DOÑA ESQUINA * TROIS FEMMES LE GRACIOSO UN PORTEFAIX
* Esquina, coin de rue.
DONA ESQÜLXA
Entrent Doña Esquina et trois femmes.
PREMIÈRE FEMME. Doîia Esquina, Dieu te rende ton cadeau.
DEUXIÈME FEMME. 11 n\ a jauíais eu de voisine ni d'amie qui te vaille.
TROISIÈME FEM3IE. Saus contrcdlt.
PREMIÈRE FEMME. Tu iious couibles de présents.
DEUXIÈME FEMME. Comment nous acquitter envers toi ?
ESQUINA. Vous me rendez confuse. Je veux bien que vous me- sachiez gré de l'intention; mais pour le reste, c'est peu chose.
PREMIÈRE FEMME. La perdrix que tu m'as envoyée était fameuse.
DEUXIÈME FEMME. Lc chocolut est beau et délicieux.
TROISIÈME FEMME. L'échiue de porc était exquise.
PREMIÈRE FEMME. Les aiiiics comuie toi ne sont pas communes, à Madrid.
DEUXIÈME FEMME-. Tu cs toujours à uous donucr, à nous créer des obligations.
ESQUi-NA. Laissez donc, tout cela n'est rien. De quoi vous étonnez-vous, si j'ai trouvé les Indes * en cet homme qui s'est mis à me rendre visite depuis quelques jours. C'est une fortune qui me tombe du ciel, mes amies, car il me donne de l'argent à foison et des présents à tombereaux. Mais, s'il faut dire la vérité, je ne puis le sentir, quoique je lui fasse bonne mine, et, lorsque je le vois, il me semble voir le diable, parce qu'il est vulgaire, porte toujours de gros souliers et des hautsde-manclies trop larges.
PREMIÈRE FEMME. Il cst Certain qu'il est hideux. Malgré l'argent fou qu'il te donne, tu as bien du mérite à le recevoir.
TROISIÈME FEMME. Il uc Saurait être plus laid de visage ni de tournure. Excuse ma franchise, mais je n'en voudrais pas qu'il ne me couvrît d'or à chaque instant.
ESQUINA. Je me rattrape sur sa générosité de ce qu'il me fait souffrir. . . . Mais j 'ai besoin de vous ; venons au fait. Je suis tenue de sortir ce matin pour faire trois visites ; affaires de plaisir et d'argent. J'ai à voir un petit jeune homme dont je suis amourachée et dont la chevelure blonde flotte sur les épaules. Et d^une. Puis je vais voir dans sa propre maison un cavalier qui revient des Indes ; quatre écus de plus ne font jamais de mal. J'irai voir ensuite un autre homme, une ancienne connaissance que je conserve et à qui je tiens comme
* On dirait en français : le Pe'rou.
à un trésor. Si, pendant que je serai absente, mon homme venait ici, (lui et le portefaix sont déjà partis du marché), et s'il s'informait ob je suis, je veux que vous soyez prévenues pour me disculper et lui dire : « Elle vient de sortir comme un démon, ayant appris que vous étiez en compagnie d'une dame à Atocha ^. » Pendant qu'il ira, viendra el cherchera à vériiier vos paroles^ j'aurai le temps de mener à bien ma supercherie; et, alors qu'il sera l'offensé, ce sera moi qui lui chercherai querelle. Surtout, dites-lui beaucoup de bien de moi.
PREMIÈRE FEMME. Je lui dirai, pour ma part, que tu es une sainte.
DEUXIÈME FEMME. Moi aussi, je te le promets.
TROISIÈME FEMME. Et m0Í doUC !
ESQUINA. Lorsqu'on lui dit du bien de moi, il en bave.
DEUXIÈME FEMME. Tu peux croire que nous lui en dirons !
PREMIÈRE FEMME. Et, cu Cela, uous ue ferous rien que de naturel, puisque nous sommes tes amies.
TROISIÈME FEMME. Et quc uous t'avous dcs obligations.
ESQUINA. Eh bien, adieu, et pardonnez-moi tant d'ennuis. Je suis prête à vous rendre demain le même service. Embrassez-moi ; encore un baiser. Je vous aime plus que mon âme. Adieu. (Elle sort.)
DEUXIÈME FEMME. Adieu, doiia Esquiua.
* Atocha, au xvu^ siècle, n'était qu'un faubourg de Madrid.
PREMIÈRE FEMME. Il n'y a pas sa pareille en Es pagne. Je l'aime comme une sœur.
DEUXIÈME FEMME. Moî aUSSi.
PREMIÈRE FEMME. Elle est charmaute, et il n'y a rien d'étonnant qu'elle se conduise de la sorte envers cet homme, qui est hideux.
TROISIÈME FEMME. C'est uii diable incarné.
PREMIÈRE FEMME. L'esseutlcl à présent, c'est de la disculper lorsqu'il viendra.
DEUXIÈME FEMME. Tu pcux cFoirc quc je le ferai !
PREMIÈRE FEMME. Quc cliacune de nous renlre chez elle. S'il vient, je me charge de la disculper et de le rendre dupe.
LE GRACIOSO, du dehors. Couragc î uous voici presque arrivés.
PREMIÈRE FEMME. C'cst uotrc hommc. . . Attention ! qu'aucune de vous ne souffle mot. (Elles sortent.)
Entrent le gracioso et un portefaix chargé de provisions.
GRACIOSO. Voici sa chambre. Repose- toi, mon garçon.
LE PORTEFAIX. C'cst plus loiu que vous n'aviez dit%
GRACIOSO. Tu seras content de ton salaire.
LE PORTEFAIX. Aidez-moi à décharger... je suis crevé.
GRACIOSO. Je vais t'aider.
LE PORTEFAIX. 11 faut que vous soyez amoureux, pour amener un portefaix aussi chargé.
GRACIOSO. Si je le suis î... Et d'une beauté !... 11 n'y en a pas au monde d'aussi sage. Ce n'est pas une
femme de notre temps; c'est une sainte. Je lui apporte mille cadeaux ; et, comme elle chante, je lui ai acheté cette harpe qui vaut un million, afin qu'elle se divertisse, puisqu'elle ne sort jamais. Avec une femme qui lui plaît, même lorsqu'elle se vend, un homme doit dépenser tout son bien... Je vais l'appeler. Ouvrez-moi, doña Esquina î
PREMIÈRE FEMME, entraat. x\h 1 cavalier.
GRACIOSO. Que voulez-vous?
PREMIÈRE FE3IME. Uu mot Seulement.
GRACIOSO. Attendez que doiia Esquina m'ait ouvert la porte.
PREMIÈRE FE3IME. Précisément... je voulais vous dire, elle n'est pas chez elle.
GRACIOSO. Que me dites-vous là?
PREMIÈRE FEMME. Je veux VOUS mettre au courant de ce qui se passe, parce que ça me fait mal au cœur qu'elle se conduise d'une manière aussi dégoûtante envers un homme aussi honorable, aussi propre, aussi galant et aussi bien tourné que vous. Elle s'est amourachée, — pardonnez-moi de vous le dire sans détours, — d'un garçon à longs cheveux et monté en épi, un de ces freluquets habiles à s'insinuer, et elle est allée le trouver ce matin. C'est une femme si abjecte et si dévergondée qu'il faudrait quatorze jours pour vous conter ses vilenies. Mais sïl vous plaît de les apprendre, cavalier, entrez chez moi avec le portefaix. (Elle sort.)
GRACIOSO. Dirait-elle vrai ?... Mais non; dona Esquina fut toujours d'une fidélité exceptionnelle. C'est bon. Je tirerai tout cela au clair.
1 1 o INTERMÈDES ESPAGNOLS
LE PORTEFAIX. Vous plaírait-il de me payer mon travail ?
GRACIOSO. Cette femme qui m'a prévenu me donnera tous les renseignements.
DEUXIÈME FEMME, entrant. Héî Cavalier.
GRACIOSO, à part. Autre démon.
DEUXIÈME FEMME. Je VOUS dis ící, eu un mot, que vous êtes un innocent. Doua Esquina est une femme de très mauvaises mœurs et nul n'est plus galant que vous. Elle est sortie aujourd'hui de si bonne heure pour aller à l'hôtellerie d'un Indien, et c'est ignoble qu'elle profite de toutes les occasions, et elle n'apprécie pas le trésor qu'elle a chez elle, et, si vous ne croyez pas ce que je vous dis, entrez ici avec le portefaix. (Elle sort.)
GRACIOSO. Qu' ai-je à apprendre davantage ? Je n'en sais que trop.
LE PORTEFAIX. Ma course vaut un réal et demi comme un cuarto.
GRACIOSO. Laisse-moi tranquille, ivrogne, animal.
LE PORTEFAIX. Nc m'iusultcz pas.
TROISIÈME FEMME, entrant. Hé ! Cavalier.
GRACIOSO, à part. Pcut être cclle-ci me fera-t-elle son éloge.
TROISIÈME FEMME. Sachcz, — ct pardoiincz-moi, si je vous désoblige, — que doña Esquina est une grande rouée. Elle est allée ce matin voir un homme qui est une ancienne connaissance à elle et qu'elle va voir comme ça de temps en temps. Si vous voulez que je vous donne tous les détails.
sans en oublier un, entrez chez moi avec le portefaix. (Elle sort.)
GRACIOSO. Si cela est vrai, vive Dieul je veux Tattendreici.
Entre doña Esquina.
ESQUINA, à part. Mou homoie sera-t-il là? J'ai couru la poste pour le trouver encore à la maison. (L'apercevant.) Le More est déjà en campagne ^!
GRACIOSO, à part. Yoici enfin doña Esquina. Elle arrive bien dépeignée.
ESQUINA, à part. Mcs trois chèrcs amies auront eu soin de me disculper.
GRACIOSO. D'où venez- vous ainsi, señora ?
ESQUINA, à part. Jalousic, à iTiou aide! ;Haut.) D'où voulez-vous que je vienne ? De constater vos infamies. Faut -il que votre inconduite me rende la plus malheureuse des femmes.
GRACIOSO Tais-toi, diablesse! Il ne manquait plus que cela.
ESQUINA. Je suis allée jusqu'à Atocha pour vous surprendre avec la femme que vous courtisez. Voyez dans quel état je cours après vous, débraillée et à demi nue.
GRACIOSO. C'est d' Atocha que tu arrives ?... J'aurais cru que c'était de riiôtellerie de l'Indien.
ESQUINA. Dieu...
GRACIOSO. De là tu es allée chez le freluquet aux boucles blondes dont tu es amourachée.
ESQUINA. Ne plaisantons pas.
GRACIOSO. Puis chez cet homme avec qui tu as conservé des relations.
ESQUINA. Qui t'a dit tout ça ?
GKACioso. Tes voisines les plus proches.
ESQUINA. Ahl mon Dieu 1 elles lui ont tout dit, les trois amies de mon âme. Ah ! chéries de mes yeux! (A part.} Mais usons deruse.(Hautj Bête,hébête, bêta, elles te l'ont fait avaler ! J'en suis contente !
GRACIOSO. Quoi?
ESQUINA. Ecoute, fils de mes entrailles. Je leur avais dit de te raconter ces balivernes dans le seul but de te faire enrager ; je voulais te punir d'être allé avec cette femme. Elle seule est cause que les trois amies de mon âme t'ont fait ces contes à dormir debout.
GRACIOSO. Que dis-tu ?
ESQUINA. Elles t'ont joliment mis dedans ! Tu vas voir si je ne dis pas la vérité... Hél mesdames les recluses !
Entrent les trois femmes.
PREMIÈRE FEMME. Sois la bicu venuc, mon amie.
DEUXIÈME FEMME. Doiia Esquiua, la bien venue !
ESQUINA. Vous pouvez être fi ères de votre ouvrage ! Aussi, avant que vous ouvriez la bouche, prenez : | toi, cette poule; toi, cette boite de confitures ; toi, ce jambon qui embaume comme civette. C'est l'enfant chéri de ma maison qui m'a apporté tout cela. Et maintenant, parlez devant lui. N'était-il pas convenu entre nous que vous lui raconteriez
les bourdes de rindien, du béjaune et de Fautre avec qui j'ai des relations?
TOUTES. Sans doute, c'était convenu!
ESQUINA. Tu vois, nigaud, comme elles se sont moquées de toi.
GRACIOSO. Allons, je ne suis qu'une bête.
ESQUINA. Maintenant que te voilà convaincu, je ne sais ce qui me retient d'égratigner ton vilain museau. Qu'es-tu allé faire à Atocha, bandit ?
GRACIOSO. Le diable emporte monàme si j'y suis allé.
PREMIÈRE FEMME. Galuie-toi, mou amie.
GRACIOSO. Voyons, doña Esquina, que tout soit oublié.
PREMIÈRE FEMME. Ccst asscz. Faites-moi la paix.
GRACIOSO. Je veux bien.
ESQUINA. Moi aussi '.
(LA GUITARRA)
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