‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 21 sur 43 · UN GALANT MIGUEL * UN VIEUX ANTONIA UNE SERVANTE MUSICIENS · texte numérisé non relu

UN GALANT MIGUEL * UN VIEUX ANTONIA UNE SERVANTE MUSICIENS

*La liste des personnages porte Sa?i Miguel. C'était le nom d'an comédien, contemporain de Juan Rana.

Enti-e Juan Rana que poursuit un galant, l'épée à la main.

RANA. Aide, protection^ au secours!

LE GALANT. Attendez un peu, chien!

RANA. Confession, testament, extrême-onction, funérailles! Oh! il veut me percer le coffre au pain :

LE GALANT. Jc suis féroce comme une once.

RANA. Et moi comme une livre... Pauvre Juan Rana !

LE GALANT. Pour me refuser ainsi la main de votre sœur, êtes-vous mon égal, chameau?

RANA. Mesurons- nous; il sera facile de le savoir.

LE GALANT. Ditcs, uu bcau-frère comme moi n'est il pas trop bon pour vous ?

* RANA Je n'en sais rien, n'en ayant pas encore goûté.

LE GALANT. Etcs-vous digne de me déchausser, miroir de niaiserie?

RANA. Ça dépend de vos chausses et de vos

souliers, (il se met à genoux aux pieds du galant qui lève son épée sur lui.)

LE GALANT. Par le Christ ! je vous tue. RANA. Retiens ton glaive, Abraham *"I LE GALANT. Je vcux VOUS parler sans colère. RANA. Je veux, moi... Reculez un peu. En arrière! comme les cochers.

LE GALANT. Juau Raua le plus charmant que je

connaisse ! (il pose son épée et s'avance vers Juan Rana qui prend la fuite.)

RANA. Jésus ! voilà qui est encore pire.

LE GALANT, courant après lui. Vie de mon âmc qu'exalte ton amour!

RANA. Dieu! c'en est fait ! Il me déclare sa passion !

LE GALANT. Mou auge !

RANA. Mon démon!

LE GALANT. Ma pure vérité !

RANA. Mon faux témoignage!

LE GALANT. Mou auiouT est honnête.

RANA. Il parait honteux.

LE GALANT. Donue-moi, de grâce...

RANA. Des coups de trique.

LE GALANT. Doune-moi une poignée...

RANA. Si c'est de verges que tu la veux, tiens, frère !

LE GALANT... De maiu, pour sceller notre amitié.

RANA. Par Barrabas! comme tu serres 1

LE GALANT. Et accorde-moi la main de ta charmante sœur.

RANA. Ce n'était que ça?

LE GALANT. Evidemment.

RANA. Pas autre chose?

LE GALANT. QiiG croyiez-vous donc?

RANA. Ce que vous auriez cru vous-même, en entendant de si tendres propos.

LE GALANT. Je VOUS demande la main de votre sœur.

RANA. Vous voulez que je vous la donne sur l'heure?

LE GALANT. Jc u'aspirc pas à autre chose.

RANA. Avec un trousseau, des vêtements ?

LE GALANT. C'cst UIOU désir.

RANA, Et une bonne dot?

LE GALANT. Il mc Semble la voir.

RANA. Yous voulez que le parrain et la marraine la remettent entre vos bras? Que la cuisine reoforge de victuailles? Qu'il v ait un bal, un festin, mille folies?Oue le curé, en attendant le baptême, unisse vos mains? N'est-ce pas là ce que vous voulez?

LE GALANT. C'cst Cela même. Et je vous prie de me répondre franchement.

RANA. Eh bien, je vous la refuse. Est-ce clair?

LE GALANT. Au diable le grelot fêlé I... Mon épée,

vite î (Il va pour la prendre, mais Juan Rana s'ea est déjà emparé et le poursuit en le menaçant.)

RANA. Attendez un peu, chien !

LE GALANT. Lc vilain jargou !... Calmez-vous, je vous en conjure.

RANA. Je suis féroce comme une once.

LE GALANT. Tout doux, Juau Raua, mon ami.

RANA. Vous me refusez la main de votre sœur?

LE GALANT. Du cdlme ! Ne me tuez pas sans que je l'aie mérité.

RANA. Etes-vous mon égal, chameau?

LE GALANT, à part. Il me rend la monnaie de ma pièce.

RANA. Dites, un beau-frère comme moi n'est-il pas trop bon pour vous?

LE GALANT, à paît. Il a l'air de vouloir me frapper.

RANA. Etes-vous digne de me déchausser?

LE GALANT. Quoi? uu petit homme de rien tout.,.

(Il se jette sur Juan Rana qui lâche l'épée et se sauve.)

RANA. Ah! le diable qui m'emporte! Ma sœur, ma sœur î

LA SERVANTE, se précipitant. On tue mou maître ! Accourez, accourez vite!

isAREL, entrant. Ha! mou frère bien-aimé! Qui

est ton meurtrier, qui? (Bas, au galant, en se jetant à son

cou.) Sors, et reviens vite faire ce qui est convenu .

RANA. Holà ! c'est moi qui suis votre frère.

ISABEL. La douleur m'aveuglait... Quel est ton meurtrier, mon frère? Qui m'a privé de mon bien le plus cher ?

RANA. Je vous jure que je suis vivant.

ISABEL. Je n'en crois rien, je n'en crois rien.

RANA. Maudite soit ton incrédulité !

ISABEL, à la servante. Ana, apporte uii chandelier et quelque pièce de toile pour ensevelir le corps.

RANA. Es-tu ivre, diablesse?

LA SERVANTE. J'y vais, scñora. Hélas ! (Elle sort.)

RANA. Je suis vivant.

ISABEL. Qui a pu te tuer et me laisser sans appui? Que vais-je devenir, orpheline et pauvre?

UA.NA. Dieu me vienne en aide! serais-je mort sans m^en apercevoir?

La servante rentre, apportant un chandelier et un drap de lit.

LA SERVANTE. J'appoptc le nécessaire.

ISABEL. Je n'ai pas de quoi payer les frais d'enterrement. Mais voici la nuit qui tombe ; nous allons, au seuil de la porte, demander Taumône afin d'y pourvoir. — Couvre-le de ce linceul.

Elles couchent Juan Rana sur le sol et étendent le drap sur lui.

RANA. Quoi! C'est sérieux, ma sœur?

ISABEL. Plût au ciel que ce ne fût pas aussi sérieux !

RANA. Ana, est-ce queje suis mort?

LA SERVANTE. Parbleu nonl... Aussi mort que mon aïeul.

RANA. Il y a des aïeux qui, cependant, sont vifs. . . Mais ce doit être vrai, puisque tout le monde» l'affirme. Soit, mourons. Mais je proteste que je meurs de mauvaise grâce et par enchantement, carjen\Hais que véniel et ma sœur m'a fait mortel.

Entre un vieux, tenant un pa'n et une cruche -de vin.

LE VIEUX. Puisque le pain et le vin sont pour les vieillards comme une seconde vie, je m'attache à ma miche et je me cramponne à ma chopine.

ISABEL, tendant la main. Pour l'âme de Cet homme, que l'on a tué sans confession,

LE VIEUX. Qui l'a tué?

ISABEL. Un aigrefin.

RA>A. Une aigre faim*?

LE VIEUX. Je n'ai pas d'argent à vous donner ; mais prenez ce pain et ce vin. Ce sera pour l'offrande '^

Au moment où il remet à Isabel le pain et le vin, Juan Rana se dresse sur son séant et les lui enlève.

RAXA. Oh! saint vieillard, qui ressuscites les morts!

LE ^lEUX. Vade retro ! (Il prend la fuite en se signant.)

RANA. Quel écervelé! Va donc, ivrogne!... Cest, parbleu, charmant d'être mort. On trouve ainsi du pain à manger.

ISABEL, à la servante. Couvre-le ; il vieut du monde.

LA SERVANTE. Pour l'àmc de cet homme que l'on a tué sans confession.

Entre Miguel, fredonnant une chanson '■'■'. Il va broncher contre Je corps.

MIGUEL. Que n'est-il resté chez lui!

RANA. A l'impossible nul n'est tenu.

MIGUEL. Ciel ! il parle ! . . . (Il tombe de frayeur sur Juan Rana, se relève et se sauve précipitamment.)

RANA. Ho! il m'écrase!

MIGUEL. Ho! il m'a rompu les côtes!

* — Quien le mató ?

— Un hombre.

— Una hambre.

RANA. Que n'est-il resté chez lui, suivant son propre conseil.

Entrent en chantant Antonia et deux musiciens.

TOUS TROIS. Nous arrivous mal à propos.

ISABEL. Quelles sont ces voix?

RANA. C'est l'enterrement qui chante le : «No me le recordéis "^ » Frères qui êtes morts au regard de vos sœurs et qui les laissez sans soutien, déplorez de me voir mourir par le plus court, au lieu de suivre la grande route.

ANTONIA. Camarades, c'est ici que nous devons chanter. Egratignez vos instruments. Ceux qui avez de la voix^ faites des roulades; les autres pousseront des cris discordants.

ISABEL. Donnez, au nom de Dieu, pour enterrer ce trépassé.

ANTONIA. C'est bien le moment ! S'il vous plaît que nous vous chantions une chanson à la mode, mi-romance, mi-complainte, prenez, nous avons

ça sur nous. (Elle chante.)

Crève lui-même le démon, Meure lui-même Lucifer, Silence à Barrabas lui-même Et au diable lui-même aussi !

L'endiablement lui-même Est, elle-même, la. jácara.

* « Ah! ne réveillez pas... 20 »

Elle n'a pas cessé d'être olle-même

Depuis son enfance même.

-Pincez et grattez les guitares !

Mes pieds s'agitent et trépignent déjà.

Juan Rana se met sur son séant et se trémousse. Les musiciens prennent la fuite.

RANA. Laisse-là tes croix, sacristain, et profitons de cette musique.

AMOMA. Jésus: les morts dansent-ils?

RANA. Le diable chatouille tesos! cette joyeuse musique ne ferait-elle pas danser des morts? Je suis fatigué d'être mort. De peur de mourir davantage, mangeons une bouchée. Les morts, après tout, sont moins morts s'ils mangent un morceau de pain. — Fais passer l'offrande.

ISABEL. Tiens. (Elle lui donne le pain et le vin. - Bas, vers

la coulisse.) Entre, Perico, c'est le moment.

• Le galant entre enveloppé dans un drap et s'étend à côté de Juan Rana sans être vu de lui.

LE GALANT, bas. Ah ¡ Isabel, tout ceci n'est point femt. Je meurs vraiment du désir de te posséder.

RANA, portant la cruche à sabouche. A votre santé

messieurs les défunts.

LE GALANT. Ici l'ou VOUS fera raisOU. (il lui arrache la crache, boit et s "étend de nouveau.)

RANA. Saint Dimas, saint BabylasI Je me recouche en tapinois... Il y a un autre mort en cam, pagne! Ma sœur, ma sœur.

ISABEL. Qu'y a-t-il?

RANA. Un autre mort.

ISABEL. Quoi d'étonnant? On l'a enterré avant vous dans ce même tombeau. Tournez -vous de l'autre côté.

RANA. Je me tourne.

ISABEL, à la servante. Ana, amuse-le. (Elle se penche

vers le galant.) Se peut-il que je te parle I

LE GALANT. Se peut-il que je te voie!

RANA. Que faites-vous, ma sœur?

ISABEL. J'essaie d'éloigner de vous ce corps.

RANA. C'est plutôt à moi à l'éloigner de vous, car il se colle au vôtre de bien près, (il se lève pour

les séparer.)

LE GALANT, retenant Isabel. Ail! Isabel, ne t'envapas.

RANA. Restez tranquille, monsieur le mort. Passons notre mort en paix, sinon, je vais vous tuer encore une fois.

LE GALANT. Je suis ící daus uiou tombcau. . . Mais, causons de bonne amitié, (ils se couchent côte à côte.)

RANA. Causons, je veux bien. De quoi êtes-vous mort, cavalier?

LE GALANT. D'une fi,èvre.

RANA. Moi, de faim... Et, oii êtes-vous?

LE GALANT. Eu CnfCT.

RANA. Qui y-a-t-il, par là-bas?

LE GALANT. Juau Raua.

RANA. Vous mentez en mort impudent! Juan Raiia fut un saint qu'ont martyrisé les mousquetaires *.

(Ils se battent.) * Voir la note page 21.

ISABEL. La paix! messieurs les trépassés. Attendez que je vous sépare ! Voulez-vous bien regagner

vos sépultures ! (Elle les force à se recoucher et s'assied entre eux.)

LE GALANT. Me voici à ma place.

RANA. Et moi, à la mienne.

LE GALANT, à Isabel. Ma femme chérie î

ISABEL. Que veux-tu, mon trésor?

LE GALANT. Qu'cst-cc quï retarde notre mariage?

RANA, se levant. Moi, qui fais Opposition. (Il les sépare.)

Entre le vieux, déguisé en diable.

LE VIEUX, à part. Avec sa mort fallacieuse, il m'a filouté mon pain et mon vin î Vive Dieu! je lui ferai rendre gorge, sous ce déguisement. A mauvais mort, mauvais diable.

ISABEL, désiguant le vieux. Mon frère, ne voyez-vous pas...

RANA. Oh ! que ne suis-je aveugle!

ISABEL. C'est un démon, pour le moins .

RANA. Que pourrai t-ce être de plus.

LE GALANT. Tout ccci est pour mes péchés I

LE VIEUX, à part. Deux morts où il n'y en avait qu'un! Seraient-ils véritables?

RANA. Saint Liber a-no s-à-malo ! 'Les trois hommes

effrayés tombent à genoux.)

LE GALANT. Seigneur,je fais vœu, si j'en réchappe, de me faire moine.

RA>A. Je fais vœu, moi, de me faire aubergiste *. (Ils se relèvent.)

LE VIEUX. Miséricorde ! ils se lèvent.

LE GALANT. Nous sommes perdus ! il s'approche.

RANA, attirant le galant. Venez par ici.

LE GALANT. Ho ! je seus ses griffes.

LE VIEUX. C'est le ciel qui me châtie. RANA. Fuyons !

LE VIEUX. Prenons la fuite ! (^Ils courent autour du théâtre.)

RANA. Je te conjure par la croix.

LE VIEUX. Doux Jésus !

RANA, s'arrêtant. Quoi î le diable invoque-t-il le nom de Jésus?

LE VIEUX, s'arrêtant. Quoil les mort sont-ils acccssibles à la peur?

Entrent en chantant tous les personnages et des musiciens.

MUSICIENS. Cessez! cessez de craindre! Que les morts abandonnent leurs linceuls et le diable sa défroque.

LA SERVANTE. Je dépouillc Ic jcunc de son drap.

RANA. Moi le vieux de ses cheveux blancs, sans aller jusqu'au Jourdain '^*.

ANTONIA, à Juan Rana. Pourquoi refuser votre sœur

* Il est à supposer que Juan Rana, dans son trouble, prononce vantera, aubergiste, au lieu de santero, ermite,

* Les écrivains espagnols attribuent à ce fleuve les mêmes vertus qu'à la fontaine de Jouvence. D'après eux des cheveux blancs lavés dans l'eau du Jourdain deviendraient noirs, etc.

à cet homme qui pleure, qui gémit, qui est sur le point d'expirer?

RANA. Si une fraternité nous unit, je crains qu'il n'en profite pour me décocher des traits-'.

LE GALANT. Tous Ics beaux-frèresue sont pas aussi noirs que les peint le proverbe -^.

RANA. Ces parentés par ricochet, je n'y ai pas grande confiance.

LE GALANT. Je ue vcux rieu vous prendre; je prétends au contraire vous donner une danse.

RANA. Celui qui, mort, m'a dérobé mon vin, que ne me prendra-t-il, vivant? Les beaux- frères ont beau s'agiter, ils ne mettront pas les pieds chez moi. Holà! qu'on me tue ce beau-frère; ce nom seul me fait mal.

ANTONIA. Il n'y a pas de pires gens que les hommes et les femmes.

RANA. Beaux-frères et cochons de lait font les meilleurs morts.

TOUS. On a toujours une raison sur deux pour rire des absurdités et des intermèdes. Pour l'amour de Dieu, riez de celui-ci. Soit pour son absurdité, soit pour sa gaîté, soit pour les deux raisons ensemble, riez de celui-ci, pourTamour de Dieu^!

(LOS BUM'ELOS

PERSONNAGES

Page 1