‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 30 sur 43 · TROIS HOMMES · texte numérisé non relu

TROIS HOMMES

* Borrego, agneau.

LE DOCTEUR BORREGO

Entre le docteur, chassant devant lai avec un bâton Lorenzo et Sarandaia.

LE DOCTEUR. Ne restez pas un instant de plus dans ma maison ! Epargnez àma colère l'occasion d'une terrible vengeance, dont vous seriez les victimes.

SARANDAJA. Nous parfous, licencié Cabra *.

LORENZO. On s'en \a; prenez garde à qui vous parlez !

LE DOCTEUR. Tnsatiables gloutons ! un œuf en quatre jours ^î... Je ne sais comment vous échappez à mille apoplexies ! De tels excès netardentpas à engendrer certaines humeurs crasses (comme disent Galien et les auteurs cités dans ses œuvres) parce que la bile triomphe de la pituite ; et Ton meurt suffoqué par le feu de l'estomac.

LORENZO. Ce n'est pas vous qui avez soufflé sur ce feu pour l'attiser !

* Equivalent espagnol de notre Harpagon *•-.

LE DOCTEUR. La CFOÛte de fromage, qu'est-elle devenue ?

SARANDAJA. Les rats l'ont mangée, non sans répugnance.

LE DOCTEUR. Pour le moment, malgré ma colère, je vous pardonne celle-ci... Vous savez que je suis un médecin de renom.

LORENZO. Oui, je sais que, grâce à vous le prix des sépultures a augmenté et que vous avez, en fait d'enterrements, opéré des cures merveilleuses.

LE DOCTEUR. Je vais jusqu'au petit hameau pour soigner une fièvre maligne. Dans le cas où l'état du malade me retiendrait, je vous laisse de quoi manger votre soûl: bœuf appétissant, mouton et bon lard, andouilles, *saucisses et bon vin, bonne poules, perdrix et daubes. Mais tout cela sous clé, afin que vous n'y touchiez point.

LORENZO, à part. Oh ! 1" infâme vieillard !

LE DOCTEUR. Quoique sous clé, je vous laisse de quoi manger. Veillez sur la maison, (il sort.)

LORENZO. 0 ingrat médicastre I qui d'une fièvre tierce fais une fièvre maligne.

SARANDAJA. Qui tieus Ics sacristains fourbus et les de pro fundís à ferme I

LORENZO. Dont les drogues rendent les cimetières aussi peuplés que des maisons de faubourg*!...

* Casas de vecindad, ce sont, dans les quartiers populeux, de vastes maisons qui se composent d'un grand nombre de logements loués à des ouvriers. Elles consislpnl souvent en un simple rez-de-chaussée entourant une cour.

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Tu veux que nous nous rassasiions sans toucher aux mets ?

SAR.ODAJA. Faudra-t-il nous nourrir par procuration ?

LORENZO. Nous voilà bien, sans nourriture î Et à cela, pas de remède.

SARAXDAJA. Si tu voulais faire ce que je vais te proposer, Lorenzo, nul doute que nous gagnerions beaucoup d'argent.

LORENZO. Que neferais-je pas pour manger!

SARAXDAJA. Tu vas prendre la place de notre maître, et à chacun de ceux qui viendront te consulter, tu prescriras une ordonnance.

LORENZO. Mais, dis-moi, me donneront-ils de l'argent en retour ?

SARANDAJA. Saus doute.* Seulement il te faut prendre une contenance très grave, très digne et

pleine de solennité. (Lorenzo prend l'attitude décrite.)

Mets cette robe, ce bonnet, et lis dans ce livre

comme si tu étudiais. (Lorenzo prend le livre à rebours.)

Mais, imbécile, prends-le du bon côté; ne vois-tu pas que tu le tiens à rebours ?

LORENZO. D'un côté ou de l'autre, c'est tout un pour moi.

SARANDAJA. Eu positiou ! Voici du moude.

PREMIER HOMME, ent'.-aat. Holà ! Le docteur Borrego est-il chez lui ?

LORENZO. Oui, monsieur. Le voici... Donnez l'argent.

PREMIER HOMME. Atteudcz, VOUS avez le temps.

LORLNzo. Je suis un médecin intempestif.

2i6 INTERMEDES ESPAGNOLS

PREMIER HOMME. J "ai ma femme très malade.

LORENZO. Parfait. Donnez l'argent.

PREMIER HOMME. Oriloiinez-moi d'abord un remède.

LORENZO. Pas d'argent, pas de remède.

SARANDAJA. bas. Sot. tu vas tout compromettre.

LORENZO, à ihomme. Parlez: je vais y réfléchir.

PREMIER HOMME. J'ai ma femme qui est très malade de l'estomac.

LORENZO, après avoir réQéchi. Ça y GSt. Saiguez-la

et la purgez sans retard et... donnez l'argent.

PREMIER HOMME. La saiguBr, dites-vous?

LOMENzo. Saignez- la. A la saignée et à la purge viendra s'adjoindre un joli remède.

PREMIER HOMME. You^ ue l'aurez pas plus tôt dit qu'il sera administré.

LORENZO. Vous mettrez sur un bon feu deux marmites, avec- quantité d'eau. Aller au marché , acheter un lévrier, un lièvre, et dès que vous les "aurez, crac ! introduire chacun d'eux dans l'une des marmites, séparément. Lorsqu'ils auront bouilli, donner à la malade dans une première écuelle du bouillon de lièvre, et dans une autre, du bouillon de lévrier. Le lièvre prend sa course, et le lévrier de courir à sa poursuite. Si bien qu'en peu de temps sortent, avec le lièvre et le lévrier, jusqu'aux moindres excréments qu'il pouvait y avoir dans l'estomac.

PREMIER HOMME. Cest uii remède admirable!. .

Tenez. ;il loi donne de l'argent.)

LORENZO. Point d'affaire. Serviteur.

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PREMIER HOMME. Adieu, monsieur le docteur Borrego, (ii sort.)

LORENZO. Dans ma précipitation à lui ratisser la main, peu s'en est fallu que je ne lui arrache un doigt... Yoilà déjà quatre réaux (jui nous tombent du ciel.

SARANDAJA. Quatre?i\ous aurons de quoi faire une jolie collation... En voici un autre.

DEUXIÈME HOMME, entrant. Le doctCUr BoiTCgO CSt-

il chez lui?

LORENZO. Oui, monsieur. Le voici... Donnez l'argent.

DEUXIÈME HOMME, à part. OuaisI cc doctcur m"a l'air d'un maître fripon. (Haut.) J'ai une ñlle, monsieur, que j'aime plus que mon âme et qui se meurt d'une indigestion.

LORENZO. Parfait. Donnez l'argent.

DEUXIÈME HOMME, (juoi ! saus remède?

LORENZO. Donnez toujours, je vais y remédier. Saignez-la et la purgez sans retard et... donnez l'argent.

DEUXIÈME HOMME. Mais cUe a une indigestion, vous dis-je. Dans son cas, je n'approuve pas ce traitement.

LORENZO. Je l'ordonne ainsi.

DEUXIÈME HOMME. Jc uc réplique pas. Quelle quantité de sang faudra- t-il lui tirer?

LORENZO. Comme elle est jeune et peu robuste, ce sera assez de quinze ou seize arrobes*.

* Deux hectolitres et demi environ.

DEUXIÈME HOMME. Mais le corps humain n'en coi tient pas autant. Oii les prendra- t-on?

LORENZO. Que les membres de sa famille lui ( prêtent. Je n'y vois pas de mal, puisqu'ils sont c même sang^^; et il est fort bien que des p rents secourent un des leurs dans le danger.

DEUXIÈME HOMME. Comment voulez-vous que sang d'autrui lui soit de quelque soulagement?

LORENZO. Si moi j'en tiens compte, de quoi voi mêlez-vous ?

DEUXIÈME HOMME. Preuez donc, (il lui donne de l'arge et sort.)

LORENZO. Je n'attendais que cela... Sarandaj:

en voici encore quatre. ;ll fait sauter l'argent dans main.)

SARANDAJA. Ça va bien. 11 y a de quoi faire co lation.

TROISIÈME HOMME, enti'ant. Je vousbaise les main LORENZO, à part. Jésus! quelle mine d'imposteui TROISIÈME HOMME. Je VOUS les baise derechef.

LORENZO, bas à Sarandaja. Sais-tu ce quC je Crains

c'est que celui-ci ne nous donne pas une blaiiqui Il montre trop de politesse.

TROISIÈME HOMME. Mou beau-père est mal...

LORENZO. Il en est peu de bien.

TROISIÈME HOMME... D'uue fluxioil dVcUX.

LORENZO. Qu'on les lui arrache à l'instant.

TROISIÈME HOMME. LcS yeUX?

LORENZO. Les yeux, oui. Ça vousétonne?Ll n'y qu'à les lui arracher tout douillettement, à h nettoyer les orbites avec un mouchoir fin et à le

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luí remettre en place avec le plus grand soin. Vous verrez comme il s'en trouvera bien.

TROISIÈME HOMME. Il va rester aveugle.

LORENZO. Qu'importe, s'il est guéri de sa fluxion?

TROISIÈME HOMME. Je vais aiTaclier les yeux à mon beau-père.

LORENZO. Et l'argent?

TROISIÈME HO-MME. Poiut d'affaire ; je n'en donnerai pas... Je vous baise mille fois les mains, (il soit.)

LORENZO. Qu'est-ce queje disais? Telles sont les manières de ces cavaliers si complimenteurs.

SARANDAJA. Qu'un autre vienne nous dire...

LE DOCTEUR, du dehors. Tieiis Cette mule, Lorenzo. Je reviens moulu.

SARANDAJA. Notre maître ! Vite, ote tout. (Lorenzo

Me vivement la robe et le bonnet.)

LE DOCTEUR, entrant. Que faites-vous, démons?

LORENZO. Nous sommes là, mourant de faim.

LE DOCTEUR. Donue-moi ma robe et mon bonnet. . . Parbleu! je suis un grand médecin. Le monde a iié émerveillé de la cure que j'ai faite et je gage [ae désormais les malades accourront en foule.

PREMIER HOMME, du dehors. Je mets cette mule sous séquestre.

DEUXIÈME HOMME, du dehors. Que la Justice pénètre ians la maison !

LE DOCTEUR. Voyez comme Ton vient déjà, à la ^enommée de mon génie.

Entrent les trois hommes et des musiciens.

PREMIER HOMME. Ce poFc, assassiii de gens valides, pourquoi m"a-t-il tué ma femme?

TROISIÈME HO.MME. 11 a dépêché mou beau-père.

DEUXIÈME HOMME. Rossous-le tous sans répit. (Us le frappent.)

LE DOCTEUR. MessieuFS, que signifie?... Aïe, aïe, aïe ! ils me tuent !

PREMIER HOMME. Frappous fort.

DEUXIÈME HOMME. Pas de pitié.

TROISIÈME HOMME. EuCOre.

LE DOCTEUR. A moi, au nom de Dieu! Ils m'assomment !

LORENZO, autroÍ5Íe:ne homme. DiteS-donC, VOUS qui

n'avez pas donné une blanque. n'y allez pas de si bon cœur.

PREMIER HOMME. Arrêtez, messieurs. Je crois que le valet s'est moqué do nous sous l'habit de son maître.

LE DOCTEUR. Oui, mousieuF. J'étais sorti et ce scélérat...

TOUS. Calmez-vous.

SARÂNDAJA. Célébrons par des danses cette plaisanterie. Afîamés comme nous l'étions, nous eussions tué le monde entier.

TOUS. Dansons et divertissons-nous.

(Chant).

LORENZO

Les avaricieux, Que méritent-ils ?

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