d'appliquer enfin le principe chrétien, qui refuse d'accepter le mal, en considération du bien prétendu qu'il doit procurer. La prostitution officielle, réglementée, patentée, est un scandale qu'on ne peut assez tôt supprimer. Serait-il inutile de diriger quelques attaques sur ce point, et de rétorquer les arguments usés qui se produisent invariablement en faveur de toutes les infamies consacrées par le temps ? La nécessité des mauvais lieux est , Dieu merci , du même ordre que la nécessité des maisons de jeux, et la nécessité des loteries. Nos loteries et nos maisons de jeu ont disparu, sans que les catastrophes tant annoncées se soient produites ; et quand la France aura eu le courage d'effacer encore une de ses souillures, elle s'apercevra que la sécurité des familles honnêtes , loin d'être compromise par une mesure que la pudeur publique suffirait à justifier, en sera , au contraire, fortifiée et garantie. Que déjeunes gens qui auraient échappé au vice s'il avait fallu le chercher, sont deveiius des instruments de séduction , grâce aux provocations que notre sollicitude administrative place sur leur chemin, et ont transmis à d'autres la flétrissure qu'ils avaient subie !

J'ai hâte d'échapper a un ordre de considérations que je n'aurais pas même abordé, si je m'étais cru en droit d'écouter ma répugnance naturelle. Nous

.âl4 DEVOLUS GÉNÉRAUX.

n'avons pas besoin d'y recourir pour trouver des sujets qui rentrent dans le cadre de nos travaux. Aucune branche de la l^islation générale qui ne nous en fournisse avec abondance.

Nous avons rappelé, au commencement de ce chapitre, le devoir de traiter les animaux avec humanité. Reste à savoir si le pouvoir législatif ne doit pas intervenir pour les protéger, comme il le fait dans un pays voisin.

Nous ne pouvons jeter les yeux sur un journal, sans y trouver le récit de déplorables duels. Notre conscience les réprouve comme des crimes. Nous n'attendons pas pour les condamner hautement que des circonstances spéciales, les coups tirés à bout portant , viennent , ainsi qu'on l'a vu dans des combats récents, relever encore leur horreur. Nous sommes décidés à donner, le cas échéant, l'exemple d'un courage trop rare, du courage qui aime mieux braver l'opinion publique que de violer la loi de Dieu. C'est très-bien. Mais nos obligations morales ne s'étendent-elles pas plus loin , et laisserons-nous à d'autres le soin de rechercher les bases d'une législation efficacement répressive? Il est évident que, prétendre appliquer au duel les pénalités qui frappent l'homicide volontaire, c'est assurer son impunité. Les codes de plusieurs nations étrangères nous offrent des dispositions dont on pourrait profiter, en les modifiant; des dispositions qui s'attaquent essentiellement aux droits civiques , à la fortune , à la liberté des duellistes, et qui punissent inégalement le provocateur, le provoqué, les témoins.

Il y a bien d'autres points à examiner dans nos lois pénales; et nos lois civiles, à leur tour, réclament Tattention du parti chrétien. Naguère, on proposait d'y rétablir le divorce; d'altérer dans son immutabilité, c'est-à-dire dans son essence et dans sa base même, ce lien précieux du mariage, qui est à moitié rompu, quand il est possible de le rompre. Si une telle proposition osait se reproduire, je voudrais que les protestants fussent les premiers à s'élever contre elle, et qu'ils aidassent ainsi à laver leur communion d'un des reproches les plus mérités qui lui soient faits, d'un reproche que la Prusse protestante travaille déjà à écarter d'elle, en rendant les divorces à peu près impossibles.

Cette Prusse est un pays utile à étudier ; car si elle a su accomplir en industrie, en commerce et en politique, une des plus grandes révolutions qui se soient opérées de nos jours ; si elle a su constituer l'unité allemande à son profit , elle n'a pas négligé non plus de résoudre des questions d'une autre nature. En interdisant les marchés à terme, elle a mis un frein à l'agiotage; et, dans notre pays où il fait tant de dupes et de victimes, où le spectacle quotidien des scandales de la Bourse achève d'émousser le sens moral déjà perverti de la nation, il ne serait pas hors de propos , sans doute , d'essayer l'action d'un remède éprouvé ailleurs.

La Prusse nous a donné un autre exemple. Elle vient d'entrer hardiment dans un des plus épineux problèmes que notre organisation moderne ait posés : celui de la libre concurrence. Déjà, un projet a été

316 DEVOIliS GBNÉHA1IX.

examiné par son conseil d'État et ses assemblées provinciales. Déjà, les ouvriers de Cologne ont supplié le roi Frédéric-Guillaume de leur retirer le don trompeur de la liberté. Déjà, mie tendance de retour vers les institutions d'autrefois, vers les maîtrises, les jurandes ou leurs analogues, s'est manifestée avec énergie. Abouti ra-t-elle à une réglementation positive de l'industrie? Est-il désirable d'en venir là ? Je l'ignore. Mais il me semble que les chrétiens seraient coupables d'abandonner ce champ d'investigations, où les intérêts moraux de la classe ouvrière ne sont pas moins engagés que ses intérêts matériels.

Autant en dirai-je des travaux qui se rapportent au paupérisme. Le rôle de la charité légale et de la charité particulière ; les droits de la société sur les mendiants; les maisons de travail, et l'expérience (trop peu connue parmi nous) que l'Angleterre en fait, depuis sa dernière loi sur les pauvres ;* le parti à tirer de nos dépôts de mendicité, où régnent tant de vices et de désordres ; le succès des maisons agricoles de l'Amérique du nord, et des fermes bernoises de Sumiswald et de Langnau; celui des colonies libres et des colonies forcées des Pays-Bas, où vivent huit à dix mille colons ; tout cela veut être constaté et jugé avec le soin, le zèle que donne un amour ardent des classes indigentes.

Cet amour, ou, pour mieux dire, l'Évangile qui en est la source, vient d'arracher aux chambres une loi de miséricorde , destinée à protéger les enfants dans les manufactures. Mais son rôle n'est pas fini. Après avoir fait voter une loi, il reste à en surveiller l'exé-

cution. Or ici, je crains que l'exécution n'ait eu pour effet d'annuler virtuellement la loi, l*a sévérité des inspecteurs peut seule réprimer les abus odieux dont elle poursuit la suppression, et une parfaite indépendance, vis-a-vis des fabricants, peut seule donner aux inspecteurs le courage d'être sévères. Que sera-ce donc, si, au lieu de confier les inspections à des fonctionnaires rétribués, étrangers aux localités, échangeant sans cesse entre eux leurs tournées, de manière à échapper aux faiblesses qu'inspire infailliblement le désir de se ménager pour une autre fois un bon accueil ; on en a investi, à titre gratuit, des hommes du pays, que l'excellence de leurs intentions aura de la peine à défendre contre une influence que rien ne contrebalance auprès d'eux, l'influence des liens de parenté, de société, d'entourage! Jamais magistrature n'eut besoin de plus de force, car elle est chargée de poursuivre les délits de la classe riche et puissante ; jamais magistrature ne parut être plus faiblement constituée. Je signale ce fait aux hommes qui ont consacré leurs efiforts à cette noble entreprise.

Nous leur devons aussi l'institution des caisses d'épargne, et le bien considérable qu'elle a produit. Mais, pensent-ils que cette institution réponde à tous les besoins de la classe laborieuse? Il y a, dans l'existence de cette classe des chances terribles, et malheureusement, bien fréquentes, que l'économie d'un seul est impuissante à combattre, et qui ne reculeront que devant une force supérieure, la force de l'association. Personne n'ignore que lorsqu'un

ouvrier, soutien d'une nombreuse famille, reste quelque temps malade, les ressources de son livret s'épuisent promptement, et la misère, une misère poignante, sans limite et sans remède, vient s'asseoir à son chevet. Ah! si certaines maisons pouvaient raconter les souffrances qui se sont succédées entre leurs murs fétides ! nous sentirions le besoin d'ouvrir nos mains, et aussi le besoin de demander aux sociétés de secours mutuels, ce que les caisses d'épargne ne sauraient donner.

Comment quitter ce sujet sans dire un mot, et de ces Monts-de-Piété, qui précipitent dans la voie des emprunts (des emprunts les plus ruineux) une classe qu'il faudrait au contraire entraîner dans la voie des prêts, et de ces sociétés d'assurances, où d'autres pays ont cherché une garantie générale contre certains fléaux, où l'on trouverait peut-être la solution la moins imparfaite d'un problème que les hospices ne résolvent en partie qu'aux dépens de la vie de famille ; du problème de la solidarité?

Je viens de nommer, d'effleurer en passant bien des questions, de vastes, de hautes questions. Et cependant, celles que j'ai passées sous silence sont plus nombreuses que celles que j'ai nommées. Et cependant, il n'y a pas de discussion, si aride qu'elle paraisse, si éloignée qu'elle soit de la sphère que nous avons parcourue, qui n'y pénètre par quelque côté. Voyez les douanes elles-mêmes. Ce serait les juger fort imparfaitement que de ne pas tenir compte de l'effrayante démoralisaticm qu'elles créent, de ces populations qu'elles détour-

DEVOIRS GÉNÉBADX. 219

nent des travaux paisibles et honnêtes, qu'elles habituent à la contrebande ; je veux dire, à la violation des lois, au mensonge , et parfois au meurtre. Mais ce n'est pas tout encore. De nouvelles carrières, non moins vastes, s'ouvrent devant nos pas. L'égalité des cultes, la liberté religieuse, les relations que l'église entretient avec l'État , celles qu'elle soutient vis-à-vis des divers établissements d'utilité publique, voilà des sujets qu'il suffit d'indiquer pour donner une idée des études, des efforts persévérants et courageux qui doivent remplir la vie publique des chrétiens.

Et à présent , osera-t-on trouver leur rôle petit? Osera-t-on regarder en mépris ces intérêts, auxquels ils sentent le besoin de se consacrer plus complètement que d'autres, sans s'y renfermer toutefois? Dira-t-on que leur programme soit mesquin ; qu'il n'y ait pas là d'aliment pour de prodigieuses activités et de nobles intelligences?

Hélas ! ce n'est pas le travail qui manque, ce sont les ouvriers. Puisse la vue de l'immense tâche qui nous attend, ne pas nous révéler seulement la dignité de notre cause, la grandeur d'une politique qui fait appel à toutes les tendances élevées, et qui les réunit pour défendre la vraie civilisation, contre ceux dont la ligue jusqu'ici toute puissante, l'égarait en la matérialisant! Puisse cette vue nous faire comprendre aussi l'étendue et la variété de nos devoirs de citoyens! Il ne suffit pas d'étudier. Il ne suffit pas d'écrire. Il ne suffit pas de démontrer des vérités. Il faut encore en réclamer et en poursuivre, par tous

les moyens, la réalisation. Il faut agir auprès des Chambres 9 auprès des ministres. Il faut se servir de tous ses droits, et notamment, de ce droit de pétition, qui périt languissant et sans honneur au milieu de nous, tandis qu'en Angleterre, il a servi comme un redoutable bélier à renverser devant les grandes propositions du parti évangélique, les portes longtemps fermées du Parlement. Et le succès obtenu, tout n'est pas fait encore. Il reste à surveiller l'exécution, à provoquer des mesures secondaires. Il reste à tenir les yeux constamment ouverts sur les manufactures, . sur les prisons, sur les hôpitaux, sur les collèges, sur les écoles, sur chacune des branches de l'administration française. Il reste enfin à prêcher d'exemple, à payer de sa personne, à se montrer digne de sa vocation, la plus belle que puissent rêver des hommes d'État.

Cette vocation ne s'emprisonne pas , nous l'avons déjà dit, dans le cercle des problèmes sociaux dont nous venons de présenter un faible aperçu. Elle s'étend à la politique entière. Qu'il s'agisse des afTaires intérieures ou étrangères, il n'y a point de discussion où les chrétiens ne puissent et ne doivent pénétrer avec leurs principes. Il n'y en a point qu'ils ne doivent envisager et juger à la lumière de leur foi. Sans doute, leur point de vue ne sera pas celui de tout le monde. Étrangers aux intrigues, aux ambitions vulgaires, ils ne seront pas touchés par ces considérations de discipline parlementaire, dont l'influence se fait tristement sentir. A leurs yeux, les questions de. guerre et de

paix ne seront pas seulement des questions d'intérêt national; mais aussi des questions de conscience. Ils n'isoleront pas la politique de la morale; ils ne l'isoleront même pas des déclarations prophétiques de nos saints livres, et j'ose dire que dans les graves démêlés qui se rapportent à l'Orient, il leur sera impossible de vouloir que la fortune dé la France soit irrévocablement liée à celle d'un empire dont la chute a été prédite, et semble approcher,

A une politique particulière , il importe de donner un organe particulier dans la presse. Peu d'oeuvres sont plus essentielles; car, la publicité périodique est en possession d'enseigner les masses. Chaque journal est une chaire, qu'entourent des milliers d'auditeurs crédules, et où se professent des doctrines que la passion ou l'égoïsme inspirent bien souvent ; que la foi chrétienne n'inspire jamais. C'est là que s'achève l'éducation de toutes les classes. Et nous qui contestons à l'Université le monopole de l'instruction scolaire, nous abandonnerions aux feuilles incrédules le monopole de cette instruction, plus écoutée et plus puissante ! Ce serait une inconséquence fatale. Nous ne nous en rendrons pas coupables, et j'en ai pour gage ce qui a déjà été fait parmi nous. V Espérance s'occupe de questions politiques au point de vue du pur Évangile. Elle a sans doute de grands progrès à accomplir encore, pour satisfaire pleinement aux nécessités que nous avons reconnues. Sans doute, son format réduit, sa publication peu fréquente, l'empêchent encore de prendre rang à côté des principales

212 DRVOIRS GÉNÉRAUX.

feuilles. Sans doute, elle a besoin de les égaler en connaissances spéciales, pour intervenir dans leurs discussions de chaque jour. Mais, que d'obstacles elle a, dès à présent, surmontés! et combien sa rédaction remplit mieux qu'on n'avait osé l'espérer d'abord, ces conditions d'impartialité, de douceur, de charité, de foi, qu'il semblait presque insensé d'imposer à ceux qui se mêlent aux débets irritants du journalisme ! Courage donc, chers frères, ouvriers dévoués à cette pieuse entreprise! Priez beaucoup, car il n'y a pas de tâche où il soit plus aisé de s'égarer que dans la vôtre. Priez, car Dieu bénira le premier journal politique qui s'écrit avec prière, sur notre sol. Et nous, qui ne prenons pas directement part à l'œuvre, soutenons-la énergiquement. Songeons que si elle est épineuse et délicate, elle n'est pas moins nécessaire, et tenons lui compte des difficultés du début.

Parvenu à ce point, je me sens forcé de jeter les yeux en arrière ; de me demander si le principe même de la politique chrétienne ne serait pas sujet à contestation , et s'il n'y aurait pas quelques consciences que froisserait l'idée seule de mêler la religion aux affaires. Un tel scrupule est trop naturel et trop respectable , pour qu'on ne s'y arrête pas un moment.

On m'accordera bien , d'abord , qu'en laissant de côté les obligations spécialement imposées aux hommes publics proprement dits , il est des devoirs politiques communs à tous les citoyens qui remplissent certaines conditions , et auxquels les chré-

DEVOIRS GiNÉRAtX. 2S3

tieni^ n'ont pas le droit de se soustraire. Ainsi, ils concourront aux élections. Ils y concourront , en amis du pays et en amis de l'Évangile. On les y verra, éloignés des préoccupations et des exigences égoïstes qui avilissent à la fois l'électeur et Télu, qui faussent la représentation nationale, qui compromettent TâVenir de nos institutions libres ; s'inquiéter uniquetnent des intérêts généraux, et, parmi eux, des intérêts de leur foi. Membres d'une minorité religieuse, on les verra stipuler fermement l'exécution loyale dès garanties d'indépendance, d'égalité , consacrées par la Charte, et suivre, en France, l'exemple des catho^ liques anglais, qui, dans ce pays où régné une religion d'État, exigent des candidats la promesse d^àppuyer les réclamations de leur clergé. Où les Verra aussi prouver, par leur conduite et par lenrs votes, que toutes les politiques ne sont pas conciliableS avec le christianisme ; qu'on ne peut être chrétien, et attaquer le gouvernement établi ; qu'on ne peut être chrétien, et prêter un serment de fidélité avec la résolution de chercher à nuire ; qu'on ne peut être chrétien, et conserver dans son cœur des haines violentes ; qu'on ne peut être chrétien , et demeurer homme de parti, c'est-à-dire abdiquer sa conscience personnelle , pour accepter une conscience collective. On les verra , doux et courageux , modérés et indépendants, apporter un élément de conscience et de dignité au sein de ces collèges, où de moins purs mobiles s'introduisent chaque jour.

Mais, l'objection que nous avons mentionnée Subsiste tout entière. Antre chose est de s'acqtiittw

22fc DBYOIRg GÉNÉRAUi:.

accidentellement des devoirs que notre organisation fait naître. Autre chose, de se consacrer, par choix, à une existence essentiellement politique. Qu'on soit électeur, il le faut bien, quand on paie le cens. Personne n'est forcé d'être député ou publiciste.

Non, certes. Et ajoutons que personne n'est forcé de se dévouer à la mission la plus semée de Êitigues et de dégoûts ; que personne n'est châtié par la loi , pour avoir déserté son poste, le poste, périlleux peutêtre, auquel l'appelaient les facultés particulières que Dieu lui avait confiées et les circonstances où il l'avait placé.

Reste à savoir si la conscience est aussi indulgente, et si elle peut s'accommoder de cette prudente réserve qui nous retient hors d'une lutte où l'intérêt* des âmes est engagé , qui nous ordonne d'abandonner à ses funestes tendances une société ébranlée, qui nous enseigne à éviter les orages du monde, pour nous abriter à l'ombre du sanctuaire.

« Père y je ne le prie point de les ôter du monde y mais de les préserver du mal. ji Voilà les paroles de Jésus ; notre conduite est tracée par elles. Laissés dans le monde, nous avons de grands devoirs à y remplir. Nous avons à prendre de ses travaux, de ses plaisirs, de ses intérêts , ce qu'ils ont d'innocent et d'élevé. Arrière de nous l'étroitesse anti-chrétienne qui jadis s'élevait contre l'étude de la nature , et, tremblante devant les découvertes d'un Galilée , n'osait pas pressentir l'accord définitif de la vraie science et de la vraie religion, la confirmation inévitable des rêvé-

lations bibliques par les travaux des savants futurs, qu'ils dussent s'appeler Keppler , Cuvier ou Newton ; Tétroitesse qui, aujourd'hui encore, voudrait mutiler l'esprit et séquestrer l'existence , sous prétexte de mieux servir Dieu; qui ferait la guerre aux arts, condanmerait la littérature, interdirait la politique ; qui supprimerait tous les points de contact légitime entre les disciples et la foule ; qui refuserait à l'Évangile une de ses plus brillantes manifestations, sa manifestation dans l'artiste , dans l'écrivain , dans Thomme d'état.

Mais le Seigneur, qui ne priait pas son Père de nous ôter du monde, le priait de nous préserver du mal. Je n'ai garde d'oublier ce second point. Il faut être dans le monde, sans être du monde. C'est bien difficile. C'est bien dangereux. Il serait plus sûr de fuir, si le christianisme pouvait consister dans la ftiite ; s'il ne consistait pas dans le combat, dans le triomphe. En restant dans le monde, demandons à Celui qui nous l'a ordonné, de proportionner nos forces aux tentations. Car les tentations sont nombreuses, et sans lui, nous succomberions infailliblement. Artistes, nous prendrions pour la foi une certaine exaltation des sens , certains élans d'imagination , l'admiration de certaines formes. Écrivains, nous nous enivrerions de l'encens des louanges ; nous nous chercherions nous-mêmes jusque dans nos écrits religieux ; nous franchirions la limite qui sépare la littérature innocente de celle qui ne l'est pas. Hommes publics..., — c'est ici surtout que je tiens à montrer, qu'en maintenant l'obligation où nous

sommes d'affronter le péril, je suis loin de m'en simuler l'étendue.

Il y a d'abord le péril de l'ambition. Je connais peu d'hommes dont le cœur n'ait battu à la pensée des grands succès, des magnifiques rôles que la politique réserve à ses favoris. La passion de briller, de dominer ainsi, est une de celles qu'il est le plus aisé d'ennoblir. Quoi qu'on fasse, l'avarice demeure ignoble, on ne saurait de quel prestige l'entourer. Mais l'ambition, elle n'a pas besoin d'excuse. Elle est admise, et presque admirée ; car on la regarde comme le privilège des puissantes intelligences et des âmesd'éUte. Que voyons-nous d'ordinaire dans l'ambition ? Est-ce l'amour du pouvoir pour les avantages personnels qu'il procure? Est-ce la soif des honneurs, des dignités? Est-ce l'orgueil proprement dit ? Non, c'est le désir de mettre une vaste influence au service de convictions désintéressées; c'est le désir de faire prévaloir des idées, des doctrines; le désir de faire triompher, eu soi, le système auquel on s'est identifié.

Voilà sous quelle forme l'ambition a coutume de se présenter. Voilà sous quelle forme elle essaie de séduire les chrétiens eux-mêmes. Et la tentation est redoutable ; car l'illusion est facile. Plus leur cause est belle , plus leur mission politique a d'intérêt et d'éclat , plus les chrétien» sont entraînés à confondre leurs propres triomphes avec ceux de l'Évangile , et à devenir ambitieux par dévouement. Dieu n'a-t-iJ pas permis quelquefois que ses serviteurs remportassent d'illustres victoires? Serait-il défendu d'y aspirer.

DBVOIRS GÉNÉBACX. 227

Non. Mais , ce qui est défendu , c'est de se cher* cher soi-même ; c'est d'ouvrir son cœur aux coupables jouissances de la vanité ; c'est de s'attacher aux choses périssables et de palpiter, ému par l'espépérance d'une illustration mondaine ; c'est de donner la première place à la terre et la seconde à l'éternité. Ne nous y trompons pas ; si Dieu accorde la victoire à quelques-uns de ses serviteurs ; à tous, il promet la contradiction, ropprobre,»les moqueries. Tel est le lot sur lequel ils doivent compter, sachant que leur labeur ne demeurera pas sans fruit ; mais sachant aussi que ces fruits peuvent être cueillis par d'autres mains ; qu'ils peuvent quitter le champ de travail sans les avoir vus naître et mûrir ; que leur affaire est de semer, d'arroser, et que c'est au maître, qui donne l'accroissement, de départir à qui il lui plaît les joies ineffables de la moisson.

Voyez saint Paul. La gloire, même mondaine, a fini par adopter son nom , et l'histoire politique n'en a pas qu'elle ose mettre à côté du sien. Est-ce à dire que saint Paul ait travaillé pour obtenir ce résultat ? qu'il ait été ambitieux , fût-ce dans l'acception la plus élevée du mot ? la réponse est dans ses propres paroles. Il pensait que , s'il n'avait regardé aux choses étemelles , à la résurrection des morts , sa vie aurait été une grossière et continuelle déception. H pensait que le salut d'une âme valait mille dangers , mille souffrances, et que son influence, sa domination intellectuelle ou morale, ne valaient pas une souffrance, pas un danger. Il pensait, qu'à ne considérer que cette terre, le plus sage était de boire et de

manger, c Pourquoi sommes-nous en danger à toute heure? Par notre gloire que j'ai en notre Seigneur Jésus-Christ , je meurs de jour en jour. Si jai combattu contre les bêtes à Ephêse^ par des vues humaines ^ quel profit en ai-^e, en supposant que les morts ne ressuscitent point ? Mangeons et buvons y car demain nous mourrons, »

II y a , en second lieu , le péril du découragement. Il procède, ainsi que l'ambition, de Timpatience du succès. Le découragement est, à vrai dire, une des faces de l'ambition. Or, la foi seule est capable de nous en défendre, quand nos efforts se sont longtemps brisés contre un mur d'airain , quand les années se passent sans aucun progrès, quand le sourire accueille opiniâtrement nos pensées les plus sérieuses. Épreuve terrible où nous avons besoin d'être soutenus , par cette vue spirituelle , qui , dans le ciel pur et brillant de la Judée , révélait clairement à un Élie les nuages promis par Dieu. En vain , son serviteur, revient-il jusqu'à sept fois lui dire : € n ny a rien ; » le prophète qui entend au fond de son âme croyante un son bruyant de pluie , lui répond toujours : c Monte et regarde vers la mer. * Puis , lorsqu'à la septième fois , le serviteur annonce qu'une petite nuée y comme la paume de la main d^un homme ^ monte de la m^, Élie l'envoie vers Achab , pour lui dire : < Attèle ton chariot et descends, de peur que la pluie ne te surprenne. >

Nous aussi , sachons attendre , sachons ne pas nous effrayer quand on nous rapporte cette réponse : c II n'y a rien. > Espérons contre toute espérance. Espérons fermement que les promesses divines s'accompliront ;

et quand il ne paraîtrait encore à l'horizon qu'un nuage, conune la paume de la main d'un homme, ne doutons pas que l'orage de bénédiction , qui doit rafraîchir et sauver la contrée, ne soit renfermé dans ses flancs.

Il y a principalement le péril des capitulations de conscience. On a mis toute une morale au service de la politique , morale habilement combinée , et qui, en ayant l'air de les réserver, anéantit les droits de la conscience , et ceux même de la religion. On distingue entre l'homme public et l'homme privé. Le premier ne saurait faire ou dire ce que fait ou dit le second. L'homme public n'agit pas seulement pour son compte; il agit pour le compte de son parti. D'ailleurs, compromettra-t-il sa cause , la cause qui lui est chère , pour satisfaire à de vains caprices de franchise ou de courage déplacé ? C'est précisément dans l'intérêt des grandes vérités auxquelles il est dévoué , qu'il doit ménager son crédit , éviter les éclats , laisser faire le temps.

A entendre cette morale , le moment d'être fidèle n'est jamais venu. Avant les élections , il faut s'abstenir, car la moindre parole rendrait le succès impossible, et ce serait trahir nos convictions, que de les manifester dans un tel moment. Après les élections , c'est bien autre chose ; on est engagé , on ne s'appartient plus , le moindre mot ferait scandale. Et puis, ne sert-on pas bien mieux les principes, dont on ne fait point de bruit? Une multitude de maximes commodes viennent transformer toutes nos lâchetés en vertus.

230 DEVOIRS GÉNÉHAUX.

Une fois cette servitude acceptée, une fois la tète abaissée sous ce joug de fer, il n'y a rien que nous ne devenions capables de faire. Nos premières faiblesses sont des pactes avec le monde , et nous obligent à faiblir encore. Chaque jour, il nous devient plus difficile de nous reconquérir nous-mêmes. Et sait-on jusqu'où on peut être entraîné sur cette pente rapide ? On abdique sa dignité personnelle , après avoir imposé silence à sa foi. Il y a un prétexte honnête pour toute infamie. Ne faut-il pas être réélu ? Ne faut-il pas former des majorités ? Si Ton était si scrupuleux, on ne parviendrait jamais à rien. Pour vivre dans son siècle, pour le servir même et le relever (car on en a toujours la prétention), il faut bien le prendre tel qu'il est. Pour triompher de ses adversaires , il faut bien les combattre avec leurs armes; et puis, ne nous parlez pas de ces hommes vertueux, incapables de rien produire, hérissés de scrupules, qui laissent le champ libre aux intrigants et aux roués ; qui , à force de sotte vertu , font les affaires du vice ; dont l'esprit raide et absolu ne sait pas se plier aux nécessités du temps , et qui attendent que le monde soit parfait , pour se mêler de ses affaires. Ce qui perd les bonnes causes , c'est que leurs défenseurs naturels se retirent devant l'ennemi ; mieux vaut accepter quelques transactions pénibles, que d'émigrer. L'émigration est toujours la plus irréparable des fautes ; car aucune place ne reste vide, et celles que les honnêtes gens abandonnent aujourd'hui, seront occupées demain par des fripons.

DBVOIKS GÉNÉRAUX. 231

Ce langage est spécieux. Il n*est que trop souvent écouté. Comment n'aurait-il pas de la force, dans la bouche des hommes expérimentés qui gourmandent notre exaltation J comment n'en aurait-il pas, quand ceux qui le tiennent, jouissent, et jouissent justement, de l'estime générale ; quand ce sont des amis sincères, des parents tendres ; quand il n'est inspiré que par l'affection ? On veut nous empêcher de nous perdre, de sacrifier une carrière qui serait utile. On respecte nos convictions. On ne nous demande que de simples ajournements. Que nous importe telle ou telle démarche? nous trouverons bien une occasion plus favorable de l'accomplir.

C'est alors, le moment décisif. Si nous reculons une fois, nous reculerons jusqu'à la fin. De cette première démarche à laquelle on nous prie de renoncer ; de ce premier choix, si peu important en apparence, dépend peut-être tout notre avenir.

Il serait facile de répondre, de montrer que c'est précisément en Raccommodant au mensonge, que la vérité perd ses avantages ; qu'elle fait la partie trop belle à ceux qu'elle attaque, en consentant à se servir de leurs armes, de leurs armes qu'elle manie moins bien qu'eux. Il serait facile de prouver que, si les honnêtes gens (ce qui est très-vrai) sont presque toujours impuissants ei incapables, c'est précisément parce qu'ils n'osent pas être eux-mêmes, parce qu'ils s'accommodent au siècle, parce qu'ils se débarrassent d'une partie de leurs scrupules, parce qu'ils perdent le prestige et la force d'une vie conséquente , sans atteindre jamais a cette parfaite liberté d'allure, à cette

233 OEVOIBS GÉNÉBACX.

aisance dans le mal» que les intrigants de profession possèdent seuls; parce qu'ils sont gauches et empruntés, n'ayant ni les privilèges de la vertu ni ceux du vice, embourbés dans un milieu ridicule où l'action franche et décidée devient impossible, clochant des deux pte(2s, selon l'expression des saints livres. Il serait aisé de faire voirquece qui nous perd, ce n'estpas l'absolu, mais l'à-peu-près ; ce n'est pas notre fidélité outrée aux règles morales, mais leur quasi-abandon ; que ce qui nous empêche de rien produire,c'est que nous croyons à demi, que nous faisons à demi, que nous sommes à demi honnêtes et à demi vicieux ; que ce qui nous manque, c'est d'être tout-à-fait d'un côté ou tout-àfait de l'autre ; de vivre sans principes, ou de nous y attacher invinciblement, et d'être enfin doctrinaires^ dans le noble et magnifique sens du mot. Il ne faudrait que parcourir l'histoire de notre temps, pour établir, que ce qui a constamment assuré le succès des hommes les moins honorables, c'est l'empressement qu'on a mis à les entourer (pour modérer, s'entend, leur fimeste influence) ; qu'il n'y a plus de misérable, qui ne soit sûr de trouver des collègues ; qu'il n'y en a plus, qui puisse craindre cette terrible condamnation, cet isolement moral sous lequel il succomberait bientôt; qu'il n'y a plus de régime, plus de système, si absurde ou atroce soit-il, qui ne puisse . compter d'avance sur la sanction des plus honorables citoyens. Mais cette réponse si simple, aurons-nous le courage de la faire? Nous l'aurons, si nous sommes appuyés sur le véritable fondement, les déclarations infaillibles de l'Écriture.

L'Écriture a horreur des moyens-termes , horreur des transactions soi-disant habiles, plus même que du mal franchement pratiqué. Voyez Elie sur le Carmel. Il s'adresse au peuple qui balance entre l'Éternel et Bahal; ce qu'il dénonce, ce qu'il condamne, c'est son hésitation. Mieux vaudrait servir ouvertement l'idole des Sidoniens, que de se partager entre elle et le Seigneur. « Si V Étemel estDieu^ suivez4e. Mais^ si Bahal est Dieu, suivez-le. » Écoutez ce que l'Esprit déclare à l'église de Laodicée : « Je connais tes œuvres ; c'est que lu rCes ni froid ni bouillant» Ohl si tu étais froid ou bouillant ! parce donc que tu es tiëde^ et que tu n'es ni froid ni bouillant^ je te vomirai de ma bouche, i> Oh! si tu étais froid, si tu étais ennemi déclaré! Si tu avais pris parti contre moi ! Parole étrange ; parole profonde et qu'on ne saurait assez faire retentir aux oreilles de cette génération, qui se fait des moyennes en toutes choses, qui veut établir la petite propriété dans la morale et dans l'intelligence comme sur le sol , de cette génération qui aime les tiédes, qui déteste les froids et les bouillants.

Le christianisme nous armera contre les séductions redoutables que la vie publique nous prépare. Par lui, nous apprendrons à brûler nos vaisseaux, à rompre avec le système des ménagements et de la prudence mondaine. Par lui, nous apprendrons à mettre en pratique cette maxime si souvent répétée et si rarement obéie : ^ Fais ce que dois, advienne que pourra ! > Nous agirons comme notre conscience l'ordonne, et laisserons à Dieu le soin de diriger les résultats de notre action. Nous n'énerve-

rons pas notre conduite, par la contemplation perpétuelle des conséquences. Au milieu de ces honmies, qui tous tremblent, paralysés à la vue d'une épée suspendue sur leur tète, qui se taisent à cause d'une majorité, s'abstiennent à cause d'une réélection, ajournent à cause d'un succès prochainement attendu, qui sacrifient perpétuellement le jour au lendemain ; quelle ne serait pas la force de ceux qui accepteraient de cœur ces paroles : c Ne soyez point en souci pour le lendemain ; car le lendemain prendrasoin de ce qui le regarde. A chaque jour suffit sa peine! »

Il n'y a qu'une manière d'entrer dans l'obéissance à l'Évangile. Il faut y entrer comme Elisée dans la carrière prophétique. Il ne se réserve pas une porte de sortie, une ressource en cas de regret. Il ne conserve pas ses instruments de culture. Non. Ses bœufs, il les sacrifie. L'attelage des bœufs, il le brûle. A peine Élie a-t-il jeté son manteau sur lui, qu'il ne s'appartient plus. Il prend congé de son père et de sa mère, et, sans arrière-pensées, il s'abandonne à sa sainte vocation.

Ayons plus de foi, et les pièges de la politique ne seront plus à craindre pour nous. Sans fuir honteusement les grands devoirs qu'elle nous impose, nous repousserons les doctrines relâchées. Surtout nous repousserons cette perfide maxime, qui scinde l'homme en deux, et distingue entre nos obligations privées et nos obligations publiques, c N%d ne peut servir deux maîtres, a dit le Sauveur, car, ou il hcSra l*un et aimera Vautre^ ou il s* attachera à Vun et méprisera Vautre, Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »

BRV01RS GÉNÉRAUX. 286

Et il a dit une autre parole : c Celui qui met la main à la charrue, et qui regarde en arriére, n^eU point propre pour le royaume de Dieu* »

Quand il a compris et accepté ces deux déclarations, le chrétien peut descendre dans l'arène politique ; que dis-je ? il doit y descendre. Jamais sa présence n'y a été aussi nécessaire. Nos formes représentatives ont centuplé la puissance de tous les principes. Le bien et le mal se propagent aujourd'hui avec une merveilleuse, dirai-je, ou une effrayante rapidité. A lui seul, le système électif suffirait pour démoraliser un peuple, si quelques bons citoyens ne luttaient contre des tendances qui faussent les relations respectives des ministres et des députés, des députés et des électeurs, qui introduisent dans la représentation, dans le gouvernement du pays, un élément de dépendance et de corruption, et finiraient par nous donner ces mœurs infâmes que le temps et l'extension du droit de suffrage ont fait naître en Angleterre, ces mœurs, dont l'enquête, provoquée par M. Rœbuck, a vainement étalé le honteux spectacle aux yeux du monde civilisé.

Il jouera un beau rôle, le parti décidé à répudier les traditions qu'on s'efforce d'anoblir , en leur donnant le titre de parlementaires ; le parti qui appuiera tout ce qui est bien et repoussera tout ce qui est mal ; le parti qui fera des questions morales son lot, son affaire propre. L'opinion d'un tel parti sera bientôt un critère universellement admis. Son approbation (qu'on l'avoue ou non) sera recherchée par tout le monde. Ses votes, fussent-ils peu

nombreux, ne tarderont pas à être le poids qui fait pencher la balance, et que chacun veut mettre dans son plateau.

Il y avait en Angleterre, au temps de Wilberforce, un parti numériquement faible , et qui était , qui est demeuré un grand parti. On l'avait d'abord appelé, par ironie, le parti des saints. On l'appela ensuite ainsi par respect. On sait les magnifiques victoires qu'il a remportées. On sait que les hommes d'état comptaient avec lui , et qu'on se disputait son adhésion comme une sanction précieuse. Aujourd'hui encore, les héritiers de ce parti continuent l'œuvre commencée. C'est un Buxton, qui poursuit les dernières traces de l'esclavage anglais dans l'occident , et qui dénonce l'esclavage indien. C'est un lord Ashley, qui prend l'initiative d'une mesure destinée à protéger enfin les femmes et les enfants employés aux travaux des mines.

Chez nous aussi , ce sont des chrétiens, et le plus souvent (je suis heureux de le dire) des chrétiens protestants , qui ont provoqué les actes qui honorent notre législature. L'abolition des jeux et des loteries, la création des caisses d'épargne, sont dues à cette influence. La loi relative aux enfants qui travaillent dans les manufactures, a été réclamée avec persévérance par un disciple, par un ami d'Oberlin. Elle nous est venue du Ban de la Roche.

Et l'on excluerait le christianisme de la politique ! Nous n'y saurions consentir ; car nulle part peut-être il ne brille d'un plus pur éclat.

Ce n'est pas dans les solitudes , ce n'est pas dans

les monastères, ce n'est pas en dehors du monde, ce n'est pas même dans les temples, que j'aime le mieux à contempler la puissance admirable de l'Évangile. J'aime à le voir aux prises avec les faits. J'aime à le voir mêlé aux passions humaines. J'aime à le voir embellir de sa présence jusqu'aux sombres domaines de l'industrie.

Qu'il est beau, quand il pénètre avec Wilberforce au sein de la Chambre des Communes, quand il y supporte les dédains, quand il y conquiert la victoire, quand, après une nuit de délibérations solennelles, et à la vue des premières lueurs qui colorent les antiques vitraux de Westminster, il lui est donné de saluer l'aurore d'un jour qui brise les fers de sept cent mille hommes ! Qu'il est beau , quand il s'assied dans un conseil d'administration ; quand , au milieu des intérêts qui l'occupent , il fait la part d'un autre intérêt ; quand il prélève une large somme pour construire des chapelles et assurer aux nombreux ouvriers qui construisent le chemin de fer de Londres à Douvres , des moyens d'édification ! Qu'il est beau , quand il descend jusque dans ce monde souterrain, dont une enquête récente a dévoilé les vices, les souffrances incomparables ; quand il fait pénétrer un brillant rayon de lumière et de vie au sein de ces infernales ténèbres !

Rien ne soulage, rien ne rafraîchit l'âme, comme de le rencontrer enfin, après avoir traversé les vastes espaces désolés par d'autres principes. Je venais de lire presque en entier, dans la Revue Britannique^ une analyse de l'enquête dont j'ai parlé. J'avais le cœur

238 DBVOIRS GÉNRBACX.

serré , à la pensée de ces vies si tôt commencées et si tôt finies ; de ces vies passées dans une nuit perpé* tuelle , consacrées à des travaux dangereux et péni* blés ; de ces vies d'enfants, d'hommes et de femmes, presque toujours flétries par l'impureté. Une dernière catastrophe, plus horrible que les autres, était rapportée par l'auteur. Je la parcourus. C'était Texplosion de la houillère de Felling. Cent ouvriers s'y trouvaient alors , et , malgré les pleurs de leurs familles, on fiit obligé de fermer les puits. Plusieurs jours s'écoulèrent , sans qu'on osât y descendre* Quand on descendit , tout était mort : la faim avait fait périr ce que l'explosion avait épargné.

Jusque-là, c'était horrible; mais voici ce qui me fit du bien, cequi me transporta dans un monde meilleur; voici le sublime contraste qui m'éblouit, contraste que le christianisme mêlé au monde peut seul produire.

Parmi les malheureux qui, perdus dans des galeries retirées, avaient succombé aux angoisses de la £adm, était un enfant, à côté duquel on retrouva une Bible ouverte et une de ces petites boites en ferblanc dont se servent ordinairement les mineurs ; à l'intérieur du couvercle, il avait essayé de graver, avec la pointe d'un clou , ces mots adressés à sa mère et à son frère cadet : c Ne vous inquiétez pas, chère mère. Nous employons le temps qui nous reste à chanter les louanges de Dieu. Pensez à Lui , mère , plus que je ne l'ai fait. Joseph , soyez-lui fidèle , et n'abandonnez jamais notre pauvre mère. *

Après les devoirs généraux que nous avons à remplir comme simples fidèles et comme citoyens , se présentent ceux qui nous attendent en notre qualité d'administrateurs des biens que Dieu nous a confiés. Je ne crois pas avoir besoin de justifier cette expression. Aux yeux de tout chrétien, les biens de la terre ne sont qu'un dépôt, un dépôt dont il rendra compte et qu'il doit faire valoir au profit du vrai propriétaire, au profit du Seigneur, au profit de l'Église dont le Seigneur est chef, au profit des pauvres qui sont le Seigneur, c fat m faim y et vous m'avez dorme à manger, fai eu soif, et vous m'avez donné à boire. J'étais étranger^ et vous m'avez recueilli, fêtais nuj et vous m'avez vêtu, fêtais malade, et vous m' avez visité, fêtais en prison j et vous êtes venu vers moi,... en vérité ^ je voi^diSy qu'en tant que vous avez fait ces choses àVun de ces plv^ petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même. » Oui , nos fortunes , grandes et petites , ne nous appartiennent pas. Si Dieu , qui les remet entre nos mains, nous permet d'en jouir, il veut aussi que nous fassions sa part , la part des besoins temporels et spirituels qui nous entourent.

Placés à cette hauteur, les principes de la propriété et de l'héritage deviendront inattaquables. Il ne leur sufiit pas d'être nécessaires ; il faut qu'on les sente bienfaisants ; il faut qu'on voie dans chaque patrimoine, une caisse d'épargne qui ne se forme qu'à l'abri d'institutions protectrices ; une caisse d'épargne intelligente , et qui répartit librement , sagement ,

2i||.0 DEVOIRS GÉNÉRAUX.

charitablement ses trésors , au lieu de les livrer aux mains qui les détruiraient sans retour, aux mains brutales, stupides et infécondes de la fausi^e égalité.

L'importance de l'obligation dont je m'occupe m'a fait une loi d'en réserver jusqu'ici l'examen. Sa plaèe naturelle était dans la catégorie des devoirs généraux qui résultent de notre qualité de fidèles. Mais , j'ai pensé qu'il serait plus utile de lui consacrer isolément quelques considérations particulières.

Il ne s'agit de rien moins, en effet, que de savoir si nous reculerons devant l'accomplissement de& nouvelles œuvres dont cet examen rapide de notre situation a révélé la nécessité , et devant celles que d'autres travaux, plus dignes d'un tel sujet, nous indiqueront encore ; si nous nous arrêterons devant ce cri proféré par une prudence qui n'est pas celle de l'Évangile : <r Nous avons de la peine à soutenir les œuvres existantes; quelques-unes sont en souffrance. Comment nous jetterions-nous dans de nouvelles entreprises. »

Oui. Il est trop vrai. Nous avons de la peine à soutenir les œuvres existantes. Oui , je rougis de le dire ; elles ont leurs jours d'épreuve et d'abandon. Oui , la Société évangélique est obligée de rétrécir son champ de travail ; obligée de retfrer à des âmes altérées les eaux vives de la Parole de Dieu, jusqu'à ce que nos contributions aient comblé son déficit. Cela est vrai , et ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'il faut marcher en avant , agrandir notre cercle d'action. Il fallait de l'argent pour les Sociétés bibliques, pour la Société des missions , pour la Société d'instruction

DBVOIRS GÉNÉRAUX. 841

primaire, pour la Société de Bordeaux, pour celle de Toulouse, pour Saverdun , pour Orléans, pour Nîmes, pour les Diaconesses, pour les temples, pour les écoles. Il en faudra encore pour le collège protestant, pour les maisons d'étude, pour les écoles normales et privées. Il en faudra pour l'évangélisation des juifs, pour celle des Espagnols, pour celle des nègres. Il en faudra pour la colonie de jeunes détenus, pour les colonisations protestantes, pour les distributions de bons livres. Il en faudra pour les églises étrangères en souffrance. Il en faudra pour la Syrie, pour les îles Sandwich, pour Taïti, pour la Chine, pour les Marquises. Il en faudra, et beaucoup plus, pour les indigents.

Bien qu'il ne soit pas question de commencer tout à la fois, confusément, sans tenir compte des circonstances ; cependant, tout commencera, s'il plait à Dieu, et tout subsistera ; car, il n'y a rien là qui ne réponde à de profondes nécessités ; rien qui n'ait droit à être maintenu avec ce dévouement , cette énergie, cette suite, cette ténacité que donne le sentiment du devoir.

Je confesse donc que nous sommes habituellement au-dessous de notre tâche actuelle, et je propose de l'accroître I quelle contradiction !

Il y aurait ccuatradiction sans doute» si j'admettais que nous eussions atteint l'extrême limite de nos sacrifices. Mais, je soutiens que nos sacrifices sont insignifiants et misérables. Je soutiens que les dépenses ne nous ambiant trop hautes, que parce que le niveau des recettes est honteusement bs^s,

ik& DEVOIRS GÉNÉRAUX.

Gens de petite charité que nous sommes ! et gens de petite foi ! nous sommes avares et incrédules ; nous souririons en voyant un Franke commencer sa grande fondation avec sept thalers ; nous avons oublié Celui qui règne.

n Et comptez-vous pour rien, Dieu, qui combat pour nous? »

Hélas I nous le comptons pour rien. Nous oublions que rÉvangile renverse les maximes de la sagesse humaine. Qui trop peu embrasie^ mal étreinte voilà son proverbe , à lui ; car celui qui embrasse peu , croit peu, et le peu même qu'il embrasse, il est incapable de Taccomplir.

Nous ne savons pas même comprendre ce qui se passe autour de nous. Ces épreuves si redoutées. Dieu a-t-il jamais manqué de nous en fournir Tissue ? Ce vieil argument si souvent répété , qui repousse telle œuvre dans l'intérêt de telle autre, les faits ontils jamais manqué de le démentir ?

Plus on fait pour les missions lointaines, plus on trouve moyen de faire pour Févangélisation rapprochée. Plus on fait pour la foi, plus on trouve moyen de faire pour la charité. Plus on s'occupe des noirs, plus on se consacre aux blancs. Les églises qui se répandent au dehors, sont celles qui se dévouent au dedans. Celles qui se réservent soigneusement à certaines œuvres, n'en accomplissent aucune.

Le Seigneur a dit : c On donnera à celui qui a, et il aura encore plus. Mais à celui qui n*a pas, cela même quil a lui sera été. » Et Y avoir des chrétiens, c'est leur travail au service de Christ.

Ne nous rejetons pas sur d'hypocrites prétextes d'impuissance, et en contemplant dans toute leur étendue les obligations qui pèsent sur nous; livronsnous, non au découragement, mais au repentir. Comprenons qu'il s'agit non d'un progrès, mais d'une réforme; et prenons la résolution d'y travailler, chacun pour notre propre compte.

Quand l'étude à laquelle je me livre n'aurait d'autre résultat que de détruire quelques illusions, et de troubler cette satisfaction de nous-mêmes à laquelle lious ne sommes peut-être pas éloignés de nous livrer, je ne la regarderais pas connue entièrement inutile. Désormais, les besoins de l'Église seront un peu plus connus ; et tant que nous n'aurons pas fait infiniment plus que nous ne faisons pour y subvenir, une voix nous criera sans cesse : c C'est toi qui refuses le secours des diaconesses à ces malades protestants. C'esttoi qui refoses des missionnaires à ces noirs, des évangélistes à ces compatriotes égarés, des asiles à ces pauvres femmes, à ces pauvres enfants, un collège et des écoles à ceux que perd le régime des établissements mixtes, des directions et des secours à ces ouvriers, un moyen de conversion à ces juifs , un appui moral à cesgrandes entreprises calomniées. ^ Et tant que nous obéirons à nos traditions de prudence ; tant que nous resterons lâchement silencieux, la même voix nous criera encore : c C'est toi qui refuses des pasteurs à ces églises, des aumôniers à ces prisons, à ces bagnes, à ces hôpitaux, à ces régiments. C'est toi qui sacrifies la plus précieuse de nos libertés, la liberté des cultes. C'est toi qui reconstitues

24^4 nevoiRS gêné baux.

la plus dangereuse des institutions, la religion d'état. > Je crains que beaucoup de chrétiens, tout en reconnaissant la vérité des réflexions qui précèdent, tout en admettant qu'une offrande de quelques centaines de mille francs, est indigne du protestantisme finançais, n'apprécient cependant pas à leur véritable valeur, les torts qu'il s'agit de réparer. Je crains qu'à force de rester dans le vague, et de s'en rapporter à' la charité naturelle, à l'élan spontané des cœurs, on ne laisse subsister de fimestes illusions. Il ne peut être question, sans doute, d'imposer une règle à nos sacrifices ; encore moins, de leur fixer des limites. Mais il me semble utile, nécessaire même, d'indiquer le minimum au-dessous duquel ils ne peuvent descendre sans infidélité, sans scandale. La libéralité chrétienne doit demeurer libre, volontaire. La foi doit produire cette œuvre comme toutes les autres. Mais, de celle-là comme des autres, il ne sera pas superflu de constater la réalité, afin de constater ainsi la réalité de la foi elle-même. Si, par hasard, la grâce restait au-dessous de la loi ; si les chrétiens donnaient moins que les juifs, moins que les païens eux-mêmes, il importerait de signaler promptement un pareil fait , et de nous détromper sur la nature de notre foi, qui ne pourrait être sincère, sans être féconde.

Jésus ne s'est pas contenté de nous dire : « Croyez m mai * . Il nous a parlé, parlé avec détail des vertus que cette croyance devait enfanter. Il nous a parlé de la charité, de la chasteté, de la paix, du courage. Il a voulu que nous pussions comparer sans cesse notre vie à un divin type, et qu'ainsi, nous fussions

en état de reconnaître si nous croyons véritablement. Croire y n'en demeure pas moins le moyen unique d'agir. Seulement, il n'est plus possible de s'abuser par un vain mot, et de penser que le principe a chan^ gé, tant que les conséquences ne changent pas.

Il en va de même pour les dons que le christianisme nous demande. La piété, l'amour des frères, demeureront leur unique source, alors même que nous aurons sous les yeux un point de comparaison . Seulement, il ne sera plus possible que nous prenions, comme aujourd'hui, notre avarice pour de la piété et de l'amour fraternel.

Je suis prêt, au reste, à confesser que l'indication d'un minimum n'est pas nécessaire, si nous sommes tous ou presque tous au-dessus. Mais, si les choses se passent différemment ; si le minimum est assez éloigné de nos habitudes, pour nous sembler, que sais-je? une exagération ! Oh ! dans ce cas, il sera trop manifeste, qu'en défendant les droits, fort peu menacés, de la liberté chrétienne, on ne défend que le droit de ne rien faire, le droit de se dire croyant sans l'être, charitable en fermant sa bourse.

Quand je parle ainsi, je ne fais qu'emprunter le langage d'un homme dont la voix respectée, donnera à ces remarques le poids qu'elles ne sauraient avoir dans ma bouche; d'un homme, qui joignait l'exemple au précepte ; qui, pauvre, refusait de riches héritages, et distribuait, en bonnes œuvres, le peu qu'il avait.

c Chacun se contente de donner un acquiescement vague à ces vérités. Chacun demeure convaincu qu'il

246 nBVOlRS GÉNÉRAUX.

faut être charitable ; mais chacun demeure satisfail de soi-même, et, examinant moins combien il donne, que s'il donne, il se persuade qu'il en fait toujours assez, et qu'on n'a aucune plainte à porter contre lui sur cet article. Il est donc nécessaire d'entrer dans quelque détail, de prescrire quelques règles.»

TeUe est la conclusion, à laquelle airive Saurin dans son beau sermon sur l'aumône ; et aussitôt , il en consacre les dernières pages à rechercher quelle portion de leur revenu , les juifs destinaient au service de Dieu ou au soulagement des pauvres. Cette portion, il l'estime au tiers. Il lui semble impossible d'évaluer à une quantité moindre, les offrandes multipliées, qui, commençant par les fruits des quatre premières années, après la plantation des arbres, par les prémices de toutes les récoltes, par l'abandon de l'extrémité des champs , par celui des épis tombés , comprennent le sacrifice du quarantième et du dixième, le demi-sicle du sanctuaire, la communauté établie pour la septième année, et aboutissent aux aumônes libres, aux contributions extraordinaires.

Il faut observer enfin, que les Israélites dispersés dans le monde , ont conservé l'usage de payer au moins la dîme; qu'ils établissent entre eux des juges chargés de les taxer ainsi, et que ce qui les éloigne le plus des chrétiens , c'est l'insuffisance de leurs charités.

Dom Galmet ne porte guère au-delà du cinquième du revenu, les prélèvements exigés par l'ancienne loi. Mais, il ajoute que les Carthaginois continuaient d'envoyer, à Tyr, la dîme de tous leurs biens, que

DËVOIAS gënéhaux. 247

les Athéniens payaient la dîme pour oflfrir des sacrifices aux dieux, que les Scythes, même, envoyaient leurs dîmes à Apollon, et que les Pelages établis en Italie , recevaient commandement de Toracle , d'envoyer leurs dîmes à Delphes.

Ainsi, les peuples païens s'imposaient, pour servir leurs fausses divinités , des privations que beaucoup de chrétiens ne s'imposent pas, pour servir le vrai Dieu, Celui qui, étant riche, s^est rendu pauvre^ afin que, par sa pauvreté, nous fussions rendus riches l

Mais, je croirais faire injure âmes coreligionnaires, si j'insistais sur ce fait , et si je leur proposais l'exemple des Scythes , des Pelages ou des Carthaginois. Regardons plus haut, et voyons ce que le peuple juif, ce peuple de cou roide, ce peuple aveugle et sans intelligence , ce peuple rebelle et contredisant , a su faire, alors qu'il n'avait pas autant de motifs que nous, d'adorer l'intinie miséricorde de l'Étemel et de se consacrer à lui.

Sur son revenu , chaque Israélite abandonnait une somme, qui variait du tiers au cinquième.

J'insiste sur les termes, afin de ne laisser aucun échappatoire à la mauvaise foi. Il n'est pas question, ici , de la dépense , mais , du revenu. Notre avarice , qui aime à se jouer des commandements et à tranquilliser la conscience par une fidélité apparente , s'empresserait de soustraire à tout prélèvement la partie, souvent considérable, du revenu qu'elle (consacre à son emploi favori : à l'accroissement du capital. Or, rien n'offense Dieu comme l'hypocrisie, qui prétend le duper lui-même.

Qu'a fait cet homme qui vient de rendre l'esprit, et que les jeunes gens emportent dehors? Qu'a fait cette femme à laquelle saint Pierre adresse la terrible sentence : c Voilà à la porte les pieds de ceux qui ont enterré ton mari^ et ils C emporteront? » Ont-ils refusé de contribuer aux dépenses de l'église, au soulagement des pauvres? Non. Ils ont vendu une possession. Ils ont mis leur offrande aux pieds des apôtres. Quel est donc leur crime?

Leur crime , il est clairement défini par l'Apôtre , quand il dit à Ananias : c Comment ScUan sest-^l emparé de ton c(Bur, jusqu'à t' exciter à mentir au Saint-Esprit et à soustraire une partie du prix de la possession? si tu f eusses gardée , ne te demeurait-elle pas ? et étant vendue , n'était^elle pas en ta puissance? pourquoi as-tu formé un tel dessein dans ton cœur? tu n^ as pas menti aux hommes y mais à Dieu, j^

Mieux vaudrait garder le prix de nos possessions , que d'offrir la partie pour le tout. Mieux vaudrait donner le dixième, le vingtième du revenu seulement, que de donner le sixième pour le cinquième, en feignant de prendre la dépense pour le revenu. Mieux vaudrait désobéir ouvertement , que de ruser avec l'Éternel.

Mais on essaiera, sans doute, de repousser l'analogie que je veux établir, en disant que c'était là une dépense obligée, un impôt ; que nous-mêmes payons des impôts pour l'entretien du culte, et que si nous donnons moins que les anciens juifs , nous donnons volontairement.

Je réponds que si les contributions juives n'avaient

pas été libres ; que si elles n'avaient pas dépendu d'une appréciation consciencieuse, le pharisien, dont parle l'Écriture, n'aurait pas pu se vanter de donner la dîme de ce qu'il possédait.

Je réponds ensuite , qu'il est dérisoire de mentionner ici l'impôt destiné à l'entretien de notre culte. Loin d'approcher des dîmes juives, il s'élève à peine à la trois-centième partie de notre revenu.

Oberlin ne recourait pas à tant de subtilités, quand il se reprochait d'avoir, sur son pauvre traitement de pasteur de campagne , retenu les dîmes de l'Éternel. Je cite le récit naïf de son biographe.

c Peu de temps après la mort de sa femme, sa gouvernante, qui faisait la lessive, vint lui dire tout en larmes, que la moitié du linge était perdue, que les rats avaient tout gâté, c Ne te désole pas ainsi, dit papa Oberlin en souriant, coupe tout ce qui est gâté; de deux serviettes tu en feras une, et peut-être en aurons-nous encore assez.» Mais, là-dessus, Oberlin, accoutumé à voir en toutes choses le doigt du Seigneur, se retire dans son cabinet, se jette à genoux et dit : c Qu'est-ce que cela, mon Dieu? tu sais que je suis pauvre, que je te sers de cœur, que je cherche sincèrement k faire ta volonté; et voilà, qu'après m'avoir ôté ma chère femme, tu me prends encore la moitié de mon linge. > Il pria longtemps ainsi, demandant à Dieu de lui expliquer cette dispensation. A la fin, il lui vint à la pensée que, peut-être, il y avait quelque commandement négligé, que Dieu voulait lui rappeler de cette manière. Il prend sa Bible, et la relit d'un bout à l'autre, soulignant tous les préceptes,

ibO DEVOIRS GÉNÉRAUX.

même dans l'Âncien-Testament ; car il pensait que tous les préceptes de l'Ancien - Testament , qui ne sont pas expressément abolis par le Nouveau, sont obligatoires pour nous. En faisant cette revue, il fut frappé des lois sur la dime. c O Seigneur, pardonne, s'écria-t-il , j'ai retenu tes dîmes et tu as voulu les reprendre. Je te promets de les payer fidèlement désormais. »

Que n'avons-nous beaucoup d'âmes simples comme celle-là, beaucoup d'âmes qui refusent de s'armer des grâces même du Seigneur afin de résister à ses commandements, et qui répugnent à compter parmi les libertés de la nouvelle alliance, la suppression des devoirs de libéralité pieuse qu'imposait l'ancienne !

Mais non ; on aime mieux contester. On se sent trop bon chrétien pour ne pas distinguer entre la loi et la grâce, entre le joug pesant du Lévitique et le fardeau léger de l'Évangile ! On se sent trop bon chrétien, pour s'assimiler aux Pharisiens orgueilleux qui donnaimi la dîme de tout ce quils possédaient. On tient à s'en éloigner.

A la bonne heure ! Ce sera sans doute, en faisant beaucoup plus, et en se vantant beaucoup moins. On manifestera par sa conduite, son libre amour. On laissera bien loin derrière soi l'accomplissement des prescriptions judaïques, et, prosterné devant l'Éternel, on lui demandera pardon de n'avoir rien accompli, d'avoir si mal répondu à ses infinies compassions.

Hélas ! Ce n'est pas ainsi qu'on entend la supério-

DKVOIRS GËNÉBAVX. 351

rite de la grâce sur la loi. On veut pouvoir réduire ses offrandes à un taux dont les juifs, dont les païens eux-mêmes seraient honteux, et mépriser, du haut de son christianisme, les juifs et les païens. On veut pouvoir négliger ce qu'accomplissaient les Pharisiens, et regarder les Pharisiens en pitié. On veut se faire une religion commode, qui n'exige aucun sacrifice. On abuse des mots de foi, et d'amour.

Il est vrai, bien vrai, que croire, aimer, c'est tout l'Évangile. Mais celui qui n'a pas les œuvres, n'a ni la foi, ni l'amour. Il est vrai que le Pharisien qui donnait la dîme ne nous est pas présenté comme un modèle ; mais il a été dit que si notre justice ne dépas" sait pas celle des Scribes et des Pharisiens^ nous n* entrerions pas dans le royaume des deux. Il est vrai que l'observation servile et glacée de la loi ne sauve personne ; mais les enfants se reconnaissent à ceci, qu'ils obéissent mieux que les serviteurs, et le péager Zachée, avant même d'avoir reçu le Sauveur, se distingvbait des Pharisiens, en donnant plus qu'eux , en donnant la moitié de ses biens aux pauvres. Il est vrai que saint Paul a supposé qu'on pouvait sacrifier, et le dixième, et la totalité de ses biens, sacrifier même sa propre vie, pour le service de ses frères, sans obéir à un véritable sentiment d'amour. Il est vrai que ces sacrifices, quand le cœur ne les dicte pas, quand ils ont pour but d'acheter la gloire ou d'acheter le salut, n'ont aucune valeur aux yeux du souverain juge. « Quand je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres^ et que je livre'rais mon corps pour être brûlé^ si je tCai pas la charité ^

cela ne me sert de rien. > Mais si les sacrifices peuvent exister sans l'amour, l'amour n'a jamais existé sans les sacrifices, c Vends tes biens et les distribue aux pauvres. ^ Voilà l'ordre adressé par Jésus au jeune homme qui s^ éloigna tout triste ^ parce quil avait de grands biens. Les premiers disciples vendaient leurs possessions et en mettaient leprix aux pieds des apôtres. Plus tard encore, leur libéralité était proverbiale, et leurs ennemis les plus acharnés , Lucien le satirique , Julien l'apostat , étaient forcés d'eu convenir.

C'est ainsi que les chrétiens ont déserté l'observance des règlements de Moïse. Ils ont déserté les dîmes en offrant plus que les dîmes. Ils ont compris qu'en résumant la loi par ces mots : c Tu aimerai ion Dieu de toute ton âme, et ton prochain comme toimême^ » le Sauveur avait promulgué, sur les dîmes aussi, une nouvelle ordonnance plus obligatoire et plus exigeante que les anciennes.

Nous y soumettons-nous? Telle est la question que doit se poser chaque membre de l'Église. Il ne s'agit pas de foire à Dieu une part pharisaïquement exacte. Il s'agit de comparer quelquefois avec les offrandes des premiers chrétiens, des péagers repentants, ou même des docteurs hypocrites, celle qu'enfante la libre impulsion de notre foi. Il s'agit de nous assurer qu'elles ne tombent jamais au-dessous du cinquième de notre revenu. Il s'agit de nous humilier profondément, si nous ne dépassons pas cette extrême limite, et de réformer courageusement nos habitudes. Il s'agit de nous humilier encore, si nous l'avons dé-

passée , et de travailler à nous montrer plus dignes de notre vocation.

L'humilité s'accroît avec les œuvres, dont Torguell se passe fort bien. Il n'est pas besoin de payer les dîmes pour faire la prière du Pharisien.

c Au moins le cinquième du revenu. » Telle est la conclusion la plus modérée à laquelle il soit permis d'arriver, et cette conclusion, je voudrais la proclamer d'une voix assez forte , pour qu'aucune oreille ne pût se fermer à ses accents , pour qu'elle retentit sans cesse dans toutes les consciences. Je voudrais que ceux qui , au premier moment , la rejetteront peut-être comme exagérée, l'emportassent cependant dans leur cœur , ainsi qu'on emporte un trait profondément enfoncé qu'on veut arracher , et qui pénètre toujours plus avant. Je voudrais qu'ils ne pussent parvenir à secouer cette idée : c Je donne moins que ne donnait un juif. Je consacre à ma vanité , à mes fantaisies des sommes qui , sous l'ancienne loi , auraient été consacrées au Seigneur, et je me prétends chrétien! et je me dis reconnaissant des grâces merveilleuses que Jésus a procurées à ses disciples!» Je voudrais que la honte , le remords , souvent écartés, revinssent opiniâtrement, et finissent par se faire écouter. Je voudrais surtout qu'il ne fût plus possible de se tranquilliser en fermant volontairement les yeux, de s'abriter derrière les refus de vérification. Je voudrais qu'au fond de ce dernier refiige, l'impitoyable vérité nous poursuivît encore ; et qu'elle nous montrât, dans l'homme qui ne veut pas vérifier , un homme qui craint de s'avouer ses

transgressions ; dans l'homme qui s'arme d'un beau zèle contre Thypocrisie, le plus infâme des hypocrites , un hypocrite qui ne cherche pas à tromper seulement le monde , mais à se tromper lui-même et à tromper Dieu.

€ Au moins le cinquième du revenu » . Ceci s'adresse aux pauvres comme aux riches. Les pauvres et les riches donnaient la dîme sous l'ancienne loi. Les pauvres et les riches subviennent aujourd'hui encore aux besoins des œuvres chrétiennes , dans les pays où ces besoins ont reçu un commencement de satisfaction. Il est même à remarquer que le pays des grandes fortunes, l'Angleterre, doit principalement aux sacrifices des pauvres , les riches budgets de ses sociétés religieuses.

Mais si le devoir existe pour tous les membres de l'église; si aucun d'eux ne peut s'abaisser, sans rougir , au-dessous du niveau du judaïsme ; s'il n'en est aucun qui soit soustrait à l'obligation, je veux dire exclu du privilège d'ofifrir quelque chose à Dieu ; si la pauvre veuve est tenue de metire au tronc , de sa disette; combien plus les riches sont-ils tenus d'y mettre^ de leur superflu 1

Malheureux riches ! que de dangers , que de menaces s'adressent à eux seuls! qu'ils ont besoin d'apprendre à fuir la colère à venir et à faire des amcres convenables à la repentance! qu'ils ont besoin de se prémunir contre le désir de fixer leurs tentes icibas , et de s'attacher à ces biens de la terre , que les vers et la rouille consument^ que les larrons percent et dérobent! Ah ! c'est pour eux surtout que l'offrande du cin-

quième est un minimum, c'est eux surtout qui ont à s'assurer avec une active, une infatigable vigilance, que la part de TÊternel est consciencieusement faite dans leur opulence. Comment s'endormiraient-Us, en présence des déclarations terribles qui les concernent : € Combien difficilemmt ceux qui ont des richesses entreront* ils dans le royaume des cieuxl... Mes enfants, qu'il est difficile à ceux qui se confient aux richesses d* entrer dans le royaume des deux ! c Comment ne craindraient* ils pas d'être du nombre de ceux qui ont eu leurs biens en ce mmde, s'ils négligeaient d'obéir au conseil divin : t FaiteMHms des bourses qui ne s* envieillissent point et un trésor dans les deux qui ne défaille jamais, d*où le larron n'approche point, et où la tdgne ne gâte rien; car, où est votre trésor, là sera aussi votre cœur. »

Je tiens à donner une idée des résultats que produirait notre obéissance, et des ressources dont notre infidélité prive l'église protestante de France. Elle se plaint de son indigence ; et , relativement à d'autres églises, elle en a sans doute le droit. Elle succombe sous le faix de quelques œuvres. Elle envie les vingt millions que les protestants de langue anglaise recueillent annuellement pour l'évangélisa* tion, les Bibles et les missions étrangères. Eh bien ! c'est à ses propres membres qu'elle doit s'en prendre, car ses membres la dépouillent , lui enlèvent sa part légitime. Ses membres la frustrent de ses rentes , qu'ils détournent pour en grossir leurs patrimoines.

Le budget normal des pauvres et des œuvres que nous soutenons, ne peut être évalué à moins de cent millions; puisque, en adoptant même une moyenne

256 DEVOIRS GÉNBRAOX.

de 353 francs, inférieure à toutes celles que les éco* nomistes ont admises, nous ne portons pas à moins de cinq cents millions les revenus de quinze cent mille protestants français.

En présence de ce budget normal, je n'ose plus rappeler ce qu'est le budget réel. Je frémis en découvrant l'étendue de notre infidélité. Le nombre de ceux qui ne donnent ni le cinquième, ni la dlme, ni le vingtième de leur revenu, doit être immense parmi nous.

Que Dieu veuille nous pardonner; qu'il nous rende plus attentifs à ses volontés; que la distance qui sépare nos obligations de nos actes, si, comme je le crains , elle ne doit pas entièrement disparaître , se réduise cependant de jour en jour ; que , désormais , ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front et ceux qui vivent dans les richesses , s'interrogent sérieusement. Avoir vingt mille francs de rentes, et n'en pas donner plus de quatre mille ; avoir cent mille francs de rentes, et n'en ]^as donner plus de vingt mille, c'est renier ouvertement le nom de chrétien.

C'est aussi , disons-le en terminant , c'est aussi s'en montrer peu digne, que d'oublier complète^ ment notre église et ses œuvres de charité , d'éducation , de propagande , dans nos dispositions testamentaires. L'église romaine est mieux traitée par ses fidèles, et chaque jour, le conseil d'État l'autorise à accepter des libéralités considérables. Nous-mêmes savons faire une part aux bureaux de charité , aux hôpitaux , aux académies ou aux

DBYOIRS GÉNBBAUX. t6T

musées. Mais, nous semblons ignorer que plusieurs de nos sociétés et de nos établissements protestants sont aptes à recevoir des legs ou donations. Nous semblons ignorer , qu'en attendant le synode qui présentera nos intérêts généraux, chaque consistoire a le droit d'accepter ce que nous lui aurons destiné, pour le bien du troupeau qu'il administre. Il serait temps de suivre d'autres maximes, celles que r Allemagne protestante a adoptées, et de prouver que si l'amour des sciences ou des arts, si l'amour de l'illustration mondaine ont la puissance de nous dicter des codiciles, Tamour de Dieu peut en dicter à son tour; de montrer que la doctrine du salut gratuitement offert n'est pas moins féconde chez les protestants, que la doctrine des mérites ne l'est chez les catholiques.

J'ai dit les motifs, trop oubliés jusqu'ici, qui doivent nous porter à accroître nos libéralités pieuses.

Il me reste à indiquer, en terminant, le mobile auquel il faut cesser, selon moi, de s'adresser dans ce but.

Ne nous le dissimulons pas. En imprimant des listes ; en publiant les noms et les sommes, nous nous éloignons de l'esprit évangélique. Nous exploitons un sentiment, qui n'est pas toujours pur. Nous fidsons une part à la vanité. L'ordre du Seigneur

est précis :

< Prtnet garde de ne faire point votre aumône demni les hemmee , pour en être regardés ; autrement^ vous n*en rec&' vrez pas la récompense àe votre Père qui est aux cieuw. Lors donc que tu fêtas ion aumône , ne fais point sonner ia

258 DBVOIHS GÉNÉRAUX.

trùmpeUe devant toi, comme les hypocrites font dans les synagogues et dans les rues, pour en être honorés des hommes. En vérité^ je vous dis qu^ils reçoivent leur récompense. Mais,

quatid tu fais ton auméne, que ta main gauche ne sache point ce que fait ta droite, afin que ton aum&ne soit dans le secret ; et ton Pire qui voit ce qui se fait en secret, fen récompensera publiquement, ji

Je crains bien que nos dons ne soient pas toujours de ceux que la main droite fait sans que la main gau-* che les connaisse. Je crains qu'ils ne soient quelquefois de ceux qui ont déjà reçu leur récompense.

C'est ici un cas de conscience pour chaque chrétien. La suppression complète des listes, déjà opérée en Allemagne par la Société biblique de Buchwald et par d'autres associations chrétiennes, serait peutêtre aujourd'hui parmi nous une mesure prématurée. Mais, espérons que les souscriptions anonymes y envahiront une place toujours plus grande, et que nos œuvres saintes se dépouilleront entièrement un jour, de l'alliage charnel qui les souille encore.

On objectera, qu'en cessant d'intéresser la vanité, on court risque de diminuer les produits. Je répondrai que cette diminution serait un progrès ; que les bénédictions du Seigneur valent mieux que beaucoup d'or pour nos entreprises ; que s'il y a, dans nos rapports, des noms que l'orgueil seul y ait ins* crit, des offrandes qui ne soient pas faites à Dieu, mais au monde, il importe de les répudier sur-lechamp; que la* frivolité vaut bien l'orgueil, et que s'il était permis de grossir ses recettes en flattant les

DBVOIRS GÉNÉRAUX. 359

amours-propres, il serait permis aussi de les grossir en donnant des bals

On objectera enfin l'ordre qui nous a été donné de faire briller notre lumière devant les hommes, et de confesser le nom du Sauveur. Je répondrai que certaines souscriptions sont assurément des actes de courage et de véritables confessions ; mais que les occasions de rendre témoignage ne nous manqueront jamais. Rendons témoignage en soutenant la vérité, en ne consentant à aucune transaction avec ses ennemis. Rendons témoignage par nos paroles et par notre vie. Le monde ne s'y trompe pas , et nous ne tarderons pas à recueillir les fruits de son inimitié. Il n'y a pas un acte de la vie publique ou privée, qui ne puisse être une confession du nom de Christ ; et , sans recourir à une publicité vaniteuse, sans imprimer que nous sommes charitables ou généreux, nous pouvons prouver que nous sommes chrétiens. Nous pouvons prendre notre part des opprobres, sans réclamer notre part des honneurs de la piété. C'est ainsi que notre lumière , la lumière de notre église, brillera devant les hommes, et que nous dissiperons ces ombres jalouses qui venaient se mêler à ses rayons, pour en altérer la pureté.

Les droits de notre église sur nous sont fort étendus ; nous allons en exposer encore quelques-ims.

Ils résultent de sa situation, qui a besoin (nous Ta vous dit) d'être surveillée et défendue.

Comme membres d'une telle église , une double obligation pèse sur nous. D'abord , connaître ; en* suite, agir. D'abord, passer en revue nos devoirs, nos droits, nos besoins, nos tendances, notre avenir; ensuite, réclamer avec force, avec persévérance, auprès de l'église et auprès du gouvernement. User, d'abord , de vigilance et de contrôle ; ensuite, d'énergie et de fermeté.

Ces deux obligations ( qui , à vrai dire , n'en font qu'une) ont été indignement négligées jusqu'à ce jour.

Nous sommes à la fois ignorants et timides. Nous Aégligeons également de surveiller et de défendre liotre position. On nous voit, d'un côté, vivre et marcher isolément. à l'aventure, bornant notre horizon religieux à tel troupeau, à telle œuvre, à tel intérêt, ne nous informant que de ce qui nous touche d'une manière immédiate ; de l'autre , on nous voit prudents jusqu'à la faiblesse, modestes jusqu'à l'avilissement, accepter en silence une infériorité que la constitution réprouve, mais que notre silence justifie, et nous montrer si peu exigeants pour notre cause, que nous en semblons presque honteux.

Et quel est le pays où nous nous obstinons à rester aveugles et muets? C'est celui où il serait le plus nécessaire que le protestantisme eût toujours des yeux ouverts et des bouches prêtes à parler. C'est un pays où il a été mutilé cruellement, où on l'a privé de son centre naturel et légitime, où l'autorité ecclésias-

tique lui est encore refiisée, où le lien commun, brisé par le despotisme , n'a pas encore été renoué , où réglise est encore garottée et bâillonnée, où son impuissance momentanée impose à chaque fidèle des devoirs plus graves et plus rigoureux. C'est un pays où le protestantisme est à l'état de faible minorité, où l'église romaine est habituée à dominer, où les traditions d'un passé odieux n'ont pas cessé d'exer^ cer leur influence. C'est un pays, où, par l'effet même des institutions libres qui le régissent, l'ascendant d'une activité incessante et d'un langage impérieux se fait irrésistiblement sentir , où les droits qui se taisent ou s'humilient ne sont plus des droits, où l'on ne peut lutter avec Rome et aider l'administration publique à tenir la balance égale entre tous les cultes , qu'en voyant aussi clair et en parlant aussi haut que qui que ce soit.

Je donne à penser si, dans un pays semblable, il est important de s'acquitter des obligations que j'ai mentionnées, et dont l'examen nous offrira une transition naturelle de la première à la seconde partie de ce travail.

Ce travail lui-même est destiné tout entier à remplir l'une de ces obligations. Et tout imparfait qu'il .est, il doit me dispenser ici d'une démonstration particulière. Assurément , il est loin de renfermer une revue suffisante de notre situation religieuse. Mais, j'ose espérer qu'il fera comprendre ce que pourrait être une telle revue, ce qu'elle sera, sous la plume des hommes compétents , ce qu'elle sera surtout lorsque tout le monde y aura mis la main, et que Fin-

262 DBVOIRS GÉNÉBAUX.

formation à laquelle il faut enfin procéder, aura élé accomplie par les soins de tous les protestants français.

Quant à moi , je dois dire que rien ne m'a fait plus de bien , ne m'a fait rentrer plus sérieusement en moi-même , ne m'a présenté mes torts avec plus de force ; que cette vue jetée sur notre noble , notre pauvre église. Je ne croyais pas ses né^^ gences si énormes, je ne croyais pas ses droits si compromis , je ne croyais pas ses besoins si urgents, je ne croyais pas sa mission si grande et si belle. Il me semble qu'en regardant les choses de plus près, j'ai mieux compris mon devoir , et que j'ai gagné quelques forces pour la lutte.

. Ce que j'ai gagné principalement , ce que mes coreligionnaires trouveront comme moi, dans le retour que je leur pi*opose de faire sur eux-mêmes et sur leur culte , c'est une himiiliation salutaire.

Parce que nous avons entrepris et soutenu quelques œuvres ; parce que nous avons fait quelques progrès, parce que notre réveil religieux s'est signalé |>ar un conuuencement de vie et d'activité , nous sonmies tentés parfois de nous croire fidèles. Tout tiei*s d'avoir fait un premier pas en dehors de l'ornière fangeuse où l'église se traînait encore naguère . nous ne sommes peut-être pas loin de tomber dans une omièiv non moins dangereuse, dans celle de Korgueil spirituel. A force de nous enfermer dans l'étroit hoiîzon de ni>s entreprises actuelles , nous risquons de nous îibuser nous-mêmes sur l'étendue de nos efforts, et de nous exagérer notre dé-

vouement, parce que nous rapetissons notre tâche.

Pour détruire ces illusions , il suffît de contempler l'ensemble de nos besoins ; à la vue de tant postes désertés , de tant d'âmes abandonnées , à la vue de tant d'insouciance, de langueur et de lâcheté, nous ne pourrons pas conserver la bonne opinion de nous-mêmes que nous étions près de concevoir, Nous reconnaîtrons nos transgressions. Or , il faut les reconnaître pour les réparer.

Dira-t-on qu'un peu d'action vaudrait mieux que tant de paroles ? D'accord ; si les paroles n'étaient pas ici la condition des actes ; s'il était possible de faire cesser autrement l'éparpillement et l'ignorance qui nous perdent , de diriger autrement l'attention de nos frères sur les affaires générales de l'église, sur les intérêts , sur les devoirs généraux , sans les détourner pour cela des œuvres isolées et excellentes qu'ils poursuivent.

Dira-t-on qu'au lieu de s'occuper de comptes rendus, il vaudrait mieux propager la foi? j'en conviens , et si nous nous trouvions forcés de renoncer ou à la surveillance extérieure du protestantisme, ou à la prédication de l'Évangile , mon choix serait bientôt fait. Je ne sacrifierais pas l'obéissance aux ordres les plus solennels du Seigneur. Mais, en sommes-nous réduits à cette dure alternative? n'est-ce pas le cas de dire quil fallaU faire ces choses et ne pas négliger les autres ? En les négligeant, nous avons déjà fait bien du mal. C'est parce que nous ne nous étions pas rendu compte de nos intérêts dans la grande question des écoles, que nous ne leur avons assuré

26k DEVOIRS GÉNÉRAUX.

aucune satisfaction réelle dans la loi sur Tinstruction primaire. C'est parce que nous ne nous sommes pas rendu compte de nos intérêts dans la question des prisons , que nous n'avons pas encore accoutumé les esprits à l'idée de nos quartiers spéciaux. C'est parce que nous avons manqué de vues d'ensemble , qu'un funeste décousu a régné dans notre langage et dans nos démarches. C'est parce que nous n'avons pas su ce que nous voulions , que nous n'avons rien voulu avec énei^e , et que n'avons rien obtenu de sérieux.

// est temps de considérer attentivement nos voies et de bien peser notre conduite, comme le prophète Aggée le recommandait aux juifs, dans les versets qui servent d'épigraphe à ce .livre. Dieu veut quon s* occupe de bâtir sa maison, laquelle demeure désolée pendant qy>e chacun court à la sienne. Tant que nous ne monterons pas à la montagne et que noiw n apporterons pas du bois pour bâtir cette maison , nous sèmerons beau^^oup , et nous serrerons peu ; nous mangerons, mais non pas jusque être rassasiés; nous boirons, mais non pasjusquà étredésaltérés'^ nous serons vêtus, mais non pasjusquà être réchauffés; celui qui se loue se huera pour mettre son salaire dans un sac percé ; on regardera à beaucoup, et voici , tout reviendra à peu; on apportera à la maison , et V Eternel des armées soufflera dessus.

Quand Dieu veut rebâtir son temple au milieu d'un peuple , Il lui ordonne , avant tout , de se recueillir, de considérer ses voies, de peser sa conduite. Il prescrit des examens de conscience aux communautés comme à leurs membres. Les communautés chrétiennes, qui ne se replient pas sur elles-mêmes

afin de s'interroger et d'assurer la construction du sanctuaire , ne peuvent recevoir de vie , que juste ce qu'il en faut pour ne pas mourir.

Tout écrit qui contribuera à éclairer notre situation sera donc utile par cela seul. Toute institution qui aidera o£Bcieusement à centraliser, en attendant les synodes, des renseignements inutiles, parce qu'ils sont dispersés, devra être accueillie avec empressement. Il faut entrer résolument dans une voie d'enquête persévérante et approfondie. Le budget et ses subdivisions, les établissements publics d'éducation, de charité, etc., les protestants dispersés, les soldats et les marins , les églises et les séminaires , les rapports avec les colonies françaises et avec les églises étrangères, doivent être l'objet d'une surveillance assidue! Notre statistique religieuse, civile, crimir nelle, doit être tenue constamment à jour. Il importe de savoir enfin et ce qu'il y a à faire et ce qui se fait ; de constater nos droits, et de coordonner cette activité insuffisante, fractionnée et ignorante en même temps, qui se perdrait en efforts désordonnés, en réclamations sans résultat.

Ce que la correspondance ne peut faire, demandons-le à l'inspection. Qu'aucun membre de l'église tie perde une occasion d'entrer dans les collèges, les écoles, les prisons, les bagnes, et de signaler les faits qu'il y aura constatés. Qu'au besoin même, une inspection régulière soit organisée. Il ne serait pas aussi difficile qu'on le pense d'assurer la visite complète de tout ce qui nous intéresse. On trouverait eu beaucoup de lieiix, des hommes disposés à consa-

266 DEVOIBS GÉNÉRAUX.

crer quelques journées, parfois même, quelques mois, à voir par eux-mêmes et en détail, ce que nous ne connaissons encore qu'imparfaitement ; et bientôt nous pourrions posséder les précieux éléments d'un état général de situation.

Surveiller, se rendre compte, c'est déjà agir. En ceci conune en tout, le zèle ne doit pas marcher sans la connaissance. Mais aussi, le zèle ne doit pas être timide, hésitant, embarrassé. Nous ne pouvons pas bien défendre notre église sans la connaître. Mais nous ne pouvons pas la bien défendre sans l'aimer, sans comprendre sa dignité et sa grandeur. Nous n'avons pas le droit de la défendre en la désavouant. Nous avons le droit de combattre ; non, de mendier pour elle.

Surtout, nous ne sommes pas maîtres de rabaisser sa cause, en la transportant du solide terrain des principes, sur le terrain mouvant des transactions et de l'opportunité.

Une fois entrés dans ce genre de discussion, chacun de nos pas sera marqué par une défaite, car jamais les motifs particuliers, jamais le& raisons politiques ne manqueront, pour justifier en détail la destruction complète de nos garanties. Nous laisserons démolir, pièce à pièce, ce haut rempart que la Charte avait élevé. A Alger, il faudra frapper les Arabes par l'unité religieuse, par l'éclat d'un culte officiel. En Syrie, il faudra s'appuyer sur des forces et des traditions dès longtemps acquises à la France. Aux îles Sandwich, il faudra empêcher les missions américaines de servir l'am-

DEVOIKS GÉNÉRAUX. 267

bition anglaise. Sur notre territoire, il faudra ménager et conquérir un clergé puissant. Aux colonies, il faudra combattre l'importation des idées d' affranchissement immédiat que le protestantisme pourrait éveiller. Partout il faudra se faire une arme du principe catholique, puisque la Russie s'empare du principe grec, et l'Angleterre du principe protestant! Si nous réclamons l'égalité budgétaire , on nous répondra qu'il y a droit acquis. Si nous réclamons nos synodes, on nous répondra qu'on craint les conciles romains. Si, par des mesures de concentration et de spécialité, nous voulons assurer des soins religieux à nos coreligionnaires dans l'armée, on nous opposera la discipline; dans les prisons et les bagnes, on nous opposera l'organisation ; dans les hôpitaux, le classement des malades; dans les écoles, l'économie. Qu'au contraire, nous nous tenions étroitement collés aux principes ; et tout change de face. Notre langage ne devient pas seulement plus digne, il devient plus fort. Il n'y a pas de convenances ou de traditions qui autorisent à violer la constitution. Or, la constitution a supprimé la religion d'État ; et cette suppression n'aurait plus de sens, si l'État professait le catholicisme dans son budget, dans son administration, dans sa diplomatie, s'il le professait chez nous, en lui livrant nos places publiques ; s'il le professait chez les autres, à coups de canon. Il n'y a pas de considération d'utilité, qui autorise la condamnation d'un innocent. Or, le régime auquel on la condamne, est la mort de

notre église. Le refus de lui rendre ses synodes constitue le plus brutal, le plus tyrannique des abus de pouvoirs, l'invasion la plus illégale du spirituel par le temporel, la négation la plus monstrueuse du gouvernement ecclésiastique. Il n'y a pas d'ai^ument emprunté à la discipline, à Toi^anisation, à l'économie, qui autorise la démoralisation systématique des âmes; et, la position qu'on attribue aujourd'hui à nos enfants, à nos prisonniers, à nos malades, à nos soldats, compromet ou interdit absolument l'action d'une foi vivante sur leurs cœurs.

C'est ainsi seulement qu'on se fera écouter; car c'est ainsi seulement qu'on aura raison. On heurtera davantage, au premier moment, mais, en heurtant, on ébranlera. Et je l'eispère, on fmira par obtenir justice. Je l'espère, sans l'afiSrmer. Je n'affirme qu'une chose , c'est qu'on n'obtiendra pas justice par une autre voie ; c'est qu'il est plus aisé de conquérir l'ensemble que les détails, plus aisé d'obtenir le tout que la partie. Le tout se réclame comme un droit. Il plane au-dessus des considérations secondaires des difficultés de l'application. La partie ne peut se solliciter que comme une grâce, et les objections qui l'entourent sont plus hautes qu'elle.

Je le répète cependant, et je prie mes frères de s'en souvenir, pour éviter toute surprise ; en revendiquant ainsi ce qui nous est dû, nous heurterons ; nous heurterons cette politique d'expédients qui aime à vivre au jour le jour, à se plier aux circonstances, à exploiter les incidents , à gagner les hommes l'un

après l'autre , qui louvoie, qui transige, qui préfère les petits moyens aux grands. Pour elle, l'absolu est un ennemi personnel. Mais l'absolu est son maître. Elle le subit sans s'en douter. Les principes violés se vengent; et si quelques grandes influences subsistent encore, c'est qu'il se trouve encore des âmes qui n'ont pas entièrement cédé à la maladie du moment, qui n'ont pu se déprendre de toute croyance forte et entière, des âmes qui, poussét^s à bout et plutôt que de se mutiler elles-mêmes, sauraient prononcer encore, le grand mot : « sint ui sunt^ aut non sint » , des^âmes qui dominent bon gré mal gré la foule des gens pratiques, parce qu'elles sont dominées elles mêmes par un reste de principes mal étouffés, parce qu'il y a chez elles de l'absolu.

Cèderons-nous au courant ? Sacrifierons-nous les intérêts de notre cause , au désir de ne pas déplaire ? Prêterons-nous l'oreille au message que le monde ne manque pas d'envoyer à quiconque veut lui parler ferme et haut, à quiconque pourrait troubler sa paix factice , et secouer le joug de ses conventions ? ou plutôt ne suivrons-nous pas l'exemple de Michée, qui , à cette prière du messager royal : « Prophéttse4ut le bonheur y:^ répondit sans hésiter : « V Étemel est vivant^ qiAC je dirai ce que V Etemel me dira, *

Voilà le langage de la foi. Il est vrai que c'est à la foi que nous demandons souvent aussi un prétexte pour couvrir nos lâchetés , nos ménagements , notre silence. Pourquoi tant agir? disons-nous ; Dieu fera son œuvre. Dieu n'a pas besoin de nous , pour faire valoir s'il lui plaît , les droits méconnus de notre église.

Pourquoi agir ? Parce que l'action est partout près* crite à rhomme , quoique la puissance appartienne partout à Dieu.

C'est Dieu qui nous sauve; et nous devons iro'^ vailler à noire salut avec crainte et tremblement.

C'est Dieu qui dirige les événements , pas un passéreau ne tombe à terre sans sa volonté : et nous devons mettre toutes nos forces au service de nos convictions.

C'est Dieu qui nous appelle selon son propos arrêté; et nous devons prier pour tous les honunes , annoncer à tous les hommes que quiconque demande^ reçoit ; que quiconque cherche, trouve; et qu^il sera ouvert à celui qui hmrte»

Le christianisme n'est autre chose que l'alliance mystérieuse de l'action avec la grâce, de l'action avec la Providence ^ de l'action avec la prédestination , de de la liberté humaine avec la souveraineté divine.

Retranchez un des termes , et vous aurez le fatalisme. L'homme attendra, les bras croisés, que la volonté infaillible de Dieu s'accomplisse.

Retranchez l'autre, et vous aurez le pélagianisme. L'homme fera lui-même sa destinée. Dieu sera relégué dans le ciel, et la terre sera soustraite à son gouvernement.

Notre devoir n'est donc pas d'attendre, mais de travailler, de travailler en plaçant notre confiance dans le Seigneur; de travailler en envisageant l'ensemble de notre tâche ; décidés à ne négliger aucun détail ; et décidés aussi (je ne puis trop le redire) à procéder avec ordre et mesure.

L'ardeur, le courage , se concilient très-bien avec

DEVOIRS GENBRAUX. 271

laprudence de l'Évangile. Il veuibàtir sa toury rhomme que Jésus loue de s'asseoir premièrement et de calculer la dépense j pour voir s'il a de quoi l'achever; de peur qu après en avoir jeté les fondements, et n'ayant pu Vachever, on ne commence à se moquer de lui, et à dire : « Cet homme a commencé à hâlir, et il n'a pu achever» »

Soyons prudents, mais ne soyons pas timides. Les timides sont cités les premiers parmi les pécheurs livrés à V étang de feu et de soufre^ ce qui est la mort seconde. Ils le sont avec les incrédules, avec les meurtriers, avec les fornicateurs, avec les empoisonneurs, avec les idolâtres, avec les menteurs; et cette déclaration de saint Jean ne nous étonne, que parce que nous ne nous sommes pas fait une idée du principe et des conséquences de la timidité. Nous n'avons pas compris, qu'elle procède d'un manque absolu de foi, et qu'elle aboutit aux crimes les plus atroces.

En vain, les soi-disant honnêtes, espèrent-ils échapper à la complicité des crimes qu'ils ont permis. En vain, les majorités faibles, espèrent-elles rejeter sur les minorités violentes toute la responsabilité de leurs forfaits. On demandera compte au grand nombre de ce que sa stupide faiblesse aura laissé faire au petit ; et s'il est vrai , que depuis que le monde existe, il ne se soit pas trouvé une tyrannie , dont les victimes n'aient été aussi coupables que les agents ; si la remarque de Tacite est vraie : c Pawii audent facinus. Pluresvolunt. OmnespaUuniur, » alors, on avouera que la sentence de l'Apôtre contre les timides n'est pas trop sévère.

â7i DEVOIRS GÉNÉRAUX.

Us Tont oubliée, ceux qui voudraient maintenir le système si longtemps admis parmi nous, système qui faisait du silence la plus sublime des vertus, et qui avait érigé en axiome cette commode maxime : que , pour bien servir le protestantisme en France, il faut le faire oublier.

En fât-il ainsi, nous ne devrions pas accepter à de telles conditions, une paix sans honneur et sans siûreté. Mieux vaudrait le péril. Mieux vaudrait la persécution. Le péril et la persécution n'ont jamais tué les bonnes causes. Le défaut de courage et de confiance en Dieu, les affaiblit en les flétrissant.

Je ne le dissimule pas. Réclamer, c'est courir la chance d'exciter les passions, d'attirer des maux sur l'église. Quand, au lieu de voir des hommes trop heureux d'être tolérés, on verra des hommes qui aspirent à l'égalité, à l'indépendance spirituelle, et qui réservent toute leur humilité pour eux-mêmes, tout leur orgueil pour leur foi ; peut-être répondra-t-on h leurs remontrances par des vexations. Je ne le crois pas. J'ai confiance au bon sens, à la loyauté d'un gouvernement que l'église protestante a salué de son enthousiasme, qu'elle entoure de son affection, et qui, arrêté à temps sur la pente funeste où l'abstention des uns, les exigences des autres et la force des précédents se réunissaient pour l'^itraîner, arrêté par des observations qui ne sont pas des griefs, par une résistance qui n'est pas de l'hostilité, se ralliera sans doute aux principes de liberté et d'égalité reli^ gieuse qui feront sa force, et dont' les catholiques eux-mêmes ne tarderaient pas à venger la violation .

Mais le contraire peut malheureusement arriver. Et alors ce qui s'est passé au temps de Moïse peut se reproduire, jusqu'à un certain point, au milieu de nous. Sous le poids de la réaction que des paroles plus fermes auront provoquée, il se peut que ces reproches éclatent dans notre Église : c Que V Étemel vous regarde et en juge, vu que vous nous avez mis en mativaise odeur» »

La réponse a été faite par saint Pierre : c II vaut mieux que vous souffriez m faisant bien, si la volonté de Dieu est que vous souffriez^ qum faisant mal. i II vaut mieux que vous souffriez, en entourant qu'en cachant votre drapeau ; il vaut mieux que vous souffriez avec l'attitude de la résolution et de la foi, qu'avec celle de la faiblesse et de l'infidélité.

Ainsi ont pensé les chrétiens sincères de tous les temps, et les plus sages, les plus modérés d'entre eux. Ainsi pense aujourd'hui encore, un homme, le docteur Chalmers, dont j'aime à citer le nom, parce qu'assurément sa vie entière proteste contre les accusations de précipitation et d'imprudence ; et qui pousse en ce moment même l'église d'Ecosse vers les mesures courageuses et décisives.

Ce qu'il y a de bizarre chez nous, c'est que la revendication de nos droits n'y est pas seulement combattue par les timides. Elle l'est aussi par des hommes dévoués et hardis, qui regardent la persécution comme le lot naturel du protestantisme français, et les efforts qu'il fait pour améliorer sa position, comme une impie révolte contre sa destinée providentielle.

274 DEVOIRS GÉHÉRACX.

A ceux-là nous dirons que, répartir les rôles entre les églises, réserver celle-ci au triomphe, celle-là aux souffirainces, c'est usurper l'œuvre de Dieu. La nôtre est de travailler, de réclamer au besoin ; puis de triompher ou de souffrir selon que le Seigneur en a ordonné.

Nous leur dirons qu'il ne s'agit pas, tant s'en faut, de solliciter la faveur du gouvernement. Rien ne nous paraîtrait plus funeste qu'une tendance à favoriser les protestants, à soutenir de préférence leur culte, à faire de la politique à leur point de vue. Être religion d'État à un degré quelconque, nous semblerait la pire des calamités. Mais, nous n'avons pas de semblable risque à courir, et nous nous crdrions aussi coupables de négliger les avantages qui nous sont légitimement acquis, que de mettre en eux notre principale confiance. Saint Paul tenait à ses droits. Il a réclamé ceux de citoyen romain devant Festus, et cette réclamation l'a conduit à Rome, pour y prêcher l'Évangile. Si l'égalité des cultes avait existé au temps de saint Paul , il aurait plaidé la cause des troupeaux sans pasteurs, des malades, des prisonniers et des soldats sans secours spirituels.

Nous leur dirons que, s'ils s'effraient à la pensée des droits que nous pourrions faire valoir, ils devraient s'effrayer aussi de tous les avantages temporels, qui sont de nature à diminuer les maux de l'église ; qu'ils devraient s'effrayer, quand un protestant est nommé juge ou préfet, maire ou député ; quand un protestant acquiert une fortune ou une influence, qui hii permettent de secourir ses frères.

Nous leur dirons qu'il nous est ordonné de supporter, et non de chercher la persécution. Ce serait la chercher, que dis-je ? la créer de nos propres mains, que de garder un silence systématique , et de refuser au gouvernement les avertissements dont il a besoin ; ce serait rompre volontairement l'équilibre, que de supprimer une des forces vives, dont la lutte doit le maintenir. Notre résistance est un appui, et Tadministration publique penche nécessairement quand il lui manque.

Notre devoir est de l'aider à se redresser, à reprendre sa position élevée et impartiale. Qu'(hi se rassure d'ailleurs ; s'il entre dans les desseins de Dieu que son église soit opprimée , nos efforts pour écarter l'injaslice, ne feront qu'en hâter la venue. Il n'y a pas de moyen plus sûr de faire éclater la persécution, que d'en dénoncer avec énergie tous les signes avantcoureurs.

Je suis l<Mn d'y croire, et j'ai déjà dit les motifs de cette opinion, ie suis loin de la désirer, à cause du gouvernement, que j'aime et qu'elle perdrait. Mais, je suis plus éloigné encore de la redouter, lorsque je ne considère que les intérêts de la foi.

Des mesures iniques, ou même violentes, dont la responsabilité ne pèserait pas sur notre timidité coupable ou sur nos téméraires calculs, ne pourraient que développer l'œuvre bénie qui s'accomplit au sein du protestantisme français. En présence du péril ou des sacrifices, les cœurs indifférents se réchaufferaient, les languissants prendraient du ressort, et les croyances menacées redeviendraient saintes à tous les veux.

Réclamer, c'est atteindre l'un ou l'autre de ces résultats, qui l'un et l'autre sont préférables à un état équivoque, sans profit et sans dignité.

Ou nous serons écoutés, comme je l'espère, et de nombreux besoins seront enfin satisfaits.

Ou nous déterminerons une de ces crises, qui jusqu'à présent n'ont fait faute à aucun des grands réveils religieux , une de ces crises qu'on est tenté de pressentir, quand on se rappelle que les bûchers de François P% de Henri II et de Catherine, s'allumèrent pour les colporteurs de livres saints, et quand on voit ces colporteurs parcourir de nouveau notre territoire. Nous obtiendrons des vexations avouées, des dénis de justice caractérisés.

Que nous arrêtions une politique d'entraînement, en neutralisant l'influence qui la donûne, ou que nous fassions éclater une politique de système, en la forçant à se préciser ; que nous parvenions à réaliser nos chances de liberté et d'égalité religieuse, ou nos chances de persécution, nous ne nous ne féliciterons pas moins d'avoir échappé au régime da clair-obscur, qui ne nous offre ni assez de jour ni assez de nuit, ni assez de bien ni assez de mal, ni assez de vexations ni assez de justice.

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