‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 20 sur 43 · UN VALET · texte numérisé non relu

UN VALET

Enfrent séparément Maria et Francisca, toutes deux l'épée au coté, coiffées d'un chapeau d"homme à larges bords et la figure cachée dans un pli de leur manteau. Chacune d'elles est accompagnée d'un musicien qui porte une guitare enveloppée d'une étoffe.

MARIA. 0 nuit de Saint-Jean, joyeuse nuit où pas une voiture ne cesse de rouler '-^ !

FRANCISCA. 0 nuit de Saint-Jean, tiède et joyeuse, où la chasse est plus productive que la pèche, sur les rives du Manzanares !

MARIA. Dépouille ta guitare musicien, et, la faisant grésiller comme une cigale, sans prendre le ton^ sans tousser, sans expectorer, ni attendre que l'on t'en prie, chante une romance. Je te paierai tout à l'heure.

FRANCISCA. Habit bas à ton instrument, musicien. Epargne-moi les paroles inutiles, les « je suis enroué, j'ai la poitrine embarrassée, je ne puis parler, » défaites que les musiciens prennent pour thème habituel, et chante un couplet. Je te paierai sur-le-champ.

PREMIER MUSICIEN. Nuit joyeuse de Saint-Jean...

DEUXIÈME MUSICIEN. Joveiise iiuit de Saint-Jeaii. . .

PREMIER MUSICIEN. Quî à chaiiter invites...

DEUXIÈME MUSICIEN. Qui iiivites àchaiiter...

PREMIER MUSICIEN . Si tu m'accordes faveur et aide. .

DEUXIÈME MUSICIEN. Si tu m'accordes aide et faveur...

PREMIER MUSICIEN. Aujouud'hui mes peines prendront fin...

DEUXIÈME MUSICIEN. Aujourd'tiui prendront fin mes peines...

MARIA, à Fi-ancisca. Par la clialeur qu'il fait, camarade, cette musique me semble lourdement doublée.

FRANCISCA. Dédouble-la, toi qu'on pourrait nommer avorton de ton sexe ou apprentie-dame.

MARIA. Tu en as menti et mentiras quoi que tu dises.

FRANCISCA. Ceci u'est plus doubler, c'est redoubler.

MARIA. Epargne-moi ta prose, si tu ne veux

qu'ici je te dédouble. (Elle met répée à la main.)

FRANCISCA. Te tuer, pauvrette, sera ma seule réponse. Faites Taumône, au nom de Dieu, pour

l'âme de la malheureuse. (Elle metVépée à la main et toutes deux ferraillent.)

CATALINA, s'interposant. Halte-là ! amies. Quel est, dites-moi, le différend qui met aux prises la fine fleur du monde? Arrêtez. Pourquoi ce duel?

FRANCISCA. Pour presque rien . Ajffaire de jalousie.

MARIA. Et non sans quelque mystère. iN'e se

permet-elle pas de soupirer sons la fenêtre de don Quiterio, dont je suis sigisbée?

FRANCISCA. Ce mot met fin à la querelle. Je suis, moi, sigisbée de don Estefanio; mais, comme ils sont frères, nous nous sommes rencontrées et leur avons donné nos sérénades en même temps.

CATALINA. Voilà qui cst bien... Maintenant, je veux vous faire un grand plaisir, c'est de vous introduire dans leur chambre où, cette nuit, mécontents des lenteurs de leur mère, ils prononcent des incantations dans le but de se marier.

MARIA. Oh! les gracieux enfants.

FRANCISCA. Allonsvite, Catalina.

CATALINA. Entrez sans bruit. Je vous cacherai dans leur chambre. (Elles sortent.)

Entrent don Estefanio et don Quiterio. Ils ont des manières de femmelettes et tiennent à la main deux petites bougies allumées.

QUITERIO, soupirant. Ah î dou EstefaUÎO.

ESTEFANÎo, de même. Ah ! douQuiterio.

QUITERIO. As tu préparé l'eau, les herbes aromatiques et l'autel?

ESTEFANÍO. Il iic manquc rien.

QUITERIO. Et, dis-moi, que faitmaman?

ESTEFANÍO. Elle est au lit.

QUITERIO. Jésus ! que d^é motions elle me cause ! Au moindre bruit, il me semble que ma mère va entrer.

ESTEFANÍO. G'est bicu imprudent, ce que nous faisons là. Pourvu que.maman ne se doute de rien.,. Prions.

'íí INTERMÈDES ESPAGNOLS

oriTEKio. Personnelle nous écoute?

ESTEFANÎO. ?SOn.

OL-iTERio. Prends-y bien garde, mon ami I

ESTEFAMo. Maudit soit qui nous écouterait. •

Entrent sans bruit les trois femmes.

siARiA, bas. Quelle pitié! Comme le pauvre enlant a peur.' Comme son petit cœur palpite !

QLiTEiao. Xous voilà grands, don Estefanio, et pas trop mal de visage ni de tournure. On ne s occupe point de nous pourvoir; cependant les dames nous regardent avec intérêt

ESTEEAMo. Avec intérêt?. . Par la vie de ma mere . hier matin, à la messe, une jeune fille ne ma pas quitté des yeux, ce qui m'a causé bien de 1 eniKii.

QuiTERio \e portais-tu rien sur toi contre le mauvais œil?

EsTEEA>io. lavais du jais, du pain bénit, du cristal, un palet, du vif-argent, de l'acier et de la ■ pâte de boulanger. En rentrant à la maison, je me SUIS fait faire des fumigations d'herbe de Saint- Jean, de jais, dherbatum, de momie et de pivoine sans laisser passer vendredi, qui est un jour néfaste; mais ça ne m'a encore servi à rien

QE.TEP,io. Il y a des femmes si perverses ! Conquises par notre beauté, elles ne diraient seulement pas :« Dieu te bénisse! »

.MARIA, bas. Sont-ils plaisanls;

FRANCISCA, bas. Tout à fait.

MARIA, bas. J'ai peur, Francisca, que mon regard leur soit fatal.

FRANCISCA, bas. Les ravissautes figures!

MARIA, bas. Les fraîchcs couleurs î

FRANCISCA, bas. Lcs chamiants traits !

CATALINA, bas. Pourvu quc la santé des marmousets réponde à leur bonne mine !

MARIA, bas. Sont-ils mignous î

FRANCISCA, bas. Frisés !

MARIA, bas. Bichonués !

CATALINA, bas. On ne saurait voir portefaix plus COSSUS !

ESTEFANÎo. Commeut est cette oraison?

QUiTERio. La voici :

« Nuit du seigneur saint Jean, Comme l'on sème l'on récolte.

Soyez, saint Jean, mon médiateur Pour que ma mère exauce mes vœux. »

Cette oraison prononcée, je demande dévotement :

« Moi qui ne me développe ni ne me ride Avec qui me marierai-je?...^^ »

CATALINA. Avec le bourreau. (Les trois femmes s'avancent.1

MuiTERio. Jésus! que signifie?... Quelle audace! Des femmes dans ma chambre à pareille heure !

MARIA. Qu'importe, mon bien?

ESTEFANÎo. Bcaucoup, sciioras. — Si maman s'en doute, Quiterio, il ne nous reste plus qu à entrer

dans un couvent. (Se tournant vers Catalina ) Par la

faute de cette méchante créature! C'est trop fort! Vous ne resterez pas une heure de plus dans la maison. Vous êtes servante, c'est tout dire.

QUiTERio. Elle m'a tué! J"ai écouté avec trop de bienveillance ses premières insinuations.

FRANCISCA. Comme ils sont émus!

ESTEFANÍ0. N'y a-t-il pas de quoi? Deux garçons, si jeunes qu'ils ont à peiae la barbe au menton et qui pendant la semaine ne s'approchent même pas de la porte, ni de la fenêtre, se trouver seuls, au milieu de la nuit, en face de deux femmes ! Les voisins sont médisants. Sont-ils forcés de savoir que la servante s'est laissé corrompre? Ce n'est pas une plaisanterie, je crois qu'une secousse aussi violente va me donner des convulsions.

QuiïERio. Je crois bien! Une peur, un saisissement peuvent cailler le lait qu'un homme a dans l'estomac.

MARIA. Rassure-toi, Quiterio de mon âme. Je i'aime pour plus de mille raisons.

QUITERIO, à lui-même. Maudite beauté ! à quoi m'exposes-tu ?

FRANCISCA. Estefanío, mets un terme à tes rigueurs.

ESTEFANÎo. Oh ! pourquoi suis-je né avec tant de séductions !

MARIA, à Quiteño. Prends cette chaîne.

FRANCISCA, à Estefanío. Et toi, Ce bijOU.

MARIA. Qu'en dis- tu? N'es-tu pas plus traitable? QUITERIO. Ce présent ne m'ébranle pas.

LES FE3DÎELETTES 14 7

FRANCISCA. Et toi, que penses-tu de ce que je t'ai donné?

ESTEFANÍO. Dicu m'ait en sa grâce! j'en suis offensé. Enlevez ça! Jésus! Quelles étaient vos intentions! Donnez ça à une belle-mère ou à une tante ^'; moi, je ne dois point l'accepter, (il prend le

bijou.)

FRANCISCA. Mais, alors?...

ESTEFANÎo. Je ue fais que le soupeser, pour voir s'il n'est pas faux.

LA MÈRE, à l'intéi^ieur. Enfants î Catalina!

QuiTERio. Ma mère!... quel événement! C'est à présent que mon lait se caille !

UN VALET, à rintérieur. Le bruit vicut de là, sciiora

KSTEFANÎo. Il uous a suffi d'uu moment pour perdre et une occasion et l'espoir de nous marier.

Entrent la mère, — ce rôle pourra être joué par un homme,— et le valet.

LA MÈRE. Qu'est-ce que c'est? Des femmes dans *ia chambre de mes fils ! Mon honneur est propre !

MARIA. Calmez- vous.

LA MÈRE. Jésus! qucllc honte! C'est ainsi, traîtres, que vous avez tenu compte de votre vertu! C'est là votre vie retirée! La faute en est à moi, impudiques, qui n'ai pas su réprimer votre coquetterie. Je vous couperai les cheveux, moi, vauriens ; vous n'irez même plus à la messe, d'ici vingt ans.

f:stefanîo. Que Dieu ne me pardonne jamais.

señora, si, quoique vous nous trouviez, mon frère et moi, en leur compagnie, elles ont fait mine de nous prendre ne fût-ce que la main. Soucieuses, au contraire, de notre réputation, toutes les deux se sont conduites en dames accomplies. Elles sont si pudiques et si modestes que, sans tomber dans les hyperboles à la mode, elles ne seraient pas déplacées au milieu de dix mille jeunes hommes.

LA MÈRE, aux deux femmes. Enfin, quelles SOnt VOS

prétentions?

FRANCISCO. Le mariage. Nous ne regarderons pas à la dot.

LA MÈRE, à ses fils. Quc répoudez-vous à cela?

LES DEUX FRÈRES, avec imerévérence de jeunes filles. Ce

que vous jugerez convenable.

MARL\. Don Quiterio sera mon époux.

FRANCISCA. Et moi, je serai à don Estefanio.

ESTEFANÍO. Doucemeul, mou Dieu! pas de déclarations.

LA MÈRE, à ses fils. Le voulez -vous ainsi?

• LES DEUX FRÈRES, avec une révérence. Ce que VOUS

jugerez convenable.

LA MÈRE. Donnez-vous la main.

FRANCISCA. La señora pourra par la même occasion épouser notre père.

CATALINA. Et moi, qui ai combiné ces mariages?

QUITERIO. Que Catalina épouse le valet, puisqu'elle a tenu la chandelle. Je lui donne en dot vingt mille ducats.

LE VALET. Rien que cette parole me fait d'agréables chatouilles.

ESTEFANÍO, à Catalina. Et Hioi, poui' épingles, je te donne quatre villes *.

CATALL\A. Je te baise les mains.

ESTEFAMO. Non, c'est inutile. Dans les intermèdes aussi l'on donne quelquefois '^ Dansons pour témoigner notre allégresse.

FRANCISCA. Allons ! un couplet au son des instruments.

* Allusion (?j au proverbe Quien no tiene vergüenza, toda la villa est suya. La ville est aux sans-vergogne.

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