‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 12 sur 43 · UN VIEUX LORENZO TROIS HOMMES TROIS FEMMES · texte numérisé non relu

UN VIEUX LORENZO TROIS HOMMES TROIS FEMMES

Entrent trois homme?.

PREMIER HOMME. Se peiit~il quG je sois à ce point infortuné, malheureux, maltraité du destin? Oh! vienne à moi, vienne la mort.

DEUXIÈME HOMME. Cal m G Z- VOUS.

PREMIER HOMME. Commeut me calmer, mes amis? Je prétends aujourd'hui même me tuer et frapper ce cœur de cent coups de poignard.

TROISIÈME HOMME. Parlcz, quc VOUS arrivc t-il ?

PREMIER HOMME. Lequcl de vous a sur lui un poignard, pour m'éviter daller jusque chez moi?

DEUXIÈME H03IME. Du caluie, du calme, et ditesnous ce que vous avez. Finissons-en.

PREMIER HOMME. Vous savez quc je suis épris... que dis-je?... féru de Tune des iilles de Mojarra. Mais lui... Un nœud me serre la gorge ! Ne trouver ai-je pas un ami qui veuille bien me tuer !

DEUXIÈME HOMME. Contiiiucz, coutinuez.

PREMIER HOMME. Douc, couime jo VOUS Ic di-

sais, la petite m'aime, elle m'adore; mais elle vient de m'apprendre à Finstant que son père a résolu de payer à Lorenzo, leur valet, dixannéesde gages en lui donnant pour femme, — le ridicule projet ! — une de ses trois filles, à son choix. Voyez-vous, s'il allait choisir celle qui m'aime! Que vais-je devenir, désolé comme je le suis? Où trouverai-je un bon poison, bien cordial?

DEUXIÈME HOMME. Modérez-vous. Nous sommes trois que ce malheur atteint, puisque mon ami et moi aimons les deux autres sœurs. Imaginons donc à nous trois un moyen d*y remédier.

PREMIEK HOMME. Il n'y eu peut avoir; je n'en vois pas.

DEUXIÈME HOMME. Ne serait-il pas bon de lui demander ses filles en mariage et de lui verser comptant ce qu'il doit à Lorenzo, son valet?

TROISIÈME HOMME. Gc u'est pas uue mauvaise idée et je comprends qu'elle vous séduise.

PREMIER HOMME. Impossiblc ; le père a juré de n'en marier aucune, vieille ou jeune, avec un homme qui aurait l'audace de la lui demander.

DEUXIÈME HOMME. Il a juré cela?

PREMIER HOMME. Oui, et dcvaut témoius.

TROISIÈME HOMME. Aloi's. mcs amis, il n'y arien de perdu. Ne veut-il pas que nul ne lui demande ses filles?

PREMIER HOMME. Telle est sa manie.

TROISIÈME HO.MME. Yeuez douc avec moi. J'ai ridée d'un expédient dont le vieux sera dupe. Suivez-moi, allons tout disposer.

PRE3ÍIER HOMME. Vous serez cause que je ne m'abandonnerai pas au désespoir.

TROISIÈME HOMME. Allons, et faites l'un et l'autre ce que vous me verrez faire. (Us sortent.)

Enti'e le vieux.

LE VIEUX. Il en sera ainsi. Je suis bien décidé à payer à Lorenzo ce que je lui dois en lui donnant celle de mes trois filles qu'il trouvera à son goût. Car s'il venait à me réclamer ses gages, je ne serais pas assez riche pour le payer. Je vais l'appeler sur-le-champ et éviter quïl me demande rien. — Hél Lorenzo.

Entre Lorenzo vêtu en paysan.

LORENZO. Qu'y a-t-il, notre maître.

LE VIEUX. Je veux te payer et te payer d'une main libérale. Sais-tu combien de temps tu as passé dans la maison?

LORENZO. Oui, monsieur, sur le bout du doigt. Pas moyen de se tromper; c'est bien facile. Voyez, je suis entré à votre service en octobre; j'y ai passé cette année-là, puis une autre ; puis, très longtemps après, le drap a augmenté ; puis la truie a mis bas, le cochon a grogné : puis ensuite je suis allé chez le voisin; puis, un jeudi soir, ce fut jour de marché; puis ensuite vint un jour maigre. En tout, exactement, jusqu'aujourd'hui où c'est le douze du mois prochain, cela fait, sans

tromperie ni contestation possible, vingt ans, sept mois et trois jours.

LE VIEUX. Imbécile I sans te faire tort d'un cheveu, je ne te dois pas plus de dix ans.

LORENZO. Dix ou quatre-vingt-dix, que m'importe, si vous n'avez pas de quoi me payer?

LE VIEUX. Eh bien, pour que tu ne parles pas ainsi, dromadaire, je vais à l'instant même te payer tes gages.

LORENZO. Là? tout de suite?

LE VIEUX. Et faire ton bonheur.

LORENZO. 0 le charmant petit barbon! Donnez; vienne sur Iheure mon argent.

LE VIEUX. Tais-toi. lourdaud, il sagit bien d'argent! Je vais te donner. — ça vaudra bien tes gages ! — une de mes trois filles, la plus jolie, celle que tu préféreras.

LORENZO. Pardon! une question... Après que nous serons mariés, qui sera chargé de la nourrir.

LE VIEUX. Toi, innocent.

LORENZO. Belle manière de payer... me donner quelqu'un à nourrir!

LE VIEUX. Tais-toi, benêt, et rends grâce à ton étoile.

LORENZO. Et, laquelle des trois est la plus pucelle?

LE VIEUX. Toutes les trois le sont également et toutes les trois pleines de modestie.

LORENZO. C'est que, même en cela, il y a le plus et le moins.

LE VIEUX. Que dis-tu?... Yit-on niaiserie plus étrange !

LORENZO. Vous CFoyez donc que je ne m'attraperai pas ?

LE VIEUX. Comment pourrais-tu t'attraper ?

LORENZO. Beaucoup, énormément. Les pucelles sont semblables aux poires qui, quand les fruitières les mettent dans la balance, paraissent saines et vermeilles. Mais Tacheteur, après les avoir payées et emportées, s'aperçoit de la fraude^ et que, là où la marchande a posé le doigt, était la tare.

LE VIEUX. Tais-toi, benêt, et sache apprécier ton bonheur. Il vient à toi, et tu le repousses !... Je vais les appeler pour que tu choisisses. — Hé ! fillettes, venez vite.

Entrent trois femmes.

LES TROIS FEMMES. Monsicur mon. père, nous voici.

LE VIEUX. Quelle obéissance î Vois, quelle modestie et quelle candeur !

PREMIÈRE FEMME, à part. Faut-il que mon père m'offre à un rustre, lorsque pour moi brûle d'amour un garçon qui est la fleur de la cannelle ".

LE VIEUX, k Lorenzo. AlloUS, choisis.

LORENZO. ?se soyez pas si pressé. Qu'elles se mettent d'abord en posture de me plaire.

PREMIÈRE FEMME, à part. Il n'y a pas à dire, si c'est moi qu'il choisit, je me pends.

DEUXIÈME FEMME, à part. Moi je me jeltc dans la noria.

* L'expres3Íon française équivalente est : la fleur des pois.

TROISIÈME FEMME, à part. Et nioi dans le puits.

LORENZO. A présent, je vais choisir.

LE VIEUX. Finissons-en, mon garçon.

LORENZO. Cette première est passablement laide.

LE VIEUX. >igaud, ce sont les plus sûres. Nul n'a le courage de leur en conter.ni de faire leur conquête.

LORENZO. Le fait est que celles-là font ordinairement les avances.

LE VIEUX. Prends Taulre; finissons-en, sur la vie!

LORENZO. Feu du ciel ! quelle figure léchée au pinceau !

LE VIEUX. Vois donc si la troisième te plaît.

LORENZO. Jésus! qusls yeux de finaude! La mâtine, avec de tels yeux, serait capahle de me transplanter les défenses, de la bouche, sur le front.

PREMIÈRE FEMME, à part. TicHs-le pouF certain, si c'est moi que tu choisis!

LE VIEUX. Coquin, tu commences à m'ennuyer. Comment ! je te donne eu mariage une de aies filles à ton choix et à discrétion, et tu barguignes, sachant bien cependant que nul n'a eu l'audace de me les demander î C'est trop de bonheur pour toi; tu ne sais pas l'apprécier. Fais ce que je t'ai dit; rentre dans ton argent.

LORENZO. Eh bien, notre maître, je vais donc me marier, puisque vous ne pouvez me rembourser d'autre manière.

Entre le troisième homme qui, sans prononcer une parole, écarte Lorenzo au moment où il va donner la main à la première femme, la prend lui-même par la main, et sort avec elle, en faisant des révérences aux autres personnages.

LE VIEUX. A-t-on jamais vu friponnerie pareille ! LORENZO. Ce dont je lui fais compliment, c'est de sa politesse.

Lorenzo s'avance vers la deuxième femme. — - Entre le deuxième homme. Même jeu.

LORENZO. Ouais ! notre maître.

LE VIEUX. De quoi te plains-tu, lambin ?

LORENZO. Devez-vous aussi des gages à ces deuxlà?

LE VIEUX. Il t'en reste une. Finissons-en, imbécile.

LORENZO. A condition que ce cavalier y consente.

Entre le premier homme qui fait comme les deux autres. Lorenzo et le vieux, restés seuls, se prennent par la main, et, sans prononcer une parole, adressent des révérences à droite, à gauche, puis Tun à Vautre. — Ainsi finit l'intermède.

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