‹ Intermèdes espagnols (entremeses) du XVIIe siècleChapitre 29 sur 43 · S0 I>'TERMEDES ESPAGNr»LS · texte numérisé non relu

S0 I>'TERMEDES ESPAGNr»LS

tu meledis(A l'écuyer). Faites, Nufiez, fermer les portes et les fenêtres de tous les appartements, depuis le vestibule jusqu'à cette alcôve. —Ni le gai soleil, amie, ni personne au monde ne doit plus voir mon visage ; aussi n'entrera-t-il plus désormais de lumière dans cette chambre.

l'écuyer. G^est, pour une doña Claire, devenir doña Obscure.

CLARA. Allez, exécutez mes ordres.

l'écuyer, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie, (il sort.)

CLARA. Quant à toi. Isabel, s'il m'arrivait de te demander du chocolat pour n'être pas surprise à jeun par les visites fatigantes que je pourrais recevoir, n'aie pas l'audace de m'en faire, le demanderais-je cent fois.

ISABEL. Je n'en ferai pas.

BRiANDA. C'est agir en désespérée et vouloir attenter à tes jours. Puisque je suis de la maison, assez de cérémonies avec moi. — Isabel!

ISABEL. Señora?

BRiANDA. Va, porte-lui le chocolat.

CLARA. Jésus! du chocolat... Une veuve, goûter à un mets aussi friand !

BRiÂ>'DA. Que tu es étrange! Pourquoi pas?

CLARA. Parce qu'un breuvage aussi succulent, quoiqu'il ne rompe point le jeûne, est contraire aux mortifications du veuvage.

BRiAXDA. Tu ne peux pourtant rester ainsi toute la journée.

CLARA. Que tu es importune ! — Ya, Isabel, ne me

lers pour rien au monde du chocolat; ce serait de a gourmandise... Je me contenterai d'œufs au lard, ^our une pauvre veuve dans l'affliction, des œufs LU lard sont, hélas! assez délicats. C'est le mets [ui convient le mieux aux gens en deuil et brisés )ar la douleur ^''.

ISABEL, à part. A défaut de Oaxaca, ce n'est déjà )as mal. C'est, après tout.le chocolat de laManche*. )n dirait que le diable a voulu faire de ce deuil me bouffonnerie. (Elle ¿ort.)

CLARA. Bienentendu. mon amie, que si je mange, î'est entre nous. Personne au moins n'en saura 'ien?

BRiANDA. Puisque c'est sans appétit, tu n'as rien i te reprocher.

CLARA. De l'appétit : moi !... Une pauvre veuve 3eut-elle avaler autrement que pourboire, et sans nème savoir ce qu'elle avale?

ISABEL, revenant avec un plateau. Yoici des œufs, du

ard, du pain et du vin.

CLARA. Allons, puisque doua Brianda l'exige!

BRiAiSDA. Apporte de la lumière, Isabel.

CLARA. Quoi! de la lumière, à présent?... Que tout cela me soit compté en expiation de mes péchés.

BRIANDA, à i=abei. Approche ící cctte petite table.

CLARA. Que parles-tu de table! Pour cela, non.

-^ On élève beaucoup de volailles et de porcs, dans la patrie de don Quichotte. Aussi l'omelette au lard ou au jambon est-elle en faveur auprès des manchegos autant que le chocolat le fut chez les élégantes de Madrid.

De la lumière, des œufs, du lard... passe enco re 3Iais épargne-moi la table. Je mangerai sur mes genoux.

l'écuyer, entrant. La señora doña Aldonza descend de voiture.

CLARA. Quelle maudite inspiration nous l'amène! (A doña Brianda.) Eteins la lumière, pendant que je fais emporter ce plateau.

BRLANDA. Puisqu'ou uc se lèvG jamais pour recevoir les visites de condoléance, mieux vaut le laisser à mes pieds. (Elle dissimule le plateau sous ses jupes.)

ALDONZA^ entrant. Dieu soit daus Cette maison.

CLARA. Sois la bien venue, mon amie. J'avais, dans ma douleur, grand besoin de tes consolations.

ALDONZA. Dieu sait combien je désirais te présenter mes condoléances. Mais Ton ne peut jamais faire comme on veut. Il m'est survenu une affaire si urgente qu'elle a retardé ma hâte de te voir, en un si grand malheur.

ISABEL, àpart. Une entrée tout à fait courtoise!

l'écuyer, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie.

ALDONZA, à Clara. Qui CSt avec toi?

BRIANDA. Une servante à vous.

CLARA. Doña Brianda, ma chère, passe de ce côté. Doña Aldonza le permet.

ÁLDONZA. Jésus ! je n^ai rien à dire. (Elle prend la

place que viánt de quitter doña Bi'ianda et renverse le plateau.)

CLARA. Qu'y a-t-il?

ALDONZA. Je ne sais sur quoi je me suis assise.

ISABEL, bas. Je le sais bien, moi. Sur un plateau et sur des verres.

L EcuYER, bas. C'est commode pour garder son assiette !

CLARA. Comment ces choses se trouvent-elles là?

l'écuyer. Puisque en pareil jour les coussins ne sont pas de mise, il fallait bien les remplacer par quelque chose.

BRiANDA. J'avais fait apporter tout cela lorsque tu es tombée en syncope, et je Tai fait laisser ici de crainte que tu n'y tombes de nouveau.

ALDONZA, essuyant sa robe. Ce n'est rien, ce n'est que de Feau.

l'écuyer, à part. Serait-ce du vin que ce serait en grande partie de l'eau ^". (il soii).

ALDONZA, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie.

l'écuyer, annonçant. Doùa Quiteria Burguillos.

QuiTERiA, entrant. Oii est ma bouue amie ?

BRIANDA. La malheureuse est là, inconsolable et accablée.

ALDONZA, cédant sa place à doña Quiteria. Asseyez-VOUS.

(A part.) Je lui laisse ainsi la place mouillée.

QUITERIA. Mes amies, ces malheurs sont rœuvre de Dieu. Il n'en faut pas faire cas.

l'écuyer, basa Isabel. Cette entrée vautl'autre.

QUITERIA, à doña Clara. Qui est-ce qiii te tient compagnie ?

CLARA. Doña Brianda et doña Aldonza.

QUITERIA. Tous Ics bonheurs m'arrivent aujourd'hui. Mais il ne fallait pas moins que ton deuil

pour me ménager le plaisir de les voir et de leur baiser les mains ^.

BRiAND\. Vous avez en moi une admiratrice passionnée.

ALDONZA. Et en moi la plus dévouée des servantes.

ISABEL, ?i part. Que de frais de courtoisie !

CLARA, àpart. Plutôt quc de les voir ici, je souhaiterais que le diable eût enlevé leurs âmes.

QciTERiA, bas à doua Clara. Ma chère, je t'apporte un futur.

CLARA, bas. Peux-tu bien, en un pareil moment, me parler de cela! Dieu m'en préserve I... Mais, qui est-ce. dis-moi ? Comment s'appelle-t-il ?

BRI ANDA. Je suis couteuteque vous soyez arrivées au moment où je suppliais doña Clara de ne pas s'abandonner à l'excès de son désespoir. Ainsi, figurez-vous qu'elle n"a rien mangé depuis deux jours.

ALDONZA. Si elle nous sait 2:ré d'être venu, elle cédera aux justes remontrances de doña Brianda et aux nôtres.

CLARA. Moi, manger !... (Bis, a doña Quiteña.) Est-il

jeune ou vieux ?

QuiTERiA, bas. Jcuue, bien fait, et des maisons^ CLARA, bas. Hélas ! ne me parle pas de cela... Dans quel quartier?

QUiTERiA. bas. Conteute-toi de savoir que tu le verras bientôt. (Haut à doña Brianda.) JVulle n'a plus d'intérêt à joindre ses instances aux vôtres que moi. qui veux vous prier d'intercéder auprès d'elle

dans un but que vous saurez plus tard. Pour le moment, qu'on lui serve quelque chose à manger.

ISABEL. Elle a eu beau s'en défendre, je lui ai mis son déjeuner sur les genoux.

BRiANDA, à Isabel. Apporte une lumière.

CLARA. De la lumière dans ma chambre I Avant la n envaine !

TOUTES. Toutes, ici, nous sommes de la maison.

ISABEL. Voici de la lumière.

TOUTES. Courage, mon amie !

ALDONZA. Cette petite bouchée...

QuiTERiA. Et cette petite gorgée, ensuite.

CLARA. Allons ! pour faire preuve de bonne volonté...

l'écuyer, annonçant. Doii Marcos et dou Luis arrivent.

CLARA, à. part. A lámale heure ! (Haut, à Isabel.) Eteins la lumière, — et vous, mes amies, pleurez avec moi mes peines. (A récuyer.) Qu'ils entrent. Donnez des sièges. — Ah! malheureuse!

les trois amies. Infortunée!

Entrent don Marcos et don Luis.

MARcos, à part. Ccs soupiis, daus rombre...La maison serait-elle hantée?

l'écuyer. Voici des sièges.

Don Mareos et don Luis prennent les sièges à tâtons et s'asseoient, dans l'obscurité, le dos tourné à doña Clara.

LUIS, à part. N^est-il pas étonnant que pareil usage soit reçu dans le monde?

CLARA. Ah! malheureuse!

LES TROIS AMIES. Tufortunée !

3IARC0S, tournant le dos h doña Clai-a. Je ne saurais

jamais assez vous dire combien je suis heureux de cette occasion qui s'offre à ma rare amitié de vous témoigner toute la part que je prends à votre douleur.

ISABEL, à part. Ils lui parlent le dos tourné!

l'écuyer, à part. On dirait que le diable a voulu faire de ce deuil une bouffonnerie, (il sort.)

CLARA, à don Marcos. Je suis bien convaincue de la sincérité de vos sentiments. (Bas.) J'ai grand'peine à m'empêcher de rire.

LES TROIS AMIES, bas. Il en va de même pour nous toutes.

MARCOS, à part. Parbleu !je lui parle le dos tourné.

Luiâ, à part. Je lui toume le dos, vive Dieu !

MARCOS, à part. Je vais mîeux placer ma chaise.

LUIS, à part. Changeons ma chaise de place.

l'écüyer, annonçant. Doii Lesmes demande la permission d'entrer.

QUiTERTA, bas à doua Clara. Observe-toi, ma fille; c'est le futur.

CLARA, bas. Regarde à tâtons si mon voile est bien posé.

QUITERTA, bas. On ne peut mieux.

LESMES, entrant et à part. iS "est-il pas rldicule de faire des visites dans les ténèbres !

CLARA. Ah! malheureuse!

LES TROIS AMIES, liifortunéc !

LESMES, à part L'accent de ces soupirs est d'un heureux son pour mes espérances.

CLARA. Avancez ici un siège.

Don Lesmes s'embarrasse dans une chaise et s'étale par terre.

LESMEs. C'est inutile ; j'ai bien su le trouver tout seul.

CLARA. Asseyez- vous.

LESMEs. Je crois...

CLARA. Je ne veux pas entendre un seul mot.

LESMES. Il n'y a qu'à vous obéir. A part) Je me suis brisé les reins.

CLARA. Mon pauvre mari î Quelhorrible malheur!

LESMES, à demi-voix. En voilà bien d'une autre lOn nent de me casser la figure avec des assiettes, sans jue j'aie bu ni mangé.

CLARA, à part. Qui pourrait s'empêcher de rire.

On entend des rires étoufîés.)

LUIS, à part. Qu'ont-elles fait de leurs larmes? Jaoaais elles ne leur seront plus utiles qu'en ce moment.

TOUTES. Ah ! infortunées !

LESMES. Comme des rires de rage, il y a des rages ie rire.

TOUS. On dirait que le diable a voulu faire de ce ieuil une bouffonnerie.

QuiTERiA. Qu'on apporte de la lumière et écoutezmoi tous... La chute de don Lesmes n"a pas été sans beaucoup d'importance.

TOUS ET TOUTES. Commcut ? Comment?

QLiTKRiA. Puisqu'on le saura demain, autani vaut qu'on le sache tout de suite. Don Lesmes aspire à la main de doña Clara et il est d'un heure li3( augure qu'il ait pris possession du logis.

TOUS. Je crois bien!

CLARA. Pouvez-vous parler de cela ?

TOUS. Assurément. Une jeune femme riche et de jolie figure ne peut pas vivre seule.

CLARA. Je ferais ce qu'il vous plaît si ce n'étail pour mon fils, qui est la lumière de mes yeux. Si jeune encore, faut-il que je lui donne un parâtre'i

LESMES. Soyez assurée que je lui tiendrai lieu de père.

CLARA. Si après avoir vu combien il est beau e1 gentil vous me conseillez encore de me marier, j'j con-ens. — Nourrice !

LA NOURRICE, entrant. ScÎlOra ?

CLARA. Prenez mon petit Juan dans son berceau et apportez-le-moi.

La nourrice sort et revient conduisant à la lisière un acteur grotesqnement accoutré 39.

LA NOURRICE, chantonnant.

Marche, marche, mon fieux ^^; Ainsi l'ordonne Dieu...

l'enfant. Goco^ tété, coco *.

LESMES. Est-il amusant!

Lijis. Est-il gentil!

* Le coco est le croqnemitaine espagnol.

CLARA. Voyez s'ilesi juste que cet ange connaisse i jeune encore la douleur d'avoir un paràtre?

LESMES. Je vous ai déjà dit combien vous vous aéprenez. Dès aujourd'hui, il sera mon fils.

l'enfant. Tété, coco, tété.

TOUTES. Malgré l'ange, nous soutenons que tu feas très bien de te marier.

l'enfant. Parle Christ! qui parle de mariage? /"oyons ! queje rompe les os à la fiancée, à la maieuse, au futur et à quiconque, homme oufemme, iréteiid, dans une maison en deuil, faire une louffonnerie.

lesmes. Est-il gentil!

LUIS. Est-il amusant!

l'enfant. Amusant? Gentil?... Gomment dites- /ous ?

TOUTES. Nous vous le dirons en chantant; vous rerrez si nous sommes excusables.

TOUS. Allons.

CLARA, chantant.

Quin, quirilin, quirilin, quin, Mieux vaut crêpe de veuve Que voile de nonne.

LES3IES, chantant.

L'affliction d'aujourd'hui

Pourra demain se changer en plaisir ;

C'est pourquoi, vous toutes, señoras,

Tenez pour certain que

Quin, quirilin, quirilin, quin,

Mieux vaut crêpe de veuve

Que voile de nonne ^i.

LE DOCTEUR BORREGO

(EL DOCTOR BORREGO)

PERSONNAGES

LE DOCTEUR BORREGO *

LORENZO

SARANDAJA

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