QUATRE HOMMES
Entrent Lorenzo et Benita.
BENITA. Lourdaud, animal, benêt, insensé, rustre, niais, imbécile, plus bête que les plus grands balourds I
LORENZO. Vivez mille ans pour tant de bienveillance.
BEMTA. Nigaud, animal, quadrupède, âne, sans honneur, ni raison, ni jugement, imbibé comme une éponge de naïveté !
LORENZO. Vivez mille ans pour tant de louanges.
BENITA. Plus sot que les pires butors î
LORENZO. De tout celaje n'aiqu'à vous remercier.
BENITA. Baudet que l'on mène par le nez !
LORENZO. Voici qui est mal. Pardon, nul ne me mène par le nez.
BENITA. Gomment? Ta honte est si démesurée que ton honneur, ta maison, tout est perdu.
LORENZO. Ma maison?... Je ne puis admettre cela. Lorsque j'y vais, je la trouve toujours à la même place.
BENITA. Ta femme, — si ça peut t^émouvoir, — a quatre galants, et tous les quatre sont chez elle.
LORENZO. C'est excessif!... Mais, qu'y puis-je faire?
BENITA. Quoi? tu hésites? Tue-les, je t'y engage.
LORENZO. Mais, dites-moi, est-ce un crime d'être un galant?
BENITA. Galants de ta femme 1 . . . C'est une monstruosité.
LORENZO. Se serait-il pas pire qu'ils fussent les miens?
BENITA. Tiens, tu es si niais que c'est un péché mortel de te parler. Mais puisque j'ai le malheur de t'avoir pour frère et de voir souillé Thonneur de notre nom, je pleure et me propose d'effacer cette souillure.
LORENZO. Pariez. Quoique indigne, je me sens attendri.
BENITA. Si tu veux l'ecouvrer l'honneur et te venger de procédés si infâmes, prends cette cape, coiffe-toi de ce chapeau, et, pour quïl n'y ait pas d'erreur, poste-toi avec une mine furibonde et terrible à la porte de la maison. Situ en vois sortir quelqu'un, tue-le!... Tiens, prends cette épée; elle est si redoutable que c'est une vivante image de la mort. Quand tu les auras tous tués dans une rixe, dépêche également ta femme. Tu te vengeras ainsi de tes propres mains.
LORENZO. Certes! vos conseils sont chrétiens. Donnez cette épée, si redoutable, dites-vous, qu'elle est un vivant onguent de mort.
BENITA. Vois-tu, au preraier qui sortira tu n"as qu'à dire d'une voix sévère : « Que chercbez-vous dans ma maison, cavalier? » Et, tout de suite... crac ! ♦
LORENZO. Oh! cela, à l'instant même. Sans épargner quiconque.
BENITA. Précisément, en voici un qui sort. Je me retire pour ne pas te gêner. (Elle sort.)
Lorenzo prend l'attitude d'un bravache. Éntrele premier homme.
LORENZO, à part. Je vais m'efforcer de le tuer. (Haut, à l'homme.) Cavalier^ que cherchez-vous dans ma maison.
PREMIER HOMME. Mou cher Lorenzo, je n'ai rien à vous cacher. J'étais simplement venu voir votre femme... Mais, pourquoi cette question?
LORENZO. Parce que j'ai dessein de vous tuer, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. C*est pourquoi Ton m'a donné cette épée.
PREMIER HOMME. Yoilà qui est assurément bien pensé. Mais, dites-moi, si vous me faites ici une blessure^ l'on va vous rendre responsable de ma mort et l'on vous mettra en prison. Mieux vaudrait pour vous, qui êtes un homme éclairé, me tuer secrètement. Vous rétablirez ainsi votre honneur et la Justice n'en saura jamais rien.
LORENZO. Il est certain que votre idée est bonne... Mais avec quoi vous tuerai-je?
PREMIER HOMME. AvCC du poisOU. PuisqUC HOUS
sommes de si vieux amis et que je vous ai ¡donné
ce conseil contre mon intérêt,, rapportez-vous en à moi. Je cours comme un furieux chez l'apothicaire, où j'engloutirai un poison prodigieux qui me tuera violemment. Adieu! C'est vous que je plains le plus. Ne m'embrassez-vous pas, Lorenzo?
LORENZO. Volontiers, car je perds en vous un bon ami. Mais, dites-moi, ce poison est-il très cbaud?
PREMIER HOMME. Je comptc le choisir des plus ardents.
LORENZO. Prenez-le donc dans de l'eau de chicorée^ afin qu'il ne vous fasse point de mal.
PREMIER HOMME. AdieU. (Il sort.)
LORENZO. Adieu.
RENiTA, renti-ant. Imbécile, qu'as-tu fait?
LORENZO. Il s'en va tout droit prendre un poison.
BENITA. Peux-tu le croire, niais ridicule? Ne vois-tu pas que c'est une pure mystification?
LORENZO. Gomment, une mystification? N'est-il pasmón vieil ami et nem"a-t-il pas donné ce con- •seil contre son intérêt?
BENITA. En voici sortir une autre, benêt. Sois sans pitié.
LORENZO. Je me sens aussi cruel que trente Barrabas.
BENITA. Moi, je vais me cacher. (Elle sort.)
Entre le deuxième homme.
LORENZO. Que cherchez-vous dans ma maison, cavalier?
LES QLATRE GALANTS 9 7
DEUXIÈME HOMME. Bonsoir, Lorenzo. QuG veux-tu?
LonENzo. Tout simplement vous tuer... si bon vous semble.
DEUXIÈME HOMME. Me tuer? moi?... Ne serait-il pas horriblement injuste de priver le village de son cordonnier? Un homme de ton expérience et de ton intrépidité doit connaître à fond les lois du duel. Il est vrai que je suis venu voir ta femme; mais tu n'ignores pas que tuer le premier venu, c'est satisfaire ton honneur. Lorenzo, il y a dans le village deux tailleurs et un seul cordonnier. Tue l'un des deux tailleurs; cela reviendra au même... Je vais te l'envoyer, (il sort.)
BEMTA, rentrant. Qu'aS-tu fait, imbécile?
LORENZO.^ C'eût été une cruelle injustice que de priver le village de son cordonnier.
BEMTA. Peut-on être aussi simple!
LORENZO. Cessez de vous étonner. Je connais à fond les lois du duel.
BEMTA. En voici uu troisième, lourdaud.
LORENZO. J'ai donc encore une fois le diable au corps.
BENITA. Je vais voir ce que tu feras. (Elle sort.)
Entre le troisième homme.
LORENZO. Cavalier, que cherchez-vous dans ma maison?
TROISIÈME HOMME. Ah! Loreiizo, que tu offenses mon amitié! La fièvre quarte me rend si triste, mon ami, que, pour ne pas faire un mauvais coup,
je suis tout simplement venu voir ta femme. Mais, mon ami, quel est ton dessein?
LORENZO. Mon ami, vous tuer sur l'heure.
TROISIÈME HOMME. Tu aurais cent motifs de me tuer, en de telles circonstances. Mais toi dont la sagesse a étudié et approfondi les lois du duel, tu dois savoir que ce serait inconvenant. Ne dirait-on pas que je suis mort des suites de ma fièvre tierce, et non de la main de Lorenzo? Mieux vaut que tu me laisses revenir à la santé. Tu pourras alors me tuer avec furie et être fier de ta victoire.
LORENZO. Sans compter que si c'est une fièvre quarte bien caractérisée, une estocade ne peut que vous être contraire.
TROISIÈME HOMME. 11 uic Semble.
LORENZO. Eh bien, monsieur, la santé avant tout.
TROISIÈME HOMME. AcUeU. (Il sort.)
LORENZO. Adieu.
BENITA, rentrant. Qu'as-tu fait, balourd?
LoiŒNzo. Le malheureux avait la fièvre tierce... Il faut être humain, voyez-vous. Sa fièvre quarte lui cause assez d'embarras.
BENITA. En voici cucore un. Si tu épargnes celuilà, tu peux compter que tes fanfaronnades auront été en pure perte.
LORENZO. Celui-là, je le tuerai.
BENITA. J'y compte bien. (Elle sort.)
Entre le quatrième homme.
LORENZO. Que cherchez- VOUS dans ma maison, cavalier?
QUATRIÈME HOMME. Ami Loreuzo, tandis qu'il en était temps, j étais venu voir la señora votre femme. Mais, que voulez-vous?
LORENZO. Je vais VOUS le dire en deux mots... vous tuer, si rien ne s'y oppose.
QUATRIÈME HOMME. Mc tucF? G'cst foft bien pensé. Je ne l'aurai pas volé, je vous affirme, et, foi d'hidalgo, je ne chercherai pas à vous en dissuader.
LORENZO. Grâce à Dieu I je trouve enfin quelqu'un à tuer.
QUATRIÈME HOMME. AUoilS ! faitCS.
LORENZO. Je reconnais mon incompétence et ne voudrais pas vous ouvrir une artère .
QUATRIÈME HOMME. Dépêchous. Mais... un moment !
LORENZO. Qu'est-ce qui vous chagrine?
QUATRIÈME HOMME. Cette lame faussée et cette garde branlante. Est-ce avec ça qu'on tue un honnête homme? Jetez au diable votre épée. (Il la prend et la jetie.) C'est une arme de pacotille qui ne saurait tuer rien de bon. Tenez, j'en ai chez moi une parfaite. Avec elle, vous pourriez tuer un vicomte. .. Je veux vous l'envoyer gracieusement. Excusez, ami, ce sans-façon; c'est pour vous témoigner mes sentiments affectueux.
LORENZO. Je l'estime ainsi. Pas de compliments, de vous à moi.
QUATRIÈME HOMME. AdicU. (Il sort.)
LORENZO. Adieu.
BENITA, rentrant. Qu'aS-tu fait?
LORENZO. Mais, ignorante, puisque cette épée était faussée !...
BENITA. Prends-la, niais, voici ta femme.
LORENZO. Vous aller voir que rien ne peut la sauver.
BENITA. Je me retire. (Elle sort.)
Entre Mencia.
LORENZO. Que cherchez-vous dans ma maison, cavalier?
MENCIA. Mon mari, pourquoi cet accoutrement?
LORENZO. C'est que je veux vous tuer, quoiqu'il m'en coûte.
MENCIA. Me tuer? moi? Ce serait une rigueur atroce... Une femme qui danse avec tant de gentillesse î
LORENZO. Si j'ai voulu vous tuer, c'est que je ne savais pas que vous dansiez.
MENCIA. Se peut-il, depuis deux ans que je suis ta femme?... Pour ce qui est de la danse, j'y excelle. Yeux-tu le voir ?
LORENZO. Volontiers. C'est un talent précieux... Combien j'aurais eu tort de vous tuer !
MENCIA danse en chantant.
Ah ! je viens, je viens, je viens;
Ah ! me voici, me voici, me voici;
Ah! mari, mari, mon petit mari;
Ah! je m'en vais, je m'en vais, je m'en vais!
(Elle sort en dansant.)
LES QUATRE GALA>TS 1 0 l
BENITA, rentrant. Qiioi 1 imbécile, tu la laisses aller?
LORENZO. Oui, parce qu'elle chante à la perfection . . .
Ah ! je viens, je viens, je viens, etc.
BENITA. Mais, à présent qu'elle est partie, maître sot, qui vas-tu avoir à tuer?
LORENZO. Vous, qui m'avez égaré par vos conseils. Vous m'avez rempli de venin ; il faut que quelqu'un me le paie.
BENITA. Justice î au secours !
Tors, accourant. Que se passe-t-il?
BENITA. Il veut me tuer.
DEUXIÈME HOMME. .Jo trouve qu'il n'a pas tort... Mais, célébrons par nos danses cette plaisanterie.
MENCiA, entrant. Jaccours donc.
MENCIA, chante.
Pourquoi te plais-tu à lui donner De tels conseils?
BENITA, chante.
Pour ne pas déroger aux coutumes Des belles-sœurs *.
* Un proverbe dit : Cuñada y suegra, ni de barro buena. Bellesœur et belle-mère, même pétries en argile, ne valent rien.